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1 INFLUENCES EXTERIEURES ET LEURS CONSEQUENCES DANS LE MODE DE VIE DES PORTEURS 31

2 I. Un art ancestral : le portage 1) Anthropologie d une technique : Le progrès technique se présente comme une suite d inventions mécaniques, or les mécanismes ne font que transformer l énergie fournie par le «moteur». L histoire des moteurs, étudiée par quelques spécialistes remonte à plusieurs années avec l invention de la vapeur. Depuis, Lefebvre des Noëttes a montré l importance dans l histoire du moteur animal, Marc Bloch a attiré l attention sur le moteur hydraulique, puis Haudricourt et Leroi-Gourhan ont montré l intérêt d un moteur souvent sous estimé, le moteur humain. Des gestes qui maintenant nous paraissent d une simplicité immémoriale ont pourtant une histoire et ont évolué au cours des âges, ils ont influencé les mécanismes qu ils faisaient mouvoir et subi en retour l influence de ceux-ci. Haudricourt dans ses recherches 1, différencie deux manières de porter des charges, une façon active et une façon passive. Quand l objet est porté par contraction permanente des muscles, tenu dans la main ou sous le bras, c est une façon active de porter. Au contraire, quand l objet est posé en équilibre sur la tête ou sur l épaule, si l on peut l accrocher à la ceinture, à une courroie en bandoulière, dans un pli du vêtement, dans une poche, cela ne nécessite pas la mise en oeuvre d autres muscles que ceux qui servent déjà à la station debout et à la locomotion. C est ce qu il qualifie de façon passive de porter. Les façons passives se sont développées au cours des âges au dépend des façons actives car une des formes du progrès consiste à économiser ses dépenses musculaires. Haudricourt met en avant les relations entre le port de vêtements particuliers et la façon de porter les charges. Selon sa théorie, le vêtement non taillé (pagne, poncho...), serait associé à un système de portage passif (en bandoulière, à l aide d une sangle frontale, sur les hanches, etc.). Puis on voit l apparition dans les régions de vieilles civilisations d Europe, de la tunique, de la robe puis de la veste, faits consécutifs à l expansion de nomades turcomongols. Du point de vue de l influence sur les gestes, la veste suppose qu on enfile des 1 HAUDRICOURT André-Georges, La technologie, sciences humaines, Recherches d histoire et d ethnologie des techniques, Editions de la maison des sciences de l homme, Paris, 1987, pp et

3 manches, naît alors l habitude d enfiler des vêtements par gestes successifs. Or, il y a des façons de porter qui nécessitent, elles aussi, des mouvements successifs d emmanchement, c est le port des charges avec des bretelles comme les sacs à dos. Il existerait donc un fort lien entre les vêtements et les techniques de portage. On peut se poser la question de savoir si ce n est pas une extrapolation excessive de supposer qu il existe un lien entre la veste et la double bretelle et entre leur expansion? Haudricourt montre pourtant qu il n y a aucune représentation de hotte à bretelles ou sac à dos qui soit plus ancienne que la veste en Europe. Au Népal, bien que les vêtements qu ils soient traditionnels ou modernes, s enfilent comme une veste, la technique de portage la plus répandue reste le système de lanière frontale supportant la charge. Cette technique, bien plus appropriée pour le port des lourdes charges que celle des bretelles subsiste donc de part sa meilleur efficacité. Cependant, on peut observer un «emprunt» de technique de portage que sont les bretelles de plus en plus associées à la lanière frontale, les sacs à dos que les touristes donnent aux porteurs sont bien à l origine de cet emprunt. Nous allons étudier dans les pages qui suivent ces différentes techniques de portage qui varient selon la nature de la charge mais auparavant, juste quelques dessins techniques représentant les façons passives de porter en Asie, très comparables à la technique népalaise : 33

4 2) Le portage est une nécessité plus qu un choix dans ce pays aux dénivelés colossaux : Si le tourisme au Népal est si étendu sous la forme de trekking, c est tout simplement parce que le plus facile et le plus économique moyen de transport est la marche. Il existe en effet quelques aérodromes et quelques routes mais leur présence est rare voire inexistante dans plusieurs régions et le transport des marchandises se fait à dos d homme. On trouve donc sur le sol népalais un réseau très dense de sentiers construits, entretenus et empruntés depuis des siècles par les paysans népalais. Ce sont ces mêmes sentiers que l on suit dans tous les itinéraires de trekking. Les routes vers le Tibet, comme le Nangpa-La, sont des voies de passage entre ces deux pays pour les tibétains éleveurs de yack qui viennent vendre du sel, du riz, de l alcool mais aussi des vêtements et toutes sortes de produits chinois sur le sol népalais et deviennent peu à peu des itinéraires de trekking. 34

5 La haute fréquentation de ces sentiers requière un certain aménagement et entretien des plus faciles ou techniques, on distingue les mul bato ce sont les chemins principaux qui passent au milieu des versants, les petits chemins élevés sur digue pour circuler au milieu des rizières, les ponts suspendus en lianes et bambou et maintenant en câble d acier aménagé avec des planches clouées ou bien des ponts plus ou moins temporaires construits en rondins de bois au-dessus des petits torrents, les pierres plates souvent mises pour consolider le chemin et éviter les effondrements lors de la mousson, ou pour constituer des escaliers facilitant le passage des porteurs mais aussi des animaux. Chaque village entretien collectivement son réseau de sentiers permettant l accès aux champs, aux villages voisins, mais aussi la venue des touristes et des marchandises à dos d homme, de yack dans les régions de hautes altitudes souvent frontalières avec le Tibet, ou de mule quand les altitudes sont plus faibles comme dans les Annapurna. On voit alors le long des sentiers, les marchandises les plus diverses transportées, certaines destinées à la vente : des produits alimentaires (grains et farines, fruits, pommes de terre, nouilles chinoises, épices, thé, sel indien ou tibétain, sucre, huile, bouteilles de bière, d alcool et d autres boissons destinées le plus souvent aux lodges accueillant les trekkeurs, parfois même poules vivantes!), des matériaux de construction (planches et poutres, tôles ondulées, câbles en acier, sable et ciment), des bidons de kérosène, de la laine et des tissus, des produits manufacturés d usage courant (allumettes et cigarettes, savon, piles, bougies, ustensiles de cuisine, seaux et bassines en plastique), des bijoux, des objets de culte ou encore des montres, des transistors venant souvent du Japon ou de Chine, etc ; d autres pour un usage familial où les porteurs sont les enfants après l école, les adultes de la maison, ils transportent ainsi : le fourrage pour les animaux, le bois de chauffage dans les périodes autorisées pour le ramasser si c est le cas, les bouses de yack pour le chauffage, les pierres pour une nouvelle construction, etc. Quand les porteurs portent pour leur consommation personnelle ou pour vendre des produits qu ils ont au préalable achetés, les charges qu ils transportent peuvent dépasser les 80 kg. Ils utilisent des dokos, sorte de panier en bambou tressé, ou ficellent seulement leur paquet, puis, à la différence des sacs à dos la charge est portée grâce au namlo, en cuir ou tressé en liane ou en nylon, posé sur le front, la charge est ainsi répartie sur le dos et tout son poids s appuie sur la colonne vertébrale. Le long du chemin, il n est pas rare de se reposer sur les cautara, murets de pierres aménagé à l ombre de grands arbres pour pouvoir poser son fardeau, car les dokos ne tiennent debout qu appuyés contre un support. Certains porteurs, souvent Raï, 35

6 marchent avec un bâton en forme de T, pendant les arrêts, ils appuient leur charge dessus et peuvent ainsi se reposer. 3) Petite description ethnographique des systèmes de portage : Observons maintenant à l aide de photos la fabrication d un doko ainsi que les différentes techniques de portage. Ces techniques n ont que très peu évolué, deux techniques nouvelles apparaissent cependant avec l apport de nouveaux matériaux : la fabrication des namlo non plus en cuir, et de plus en plus rarement en liane, mais en nylon épais, plus robuste et moins cher, et la technique de portage où avec l arrivée des touristes et donc du sac à dos, les porteurs associent le namlo et les bretelles afin de mieux encore répartir le poids. Photo 1 : Fabricants de doko à Tiplyan dans les Annapurna. Source : Pauline Pretet mars Le doko est constitué uniquement de bambou qui a la qualité d être robuste et souple à la fois. Ce bambou est découpé en fines lamelles d environ 2 cm de largeur qui sont tressées les unes dans les autres en se croisant comme le fait le métier à tisser avec du tissu. Souvent seul le fond et le bord supérieur du doko sont renforcés comme nous le montre cette photo afin de le solidifier sans augmenter considérablement son coût et son poids. Un doko comme celui ci- 36

7 dessus demande environ une demi ou une journée de travail et coûte entre 60 et 100 roupies selon sa qualité (0,70 à 1,22 Euros). Au cours d un trek, les dokos qui servaient à porter la nourriture se vident petit à petit et sont alors brûlés, leur faible coût le permet. Les dokos sont généralement fabriqués par des artisans chez eux, souvent dans les zones de collines et pendant les saisons les moins occupées par les récoltes. Ils sont alors vendus à des commerçants de Kathmandu, Pokhara ou d ailleurs qui se chargent de les commercialiser pour les habitants des villes où la matière première, le bambou, est plus rare. On trouve plusieurs sortes de doko, certains, très sommaire qui à faibles prix permettent quelques transports temporaires avant d être brûlés, d autres plus petits servent de récipients à légumes ou de souvenirs pour les touristes. On peut en tressant le bambou obtenir toutes sortes d objets, beaucoup de palissades de maisons en sont constituées, mais aussi des clôtures pour animaux, des berceaux pour bébés, des «tapis» pour se coucher, etc. Photos 2 et 3 : Vente de doko et de namlo chez un commerçant à Pokhara. Source : Pauline Pretet mars Comme nous l avons vu précédemment, le doko n est pas indispensable pour le portage et souvent on utilise le namlo avec un morceau de ficelle qui permet de soutenir la charge par dessous comme le montrent les photos 6 et 7. Ainsi aux endroits stratégiques que sont les sorties d aéroports et les départs de treks, il n est pas rare de voir des népalais cherchant du travail de portage et ne se présentant qu avec leur namlo et quelques mètres de ficelle à la main. Les charges pouvant être portées grâce à ce système sont plus importantes qu avec un simple sac à dos, le poids n est pas uniquement porté avec les épaules, il est réparti sur l ensemble du 37

8 dos. Cependant, même si aucune étude précise ne l a démontré, le tassement des vertèbres est un problème majeur chez les anciens porteurs, il suffit pour cela de regarder les plus âgés des villages marchant courbés comme si un sac écrasait encore leur corps. 38

9 Photo 4 : Femme portant du fourrage pour nourrir les animaux à Pisang (Annapurna). Le fourrage est un élément indispensable de la vie en montagne. Il est donné comme nourriture aux animaux quand il est constitué de tige de céréales moissonnées. Il peut aussi servir de «litière» dans le lieu où vivent les animaux, il réchauffe le sol en hiver et absorbe l humidité. Les habitants passent des journées entières en montagne, surtout en forêt pour le ramasser. Photo 5 : Porteurs d une expédition, Kala Pattar (Everest). Le plus loin des trois porteurs étant un des cuisiniers puisqu il porte les ustensiles, le poids de sa charge en général ne dépasse pas 20 kg, Son travail est de veiller à la qualité des repas préparés suivant les possibilités de réapprovisionnement et les volontés des trekkeurs. Au centre se trouve un des sherpas momentanément hors du groupe de touristes sûrement pour réserver l emplacement du camping en arrivant au prochain village et aider à la logistique du repas et du montage des tentes. Il ne porte que ses affaires personnelles. Enfin, devant, un porteur chargé de deux gros sacs de voyage contenant les affaires de deux touristes environ, avec vraisemblablement un sac de riz ou de farine au dessus, il porte plus de 35 kg. 39

10 Photo 6 : Fillette Sherpa aidant aux travaux familiaux (Kumjung). L hiver dans le Khumbu est aussi l occasion de faire un peu de commerce, de vendre quelques pommes de terre, d échanger des produits, de louer ses services avec les yacks pour réapprovisionner les lodges avant la prochaine saison. Yangji, après l école, trouve toujours le temps d aider sa famille. Ici, elle est partie chercher des sacs de riz en bas du village pour les amener chez elle. Demain, son père partira avec ses 3 yacks livrer les quelques 150 kg de riz à une lodge 2 jours de marche plus haut. Photo 7 : Porteur pour un camping, Phedi (Annapurna). Les porteurs de camping doivent tout transporter : casseroles, bouilloire, assiettes et couverts, supports à kérosène, tentes pour manger, pour dormir, pour les besoins naturels, mais aussi les matelas de sol, les tables et chaises, les lampes à pétrole pour les soirées, etc. Il transporte de même que sur la photo 5 deux gros sacs de voyage, lui sont ajoutés aussi quelques matelas de sols sur le dessus. Il porte plus de 35 kg. Source des photos : Pauline Pretet mars

11 II) L influence du tourisme dans la vie professionnelle des porteurs : 1) Le tourisme, une nouvelle économie : a) L origine du tourisme en quelques mots : Le tourisme himalayen commence il y a déjà plusieurs dizaines d années et n a toujours été comme nous le connaissons aujourd hui, il peut être divisé en trois phases distinctes pour comprendre son évolution : -la première étape est dominée par le tourisme religieux et se traduit par des pèlerinages bouddhistes et hindouistes vers des sites sacrés tels que Lhassa ou les sources du Gange. Au Népal de nombreuses fêtes réparties sur l année entière sont vouées au culte de certaines divinités, selon le cas, ces festivités font l objet de rassemblements de milliers de pèlerins et de croyants. Cette forme de tourisme a des origines très anciennes et elle subsiste encore de nos jours. -la deuxième phase dite «bourgeoise ou coloniale», correspond à l établissement de stations d altitude (Simla 2, Darjeeling...) par les anglais à partir des années La principale préoccupation de ces élites étaient d échapper aux climats oppressants et insalubres (pour eux-mêmes) des régions d altitudes plus basses. Comme de nos jours mais à moindre échelle, des installations étaient monopolisées uniquement pour le confort d une poignée de petits bourgeois. -le tourisme de masse forme la dernière étape de l histoire touristique de cette région, elle est celle dont les effets environnementaux, sociaux et économiques sont les plus importants et dont l extension géographique est la plus vaste. C est cette forme de tourisme que l on rencontre dans un grand nombre de pays aujourd hui, il est dirigé par de grandes entreprises venant des pays «de consommation». L arrivée massive de touristes internationaux et nationaux remonte aux années Pour les touristes internationaux, elle est liée à la généralisation d une perceptive récréative, ludique de la montagne. Elle s est d abord étendue dans les zones les plus basses car les plus accessibles 2 Capitale de l Etat de l Himachal Pradesh au nord de l Inde (Simla est située à m d altitude.). 41

12 avant de s étendre vers les zones de hautes altitudes. Ce processus fut facilité par la construction, dans les années 1960, de 3 routes frontières : Islamabad-Tashburkhan, Srinagar- Leh et Kathmandu-Lhassa, ces axes routiers devinrent des axes de pénétration majeur pour le tourisme himalayen puis népalais. b) Son développement au Népal et ses apports économiques : Le Népal est traditionnellement perçu comme une destination lointaine et inaccessible du massif himalayen et isolée du reste du monde. Ces deux images de haute montagne et de régions difficiles d accès ont donné au Népal une dimension «mystique» encore très forte de nos jours. Ecrivant de Pokhara, aujourd hui deuxième destination touristique majeure du Népal, le géologue et explorateur suisse Hagen écrivait en 1961 : «Pokhara area shows the greatest contrast in landscape. Nowhere in the world can the highest mountain reaching an 8000 metre level be admired from such a small distance and from the tropical lowland without any beautiful places in the world». Le Népal est connu dans le reste du monde comme la destination montagnarde par excellence. L attraction majeure du pays demeure la partie sud-ouest de la chaîne himalayenne qui comprend les sommets les plus élevés du monde. Ce n est qu en 1951 que le Népal fut officiellement ouvert aux étrangers. Le premier voyage organisé survint en 1955 après l ouverture d un aéroport international l année précédente. En 1960, le nombre total de touristes avoisinait en dépit de la médiatisation générée par l ascension du mont Everest en 1953 par Sir Edmond Hillary et Tensing Norgay Sherpa. La croissance du tourisme fut en fait entravé par l absence de route entre l Inde et le Népal jusqu au milieu des années Le développement touristique népalais fut alors largement impulsé par les diplomates étrangers en poste dans le pays, ce sont leurs écrits ainsi que leurs conversations qui incitèrent un grand nombre de voyageurs à parcourir le pays. Après l ère du «tourisme diplomatique», une augmentation notable des arrivées de voyageurs survint à la fin des années 1960 quand Kathmandu devint le terminus des voyages entrepris par les adeptes de la culture hippie. Au début des années 1970, au lendemain du couronnement du roi Birendara, le gouvernement népalais renforça les mesures de contrôle sur l obtention de nouveaux visas et interdit la culture et la vente de produits stupéfiants (dont le cannabis qui pousse librement dans les champs des villageois, comme de la mauvaise herbe!). Les flux de hippies déclinèrent alors progressivement et le gouvernement népalais 42

13 décida de favoriser le tourisme de montagne (alpinisme et trekking) tout en en faisant une source directe de devises. Ainsi la réalisation d une randonnée ou d une ascension fut dès lors soumise à l obtention d un permis de trekking. Son coût varie de 100 dollars pour l ascension d un sommet peu élevé à dollars pour l Everest (pour 7 personnes maximum!) et de 20 dollars par jour dans les plus anciennes régions de trekking à plus de 75 dollars pour les plus récemment ouvertes telles le Mustang ou le Dolpo où la présence d un officié de liaison est obligatoire. Graduellement, des infrastructures et des services tournés vers le tourisme international se développèrent et les revenus générés par cette activité passèrent de 2,2 millions de dollars en 1971 à 52 millions en Entre 1985 et 1995, le tourisme a plus que doublé (de à touristes) pour atteindre touristes en 1998 soit 153 millions de dollars de recette! Le statut de «ville-porte» de Kathmandu est confirmé par la présence de plus de chambres dans cette ville en 1995 (soit 88 % du total des chambres disponibles à l époque dans le pays). Un ministère du tourisme fut créé en 1977 chargé de la promotion, de la planification et de l analyse du développement touristique national depuis le début des années 1990, l augmentation du nombre des visiteurs figure parmi les priorités du gouvernement népalais. 2) Attitude touristique au sein du territoire népalais : La présentation en quelques pages de la population touristique au Népal semble importante d être précisée dans le contexte qu au Népal, nous l avons vu précédemment, le tourisme apporte au pays la majeure partie de ses ressources extérieures. Depuis les premières dizaines d étrangers arrivés dans ce pays dès 1950, de nouvelles conceptions du monde, de nouvelles pensées, mais aussi de nouvelles religions, langues, techniques sont apparues, coexistant et parfois se mêlant avec la culture népalaise. Chaque année, le Ministère de la Culture, de Tourisme et de l Aviation Civile publie une brochure intitulée «Népal Tourism Statistics» afin de classer, compter et comparer les revenus et évolutions des hôtels, agences de tourismes, compagnies aériennes, mais surtout de rendre compte sous forme de chiffres et de tableaux multiples de l arrivée des touristes, classés par sexe, âge, année, objectif de visite, etc. 43

14 Ainsi, en 2003, une augmentation de 22,7 % du nombre de touristes arrivés est observée vis à vis des années antérieures. Le roi décide alors d adapter la présence policière, les plans signalétiques sur les chemins, les programmes de protection de la faune, flore et culture locale en fonction des secteurs touristiques les plus visités. On peut se demander qui sont ces touristes qui viennent si nombreux, pour quoi viennent-ils, et comment? C est grâce à une observation des rencontres effectuées sur les chemins de trek et dans les villes durant 5 mois, et aux statistiques népalaises que l on peut déterminer, non pas un profil type, mais différentes catégories de touristes venus au Népal pour des raisons diverses et en suivre l évolution sur plus de 30 ans. a) Une évolution des arrivées en fonction du climat politique : Le Népal, depuis 1996, est soumis à une insurrection maoïste qui s affirme un peu plus chaque année. Les touristes ne sont pas visés directement dans cette guerre civile qui voit s affronter les forces de l armée népalaise et celles de la guérilla maoïste, aujourd hui plus nombreuse et de plus en plus puissante. Bien que souvent des cessés le feu aient lieu juste avant la grande période touristique de septembre à novembre, les attentats à la bombe, les enrôlements forcés, les vols, etc, effectués le reste de l année par les moïstes sur la population népalaise laisse une image négative de ce pays himalayen et les touristes, de plus en plus exigent de voyages organisés en «toute sécurité», préfèrent une autre destination. Ainsi, depuis 1962, une dizaine d année seulement après l ouverture des frontières du Népal vers l extérieur, on remarque et ce jusqu en 1999, une évolution croissante des arrivées touristiques (à noter juste une décroissance en 1993). «L apogée» de cet engouement, se situe en 1999 avec près de arrivées, comme nous l indique le tableau 1. Suit une rapide décroissance en 2000 puis en 2001 surtout, date de l assassinat du roi Birendara, on passe alors de touristes en 2000 à en 2001 puis en 2002! Cette chute s atténue en 2003 avec arrivées, ces deux dernières, années selon les habitants, commerçants, agences touristiques, etc, les chiffres seraient de nouveau en sérieuse baisse contraignant de nombreuses petites entreprises touristiques à fermer. La rupture des négociations de paix le 23 août 2003 entre le gouvernement du roi Gyanendra et les maoïstes ainsi que le couvre feu installé jusque fin octobre 2003 n ont fait qu aggraver la situation. 44

15 b) Catégories d âge, de sexes et de nationalités : La période des années 68 est celle qui a fait connaître Kathmandu et le Népal au grand public. Une grande majorité de jeunes en effet, se révoltant contre la société de consommation dans laquelle ils vivaient, étaient attirés par la culture bouddhiste et par l esprit de liberté que le Népal communiait alors. L on retrouve cette attirance dans les statistiques, jusque dans les années 1990, la grande majorité des étrangers au Népal avait entre 16 et 30 ans. Ces chiffres évoluent ensuite pour laisser la plus grande place aux ans. Cette évolution est due en partie au changement des mentalités, et de l attrait des occidentaux pour des «vacances exotiques et riches d aventures», les agences de voyages l ont bien compris et la sélection des touristes se fait parfois aussi par l argent. Si l on observe un peu le tableau 11, on remarque que les principaux étrangers venant au Népal sont indiens. En comparant ces données avec le tableau 10, on apprend que 21 % des indiens viennent pour un voyage de business ou officiel (pour l année 2003, mais cette constatation peut se généraliser). Les japonais aussi viennent nombreux depuis 1995, ils représentent de 7 à 8,9 % en 2000 de la population étrangère totale. 45

16 En ce qui concerne les arrivées occidentales, la France, l Allemagne et le Royaume Uni sont bien présents mais pour ces trois pays, le nombre des arrivées est en nette diminution depuis 1962 passant de 11 % en 1970 de français parmi les étrangers à 4,7 % en De même pour les Etats-Unis, 58 % des arrivées étaient américaines en 1962, ce chiffre chaque année va en décroissant pour atteindre 5,6 % en La guerre des maoïstes contre l impérialisme américain a fait véhiculer une mauvaise image des Etats-Unis n encourageant pas les touristes américains à venir. Beaucoup d entre eux affirment d ailleurs être canadien lors de leur rencontre avec les rebelles présentant ainsi une fausse carte d identité. Pour ces derniers pays, le but du voyage est le trekking et la haute montagne essentiellement, pour d autres aussi le voyage en lui-même pour les visites et la découverte. A la différence de l Inde, rare sont les déplacements officiels ou de business, de même qu à la différence du Sri Lanka, les pèlerinages sont quasi inexistants pour ces pays. 46

17 Sources : Népal Tourism Statistics c) Destinations privilégiées de trekking : Nous l avons vu précédemment, le Népal est constitué de différentes zones protégées ouvertes au tourisme. On distingue alors les parcs nationaux, les aires de conservations, les réserves de la vie sauvage et les réserves de chasse qui sont soumises à un règlement et taxées d un droit d entrée. Ce sont par exemple le parc national de Sagarmatha, celui du Makalu, du Langtang, l aire de conservation des Annapurna, du Manaslu, du Kangchenjunga, etc, on y circule librement. A la différence de ces dernières, il existe des aires contrôlées et soumises à une stricte législation. On doit s acquitter d un droit de séjour de plusieurs dizaines de dollars par jour, être dans un groupe constitué par une agence de voyage et être suivi par un officier de liaison qui veille au respect de toutes les règles. Les treks dans ces régions (Dolpo, Mustang, Naar 47

18 Phu, etc.), sont bien plus contraignants et onéreux. On n y rencontre que très peu de touristes, ce qui a l avantage de protéger et sauvegarder quelques endroits encore presque vierges. Ainsi, si l on observe le tableau 22, on remarque bien à première vue la différence de ces deux zones décrites ci-dessus. Les aires contrôlées n ont été accessibles au tourisme que très tardivement, 1993 pour le Manaslu, Humla, le Haut Dolpo, le Mustang, 2002 pour certaines autres. Sur toutes ces régions visitées, deux s en distinguent par le nombre de visiteurs, la région de l Everest et celle des Annapurna qui sont deux destinations phares du tourisme, les Annapurna étant bien loin devant. Cela vient de la facilité d accès de cette dernière zone où en une semaine maximum l on approche le pied des géants himalayens au camp de base de l Annapurna par exemple. Pour espérer voir l Everest, l avion jusqu à Lukla est fortement recommandé puis 3 voir 4 jours de marche en haute altitude (plus de 3800 m) sont nécessaire. On peut à la place choisir un trek de plus de 15 jours, maintenant en zone maoïste. Depuis 1980, le parc de Sagarmatha accueille de 5000 à personnes tandis que celui des Annapurna (Annapurna Conservation Area Project) en voit arriver de à pour l année Le trek du tour des Annapurna est proposé par les agences de voyage comme étant le plus beau trek au monde. D une durée de plus de 18 jours, ce trek néanmoins peut se faire sans 48

19 l aide d une agence pour des trekkeurs un peu avertit. La multiplication des lodges, la présence de l armée diminuant ainsi les rencontres maoïstes font de ce trek un parcours facile d accès où il n est pas rare de croiser des touristes seuls. Mais ceci, en quelle proportion? Année Individuel Agence Total SAARC 3 Total Total Pourcentage 38,94 % 59,24 % 98,18 % 1,82 % 100 % Délivrance des permis de trekking à Pokhara et Kathmandu pour l ACAP. Source: Entry fee collection counter, Pokhara & Kathmandu. En comparant le nombre de délivrance de permis à Pokhara et à Kathmandu pour cette région, on peut avoir une petite idée de sa fréquentation sur ces 3 dernières années : 38,94 % des touristes sont venus par eux-mêmes alors que 59,24 % paient une agence de voyage, parfois même deux, une dans leur pays qui elle-même en sous-traite une au Népal. Les prix d un trek vont du simple au double dans le meilleur des cas! La différence entre ces deux chiffres est significative mais la place des agences dans cette région est loin d être monopolisante. De nombreuses fois au cours de conversations avec des étrangers la même remarque ressort : «C est la 1 e fois que je viens au Népal et l agence m a beaucoup aidé, mais si je reviens, pour aller au camp de base de l Annapurna, je ne prendrais pas d agence. Les lodges se trouvent partout, les gens parlent anglais et ils sont habitués à ce que l on attend.» L on remarque aussi une différence de fréquentation en fonction des périodes, les touristes rencontrés hors saison touristique sur les chemins de treks sont rarement au sein d un trek organisé. La majeure partie des étrangers viennent en expédition par groupe de 10 parfois 20 personnes comme ces Koréens qui s étaient divisés en deux, 10 pour le sommet de l Ama Dablam, et plus d une douzaine pour le trek jusqu au camp de base. Les autres trekkeurs rencontrés sont des individuels ayant engagé leur guide et leur porteur personnel, ils voyagent 3 SAARC : ensemble de pays constitué par le Pakistan, le Népal, le Bhutan, le Bangladesh, l Inde, le Sri Lanka et les Maldives. 49

20 alors seul, en couple ou entre amis ils sont aussi parfois complètement autonomes sans l aide de népalais. La haute saison, elle, est caractérisée par une arrivée massive de groupes de toutes nationalités généralement constitué de 10 à 20 personnes venus trois semaines voir un mois faire un trek organisé. Deux solutions s offrent à eux, la première est le logement en lodge nécessitant peu de nourriture à transporter donc sans un grand nombre de porteurs, environ 4 porteurs pour 8 personnes, ils ne portent que les affaires personnelles des trekkeurs. La deuxième solution est le logement sous tente qui demande une bien plus importante logistique afin de préparer tous les repas, de trouver des lieux de campement proche de cours d eau, de veiller à la sécurité de tous, les porteurs sont bien plus nombreux, ils doivent transporter la nourriture, les ustensiles de cuisine, le kérosène, les tentes, tables, chaises, les affaires personnelles des trekkeurs, etc. Environ 13 porteurs sont nécessaires pour un groupe de 11 touristes dans ce cas ils portent bien souvent plus de 30 kg allant à l encontre des poids maximum souhaité pour le portage commercial par les associations de défense des droits des porteurs. Ces deux façons de voyager dépendent essentiellement de la région du trek. Dans le Khumbu, et les Annapurna, le plus simple et le plus économique est de choisir les lodges qui se trouvent en grand nombre dans chaque village ; ces trajets sont parcourus chaque années par des milliers de touristes. Dans les Ganesh Himal par exemple ou dans des régions ouvertes plus récemment aux touristes, comme le Dolpo, le Mustang, les lodges ne sont pas développées et la solution du camping reste la seule envisageable. 3) Migrations de porteurs : une des conséquences indirecte du tourisme. Les migrations sont avant tout une des conséquences de la confrontation de deux modes de vie et de pensée. En effet, les touristes apportent avec eux de nouvelles visions du monde en mettant à jour des lieux potentiels de vie ou de travail mais ils apportent aussi une culture du voyage qu il soit touristique, religieux ou qui ait pour objectif la recherche d un emploi. Le tourisme n en ait pas responsable seul, l ouverture des frontières au monde extérieur, l arrivée de la télévision, du transistor, des réfugiés notamment tibétains, etc, participent également à l ouverture des esprits vers l inconnu. Deux sortes de migrations sont à retenir au Népal, les migrations temporaires, c est à dire saisonnières calquées sur les périodes touristiques et les migrations plus ou moins 50

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