La mondialisation économique comporte-t-elle des risques?

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1 Séance plénière 1 La mondialisation économique comporte-t-elle des risques? Conférence : Felix ROHATYN, ambassadeur des Etats-Unis en France Débat : Antoine BERNHEIM, associé commanditaire de Lazard Frères et cie, Jacques BLONDEAU, président-directeur général de la Scor, Henri DE CASTRIES, directeur général du groupe Axa, Antoine JEANCOURT-GALIGNANI, président des AGF Animateur : Erik IZRAELEWICZ, rédacteur en chef au Monde Conférence de Felix ROHATYN La globalisation, une réalité positive Le sujet de la globalisation, souvent perçu en Europe comme celui de l américanisation, doit être un des grands sujets de débat, en Europe, aux Etats-Unis et dans les pays en voie de développement. Pour moi, la globalisation n est certainement pas une politique, et certainement pas une politique américaine, c est une réalité, née de la technologie, de la chute du mur de Berlin, de la capacité des capitaux et des idées d aller autour du monde à la vitesse de la lumière. Cette globalisation a été, pour vous comme pour nous, un grand succès. Dans les pays développés, l ouverture des marchés, la transparence des technologies, des idées et des capitaux ont créé des millions d emplois et des milliards de richesses. Ce n est malheureusement pas compris ainsi, mais je crois que c est là la réalité. Le risque de Seattle, ce n est pas le risque que la globalisation se renforce, mais celui qu elle commence à faire des pas en arrière. Les conséquences de la conférence de Seattle Seattle, vu de très loin et mal interprété, risque de devenir la victoire du bien contre les forces du mal. Ce qui s est passé à Seattle était très compliqué. Il n y a pas eu une raison à son échec car Seattle a été un échec mais une combinaison d effets, en particulier les intérêts conflictuels entre l Union européenne et les Etats-Unis, les intérêts Nord- Sud ; s il y a un gagnant à Seattle, c est la nécessité de regarder de beaucoup plus près le dialogue Nord-Sud. La capacité pour l Organisation mondiale du commerce (OMC), 1

2 organisation faible et récente, de mettre dans une chambre 135 pays, avec les organisations non gouvernementales, et d arriver à une décision unanime sur une période très restreinte, pour des intérêts extraordinairement compliqués, est presque irréalisable. Il y a eu aussi quelque chose de nouveau : la politique globale de l Internet. Les organisations non gouvernementales (ONG) étaient organisées et animées par la globalisation de l Internet. Ce qui aurait dû être relativement simple une conférence internationale qui ne réussit pas, cela arrive souvent est devenu, à cause de ce qu on a vu à la télévision, des manifestations qui n ont pas été bien contrôlées et de l image de la police de Seattle, extrêmement négatif. Nous n avions pas vu à la télévision américaine des images de tels événements survenus en Amérique depuis le Vietnam et la Convention de Chicago de Cela est donc apparu comme une bataille de la société civile contre la globalisation. Il n est d ailleurs pas étonnant de voir ces réactions. La globalisation est vue comme un phénomène américain. L un des plus récents sondages que j ai vus faisait apparaître que 52 % des Américains trouvent que la globalisation est dangereuse. Il est nécessaire de commencer à regarder logiquement la nature et les résultats de la globalisation. Il y a certainement des risques, mais, pour des pays développés, et surtout pour les pays sous-développés ou en développement, rater la globalisation est beaucoup plus risqué que d essayer de prendre l avantage et de dominer ce que la globalisation nous apporte. Les risques politiques Un danger supplémentaire, après la bataille qui semble avoir défait cet «ogre» qu est l OMC, qui ne menace personne avec ses 80 millions de dollars de budget, est que soient visées d autres organisations internationales comme le Fonds monétaire international (FMI), vu comme la colonie financière des grands pays pour exploiter le reste du monde. Il est tout à fait logique de croire que les grandes organisations internationales comme le FMI vont être défiées, et peut-être aussi la Banque mondiale, mais je crois que M. Jim Wolfensohn a eu un dialogue constant avec les ONG, et a agi d une façon très intelligente et positive. Chez nous, l opposition à l ouverture des marchés se fait surtout au niveau de la pression sur les salaires. Les syndicats qui ont manifesté à Seattle ne sont pas philosophiquement opposés aux marchés ouverts, mais à l un des effets de la globalisation, qui est la pression sur les salaires, à cause de la compétition et des importations. Beaucoup parlent avec enthousiasme des marchés ouverts en pensant seulement aux exportations et en oubliant que, dans un marché ouvert, il faut importer autant qu exporter. Si on ne fait pas très attention, notre déficit commercial de 300 milliards de dollars par an peut, après Seattle, devenir un problème politique. Les risques sociaux Un autre perdant a été le débat en Europe sur le capitalisme populaire : l actionnariat des employés, les fonds de pension, l investissement étranger, les stock-options. Ce sont les instruments dont nous nous servons pour combler d une façon ou d une autre un des grands problèmes de la mondialisation : les grands écarts de richesse et de revenus, que nous essayons de contrôler en faisant participer autant que possible les employés au capital des sociétés, et en poussant au maximum la croissance et l éducation. C est une illusion de croire qu on peut faire marcher une économie moderne mondiale dans un climat où l objectif est l égalité : malheureusement ou heureusement, l économie moderne est une méritocratie, où la combinaison de la technologie, de l éducation, de 2

3 l intellect et de la capitalisation que les marchés boursiers donnent à des sociétés de ce genre amène inévitablement à de grandes différences. Nous avons reconnu le fait que les transferts de richesse allaient trop loin du travail vers le capital, et nous traitons ces questions en créant autant de capitalistes que possible parmi les employés des sociétés. Le risque d ajustement à la globalisation pour une société moderne, c est le risque social de la dislocation du travail. La seule façon de traiter ce risque, ce sont une croissance très forte et une éducation de l employé presque permanente. Nous avons créé environ 20 millions d emplois au cours des dix dernières années, ou plutôt, nous en avons créé 38 millions et perdu 18 millions. Inévitablement, cela entraîne des dislocations et des problèmes auxquels il faut faire face. Le risque d une crise financière L autre risque est naturellement la crise financière, avec les inventions sans limites de nouveaux instruments financiers par les diplômés des écoles de commerce. Une économie moderne à l heure de la globalisation demande des services de réglementation et une transparence aussi totale que possible. L idée que l économie moderne est une économie de marché pure, sans gouvernement, est totalement absurde. Plus on a des marchés ouverts, plus il faut des gouvernements intelligents et actifs pour réguler le système, qu il s agisse de la santé, des capitaux ou de la science. Je reviens sur les grandes différences de richesse. Le fondement le plus important de notre économie, c est la science et la technologie, et l idée que c est quelque chose de nouveau aux Etats-Unis est fausse : Silicon Valley remonte à Ce que nous voyons chez nous, c est le résultat d une cinquantaine d années d investissements cumulatifs, avec un réinvestissement très important : les profits sont réinvestis dans la recherche. C est assez unique dans le phénomène de la globalisation pour les pays développés : notre culture du risque est très avancée. Sans la capacité d investir et de devenir très riche ou de faire faillite, il est très difficile de faire dominer cette culture. La question du risque et de la manière de le traiter concerne non seulement l assurance, mais également la politique, par exemple pour ce qui est des risques de la science. Nous le voyons en Europe à propos du bœuf anglais, et précédemment sur les organismes génétiquement modifiés et le bœuf américain. Ce sont des questions compliquées, mais il faudra arriver à se mettre d accord sur la régulation du risque : lesquels sont raisonnables? Il est évident que le secteur politique doit y participer, mais je crois qu il est important de trouver une sorte de Federal Drug Administration (FDA) européenne, qui puisse, avec les Américains et d autres systèmes régulateurs, arriver à des conclusions aussi scientifiques que possible. Le risque dans les pays en voie de développement Dans les pays en développement, les risques sont un peu différents. Adopter la mondialisation trop vite avant d avoir les institutions légales et réglementaires risque d ouvrir des marchés et des flux de capitaux avant que les pays soient capables de les absorber. Cela pourrait amener à des crises financières, qui, je l espère, seront de plus en plus contrôlables par les efforts de la communauté financière internationale. Les pays qui n ont pas les institutions dont disposent les grandes démocraties développées depuis très longtemps doivent faire plus attention à la façon dont ils s ouvrent à la globalisation. 3

4 Seattle, un pas en arrière Seattle, c est un pas en arrière, dont nous sommes les perdants. L Europe est perdante. Les pays les plus pauvres sont les grands perdants. Pour nous tous, la grande question du XXI e siècle sera : que faire dans un monde où, sur 6 milliards de personnes, 5 sont pauvres? Peut-être que Seattle va mettre cette question en avant. Cela devrait être le grand sujet du dialogue Est-Ouest du XXI e siècle : comment faire en sorte que le dialogue Nord-Sud aille plus vite et que l on fasse quelque chose pour les trois quarts de l humanité qui vivent à des niveaux très en dessous des nôtres? Débat Erik IZRAELEWICZ : Monsieur l Ambassadeur, je souhaiterais vous poser une question d actualité, un peu provocatrice par rapport à votre propos. Vous avez présenté Seattle comme un échec. Est-ce que ce n est pas en réalité une victoire des Etats-Unis? L administration américaine n a jamais été très favorable à de grandes structures internationales. La perspective de voir l OMC devenir une structure importante n était peut-être pas dans ses souhaits. Par ailleurs, vous avez souligné qu aux Etats-Unis une grande partie de la population a peur de la mondialisation. Dans une perspective électorale, n était-il pas bon pour l administration américaine de montrer qu elle savait résister à cette mondialisation? Enfin, le résultat de Seattle est que les discussions vont reprendre à Genève, sur l agriculture et les services commerciaux, dans un cadre bilatéral, dans lequel les Etats-Unis se trouvent en position de force. Est-ce que l AFL-CIO, le grand syndicat ouvrier américain, n a pas gagné? Est-ce que l hyperpuissance américaine ne va pas maintenant imposer sa loi sans avoir à se préoccuper de ce forum trop large? Felix ROHATYN : Vous nous créditez d un machiavélisme beaucoup trop sophistiqué. Si nous avions organisé chez nous, à Seattle, une réunion de l OMC, que nous avons beaucoup soutenue, en vue d un échec, cela serait la preuve d une intelligence et d un machiavélisme dont nous ne sommes pas capables. La globalisation, cela veut dire discuter. Je suis toujours étonné de voir la globalisation présentée comme une politique à figure américaine. Je reconnais que nous sommes maintenant l un des grands gagnants de la mondialisation, mais on ne disait pas cela il y a dix ans, quand on croyait que le Japon et l Allemagne allaient dominer le monde. On oublie les problèmes que nous avons eus dans les années 80, avec les licenciements, les grandes entreprises qui ont voulu changer de méthode de gestion. Nous avons travaillé très dur. En règle générale, l Amérique croit que l ouverture des marchés et des investissements est bonne non seulement pour ellemême, mais aussi pour le monde. Erik IZRAELEWICZ : Le président Clinton, après deux ou trois jours de discussions, a indiqué qu il envisageait l introduction de sanctions commerciales pour les pays qui ne respecteraient pas les droits des travailleurs. On a dit que c était le chiffon rouge 4

5 agité par le président américain pour s assurer d un échec à Seattle. En disant cela, plus aucun pays en voie de développement ne pouvait s asseoir à la table. Felix ROHATYN : Il n y avait rien de nouveau au fait que nous désirions, avec les Européens d ailleurs, un groupe de travail sur les normes sociales et sur l environnement. Personnellement, dire que nous trouvons qu il n est pas bon que des enfants de 14 ans travaillent dans des usines ne me semble pas un principe dont nous devrions avoir honte. Si je dis qu il faut examiner le dialogue Nord-Sud, c est non seulement pour évoquer des questions comme le travail des enfants, mais aussi pour pouvoir aider ces pays : quand on leur dit que les enfants ne doivent pas aller à l usine, il faut leur donner la possibilité de mettre ces enfants dans les écoles. Cela demande davantage qu un constat : une politique de développement. Nous avons malheureusement dû attendre chez nous l incendie d une usine et la mort de 150 enfants pour avoir, en 1915, une loi qui défende cela. C est un principe qui me semble tout à fait louable. Erik IZRAELEWICZ : Monsieur Bernheim, voulez-vous réagir aux idées centrales de l intervention de M. Rohatyn? M. Rohatyn nous a convaincus que la globalisation n était pas l américanisation ; il nous a dit ce qui l inquiétait : un risque de remise en question de la globalisation, des risques de dislocation sociale, de crise financière. Comment appréciez-vous ces risques? Antoine BERNHEIM : Il est très difficile pour moi de parler juste après M. Rohatyn, qui est un ambassadeur extraordinairement éminent et très favorable au monde occidental et à l Europe. L échec de Seattle est dû pour une très large part à la recrudescence de sentiments nationalistes et au développement d une certaine forme de protectionnisme. La globalisation est un état de fait. La puissance économique américaine n est pas dominatrice : elle a démontré depuis bien longtemps qu elle était une puissance salvatrice des libertés humaines. Heureusement que, dans bien des circonstances, les Etats-Unis ont existé et ont accepté de défendre la liberté dans des pays où elle était menacée, voire bafouée. Les autres acteurs sont les géants de l Asie. Je n ai jamais cru que le Japon serait l initiateur d une crise formidable. Je crois que le Japon peut, grâce à des méthodes économiques et à une politique sociale plus élaborées, être un acteur très puissant de la vie économique mondiale. Enfin, il y a l Europe. Ce que nous voulons, c'est une Europe suffisamment forte pour équilibrer la puissance américaine et la future puissance asiatique. Cela est indispensable : actuellement, nous vivons la révolution des technologies de l information. Ici, nous sommes dans le secteur des assurances. L assurance est un produit essentiellement vendu par des intermédiaires : les agents généraux, les courtiers, les réseaux spécialisés. Les technologies de l information vont bouleverser, dans tous les pays, les corps intermédiaires. Nous sommes peut-être à la veille de certains troubles sociaux qui viseront les classes moyennes. Les grandes sociétés d assurances, avec ces nouvelles technologies, devront modifier toutes leurs méthodes de gestion. Il faudra des communications très fortes entre tous les pays et une suppression des particularismes nationaux. Dans cette hypothèse, alors que les sites Internet peuvent être connus par tous, on est obligé d être mondialiste. Cette situation a un caractère mondial. Il n est pas possible d y survivre dans un cadre nationaliste. Les éléments 5

6 secondaires comme le bœuf aux hormones ou le poulet aux antibiotiques ne devraient pas remettre en question la politique mondiale. Mais les politiques nationalistes, étatiques particulières telles qu on les constate en Europe, et notamment en France, constituent une régression de l idée européenne, et par conséquent de l idée mondialiste. Peut-être que sur les plans humain et social, c est très bien, mais sur le plan mondial, ce n est pas bon. Il est indispensable que nous ayons une harmonisation des dispositions fiscales et sociales. Sans elle, il y aura un déséquilibre constant entre les nations où circule l euro, qui a montré sa fragilité et risquera d être remis en question. On ne parlera plus alors de mondialisation, mais de nouveaux particularismes nationaux, et ce sera une régression totale de l humanité. Erik IZRAELEWICZ : Monsieur l Ambassadeur, voyez-vous dans le monde une montée des politiques nationalistes ou des signes de comportements protectionnistes? En dépit de l «échec» de Seattle, le commerce mondial va progresser cette année de 9 %, donc cela ne va pas si mal sur le plan des échanges. Felix ROHATYN : Jusqu à maintenant, non. Mais je suis d accord avec M. Antoine Bernheim sur la transparence, que nous pratiquons tous. Erik IZRAELEWICZ : Monsieur Blondeau, comment réagissez-vous à ces multiples risques? Nous avons pour l instant une vision assez sombre de la globalisation. Jacques BLONDEAU : Je suis toujours très étonné qu on puisse exprimer le débat sous la forme de la question : êtes-vous pour ou contre la mondialisation? Cela me paraît extraordinairement naïf, car le fait est que la mondialisation est là. Comme l a rappelé M. l Ambassadeur, la vraie question est : qu est-ce qu on en fait? Accroît-on ou diminue-t-on les risques? Je crois, comme lui, que l échec de Seattle est un échec pour tout le monde. On associe au concept de mondialisation une idée libérale déchaînée où on laisse les marchés faire n importe quoi, alors que ce dont on a besoin aujourd hui et cela peut être l un des objectifs de l OMC c est d essayer d apporter à tout cela un minimum d ordre et de méthode, de réglementation et de régulation. Pour ma part, je regrette beaucoup que Seattle se soit passé ainsi. Il faudra aller au-delà et ne pas être trop négatifs : il y aura d autres Seattle. Nous n étions qu au lancement d une conférence mondiale. Comme réassureurs, nous avons une expérience privilégiée : nous sommes dans un métier qui a toujours été globalisé. Je voudrais émettre une opinion entièrement personnelle : je crois que la mondialisation entraîne une croissance des risques presque exponentielle. Cela concerne les risques systémiques : on l a vu au moment de la crise financière de 1997 en Asie, où personne n avait imaginé qu une petite crise en Thaïlande allait avoir un effet de dominos aussi prononcé. Pour parler en termes d assureurs, il y a risque de cumul : la plupart des grands groupes industriels et des grands groupes d assurances implantés dans de nombreux pays y sont exposés. Il y a aussi des risques qui viennent de la spécialisation : avec la globalisation, nous allons avoir des pays spécialisés dans un certain nombre de domaines. Environ 15 % de la capacité 6

7 mondiale de production de composants électroniques se trouve à Taïwan. Si vous y ajoutez 10 à 15 % supplémentaires en Corée du Sud, cela fait, sur deux pays très exposés aux catastrophes naturelles, une part très importante de la capacité mondiale de composants essentiels. D autres risques tiennent à la mondialisation des marques. Je rappellerai le petit incident qui a touché Coca-Cola au cours de l été, où un microproblème à la frontière franco-belge a créé un problème remarquable, d ailleurs remarqué par tout le monde. C est notre rôle d assureurs de gérer et de protéger ces risques. C est peut-être même une très belle occasion pour nous. Pourquoi s en plaindre? Il faut néanmoins que tout le monde ait bien conscience de cette croissance des risques. Il peut y avoir des organisations supranationales qui vont essayer de les limiter, mais cela laisse encore un champ considérable aux assureurs pour les couvrir. Je voudrais rappeler deux chiffres qu il faut toujours garder à l esprit, pour aller tout à fait dans le sens de ce que disait M. l Ambassadeur au sujet de cette mondialisation présentée comme une sorte de complot américain : au sortir de la guerre, l économie américaine représentait le tiers de l économie mondiale ; aujourd hui, cette part est de 25 %. Malheureusement pour vous, monsieur l Ambassadeur, vous êtes en régression. Erik IZRAELEWICZ : Monsieur l Ambassadeur, vous avez évoqué le mot de régulation, que M. Blondeau vient de reprendre. Qu est-ce qu on entend par là? Tout le monde est pour le marché, mais il faut le réguler. La Banque mondiale ou d autres organisations internationales, comme le Bureau international du travail, sont-elles des modèles en la matière? Ou faut-il, comme l avait suggéré il y a quelques années M. Jacques Delors, créer une sorte de conseil de sécurité économique auprès de l Onu? Felix ROHATYN : Je parlais d abord de régulation interne. Les crises internationales sont réduites au minimum si la majorité des gouvernements et des Etats ont des conduites économiques et financières saines : des endettements pas trop élevés, des déficits limités et un équilibre politique et social. Pour arriver à ces résultats je ne parle pas pour élever le drapeau américain, mais pour exposer ce que nous faisons chez nous dans ce domaine, il faut une régulation sur les grands sujets : la finance, la santé, l environnement, les impôts. Il faut une culture de respect de la loi. Le respect de la démocratie et de la loi est fondamental pour l économie mondiale. Dans le domaine international, en ce qui concerne les grandes organisations comme la Banque mondiale ou les grandes banques centrales, se pose le problème de la séparation entre la souveraineté et la réglementation internationale, qui varie d un sujet à l autre. En ce qui concerne la finance internationale, les grandes banques centrales et le FMI ont travaillé et travaillent toujours ensemble pour limiter le risque et donner de plus en plus de transparence à ces questions. Erik IZRAELEWICZ : Henri de Castries, on a parlé d une croissance des risques, et notamment des risques financiers. La globalisation n accroît-elle pas le risque financier dans lequel nous nous trouvons? 7

8 Henri DE CASTRIES : Je voudrais d abord réagir à ce qui a été dit par tous les orateurs depuis le début. La mondialisation, c est un état de fait, dont on regarde l effet sur notre métier d assureur. La question qu on doit se poser est de savoir si cela accélère la croissance. Il me semble que oui. Et comme la croissance augmente la richesse, donc la matière assurable, c est une très bonne chose pour nous, avec un certain nombre de réserves. En matière financière, est-ce que cela nous permet de mieux gérer nos actifs? Oui, cela nous permet de les gérer de manière plus fluide et plus diversifiée. Néanmoins, certains risques apparaissent. A cette mondialisation est associée une volatilité bien plus forte : les gens réagissent beaucoup plus vite et beaucoup plus dans le même sens. Des chiffres sont assez éloquents : la capitalisation boursière de Microsoft est à peu près égale à la capitalisation boursière de toutes les Bourses moyennes d Asie ; une seule valeur, Nokia, représente plus de la moitié de la capitalisation du marché sur lequel elle a son siège social. Si l on ajoute le fait qu il y a de moins en moins d investisseurs individuels, mais de plus en plus d investisseurs intermédiaires, qui ont tendance à réagir dans le même sens, on voit bien que les marchés sont en train de changer de nature et que les réactions peuvent être plus brutales. Nous sommes dans une situation où la croissance est plus forte que par le passé, la volatilité aussi, et, comme les technologies vont beaucoup plus vite que les gouvernements, la régulation n a pas encore trouvé ses nouvelles formes d expression. Le rythme de développement de la richesse est en train de s accélérer. Le vrai souci pour nous est que cette richesse s accumule de manière de plus en plus inégale. Je me demande si, au fond, le vrai risque grave à très long terme n est pas le risque Nord-Sud. Si on regarde l histoire de l humanité, il n y a pas d exemple d accumulation de richesses qui, si elle n a pas été partagée équitablement, ne se soit terminée avec les barbares aux portes et un désastre. Il faut avoir une vraie réflexion sur la manière d accélérer la croissance, non seulement pour nous, mais aussi pour un certain nombre de pays qui y ont un accès moins facile. Erik IZRAELEWICZ : Monsieur l Ambassadeur, vous avez été banquier d affaires, je ne résiste pas à vous poser la question du vertige de Wall Street. N y a-t-il pas un risque majeur à ce que l ensemble de l économie mondiale soit tirée par l économie américaine, elle-même tirée par la santé insolente de Wall Street? Le poids des investisseurs institutionnels n est-il pas un peu inquiétant? Felix ROHATYN : Je croyais que devenir ambassadeur allait me protéger du risque de devoir faire des prédictions sur les marchés américains! Mais, de toute façon, je n ai jamais prédit les marchés, même lorsque j étais banquier Ce n est un secret pour personne : les marchés financiers aux Etats-Unis sont à des niveaux uniques. Il y a un marché additionnel, qui est celui de toutes les technologies nouvelles. Il faut reconnaître que nous avons créé un capitalisme très large, avec une participation très importante de la population américaine et des salariés. Les salariés des entreprises américaines sont aujourd hui propriétaires d environ 10 % du capital de toutes les entreprises. Cela crée une stabilité politique, économique et financière du pays assez nouvelle. Par ailleurs, je crois que nous sommes dans une nouvelle phase économique du point de vue de la productivité, de la croissance et de l inflation, qui justifie un changement des niveaux de base. Antoine et moi avons grandi dans un monde où 12 à 14 fois les bénéfices constituaient un ratio très respectable. 8

9 Avons-nous un risque au niveau des marchés aux Etats-Unis? Certainement. Il est tout à fait possible que la Bourse américaine ait une défaillance temporaire, mais je ne crois pas à une catastrophe économique et financière. On a peur des marchés élevés, mais on a encore plus peur des marchés bas. Erik IZRAELEWICZ : Monsieur Jeancourt-Galignani, comment réagissez-vous à cette somme de risques que nous venons d étudier? Antoine JEANCOURT-GALIGNANI : Il y a les risques dans les pays en voie de développement et nos risques. La crise asiatique nous a enseigné qu il y avait un vrai risque de libéralisation forte des échanges de biens, de capitaux, de techniques dans les pays en voie de développement, sans l accompagnement des disciplines de marché auxquelles nous sommes habitués : droit commercial, transparence, intégrité, division des fonctions. Quand un groupe comme Daewoo, dont la dette est sans doute aujourd hui proche de 100 milliards de dollars, a pu développer cette dette sans jamais présenter de documents comptables vraiment complets, quand on voit comment l industrie s est développée en Indonésie autour de la famille du président, dont les interventions définissaient les nouveaux secteurs, on se dit qu il y avait un dynamisme extraordinaire, mais sans les disciplines nécessaires à son développement. C est un enseignement somme toute positif. Il n y a pas de progrès économique sans progrès d organisation et sans progrès moral. Dans ces pays, il n y aura pas de progrès économique sans transparence, et il n y a pas de transparence sans démocratie. Il faut que nous, les Occidentaux, soyons à l avenir moins complices que nous ne l avons été de ces abus et de ces dérapages. Les opérateurs économiques, les banques, les industriels ont dit : c est comme ça, on le sait, c est corrompu Cela se retourne contre nous. Quand nos gouvernements veulent ignorer ces carences pour signer un contrat ou deux, ils ne mènent pas un combat utile. Il y a vraiment là un risque de mondialisation : il n y a pas de développement de la liberté économique sans une forme de régulation politique. Chez nous, le risque de mondialisation, c est de la refuser. Refuser la mondialisation revient à tromper nos concitoyens sur ce qu elle est, leur faire croire qu on peut s en protéger, qu elle n est pas inéluctable, et leur faire croire que les inconvénients à moyen terme sont plus grands que les avantages, ce qui est faux. Voilà le risque dans le domaine économique, technologique et peut-être culturel et agricole, même s il est politiquement incorrect de le dire. Refuser la mondialisation, c est aussi refuser la flexibilité qu elle impose, par une législation beaucoup trop contraignante sur la durée du travail au moment où la mondialisation est à nos portes, où elle est une fantastique occasion de développer l emploi, si l on accepte à la fois des créations et des destructions d emplois. Erik IZRAELEWICZ : Monsieur l Ambassadeur, je vous demanderai de conclure en réagissant à ce dernier point. Comment voyez-vous l attitude des Français et des Européens par rapport à la mondialisation? Avez-vous le sentiment que les élites la refusent et que la population y est réticente? Felix ROHATYN : Il est pour moi plus facile de parler de la France, où je réside depuis deux ans et demi. Au cours de mes voyages, j ai d ailleurs le privilège de voir l ensemble 9

10 du pays, et pas seulement Paris. Je crois que le secteur privé français est tout à fait concurrentiel. Les grandes entreprises françaises sont gérées de façon moderne, avec une technologie mondiale et une gestion mondiale. L attitude des gérants des grandes sociétés françaises est tout à fait remarquable, tout comme la performance de l économie française à l heure de la mondialisation. C est pourquoi je m étonne de voir une attitude craintive face à la mondialisation dans un pays qui réussit brillamment. Dans les villes de province, par exemple Toulouse, capitale de l aéronautique européenne, on rencontre une ouverture en ce qui concerne l économie mondiale et la concurrence. Dans la grande majorité des cas, je trouve que le pays a évolué extraordinairement depuis quinze ou vingt ans et est aujourd hui très ouvert. Il y a sans doute, dans certains milieux intellectuels, médiatiques et gouvernementaux, un rejet de la globalisation et de l ouverture des marchés, ainsi que du modèle capitaliste américain. Il n y a rien de mal à rejeter un modèle, d autant que la France et l Europe n ont aucunement besoin d un modèle autre que le leur. Nous avons des philosophies assez différentes. La base de beaucoup de ces différences se situe entre égalité et opportunité, entre risque et sécurité. Mais nous abordons là des sujets profonds, qui dépassent la réaction que l on peut avoir concernant la mondialisation. 10

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