Le réveil de la société civile en Méditerranée

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1 Le réveil de la société civile en Méditerranée Les contestations sociales en Égypte avant et après la Révolution du 25 janvier : réflexions sur l évolution de leurs formes et de leurs caractéristiques 96 Med.2012 Dossier Nadine Abdalla Chercheuse, Arab Forum for Alternatives Studies (AFA), Le Caire Doctorante, Institut d études politiques (IEP), Grenoble «La révolution égyptienne du 25 janvier», lancée sous le slogan «Pain, liberté et dignité humaine» (Eish, horeya, karama insaneya), s est produite dix ans seulement après deux grandes vagues de mouvements de contestation qui ont débouché sur une profonde transformation du paysage politique égyptien et sur l apparition de nouvelles pressions sociales. Ces cycles de contestations peuvent être divisés en deux grandes catégories. Le premier cycle, d ordre purement politique, a duré de 2004 à 2006, et est surtout incarné par la création du Mouvement égyptien pour le changement, plus connu sous le nom de «Kefaya» (Assez). Ce mouvement a donné lieu à plusieurs grandes vagues de manifestations de rues qui avaient pour slogan de ralliement : «La lel tamdid, la lel Thawris», ce qui signifie : «Non à la continuation [du règne de Moubarak] et Non à l héritage [de l autorité par son fils]». Malgré son apparence innovante et inspirante, ce mouvement était essentiellement élitiste, et il n a pas réussi à se constituer une base sociale importante. C est donc sans surprise qu on a assisté, entre 2005 et 2006, à l émergence d un deuxième cycle de contestations sur des thèmes sociaux qui ne concernaient que certaines professions et catégories de la société égyptienne, telles que les ouvriers, les fonctionnaires, les professeurs ou encore les chauffeurs routiers... Les manifestants ne faisaient qu exprimer des revendications quotidiennes d ordre strictement économique et financier (comme les demandes de primes et les revendications salariales), revendications qui revêtaient un caractère de plus en plus urgent en raison de la généralisation des politiques de libéralisation économique. Ce cycle de protestations avait d ailleurs vu le jour au sein de l entreprise «Mahalla for spinning and weaving», une compagnie textile située à El Mahalla El-Koubra, ville industrielle du nord du Caire. La compagnie avait été paralysée par une gigantesque grève qui avait duré trois jours et avait été suivie par travailleurs. Les bruyantes manifestations, ponctuées de chants, de tambours et de pancartes, témoignaient de la détermination des grévistes. Les travailleurs se rassemblaient en rugissant : «Deux mois, deux mois!» (par référence aux deux mois de salaire supplémentaire qui ne leur avaient pas été payés). Ces grèves furent suivies d autres mouvements de grève en 2007 et La mobilisation des salariés de la compagnie Mahalla a eu un effet «déclencheur», entraînant une augmentation spectaculaire du nombre de protestations sociales entre 2006 et Dans ce contexte, les protestations ont fait boule de neige, s étendant d une usine à l autre et d un atelier de tissage à l autre. Les manifestations se sont multipliées au point de constituer un phénomène quasiment général en Égypte. Ainsi, le nombre de mobilisations sociales est passé de 266 en 2006, à 614 en 2007, et à 630 en En 2009, l Égypte a connu pas moins de 609 manifestations. Après l explosion du soulèvement du 25 janvier, le nombre de mouvements sociaux n a pas baissé ; au contraire, il a connu une hausse sans précédent, avec parfois près de 200 manifestations dans une même journée. Entre le 12 et le 14 février (après la démission, le 11 février, du président Moubarak), on a dénombré pas moins de 40 à 60 manifestations par jour dans plusieurs régions du pays. Dans ce cadre, nous tenterons de répondre à la question suivante : Comment le changement du contexte politique, après le 25 janvier, a-t-il influencé les caractéristiques et la forme des protestations sociales en Égypte?

2 Afin de répondre à cette question, cet article est divisé en trois grandes parties : liées au contexte politique dans lequel elles sont apparues : Dans la première partie, nous nous intéresserons aux caractéristiques des mouvements de protestation sociale qui se sont produits au cours des cinq années ayant précédé la Révolution, et qui ont ensuite pris leurs distances par rapport à la fédération syndicale officielle, hostile aux protestations. Nous démontrerons que ces mouvements, en raison du contexte politique du moment, étaient essentiellement axés sur des revendications d ordre strictement économique. En effet, les manifestants, pour la plupart dépolitisés, avaient refusé d être associés à des forces politiques qui n avaient pas les mêmes objectifs qu eux. De plus, ils étaient extrêmement isolés les uns des autres. Nous prouverons que ces caractéristiques s inscrivaient en partie dans le cadre d une stratégie de survie face au régime de Moubarak. Dans la deuxième partie, nous analyserons la forme qu ont prise les protestations sociales durant les événements du 25 janvier, et notamment les développements qu elles ont connus depuis. Dans la troisième partie, nous nous attacherons à décrire l évolution des protestations sociales dans le contexte des bouleversements politiques qui ont secoué le pays après le 25 janvier. Nous montrerons, d une part, que les protestations sociales ne sont plus complètement isolées des forces politiques dont elles partagent l objectif principal, à savoir atteindre les buts de la révolution, et, d autre part, qu elles passent progressivement d une forme de «mouvements» à une structure plus «institutionnelle», par la création notamment de nouveaux syndicats indépendants de la fédération officielle. Ainsi, après avoir été isolées, les protestations sociales s efforcent aujourd hui de se regrouper au sein d une sorte de nouvelle fédération syndicale. 1. L émergence hors de tout cadre institutionnel (comme l organisation officielle des syndicats) Aucune des protestations sociales qui ont éclaté en 2005 et 2006 n a été orchestrée par des organisations syndicales. La Fédération générale des syndicats égyptiens (GFETU) la fédération syndicale officielle s est même livrée à des critiques virulentes contre les protestations sociales, prenant fait et cause pour le gouvernement. Cette position progouvernementale est devenue évidente pendant les négociations qui ont été menées avec les travailleurs de Mahalla, en septembre 2007, pour mettre fin à la grève. Le président de la GFETU faisait en effet partie de la délégation gouvernementale chargée de négocier sur les revendications des salariés. À cet égard, la réaction des syndicats a révélé le rôle de la fédération officielle, qui, au lieu de défendre les travailleurs, servait avant tout les intérêts du régime égyptien. 2. Le caractère apolitique des protestations sociales Les mouvements de protestations sociales portaient essentiellement sur des demandes sociales de nature microéconomique, qui se limitaient à la réclamation des salaires non perçus, à l amélioration des conditions de travail et à la mise en place d une assurance maladie digne de ce nom En d autres termes, les demandes portées par les mouvements de contestation ne revêtaient aucun caractère politique. Du reste, les grévistes n ont à aucun moment cherché à modifier l équation politique du pays : leur stratégie consistait simplement à faire pression sur le gouvernement pour obtenir gain de cause sur leurs revendications économiques, sans pour autant s opposer à la politique économique du régime. Ceci est dû à trois facteurs principaux : 97 Med.2012 Dossier Les protestations sociales avant le 25 janvier ( ) : la prédominance d une logique axée sur les catégories professionnelles / économiques? Les protestations sociales se sont distinguées par trois grandes caractéristiques qui sont directement a. La stratégie du régime de Moubarak : le régime de Moubarak avait établi une distinction très nette entre ce qui relevait de la sphère sociale et ce qui relevait de la sphère politique, car il estimait que toute confusion entre les deux constituait une ligne rouge à ne pas franchir. Les partis politiques avaient le droit d organiser des confé-

3 98 Med.2012 Dossier rences et des séminaires critiques du régime. Mais cette liberté, considérée par beaucoup comme un acquis, n était accordée qu au prix du refus total de construire une base sociale. Aussi les grévistes étaient-ils autorisés à dénoncer la violation de leurs droits économiques et à critiquer ouvertement les politiques du gouvernement lors des sit-in et des manifestations qu ils organisaient, mais, en échange, ils devaient s en tenir au strict cadre de leurs revendications sociales, sous peine de s exposer à la répression. Les protestations sociales ne s y sont pas trompées : si le régime pouvait tolérer leurs revendications économiques, il ne pouvait en revanche pas accepter que celles-ci se transforment en revendications politiques. Telles étaient les règles du jeu. Aucune des protestations sociales qui ont éclaté en 2005 et 2006 n a été orchestrée par des organisations syndicales b. L absence de lien entre les protestations «sociales» et les forces «politiques» : les mouvements de grève ont catégoriquement refusé d être rattachés à une quelconque force politique d opposition, rejetant toute tentative de politisation de leur démarche. À cet égard, il est intéressant de souligner que Kamal Abou-Eita, chef de file du mouvement du personnel de l organisme des impôts fonciers affilié au parti «El- Karama», a pris grand soin d éviter toute politisation du mouvement de «contestation sociale» qu il dirige. Son slogan : «Peu importe que Moubarak reste au pouvoir ou qu il démissionne. Ce qui compte pour nous, c est les augmentations de salaires», l a rendu célèbre. Comme nous l avons évoqué dans le premier point, le régime a réussi à imposer une sorte de dépolitisation forcée à ces mouvements. Toutefois, cette hypothèse ne suffit pas, en soi, pour faire une analyse complète de la situation. L absence d alliance entre les deux camps était également due à l absence même d opposition politique dans le pays : du fait de leurs propres insuffisances structurelles et de leurs comportements antidémocratiques, les partis politiques étaient faibles et incapables d établir des liens structurels. Dès lors, les mouvements de protestations sociales ont compris que toute alliance avec les partis politiques serait non seulement inutile, mais encore dangereuse, car le régime réagirait probablement par la répression. La grève du 6 avril 2008 est venue conforter cette thèse. Pour la première fois, de jeunes cyberactivistes égyptiens essayaient d appeler à une grève nationale par solidarité avec le mouvement de grève de Mahalla, exprimant leur indignation et leurs revendications économiques avec une exigence politique fondamentale : la fin de la répression autoritaire des groupes d opposition. Or, cette propagande a non seulement attiré l attention de l appareil sécuritaire de l État, qui a transformé la ville en une véritable caserne militaire, mais elle a également poussé le président de la GFETU à contraindre les leaders syndicaux à signer un document dans lequel ceux-ci s engageaient à dissoudre les grèves. Si le mouvement de grève, et les revendications économiques qu il portait, ont favorisé une sorte de mobilisation nationale, celle-ci n a fait qu étouffer les demandes sociales en les mettant au service d objectifs politiques très éloignés des revendications des grévistes. Le mouvement syndical a donc tout fait pour prendre ses distances avec les partis politiques, affirmant que les forces d opposition avaient tenté de détourner la grève à leur profit, en transformant un mouvement porté par des revendications économiques en une manifestation politique asservie aux intérêts des seuls groupes d opposition. c. Le style des leaders des protestations sociales : Ce régime politique a donné naissance à un type de leaders surnommé «leadership de services». Ces leaders tirent leur légitimité non pas de leur capacité à satisfaire les revendications des salariés sur le long terme, en poussant le régime à engager une révision structurelle de sa politique économique, mais de leur capacité à conclure des compromis permettant d offrir des gains rapides, quoique partiels, aux travailleurs, ainsi qu en attestent ces propos tenus par Sayed Habib, l un des leaders syndicaux de Mahalla : «Notre rôle est de donner satisfaction aux revendications économiques de nos collègues. Partant de ce constat, un bon leader est un leader qui leur apporte des gains concrets et rapides». Bien entendu, ce type de leaders savait parler à la fois le langage du pouvoir et le langage des travailleurs. Ils défendaient des gains

4 matériels rapides et concrets pour les salariés. Le régime, de son côté, n acceptait de céder sur les revendications économiques des syndicats que si celles-ci n impliquaient pas de révision structurelle de sa politique économique. Par conséquent, à l image des partis politiques, la plupart des leaders syndicaux semblaient être implicitement alliés au régime, dans le but de préserver le statu quo politique. 3. L absence de relations structurelles entre les mouvements de protestation sociale La plupart des mouvements apparaissaient comme des îlots isolés sans aucun lien structurel. Certes, en septembre 2007, un certain nombre de grèves ont été organisées par «solidarité» avec les travailleurs de Mahalla, notamment dans des entreprises textiles de Kafr El-Dawar et de Tanta (deux villes situées à proximité de Mahalla El-Kobra). Cependant, ces manifestations de solidarité n ont pas donné lieu à la formation d un mouvement social plus large, regroupant divers mouvements syndicaux et uni par des liens structurels. Depuis 2008, l augmentation du salaire national à livres égyptiennes constituait la revendication la plus importante pour la très grande majorité des travailleurs égyptiens. Même si les protestations sociales n ont pas pu infléchir la politique générale du gouvernement, elles ont créé une dynamique interne favorable au changement politique, ouvrant ainsi la voie à l apparition d un mouvement de masse Or, cette demande ne s est pas traduite par la construction de coalitions entre ces mouvements isolés, ce qui explique sans doute leur incapacité à contraindre le gouvernement à leur donner satisfaction sur ce point. C est une situation totalement différente, par exemple, de celle que connut la Pologne à la fin des années En effet, les liens structurels qui existaient entre les différents mouvements syndicaux polonais avaient permis la formation du fameux mouvement Solidarnosc (solidarité), qui fut le moteur du changement en Pologne. Enfin, il convient de mentionner que même si les protestations sociales n ont pas pu infléchir la politique générale du gouvernement, elles ont créé une dynamique interne favorable au changement politique, ouvrant ainsi la voie à l apparition d un mouvement de masse : (i) les protestations sociales ont permis l émergence d un nouveau groupe de leaders, plus crédibles et plus représentatifs des travailleurs, qui se sont substitués aux leaders traditionnels. Ces derniers ont totalement disparu après la Révolution du 25 janvier et la formation de nouveaux syndicats, indépendants de l organisation syndicale pro-gouvernementale ; (ii) les protestations sociales organisées dans les usines, mais aussi devant des organismes décideurs, tels que le Conseil des ministres, l Assemblée du peuple ou le Conseil de Choura, ont brisé un certain nombre de «tabous» sociaux ; (iii) elles ont renforcé la confiance dans la capacité des coalitions et des mouvements à faire pression sur le régime. Les mouvements de jeunes qui, forts de cette conviction, ont fait éclater la révolution du 25 janvier, l avaient parfaitement compris. L évolution de la révolution du 25 janvier et des protestations sociales En participant aux manifestations massives du 25 janvier, les protestations sociales ont fait un pas supplémentaire dans la direction d une plus grande ouverture. L évolution des protestations sociales, dans le cadre de cette dynamique de mouvements de masse, s articule autour de deux grandes phases. La première phase (du 25 janvier au 7 février) : la participation individuelle Le mouvement de masse du 25 janvier s est caractérisé, dès son apparition, par son côté populaire. En effet, toutes les catégories sociales y étaient représentées, y compris la classe ouvrière. Il ne fait aucun doute que la majorité des ouvriers ont participé aux manifestations à titre individuel, en tant que citoyens ordinaires, et non au nom d un quelconque mouvement de contestation sociale. Ainsi, manifestants, ouvriers et employés ont tous adopté le même slogan : «Le peuple veut la chute du régime!», rejetant toute autre revendication catégorielle (comme celles liées au paiement de primes et aux aides accordées à certains secteurs). Mais cette situation a connu une profonde évolution quand les travailleurs ont 99 Med.2012 Dossier

5 100 Med.2012 Dossier repris le travail, le 8 février, ce qui nous amène à la seconde phase. La seconde phase (du 7 au 11 février) : la désobéissance civile La seconde phase a débuté alors même que les choses semblaient revenir à la normale : les 7 et 8 février, les manifestations commençaient à s essouffler et les foules quittaient progressivement la place Tahrir du Caire. Or, au même moment, un grand nombre de travailleurs et d employés de différents secteurs ont repris la grève, déclarant qu ils ne reprendraient le travail qu après avoir obtenu satisfaction sur le rétablissement de leurs droits bafoués. Les grévistes ont organisé plusieurs manifestations dans tout le pays, entraînant la paralysie de l économie et des principaux services de l État, ce qui a débouché sur une situation de désobéissance civile. Face à la multiplication et à l ampleur géographique des manifestations, la classe politique a fait volteface, prenant fait et cause pour la révolution. D après le quotidien Al-Masry Al-Youm, le soulèvement populaire a commencé par une poignée de manifestations, le 7 février, dans plusieurs gouvernorats, suivies de 20 manifestations, le 8 février, dans 9 gouvernorats, de 35 manifestations, le 10 février, dans 14 gouvernorats, et de 65 manifestations, le 11 février, le jour du départ de Moubarak. Ce mouvement de contestation sociale a été suivi par des personnes issues de catégories diverses, des paysans aux petits employés en passant par les salariés d entreprises publiques et privées. Les revendications des manifestants portaient essentiellement sur l amélioration des conditions de vie, l augmentation des revenus et le paiement des salaires impayés, autant de revendications que les Égyptiens réclamaient, en vain, depuis Le climat révolutionnaire a incontestablement influencé les salariés qui ont participé, à titre «individuel», comme évoqué ci-dessus, à la dynamique de la révolution, comme en témoignent les slogans utilisés par les salariés de la compagnie de télécommunications égyptienne, véritable fer de lance de la vague de contestation sociale qui a traversé le pays à partir des 7 et 8 février. De fait, leurs slogans sont passés d une logique strictement économique, à une logique politique. Les grévistes ont commencé à brandir des slogans politiques similaires à ceux des manifestants de la place Tahrir, au premier rang desquels le fameux : «Le peuple veut la chute du régime!». Le 9 février, les conducteurs de transports en commun ont fait grève sur le même thème, diffusant une déclaration dans laquelle ils revendiquaient leur solidarité avec les révolutionnaires de la place Tahrir et exigeaient le départ de Moubarak. Le 11 février (jour de la démission de Moubarak), Le Caire et plusieurs autres gouvernorats ont été le théâtre d une nouvelle vague de manifestations. Des centaines de milliers de travailleurs égyptiens ont menacé de se joindre aux manifestants de «Tahrir», affirmant leur soutien total aux revendications révolutionnaires. On peut donc conclure de ce qui précède que l engagement des mouvements de contestation sociale dans la dynamique révolutionnaire a profondément transformé leurs revendications, jusque-là limitées au seul domaine économique, ce qui leur a permis d exercer une influence plus importante sur la scène politique. Il est toutefois indéniable que les revendications économiques de ces mouvements ont été le principal élément moteur de leur participation aux manifestations de masse égyptiennes. En effet, à travers ces demandes, ils exprimaient le besoin de «justice sociale», l une des revendications les plus importantes de la révolution. Les protestations sociales après la révolution du 25 janvier : vers un nouveau cadre d action? Un an après la révolution et la prise de fonctions, en février dernier, du Conseil suprême des forces armées (SCAF), celui-ci n a toujours pas articulé de vision ou de projet clair pour s attaquer à la dégradation de la situation économique des Égyptiens, et pour répondre aux revendications des travailleurs. Ainsi, le SCAF n a toujours pas mis en place le salaire minimum réclamé par les travailleurs depuis Au lieu de cela, c est la stratégie de l ancien régime qui s est imposée ; les demandes des travailleurs sont traitées comme une simple question de sécurité intérieure qu il convient de contrôler et de contenir, et non comme une revendication sociale dont la satisfaction passerait par la création d un nouveau contrat social garantissant des opportunités économiques et un niveau de vie acceptables pour tous. Ainsi, l adoption d une loi criminalisant la grève par le gouvernement de l ancien premier ministre, Essam Sharaf, afin d étouffer les mouvements de grèves qui avaient commencé à se propager dans le pays à la suite de la révolution, témoigne de

6 la continuité de la politique répressive du régime de Moubarak à l égard du mouvement syndical. Mais cette loi n a pas pour autant fait cesser les grèves ; la répression n est jamais une bonne réponse face à des revendications légitimes. C est la stratégie de l ancien régime qui s est imposée ; les demandes des travailleurs sont traitées comme une simple question de sécurité intérieure qu il convient de contrôler et de contenir, et non comme une revendication sociale dont la satisfaction passerait par la création d un nouveau contrat social Il est cependant important de souligner que les protestations sociales ont bénéficié d une évolution partielle de la scène politique. La liberté de réunion, acquise après le 25 janvier, a conduit les mouvements de contestation à évoluer vers une plus grande institutionnalisation et une plus grande coordination, mais aussi vers l établissement d un lien plus étroit avec les forces politiques, comme nous l avons évoqué ci-dessous. La formation de syndicats indépendants et la fédération syndicale Pourquoi des milliers de travailleurs ont-ils choisi, à partir de 2006, de s exprimer au travers de «mouvements» de contestation, en dehors de tout cadre «institutionnel»? Les travailleurs avaient l impression que l institution qui était censée défendre leurs intérêts sous le règne de Moubarak, la Fédération syndicale égyptienne (ETUF), contrôlée par l État, servait en réalité les intérêts du régime. C est pourquoi, après le 25 janvier, les leaders de la contestation sociale, qui bénéficiaient d une base sociale solide et d une bonne crédibilité auprès des électeurs de leur circonscription, ont pris conscience de la nécessité d institutionnaliser les revendications de leur mouvement. Pour cela, il fallait impérativement créer de nouveaux syndicats indépendants de la fédération officielle. Ainsi, dans tous les secteurs de l économie (paysans, salariés du secteur privé, conducteurs de transports en commun, employés ), de nouveaux syndicats sont apparus avec une vitesse foudroyante. De plus, si l idée de tisser des liens entre les mouvements de contestation sociale était absente sous l ancien régime, on assiste aujourd hui à la création d une multitude de réseaux entre les nouveaux syndicats. Dans ce contexte, les leaders syndicaux ont annoncé, en mars 2011, la constitution de la toute première fédération syndicale indépendante d Égypte : la fédération égyptienne des syndicats indépendants. L idée qui sous-tend cette démarche est de proposer une alternative indépendante à l ETUF, contrôlée par l État. La fédération représente actuellement plus de 112 nouveaux syndicats. Le Congrès syndical démocratique égyptien (EDLC), qui représente 246 nouveaux syndicats, a également vu le jour dans ce contexte. Cependant, malgré la formation d organismes réellement représentatifs des travailleurs, le projet de loi visant à légaliser les syndicats indépendants n a pas été approuvé par le SCAF et n a pas encore été adopté par le parlement (élu il y a deux mois). Ce projet de loi fondamental a été présenté au cabinet il y a presque huit mois, par le très respecté ministre de la main d œuvre, Ahmed El-Borei. Après examen, le bureau législatif du cabinet l a soumis au SCAF il y a quatre mois, mais la loi définitive n a toujours pas été promulguée. Ces actions visent manifestement à marginaliser le mouvement syndical, en l empêchant de s unifier dans le cadre d une fédération indépendante à même de représenter les salariés et de négocier en leur nom. C est une situation très dangereuse, car en période de transition vers la démocratie, il est indispensable d établir un nouveau contrat social qui soit acceptable à la fois par les salariés et par l État. À cet égard, il est intéressant de se pencher sur les exemples de l Espagne et du Portugal. Pendant la transition démocratique, ces pays ont connu des centaines de protestations sociales comme celles qui secouent l Égypte aujourd hui. Contrairement au Portugal, où les manifestations incessantes avaient eu un effet déstabilisateur sur le processus de transition, en Espagne le gouvernement avait réussi à asseoir sa légitimité en négociant un plan de gestion de l économie pendant la transition avec les acteurs sociaux et politiques du pays (partis, syndicats ). En accédant aux revendications des travailleurs dans le cadre de l accord consensuel conclu avec 101 Med.2012 Dossier

7 102 Med.2012 Dossier les partenaires sociaux (plus connu sous le nom de «Pacte de la Moncloa»), les dirigeants espagnols avaient réussi à garder la transition démocratique sur les rails. L adoption de la nouvelle loi sur les syndicats pourrait donc constituer la première étape vers la résolution de la crise des protestations sociales en Égypte. En effet, cette loi permettrait de légaliser et de donner corps à la représentation tant recherchée par les travailleurs. La deuxième étape consisterait à négocier un nouveau contrat social avec les syndicats, un nouveau pacte qui ouvre la voie à la justice sociale et donne satisfaction, ne serait-ce qu en partie, aux revendications des protestations sociales. Vers une nouvelle relation avec les forces politiques? L absence de coopération, voire la franche hostilité qui régnait entre les militants syndicaux et les forces politiques, a caractérisé l ère Moubarak. Le régime avait d ailleurs tout intérêt à perpétuer la séparation et la faiblesse de ces deux blocs d opposition. Mais cette situation est appelée à évoluer, car les protestations sociales et les forces politiques partagent désormais le même objectif : atteindre les «buts de la révolution», même si chaque camp perçoit les choses différemment. Cette nouvelle relation entre les syndicats et les forces politiques est apparue au grand jour lors de la commémoration, le 25 janvier 2012, de la Révolution égyptienne. La veille des célébrations, les mouvements syndicaux avaient répondu aux appels à manifester lancés par divers mouvements de jeunes et groupes révolutionnaires, dont la plupart réclamaient la fin du régime militaire et la réalisation des objectifs de la révolution. À cet égard, on notera que les militants syndicaux sont parmi les électeurs les plus mécontents de l Égypte actuelle. À ce jour, aucune de leurs principales revendications n a été satisfaite, à commencer par l adoption d une nouvelle loi sur le salaire minimum et la publication du projet de loi sur les syndicats, attendu depuis des mois. La fédération égyptienne des syndicats indépendants avait fait savoir que ses adhérents seraient nombreux à participer à ces manifestations de masse. Le Congrès syndical démocratique égyptien (EDLC) avait également annoncé sa participation dans une déclaration publiée sur sa page Facebook officielle : «Les travailleurs aux côtés des révolutionnaires poursuivent le combat de la révolution.» À en juger par cette nouvelle vague de mobilisations, il semblerait que l on assiste à une transformation sans précédent de la relation entre les protestations sociales et les forces politiques. Cette perception est confirmée par le refus catégorique opposé, depuis 2006, par les mouvements syndicaux à toute forme de coordination avec les forces politiques d opposition, résistant ainsi à la tentative de politisation des revendications des travailleurs. En effet, comme nous l avons mentionné précédemment, le gouvernement s était dit prêt à accéder aux revendications économiques des travailleurs, mais il a préféré recourir à la répression lorsqu il s est aperçu que les revendications syndicales risquaient de se muer en revendications politiques. Le refus des mouvements syndicaux de répondre aux appels à une grève nationale des forces politiques, le 6 avril 2008, a renforcé cet état de fait. L Égypte a absolument besoin d un nouveau contrat social qui protège à la fois les droits politiques des citoyens et les droits économiques des salariés. C est pourquoi, l adoption d une nouvelle loi sur les syndicats constitue aujourd hui une étape indispensable vers la mise en place d une démocratie représentative et vers une plus grande justice sociale Dans ce contexte, les appels à la «Grève générale» et à la désobéissance civile, lancés le 11 février 2012, pour célébrer la démission de Moubarak un an plus tôt et réclamer la fin du régime militaire, ont permis de clarifier les relations entre les forces politiques et les militants syndicaux, confirmant ainsi le lien de solidarité qui unit les deux camps. Ce nouveau cadre a également permis de poser le respect mutuel des intérêts de chaque partie comme garantie de la continuité de leur collaboration. Dans ce contexte, le Congrès syndical démocratique égyptien (EDLC) et la Fédération égyptienne des syndicats indépendants ont apporté un soutien symbolique aux appels de la jeunesse et des forces politiques à un mouvement de désobéissance civile national. Cependant, la majorité des syndicats re-

8 présentés par ces deux institutions (tels que le syndicat des percepteurs d impôts et le syndicat des métiers du tourisme, réunis au sein de la Fédération égyptienne des syndicats indépendants) ont refusé de se joindre à ces appels. Seuls les étudiants universitaires ont fait grève le 11 février La plupart des salariés se sont rendus à leur travail comme d habitude, estimant que la participation aux manifestations serait plus coûteuse que bénéfique. Comme lors de la grève du 6 avril 2008, le risque de répression de l armée était trop élevé par rapport aux avantages potentiels de la «désobéissance civile», laquelle semblait difficilement pouvoir rapporter des bénéfices immédiats et concrets aux travailleurs. De plus, certains secteurs de la société, comme les percepteurs d impôts, pensaient que le fait de participer à la campagne nuirait gravement à l économie égyptienne, et ils ne souhaitaient pas prendre un tel risque au vu des gains limités et des concessions de courte durée qu ils auraient pu tirer d une grève. Malgré des similitudes évidentes entre les deux grèves (celles du 6 avril 2008 et du 11 février 2012), on voit apparaître une différence très nette qui n existait pas sous l ère Moubarak, et qui définit le nouveau cadre des relations entre les forces politiques et les protestations sociales : la volonté des leaders syndicaux d apporter leur soutien aux revendications de groupes politiques et de reconnaître le fait qu ils partagent des objectifs communs. Si les travailleurs demeurent réticents à l idée d être utilisés à des fins politiques par les groupes révolutionnaires, ils n en sont pas moins de plus en plus sensibles à la cause révolutionnaire, et ils considèrent le statu quo démocratique actuel comme insoutenable sur le plan politique et économique. Conclusion L engagement des mouvements syndicaux, dans les derniers jours de la révolution, a joué un rôle déterminant dans la chute du régime de Moubarak. Mais, un an plus tard, le mouvement syndical, qui s était résolument engagé sur la voie d une plus grande institutionnalisation et d un rapprochement avec les forces politiques à la suite de la révolution du 25 janvier, est aujourd hui dans l impasse, faute d avoir pu obtenir satisfaction sur sa principale revendication de justice sociale. La poursuite de la politique économique de l ancien régime, au mépris des demandes de justice sociale, débouchera sans doute sur un regain de tension sociale, notamment si l on tient compte du fait que les islamistes et les forces de droite ont la majorité parlementaire, et que le gouvernement actuel n a pas de représentants syndicaux capables de défendre les intérêts des salariés par des moyens politiques et institutionnels. En l absence d un mécanisme clair permettant d influer sur les politiques publiques, les militants syndicaux, déçus par la tournure des événements, pourraient fort bien porter une nouvelle fois leurs revendications dans la rue. L Égypte a absolument besoin d un nouveau contrat social qui protège à la fois les droits politiques des citoyens et les droits économiques des salariés. C est pourquoi, l adoption d une nouvelle loi sur les syndicats constitue aujourd hui une étape indispensable vers la mise en place d une démocratie représentative et vers une plus grande justice sociale. À cet égard, il est urgent que les autorités engagent des négociations sur les revendications liées à la création et la légalisation de nouveaux syndicats. Le retard pris par les autorités dans ce domaine constitue non seulement une entrave à l établissement d un nouveau contrat social, mais augmente également la pression sur une économie égyptienne déjà fragilisée, mettant en péril le processus de transition dans son ensemble. 103 Med.2012 Dossier

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