Tolérance en transplantation : apport potentiel de la greffe hématopoïétique et de la thérapie cellulaire

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1 MISE AU POINT Progrès en Urologie (2003), 13, Tolérance en transplantation : apport potentiel de la greffe hématopoïétique et de la thérapie cellulaire François KLEINCLAUSS (1, 2), Hugues BITTARD (2), Sylvain PERRUCHE (1), Marcello de CARVALHO-BITTENCOURT (1), Jean-Marc CHALOPIN (3), Patrick HERVÉ (1), Pierre TIBERGHIEN (1), Philippe SAAS (1) (1) Laboratoire de Thérapeutique Immuno-moléculaire, INSERM E-0119/UPRES EA 2284, Etablissement Français du Sang Bourgogne/Franche-Comté, Besançon, France, (2) Service d Urologie, Hôpital Saint-Jacques, CHU de Besançon, France, (3) Service de Néphrologie, INSERM E-0119UPRES EA 2284, Hôpital Saint-Jacques, CHU de Besançon, France RESUME L objectif ultime en transplantation d organe est l obtention d un état de tolérance, c est-à-dire l acceptation à long terme du greffon sans traitement immunosuppresseur. Ainsi, les complications de ces traitements (infections virales, tumeurs...) pourraient être limitées. Les différents mécanismes immunologiques permettant un état de tolérance seront décrits dans cette revue. Parmi ces différentes stratégies expérimentales, la greffe combinée de moelle osseuse (ou cellules hématopoïétiques) et d organe, permise grâce au développement de conditionnements non-myéloablatifs ou allégés, semble l une des voies de recherche les plus intéressantes. Cette approche aboutit à la colonisation du receveur par les cellules du donneur. Cet état est connu sous le terme macro-chimérisme et permet l obtention d un véritable état de tolérance (de type central) vis-à-vis d un organe provenant du donneur de moelle osseuse. Nous avons montré récemment que l injection intraveineuse de cellules apoptotiques conjointement aux cellules médullaires allogéniques favorise la prise du greffon médullaire. Ces cellules apoptotiques permettent, dans un modèle de greffe combinée moelle osseuse/organe solide, d induire une tolérance restreinte aux antigènes du donneur de cellules médullaires sans entraîner d immunisation vis-à-vis d elles-mêmes ou de processus auto-immunes. Nous proposons donc une nouvelle approche de thérapie cellulaire (utilisant les propriétés immuno-modulatrices des cellules apoptotiques) pour favoriser la prise du greffon hématopoïétique. Cette approche peut représenter un intérêt majeur dans la greffe combinée de cellules hématopoïétiques et d organe afin d instaurer un état de macro-chimérisme. Mots clés : Transplantation, tolérance, cellules apoptotiques, cellules hématopoïétiques. TRANSPLANTATION D ORGANE ET TOLERANCE. Immunosuppression ou tolérance La transplantation d organe occupe aujourd hui une place entière dans l arsenal thérapeutique des défaillances organiques terminales [5]. Néanmoins, elle se heurte toujours au phénomène de rejet, entraînant la perte du greffon avec parfois des conséquences gravissimes pour le patient. En effet, l organe ou le tissu greffé est reconnu comme étranger par l organisme receveur. Celui-ci met alors en œuvre un processus complexe, composé de mécanismes et d acteurs multiples qui aboutit à la destruction du greffon. Parmi les acteurs du rejet [25, 38], des cellules du système immunitaire, tels les lymphocytes T CD4 ou CD8 jouent un rôle prédominant et sont donc la cible des différents agents thérapeutiques utilisés pour lutter contre ce rejet [32]. L utilisation d immunosuppresseurs non spécifiques lors de la transplantation d organe a significativement réduit l incidence du rejet aigu. Cependant, les bénéfices de tels traitements en terme de rejet chronique ou de survie à long terme des greffons sont incertains. De plus, la création d un état d immunosuppression excessif permanent, est associé à une toxicité et une morbidité non négligeables, avec une incidence accrue de cancers cutanés, de gammapathies monoclonales, d infections opportunistes et de pathologies cardio-vasculaires [5, 17]. De nouvelles approches d immunomodulation permettant d améliorer la spécificité de l'immunosuppression sont nécessaires pour réduire cette toxicité. La thérapie cellulaire, secteur de recherche associant bioingénierie et sciences médicales, a récemment fait des avancées considérables dans le domaine de la transplantation. Différentes approches de thérapies cellulaires ont été proposées pour restaurer des défaillances organiques et certaines de ces approches sont particulièrement prometteuses pour l induction d une tolérance vis à vis des antigènes du donneur. Manuscrit reçu : février 2003, accepté : septembre 2003 Adresse pour correspondance : Dr. F. Kleinclauss, Service d Urologie, Hôpital Saint- Jacques, 2, place Saint-Jacques, Besançon. Ref : KLEINCLAUSS F., BITTARD H., PERRUCHE S., de CARVALHO-BITTEN- COURT M., CHALOPIN J.M., HERVE P., TIBERGHIEN P., SAAS P., Prog. Urol., 2003, 13,

2 Un des objectifs majeurs de la recherche en transplantation est donc l induction d un état de tolérance, c est-à-dire un état d acceptation à long terme du greffon par le système immunitaire du receveur. Ainsi, les fonctions anti-infectieuses, anti-virales (et éventuellement anti-tumorales dans le cas de la greffe de moelle osseuse) des lymphocytes T seraient conservées, limitant les effets secondaires observés lors d une immunosuppression plus globale [54]. F. Kleinclauss et coll., Progrès en Urologie (2003), 13, Mécanismes de tolérance Figure 1. Mécanismes d induction de tolérance en transplantation. Les différents mécanismes de tolérance centrale (rouge) ou périphérique (bleu) sont représentés sur cette figure. Les lymphocytes T (LT) allo-réactifs impliqués dans le rejet de greffe correspondent principalement à des LT Th1 (producteur de cytokines inflammatoires IFN-α, TNF-α ) et des LT CD8 + cytotoxiques (CTL). Ces lymphocytes T allo-réactifs peuvent être rendu inactif par délétion centrale (lors de la sélection thymique) ou périphérique (effet Véto ou par mort induite par activation), par anergie et par l expansion concomitante de lymphocytes T régulateurs produisant de l IL-10 (Lymphocytes Tr1) et/ou TGFβ (Lymphocytes Th3), ou suppresseurs CD4+CD25+ [43]. Les LT allo-réactifs peuvent aussi ne pas voir les allo-antigènes (Ignorance). L interaction lymphocyte T alloréactif/allo-antigène peut aussi conduire à une production inappropriée de cytokines Tr1, Th3 ou Th2 (déviation immune). Ce dernier mécanisme n est pas forcément associé à une tolérance du greffon [25]. Les mécanismes aboutissant à la mort de la cellule allo-réactive (délétion, mort induite par activation) paraissent plus robuste (car irréversibles) que les autres mécanismes de tolérance (Figure réalisée d après la référence [50]). Plusieurs mécanismes interviennent et sont indispensables pour établir un état de tolérance vis à vis du soi et prévenir l auto-immunité. Ils sont classés en 2 grands groupes, selon qu ils aient lieu au niveau du thymus (tolérance centrale) ou dans les organes lymphoïdes secondaires (tolérance périphérique) (Figure 1). Les lymphocytes T se développent dans le thymus, où ils subissent une sélection positive selon la possibilité d interactions entre leur récepteur T à l antigène (TCR) et les molécules du complexe majeur d histocompatibilité (CMH). Certains lymphocytes T subissent ensuite une sélection négative, c est-à-dire que les cellules présentant une trop forte affinité pour les antigènes du soi (comme les lymphocytes T auto-réactifs) sont éliminées. Ce processus est responsable de la tolérance centrale. Différents mécanismes d induction de tolérance périphérique ont été proposés, comme l anergie, la mort induite par activation (AICD), l induction de population(s) lymphocytaire(s) T régulatrice(s) ou suppressive(s), la déviation immune vers un profil de sécrétion de cytokines immuno-régulatrices [43, 50, 71] (Figure 1). Ces mécanismes de tolérance périphérique assureraient une sécurité supplémentaire vis à vis des lymphocytes T auto-réactifs ayant échappé à la sélection centrale. Il est possible de distinguer différents niveaux de robustesse dans les mécanismes de tolérance : ceux aboutissant à la mort cellulaire (délétion) des cellules d'intérêt (auto- voire allo-réactives dans le cas de greffe allogénique) et les autres comme l'anergie, l'induction de populations régulatrices ou la déviation immune qui peuvent être réversibles. Il est, par exemple, bien connu que l'état d'anergie peut être levé par l apport d'interleukine-2 (IL-2). Différentes stratégies pré-cliniques, mimant ces mécanismes de tolérance, ont été élaborées en transplantation. C est le cas notamment de l injection intra-thymique de cellules, de fragments cellulaires, voire de peptides naturels ou synthétiques du CMH du donneur chez le receveur. L apprêtement et la présentation d antigènes donneur aux lymphocytes T immatures au sein du thymus sont responsables de la délétion clonale de ces lymphocytes alloréactifs et aboutissent à la tolérance vis à vis de ce nouvel antigène. La tolérance acquise, dans ce cas, fait donc intervenir les mécanismes de délétion clonale et d anergie des lymphocytes T [12]. D autres procédés expérimentaux, comme le blocage du deuxième signal de costimulation par des anticorps monoclonaux (anti-cd40, anti-cd80 et anti-cd86) ou des protéines de fusion (CTLA 4-Ig), peuvent induire une tolérance vis-à-60vis d un greffon allogénique, plus particulièrement dans les modèles expérimentaux de transplantation effectués chez les rongeurs (souris, ) [40]. Le mécanisme mis en jeu serait alors l apparition d un état d anergie, c est-à-dire un état de non-réponse spécifique des lymphocytes T du receveur vis à vis de la stimulation antigénique allogénique. Cependant, cet état d anergie ne semble pas être suffisant pour induire une tolérance définitive notamment dans les expériences de transplantation réalisées chez les primates [47]. L utilisation de cellules régulatrices comme les cellules dendritiques immatures ou les lymphocytes T régulateurs produisant de l'interleukine-10 (IL-10) peut aboutir également à un état de tolérance [18]. Malheureusement, ces tentatives d induction de tolérance qui donnent des résultats intéressants dans les modèles expérimentaux de rongeurs, sont souvent très décevantes chez les gros animaux et chez l homme [52]. En revanche, les approches d'induction de tolérance en transplantation d'organe associant la greffe de cellules hématopoïétiques suscitent un réel espoir [52]. Tolérance et cellules régulatrices Certaines cellules régulatrices, comme les lymphocytes T régulateurs ou suppresseurs ont été mis en cause dans l induction et le maintien de la tolérance au soi. Plus récemment, ces mêmes cellules ont été impliquées dans l obtention de la tolérance en transplantation d organe. Différents modèles expérimentaux ont montrés que ces mécanismes de régulation jouent un rôle important pour l'induction de tolérance aux antigènes du soi [29, 60, 65] et aux alloantigènes [31, 55]. La présence de lymphocytes T CD4+ régulateurs/suppresseurs chez les animaux tolérants après allogreffe a été abondamment décrite [26, 27, 73]. Différentes populations de lymphocytes T suppresseurs/régulateurs ont été identifiés. Les lymphocytes T CD4+CD25+ ont d'abord été identifié comme des cellules suppressives, puis comme des effec- 1407

3 teurs importants pour le contrôle de l'auto-immunité [65, 67] et le maintien de la tolérance en allogreffe [14, 34, 69]. Ces cellules régulatrices professionnelles inhibent l'activation, la prolifération et la réponse effectrices des lymphocytes T cytotoxiques et auxiliaires, auto- ou allo-réactifs en périphérie [55, 68]. Le rôle de ces cellules régulatrices est actuellement très étudié, ce qui devrait permettre de mieux comprendre la place de ces cellules dans la tolérance aux allo-antigènes, ainsi que les mécanismes à la base de leur expansion in vivo. GREFFE DE CELLULES HEMATOPOIETIQUES ET TOLERANCE L une des stratégies d induction de tolérance centrale utilise la greffe de cellules hématopoïétiques sous forme de greffon médullaire, conjointement à la transplantation d un greffon solide. En effet, historiquement, il a été rapporté une survie prolongée de greffons solides (reins) chez des patients ayant bénéficié d une greffe de moelle osseuse pour une pathologie hématologique intercurrente [9, 33, 58, 59]. BILLINGHAM a montré dès 1953 que l injection de cellules allogéniques pouvait, dans certaines conditions, aboutir à une induction de tolérance vis à vis d un greffon cutané de même phénotype que les cellules injectées [2, 6]. La base immunologique proposée de la tolérance acquise par l injection de cellules de moelle osseuse est la création d un état de macro-chimérisme hématopoïétique au sein du receveur. Chimérisme complet, chimérisme mixte, macro- ou micro-chimérisme Le chimérisme est défini par la présence, dans le sang périphérique ou dans les organes lymphoïdes du receveur, de cellules hématopoïétiques du donneur. On distingue différents types de chimérisme selon le niveau de détection des cellules du donneur (macro- ou micro-chimérisme) et la présence de cellules résiduelles du receveur (chimérisme mixte ou complet). Dans le cas d une reconstitution hématologique complète à partir de la moelle osseuse du donneur, après irradiation létale (appelé conditionnement myéloablatif) du receveur, le chimérisme est souvent complet, c est à dire que toutes les cellules hématopoïétiques sont d origine donneur. Ceci est observé chez l homme, dans le cadre de l'allogreffe de moelle osseuse à conditionnement myéloablatif. A l opposé, la co-existence de cellules hématopoïétiques du donneur ainsi que celles du receveur est appelée chimérisme mixte. Il faut alors distinguer le macro- et le micro-chimérisme (détecté uniquement par technique de biologie moléculaire, avec un sensibilité d une cellule donneur pour 10 5 cellules du receveur). Ce micro-chimérisme peut être retrouvé dans la greffe d organe lors du passage des leucocytes du greffon chez le receveur (leucocytes passagers). Les conséquences immunologiques du micro-chimérisme sont encore mal connues et restent sujet à débat [1]. L obtention d un état de macro-chimérisme mixte ne nécessite qu un conditionnement atténué, non myéloablatif (pour revue 66). Ce conditionnement, moins toxique que celui nécessaire à l obtention d un chimérisme complet (conditionnement myéloablatif), pourrait être ainsi utilisé en transplantation d organe solide, puisqu il repose sur des médicaments immunosuppresseurs déjà utilisés en greffe d organe notamment à la phase d induction de l immunosuppression [62]. Greffe combiné moelle osseuse et organe solide La stratégie d induction de tolérance utilisant la greffe conjointe de cellules hématopoïétiques a montré son intérêt dans différents modèles expérimentaux, en particulier chez les rongeurs. Néanmoins, l extrême toxicité du conditionnement myéloablatif et le risque de développement d une maladie du greffon contre l hôte rendent cette stratégie difficilement applicable chez l homme. Cependant, de nouvelles approches comme l injection de hautes doses de cellules hématopoïétiques (rendue possible par la collecte de cellules souches hématopoïétiques dans le sang après mobilisation par des facteurs de croissance) et les allogreffes à conditionnement non myéloablatif diminuant la morbidité de cette technique, ont relancé l intérêt pour cette stratégie d induction de tolérance [19, 52, 62]. Différents essais cliniques utilisant l injection de CH sous la forme de cellules médullaires totales ou de cellules souches hématopoïétiques purifiées (CD34+) ont montré une augmentation de la survie de greffons rénaux à long terme et une diminution de l incidence des rejets chroniques [13]. De même, la greffe à conditionnement non myéloablatif de cellules hématopoïétiques a été proposé pour faciliter la prise d organe solide sans immunosuppression au long cours [62]. L injection pendant ou après la transplantation d un rein de cellules de moelle osseuse ou de cellules souches CD34+ a été décrite [13, 16, 24] Cependant l injection doit être répétée et avoir lieu préférentiellement avant la greffe pour avoir un effet significatif sur l acceptation du greffon. Ces restrictions limitent l intérêt d une telle approche et la réserve à la greffe issue de donneur vivant. Cependant, il semble que la survenue d infections, principalement virales, soit augmentée [13, 24] posant la question d une réelle tolérance ou d une immunosuppression plus globale [49] pouvant être reliée à un maladie du greffon contre l'hôte sub-clinique. APOPTOSE ET TOLERANCE (POUR REVUE 53) Les cellules apoptotiques sont ignorées par les effecteurs du système immunitaire L apoptose est un mécanisme physiologique de mort cellulaire permettant l élimination de cellules en excès ou devenues indésirables sans causer de phénomène inflammatoire [57]. L absence d inflammation associée à l'apoptose est attribuée au fait que certaines cellules (essentiellement macrophages et cellules dendritiques) phagocytent extrêmement rapidement les cellules et corps apoptotiques, empêchant ainsi la libération de protéases et autres médiateurs inflammatoires [57, 64]. Selon Polly MATZINGER, la mort par apoptose pourrait être qualifiée de non dangereuse et devrait donc être ignorée par les effecteurs - au sens large, lymphocytes T CD4+ ou CD8+, cellules NK et anticorps - du système immunitaire. A l'opposé, la mort accidentelle nécrotique résulte d'une rupture de la membrane cellulaire et libère des composés toxiques dangereux pour l'organisme [41, 42]. Ainsi, selon la théorie du Danger [41, 42], on peut donc opposer la mort accidentelle (nécrose) de la mort physiologique (apoptose). Les cellules apoptotiques ont des propriétés immunosuppressives Les cellules apoptotiques, générées après irradiation γ, ont un effet immunosuppresseur in vitro par l intermédiaire des cellules phagocytaires qui produisent de l IL-10 [72]. Ces mêmes cellules apoptotiques induiraient in vivo une déviation de la réponse immune vers un profil cytokinique immunomodulateur et un mécanisme de tolérance périphérique [23]. Les cellules apoptotiques favoriseraient aussi l'installation d'un état de tolérance ou d'environnement immunosuppresseur de manière indirecte. En effet, les cellules phagocytaires comme les macropha- 1408

4 ges peuvent libérer ou exprimer des molécules immunosuppressives (IL-10, TGF-β, PGE-2, FasL) lors de la clairance des cellules apoptotiques [8, 20, 72]. Ainsi, un environnement immunosuppresseur est créé de manière à empêcher, lors de la mort physiologique de cellules devenues indésirables (renouvellement tissulaire, développement embryonnaire, fin de réponse immune, etc ), le déclenchement d'une réponse immune vis à vis de ces propres antigènes. Il a été montré récemment que l instillation de cellules apoptotiques au niveau pulmonaire pouvait être responsable de la résolution de l inflammation [35]. Les cellules apoptotiques sont immunogènes Un excès de cellules apoptotiques peut dans certaines conditions permettre le déclenchement d une réponse immune. La mort par apoptose permettrait de concentrer à la surface des cellules mourantes et des corps apoptotiques, les structures auto-antigéniques impliquées dans les maladies auto-immunes systémiques [10]. Les antigènes de cellules apoptotiques, qu ils soient d origine virale, tumorale [4, 7, 21] ou bactérienne [76], peuvent être présentés via les cellules phagocytaires aux cellules effectrices du système immunitaire et induire une réponse immune T efficace, responsable du rejet tumoral [7] ou d une protection contre un nouveau challenge tumoral [21]. Les cellules phagocytaires impliquées dans ce cas seraient plus particulièrement les cellules dendritiques. Principaux facteurs pouvant expliquer le rôle ambivalent des cellules apoptotiques dans la réponse immunitaire Différents facteurs peuvent moduler la réponse immune aux cellules apoptotiques. Ces facteurs sont les suivants : la nature des cellules phagocytaires (la présence de macrophages, l'état de maturation des cellules dendritiques, ), la localisation et l'environnement des cellules apoptotiques et peut être aussi le type de mort cellulaire (Figure 2). La nature des cellules phagocytaires La nature des cellules phagocytaires responsables de l élimination des cellules apoptotiques pourrait influencer le déclenchement ou l avortement d une réponse immune efficace. En effet, la phagocytose par les macrophages serait plutôt tolérogène, alors que celle effectuée par les cellules dendritiques serait plutôt immunogène [51, 53, 56]. Les macrophages ayant ingéré des cellules apoptotiques peuvent aussi produire des facteurs solubles immunosuppresseurs comme le TGF-β, la PGE2 et le PAF [20]. La localisation et l'environnement des cellules apoptotiques L environnement cytokinique (notamment la balance entre l IFN-α, l IFN-γ, l IL-1-β d'une part et l IL-10 et le TGF-β d'autre part) dans lequel se trouvent les cellules apoptotiques influence le devenir de la réponse immune [22, 51]. Cet environnement peut varier selon les sites anatomiques, notamment les sites de privilège immun, comme la chambre antérieure de l œil [23, 28]. Ainsi, le site d injection des cellules apoptotiques (puisqu il permet de moduler l environnement cellulaire et cytokinique) peut contribuer ou noau déclenchement d une réponse immune contre les antigènes des cellules apoptotiques. La relation entre les cellules apoptotiques et les effecteurs du système immunitaire est donc complexe et différents paramètres doivent être pris en compte. Figure 2. Facteurs influençant la réponse immune dirigée contre les cellules apoptotiques. Plusieurs facteurs peuvent influencer la réponse immune vis à vis des cellules apoptotiques. Les facteurs impliqués dans l activation d une réponse immune sont listés dans la partie gauche de la figure et ceux impliqués dans la régulation négative dans la partie droite. Le signal apoptotiques initial peut aussi influencer l immunogénicité des cellules mourantes. Ainsi l apoptose p53 dépendante favoriserait une phagocytose plus rapide des cellules apoptotiques [75]. Abréviations: Réc: récepteur; C1q: Fraction C1q du complément C. Cellule (Figure réalisée d après la référence [36]). L INJECTION DE CELLULES APOPTOTIQUES FACILITE LA PRISE DE GREFFE Les cellules apoptotiques favorisent la prise de greffe de moelle osseuse allogénique Nous avons récemment rapporté que l'injection intra-veineuse de leucocytes apoptotiques simultanément à un greffon médullaire allogénique favorise la prise de ce greffon [15]. Ceci est observé dans différentes combinaisons donneur/receveur de souches murines, permettant par la suite l'utilisation de souris génétiquement déficientes dans différents fonds génétiques pour l étude les mécanismes impliqués dans cet effet (Figure 3). La nécessité du stade apoptotique de ces cellules pour observer un effet favorable sur la prise de greffe a été montrée en utilisant différents inducteurs d'apoptose (irradiation gamma ou UV, stimulation via Fas). L'effet bénéfique sur la prise de greffe est indépendant de l'origine des leucocytes apoptotiques car même observé avec des cellules humaines (xénogénique dans notre modèle) (Figure 3) [15]. Depuis, il a été montré que l'instillation pulmonaire de cellules apoptotiques humaines chez la souris permettait de contrôler l'inflammation induite par le lipopolysaccharide (LPS) [35]. Ces résultats renforcent donc notre observation. Cette approche utilisant les propriétés des cellules apoptotiques pour favoriser la prise de greffe de cellu- 1409

5 souris chimériques souris chimériques Figure 3. Les cellules apoptotiques, quelle que soit leur origine, favorisent la prise de greffe d un greffon médullaire allogénique, indépendamment de la combinaison donneur/receveur. A. Des souris receveuses de différentes souches (partie droite du graphique) sont irradiées de manière sub-létale (6 Gy sauf pour la souche C57BL/6 : 7 Gy) puis greffées avec 3x10 5 ou 10 6 cellules de moelle osseuse (MO) provenant de souris donneuses de différentes souches (partie gauche du graphique). A ce greffon médullaire, sont ajoutées (barre blanche) ou non (barre grise) des cellules du donneur rendues apoptotiques par irradiation gamma à 40 Gy. La prise de greffe est évaluée par cytométrie de flux 45 à 50 jours après la greffe, comme décrit dans la référence [15] * P<0.05 B. Des souris BALB/c sont irradiées de manière sub-létale (6 Gy) et greffées avec 10 6 cellules médullaires provenant de souris donneuses (FVB), en présence (barre blanche) ou absence (barres grises) de cellules apoptotiques (5*10 6 cellules) de différentes origines, allogéniques (FVB donneur, C57Bl/6 tierce-partie), syngéniques (BALB/c) et même xénogéniques (cellules mononucléées humaines). La prise de greffe est évaluée comme précédemment. *P<0,05. Résultats groupés de 6 expériences indépendantes (chaque groupe expérimental est composé de 10 souris). Le pourcentage de souris chimériques est défini arbitrairement comme le pourcentage de souris présentant plus de 15% de cellules du donneur en comparaison du nombre total de souris greffées. les hématopoïétiques (CH) pourrait avoir un intérêt majeur dans la greffe hématopoïétique allogénique non-myéloablative. Ce type de greffe proposée à des patients âgés ou fragiles, permet une réduction considérable du conditionnement pré-greffe et limite ainsi la morbidité liée à celui-ci. Cette technique est marquée cependant par un taux de rejet important des cellules hématopoïétiques du donneur et peut être aussi par la survenue fréquente de GvH chronique (environ 50% des patients) [44]. L utilisation des cellules apoptotiques devraient favoriser la prise de greffe des cellules hématopoïétiques du donneur et permettre l'établissement d'un macro-chimérisme mixte, qui constitue la première étape de la greffe à conditionnement allégé [45]. Ensuite, suivant l'indication (hémopathies malignes ou certaines tumeurs solides), il est possible d'injecter des lymphocytes T viables du donneur qui conduiront à un chimérisme donneur complet et à un effet anti-tumoral [46, 54]. L'étape du chimérisme mixte peut être suffisant pour corriger un déficit enzymatique ou pour induire une tolérance en transplantation d'organe [45]. Validation pré-clinique de l'utilisation des cellules apoptotiques Avant toute utilisation clinique, plusieurs problèmes sont à résoudre, dont la source de cellules apoptotiques ou le développement potentiel de maladies auto-immunes après une élimination insuffisante des cellules apoptotiques. En effet, l'injection de cellules apoptotiques allogéniques ou xénogéniques, à des concentrations cellulaires identiques à celles que nous utilisons, peut induire la génération d'anticorps dirigés contre les molécules du CMH des cellules apoptotiques [51, 61]. L immunisation envers les cellules apoptotiques ou envers les cellules médullaires co-administrées a été testée après l injection de leucocytes apoptotiques. Les cellules apoptotiques n entraînent pas significativement de production d anticorps dirigés contre elles-mêmes, ni d auto-anticorps [48]. De plus, l injection de ces cellules apoptotiques n entraîne pas de rejet hyper-aigu d un greffon cutané de même phénotype, confirmant ainsi l absence d immunisation vis à vis des cellules apoptotiques. Ceci a une conséquence directe sur le choix de l'origine des cellules apoptotiques : les cellules du donneur pourront être utilisées. Ce choix est aujourd'hui d'autant plus intéressant après les problèmes de transmissions d'agents infectieux rencontrés avec les produits sanguins. De plus lors du rejet de moelle osseuse (MO), l injection de cellules apoptotiques semble prévenir la production d anticorps cytotoxiques dirigés contre les antigènes de la moelle osseuse (PERRUCHE S., KLEINCLAUSS F., SAAS P., manuscrit en préparation). L injection de cellules apoptotiques pourrait donc être proposée en cas de risque d allo-immunisation (disparité ABO majeur) et chez les patients présentant des anticorps circulant pré-existants [3]. Le défaut de clairance des cellules apoptotiques est impliqué dans le développement de pathologies auto-immunes systémiques associé aux déficits congénitaux en fraction C1q du complément ou en DNase I [37]. Nous avons donc étudié l'apparition d'auto-ac après 1410

6 Figure 4. L injection de splénocytes apoptotiques conjointement à la moelle osseuse induit une tolérance vis à vis des allo-antigènes du donneur. A. Les souris BALB/c sont irradiées de manière sub-létale à 6 Gray à J-1, puis greffées avec un greffon médullaire allogénique (FVB, 10 6 cellules) conjointement à des cellules apoptotiques (5*10 6 ). A J45-J50 après la greffe, la présence de cellules du donneur (macro-chimérisme) est évaluée par cytométrie de flux. Cette analyse permet de distinguer les souris chimériques (présence de plus de 15% de cellules du donneur) des souris non chimériques (présence exclusive de cellules du receveur). Après J50, quatre groupes de souris sont greffés avec un greffon cutané FVB (de phénotype du donneur). La prise de greffe de moelle osseuse induit une tolérance vis à vis des allo-antigènes du donneur de moelle osseuse. En effet, les souris receveuses (BALB/c) chimériques présentent une tolérance à long terme des greffons cutanés, alors que les souris non chimériques rejettent leur greffon comme les souris naïves (* p<0,001). Les souris hyper-immunisées permettent d évaluer le rejet hyper-aigu. B. Un groupe de souris receveuses (BALB/c) reçoit après irradiation modérée (2 Gy), un greffon de cellules médullaires (10 6 cellules) et des cellules apoptotiques (5*10 6 cellules) provenant de souris allogéniques (FVB). Des groupes de souris ne recevant que le greffon de moelle osseuse ou que les cellules apoptotiques sont utilisées comme contrôle. Le même jour que la greffe hématopoïétique, toutes les souris reçoivent un greffon cutané issu de souris donneuses de moelle osseuse (FVB). L injection de moelle osseuse ou de cellules apoptotiques seules, après conditionnement allégé, ne favorise pas la prise de greffe. Par contre, l injection conjointement aux cellules de moelle osseuse, de cellules apoptotiques permet avec un conditionnement minimal (conditionnement non-myéloablatif, irradiation 2 Gy) d augmenter de façon significative la survie des greffons allogéniques (p=0,017), mais ne permet pas d obtenir une tolérance vis à vis de ces greffons. Cet effet des cellules apoptotiques est indépendant de leur origine, les cellules apoptotiques donneur, receveur et tierce-partie prolongeant de la même façon la survie des greffons. Les effectifs de souris greffées sont précisés entre parenthèses. Les greffons cutanés sont inspectés quotidiennement à partir du huitième jour après la greffe. Un greffon est considéré comme rejeté lorsque 100% de la surface de celui ci est nécrosée. administration intraveineuse unique de cellules apoptotiques simultanément au greffon médullaire. Nous n'avons pas observé d'augmentation significative des taux d'auto-ac chez les souris testés ayant reçu des cellules apoptotiques de différentes origines, ni de survenue de glomérulonéphrites ou de thromboses (stigmate d auto-immunité) chez ces mêmes souris [48]. D'autres publications ont déjà rapportées l'absence d'immunisation en réponse aux cellules apoptotiques [64]. Nous confirmons donc que les cellules apoptotiques semblent nettement moins immunogéniques que les mêmes cellules viables [51, 63]. 1411

7 Les résultats décrits ci-dessus ont permis d'élaborer une étude clinique pilote où 2x10 8 cellules mononucléées du donneur obtenues après cytaphérèse et rendues apoptotiques par irradiation gamma sont administrées simultanément au greffon allogénique de cellules hématopoïétiques chez des receveurs après conditionnement non myéloablatif (accord du CPPRB de Besançon - financement PHRC national Pr Jean-Yves CAHN, Service d'hématologie Clinique du C.H.U. de Besançon, investigateur principal). Le conditionnement est calqué sur celui de Seattle, pour lequel seulement 14% de patients en chimère donneur étaient observés à J28 [44]. L'injection des cellules apoptotiques du donneur peut-elle aussi s'appliquer à la transplantation d'organe? (pour revue 36) Comme nous le citons précédemment, plusieurs études cliniques ont rapportés que l'allogreffe de moelle osseuse induisait une tolérance envers un organe solide provenant du même donneur [9, 33, 58, 62]. Cette tolérance aux Ags du donneur est obtenue après l'instauration d'un macro-chimérisme donneur complet, mais pouvait être aussi obtenue après conditionnement non myéloablatif et un macrochémérisme mixte transitaire [19, 62]. Ainsi, différentes stratégies d induction de tolérance utilisant une greffe de cellules hématopoïétiques ont été testées pour favoriser la prise d'un greffon solide [16]. La plupart semble être associée à un taux élevé d infections opportunistes, principalement d'origine virale [13, 24, 30, 49]. Devant ces résultats, la question d une réelle tolérance ou d une immunosuppression généralisée s'est donc posée. Les capacités immunologiques des animaux rendus tolérants par l injection de cellules médullaires et de cellules apoptotiques ont donc été évaluées à distance de l'allogreffe de cellules hématopoïétiques. Les souris chimériques (c'est-à-dire pour lesquelles on observe une prise de greffe de MO) sont tolérantes vis à vis d un greffon cutané de même phénotype que les cellules médullaires (Figure 4), mais gardent la capacité immunologique de rejeter un greffon de phénotype différent. L'injection de cellules apoptotiques induit donc bien un état de tolérance et non une immunosuppression globale. Nous avons montré que la tolérance est restreinte aux allo-antigènes des cellules médullaires et non ceux des cellules apoptotiques. Nous avons ensuite utilisé l'injection intraveineuse de cellules apoptotiques simultanément au greffon médullaire et cutané pour favoriser la prise de greffe d un organe solide. L association de cellules médullaires et de cellules apoptotiques prolonge la durée de prise d un greffon cutané dans un modèle expérimental utilisant un conditionnement non-myéloablatif (irradiation 2 Gy), alors que les cellules apoptotiques seules ou médullaires seules ne protègent pas ce greffon contre le rejet (Figure 4). Ceci suggère que l'injection de cellules apoptotiques simultanément à un greffon médullaire est une approche intéressante et réaliste de thérapie cellulaire pour favoriser un état de tolérance en transplantation [36]. CONCLUSION En conclusion, nous proposons une nouvelle approche de thérapie cellulaire permettant d induire une tolérance en transplantation. Cette stratégie, utilisant les propriétés immuno-modulatrices des cellules apoptotiques, favorise de façon significative la prise de greffe dans un modèle expérimental de greffe de cellules hématopoïétiques. Les résultats laissent à penser qu il est aussi possible d adapter cette technique à la greffe d organe. La toxicité de cette approche, en particulier l apparition de stigmates d auto-immunité et l'immunisation dirigée contre les cellules apoptotiques, reste faible. Nous proposons donc que les cellules apoptotiques puissent ainsi devenir un produit de thérapie cellulaire parfaitement bien défini, substituant les produits sanguins actuellement utilisés en pratique transfusionnelle pour prolonger la survie des greffons. REFERENCES 1. ANDERSON C.C., MATZINGER P. : Immunity or tolerance : opposite outcomes of microchimerism from skin grafts. Nature Med ; 7 : ANDERSON D., BILLINGHAM R.E., LAMPKIN G.H., MEDAWAR P.B. : The use of skin grafting to distinguish between monozygotic and dizygotic twins in cattle. Heredity, 1951 ; 5 : BARGE A.J., JOHNSON G., WITHERSPOON R., TOROK-STORB B. : Antibody-mediated marrow failure after allogeneic bone marrow transplantation. 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FK a bénéficié d'une bourse de recherche de l Association Française d'urologie/laboratoire Pierre Fabre. Actuellement, il est financé par le C.H.U de Besançon, l Université de Franche-Comté et l INSERM (poste de CCA-INSERM 2003). Remerciements : Dominique Paris pour son aide et son expérience dans la manipulation des animaux. SUMMARY Tolerance in transplantation: potential contribution of haematopoietic transplantation and cell therapy. The ultimate objective of organ transplantation is to obtain a state of tolerance, i.e. long-term acceptance of the graft without immunosuppressive therapy in order to limit the complications of these treatments (viral infections, tumours, etc.). The various immunological mechanisms allowing a state of tolerance will be described in this review. Among these various experimental strategies, combined bone marrow (or haematopoietic stem cell) transplantation and organ transplantation, made possible by the development of nonmyeloablative or less intensive conditioning, appears to be one of the most promising lines of research. This approach leads to colonization of the recipient by donor cells. This state is described as macro-chimerism and achieves a real state of central tolerance in relation to an organ derived from the bone marrow donor. We have shown recently that intravenous injection of apoptotic cells in combination with allogeneic bone marrow cells increases the success rate of bone marrow transplantation. In a model of combined bone marrow/solid organ transplantation, these apoptotic cells induce tolerance limited to the donor s bone marrow cell antigens without inducing auto-immunization. We therefore propose a new approach to cell-based therapy (using the immunomodulating properties of apoptotic cells) to promote the success of haematopoietic stem cell transplantation. This approach can be particularly useful in combined haematopoietic stem cell and organ transplantation in order to induce a state of macro-chimerism. Key Words : Transplantation, Tolerance, Apoptotic cells, Haematopoietic stem cells 1414

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