THE PEOPLE [ ] SHOULD STAND UP LIKE MEN, AND DEMAND THEIR RIGHTS AND LIBERTIES : LE MOTIF DE LA DIGNITÉ DANS LE DROIT DE RÉSISTANCE CHEZ MILTON

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1 THE PEOPLE [ ] SHOULD STAND UP LIKE MEN, AND DEMAND THEIR RIGHTS AND LIBERTIES : LE MOTIF DE LA DIGNITÉ DANS LE DROIT DE RÉSISTANCE CHEZ MILTON Christopher HAMEL Université Paris 1 Nosophi À suivre J. Pocock, l abolition de la monarchie anglaise en 1649 ne doit pas grand chose aux principes de la théorie républicaine : c est au moyen des concepts jusnaturalistes et contractualistes de loi et de droits naturels, d obligation et d autorité, qu aurait été menée la lutte contre Charles I er. Hétérogènes à cette tradition jusnaturaliste, ajoute Pocock, les principes républicains étaient en outre tout simplement incapables de susciter une justification du régicide 1. La simple lecture des pamphlets que Milton écrit pour défendre l entreprise révolutionnaire et justifier le nouveau régime devrait suffire pour émettre quelque doute sur la pertinence d un modèle historiographique qui oppose ainsi le républicanisme et le langage du droit naturel 2. Plusieurs interprètes de la pensée politique de Milton ont en fait souligné que son argumentation présentait une imbrication des langages politiques du républicanisme d une part, et du droit naturel et du contrat d autre part 3. M. Dzelzainis a contribué à expliciter cette double filiation, d un côté en analysant avec précision la théorie miltonienne de la résistance 4, et de l autre en établissant de manière convaincante le poids des 1 J.G.A. Pocock, «Introduction», in J. Harrington, The Commonwealth of Oceana and A System of Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, p. xii, xiii Sauf indication contraire, c est nous qui traduisons tous les textes originaux anglais, et c est nous qui soulignons. 2 J.G.A. Pocock, Vertu, Commerce et Histoire, Paris, PUF, 1998, chap. II : «Vertus, droits et mœurs. Un modèle pour les historiens de la pensée» (p ). 3 Cf. par exemple, de Blair Worden : «Le républicanisme anglais», in J.H. Burns (dir.), Histoire de la pensée politique moderne, Paris, PUF, 1997, p. 427 et «Classical Republicanism and the Puritan Revolution», in H. Lloyd-Jones, V. Pearl et B. Worden (eds.), History and Imagination: Essays in Honour of H.R. Trevor-Roper, London, Duckworth, 1981, p Cf. Dzelzainis, «Introduction», in Milton, Political Writings, Martin Dzelzainis (ed.), Cambridge, Cambridge University Press, 1991, p. ix-xxv. C est dans cette édition que nous citons The Tenure of Kings and Magistrates (1649), et Pro Populo Anglicano Defensio (1651), abrégés respectivement TKM et D. Reproduction, même partielle, interdite sans autorisation.

2 72 Christopher Hamel sources républicaines dans l élaboration des concepts fondamentaux de la pensée politique de Milton 5. Mais, sentant probablement qu il n aurait pas été satisfaisant de présenter la théorie miltonienne de la résistance uniquement dans le cadre d une doctrine de la loi naturelle et du contrat, Dzelzainis a suggéré que «le thème de la résistance est dépassé par une préoccupation pour le droit à l autodétermination», conséquence directe de sa conception républicaine de la liberté 6. Mais si, d un point de vue historique, Dzelzainis a raison de rattacher le souci républicain de l autodétermination à une tradition de pensée différente de la problématique de la résistance, il laisse ce faisant à l arrière-plan l originalité conceptuelle de l argumentation de Milton. L hypothèse de Q. Skinner permet de mieux saisir cette originalité. Il propose en effet d analyser la justification de la révolution anglaise en termes républicains 7, comme une entreprise de résistance armée qui, en voulant rétablir le contrat violé par le roi, cherchait avant tout à se libérer de la servitude à laquelle le gouvernement arbitraire de Charles I er avait réduit la nation. Mais s il est vrai que la conception républicaine de la liberté est injectée au cœur de la doctrine monarchomaque du gouvernement légitime, plusieurs remarques importantes s imposent. Premièrement, Milton ne peut pas être placé au sein de la tradition du droit naturel dont la logique contractualiste est fondée sur le «calcul indirect quant à l intérêt personnel», ou sur l utilité 8. Dans le contractualisme républicain, la «finalité principale du gouvernement» issu de la convention n est pas la promotion de l utilité ou du bien-être, mais la protection de «la liberté complète de l homme (the whole freedom of man)», elle-même constituée par «la liberté de 5 Cf. Dzelzainis, «Milton s Classical Republicanism», in D. Armitage, A. Himy, Q. Skinner (eds.), Milton and Republicanism, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, p Martin Dzelzainis, «Milton s Politics» in D. Danielson (ed.), The Cambridge Companion to Milton, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, p Dzelzainis utilisait déjà l expression «droit à l autodétermination» dans son article «Milton s Classical Republicanism», art.cit., p Au moment où il écrit sur Milton et l héritage classique dans l Angleterre du XVIIe siècle, Skinner parle de théorie «néo-romaine» ; cf. «John Milton and the Politics of Slavery», in Visions of Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, vol. II, p ; «Classical Liberty, Renaissance Translation and the English Civil War», in Visions of Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, vol. II, p et La Liberté avant le libéralisme, Paris, Éd. du Seuil, Il s est dernièrement rendu à l usage, et parle désormais de conception républicaine de la liberté, cf. Hobbes and Republican Liberty, Cambridge, Cambridge University Press, 2008, p. ix. 8 Ce que Skinner suggère pourtant lorsqu il affirme que Milton «combine» une conception néoromaine de la liberté et une «compréhension monarchomaque du gouvernement légitime» («John Milton and the Politics of Slavery», art.cit., p. 302 et p ) ; en effet, dans sa propre analyse du contractualisme qui débouchera sur «la théorie moderne libérale du constitutionnalisme» dont Locke est le père, c est essentiellement ce motif utilitaire qui prime (Quentin Skinner, Les fondements de la pensée politique moderne, Paris, Albin Michel, 2001, p et p ). On trouve une affirmation similaire chez Lejosne, La raison dans l œuvre de John Milton, Paris, Didier Érudition, 1981, p. 158.

3 73 «Le motif de la dignité» conscience» et les «droits civils» individuels 9. Ce déplacement est crucial, puisqu il permet à Milton, comme nous le verrons, de répondre à l objection absolutiste, fondée sur une certaine tradition du droit naturel, selon laquelle les hommes doivent renoncer à leur liberté au nom de l utilité ou du bien-être. Deuxièmement, bien que Milton ne soit pas le premier à faire de la liberté la finalité de l État, l importance et l efficacité du raisonnement contractualiste pour justifier la résistance ne doivent pas masquer que ce raisonnement est essentiellement une ressource argumentative parmi d autres dans le cadre plus général d une conception républicaine de la liberté. Selon cette conception, la liberté est pensée comme la valeur politique suprême, qui ne peut être défendue plus vertueusement que par le tyrannicide. Dans ce cadre, la fonction principale du contractualisme républicain est de mettre en relief la rationalité des individus libres qui s associent ; la force de ce raisonnement est à la fois de rendre absurde l idée qu ils aient pu trouver dans l assujettissement à un pouvoir absolu le moyen de vivre libres, et de légitimer par là même la résistance au gouvernement arbitraire. Troisièmement, la justification originale de la résistance que propose Milton est précisément le lieu où se manifeste le plus nettement l alliance des deux traditions que Pocock avait opposées. La description que fait Milton des effets avilissants de la servitude a été bien exposée 10 ; mais il n a pas été remarqué que, conformément à la structure d antinomie qui règle les rapports entre les concepts de liberté et de servitude, la conception miltonienne de la liberté est indissociable de la dignité. Il réinvestit en fait l idée républicaine classique de la dignité attachée à la liberté conçue comme autonomie : «elle [i.e., la dignité] repose sur la liberté, qui se maintient par ses propres forces, et non sur la volonté des autres» 11. Toutefois, la dignité de l homme indissociablement attachée à la liberté est désormais inscrite dans la nature même de l homme, créé libre, et trouve son expression paradigmatique dans «la liberté et le droit d hommes nés libres d être gouvernés de la manière qui leur semble la meilleure» 12. Dès lors, les effets d avilissement et de dégradation morale engendrés par la servitude constituent l enjeu majeur de la lutte contre le gouvernement arbitraire : notre hypothèse est qu en insistant sur l avilissement qui caractérise la 9 The Readie and Easie Way to Establish a Free Commonwealth (1660) [abrégé REW], in Complete Prose Works of John Milton, 8 vols., New Haven, Yale University Press, , vol. VII, p. 455, À l exception de Tenure et de Defensio, nous citons Milton dans Complete Prose Works, en précisant, lors de la première citation de l œuvre, le numéro du volume. 10 Cf. B. Worden «Milton s Republicanism and the Tyranny of Heaven»», in G. Bock, Q. Skinner, M. Viroli (eds.), Machiavelli and Republicanism, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p ; Skinner, La liberté avant le libéralisme, op.cit., p ; «John Milton and the Politics of Slavery», art.cit., p.289, p.292-3, p ; pour un point de vue plus strictement théorique, voir Phillip Pettit, Républicanisme, tr. fr., Paris, Gallimard, 2004, p Tite-Live, Histoire romaine, Paris, GF, 1995, XXXV, 32, p TKM 13.

4 74 Christopher Hamel servitude, Milton veut montrer que c est la dignité de l homme libre qui forme le motif essentiel de la résistance au pouvoir absolu. En d autres termes, la rhétorique de la dignité n est pas qu un effet de langage : elle relève plus fondamentalement d une thèse anthropologique sur l indissociabilité de la dignité et de la liberté naturelles de l homme. Or, cette thèse joue le rôle de motif essentiel dans la justification de la résistance 13. Cette argumentation est d autant plus importante qu elle permet de comprendre que la doctrine originale de Milton repose sur l intégration cohérente d éléments jusnaturalistes et républicains qui appartiennent, d un point de vue historique, à des traditions distinctes. 1. La valeur suprême de la liberté : la vertu du tyrannicide Chez Milton, la critique du gouvernement arbitraire et la justification du tyrannicide sont indissociables de la valeur suprême qu il reconnaît à la liberté. Cette valeur suprême se traduit par le fait qu elle est censée être un objet de désir à la fois universel et inestimable : «Il n y a pas de meilleur changement qui puisse advenir à une nation sous un gouvernement civil que l obtention de la liberté, et il n en est pas de pire que de la perdre». Conformément au lieu commun humaniste, c est du point de vue de cette inlassable recherche de la liberté que l appel à l histoire se justifie : le constat qui s impose à Milton est que toutes les nations, qu elles soient modernes ou anciennes, se sont toujours battues «pour la liberté comme pour une chose qui n a pas de prix», en prenant les plus grands risques et en affrontant les plus grands dangers 14. Et il aurait été surprenant que cette liberté fût pensée autrement que dans le cadre d une république. De fait, Milton avance que le «gouvernement libre», ou «république libre» (free commonwealth), a toujours été «considéré par les hommes les plus sages de toutes les époques comme le gouvernement le plus noble, le plus viril, le plus égal, le plus juste, le 13 Sans la développer, R. Lejosne avait eu l intuition de cette idée : «la monarchie de droit divin est incompatible avec la dignité du sujet», in «Milton, Satan, Salmasius and Abdiel»», in D. Armitage, A. Himy, Q. Skinner (eds.), Milton and Republicanism, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, p. 107 et p. 110 ; Lejosne est l un des seuls commentateurs qui ait accordé une place significative à la notion de dignité dans la pensée politique et morale de Milton, cf. La raison dans l œuvre de John Milton, op.cit., p History of Britain, Digression, V-1, p.441. Les partisans de la souveraineté populaire, déplore Filmer, considèrent que «la liberté est le sommet du bonheur humain», cf. Filmer, Patriarcha, in Patriarcha and other writings, in Johann P. Sommerville (ed.), Cambridge, Cambridge University Press, 1991, p. 2. Sidney en fera l une des thèses fondamentales de son républicanisme ; cf. Discourses concerning Government (1681-3), Indianapolis, Liberty Fund, 1996, I, 2, p. 8.

5 75 «Le motif de la dignité» plus agréable à toute liberté légitime et à toute égalité proportionnée tant humaine que civique et religieuse» 15. Dans cette perspective, l exemple des républiques, tant anciennes que modernes, vient à l appui de l idée selon laquelle la lutte contre la tyrannie est toujours une défense vertueuse de la liberté 16. Les toutes premières phrases des pamphlets qu il consacre à la justification de la révolution sont, à cet égard, éclairantes. Dans The Tenure of Kings and Magistrates (1649), écrit l année même de l exécution de Charles I er, il oppose en ce sens d emblée les hommes serviles qui favorisent les tyrans aux «bons patriotes» vertueux prêts à se battre pour délivrer le pays 17. Dans Eikonoklastes écrit la même année pour répondre au Eikon Basilike de John Gauden emporté par un élan signalant son caractère aristocratique autant que son amour de l égalité républicaine, Milton affirme contre l idolâtrie royaliste que les monarques respirent «le même air que les autres mortels», et s autorise pour cette raison à «relever le gant, fût-ce celui d un roi, au nom de la liberté et de la république» 18. Pour le dire avec E. Bloch, qui ne commentait certes pas Milton, mais dont la formulation est tout à fait adaptée (si l on fait abstraction du biais communiste) : Milton exprime ici «le pathos de la personne libre dans le droit naturel bourgeois néostoïcien, la fierté virile devant les trônes des rois, la puissance de la dignité dans les figures d hommes durs, inflexibles selon le modèle stoïcien» 19. Assuré dans la mission que lui a confiée la République, Milton se présente lui-même dans Pro Populo Anglicano Defensio (1651) comme le défenseur de la cause de la liberté contre Saumaise l auteur de Defensio Regia (1649) 20, cible de Milton qu il décrit comme l «avocat de l esclavage» 21 : «la nature et les lois seraient bien mal faites si l esclavage était bruyant et la liberté silencieuse, et si les tyrans disposaient de personnes pour parler en leur nom, et ceux qui peuvent les vaincre n en avaient pas» 22. Dès les premières lignes de Pro Populo Anglicano Defensio Secunda (1654), il se félicite d être né à une époque où ses concitoyens étaient dotés d une «prééminente vertu» qui leur fit mériter de recevoir des louanges surpassant celles de leurs ancêtres ; il prétend que c est grâce à cette vertu qu ils réussirent à 15 REW 424. Cf. également Brief Notes Upon a Late Sermon (1660), VII, p.481. Pour une définition précise de ce que Milton entend par «république libre», cf. Eikonoklastes (1649), III, p.458 (abrégé E). 16 Cf. D 155 ; DS TKM E Ernst Bloch, Droit naturel et dignité humaine, Paris, Payot, 2002, p Nous utilisons la version française, Defensio Regia (1649), tr. fr. Apologie royale pour Charles I, Roi d Angleterre, 1650 (abrégé DR). 21 D D 54.

6 76 Christopher Hamel «libérer la république d une cruelle tyrannie, et la religion d une servitude indigne (indignissima servitute)». Fier d honorer «la tâche de défendre publiquement [ ] la cause du peuple Anglais et ainsi de la liberté elle-même», il rappelle aussi à son public qu il avait été quelques années auparavant désigné pour réfuter «la défense de tous les tyrans» à laquelle s était livré Saumaise. Ainsi s autoproclame-t-il de nouveau propagateur de «la liberté et de la vie civique» 23. La défense du peuple se présente donc comme la défense éloquente, voire grandiloquente, de la liberté : la «défense des libertés», ce «thème si grand» 24, est la «noble tâche 25» que Milton se donne. Dans Defensio, la première défense, évoquant la servitude politique imposée par le gouvernement de Charles I er, il écrit qu il «parler[a] de choses qui ne sont ni des choses triviales, ni des lieux communs», parce que ce «sujet [ ] est presque le plus important de tous», et «cette cause» qu est la liberté et qu il défend est à ses yeux «la plus célébrée» et «la plus digne d être retenue par toutes les époques» 26. Son but n est donc pas de glorifier la liberté anglaise aux dépens des autres pays : en présentant son ouvrage à l Europe savante, il cherche à rendre «les plus grands services à la vie civique et à la religion» moins «pour le compte d un peuple [ ] que pour l espèce humaine entière contre les ennemis de la liberté humaine» 27. Quand il reprend la plume en 1660 et manifeste sa crainte du retour prochain de la royauté, il rappelle ce que fut l instauration de la république anglaise : en se mettant au service de la «cause héroïque» qui consista à «revendiquer notre liberté» contre la tyrannie, les «actions» du peuple anglais et de son armée «témoignèrent de l esprit de cette nation, pas moins noble et aussi apte à la liberté d une république que celui des anciens Grecs et Romains» 28. Dès la première défense, à la fin du parcours qu il propose de l histoire anglaise, Milton invoquait explicitement le modèle romain afin de suggérer que la révolution anglaise et l établissement de la république avaient été un acte digne de la fondation de la république romaine : Je ne peux manquer ici de me féliciter de nos ancêtres, qui établirent cet État avec autant de prudence et de liberté que les Romains ou les plus excellents parmi les Grecs ; ils [i.e., nos ancêtres] ne pourraient pas, s ils avaient connaissance de nos affaires, manquer de se féliciter de leur postérité qui, lorsqu elle fut presque 23 DS 548-9, 556, DS Sonnet à Cyriack Skinner. 26 DS 51. Cf. Pro Populo Anglicano Defensio Secunda (1654), IV-1, p. 554 (abrégé DS). 27 DS 558. Le fait que Milton se présente lui-même comme le défenseur de la liberté humaine oblige à nuancer l affirmation de N. von Maltzahn selon laquelle Milton propose une «définition républicaine du caractère national en termes de liberté» (Nicholas von Maltzahn, Milton s History of Britain: Republican Historiography in the English Revolution, Oxford, Clarendon Press, 1991, p. 118). 28 REW

7 77 «Le motif de la dignité» réduite à l esclavage, revendiqua courageusement et prudemment un état constitué et fondé si sagement sur tant de liberté, contre le despotisme incontrôlable du roi. 29 Or, comme on le perçoit immédiatement, l acte de fondation est en même temps, selon ce que le modèle tant romain que hollandais suggère, l acte vertueux de libération du joug de la monarchie 30. C est toujours dans le même esprit qu est justifiée plus précisément la légitimité du tyrannicide. En effet, résister au tyran n est pas simplement un acte conforme à la loi naturelle, mais toujours en même temps un acte vertueux de défense de la liberté. Plus qu un acte juste 31, le tyrannicide est donc un acte «louable (laudabile)» et «admirable (praeclarum)» 32. Dans la description qu il propose de la troisième «maxime séditieuse», selon laquelle «il est permis de tuer un tyran», Hobbes a parfaitement exprimé cette nuance entre ce qui est légitime et ce qui est digne d éloge : il se trouve aujourd hui dans le monde quelques théologiens qui soutiennent, et c était jadis l opinion de tous les sophistes, de Platon, d Aristote, de Cicéron, de Sénèque, de Plutarque et des autres fauteurs de l anarchie grecque et romaine, que non seulement il est licite, mais que c est une chose extrêmement louable [de tuer un tyran]. 33 Si le contexte général Hobbes vient de critiquer la maxime séditieuse selon laquelle «un péché est ce que l on fait contre sa conscience» et la référence aux théologiens laissent entendre que Hobbes vise avant tout les théoriciens de la résistance qui fondent cette dernière dans un devoir religieux (John Knox, Christopher Goodman, John Ponet), la mention des philosophes païens suggère qu il perçoit également l importance de la ressource classique dans la justification de la résistance. De fait, c est probablement à l influence de la pensée antique que l on doit la nuance dont Milton se fait l écho, et que Hobbes circonscrit parfaitement 29 D Le récit de Salluste (De conjuratione Catilinae, VI-XII) est pour Milton tout à fait central ; pour les Hollandais, cf. D 155 ; DS 656. Dans The Political Thought of the Dutch Revolt, , (Cambridge, Cambridge University Press, 1992), M. van Gelderen montre en détail tout ce que la Révolte hollandaise doit aux principes républicains, et notamment à la thèse de la valeur suprême de la liberté. 31 Cf. TKM 1 : comme l indique sans ambiguïté le titre, Milton veut y «prouve[r] qu il est légitime (lawfull)» de tuer le tyran ; cf. de même, D 170 (legitimum), 136 (licite, licitum), 149 (sur la reprise de l expression de Sénèque, «roi inique»), 171 («rien n est plus cohérent avec les lois de la nature que les tyrans soient punis» ; DS 659 (où Milton utilise Cicéron sur ce sujet). 32 D Hobbes, De cive, Paris, GF, 1982, XII, 3, p. 217.

8 78 Christopher Hamel entre ce qui est légitime et ce qui digne d éloge. C est du moins clairement ce qui transparaît de l usage que Milton fait des sources classiques : Sénèque fait dire à Hercule qu «on ne saurait sacrifier à Jupiter victime plus imposante et magnifique qu un roi inique (rex iniquus)» 34. Pour Cicéron, l assassinat de César est même l acte «le plus glorieux, le plus louable pour la mémoire éternelle de l homme» 35. Après avoir mobilisé une avalanche de sources classiques glorifiant le tyrannicide, Milton s autorise à conclure avec assurance que les Grecs et Romains les plus excellents se débarrassèrent d un tyran dès qu ils le purent, et surtout qu ils tenaient «cet acte comme digne des plus grandes louanges» 36. Mais si la louange est classiquement réservée à l acte vertueux 37, la grandeur du tyrannicide tient moins à l exercice de la vertu pour elle-même qu à la finalité au service de laquelle la vertu est placée. En effet, si l on suit Cicéron que cite Milton, la gloire et l éclat d un tel acte dérivent en réalité à leur tour de ce qu il restaure la liberté violée par le tyran : si «les Grecs décernent des honneurs divins aux meurtriers des tyrans», les Romains pensent que le «sauveur d un si grand peuple [ ] a accompli pour assurer la liberté de tous (libertatis omnium) un acte [ ] dont il devrait se faire honneur» 38. Et de nouveau, Hobbes a identifié dans les mêmes termes la finalité poursuivie par ces champions de la forme populaire du gouvernement 39. Milton endosse pleinement cette représentation des choses : «Qu est-ce qui, mieux que la restauration de la liberté autant à la vie civile qu au culte divin, peut tendre à l honneur et à la gloire d un pays quelconque?» 40. En dépit de tout ce qui les sépare, Hobbes et Milton s accordent donc sur le constat suivant : les partisans du tyrannicide considèrent ce dernier comme un acte légitime mais surtout vertueux, puisqu il consiste à réaffirmer la grandeur d un peuple par la restauration de sa liberté. On pourrait cependant objecter que Milton ne dit rien de bien nouveau ici, comme semble d ailleurs l attester l emprise du modèle antique sur sa justification de la résistance vertueuse au tyran. En somme, pourrait-on croire, si Milton fait sienne l idée cicéronienne selon laquelle il n y a pas de «raison plus juste de faire la guerre que de répudier l esclavage» 41, c est fondamentalement parce qu il 34 Sénèque, Hercules furens, 922-4, cité dans T 17 et dans D Cicéron, Seconde Philippique, XIII, 32, cité dans D D Aristote, Rhétorique, I, 9, 1367 b 26-28, Paris, GF, 2007, p : si «l éloge est un discours qui met en valeur une grande vertu», «la louange porte sur les actes» vertueux. 38 Cicéron, Pro Milone, XXIX, 80 ; Milton cite la première partie de cet extrait dans D Hobbes, Léviathan, trad. F. Tricaud, Paris, Sirey, 1971, XXI, p. 224, p DS 550. Cf. également E 343 (pour l idée que les Barons anglais du XIIIe siècle menèrent «une guerre glorieuse contre la tyrannie pour la liberté commune») et 344, 348 (pour l idée que l «art» de la tyrannie, au contraire, est de «miner les libertés»). 41 Huitième Philippique, IV, 12, cité dans D 88.

9 79 «Le motif de la dignité» réinvestit la thèse, typiquement romaine, de la dignité de l homme, que Cicéron lui-même avait articulée à la question de la liberté et de la servitude : «rien n est plus exécrable que le déshonneur (dedecore), rien n est plus répugnant que la servitude. Nous sommes faits pour l honneur (decus) et pour la liberté ; conservons l un et l autre ou mourrons dans la dignité (cum dignitate moriamur)» 42. En réalité, Milton opère un décalage significatif : chez Cicéron, ce «nous» désigne les Romains, et la liberté est le «privilège de la race et du nom romains» 43. Aussi prégnant que soit son cosmopolitisme stoïcien, Cicéron pense donc la liberté au mieux comme le droit naturel du citoyen romain ou de l homme qui est digne de l être 44. Chez Milton au contraire, avant d être pleinement constituée par la soumission de tous aux justes lois d un état libre, la liberté est surtout la marque même de l humanité de l homme. Ainsi que l énonce de manière transparente l amorce du récit de la constitution du pouvoir politique dans The Tenure, la liberté de l homme est ce qui fait, dans la création, la dignité de sa nature : «personne ne sera assez stupide pour nier que tous les hommes sont par nature nés libres, étant à l image et à la ressemblance de Dieu lui-même, et par privilège au-dessus de toutes les créatures» 45. Dans la mesure où Milton conceptualise cette liberté naturelle comme un droit que le peuple peut faire valoir contre tout gouvernement même d un gouvernement non tyrannique 46 afin de demeurer libre, il devient dès lors essentiel de comprendre que dans la justification de la libération à l égard de la servitude s exprime avant tout le motif moral de restauration de la dignité de l homme, libre par nature, mais avili par la servitude. 42 Troisième Philippique, XIV, 35. Sur le concept cicéronien strictement anthropologique de dignité de l homme, cf. De officiis, I, 97 ; et Hubert Cancik, «Dignity of man and persona in Stoic anthropology: some remarks in Cicero, De officiis, I, 105-7», in D. Kretzmer, E. Klein (éds.), The Concept of Human Dignity in Human Rights Discourse, La Haye, Kluwer Law International, 2002, p Troisième Philippique, XI, Cf. en ce sens le récit de Tite-Live (Histoire romaine, op.cit., IX, 4-11) sur les Privernates : «seuls étaient dignes de devenir Romains ceux qui n avaient pour pensée que la liberté», c est-à-dire ceux qui désirent être libres comme les Romains. 45 TKM 8. Pour une version poétique de la même thèse, Le Paradis Perdu, trad. A. Himy, Paris, Imprimerie Nationale, 2001, Livre IV, v : «Deux d entre elles [créatures] de plus noble stature, droites et grandes, / Droites comme des Dieux, vêtues de leur dignité native, / Nues dans leur majesté, paraissaient les maîtres de toutes, / Et dignes de l être, car dans leur visage divin, / L image de leur glorieux créateur brillait, / Vérité, sagesse, sainteté sévère et pure, / Sévère, mais de vraie liberté filiale emprunte». 46 TKM 32.

10 80 Christopher Hamel 2. Le contractualisme républicain Or, dans ce cadre général où la liberté est pensée comme l objet le plus désirable, il est particulièrement efficace de faire appel à l argumentation contractualiste, puisque celle-ci expose les raisons qui poussent «les personnes libres» à s associer politiquement 47. En effet, bien que Milton n en fasse pas l unique voie d exposition de sa pensée politique, l argumentation contractualise lui est cependant très utile autant pour réduire à l absurde la thèse absolutiste selon laquelle le gouvernement arbitraire serait une forme de gouvernement légitime, que pour justifier le bien-fondé de la résistance à l autorité politique deux objectifs inséparables. Milton construit ainsi dans The Tenure un récit de la constitution du pouvoir politique qui met en scène l expérience que font les hommes créés libres lorsqu ils décident de confier la charge de juger les torts à un homme vertueux, sans limiter son pouvoir par les lois. Or, avant même que les contractants n apprennent à leurs dépens qu un homme ainsi élevé pour «l éminence de sa sagesse et de son intégrité» cèdera malgré tout à la «tentation» d abuser de son pouvoir, Milton spécifie clairement leur intention. En confiant aux magistrats leur «autorité et pouvoir» naturels d exécuter la justice en leur nom, leur but était essentiellement de demeurer libres. En effet, précise Milton, ils les choisirent «non pour être leurs seigneurs et leurs maîtres (lords and maisters) [ ] mais pour être leurs députés et leurs commissaires». Or, insiste-t-il : «celui qui considère bien la raison» pour laquelle «des personnes libres» pourraient s assujettir volontairement à «une autorité et [à] une juridiction [ ] ne peut en imaginer aucune autre» 48, car il va de soi que des êtres libres instituent des sociétés pour le demeurer, et non pour se soumettre à la volonté absolue d un homme. Comme il le reformule de manière limpide dans la préface de Defensio : «les premiers hommes se sont rassemblés pour former un État afin de pouvoir mener une existence sûre et libre (tuto ac libere), sans souffrir de la violence ni de l injustice» 49. Bref, si l on se fie aux motifs qui poussent des êtres libres et rationnels à se soumettre à une autorité politique, il est absolument contradictoire de supposer qu ils aient voulu s asservir, puisque leur première intention fut, comme le répète Milton dans Eikonoklastes, d être gouverné «comme des hommes libres et par les lois dont ils fussent les auteurs» TKM TKM D E 412. Cf. DS 624 (sur la liberté civile comme finalité du gouvernement) et D 182 (sur «le droit principal du, et propre au, Parlement», qui est «d être attentif à la liberté du peuple avant toute chose, en paix ou en guerre»). On retrouvera chez A. Sidney exactement le type de même raisonnement : Discourses, op.cit., III, 41, 548 (sur le lien entre les raisons qui poussent les individus à abandonner leur pouvoir, et la liberté). Cf. par contraste les affirmations de Hobbes : «la sujétion de ceux qui instituent une république entre eux n est pas moins absolue que la sujétion des serviteurs

11 81 «Le motif de la dignité» Milton n est certainement pas le premier à construire un tel raisonnement. On le trouve notamment dans la tradition monarchomaque 51, ainsi que chez les parlementaires les plus radicaux dans les années Mais il apparaît chez Milton comme le moyen d établir par la logique contractualiste la thèse de la valeur suprême de la liberté. De fait, ce raisonnement forme le présupposé qui sous-tend les passages où il affirme, selon la même logique contractualiste, le nonsens que constitue, pour un peuple libre, l acte de s asservir volontairement : «comment, en tant qu hommes libres, pouvons-nous nous soumettre à un quelconque pouvoir civil irresponsable (unaccountable), non questionnable, et auquel on ne puisse résister?» 53. Milton soutient en ce sens, dans Defensio, qu il est tout à fait impensable que des individus libres s enchaînent volontairement : Donner un pouvoir au-dessus de soi à un mortel quelconque autrement qu en le lui confiant serait le sommet de la folie ; il n est pas croyable qu un peuple quelconque depuis le commencement du monde au moins un peuple qui fût son propre maître fût misérablement fou au point d abandonner totalement tout pouvoir, ou de le rappeler à lui après l avoir confié à ses magistrats, sans les motifs les plus puissants. 54 (servants)» ; «la liberté est l état de celui qui n est pas sujet», Elements of law (1640), trad. D. Weber, Paris, LGF, 2003, II, IV, 9, p Par exemple dans le Vindiciae contra tyrannos (1579) de [Junius Brutus], trad. fr., De la puissance légitime du prince sur le peuple et du peuple sur le prince (1581), Genève, Droz, 1979, p : «si dis-je, en voulant pourvoir à ma liberté et bonne santé, je me rends esclave moi-même, je m assujettis de mon bon gré, je m expose à la licence d un homme, je me mets les fers aux pieds?» Donald Kelley note que l on trouve déjà chez John Ponet l idée que le pouvoir civil a pour «cause finale» «la liberté du peuple», in «Ideas of resistance before Elizabeth», in Heather Dubrow, Richard Strier (eds.), The Historical Renaissance, Chicago, University of Chicago Press 1988, p Cf. H. Parker, Observations Upon some of his Majesties Late Answers and Expresses, Londres, 1642 (cité par Skinner, «John Milton and the Politics of Slavery», art.cit., p. 296), et J. Goodwin, Scripture and Reason Pleaded for Defense of Armes; or The Whole Controversie about Subjects taking up arms published by Divers Reverend and Learned Divines, 1643, p. 46 : «un peuple libre et ayant toute sa raison, n a jamais voulu s asservir» à son prince (cité par A. Barker, Milton and the Puritan Dilemma, Toronto, University of Toronto Press, 1942, p. 109). 53 TKM 15. Comme les citations que nous reproduisons l attestent, le raisonnement ne vaut que pour des individus libres. Les premières lignes de The Tenure (p. 3) l énoncent avec éclat : les esclaves sont trop corrompus par la servitude pour savoir aimer la liberté. La même idée est exprimée à l aide de l image de la coupe de Circé (cf. E 488 et Le Paradis Perdu, op.cit., XII, 87-90). Comme le formulera de manière éloquente Rousseau : «je sens que ce n est pas à des esclaves qu il appartient de raisonner de liberté», Discours sur l origine et les fondements de l inégalité parmi les mœurs, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1964, vol. III, p D 183. Cf. E 543 («les hommes par nature libres, nés et créés avec un meilleur titre à leur liberté que celui d un roi quelconque à sa couronne», ne peuvent «choisir d être les esclaves et les vassaux de sa volonté [au roi]»), et REW 427 («Il est certain que le peuple qui construit le principal espoir de son bonheur commun ou de sa sûreté sur une seule personne doit être fou»).

12 82 Christopher Hamel L impossibilité des deux options décrites ici obéit à la même logique contractualiste républicaine : de même qu un peuple libre n abandonne jamais absolument son pouvoir parce qu il veut être libre, les motifs pour lesquels il «réendosse» 55 son «droit» et sa «liberté» 56 sont les plus puissants qui soient, puisque ce pouvoir est «la racine de la liberté» au nom de laquelle une nation peut se revendiquer digne de l humanité : Et ceux qui, comme nous, se vanteront d être une nation libre sans avoir en euxmêmes le pouvoir de destituer ou d abolir un quelconque gouvernant suprême ou subordonné ni le gouvernement lui-même [ ], peuvent certainement satisfaire leur imagination avec une liberté ridicule et peinte, convenable pour les nourrissons que l on trompe (fit to coz n babies). Mais ils vivent en réalité sous la tyrannie et la servitude, parce qu il leur manque ce pouvoir qui est la racine et la source de toute liberté de disposer [des choses] et de s occuper, sur la terre que Dieu leur a donnée, comme des maîtres de famille dans leur propre maison et dans leur libre héritage. Sans ce pouvoir naturel et essentiel à une nation libre, on peut à juste titre considérer ces hommes, en dépit de leur port altier (though bearing high thir heads 57 ), comme rien de mieux que des hommes nés esclaves ou vassaux travaillant sur le domaine d un autre Seigneur héritier. 58 Il est donc on ne peut plus clair que le motif fondamental pour lequel les hommes s associent politiquement et résistent à l autorité qu ils ont établie est de jouir de l indépendance à l égard de toute forme de domination L usage républicain de la thèse de la dignité On commence cependant aussi à percevoir qu une telle liberté est en réalité indissociable de la dignité qui caractérise la nature de l homme. Ainsi prend-on la mesure de l affirmation inaugurale, dans le récit de l origine de la société politique, selon laquelle «personne ne sera assez stupide pour nier que tous les hommes sont par nature nés libres, étant à l image et à la ressemblance de Dieu lui-même, et par privilège au-dessus de toutes les créatures» 60. On notera d ailleurs au passage que Milton ne fait ici que réinvestir dans un contexte plus directement politique puisqu il s agit de justifier le tyrannicide de 1649 le concept de dignité de l homme qu il élaborait dans Tetrachordon (1644). Milton y présentait les linéaments d une théorie de la loi naturelle radicale et originale, qui identifie d une part la liberté civile au «bien de l homme» tout en louant les Païens au premier 55 TKM TKM Cf. Paradise Lost, IV, 289 : Adam et Ève sont des créatures «droites comme des Dieux». 58 TKM Cf. dans le même sens, M. Nedham : «le premier souci [des hommes] est de s établir dans un État libre (state of freedom)», The Excellency of a Free-state (1656), Londres, 1767, p. xii. 60 TKM 8.

13 83 «Le motif de la dignité» rang desquels Cicéron pour avoir su lire dans le cœur de l homme qu il n est pas fait pour la servitude ; qui pose, d autre part, que l homme est toujours fondé à recouvrer sa «liberté par son droit de naissance naturel et ce caractère indélébile de priorité dont Dieu l a couronné» ; et qui, enfin, confère à la loi civile la charge de «fournir à ceux qui lui sont soumis la liberté et la dignité humaines» 61. De même que dans Tetrachordon, Milton fait dans The Tenure un usage essentiellement politique de ce concept de dignité de l homme, puisqu il constitue le motif moral d un peuple pour recouvrer sa liberté. Soutenir que le roi tient son pouvoir de gouverner de la nature, c est prétendre que le peuple puisse être vendu comme du bétail selon la convenance de celui qui le possède. Or, cela revient, affirme Milton, à commettre une «sorte de trahison à l égard de la dignité du genre humain (dignitie of mankind)» 62. On retrouve la même argumentation dans Defensio. La thèse centrale de Saumaise, lorsqu il expose une argumentation contractualiste, consiste à dire que les hommes qui ont opté pour la monarchie ont cédé au prince un droit irrévocable et absolu. Milton s attache de nouveau à mettre en valeur la rationalité qui anime tous les individus qui confient leur pouvoir à une autorité établie pour la protection de leur liberté : comment peut-on croire, demande-t-il, que tous les peuples vivant sous les rois aient été si désespérément amoureux de l esclavage que, lorsqu ils furent libres, ils préférèrent se faire esclaves et se jeter complètement et totalement sous la domination d un homme [ ] s abandonnant ainsi à un maître sans protection de leur sûreté et sans refuge dans les lois ou dans la nature elle-même? 63 Il semble donc a priori exclu qu un peuple s asservisse volontairement à une condition si misérable. En outre, poursuit Milton, comment interpréter l obstination des peuples à spécifier «les conditions» auxquelles seules l exercice du pouvoir des rois est légitime? Comment comprendre que les premiers aient toujours non seulement imposé aux seconds «des lois par lesquelles gouverner», mais aussi exigé qu ils «jurent de ne rien faire contre la loi» 64? Tous ces garde-fous manifestent que les 61 Tetrachordon (1644), II, p.588, , 625 [abrégé T]. Ces textes mériteraient un traitement à part. Pour une première analyse, cf. Christopher Hamel, «Prendre la vertu et les droits au sérieux : l hypothèse d un républicanisme des droits»», in Les Études philosophiques, 2007, 4, p TKM 11. Cf. par contraste C. Goodman, pour qui le peuple devait désobéir au tyran impie afin d éviter «la grande colère de l indignation divine», How Superior Power Ought to be Obeyed (1558), cité dans Skinner, Les Fondements de la pensée politique moderne, op.cit., p D Ibid.

14 84 Christopher Hamel peuples sont naturellement animés d un amour de la liberté, d une crainte viscérale de la servitude, et d une volonté constante de s en prémunir. Mais Milton ajoute une série de questions d un ordre différent, qui accentuent cette fois-ci la dimension morale de cette prétendue soumission volontaire. Plus précisément, elles sont destinées à souligner les liens entre liberté et dignité dans la rationalité politique. Ainsi, continue-t-il selon cette seconde ligne argumentative, si les peuples ont donné des lois aux rois tout en les laissant les violer, «serait-ce pour se laisser davantage mépriser (sperni se) et ridiculiser? Un peuple entier se dégraderait-il (se abjicere) lui-même, s abandonnerait-il [ ] au point de placer tout son espoir dans un homme unique?» 65. Nous touchons ici le point décisif : l argument n est plus de montrer la contradiction inhérente au calcul qui consiste à vouloir protéger sa liberté en l abandonnant au caprice d une volonté supérieure, mais de mettre en évidence l incongruité morale d un asservissement volontaire. Plus qu une erreur logique défavorable à mon intérêt, m asservir est une faute morale enracinée dans le désir de m avilir. Par ces questions, Milton met donc en évidence que la rationalité des individus qui établissent une société politique est fondamentalement structurée par la logique de la dignité : remettre son pouvoir à un homme délié des lois est la marque d une folie qui consiste moins à ne pas avoir perçu son intérêt qu à vouloir intentionnellement se dégrader. Par conséquent, s il paraît difficilement envisageable de se représenter un individu ou un peuple qui recherche volontairement la servitude, c est bien parce qu il est proprement impensable qu il cherche de lui-même, en toute liberté, à s humilier : «pour un homme né libre, tout esclavage est honteux (turpis)» Le motif de la dignité face aux objections absolutistes 65 Ibid. 66 D 249. Milton avait perçu ce point dès son intervention sur la question du mariage et du divorce. Il présentait la similitude entre la rationalité à l œuvre dans l union civile entre deux personnes, et celle qui structure la constitution du pouvoir politique. De même qu il est contradictoire de supposer qu un individu se lie à un autre pour son propre malheur, il est absurde de supposer qu un individu se lie à une autorité qui actualise ou rende possible son propre asservissement. Or, c est l attitude indigne consistant à s asservir qui apparaît ici absurde : «Celui qui se marie entend aussi peu conspirer à sa propre ruine que celui qui promet allégeance ; et la relation d un peuple entier à un mauvais gouvernement est proportionnellement la même que celle d un homme à un mauvais mariage. Si le premier, contre toute autorité, contrat ou statut, peut [ ] sauver non seulement sa vie mais également ses libertés honnêtes d un esclavage indigne (unworthy bondage), de même le second peut, contre tout contrat privé dans lequel il n est pas entré pour son propre malheur se libérer de gênes insupportables pour une paix honnête et un juste contentement» (Doctrine and Discipline of Divorce (1643), II, p. 229). Milton raisonne donc en présupposant que l action d un homme contient toujours en elle-même le souci moral de conserver sa liberté, et qu il lui est toujours possible, pour cette raison, de s extraire d une situation dans laquelle sa liberté pourrait être en danger, même s il est l unique responsable de cette situation. Il est exclu qu il ait cherché, de son propre chef et en connaissance de cause, à s asservir de la sorte à ce qui l avilit.

15 85 «Le motif de la dignité» Il est vrai que le motif de la dignité n apparaît pas toujours de manière aussi directe et explicite dans la critique du pouvoir arbitraire. Mais il est néanmoins négativement présent puisqu il sous-tend constamment les descriptions que Milton propose de la condition dégradante de la servitude imposée par un tel pouvoir aux individus. Or, ce souci de vivre conformément à la dignité de l homme libre n apparaît pas plus nettement que dans les passages où Milton répond aux objections absolutistes qui condamnent la résistance à l autorité politique. L objection de l abandon irrévocable de la souveraineté La première objection absolutiste s appuie sur la thèse selon laquelle les sujets d une monarchie ne sont jamais dotés du pouvoir de résister. Saumaise accorde que le peuple possède la puissance souveraine dans les gouvernements populaires, mais prétend en revanche que dans toutes les monarchies, même électives, il s est nécessairement dépouillé complètement de sa liberté au profit d un monarque, et qu il ne peut par conséquent pas la «réclamer» tant que ce dernier est vivant. Tel un esclave, le peuple soumis à un monarque «ne peut recouvrer de soi-même la liberté». Il ne peut le faire que lorsque le roi est mort, et décider alors de la «conférer» de nouveau à un prince, ou de la «conserver» s il préfère la forme populaire de gouvernement 67. Saumaise n affirme ici rien d original : comme le déplore Filmer, un certain nombre d absolutistes adoptent la prémisse de la liberté naturelle des hommes, et assoient leur critique de la résistance sur l argument de l aliénation irrévocable 68. On trouve explicité le sous-bassement théorique de cet argument chez les jusnaturalistes qui se représentent l homme principalement comme le dominus (le maître ou le propriétaire) des droits qu il possède par nature. Or, la caractéristique du maître est qu il peut faire ce que bon lui semble des biens qu il possède 69. Il ne reste alors qu à penser la liberté comme l un de ses droits pour être en mesure de conclure que l homme «peut l aliéner et s asservir» en toute conformité au droit naturel, puisqu il est «le dominus de sa liberté» autant que de ses «biens extérieurs» DR Cf. Filmer reproche ainsi à John Hayward, Adam Blackwood, John Barclay qui ont pourtant réfuté la théorie de la résistance d avoir admis l hypothèse de la liberté naturelle (Filmer, op.cit., p. 3). 69 Richard Tuck, Natural Rights Theories, Cambridge, Cambridge University Press, 1979, p. 3, p. 5-6, p Cf. Molina, De iustitia et Iure (1592), ou encore Suarez, De legibus ac Deo Legislatore (1612) : «la nature, bien qu elle ait accordé la liberté et le dominium sur cette liberté, n a pourtant pas absolument interdit qu elle soit abandonnée. Car [ ] pour la simple raison que l homme est un

16 86 Christopher Hamel La position de Grotius, notoirement ambiguë, est à cet égard intéressante. Pour montrer qu il est conforme au droit naturel de s asservir, il fait justement appel au paradigme de la propriété, et révèle ainsi le présupposé selon lequel la liberté, tout en étant une chose désirable, n est rien de plus qu un bien parmi d autres : «pour ce que j ai dit de la liberté [i.e., on doit savoir la sacrifier quand il le faut], je veux que ce soit dit des autres choses désirables, si l on a autant ou plus de sujet de craindre un plus grand mal opposé». Et non content d avoir réduit la liberté à un bien parmi d autres, il s appuie sur une image qui laisse peu de doute sur la rationalité de l aliénation de la liberté : «Car comme le dit avec raison Aristide, il est d usage de sauver le vaisseau par le jet des marchandises, non des passagers» 71. On ne saurait exprimer plus clairement l emprise du paradigme de la propriété sur la conception de la liberté et, par conséquent, la distinction catégorielle entre la personne et la liberté 72. Mais ce paradigme est également présent lorsque Grotius envisage les différentes justifications valides de la résistance. Considérant le cas d un contrat entre le peuple et le souverain qui limiterait le pouvoir de ce dernier, il précise qu une telle convention ne spécifierait pas «une réserve d une portion de la souveraineté», mais «une réserve d une sorte de liberté naturelle». Pourtant, en soulignant que «celui qui aliène son droit peut restreindre par des pactes son aliénation» 73, Grotius valide l interprétation qui voit dans la liberté un bien que l on peut aliéner. Autrement dit, c est au nom même du paradigme de la propriété qu il est légitime de résister au pouvoir souverain. Milton, lui, conteste explicitement que la liberté puisse être pensée, sous le modèle de la propriété, comme une chose que l on pourrait aliéner pour un plus grand bien : «le peuple, si on lui laisse la liberté de choix, n aliène jamais son pouvoir à un roi absolument ni comme il le ferait d une possession» 74. L affirmation selon laquelle la liberté ne peut être aliénée repose à son tour sur une hiérarchisation entre la liberté et la vie d un côté, et la propriété de l autre : «la liberté personnelle et le droit de se préserver soi-même» sont «plus intimes, bien plus naturels, et dotés d une plus grande valeur (much nearer, much more natural, and more worth) que ne l est la propriété de nos biens et de nos richesses». En hiérarchisant ce que Locke pensera sous le «nom générique de dominus de sa propre liberté, il lui est possible de la vendre ou de l aliéner» (cités par R. Tuck, Natural Rights Theories, op.cit, respectivement p. 54 et p. 56). La même idée se retrouve chez Vasquez (cf. Annabel S. Brett, Liberty, Right and Nature: Individual Rights in Later Scholastic Thought, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, p. 195). 71 Hugo Grotius, De jure belli ac pacis (1625), trad. P. Pradier-Fodéré, Paris, PUF, Quadrige, 2005, II, XXIV, VI, 5, p. 558 [abrégé DJBP]. 72 DJBP, I, III, XII, 2, p DJBP, I, IV, XIV, p D 190.

17 87 «Le motif de la dignité» propriété» 75, Milton veut contrer la thèse absolutiste selon laquelle le roi disposerait du pouvoir de la milice pour garantir «la sûreté et le bien-être publics». Or, lui «donner l Épée» de la Milice, prévient Milton, «c est aussi bien lui donner en bloc toutes nos lois et nos libertés» 76. Il est donc exclu que le peuple ait confié au roi le pouvoir de lui nuire ; et l argument de Milton est ici que la liberté est tellement propre à l homme qu il cesserait d être lui-même en s en dessaisissant. Si la liberté est trop intimement liée à l humanité de l homme pour qu il puisse demeurer lui-même sans en jouir, c est donc que l homme n est pas libre uniquement dans l état de nature : il est par nature libre, et perd ce qui fait de lui un être humain dès lors qu il est asservi. Ainsi la privation de la liberté réduit-elle l homme à une condition infrahumaine : Ne pas avoir en nous-mêmes le pouvoir de notre propre liberté et de la sûreté publique [Milton parle ici de la Milice], tout en nous vantant d être nés libres, c est être un degré plus bas (a degree lower) que celui où l on se trouve lorsqu on est privé de la propriété de nos biens. 77 Milton n a certes pas grand chose à dire d une vie civile où les hommes ne seraient pas propriétaires, mais ces affirmations signifient pourtant clairement que l homme n est pas par essence un propriétaire, et qu il ne faut surtout pas se représenter sa liberté comme un bien qu il pourrait aliéner. Corrélativement, lorsqu il caractérise de manière plus précise cette condition inférieure où l homme est privé de liberté, Milton ne laisse pas de place au doute : une telle condition n est pas conforme à la nature de l homme. Il ne s intéresse donc pas à la question de savoir si, de fait, existent des peuples qui semblent avoir renoncé volontairement à leur liberté 78, mais veut bien plutôt affirmer qu «il[s] ne peu[vent] le faire par nature» 79. Ils ne peuvent 75 The second treatise of government, in Two Treatises of Government, Peter Laslett (éd.) [1960], New York, Mentor Books, 1965, 123, 87 et E Ibid. 78 Milton a quelque soupçon sur la nature intentionnelle de la soumission des peuples ou des nations qui, de fait, vivent dans une forme de servitude politique. La non-résistance d un peuple doit être rapportée au manque de force, et donc à la nécessité, davantage qu à des «scrupules religieux». (D, 135, 140 ; cf. 157). La référence aux peuples de l Asie ne sert pas la thèse qu ils sont naturellement esclaves, mais permet de souligner au contraire l origine historique de cet état de fait, et d affirmer ainsi que «les titres de Seigneur souverain, de seigneur naturel» sont «soit des arrogances, soit des flatteries» (TKM 11). 79 D 190. Cf. Junius Brutus, op.cit., p. 194 : «y a-t-il chose plus répugnante à la nature, que de voir un peuple se mettre les fers aux pieds et aux mains, promettre à un prince de présenter le gosier à la pointe de l épée, voire de se tuer soi-même?»

18 88 Christopher Hamel abandonner leur liberté, parce que ce serait renoncer à leur humanité, destinée depuis l origine à la liberté. C est donc bien la soumission d un peuple à la volonté arbitraire d un homme qui, en l asservissant, l avilit et le dégrade. Nous l avons vu, la doctrine qui suspend tout à la volonté d un homme «anéantit toute société civile» ; mais, ajoute Milton, en dotant les rois d un pouvoir «au-dessus des lois», cette doctrine «plonge» surtout «l humanité entière [ ] presque en dessous de la condition des quadrupèdes» 80. Il est vrai que Milton pourrait parfois donner l impression qu il cherche à réactiver la distinction entre les peuples émancipés par la civilisation et les peuples enchaînés par nature dans la barbarie. Il avance par exemple dans Eikonoklastes qu il est irrationnel qu un peuple non «totalement barbare» ait accepté volontairement de se jeter, lui et sa postérité, sous une «domination absolue et irresponsable (unaccountable)» 81. Mais il ne fait pas pour autant de l amour de la liberté le privilège des nations qui seraient par nature supérieures 82. Au contraire, il suggère que cette rationalité à l œuvre dans l acte politique inaugural relève moins de la vertu du sage que du sens commun à tous les hommes : «réduire ainsi à néant et fouler aux pieds le reste de l humanité [ ] ne fut jamais l intention» d un tel peuple, car «sa prudence, ou rien de plus que le sens humain (or no more but human sense), l aurait mieux guidé lorsqu il créa à l origine des rois». Si l expérience des premiers contractants atteste que «le droit à [leur] propre sûreté commune et [leur] liberté naturelle» ne fut pas l effet d un «simple don [ ] qu [ils] durent à la surabondance de la grâce et de la bienveillance royale», c est donc parce qu ils désirèrent ne pas être considérés comme des êtres inférieurs à ce qu est l homme par nature. Or, ce désir sous-jacent à la constitution du pouvoir politique est le désir de l homme en tant qu homme, et non du héros vertueux ou de la nation élue : ne pas rechercher à s humilier soi-même en s asservissant relève davantage du «sens humain» que de la vertu 83. En ce sens, affirme Milton, le simple fait, pour un peuple, de désirer se soustraire au joug de la servitude en fait un peuple «sage, éduqué et noble» 84. Ce qui ne signifie pas que la sagesse soit réduite au simple désir de survie, ni que l amour de la liberté soit pensé comme le privilège des âmes supérieures. Il s agit au contraire de reconnaître que le 80 D E Dans son interprétation straussienne du républicanisme de Milton, P. Rahe avance que pour Milton, la rationalité est inégalement répartie entre les hommes. Voir Paul Rahe, «The Classical Republicanism of John Milton», History of Political Thought, XXV, 2, 2004, p E D 76.

19 89 «Le motif de la dignité» fondement de l acte vertueux par excellence n est rien d autre qu un désir moral de liberté commun à tous les hommes 85. Dans Defensio, Milton revient précisément sur l indissociabilité de la liberté naturelle et de la dignité de l homme libre pour établir l inaliénabilité de la liberté. Au cours de sa discussion de l interprétation proposée par Saumaise de l Épître aux Romains (13, 7) et de l Évangile selon Matthieu (22, 21), il avance en effet que «notre liberté n appartient pas à César». Les hommes ne sont pas libres par la grâce de la volonté d un homme : la liberté «est un présent de naissance que Dieu lui-même nous a donné» 86. Or, Milton tire de cette affirmation la thèse qu aliéner sa liberté est indigne de la nature de l homme : «rendre à un César quelconque ce que nous n avons pas reçu de lui serait tout à fait honteux et indigne de l origine de l homme (turpissimum esset, & humana origine indignissimum)» 87. Et l argument qu il invoque immédiatement explicite que c est bien parce qu elle est la marque de la dignité de l homme que la liberté ne saurait être aliénée : Car si quelqu un, en regardant le visage et l expression d un homme, demandait de qui il est l image, tout le monde ne répondrait-il pas qu il est l image de Dieu? Puisque par conséquent nous appartenons à Dieu, c est-à-dire que nous sommes authentiquement libres [ ], nous ne pouvons certainement pas nous livrer nousmêmes à l esclavage de César, c est-à-dire à un homme, sans pécher ni commettre le plus grand sacrilège. 88 Le devoir de l homme de ne pas aliéner sa liberté dérive donc de la dignité de son statut de créature faite pour être libre, et non pour servir. Dans un contexte similaire, où il s affronte à la mise en cause du pouvoir de résister au souverain, Milton construit un raisonnement identique. Saumaise soutient que le peuple a abandonné sa «majesté» originaire 89. Milton affirme que de même qu on ne peut priver le peuple de son «pouvoir originaire» sans l asservir, on ne peut lui ôter sa «majesté première» 90 sans l avilir. Le «pouvoir originaire» est bien entendu la liberté inaliénable impliquant le droit de changer de gouvernant ou de gouvernement 91 ; et la «majesté 85 A. Sidney exprimera succinctement cette idée en soutenant que la résistance légitime consiste à défendre «son droit et son honneur naturels» (Discourses, op.cit., I, 19, p. 54 ; cf. II, 23, p. 210). 86 D D D DR D 192. Saumaise affirme au contraire que la majesté ne réside que dans le Roi (DR 375, ). Milton oppose la majesté du roi et la majesté du peuple (D 52). 91 Cf. TKM : Milton définit la «liberté» naturelle (3) par le «pouvoir» (9), le pouvoir par le «droit de nature» (10), et, de manière cohérente, identifie la liberté et le droit (13, 16), et la liberté, le droit et le pouvoir (32).

20 90 Christopher Hamel originaire» du peuple est en fait la dignité naturelle des hommes libres qui le constituent par nature 92. Cette majesté ressemble certes à la «suprématie» du peuple que Saumaise nie et que Milton «n hésite pas à affirmer» au chapitre III de Defensio. Selon le témoignage de Cicéron parlant du peuple romain, c est cette majesté ou souveraineté qui fonde «la condition des peuples libres», lesquels «[peuvent] donner ou ôter des charges par [leur] vote comme il[s] le veu[lent]» 93. Mais la «majesté» en question n est justement plus celle que le même Cicéron attribuait au peuple romain : 94 elle n est plus le privilège d un peuple qui par ses lois et ses armes a institué sa liberté, mais la dignité première dans laquelle Dieu a créé l homme elle est la nature même de l homme. Derrière cette défense conjointe du droit naturel et de la majesté première de l homme à travers une référence au républicanisme cicéronien, il faut donc voir un usage républicain du jusnaturalisme. Dans le dernier chapitre d Eikonoklastes, Milton tire la conséquence politique essentielle de cette idée du point de vue du rapport aux lois communes en accentuant le caractère égalitaire de son argument : le roi est face à loi comme «le dernier des sujets (the meanest subject)» 95. Or, être le dernier des sujets, c est déjà mériter la protection des lois égales ; c est déjà être un homme digne. Car la loi civile, qui «doit fournir (tender) à ceux qui vivent sous elle la liberté et la dignité humaines» 96, ne fait en cela que rendre effectives, dans le monde humain, «les voies de Dieu», qui «sont égales et justes», et les «œuvres de la nature également régulières» 97. On perçoit donc qu au-delà de la volonté de contester l attribution de la majesté à la figure royale dans le but de rabaisser le roi au niveau du sort commun du peuple, l objectif de Milton est de faire dépendre cette majesté artificielle du roi dans son existence et sa légitimité de la dignité originaire d un peuple libre. Il est donc clair, au terme de ce raisonnement, que «le motif le plus puissant» pour confier son pouvoir à un gouvernant ne relève pas de la seule logique de l utilité 98 : en conservant leur droit de réendosser le pouvoir pour changer de gouvernement lorsqu ils que le jugent nécessaire 99, les individus cherchent à se conformer à leur devoir moral de vivre dans les conditions politiques les plus propices à une existence libre. 92 TKM Pro Plancio, IV, 11, cité dans D 118. Cf. également Salluste Bellum Iugurthinum, XIV, Troisième Philippique, V, E T E Cf. Lejosne, La raison dans l œuvre de John Milton, op.cit., p Cf. sur ce point, D 80 : «toutes les nations ont toujours eu le pouvoir de recourir à la forme de république de leur choix, ou de la changer pour une autre forme» et E

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