POUVOIR D ACHAT : la condition de vie des travailleurs

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1 POUVOIR D ACHAT : la condition de vie des travailleurs Séminaire CGTM Mercredi 19 mars 2008 Danielle LAPORT Sociologue Ingénieur Social Equipe de Recherche REV Université Paris XII Val-de-Marne Il me revient la lourde charge d ouvrir cette matinée de réflexion pour la construction d indicateurs afin de faciliter la négociation lors de la NAO. La commande passée par votre secrétaire générale consiste à questionner «le décalage entre l opinion des ménages et l analyse officielle à propos des prix et des revenus». Ma posture de sociologue ne me permet pas d aborder des mécanismes techniques de formations de prix par exemple, Michel BRANCHI, économiste, plus averti que moi le fera avec maestria. Je me contenterai : - d une part, de planter le décor en vous brossant, à grands traits, un état de la question, à travers différents écrits, notamment le récent rapport d Alain QUINET sur la Mesure du pouvoir d achat des ménages du 6 février 2008, - d autre part, de formuler une série de questions pour faire prendre conscience que les solutions ne sont pas simples et qu elles sont à construire avec les organisations syndicales. Avant toutes choses, il importe de préciser que le questionnement à propos des indicateurs que la France s est donnée pour apprécier sa situation d une manière générale, posent problème aujourd hui. Les indicateurs qui servent à mesurer la croissance, mesure importante en lien avec le Produit Intérieur Brut (PIB), sur lequel Michel BRANCHI 1

2 reviendra, cette croissance qui se veut être l expression du bien-être de la population et exprimer un niveau de développement du pays, est fortement ébranlée au regard du concept de développement durable. En effet, la croissance qui est purement économique ne traduit pas les progrès du bien-être ou du développement humain. Complètement impersonnelle et relevant des logiques macroéconomiques, la comptabilité nationale est au cœur des questionnements du Gouvernement. Un éminent économiste américain nommé Joseph STIGLITZ, très convoité par de nombreux Etats, analyse et critique fortement la frénésie du fanatisme du marché et invite à adapter la microthéorie à la macrothéorie. Cette préoccupation est au cœur de la question du pouvoir d achat. Le rapport QUINET tente d humaniser cette question. Vous constaterez l exercice de la Commission pour parvenir à mailler microsocial et macrosocial. Le pouvoir d achat, qui bénéficie d une définition officielle, mesure l évolution des revenus des ménages diminuée de la progression de l indice des prix des biens et services qu ils consomment. Une hausse des revenus augmente donc le pouvoir d achat, tandis qu une augmentation de l indice des prix érode le pouvoir d achat à revenus donnés. Une interrogation intervient immédiatement, la nature des biens consommés est très relative, dans une société qui incite à consommer de plus en plus de biens et de services et qui crée des différenciations très fortes. Cela peut conduire celles et ceux qui ne parviennent pas à consommer un certain type de biens, à considérer leur pouvoir d achat 2

3 insuffisant et s estimer faire partie des «pauvres», car exclus d un type de consommation. Pour illustrer mon propos, l enquête «Standards de vie» 2006 de l INSEE, qui entend mettre en lumière les privations qui traduiraient un signe de pauvreté, fait ressortir que pour 9 % des français interrogés, «ne pas pouvoir se payer un lecteur DVD» est un signe de pauvreté. Pour 19 %, «ne pouvoir se payer au moins une tenue à la mode» est également un signe de pauvreté. Pour 44 %, «ne pouvoir se payer un aspirateur» est également une privation qui traduit un signe de pauvreté. Bien entendu, les approches officielles ont cadré la notion d indice des prix à la consommation, qui mesure précisément l évolution du prix d un panier de biens et services parfaitement identique entre deux périodes. Il ne prétend pas en revanche donner une mesure complète de l évolution du coût de la vie, laquelle résulte non seulement de l augmentation du prix de chaque produit, mais aussi des modifications de la structure de la consommation. Le principe consiste à construire un échantillon comportant plus de produits élémentaires corrélés à : - la variété : produits génériques - les agglomérations : les prix relevés sont répartis géographiquement dans 96 agglomérations métropolitaines + les 4 préfectures des DOM - les formes de vente : hypermarché, hard discount, petit magasin traditionnel L indice des prix à la consommation ne prend en compte l évolution de la structure de la consommation que lors de la mise à jour annuelle de son 3

4 échantillon et des pondérations. Ainsi, un changement dans la composition de la consommation n aura aucun impact sur l indice des prix. En effet, l indice des prix ne suit pas l évolution de la dépense des ménages mais l évolution de la dépense des ménages à structure de consommation constante, c est-à-dire identique à la période base. La construction d un indice du coût de la vie a vocation à suivre l évolution des dépenses, c est-à-dire l effet combiné de l évolution des prix et de l évolution de la structure de consommation. Ainsi cet indice peut augmenter si les prix augmentent mais aussi si les consommateurs s orientent vers des produits plus chers sans que les prix changent. Cet indice du coût de la vie est nettement plus complexe et donc beaucoup plus couteux à construire qu un indice des prix à la consommation. Vous constaterez le différentiel entre une vision officielle qui a vocation à généraliser des situations et une vision particulière, je dirai ménagère, qui vit un quotidien et apprécie ses conditions matérielles d existence, mais également son degré d inscription dans la société. Les situations d inégalité et d exclusion prennent naissance dans ces appréciations différentes. Pour tenter d être dans le «raisonnable», doit-on résolument s arcbouter sur des produits de première nécessité? C est une question que je laisse à votre réflexion, car au cœur d une action syndicale. Doit-on élaborer un «budget type de l ouvrier», comme si l ouvrier devait être hors d un certain type de produits de consommation? Le pouvoir d achat participe à l inscription des individus dans la société. Pouvoir d achat et socialisation sont intimement liés. 4

5 Un décalage existe entre la mesure du pouvoir d achat, la perception des ménages et les codes de la société. Le rapport QUINET fait ressortir des éléments intéressants que je vous soumets. - Les débats ont été centrés durant les dernières décennies sur l indice des prix à la consommation. Le champ des interrogations est aujourd hui plus large, puisqu il porte également sur la mesure des revenus et du pouvoir d achat. Cette idée appelle de ma part plusieurs interrogations : doit-on se contenter d un observatoire local sur les prix? Les préoccupations ne se posent jamais en soi, le prix en soi n a pas de sens. Les analyses et observations doivent s inscrire dans une dynamique itérative, donc interactionniste. Comment doit-on accompagner l évolution de la norme sociale de consommation? Comment considérer les incitations à consommer portées par la publicité, dans les processus de négociations? - Les ménages pourraient ne pas pondérer de la même manière l ensemble de leurs revenus. Les primes, intéressement, participation et revenus du patrimoine ne sont pas considérés à part égale avec les revenus salariaux et pensions de retraite. - La commission considère qu au-delà de ces explications, il convient de bien cerner le champ de validité des statistiques de pouvoir d achat : les indicateurs publiés par l Insee permettent de rendre compte des évolutions macroéconomiques et conjoncturelles mais elles doivent être complétées par des indicateurs permettant de mieux saisir les 5

6 réalités individuelles et qui s affranchissent, si nécessaire, du cadre méthodologique de la comptabilité nationale. - Le premier problème est celui de la prise en compte de la diversité croissante des situations individuelles et des modes de consommation. En effet, les situations individuelles en matière de pouvoir d achat se caractérisent par une plus grande disparité : disparité des situations familiales, avec notamment la tendance observée à l évolution de la taille des ménages, à l augmentation du nombre de personnes isolées et de familles monoparentales ; diversification accrue des métiers, des formes d emploi stable ou précaire, à temps plein ou à temps partiel, salarié ou non salarié et tendance à l individualisation des modes de rémunération ; - Le second problème est celui de la prise en compte du prix de logement. Une critique régulièrement adressée à la mesure du pouvoir d achat serait qu elle ne refléterait pas suffisamment l évolution du coût du logement. En effet, les statistiques de revenu et de consommation enregistrent bien les dépenses de loyers, les charges liées au logement et les intérêts d emprunt. Elles ne prennent pas en compte en revanche la charge de remboursement du capital emprunté pour acquérir son logement. Une telle charge de remboursement est bien la contrepartie d une augmentation du patrimoine détenu, mais elle peut freiner l accès au crédit et pèse à court terme sur les possibilités de consommation. A mon avis, les syndicats ont un rôle très important à jouer dans la connaissance des réalités individuelles. Le travail initié par votre syndicat pour mieux connaître le niveau des revenus devrait s accompagner 6

7 d une meilleure compréhension des modes de vie des salariés. Un partenariat devrait être proposé à l observatoire social du Conseil Général. Les organisations syndicales pourraient être les relais de terrain de l Observatoire social. Cette piste est à creuser dans le contexte de l Agenda 21. Les recommandations : - Publier régulièrement des indicateurs de pouvoir d achat par unité de consommation («pouvoir d achat des familles»). Le pouvoir d achat par unité de consommation est le pouvoir d achat du ménage divisé par sa taille selon cette échelle d équivalence. Cette mesure est la plus pertinente car elle permet de rendre compte à la fois de l augmentation de la population, de la réduction tendancielle de la taille des ménages et des économies d échelle de la vie à plusieurs. L unité de consommation est ce qui permet de tenir compte de la taille et de la composition des familles. Celle-ci est définie à partir d une échelle d équivalence destinée à prendre en compte les économies d échelle au sein du ménage. L échelle d équivalence de référence, dite «échelle d équivalence de l OCDE modifiée», comptabilise la première personne du ménage comme 1 unité de consommation, puis chaque adulte supplémentaire (à partir de 14 ans) comme 0,5 unité et chaque enfant comme 0,3 unité. - Publier des mesures de la disparité d évolution du pouvoir d achat. L Insee fournit un certain nombre de mesures des inégalités, par exemple les inégalités de salaires et le taux de pauvreté. La commission estime nécessaire que la France dispose d une analyse plus complète des disparités de pouvoir d achat et de leurs évolutions. 7

8 L objectif serait de disposer d une décomposition plus complète et plus systématique du revenu et de la consommation par niveau de vie. Audelà de ces décompositions «en coupe», la commission demande à l Insee de mieux appréhender la disparité des évolutions individuelles. - Publier un indicateur de dépenses pré-engagées et un indicateur de revenu libéré. Il convient, au sein du pouvoir d achat par unité de consommation, d identifier deux composantes : une composante «contrainte», correspondant aux dépenses de consommation des ménages pré-engagées par un contrat ou un abonnement («dépenses pré-engagées»), ou nécessaires pour leur survie ou leur travail («dépenses nécessaires»). une composante «arbitrable», «libérée», mesurant ce qu il reste aux ménages une fois qu ils ont payé ces dépenses contraintes. - Mieux prendre en compte le logement en intégrant, notamment, les remboursements d emprunts immobiliers dans les dépenses préengagées. La question de la prise en compte de l actif logement dans les évaluations de revenu et de prix est ancienne, controversée et complexe, comme en témoigne par exemple le débat sur la prise en compte des prix d actifs dans la définition des politiques monétaires. Le chantier est ouvert pour avoir une autre approche constructive des questions de pouvoir d achat et des clés de lecture plus en accord avec la réalité. A partir de cet ensemble d éléments, comment devrait se situer votre syndicat d une part, dans une intersyndicale sur la participation à la construction d éléments statistiques sur le pouvoir d achat avec l appui 8

9 d experts et d autre part, quels indicateurs retenir dans le cadre des prochaines NAO sachant que toute nouveauté crée des blocages. Comment préparer le terrain? Je vous remercie. 9

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