L université et le développement économique régional

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1 [Texte français] L université et le développement économique régional Notes pour la participation de M. Pierre Lucier, président de l université du Québec, à l Assemblée générale de l Association des universités du Commonwealth, à Ottawa, le 18 août 1998.

2 2 Je suis heureux de participer à un atelier dont le thème concerne tout naturellement l Université du Québec. En effet, l université du Québec a, dans sa mission constitutive, le mandat de participer étroitement au développement du territoire du Québec, son territoire social et économique tout autant que son territoire culturel et scientifique. Le concept de ((région)) qui est au centre de notre échange mériterait à lui seul une analyse sémantique et critique assez poussée. Ce n est pas le lieu de s y livrer, mais il faut à tout le moins I évoquer au départ, car toutes les universités sont, en fait, implantées dans des régions, qu il s agisse de régions urbaines, voire métropolitaines, ou de régions dites périphériques. La chose n est pas sans importance. Car, s il est vrai que certaines universités ont une vocation spécifique vis-à-vis des régions éloignées des grands centres, toutes, à moins d être des ((tours d ivoire)) dont personne ne voudrait plus, ont un rôle à jouer là où elles sont. Je comprends que les organisateurs de ce débat ont souhaité que nous traitions de ((développement régional)) en pensant d abord et plus spécifiquement aux régions qui sont en dehors des grands centres. Comme dirigeant d une université qui est active dans ces régions aussi bien que dans les grands centres, je reconnais que le cas des universités oeuvrant ((en région)) - comme on le dit sans être plus précis et au sens ((absolu))- est particulièrement éclairant pour notre discussion. Avec ses 80 O00 étudiantes et étudiants, l université du Québec a des établissements à Montréal et à Québec, et dans pratiquement toutes les ((régions)) du Québec : au Saguenay-Lac-Saint-Jean, dans la vallée et dans l estuaire du Saint-Laurent, en Abitibi-Témiscamingue et, tout à côté d ici, en Outaouais. Je m appuierai donc essentiellement sur cette expérience pour tenter de cerner la contribution d une université comme partenaire actif dans le

3 développement économique régional. Je le ferai d abord, par simple mode d inventaire, en identifiant les principaux paramètres de ce partenariat régional. Puis, dans un deuxième temps, pour contribuer à I émergence d un cadre d analyse critique, j essaierai de définir l enjeu de notre thème vu sous l angle de la mission propre de l université. 1. Des paramètres essentiels L expérience de l université du Québec au cours des trente dernières années permet d identifier au moins quatre grands paramètres de son partenariat actif dans le développement éconornique régional. 1.1 Un employeur important Soulignons d entrée de jeu l action économique d une université comme employeur important. Avec des ((chiffres d affaires)) dont la plus grande partie se traduit en salaires et en achat de biens et services courants, une université est un acteur économique de premier plan dans une région. Les emplois qu elle offre sont des emplois de qualité, généralement assortis de clauses de sécurité qui permettent l installation relativement stable de résidents consommateurs. En dehors de certains besoins hautement spécialisés plus aisément comblés dans les grands centres, les biens et services courants qu elle achète font de l université un moteur économique important pour I émergence et le maintien d entreprises fournisseuses, elles-mêmes créatrices d emplois. On n oubliera pas ici l impact économique de la circulation des personnes et de l attraction qui s y rattache. Et c est sans parler des étudiants eux-mêmes qui, comme résidents consommateurs, constituent une force économique de premier plan: leurs dépenses en matière de logement,

4 4 d alimentation, de vêtements, de divertissements, de biens et services divers font vivre un nombre non négligeable de petites et moyennes entreprises. 1.2 La formation des ressources humaines Conformément à sa mission, l université assure dans une région la formation supérieure de la main-d œuvre. Sans doute n est4 pas question d offrir partout la gamme complète des formations, mais, l expérience le montre, en offrant un ensemble de programmes de base correspondant aux grands secteurs de besoins socio-économiques, en attirant aussi des étudiants de l extérieur dans ses créneaux d excellence, une université peut, dans une région, satisfaire une partie importante des besoins de formation supérieure. En formation initiale, bien sûr, mais aussi, et de plus en plus, en formation continue des populations actives. L effet structurant de cette contribution de formation comporte d ailleurs plusieurs facettes, dont la capacité de rétention des populations jeunes; nos études montrent, en effet, que l installation professionnelle des diplômés locaux dans leur région est typiquement plus élevée que celle des diplômés qui ont fait leur formation initiale en dehors de la région. On notera aussi la capacité ainsi acquise, pour les entreprises et les autres organismes employeurs, de trouver sur place un bassin suffisamment nourri de populations ayant complété des études de niveau universitaire. Cette possibilité fait souvent la différence dans les décisions des investisseurs. II faut également souligner le rôle majeur joué par les universités en région dans la scolarisation de la population féminine : ce fut, au Québec, tout à fait déterminant.

5 5 1.3 La recherche et le transfert technologique L expérience de l université du Québec a démontré hors de tout doute que l engagement des universités des régions en recherche a été un facteur déterminant de développement et de transfert de connaissances. Mais cela exige tout de suite une explication, qui nous renvoie ultimement au modèle d université qu il convient d établir en région. II est courant, dans certains milieux universitaires et gouvernementaux, de vouloir classer les universités en universités de recherche et en universités d enseignement, celles-ci étant souvent jugées ((bien suffisantes pour les régions)). Les choix sociaux et politiques du Québec ne sont pas allés dans ce sens. On y a plutôt convenu d avoir, dans les régions, des établissements universitaires à vocation générale disposant d un ensemble de programmes de premier cycle suffisant pour répondre aux besoins de la région. Et, sur cette base de programmes de premier cycle, on a résolu de favoriser, aux cycles supérieurs, le développement de quelques créneaux judicieusement ciblés correspondant aux atouts et aux besoins spécifiques des régions. Et de favoriser, dans ces créneaux ciblés, I émergence de pôles d excellence de calibre international. N était-il pas normal, par exemple, que le secteur des sciences de la mer se développe à Rimouski, celui des pâtes et papiers à Trois- Rivières, celui de l aluminium et de la forêt boréale à Chicoutimi? II n y a que des avantages, même pour la vigueur des programmes de premier cycle, à soutenir un engagement ciblé des universités en région dans des activités de recherche de haut niveau, ainsi que l expérimentent les régions du Québec. Les établissements de l Université du Québec en région sont, dans certains secteurs, effectivement devenus des pôles incontournables de recherche et de transfert, drainant des millions de dollars en subventions, contrats et commandites et générant dès lors, dans les régions, des activités scientifiques

6 6 et technologiques de haut niveau. Les effets d entraînement de ces réalisations sont énormes, aussi bien pour le développement des grands secteurs économiques que pour l attraction de nouvelles entreprises. 1.4 Les maillages du développement Les paramètres énumérés jusqu ici en pointent d emblée un quatrième : dans une région donnée, l université est un élément déterminant des maillages communautaires, sociaux et économiques nécessaires au développement de la région. Comme employeur important, comme lieu de formation et de rayonnement culturel, comme pôle de recherche et de transfert technologique, l université est au cœur de ce qu on appelle souvent ((la région)) pour désigner le réseau, généralement tissé de façon très serrée, des acteurs qu on ne retrouve jamais très loin des lieux de décision. Ce qu on observe dans les régions où l Université du Québec est établie, c est que, partout, ses dirigeants, ses professeurs, ses étudiants, ses personnels sont solidement engagés dans les réseaux de relations qui ((font)) la région. On n y imaginerait même pas que l université puisse être absente ou marginale dès lors que se prennent des initiatives de concertation en vue du développement. Pas de ((sommet)) socio-économique régional qui n inclue l université comme acteur majeur, parfois même en confiant la présidence aux dirigeants de I établissement. Les universités en région font partie de ces forces de rassemblement et de cohésion sans lesquelles le développement économique est devenu impensable. Les ((gens des régions)) nous le disent avec conviction et insistance, qui, particulièrement en ces années de graves coupures budgétaires, redisent aux gouvernements et à qui veut l entendre : ((Ne touchez pas 9 notre université; nous en avons besoin, elle est pour nous un

7 7 instrument essentiel de survie et de développement)). Ce message confirme et résume à lui seul en quoi et comment l université peut être un partenaire actif dans le développement économique régional. Les acteurs sociaux et économiques en témoignent régulièrement et avec beaucoup de vigueur. 2. L enjeu propre ment universitaire Derrière le thème retenu pour cette discussion, comme derrière les paramètres, ce que je viens d exposer sur la contribution de l université au développement économique régional, il y a une question de fond que je m en voudrais d éluder. II s agit de la nature même de l université. Je vous dirai d emblée ma position : c est comme université que l université assure et doit assurer cette contribution, en étant rigoureusement fidèle à sa mission, en étant ce qu elle est et non en se transformant en une quelconque agence de développement régional, comme si elle était elle-même ((en affaires)) ou porteuse d une mission proprement économique. C est en créant et en diffusant des connaissances que l université apporte la contribution qu on attend d elle. Aucun autre acteur n a pour mission première d assurer cela. (Je ne dis pas pour autant que l université est le seul lieu de création et de diffusion de connaissances. Je dis seulement que, dans le cas de l université, cette fonction est constitutive et que telle est même sa raison d être.) Formation des personnes, recherche, promotion des valeurs éducatives et culturelles, exercice d une saine fonction critique : c est en assumant ces tâches et celles qui s y rattachent qu une université contribue valablement au développement économique régional. La question n est pas purement académique, si l on en juge le genre de dérives observées dans le discours public et dans l action. Dans le discours, d abord. N a-t-on pas entendu encore récemment des collègues, fort bien intentionnés par ailleurs, suggérer publiquement que les universités oeuvrant en région

8 soient subventionnées par les ministères et organismes gouvernementaux voués au développement régional plutôt que par le ministère de l Enseignement supérieur? L idée n est pas anodine, et c est la raison pour laquelle je m y suis toujours opposé. Non pas parce que les ressources de ces autres instances ne seraient pas les bienvenues, dans le cadre de contrats et de commandites, par exemple, comme il s en conclut d ailleurs avec toutes les universités. C est plutôt que, en considérant l université en région comme une quasi-agence de développement, nous risquerions de brouiller et de déclasser sa mission première. Plus ses performances proprement universitaires seront de calibre élevé, plus fortes et plus efficaces seront l action et la contribution de l université au développement régional. Dans l action, le risque dont je parle n est pas davantage théorique ou abstrait. II est toujours tentant, en effet, pour les universités oeuvrant en région d agir en agences de développement et de compromettre elles-mêmes le lien, toujours nécessaire, avec la mission universitaire de formation. On pourra alors s engager dans des activités de recherche comme le ferait n importe quel centre de recherche, ou entreprendre des interventions sociocommunautaires ou économiques où l on chercherait en vain à repérer le lien avec les programmes d études et les services proprement éducatifs. Loin de moi l idée de prôner ici quelque intégrisme universitaire du genre de celui que stigmatisait Jean-Paul Sartre lorsqu il dénonçait ((ceux qui ont les mains pures, parce qu ils n ont pas de mains>>. Mais je suis fermement convaincu qu il doit y avoir une frontière, une ligne de crête, entre une action articulée à la mission scientifique et éducative et une action qui serait sous le signe de la dérive et du détournement. Je sais bien qu on ne clôt pas un débat simplement en prenant position. Car, dans les régions elles-mêmes, s exercent des forces, certaines plus centrifuges

9 1 9 que d autres, qui sollicitent fortement les engagements des universités. Les risques ne sont pas absents que l université en soit distraite de sa mission centrale. II faut donc être vigilant. Mais j ai aussi plus d une fois observé que plusieurs intervenants régionaux soutiennent fortement les finalités de l université et sa fidélité à sa mission propre. Dans le réseau de l université du Québec, cet attachement à notre mission première est porté par le personnel et par les dirigeants; il fait partie de notre identité commune. Je vous remercie de votre attention.

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