L identité québécoise créée dans le film de Thierry Le Brun Un certain souvenir

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1 L identité québécoise créée dans le film de Thierry Le Brun Un certain souvenir Szabó Eszter Université de Szeged Szeged, Hongrie L identité québécoise créée dans le film de Thierry Le Brun Un certain souvenir Introduction Faisant partie des recherches prospectives ultérieures sur l identité contemporaine canadienne, francophone et minoritaire, nous allons examiner dans cette communication les voies variées possibles de l identification vis-à-vis de l autre et de soi-même. Nous nous référerons aux textes sonores du film de Thierry Le Brun, Un certain souvenir. Nous allons aussi démontrer comment le réalisateur utilise la dynamique minorité / majorité pour arriver à son objectif artistique. Les questions fondamentales de la construction de l identité, à savoir l intégration et la fragmentation, la quête menant à se définir par l aliénation de l autre, ou contrairement, en se rapprochant de l autre représentent des thèmes centraux dans le film. Ainsi la multitude de leurs manifestations nous offre-t-elle de nombreuses possibilités pour mener une analyse qui se concentre sur la construction de l identité. L abondance des exemples des phénomènes mentionnés explique que nous avons dû restreindre le champ de notre étude qui se concentrera notamment sur la dynamique minorité / majorité vue et revue dans le film. L objectif de notre travail n a pas été de découvrir une identité québécoise exprimée, établie ou ressentie par l ensemble des Québécois eux-mêmes, dans un sens plus ou moins universel, seulement celle qui est révélée au fur et à mesure par les personnages dans le film. Ce que nous allons analyser alors est une interprétation de l identité québécoise proposée par le réalisateur. Sur ce point nous aimerions remercier vivement M. Thierry Le Brun de son aide, sa coopération, et ses judicieuses remarques au cours de notre travail sur le film. Le film Selon les objectifs du cinéaste, aisément saisissables pour le spectateur, le film cherche des explications populaires en ce qui concerne la devise 567

2 Place and Memory in Canada: Global Perspectives Lieu et Mémoire au Canada: Perspectives Globales «Je me souviens» sur les plaques d immatriculation au Québec. En effet, il s agit de la devise inventée par l architecte Eugène Taché. Elle se trouve aussi sur la façade du bâtiment du Parlement québécois. Même si elle a suscité des débats depuis son existence et quoique toute une liste d interprétations aient été créées à partir de ces 3 mots, il existe deux explications répandues et acceptées. Selon la première, d après une lettre personnelle écrite par Eugène Taché, les statues sur la façade du bâtiment du Parlement québécois représentent «l ensemble des souvenirs» de la communauté québécoise d expression française. Cependant, le point de départ de la deuxième explication est un poème qui met en opposition le lys et la rose, symboles puissants du Québec et de l Angleterre. Résumer la question centrale du film est simple: «Qui est le je de la devise et de quoi est-il censé se souvenir?». Le fait de poser cette question aux protagonistes du film permet au réalisateur de rendre explicite l identification du soi-même et de l autre. Malgré la pertinence des explications, l absence d une version faisant l autorité sur la signification de la devise donne aux Québécois la liberté de l utiliser à leur propre gré. Dans ce film Thierry Le Brun pose systématiquement la question mentionnée ci-dessus à des personnages qu il rencontre et, suivant la réponse, il essaye de la vérifier en cherchant les groupes et les événements mentionnés dans les réponses. L idée originale du réalisateur est de jouer, ou plutôt expérimenter, avec les réponses d une part, et d autre part expérimenter avec la condition minoritaire. Le film dépeint le fait d être minoritaire dans sa dynamique quotidienne et banale, à savoir la dualité majorité / minorité. C est donc le caractère toujours changeant de cette condition qui est le vrai sujet et le vrai objectif de ce film. Certes, la dualité minorité / majorité possède un aspect universel, mais la situation historique, sociologique, linguistique, sociolinguistique ou culturelle du Canada nous montre que la dualité canadienne est quelque chose de spéciale prouvé justement par l existence des provinces anglophones, bilingues et francophones. En étudiant la dualité minorité / majorité, dans notre exposé nous allons étudier quatre situations de minorité / majorité au Québec et/ou au Canada suivant le scénario du film: les cas des autochtones, des francophones, des anglophones et des femmes. L analyse les premières nations L une des premières réponses est la suivante «je me souviens de mes origines et de mes ancêtres». Thierry Le Brun reprend la réponse, et va à la 568

3 L identité québécoise créée dans le film de Thierry Le Brun Un certain souvenir recherche des ancêtres possibles, des Mohawks anglophones. Ce qu on voit dans les réponses des Mohawks est que d une part ils ne se sentent pas inclus dans l adjectif québécois, et d autre part qu ils ne veulent pas y être inclus non plus : ils préfèrent rester en dehors de cette appellation, se dissocier du Canada et du Québec. Les mémoires douloureuses des autochtones en tant qu individus et en tant que communauté ethnique ou culturelle sont au centre de leur récit. C est surtout la privation dont ils parlent, qui est implicitement le résultat ou la conséquence de leur être minoritaire. Leurs témoignages parlent de sentiments d exclusion totale, de privation systématique de leur droits, libertés, identités par la majorité dans ce cas là, par les Québécois francophones. Selon Valaskakis, auteure autochtone, ce n est pas dans les concepts internes que la construction de l identité s est faite, mais plutôt, dans l adoption des représentations changeantes et dans les narratives générées, basées sur les expériences individuelles et sociales. Ainsi le fait que les autochtones dans le film déclarent: «nous ne sommes pas des Québécois» est le résultat de tout un processus: les représentations des Québécois par eux mêmes montrent une image aux autochtones à laquelle ils n ont pas envie d appartenir. Des autochtones ne peuvent pas s identifier avec les images et narrations des Québécois (Valaskakis, 76). La dynamique minorité / majorité dans ce caslà réside dans le temps: diachroniquement les autochtones étaient en majorité, même sans une communauté minoritaire, il n y avait même pas de minorité et majorité en fonction d ethnicité dans le sens européen du terme. Par conséquent, en créant leurs images, narrations, ils se dissocient de la majorité n acceptant pas le rôle minoritaire créé pour eux par cette majorité. Les francophones La présentation de la majorité québécoise commence par les scènes d une commémoration de l arrivée des Filles du Roy au Québec: une autre interprétation des ancêtres et des origines. Entre autres, les personnes jouant les figures historiques donnent leurs récits personnels révélant leurs réalités minoritaires et / ou majoritaires en répondant à la question de Thierry Le Brun. On voit aussi parmi les sujets interviewés des personnages bien connus au Québec. Un des personnages célèbres dans le film est Pierre Falardeau, un cinéaste très connu au Québec. Il se réclame souverainiste et est un indépendantiste engagé. Sa contribution est très politique qui touche un événement politico-historique. Il parle notamment de l Acte d union qui a uni le Haut et le Bas Canada et qui a eu une conséquence sociopolitique. Selon lui le souvenir du «je» de la devise et le fait que le Québec est un 569

4 Place and Memory in Canada: Global Perspectives Lieu et Mémoire au Canada: Perspectives Globales pays annexé et qui reste toujours colonisé parce que la population du Québec n a jamais vraiment voté pour la constitution canadienne. Cela explique qu une majorité, les francophones du Bas-Canada, est devenue minorité. Pierre Falardeau mentionne le fait, ou plutôt le processus, de la minorisation des Québécois d expression française. Son discours place la condition minorité majorité dans une perspective historique et politique. Selon les lignes conductrices de notre analyse, le changement dans la condition d un peuple tout au long de l axe minorité / majorité est au centre de ce récit. Ce qui est remis en question c est la légitimité de ce changement. Dans le film le thème des référendums sur la souveraineté du Québec, de l époque des bombes, de l oppression des francophones par les anglophones revient de temps en temps. Les raisons du refus de la situation actuelle trouvent leurs explications dans la révélation des différents aspects de cette oppression, des questions d inégalité. Un nouveau facteur entre en jeu: le caractère légitime ou illégitime du pouvoir de la majorité de «minoriser» une communauté. Un deuxième témoignage est celui d un immigré d origine polonaise qui voit une double évaluation de ses origines par la majorité. Il y a deux époques selon lui: pré- et post-gretzky. La situation de M. Bélinsky reste minoritaire comme francophone au Canada dans les deux époques, mais l apparition de Wayne Gretzky sur la scène du hockey international valorise sa situation d immigré d origine polonaise. Cela nous montre que le rôle de prestige accordé par la majorité bien évidemment, est un élément essentiel dans la construction de soi, de son identité. C est pour cela qu il a pu garder son nom, et veut se souvenir de ses origines polonaises. Les anglophones Les anglophones non autochtones du film adoptent des perspectives différentes vis-à-vis de la majorité francophone québécoise. Dans une intervention de Janette Bertrand nous l entendons parler de ses expériences minoritaires quand elle décrit l attitude de ses voisins anglophones lors d un party de rue. Un anglophone lui demande: «But what do you want? We used to have no problems with our French Canadian servants! Mais qu est-ce que vous voulez? On n avait aucun problème avec nos domestiques français!» Ce qu on lui reproche en fait dans cette anecdote, c est l émancipation de la communauté francophone, l existence même d une volonté quelconque; surtout une volonté de libération, l intention de se débarrasser de la tutelle anglophone, en d autres termes, l intention de se 570

5 L identité québécoise créée dans le film de Thierry Le Brun Un certain souvenir faire majorité. Nous voyons donc ce groupe d anglophones pleins de sentiments négatifs: certains qui, selon notre interprétation de leur contribution dans le film, ne peuvent pas ou ne veulent pas, ou encore n arrivent pas à se réconcilier avec le fait qu une minorité canadienne peut devenir majorité québécoise. Ils ont l air vexé, ils parlent fort, parce qu ils se sentent offensés par l attitude et par les actions d une «minorité». Pour ce groupe d anglophones les événements dans leur contexte historique, la minorisation des francophones ou la révolution tranquille n ont pas de sens. Pour eux, il n y a pas de dynamique que là-dedans : ce qui est décidé une fois, est décidé pour toujours. En regardant le film, nous avons eu l impression que les Québécois anglophones ne percevaient pas leur position comme minoritaire, et se sentaient alors offensés, lorsqu ils étaient qualifiés de minorité ou lorsqu on leur rappelait leur condition de minorité. Leurs réactions témoignent de vexation et de frustration. Ils expriment leurs sentiments en anglais ne parlant en français que pour intensifier le contenu de leur contribution (I am a Quebecer et je vais rester ici). Il y a un autre groupe d anglophones dans le film qui apprécient beaucoup leur situation minoritaire et la regardent d un oeil tout à fait positif. Ce groupe capte sans doute l ironie de leur destin : un peuple qui fait partie d une majorité nationale et qui est en situation minoritaire sur le plan provincial. L attitude des anglophones qui minimalisent l importance des conflits anglo-français est à noter. Dans leur optique, les conflits sont générés par la politique et grossis par les journalistes. Il est aisé de constater que les conflits et luttes sont bien moins porteurs de signification que ne le penserait un francophone se battant pour la reconnaissance de ses droits ou pour son indépendance. Les femmes Le scénario du film est bien équilibré en ce qui concerne les interventions des hommes et des femmes. En fait, nous voyons deux femmes qui donnent leurs opinions sur la condition féminine québécoise. La première est Janette Bertrand. On l a déjà vue dans l extrait précédent. Son texte, son récit personnel devient très puissant lorsqu elle parle de l influence de l église catholique sur la vie des femmes. Non seulement elle nous raconte comment l église a pu exercer son pouvoir de soumettre les femmes et en même temps les familles à ses propres objectifs, mais elle révèle aussi les détails de la libération des femmes par les femmes elles-mêmes. Nous revoyons également les graves conséquences de celle-ci, et notamment la chute dans le taux de natalité et le dépeuplement des églises. L autre femme, qui nous 571

6 Place and Memory in Canada: Global Perspectives Lieu et Mémoire au Canada: Perspectives Globales révèle ses expériences de la condition féminine, vit dans une situation minoritaire plurielle, étant à la fois noire et femme. Son expérience ne lui laisse pas la possibilité d émancipation et c est pour cela sa réponse est: «je me souviens toujours que je suis noire et que je suis femme». Conclusion Selon Thierry Le Brun, son film ressemble à une série de réponses données au cours d un certain test psychologique, à savoir le fameux test de Rorschach, où une tache d encre sert de prétexte pour être interprétée par chacun de sa manière personnelle et différente. Pour nous, le film représente plutôt un jeu de puzzle, avec les pièces isolées qui n ont aucun sens étant en elles-mêmes, mais le tout assemblé forme une image magnifique. Nous avons essayé de montrer quelques-unes de ces pièces en expliquant leur importance en fonction de la dynamique minorité / majorité. Nous constatons le même symbolisme dans les récits individuels et personnels, intéressants à regarder et qui n acquièrent pourtant leur signification achevée et entière qu une fois qu on a regardé le film jusqu au bout. L atout du film est justement cette capacité de réunir dans un ensemble bien formé les parties toutes différentes donnant une image détaillée de la société contemporaine du Québec. Bibliographie Rankin, Pauline L. «Integrated fragmentation or fragmented integration? Theorizing the relationship between gender mainstreaming and women s identities in Canada». Paper presented at the Integration and fragmentation in Canada and the United States conference, September 20-21, 2002, University of Ottawa. Vaninni, Philip. «Islanders and the Continental other : Regional identity on British Columbia s Vancouver Island». Paper presented at the Integration and fragmentation in Canada and the United States conference, September 20-21, 2002, University of Ottawa. Valaskakis, Gail Guthrie. «Telling our own stories: the role, development, and future of Aboriginal communications». Aboriginal Education Fulfilling the Promise. Davis, Lynne et al., eds. Vancouver: University of British Columbia Press,

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