Le rôle des actions et de leurs coordinations dans l organisation conceptuelle

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1 Le rôle des actions et de leurs coordinations dans l organisation conceptuelle Pierre Mounoud Mars 2008 Problématique Ce projet a débuté en l an Les recherches réalisées portent sur l étude des principaux rôles que jouent les actions dans l organisation conceptuelle chez des enfants de 4 à 12 ans ainsi que chez des adultes jeunes et plus âgés. Ces recherches ont été réalisées au moyen des paradigmes d amorçage sémantique et d associations verbales libres. Les actions et les fonctions qu elles remplissent (telles que frapper pour enfoncer, manger pour se nourrir ou grandir, prendre pour jeter ou lancer) ont été largement ignorées dans l étude des activités cognitives en général, et plus particulièrement des activités de conceptualisation et de catégorisation, que ces actions soient directement exécutées par le sujet, qu elles soient perçues, qu elles soient évoquées par des objets ou des images ou qu elles soient dénotées par des mots. On pourrait presque parler de cécité attentionnelle chez la majorité des chercheurs dans ce domaine, surtout dans une perspective développementale. C était tout au moins notre impression lorsque nous avons débuté nos recherches en l an Il est vrai que durant ces dernières années de nombreux travaux relatifs à la problématique plus générale des rapports entre action et cognition, ainsi qu au rôle des verbes dans l organisation conceptuelle, ont été publiés (e.g. Drucks, J. & Masterton, J. (Eds.), 2003 ; Hirsh-Pasek, K. & Michnik Golinkoff, R., 2006 ; von Hofsten, C. & Rosander,K. (Eds.), 2007 ; Le Ny, J.F.,2005 ; parmi bien d autres) L hypothèse générale de laquelle nous sommes partis est que la construction de réseaux conceptuels n est pas possible sans faire intervenir les rôles joués par les actions et les fonctions qu elles remplissent ainsi que par les verbes qui les dénotent. Ces rôles sont les suivants : être à l origine des significations attribuées aux objets et des catégories fonctionnelles qui en découlent être à l origine des catégories taxonomiques et de leur organisation hiérarchique par leurs différenciations et leurs coordinations. 1

2 C est ainsi que la construction de catégories taxonomiques d objets, définis par le partage de propriétés qualifiées de "sémantiques", ne serait possible qu à partir de catégories fonctionnelles d objets ou classes d équivalence, préalablement constituées. Même si notre intérêt porte prioritairement sur les rôles dévolus aux actions, nous ne sous-estimons pas pour autant les rôles joués par les systèmes perceptifs qui sont de puissants analyseurs de traits perceptifs, ainsi que de redoutables extracteurs de liens de toutes espèces : de contiguïtés spatiales ou temporelles, de corrélats d attributs, de ressemblances entre structures perceptives, de co-occurrences de mots, de chiffres, etc. Toutefois la détection de ces liens ne suffit pas à générer des significations et encore moins des organisations conceptuelles relatives aux objets du monde physique. Ils ne fournissent aucune connaissance sur la nature des objets, sur ce qui les définit, sur les fonctions qu ils remplissent. Ce point de vue rejoint celui exprimé par Rizzolatti et Gallese (1997). De même les systèmes de signes qui sont des instruments de représentations et d abstractions nécessaires au développement conceptuel ne fournissent pas davantage de connaissances sur la nature des objets qu ils représentent. Les catégories fonctionnelles sont générées par les liens qui relient différents objets à une même action, donc à une même signification ou à une même fonction. Par exemple l action de couper avec pour fonction de sectionner définit une catégorie fonctionnelle d instruments tels que couteaux, ciseaux, scies, tronçonneuses, sécateurs. Ou l action de remplir avec pour fonction de rendre plein, permet de définir et de regrouper différents instruments tels que seau, verre, bouteille, cartable, valise, qui constituent une catégorie fonctionnelle. Ces catégories fonctionnelles sont proches de ce qui a été défini en tant que "événements" ("events" ) (ou "schéma" ou "scripts", si ce n est que ces "événements" peuvent résulter de liens de toutes espèces (toutes formes de contiguïtés ou de cooccurrences), sans attribution de rôle central aux actions et aux liens fonctionnels générés par elles. Quant aux catégories taxonomiques et à leur organisation hiérarchique, leur construction, fondée sur les catégories fonctionnelles (cf. supra) ne serait possible que grâce à la différenciation et à la coordination progressive des actions et des verbes qui les dénotent. La différenciation des actions résulterait de la diversification des fonctions qu elles remplissent (comme par exemple pour l action de remplir les fonctions de transporter, de conserver...) et des particularités des objets concernés (remplir de liquide, de solide, d habits, de vaisselle, de livres, etc.) (couper du pain, de la viande, du bois, de l herbe, du papier,etc.). Selon nos hypothèses, cette différenciation orienterait davantage l attention des acteurs ou des spectateurs de ces actions sur les relations entre les objets plutôt que sur les relations entre actions et objets. 2

3 Quant aux coordinations d actions elles peuvent être de différentes natures et concerner des actions qui remplissent des fonctions antagonistes (remplir/vider ; attraper/relâcher) ; ces coordintaions seraient à l origine de nouveaux descripteurs des objets des actions qui remplissent des fonctions équivalentes (qui produisent les mêmes effets ou les mêmes transformations) (couper, casser, tronçonner pour la fonction de segmenter) ; ces coordintaions seraient à l origine de catégories taxonomiques disjointes d objets. des actions qui remplissent des fonctions complémentaires (enchaînements d actions pour atteindre différents buts successifs, pour remplir des fonctions complémentaires) (remplir ; remplir-conserver ; remplir-transporter-vider) ; ces coordintaions seraient à l origine de catégories taxonomiques emboîtées d objets. Une des questions primordiales de notre projet concerne l articulation de ces divers types de catégories, les unes basées sur des fonctions communes (ainsi que sur des ressemblances perceptives ou des dénominations identiques), et les autres sur des propriétés sémantiques communes. A la fin de cette construction, les catégories taxonomiques pourraient être définies exclusivement par le partage de propriétés sémantiques, sans plus de références explicites nécessaires aux actions qui sont à leur origine. Ces différents types de catégories ne sont pas mutuellement exclusifs. Ils coexistent nécessairement. La particularité de notre projet repose sur la dépendance nécessaire des catégories taxonomiques par rapport aux catégories fonctionnelles. En résumé, au cours du développement conceptuel des enfants de 4 à 11 ans, les liens fonctionnels entre action et objets sont primordiaux pour l attribution de significations ; ils sont représentés à cette étape sous forme de propositions (ou syntagmes verbaux), comme par exemple «remplir le seau», «vider la poubelle». Ces liens fonctionnels permettent d établir des catégories fonctionnelles ou classes d équivalence (partage de significations).(ils sont complémentaires des liens perceptifs qui définissent des catégories perceptives et des liens lexicaux qui définissent des catégories lexicales). Ces liens fonctionnels, perceptifs et lexicaux constituent les principaux fondements ou ingrédients des catégories taxonomiques ultérieures qui elles se construisent à partir de la différenciation et de la coordination des actions et des fonctions qu elles remplissent. A propos de la perception des actions, il est important de souligner l existence de deux principaux centres distincts de traitement, l un situé dans le cortex temporal, le sillon temporal supérieur (superior temporal sulcus STS) et participant à des traitements réalisés par la voie ventrale, l autre situé dans le cortex pariétal, le sillon intra-pariétal (intraparietal sulcus IPS) participant aux traitements réali- 3

4 sés par la voie dorsale, traitements qui pourraient servir à établir des liens entre des mouvements (actions) perçus et les différents niveaux de représentations motrices de ces mouvements (actions), ainsi qu avec les représentations des objets qui leur sont associés (intégration des représentations perceptives et motrices de ces actions). Quant aux verbes qui dénotent les actions, ils activent des aires corticales qui sont elles aussi impliquées dans le traitement et la reconnaissance des actions et des mouvements, la région pré-motrice gauche et la région temporale médio-postérieure gauche (cf. Damasio et al., 2001 ; Drucks, 2002 ; Tranel et al., 2003, 2005). Le passage de catégories basées sur des fonctions communes, ou sur des ressemblances perceptives et/ou sur des dénominations identiques à des catégories basées sur le partage de propriétés sémantiques nécessite en particulier l intégration des traitements réalisés par les voies dorsales et ventrales du système visuel. Cette problématique prend bien entendu son origine dans la théorie de Piaget, mais s en écarte également de façon importante. Elle découle à la fois des premières recherches que j ai réalisées sur la constructions d instruments simples chez les enfants de 4 à 9 ans (Mounoud, 1970 ; 1996b), des travaux que j ai poursuivi sur le développement des capacités de planification et de contrôle de différentes conduites sensori-motrices, ainsi que de mes enseignements relatifs aux rôles des fonctions exécutives et aux mécanismes d attention sélective. Piaget voulait expliquer la construction de structures logico-mathématiques générales par la coordination d actions matérielles puis intériorisées. J ai progressivement considéré ces structures comme préformées au sens de structures génératives (Mounoud, 1979 (français), 1981 (anglais)). Je considère par contre qu à partir d organisations initiales extrêmement complexes l enfant construit de nouvelles représentations (mémoires, réseaux) qui s élaborent à différentes étapes au moyen de différents instruments de représentation (perceptivo-moteurs, imagés, sémiotiques, etc) (Mounoud, 1993b (anglais), 1994a (français) ; Mounoud, 1994b (français) 1996b (anglais)). Références Damasio, H., Grabowski, T. J., Tranel, D., Ponto, L. L. B., Hichwa, R. D., & Damasio, A. R. (2001). Neural correlates of naming actions and naming spatial relations. NeuroImage, 13, Druks, J. (2002). Verbs and nouns : A review of the literature. Journal of Neurolinguistics 15, Drucks, J. & Masterton, J. (Eds.) (2003) Objects vs. actions and nouns vs. Verbs, Journal of Neurolinguistics, 16(2-3), Hirsh-Pasek, K. & Michnik Golinkoff, R., 2006, Action meets word. How children learn verbs, Oxford University Press (NY), 588p. von Hofsten, C. & Rosander,K. (Eds.), From Action to Cognition. Progress in Brain Research, Elsevier B.V., vol

5 Rizzolatti, G., & Gallese, V. (1997). From action ton meaning : A neurophysiological perspective. In J.-L. Petit (Ed.), Les neurosciences et la philosophie de l action (pp ). Paris : Librairie philosophique J. Vrin. Tranel, D., Kemmerer, D., Adolphs, R., Damasio, H., & Damasio, A. R. (2003). Neural correlates of conceptual knowledge for actions. Cognitive Neuropsychology, 20, Tranel, D., Martin, C., Damasio, H., Grabowski, T. J., & Hichwa, R. (2005). Effects of noun-verb homonymy on the neural correlates of naming concrete entities and actions. Brain and Language, 92,

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