UNIVERSITE LUMIERE LYON 2 INSTITUT DE PSYCHOLOGIE MEMOIRE DE MASTER 1. de PSYCHOPATHOLOGIE et PSYCHOLOGIE CLINIQUE

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1 UNIVERSITE LUMIERE LYON 2 INSTITUT DE PSYCHOLOGIE MEMOIRE DE MASTER 1 de PSYCHOPATHOLOGIE et PSYCHOLOGIE CLINIQUE LE MIROIR SANS TAIN «Handicap mental : Quand l empathie en pâtit» Présenté par : CAMBOURG ALEX Cours Tolstoï / Villeurbanne Directrice de recherche : Mme Patricia Attigui

2 1 SOMMAIRE INTRODUCTION 2 CHAPITRE 1 : PRESENTATION DE LA RECHERCHE 5 I. Problématique 5 II. Etat de la question 6 III. Hypothèses et objectifs de recherche 10 CHAPITRE 2 : METHODOLOGIE 11 I. Terrain de recherche 11 II. Recueil de données 12 III. Nature et limites du matériel 13 CHAPITRE 3 : PRESENTATION DE LA CLINIQUE 16 I. Marc, ou les prémisses d une rencontre marquée du sceau de l altérité 16 II. Sam, ou la mise en corps d une distanciation insaisissable 17 III. Jules, entre séduction, «collage» et infantilisation 18 IV. Quand les adultes redeviennent des enfants 20 V. Le dessin comme support de relation 22 CHAPITRE 4 : ELABORATION THEORICO-CLINIQUE 23 I. La sidération, une stratégie de survie à dépasser 23 II. Entre «collage» et séduction, les défaillances de la reflexivité 27 III. L infantilisation, une réponse plurielle 30 CONCLUSION 35 BIBLIOGRAPHIE 37

3 2 INTRODUCTION Le handicap mental m est apparu comme une énigme. C est le flou qui l entoure, ce brouillard qui cache la richesse en dessous d un vide apparent, qui a suscité en moi cette envie de l investir. En effet, ce champ nous confronte à une multitude de questions, qui n ont d ailleurs pas forcément de forme manifeste. Lorsque j arrivais au centre, j avais l impression de rentrer dans un autre monde et ce sentiment relève bien de ce que Freud appelait «l inquiétante étrangeté». La sensation de vide, l extrême fatigue, le doute, la solitude, les questionnements autour de l essence même de la vie et certains affects éprouvés m ont longuement interrogé. D autre part, les difficultés pour établir un dialogue avec les personnes en situation de handicap mental ont particulièrement retenu mon attention, car celles-ci nous obligent à nous détourner du langage verbal ainsi qu à nous demander comment appréhender le problème relié au thème de la distance. J ai mis un certain temps à me lancer dans la rédaction de ce mémoire. Tout d abord, il m a fallu admettre de m être perdu en rencontrant ce public, pour ensuite accepter de m égarer à nouveau en essayant de parler de lui. Les questions sont nombreuses et les réponses souvent hasardeuses, mais il paraît nécessaire de resituer la dynamique regroupant ces dernières. Cette étude aura pour but premier de se questionner sur l organisation du dialogue autour du sujet en situation de handicap mental ainsi qu aux processus psychiques sous-jacents à ce type de clinique. Puisque j évoque le lien avec un miroir sans tain, il me semble primordial de préciser le sens de ma pensée. La métaphore se situe à plusieurs niveaux. Pour commencer, un miroir sans tain est une glace dans laquelle on peut voir au travers lorsque l on se situe derrière, ce qui n est pas sans rappeler le manque de réflexivité auquel le handicap nous confronte. Ensuite, les personnes respectivement présentes de part et d autre du miroir ne peuvent se découvrir en même temps. Elles doivent tour à tour inverser leurs places si elles souhaitent percevoir et essayer de reconnaître l autre. De plus, le miroir sans tain permet de regarder l autre assez longuement puisqu il ne nous voit pas, d un regard qui serait autrement vécu comme intrusif. Le miroir sans tain aiderait à se protéger face à ces intrusions, représentant alors toutes les défenses mises en place vis-à-vis de ce que le handicap nous fait vivre. Afin de terminer sur ce point, je prendrai le stéréotype existant autour du miroir sans tain, que l on associe souvent à la scène d identification du coupable, caractéristique du milieu policier. Cette image illustre le fait que la culpabilité et

4 3 l identification occupent respectivement des places centrales dans la clinique du handicap. En outre, le miroir sans tain serait ici similaire aux barrières qui nous séparent du public handicapé mental, et il importe de comprendre la construction de ces dernières pour les faire tomber. Il suffit de s intéresser aux racines mêmes du mot «handicap» ainsi qu aux différentes visions du concept pour appréhender le flou dont il est l objet, ce dernier occupant d ailleurs «certaines fonctions psychologiques et sociologiques» 1. En effet, la clinique du handicap mental donne rapidement la sensation d être particulièrement différente, à l image des personnes auxquelles elle s intéresse. La question de la définition est incontournable, car au-delà de l éclaircissement qu elle fournit à nos propos, elle détermine le rapport que nous avons avec les personnes souffrant d un handicap mental. Le terme viendrait de l anglais «hand in cap», qui signifie «main dans le chapeau». Il s agissait d un ancien jeu de troc dont la finalité était de rendre l échange le plus équitable possible. Cette idée s est ensuite étendue au domaine du sport, où on tentait d égaliser les chances des participants ayant des caractéristiques différentes (âge, etc.) en leur ajoutant ou en leur ôtant une certaine avance de temps, de distance ou de poids. L idée sous-jacente à ce processus de dédommagement est, à la base, celle de l existence d une infériorité vis-à-vis d une norme sociale. D ailleurs, la définition du handicap mental proposée par l UNAPEI 2 qualifie à la fois la déficience intellectuelle et les conséquences sociales qu elle entraîne. On peut alors relever deux niveaux : comment le psychisme du sujet se construit malgré ses difficultés de réflexion, de décision, de conceptualisation et de communication, et de quelle façon «les interactions spécifiques placées sous le signe du handicap» 3, dès lors que le sujet rejoint cette catégorie, «seront susceptibles d interagir de manière particulière avec la construction de son fonctionnement psychique» 4. 1 SCELLES R. et col. (2007), Cliniques du sujet handicapé, p.7. 2 Acronyme signifiant : Union nationale des associations de parents, de personnes handicapées mentales et de leurs amis. Les personnes directement touchées par le handicap sont celles qui en parlent le mieux. 3 MICHEL F. (2009), Handicap mental, crime ou châtiment, p Ibid., p.42.

5 4 «Je ne me rapèle pas très bien ce que Burt a dit mais je rapèle qu il voulez que je dise ce que je voyait dans lancre. Je voyait rien dans lancre mais Burt dit qu il y avez des images. Je voyait pas d images. J essayé vraiment dans voir. J ai regardez la carte de toù prèt puis de très loin. En suite j ai dit que si j avez des lunettes je pourrai probableman mieux voir. Je mais ordinaireman mes lunettes qu au cinéma ou pour regardé la télé mais jai dit peut être qu elles maiderons a voir les images dans lancre. Je les ait mise et jai dit rendez moi la carte je pari que maintenan je trouverai limage. Jai essaié tan que jai pu mais jai ancore pas pu trouvé les images, je voyez que de lancre. Jai dit à Burt que javez peut être besoin de nouvelles lunettes. Il a écris quelque chose sur un papier et jai eu peur de raté le test. Alor je lui est dit que cété une belle image dancre avec de jolis pointes tout autour sur les bords mais il a secoué la tète c été pas sa non plus. Je lui ai demandé si d autres jen voyez des choses dans lancre et il a dit oui ils imagine des images dans la tache dancre. Il ma dit que lancre sur la carte sapèle une tache d encre [ ] Il ma pas montré mais il a continuez a dire panse imagine quil y a quelque chose sur la carte. Je lui ai dit je panse a une tache dancre [ ] je panse pas que j ai réusi le test Ro choc» 5 Charlie, tiré de l ouvrage «Des Fleurs pour Algernon» de Daniel Keyes Ce texte est issu d un roman racontant l histoire d un jeune homme atteint de déficience mentale, mais dont les capacités intellectuelles vont progressivement augmenter jusqu à se rapprocher de celles des plus grands génies de son époque, suite à une expérience que des scientifiques ont effectué sur son cerveau. Le héros doit alors rédiger un journal intime pour que les médecins qui l ont opéré puissent suivre son évolution. Le récit des transformations suscitées par ce changement est au cœur de sa narration. L amélioration de sa capacité à rédiger ses pensées tout en respectant les règles grammaticales, orthographiques, et syntaxiques se perçoit au fur et à mesure que nous avançons dans le texte. J ai choisi cet extrait pour ses aspects choquant et rebutant. Ce livre n est, en effet, pas facile à lire à cause de la concentration et de la patience qu il demande et peut susciter un rejet, tout comme la clinique du handicap mental. L auteur tente de nous faire partager le monde interne de son personnage en nous faisant éprouver le caractère énigmatique de sa 5 KEYES D. (1959), Des fleurs pour Algernon, pp.9-11.

6 5 pensée. De plus, la psychologie clinique est représentée ici par le test du Rorschach, constituant un des symboles caricaturaux de l approche clinique. Le but de l auteur n est pas de dénigrer la psychologie, mais plutôt de montrer la nécessité d aborder les choses différemment avec les personnes souffrant d un handicap mental. CHAPITRE 1 : PRESENTATION DE LA RECHERCHE I. PROBLEMATIQUE Nous allons nous intéresser à la manière dont le dialogue avec les personnes souffrant de handicap mental se constitue lorsque l on travaille dans une institution les accueillant quotidiennement. Les différents obstacles pouvant venir parasiter sa mise en place dans cette clinique feront également l objet de notre questionnement. Le déficit de langage verbal que les personnes handicapées mentales peuvent présenter, les difficultés que nous pouvons éprouver pour appréhender le processus identificatoire, l asymétrie habituellement indispensable à la situation thérapeutique mais accentuée face à un sujet «supposé ne rien savoir», nous confrontent à notre impuissance en nous amenant aux frontières de la pensée et de l humanité. La question est de réaliser de quelle manière la compréhension de nos réactions excessives et la violence suscitée par le handicap vont nous permettre d envisager comment les défenses se mettent en place pour chacun des interlocuteurs. Il s agit ici de savoir comment intégrer progressivement la subjectivité de la personne handicapée mentale, cette dernière étant bien souvent entravée par le manque de réflexivité et les dépendances dont elle fait l objet. Cela nous amène à interroger la place de l empathie, dans une clinique où celle-ci est d autant plus fragilisée par la difficulté à se mettre à la place du sujet tout en veillant à ne pas se laisser déborder par les affects suscités par la relation. En essayant de mettre à jour la particularité des processus psychiques dont le handicap mental fait l objet, nous tenterons d analyser les différentes modalités de l identification tant chez les patients que chez les soignants, et de mettre en évidence les différents mécanismes de défense qui viennent compliquer et/ou révéler les différents enjeux du travail thérapeutique.

7 6 II. ETAT DE LA QUESTION Afin d inscrire cette réflexion synthétique dans un certain cadre et de la clarifier autant que possible, je commencerai en partant des apports constitués par des écrits plus anciens, dont le handicap mental n est pas l objet d étude spécifique. La clinique du handicap est directement en lien avec des thèmes centraux dans la pensée de S. Freud. Je pense notamment à ses réflexions autour des causes et des effets du narcissisme, ainsi qu à celles appréhendant le processus identificatoire, sans oublier la rencontre de l inquiétante étrangeté. En effet, il est le premier à faire valoir le fait que ce que nous trouvons étrange nous est paradoxalement familier. Il explique que ce sentiment provient d une confrontation à un objet qui provoque la levée de notre refoulement, et vient faire écho à un élément inconscient de notre réalité psychique. Dans cette clinique, nous avons donc affaire à un dilemme face à cet autre, ce «double» différent auquel il est difficile de ne pas s identifier, mais dont l identification vient faire écho à nos propres manques, que nous préférons occulter. Par ailleurs, le concept d identification est au cœur de la découverte freudienne. En effet, la place qu il occupe dans la constitution de la personnalité est centrale. Les travaux de Freud, visant à souligner l importance de l incorporation dans le processus identificatoire, ont été prolongés par S. Ferenczi et son emploi de l introjection. Il définit cette dernière comme la «fusion des objets (aimés) avec notre Moi» 6. Selon lui, «l homme ne peut aimer que lui-même, et lui seul ; aimer un autre équivaut à intégrer cet autre dans son propre Moi» 7. Il insiste également sur la nécessité que le Moi se transforme pour laisser place à l objet. Par ailleurs, Freud évoque le plaisir que nous pouvons tirer des 6 FERENCZI S. (1909), Transfert et introjection, p Ibid, p.134.

8 7 identifications. Il «explique ce plaisir de la reconnaissance en soi par la réduction de la dépense psychique» 8 permise par ces dernières. On retrouve d ailleurs cette primauté de la ressemblance dans les nombreux déplacements propres au fonctionnement onirique, qui constitue la voie la plus courte pour «réaliser» nos désirs. L identification apparaît ici comme un processus primaire et naturel orienté par la recherche du plaisir, et donc par l évitement du déplaisir. Ceci pose la question de l établissement du choix d objet, mais également des apports et atteintes que celui-ci peut constituer pour le narcissisme. D après A. Balint (1937), ce dernier ne passe pas uniquement par la ressemblance. Nous rechercherions à nous débarrasser de nos imperfections en nous identifiant à ceux qui nous aiment malgré l existence de celles-ci. Elle affirme aussi que «l identification représente la manière la plus primitive de reconnaître la réalité extérieure» 9. Ceci pose la question de notre rapport inconscient à la réalité. On peut supposer que certaines identifications sont sources de déplaisir et chargées de beaucoup d ambivalence, et qu elles sont ensuite refoulées voire directement inaccessibles. Tout ceci est accentué par la clinique du handicap, puisque celle-ci nous expose à des identifications paradoxales, dans le sens où elles s éloignent de leur recherche hédoniste tout en subsistant puisque toute rencontre induit forcément une certaine convocation des processus identificatoires. L identification suscitant du plaisir paraît compliquée de prime abord, particulièrement à cause de la difficulté que nous avons à nous représenter ces personnes par autre chose que leur handicap. A partir de là, une rencontre avec les aspects similaires du sujet s avère difficile à appréhender. En revenant sur ce qui a été dit plus haut, on peut penser que la présence d une similarité importante, mise à mal avec le sujet handicapé, n est pas forcément une condition sine qua non à la mise en place du processus identificatoire. Cependant, l évitement de certaines parties plus archaïques de notre psyché semble détenir une place primordiale dans notre fonctionnement. En effet, le handicap nous confronte aux limites de l humain et «son étrangeté révèle, comme dans un miroir brisé, notre propre étrangeté, que nous voulons ignorer» FLORENCE J. (1978), L identification dans la théorie freudienne, p BALINT A. (1937), La chambre d enfant in GRUNBERGER B. (et col.), L identification : l autre c est moi, p KORFF-SAUSSE S. (1996), Le miroir brisé, p.8.

9 8 Cet aspect-là revêt davantage d importance lorsque nos propres réactions nous surprennent. De plus, j avais régulièrement le sentiment que celles-ci étaient les seules informations auxquelles je pouvais me rattacher. J ai alors fait des liens avec l approche de la psychose fournie par H. Searles (1979) dans «Le contre-transfert», qui explique que face à une clinique suscitant autant de violence, nous devons partir de ce que la rencontre induit chez nous. S. Korff-Sausse (1996) a élargi cette question au domaine du handicap mental, en expliquant que nous la négligions à cause des blessures narcissiques engendrées par le caractère potentiellement déshumanisant des identifications auxquelles elle expose le psychologue. Ses travaux ont également permis d aborder de nombreux points. Tout d abord, l asymétrie provoquée par la position de «sujet supposé savoir» 11, caractérisant l idéalisation dont le thérapeute et ses connaissances font l objet chez le patient, est ici accentuée par la déficience du sujet, qui souvent «ne dispose ni du langage, ni d aucun contrôle de sa vie émotionnelle, ni de la maîtrise de son corps» 12. En outre, la réflexivité est mise à l épreuve, tout simplement par notre aptitude à penser l autre comme un sujet pensant. Cela suppose également que nous offrions la possibilité à ces patients de rencontrer quelqu un qui ne sait pas et qui accepte de tolérer l inconnaissable auquel ils nous confrontent, à l image de la «capacité négative» décrite par W.R. Bion (1970) dans «L attention et l interprétation». Cette position permet ainsi au sujet de s identifier davantage au thérapeute et d exprimer son propre savoir, ouvrant la porte à sa subjectivité. Cet aspect-là mérite d être entouré. En effet, les difficultés identificatoires concernent évidemment chacun des interlocuteurs. Par ailleurs, il semble plus complexe de percevoir quelles sont les obstacles ressentis par le patient vis-à-vis du processus identificatoire que d établir une certaine introspection à propos de nos propres vécus, bien que la rencontre du handicap mental puisse troubler nos capacités d autoobservation. 11 LACAN J. ( ), Le Séminaire IX, L identification (Tome 1), p KORFF-SAUSSE S. (2007), Aspects spécifiques du contre-transfert dans la clinique du handicap in CICCONE A. (et col.), Cliniques du sujet handicapé, p.45.

10 9 A l image de ce que D.W. Winnicott (1947) évoque lorsqu il décrit l importance d être à l écoute de ses émotions et d essayer de les rendre conscientes pour affiner sa compréhension de la dynamique transféro-contre-transférentielle dans «La haine dans le contre-transfert», nous devons nous laisser imprégner par cette dernière et lui survivre afin de pouvoir l utiliser de la manière la plus efficiente dans un but thérapeutique. Une meilleure connaissance des éléments inconscients est nécessaire pour éviter la mise en place de relations qui seraient teintées d emprise, d autant plus que l extrême dépendance inhérente au handicap la facilite. La violence de la faiblesse associée au handicap active les tendances sadiques, et son élaboration est obligatoire si l on souhaite éviter les abus dont les personnes handicapées font encore trop souvent l objet ; l infantilisation apparaissant comme le processus principal pour les légitimer. Les affects négatifs ne sont pas les seuls à opposer des résistances. En effet, la difficulté à se représenter la vie psychique du patient débouche souvent sur une certaine sidération de la pensée chez le soignant travaillant avec des patients handicapés. Ce phénomène empêche d avoir la moindre distance réflexive, de faire fonctionner son associativité vis-à-vis d une situation donnée. Le regard porté sur l objet se substitue alors à celui-ci. Personnellement, cet aspect est celui qui m a le plus perturbé, mais également le plus interrogé car il constitue un véritable paradoxe en soi. Comment élaborer une situation bloquant elle-même la pensée? Le terme de paradoxe me permet d associer l idée de l échec que vient constituer le handicap et son irrémédiabilité face à l idéal thérapeutique. P.-C. Racamier avait déjà souligné l importance de faire le deuil de la guérison totale en utilisant l expression «guérir de vouloir guérir» 13 dans ses recherches sur les patients psychotiques. Dans la clinique du handicap, la toute-puissance du clinicien est directement mise à mal. Le handicap est très souvent congénital, et même lorsque cela n est pas le cas, la possibilité de l annihiler reste infime, voire inexistante. Cela implique un certain recul, car le risque de vouloir supprimer le handicap du patient n aboutira probablement à rien d autre qu à lui montrer que nous n acceptons pas sa subjectivité. Ceci prolonge ce que Racamier appelle «l idée du moi», qui consiste à accepter que «toute personne [ ] est de même sorte et de même partie, de cette glaise commune, dont il est dit que l homme est fait» 14. Cette phase semble nécessaire 13 RACAMIER P-C. (1992), Le génie des origines, p.109.

11 10 pour ensuite reconnaître l autre dans son altérité, sans le voir comme un être excessivement différent. La notion d empathie apparaît comme un angle d approche pertinent pour appréhender la clinique particulière formée par le handicap mental. Elle privilégie la relation interpsychique, l approche intrapsychique n étant pas forcément adéquate tant la richesse du monde interne des handicapés mentaux est difficilement accessible. Elle nous ouvre à nos propres vécus contre-transférentiels, dans une clinique où l altérité est telle que la double écoute (soi et l autre) semble incontournable. Par ailleurs, elle met l accent sur la différenciation entre les deux protagonistes, dans une clinique où le collage, conséquence des défaillances des objets internes des sujets et de la difficulté à se situer vis-à-vis d autrui, prédomine. III. HYPOTHESES 1. La relation thérapeutique met en évidence des mécanismes de défense qui existent à la fois chez le patient, et chez le clinicien. 2. Dans le champ du handicap mental, ces mécanismes de défense constituent une protection narcissique face aux identifications déshumanisantes suscitées chez les deux interlocuteurs. 14 RACAMIER P-C. (1980), Les schizophrènes, p.116.

12 11 3. Ces mécanismes de défense, s ils ne sont pas perlaborés 15, peuvent devenir des entraves au développement du processus empathique. OBJECTIFS DE RECHERCHE J espère que cette recherche contribuera modestement au rapprochement entre le champ du handicap mental et celui de la psychologie clinique, qui se sont longtemps évités. Cette dernière sera imprégnée de ma volonté de retranscrire les spécificités liées à ce type de clinique. J essayerai de présenter quelques uns des différents processus psychiques qui lui sont inhérents ainsi que les difficultés sous-jacentes à l établissement d un lien avec une personne atteinte d un handicap mental. Elle s inscrit également dans le cadre de ma formation, élargissant mes connaissances théoriques, mon associativité et surtout en affinant l acuité de mon introspection. Tout ceci a pour visée d appréhender au mieux les phénomènes extérieurs, dans l optique d être en mesure d offrir le meilleur cadre thérapeutique possible. Par ailleurs, cette recherche amorce une réflexion que j espère approfondir par la suite. CHAPITRE 2 : METHODOLOGIE I. TERRAIN DE RECHERCHE Tout d abord, je vais brièvement présenter le lieu qui formera le cadre de ma recherche. Le centre dans lequel j ai effectué mon stage accueille cinquante personnes, souffrant de handicap mental, du lundi au vendredi, de 9h à 16h30. Malgré le fait qu ils 15 LAPLANCHE J. & PONTALIS J-B. (1967), Vocabulaire de la psychanalyse, p.305 : «Perlaboration : Processus par lequel l analyse intègre une interprétation et surmonte les résistances qu elle suscite. Il s agirait là d une sorte de travail psychique qui permet au sujet d accepter certains éléments refoulés et de se dégager de l emprise des mécanismes répétitifs. La perlaboration est constante dans la cure mais plus particulièrement à l œuvre dans certain es phases où le traitement paraît stagner et où une résistance, bien qu interprétée, persiste.»

13 12 soient réunis, les handicaps des résidents que j ai pu rencontrer sont très hétéroclites. De la trisomie aux troubles autistiques, en passant par le flou entourant certains diagnostics, la diversité est clairement présente dans ce «centre d accueil de jour». On la retrouve également avec les nombreuses activités proposées par l équipe éducative, mais aussi avec l âge des résidents, allant de 20 à 60 ans. Le projet du centre aspire à maintenir les acquis des personnes handicapées ainsi qu à les aider à devenir plus autonomes. Tout en permettant aux familles de ne pas être totalement focalisées sur leur proche handicapé, elle sert de relais, offrant un autre angle de vue sur l état psychique des résidents. L institution vise évidemment à ce que ces derniers se sentent le mieux possible, à l intérieur de celle-ci comme en dehors. Les journées sont organisées sur le même modèle, le vendredi après-midi faisant exception à cause de la réunion institutionnelle. La matinée démarre par un temps d accueil, dans des groupes fixes de dix résidents, encadrés par deux éducateurs. Les résidents sont ensuite orientés vers les activités correspondant à leur emploi du temps de la semaine. Les activités proposées sont très nombreuses et véritablement diverses. La répartition des activités suit une logique bien précise selon chaque résident. A midi, tous les résidents et les professionnels se réunissent pour le déjeuner, qui est suivi d un temps de détente assez long. A quatorze heures démarrent de nouvelles activités, et les résidents retournent dans leurs groupes respectifs à la fin de ces dernières pour dresser le bilan de la journée. Les éducateurs se retrouvent alors pour faire de même. La psychologue est présente le vendredi, journée durant laquelle elle reçoit un résident et sa famille, en présence du directeur et de l éducateur référent. Elle prépare cette réunion en effectuant un entretien en face-à-face avec ce même résident la semaine précédente, puis en évoquant ce qui concerne cette personne lors de la synthèse qui réunit le directeur, les éducateurs, la psychologue et les différents stagiaires. Celle-ci permet aussi de faire le point sur la semaine venant de s écouler, et chacun peut alors faire part de son avis et de ses différents questionnements. II. RECUEIL DE DONNEES En ce qui concerne le recueil des données, il s est effectué à un niveau holistique. Malgré mon intérêt particulier pour la rencontre avec les résidents, j ai essayé de laisser mon attention me guider tout en essayant de garder une vue d ensemble, en restant proche

14 13 de mes questionnements les plus récurrents et de ce dont j aurais pu vouloir m éloigner par déplaisir, consciemment ou inconsciemment. Ces données possèdent donc plusieurs origines. En premier lieu, je me suis intéressé aux interactions individuelles, dans le but d établir des liens avec certains résidents tout en accordant une place à leur subjectivité et à l unicité de ce qui se déployait à travers notre relation. Je me suis également penché sur des phénomènes qu on pourrait qualifier de groupaux, afin de comprendre comment la pathologie influait sur le fonctionnement institutionnel et distinguer les processus propres à chaque groupe (professionnels et résidents) et l impact de leur confrontation. En outre, j ai observé des évènements auxquels je participais directement, et d autres où mon positionnement était marqué par une certaine extériorité. Le modèle de l observation participante souligne l importance de l interaction entre le psychologue et le sujet. En effet, «la caractéristique fondamentale de la science du comportement est la réciprocité actuelle et potentielle de l observation entre observateur et observé» 16. Elle permet d introduire l observateur pour ce qu il est réellement et de s en servir comme une source de données fructueuse, tout en accordant un intérêt aux contreobservations exercées par le sujet. Par ailleurs, «il ne suffit pas que l observateur soit conscient de sa propre valeur de stimulus, ni qu il en tienne compte dans l appréciation des données fournies par l observation [ ] il faut aussi qu il soit capable d agir librement en fonction de la compréhension qu il a de cette valeur spécifique» 17. En bref, «quelle que soit la convention qui garantit que A est l observateur et B l observé, tous deux agissent en observateurs ; [ ] le fait que chacun des deux est pour lui-même l observateur, et l observé pour l autre, est à la base de toutes les (soi-disant) perturbations qui résultent de l exécution de l expérience» 18. Ces citations nous font remarquer la double polarité de ce modèle, et accentuent la dimension accordée à la place de la subjectivité de manière générale. Ainsi, il me paraît évident mais toutefois nécessaire de rappeler que les données traitées l ont été avec les capacités et les limites qui sont les miennes, inhérentes à ma 16 DEVEREUX.G (1967), De l angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, p Ibid, p DEVEREUX.G (1967), De l angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, p.61.

15 14 position d étudiant stagiaire. Mes angoisses ont certainement été à la source de beaucoup de réflexions, même si elles ont évidemment troublé ma perception du matériel. J ai donc eu la possibilité d observer des interactions dans des cadres spatiotemporels différents. L opportunité d écoute que représentaient les temps informels et interstitiels, le fait d avoir eu la chance de pouvoir potentiellement entrer en lien avec tous les résidents ainsi qu avec l intégralité des professionnels, et la diversité des activités proposées, m ont permis d élargir le champ de mes observations. Par ailleurs, les évènements institutionnels, la signifiance portée par les productions artistiques des résidents ainsi que mes propres ressentis représentent tout autant de moyens d observation que les interactions directes que j ai pu avoir. En ce qui concerne la manière dont j ai travaillé avec mes données, il m est primordial d insister sur l importance de «l après-coup». Chaque soir, j essayais de consigner ce qui m avait étonné, mais la sidération dont j ai été l objet s est également ressentie dans mon processus d écriture. J écrivais beaucoup, tout en gardant l impression que beaucoup de choses restaient en suspens, en attente d être traitées par ma psyché. La lecture, théorique et clinique, m a aidé à relancer mon associativité, et surtout à accepter cet état de latence qui s imposait à moi quand je me sentais impuissant. L écriture m a surtout permis de structurer ma pensée et de ne pas être dépassé par mes contre-attitudes, tout en me fournissant un moyen d élaborer des processus plus inconscients. III. NATURE ET LIMITES DU MATERIEL Mon terrain de recherche m a permis de rencontrer des personnes souffrant de différents handicaps mentaux. J aimerais commencer cette partie en attirant l attention sur le fait que les appréhender en tant que groupe de sujets handicapés ne saurait les réduire à cela, leur subjectivité s exprimant bien au-delà de leur handicap et de la dynamique groupale dans laquelle ils sont inclus. Les aspects de la généralisation, que l on peut considérer comme dangereux, se doivent d être soulignés dans tout type de recherche mais particulièrement lorsque nous nous intéressons à une clinique dans laquelle la subjectivité est difficile à aborder. En effet, cette clinique, caractérisée par des traits assez particuliers, nous oblige à mettre de nouvelles stratégies en place. Les différences et le déficit de langage verbal que présentent les handicapés mentaux nous éloignent de l approche représentée par le modèle

16 15 de la «cure-type» au sens psychanalytique, dans laquelle le langage occupe une place prédominante. Cela implique que nous nous focalisions davantage sur le langage corporel et la prosodie, mais également que nous prenions plus de recul sur nos propres vécus. Il paraît nécessaire d affronter les obstacles que les handicapés rencontrent pour nous faire partager leur monde interne, mais également d accepter que le travail d élaboration soit plus long et davantage fastidieux. J ai longtemps questionné le matériel recueilli grâce à cette pratique. Son originalité a eu l effet ambivalent de me séduire tout en m inquiétant. C est pourquoi je suis obligé de dresser ici une esquisse des différentes limites que j ai rencontrées. La première que j aimerais évoquer est constituée par le fait que l institution était plutôt orientée vers le développement de l autonomisation des résidents, à travers des activités à visée éducative. La présence d une dizaine d éducateurs et le temps d intervention relativement restreint de la psychologue (une demi-journée par semaine) en témoignent. Il ne m a pas toujours été facile de me positionner en tant qu étudiant en psychologie, peut-être même davantage visà-vis de l équipe éducative que vis-à-vis des résidents. J aurais aimé que le stage dure plus longtemps 19 pour pouvoir travailler cette question-là lors des réunions tout en affinant ma perception du fonctionnement institutionnel. Ceci m aurait probablement permis d instaurer une meilleure compréhension de ma place et de mon rôle ainsi que de me détacher des enjeux narcissiques autour de la constitution de mon identité professionnelle, propres à tout stage mais certainement accentués par ce flou et ayant un impact sur la relation thérapeutique. Cet élément m amène à l organisation de la vie institutionnelle, qui induisait une certaine rigueur et des journées organisées à l identique. C est pourquoi je n ai pas pu mettre un véritable suivi individuel (sous la forme d entretiens) en place. En effet, ceci aurait supposé que je retire régulièrement les résidents des activités auxquelles ils participaient, et n aurait pas forcément été souhaitable pour le bon déroulement de la vie institutionnelle, même si l on peut supposer que leur spontanéité s en trouvait réduite. Malgré cela, j ai pu tisser des relations enrichissantes avec certains résidents. Par ailleurs, j ai prêté attention aux dynamiques mutuelles de séduction qui étaient susceptibles de se mettre en place lorsque je portais davantage d attention à des résidents qui m interrogeaient particulièrement, tout en veillant à offrir une disponibilité équivalente 19 Il n a duré que trois mois puisque j ai effectué mes soixante-quinze demi-journées avec le même maître de stage mais sur deux lieux de stages différents.

17 16 à tous les résidents. De plus, cette clinique est peut-être davantage capable de brouiller les frontières du moi, le manque de réflexivité entraînant un collage, une invitation aux projections et le besoin de prêter son appareil psychique pour comprendre notre interlocuteur. J étais réellement angoissé à l idée que ceci puisse venir entraver ma compréhension et me faire agir de façon à ce que l écoute ne puisse plus se mettre en place. Les inquiétudes liées à cette clinique ne se réduisent évidemment pas à cela, mais j aimerais néanmoins en mettre une en évidence. En effet, j ai longtemps douté de la qualité du matériel que j ai pu recueillir. Ce sentiment est probablement lié au processus de recherche et aux doutes qui lui incombent, mais travailler avec un public «différent» nous propose inéluctablement des éléments cliniques inhabituels. Par exemple, la relative pauvreté du langage verbal des résidents m a longtemps maintenu dans l illusion que je ne pourrai pas m appuyer sur ces rencontres pour mettre en place un travail de recherche. Or, de multiples questionnements se sont imposés à moi et je suis à présent convaincu que toute personne a quelque chose à dire de sa position subjective, et que d autres éléments cliniques comme le langage non-verbal, l intersubjectivité et l analyse des vécus contre-transférentiels, peuvent être davantage valorisés de manière générale. J aimerais terminer cette partie en rappelant des limites plus générales. Tout d abord, les observations, comme nous le verrons par la suite, se sont situées dans un cadre interactionnel, sur lequel j exerçais donc moi-même une influence. En outre, je ne me permettrai pas de généraliser ni de soutenir la validité de mon matériel clinique en me basant sur la pluralité des sujets rencontrés. Enfin, beaucoup de mes questionnements resteront certainement inabordés ou en suspens à l issue de ce travail de recherche, auxquels viendront, je l espère, s ajouter de nouvelles interrogations. CHAPITRE 3 : PRESENTATION DE LA CLINIQUE I. Marc, ou les prémisses d une rencontre marquée par le sceau de l altérité La première rencontre que j ai pu faire s est avérée être une des plus surprenantes, mais également une des plus empreintes de violence. En effet, Marc, qui semblait occuper

18 17 une place exclusive dans l institution, m a rapidement interpellé. Au-delà de la particularité de sa pathologie autistique que l on m avait brièvement présentée, ses capacités intellectuelles, son autonomie et sa manière d entrer en lien paraissaient lui conférer une place singulière au sein des résidents. J ai été frappé par sa capacité à multiplier les interrogations, même si leur répétition pouvait parfois me mettre mal à l aise. Ses questions portaient principalement sur mon identité. Par ailleurs, il s appliquait à dire mon nom distinctement, et l ajoutait à la fin de ses phrases assez régulièrement. J ai alors réalisé que les places respectives de l identité et de l altérité, ainsi que leur corrélation, revêtiraient une importance primordiale dans le cheminement de ma pensée. Le prompt développement de ma rencontre avec Marc me paraît opportun dans le sens où il permet de réaliser l impact suscité par la rencontre d une altérité radicale. Le dialogue entamé avec Marc n a pas tardé à se transformer, sa curiosité habituelle s accompagnant de menaces violentes, voire de mort, à mon égard. Celles-ci étaient proférées sur un ton véhiculant la volonté de provoquer un certain effroi, mais apparaissaient paradoxalement comme désaffectivées. Les éducateurs étaient également sujets à ces paroles intimidantes, et affirmaient qu il agissait ainsi «pour me tester». Je ne savais pas trop comment considérer ses propos. Je m interrogeais quant à leur nature : constituaient-ils des attaques ou un message plus énigmatique? Quelle que soit la réponse potentielle, je devais tolérer cette incertitude et montrer à Marc que j étais prêt à accepter ce qu il souhaitait exprimer. Cette rencontre m a dressé une esquisse de la multiplicité des affects en jeu dans cette clinique. En effet, je ne savais pas si j étais réticent à attribuer une forme d agressivité à une personne dont la pathologie véhicule habituellement un fantasme d innocence, ou si le fait de voir une attaque se tramer derrière ses paroles me permettait de mettre un frein à l avancée d une écoute perturbante. Par ailleurs, l assimilation à un simple test me paraissait occulter le caractère violent de son message. J ai également pris conscience de la méfiance qu il avait ainsi suscitée chez moi. Ensuite, j ai tenté de l interroger sur les raisons qui l amenaient à véhiculer de tels propos, tout en en lui renvoyant le fait qu il avait le droit d éprouver de la haine envers d autres personnes. Il se montra plutôt surpris de mon attitude, ne m apporta pas de réponse et continua de communiquer sur ce mode pendant quelques jours. Néanmoins, le nombre et la fréquence de ses «attaques» diminuèrent au fil du temps, et je sentais qu il me faisait davantage confiance. Marc s ouvrit en me confiant qu il était assez angoissé à l idée que les éducateurs puissent se mettre en colère contre lui, et qu il ne comprenait pas qu ils aient le

19 18 droit de le réprimander alors que lui ne pouvait partager ce qu il ressentait sans qu on le lui reproche. Cette rencontre n est pas celle qui a soulevé le plus de questionnements vis-à-vis de ma problématique de recherche, mais je tenais à l évoquer car elle m apparait comme représentative des prémisses de la confrontation au handicap mental. II. Sam, ou la mise en corps d une distanciation insaisissable Sam est âgé de 26 ans lorsque je le rencontre, et participe à la vie du centre depuis sa majorité. L origine de son handicap mental reste floue puisqu il n existe pas de diagnostic précis le concernant. Lors de notre premier échange, je me dis que celui-ci est rapidement visible lorsque l on discute avec lui, aussi bien en dialoguant avec lui qu en percevant les stigmates présents sur son visage. Les principales difficultés de Sam semblent résider dans son incapacité à canaliser son énergie. Je constate chez lui de nombreux mouvements stéréotypés, comme la rotation de sa tête sur les côtés, ou encore la révulsion répétitive de ses yeux. Sam paraît très agité et cela se traduit à travers les modalités de son lien à autrui. Il m interpelle régulièrement, avec une facilité déconcertante, mais l établissement du dialogue s avère compliqué. Au niveau corporel, Sam a du mal à soutenir mon regard ainsi qu à rester à un endroit précis durant nos conversations, même si celles-ci sont rarement longues. La gestion de la proxémie semble être problématique car Sam peut alterner des phases pendant lesquelles il s adresse à moi en se trouvant à une quinzaine de centimètres de mon visage pour ensuite s éloigner à plusieurs mètres, me tournant le dos tout en poursuivant la conversation. Ces échanges me donnent d ailleurs l impression d être partie prenante d une chorégraphie incontrôlée et incontrôlable, comme si Sam se téléportait sans arrêt. Ses mouvements entraînent chez moi une certaine ambivalence, doublée d une grande confusion car je me sens à la fois «intrusé» et délaissé, mais également intrusif et délaissant. La sollicitation de ma concentration est telle que je me sens parfois fatigué et contaminé par les difficultés attentionnelles de Sam, même si ces phénomènes me permettent de me mettre davantage à sa place. En outre, cette énergie s exprime également au niveau verbal. Bien qu il ne dispose pas de capacités langagières qui lui permettraient de nous faire davantage partager son

20 19 monde interne, Sam présente une curiosité jamais assouvie. En effet, il se montre très loquace et n hésite pas à me poser une multitude de questions, sur des sujets divers et variés. Le récit qu il peut me faire de son quotidien est assez dense et il est parfois complexe de suivre son fil associatif. Dialoguer avec Sam me demande une attention plus soutenue car il est très difficile de le laisser développer ses idées sans que l émergence de l une ne vienne interrompre le développement de l autre. Par ailleurs, ses questionnements véhiculent une volonté de connaître les limites qui l entourent. Il se demande quels sont les interdits et apparaît comme étant très soucieux de l empreinte qu il va laisser dans l esprit de ses interlocuteurs. Ce désir de plaire semble revêtir une place primordiale chez Sam. Certains éléments revenant régulièrement dans son discours laissent transparaître la recherche d une certaine virilité. Sam évoque souvent son père et ce qu il peut partager avec lui, véhiculant une certaine admiration à son égard. Quelques sujets comme le football, les camions ou encore les échauffourées auxquelles il assiste parfois, reviennent régulièrement dans son discours et semblent attester d une préoccupation intense quant à l ostentation de traits masculins. Par ailleurs, les interrogations autour de son avenir sont accompagnées d une angoisse souvent présente chez les personnes handicapées mentales. Sam exprime son vœu de rencontrer une fille, de vivre dans son propre appartement, tout en rappelant l utopie que ceci constitue. De plus, l angoisse liée à la mort de ses parents vient se doubler d une seconde inquiétude : comment sa vie va-t-elle s organiser une fois qu ils seront décédés? III. Jules, entre séduction, collage et infantilisation Jules, âgé de trente-cinq ans au moment de notre rencontre, est atteint de trisomie 21. Les stigmates qu il présente rendent son handicap immédiatement perceptible et identifiable. Assez corpulent mais plutôt à l aise au niveau moteur contrairement à beaucoup de personnes affectées par sa pathologie, certains traits comme la rondeur de son visage, l épaisseur de sa nuque, ses yeux légèrement étirés et sa façon de marcher en se balançant à cause de sa corpulence ne sont pas sans rappeler certains aspects infantiles. La déficience qui le touche est assez importante. Malgré ses grandes difficultés d élocution et de verbalisation, Jules essaye toujours d aller au bout de ses explications. Les mots de Jules se présentent comme des fragments. Déchiffrer ce qu il tente de me signifier à travers son langage verbal me demande un investissement considérable, une capacité à lui «prêter mon

21 20 appareil psychique» tout en tolérant les frustrations que nous éprouvons mutuellement face à cet écueil et à la fatigue qu il suscite. Cependant, un certain accordage se met progressivement en place. Je le qualifierais même de paradoxal car ce dernier est à l origine d un rapprochement qui semble en discordance avec la situation effective qui ne cesse de me rappeler que j éprouve des difficultés à dialoguer avec lui. Tout d abord, je me suis surpris à fréquemment communiquer avec lui en m appuyant sur des dynamiques non-verbales. Ainsi, nous prenions l habitude de nous renvoyer plusieurs clins d œil, mais également de nous synchroniser gestuellement, et j avais le sentiment que le lien pouvait perdurer uniquement en suivant ce processus. Ce dernier s accentuait au fil du temps, notre proximité physique progressant de jour en jour. J avais parfois le sentiment de dépasser certaines «limites», sans savoir desquelles il s agissait, tout en me sentant dépendant de ce mode malgré le fait d en avoir conscience. Par exemple, je me suis vu entrer dans un jeu étrange avec lui, pouvant laisser une impression d inadaptabilité vis-à-vis de la situation, dans lequel chacun posait ses mains contre celles de l autre et tentait de le faire reculer. Il s est avéré que ce jeu se terminait toujours de la même manière, à savoir que nous restions tous deux au même endroit, immobilisés. Cette situation m a longuement interpellé car je ne parvenais pas à lui donner un sens. J avais parfois le sentiment d infantiliser Jules et d être détourné du chemin que je souhaitais suivre. C est pourquoi j évoquerai la forme de séduction présentée par Jules. Celle-ci apparaît comme directement en lien avec sa situation de «résident stagiaire» en attente d une admission potentielle dans l institution, faisant par ailleurs écho à la mienne. Jules me complimente régulièrement, me qualifiant de «beau» et «fort» à plusieurs reprises. De plus, ce phénomène se retrouve avec quelques éducateurs. Le charme de Jules semble opérer sur l intégralité des professionnels et des résidents. Lors de la réunion hebdomadaire, tous les avis le concernant sont positifs, mais le directeur ne manque pas de souligner l importance de ne pas «se laisser séduire par ce charmeur». En effet, Jules parvient à s exprimer à travers le biais de l humour. Cet aspect se remarque d autant plus que ce procédé est habituellement associé à une certaine maîtrise du langage verbal, que Jules ne possède que de manière relative. Cependant, Jules joue avec les mimiques de son visage, ainsi qu avec sa démarche plutôt maladroite et la complicité qu il met en place dans le dialogue. D autre part, deux éléments contradictoires méritent d être mis en évidence. Son corps est à la fois imposant et rebutant par l étrangeté qu il communique, mais son

22 21 attitude et ses rondeurs réactivent une certaine apparence infantile. Je ne sais pas s il est opportun de parler de fascination, mais son handicap, à travers la différence et les désirs de réparation qu il engendre, exerce sans aucun doute une forme de séduction. Bien que passant essentiellement par le corps, cette séduction semble paradoxalement dépourvue de libidinalité. Elle paraît davantage se situer dans la recherche de gratifications narcissiques, avec une volonté de correspondre absolument à ce qu on attend de lui. Ceci se retrouve d ailleurs chez différents résidents que j ai pu rencontrer sur mon terrain de recherche et je ne peux m empêcher de faire un lien entre leur «anormalité» et cette nécessité d agir en fonction de ce qui attendu, de cette «norme» sous-jacente ou d un surmoi qui n est pas sans rappeler les exigences parentales vis-à-vis de leurs enfants. IV. Quand les adultes redeviennent des enfants En outre, mon incapacité à penser cette libidinalité m a interrogé sur le tabou existant autour de la sexualité des personnes handicapées, et sur l infantilisation présente au sein de l institution et à travers mon lien avec Jules. En effet, les rapprochements entre les résidents de sexe opposé étaient tolérés tant que ne se manifestait pas l expression de l érotisation induite par leur relation. Par exemple, deux résidents avaient pour habitude de s offrir occasionnellement quelques présents, et de s embrasser sur la joue en guise de remerciement. Cette relation était vivement approuvée par les éducateurs. Néanmoins, deux autres résidents étaient quelquefois surpris en train de s embrasser, ou entendus en train d énoncer ouvertement leur désir de «faire l amour» à leur partenaire. Les réactions des professionnels face à ces comportements sont diverses. Certains préfèrent se taire, faire semblant de ne pas voir, tandis que d autres leur disait clairement et sur un ton intransigeant que leur attitude n était pas adaptée au lieu dans lequel il se trouvait, sans pour autant leur expliquer les fondements de cet interdit. Ce type de situation vient révéler quelque chose de l inexplicable, de l injustifiable. La confrontation au handicap mental m a donné l impression d être dépassé par certaines de mes réactions. Malgré le fait que les autres professionnels tenaient parfois un discours similaire et qu une certaine identification soit envisageable, cette difficulté d élaboration envahissait l institution dans sa globalité. Les processus que j aimerais évoquer concernent

23 22 les formes d infantilisation, qui sont parfois rudement critiquées, qui peuvent également faire l objet d un déni considérable mais qui paraissent avant tout complexes à partager ainsi qu à analyser. En effet, des comportements qui sont intégrés dans le fonctionnement normal de l institution demandent davantage d attention lorsqu on s intéresse à leur origine. Il ne s agit pas pour l instant de faire l examen de ces processus mais simplement de les aborder. Par exemple, le tutoiement des résidents semble se justifier par lui-même, alors qu on pourrait se demander ce qui induit cette adresse plus familière, que l on ne se permettrait pas avec des adultes «non-handicapés». Par ailleurs, on peut se perdre dans la complexité liée à leur dénomination. Les handicapés sont souvent qualifiés de «jeunes» dans le discours commun. La science s est également beaucoup intéressée aux «enfants handicapés». Cependant, l emploi récurrent du terme adulte, comme cela pouvait être le cas dans l institution, n avait pas d utilité sinon celle d exposer une évidence. Je complèterai cette liste en lui ajoutant les privations imposées à certains résidents, comme l interdiction de prendre du café et du sucre lors des repas. Si celles-ci sont rationnalisées par un discours mettant en avant l aspect sanitaire des résidents, elles induisent malgré tout une différenciation entre les professionnels et les usagers. Ceci m apparaît comme un paradoxe face à l orientation de l institution, définie autour de l autonomie. Lors d une activité axée sur ces objectifs durant laquelle les résidents se rendaient au marché pour effectuer des achats, certains éléments ont suscité mon incompréhension. Les résidents se voyaient confier par leurs parents une certaine somme d argent ainsi qu une liste de courses (contenant exclusivement des aliments) à effectuer. Lorsque ce n était pas le cas, les éducateurs leur rédigeaient une liste. Je vis une nouvelle contradiction dans ce processus, et un étrange oxymore me vint alors à l esprit : «indépendance contrôlée». Lorsque qu un des résidents achète un magazine people, en saisissant l opportunité constituée par une inattention momentanée de notre part, j ai la vague impression de voir quelqu un qui reprend quelque chose qu on lui a subtilisé et qui vient signifier toute la jouissance engendrée par un double accès : au droit de vision en lui-même ainsi qu au contenu de ce magazine, plutôt orienté sur la vision de photos où les corps érotisés des célébrités sont exposés. Les professionnels se montreront choqués, mais ne lui adresseront pas de reproche, comme si l exaltation provoqué chez lui par cet achat formait un argument incontournable. Une autre observation peut venir s ajouter à cette lignée. En effet, un résident dont la liste de courses était imprécise devait acheter des «fruits» mais aucun

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