François-Xavier Verschave DOSSIERS NOIRS(16) L envers de la dette. Agir ici. Survie. Criminalité politique et économique au Congo-Brazza et en Angola

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1 DOSSIERS NOIRS(16) Agir ici Survie François-Xavier Verschave L envers de la dette Criminalité politique et économique au Congo-Brazza et en Angola

2 Les «Dossiers noirs» sont issus d une collaboration entre Agir ici et Survie, qui mènent régulièrement, avec une vingtaine d associations françaises, des campagnes conjointes pour «ramener à la raison démocratique» la politique africaine de la France. Afin d en refonder la crédibilité, Agir ici et Survie ont émis une série de propositions régulièrement réactualisées. Agir ici est un réseau de citoyens spécialisé dans l intervention auprès des décideurs politiques et économiques des pays du Nord en faveur de relations Nord/Sud plus justes. Agir ici mène des campagnes d opinion liées à l actualité en collaboration avec d autres associations françaises, européennes et internationales. 104, rue Oberkampf, Paris. Tél. (0) Fax (0) Courriel Survie est une association de citoyens qui intervient depuis 1983 auprès des responsables politiques français pour renforcer et rendre plus efficace la lutte contre l extrême misère dans le monde. Survie milite pour une rénovation du dispositif de coopération, un assainissement des relations franco-africaines et une opposition ferme à la banalisation des crimes contre l humanité. 57, av. du Maine, Paris. Tél. (0) Fax (0) Courriel

3 Les «Dossiers noirs» d Agir ici & Survie Bolloré : monopoles, services compris, «Dossier noir 15», L Harmattan, Le Silence de la forêt. Réseaux, mafias et filière bois au Cameroun, «Dossier noir 14», L Harmattan, Projet pétrolier Tchad-Cameroun. Dés pipés sur le pipe-line, «Dossier noir 13», L Harmattan, La Sécurité au sommet, l insécurité à la base «Dossier noir 12», L Harmattan, La Traite & l esclavage négriers, Godwin Tété, «Dossier noir 11», L Harmattan, France-Sénégal. Une vitrine craquelée, «Dossier noir 10», L Harmattan, France-Zaïre-Congo, Échec aux mercenaires, «Dossier noir 9», L Harmattan, Tchad, Niger. Escroqueries à la démocratie, «Dossier noir 8», L Harmattan, France-Cameroun. Croisement dangereux! «Dossier noir 7», L Harmattan, Jacques Chirac & la Françafrique. Retour à la case Foccart? «Dossier noir 6», L Harmattan, Rwanda : la France choisit le camp du génocide ; Les liaisons mafieuses de la Françafrique ; France, Tchad, Soudan, à tous les clans ; Présence militaire française en Afrique : dérives ; Les candidats et l Afrique : le dire et le faire, «Dossiers noir 1 à 5», L Harmattan, Agone, 2001 BP 2326, F Marseille cedex 02 ISBN Coédition Comeau & Nadeau Éditeurs c.p. 129, succ. de Lorimier Montréal, Québec H2H 1V0 ISBN

4 François-Xavier Verschave L envers de la dette Criminalité politique et économique au Congo-Brazza et en Angola

5 On trouvera en annexe une chronologie du Congo-Brazzaville (p. 198), les notices biographiques des protagonistes (p. 200) et la liste des principaux sigles utilisés dans ce livre (p. 203). Les notes en chiffres arabes, reportées en fin d ouvrage (p. 205), donnent les références des textes et propos cités ; elles sont numérotées par chapitre.

6 Introduction Il ne manque pas d ouvrages sur le pétrole, sur la dette, sur les trafics d armes, sur les guerres au Congo-Brazzaville et en Angola, avec leurs cortèges d horreurs et de destructions. Il manquait de tisser ensemble ces divers éléments. C est l objet de ce «Dossier noir». Le brassage continu de l or noir et de «l argent noir I», du pétrole offshore (au large) et des capitaux offshore (dans les paradis fiscaux), des spéculations inavouables sur le pétrole, la dette et les fournitures de guerre dessine alors un paysage où criminalités économique et politique entrent en synergie. Il devient évident qu un certain nombre d acteurs, les plus conscients, participent à un «groupe criminel organisé», au sens où le définit la future Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée, dite Convention de Palerme. Ils n ont pas conscience, en revanche, que peut leur être collée cette étiquette, car ils évoluent depuis trop longtemps dans les espaces sans loi, les no man s land déshumanisants d une mondialisation dérégulée, avec la quasi-assurance de l impunité. Ce dossier voudrait aider à une prise de conscience, de la part notamment des victimes et des ingénieurs de ces machines à piller, à ruiner, à broyer. Les victimes découvriront que ces méca- I. L argent sale franco-africain, selon le titre du livre de Pierre Péan, L Argent noir, Fayard, 1988.

7 6 Introduction niques ne sont pas si lointaines que ça, incompréhensibles, anonymes, insaisissables : les flux mortifères impliquent des personnes et des sociétés précises, l argent passe inévitablement par des comptes archivés, dans des banques honorables. La dette apparaît comme une double peine, s ajoutant à tous les malheurs et préjudices qu infligent à la population la razzia, l extorsion, l exploitation inique de ses matières premières. Décrire les articulations de ces dispositifs ne permet pas seulement d illustrer leur caractère moralement insoutenable : cela multiplie les motifs d incrimination. Manifestement, la quasi-totalité des contrats sous-jacents sont illégitimes, illégaux, peuvent être frappés de nullité et donner lieu à réparations. Les victimes peuvent demander beaucoup mieux que l effacement charitable de leurs dettes : elles peuvent exiger d être rétablies dans leurs droits I. Une bataille juridique qui est aussi politique, puisqu elle contribuera à asseoir un nouveau droit international. Les désagréments subis par Pierre Falcone (présumé innocent) à l occasion de l Angolagate ont sans doute inquiété les trop habiles profiteurs des opportunités d un monde sans loi II : le temps des incriminations a commencé. Leur impudence a été trop loin, la logique de leurs jeux cyniques et pervers est peu à peu mise au jour. Ils ne pourront plus empêcher que les juges et les mouvements de I. Lire en annexe les pistes juridiques. Cela n empêche pas de réclamer d ores et déjà l effacement de la dette comme le font les campagnes internationales auxquelles Agir ici et Survie prennent part. Notre conviction est politique et non charitable : les débiteurs ont déjà beaucoup trop payé. II. Titre d un ouvrage sur les paradis fiscaux, dirigé par Jean de Maillard (Stock, 1998).

8 François-Xavier Verschave 7 citoyens, au Nord comme au Sud, interfèrent dans leurs trafics. Alors, ils feraient mieux de se reconvertir dans du business plus légal : il y a des manières bénéfiques de gagner de l argent, des jeux commerciaux à somme positive, des utilisations intelligentes de la rente des matières premières. S ils investissaient là leur ingénierie, ils mériteraient peut-être un jour la reconnaissance générale, au lieu de mandats d arrêt internationaux. Deux mots encore, sur les services secrets et les banques. La dimension financière de l activité des premiers a été jusqu ici sous-estimée ; ils sont omniprésents derrière les événements que nous allons décrire, avec des moyens parallèles qui leur permettent d échapper de plus en plus au contrôle démocratique une dérégulation vraiment problématique. Quant aux grandes banques commerciales, il s avère qu elles n ont pas su résister aux tentations de l argent facile, même s il favorise le pire : elles devraient prendre conscience que tôt ou tard leur image, et donc leur crédit, pourraient gravement en pâtir.

9 Grandes banques Régimes néo-coloniaux Parrains politiques occidentaux Traders Courtiers Réseaux mafieux transnationaux Courtiers Trafiquants Trafiquants Traders Paradis fiscaux Traders Courtiers Multinationales du pétrole, du bois, du diamant, etc. Trafiquants Courtiers Trafiquants Traders Services secrets et mercenaires Vendeurs d armes Essoreuse de richesses africaines

10 François-Xavier Verschave 9 Note méthodologique Comme souvent, les «Dossiers noirs» s efforcent de mettre en perspective l information disponible sur les sujets abordés. Bien entendu, fort peu de publications évoquent les aspects officieux sousjacents aux tractations officielles, dans la pétrofinance ou les ventes d armes. Pour certains opérateurs ou décideurs, économiques ou politiques, ce dessous des choses est pourtant essentiel. Le besoin d information à son sujet suscite ce qu on appelle des lettres confidentielles, des bulletins périodiques brefs au coût d abonnement élevé, destinés à un cercle d initiés. Sur les sujets qui nous concernent, la plus connue est La Lettre du Continent. Plus spécialisée encore est La Lettre Afrique Énergie, également éditée chez Indigo Publications. Celles-ci publient encore (entre autres) la traduction française de l une des lettres confidentielles britanniques les plus réputées, Africa Confidential. La première des deux parties de ce livre est très dépendante de ces sources. Elles sont incontournables. Nous avons pu souvent vérifier leur qualité factuelle par nos propres sources. Celles-ci sont nombreuses pour le Congo-Brazzaville, mais ne peuvent le plus souvent être citées en raison des risques encourus, par elles-mêmes ou leurs proches. On comprend que des publications fournissant des informations décisionnelles à des initiés ne puissent raconter n importe quoi : elles y perdraient leurs clients. Les citoyens et leurs associations ne sont pas leur cible de clientèle. C est un atout supplémentaire : les tentatives de désinfor-

11 10 Note méthodologique mation dont ces lettres influentes peuvent être de temps à autre l objet ne nous sont pas en principe destinées. Tamiser sur plus de quinze ans leurs collections à la Bibliothèque nationale I nous permet d observer des jeux auxquels nous n étions pas invités, et de les mettre en perspective. Merci à Indigo Publications pour ces nouvelles du front La deuxième partie aborde les maux de l Angola à partir des aventures du duo Falcone-Gaydamak, qui ont débouché sur le scandale de l Angolagate et l arrestation de Jean-Christophe Mitterrand. Le juge Courroye a fait très fort. Craignant l étouffement d une affaire aux dimensions himalayennes, ce stratège a assuré sa première prise : un rejeton de la monarchie élyséenne. L affaire est entrée du coup dans la rubrique people, suscitant de nombreuses enquêtes de journalistes non spécialisés. L éventail des sources est par conséquent beaucoup plus grand. Elles confirment ce qui ressort de la première partie de ce livre : les mécanismes de spoliation financière, les enchaînements pétrole-detteparadis fiscaux-armes-guerre civile Nos exemples seront souvent exposés de manière partielle, voire lacunaire. Les opérations en question n étant pas censées être divulguées, n en affleurent que des morceaux. Nous sommes un peu comme des paléontologues à la recherche d ossements de dinosaures. Il est rare qu ils trouvent un squelette entier. Mais l accumulation des découvertes parcellaires un tibia ici, une mâchoire là, ailleurs une empreinte fossile permet la mise en perspective. On peut alors reconstituer I. Un travail de chercheur de pépites mené par Simon Richard, sans qui ce dossier n aurait pas vu le jour.

12 François-Xavier Verschave 11 l allure de l animal, et même sa dynamique : ce qu ont réalisé de manière très scientifique des documentaires en images de synthèse, dont s est inspiré Jurassic Park. Notre dossier n a pas le degré d aboutissement de ces documentaires. Sur des terrains minés par les enjeux d argent et de pouvoir, l investigation et la recherche scientifique sont beaucoup moins développées qu en paléontologie, les consensus demeurent prématurés. Ce livre n a donc pas l aisance d une fiction linéaire, il nécessitera peutêtre deux lectures. Mais au terme de cet effort, le lecteur aura accès à une compréhension personnelle, voire à des instruments pour l action. Le schéma qui ouvre cette note méthologique lui propose dès à présent une idée du décor.

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14 Congo : pétrole, dette, guerre Principale richesse du Congo-Brazzaville, le pétrole pourrait y financer des biens publics tels que l éducation et la santé, au bénéfice de ses quelque 3 millions d habitants. Il a plutôt surchauffé les appétits extérieurs et intérieurs. Elf et les réseaux françafricains I ont considéré cette richesse comme la leur. Ils ont fait main basse sur elle avec le concours d une série d intermédiaires, spécialistes de l escamotage financier, et la complicité goulue des plus grandes banques françaises. Sur place, les hommes au pouvoir s acoquinaient I. La Françafrique est un concept forgé à partir de 1994, au fil des explorations de la lettre mensuelle Billets d Afrique (Survie) et des Dossiers noirs de la politique africaine de la France (Agir ici et Survie), pour tenter d expliquer comment la France est capable de faire en Afrique l inverse exact de sa devise républicaine. Ce concept a été amplement développé dans deux de mes ouvrages, La Françafrique et Noir silence 1. Il subvertit une notion brièvement utilisée avant les indépendances par le leader néocolonial franco-ivoirien Félix Houphouët-Boigny, dans une perspective fusionnelle. C est la France à fric qui s exporte en Afrique, et s en réimporte. La Françafrique est la face immergée de l iceberg des relations franco-africaines. En 1960, l histoire accule De Gaulle à accorder l indépendance aux colonies d Afrique noire. Tout en proclamant cette nouvelle légalité internationale, immaculée, il charge Foccart de maintenir la dépendance, par un ensemble de moyens forcément illégaux, occultes, inavouables, s attachant ou circonvenant les pouvoirs locaux. «La Françafrique désigne une nébuleuse d acteurs économiques, politiques et militaires, en France et en Afrique, organisée en réseaux et lobbies, et polarisée sur l accaparement de deux rentes : les matières premières et l aide publique au développement. La logique de cette ponction est d interdire l initiative hors du cercle des initiés. Le système, autodégradant, se recycle dans la criminalisation. Il est naturellement hostile à la démocratie. 2»

15 14 Congo : pétrole, dette, guerre bon gré mal gré avec cette Françafrique prédatrice, soit qu ils y aient depuis longtemps adhéré, soit qu ils aient cru inévitable de la rejoindre. Mais le cumul des appétits excédait largement les marges officielles et parallèles : d où un recours effréné à l endettement, croquant et hypothéquant les recettes futures. Cette fuite en avant n a cessé d avoir deux carburateurs : l état de manque des responsables congolais, avides de comptes en Suisse, de propriétés en France, d armes et de miliciens, mais aussi étranglés par la gabegie antérieure (la leur, ou celle de leurs prédécesseurs) et le surendettement qui en a résulté ; la cour industrieuse d une nuée de prêteurs, bradeurs, escrocs ou usuriers. Pillé, ravagé, criminalisé, l État congolais est devenu la proie des luttes de clans, malgré une brève éclaircie démocratique. La Françafrique a attisé ces luttes intestines, qui ne cessaient d affaiblir l État propriétaire du pétrole convoité. Elle a encouragé leur dérive ethniste, jusqu à l horreur d une guerre civile occultée par les médias occidentaux 3 une guerre que l on pourrait sommairement qualifier de yougoslave pour évoquer au lecteur français les images d un conflit mieux connu, objet lui aussi de plusieurs rechutes. Avec une issue différente : s est installée à Brazzaville la dictature d un régime criminel contre l humanité, alors qu en Yougoslavie ses homologues ont été relégués par les peuples, les fauteurs de guerre sont poursuivis, le principal d entre eux a été arrêté et sera jugé. La dictature congolaise se double d une occupation étrangère : le pays est quasi annexé par la pétrodictature angolaise voisine, où nous ver-

16 François-Xavier Verschave 15 rons que se concentre une partie des grands acteurs de la mondialisation de l argent sale. Bref, le pétrole et les pétroliers ont ruiné le Congo, suscitant l enrichissement sans cause d un cercle d initiés français et africains. S est ainsi creusée une première dette. Puis ils ont financé à crédit les achats d armes et les milices qui ont exacerbé la guerre civile, terriblement meurtri la population du Congo, détruit une partie de ses infrastructures, relégué sa démocratie. C est cette dette-là, ce crédit-là, perclus d escroqueries et de crimes, que les Congolais devraient rembourser?

17 La dette du Congo-Brazza Le Congo-Brazzaville doit composer avec une dette extérieure de près de 36 milliards de francs. Les créances détenues par la France principalement d origine commerciale se montent à 11 milliards de francs. Contrairement à l Angola, le Congo- Brazzaville devrait recevoir des allégements de dette dans le cadre de l initiative Pays pauvres très endettés (PPTE). Cependant, il n a pas encore rempli certains critères lui permettant d atteindre son «point de décision» ouvrant droit à des allégements transitoires. Actuellement sous programme post-conflit financé par le FMI (à hauteur de 100 millions de francs), le Congo- Brazzaville fait partie, pour les bailleurs, des pays en phase de «normalisation» et de «stabilisation». C est pourquoi le calendrier du processus d allégement est pour l heure plus qu incertain. Source : Rapport sur les activités du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale 2001, Gouvernement français, 2001.

18 François-Xavier Verschave Le pétrole fait flamber la dette L abbé Fulbert Youlou, premier président de l ex- Congo français (à côté de l ex-congo belge I ), était trop faible pour correspondre à l idéal foccartien : il laissait subsister une relative démocratie libertés syndicales, d association et d expression. Paris le laisse donc renverser, mi-1963, par un accès de fièvre proclamé révolution. Les principaux personnages politiques du Congo vont gravir les échelons de ce nouveau régime, s y tailler des fiefs idéologiques, puis claniques et ethnistes, acquérir les détestables habitudes qui feront la tragédie de leur pays, tandis que s annonce puis monte en charge l exploitation de l or noir. Il est nécessaire de résumer cette histoire parallèle, politique et pétrolière 4, pour mieux percevoir les brèches néocoloniales où va couler la dette. Les révolutionnaires, parmi lesquels Pascal Lissouba, adoptent l idéologie du socialisme scientifique et créent un parti unique. L ancien président de l Assemblée nationale, Alphonse Massamba- Débat, devient président de la République. Lissouba sera l un de ses Premiers ministres. Un groupe remuant d officiers progressistes, dont le souslieutenant Denis Sassou Nguesso, cherche à imposer sa loi. Il y parvient en juillet Marien Ngouabi, l un des putschistes, est porté à la tête du Conseil national de la Révolution. I. Depuis que le Zaïre est redevenu Congo, il n est pas simple de le distinguer clairement et sans périphrase de son voisin homonyme. Le caractère démocratique de la République de Kinshasa n étant pas vraiment assuré, on parlera de Congo- Kinshasa ou Congo-K plutôt que de République démocratique du Congo, ou RDC. Et, au nord-ouest, de Congo-Brazza ou Congo-B.

19 18 Congo : pétrole, dette, guerre Le parti unique s appelle désormais parti congolais du travail (PCT). L Internationale et le drapeau rouge deviennent l hymne et l emblème nationaux. L économie est étatisée. Premier pays marxiste-léniniste d Afrique, le Congo le restera officiellement pendant 23 ans. Un savoureux passage de la confession de l ancien PDG d Elf, Loïk Le Floch-Prigent 5, permet de relativiser l idéologie affichée : soulignant le rôle central d Elf dans la présence française en Afrique francophone, il donne l exemple «du Congo, devenu quelque temps marxiste, toujours sous contrôle d Elf». L identité du contrôleur local (Denis Sassou Nguesso) n est pas un mystère. Le régime est policier. Les luttes de coterie s achèvent en rectifications idéologiques des purges sanglantes. Sassou Nguesso en est déjà l un des arbitres : il commande une unité d élite, le Groupe aéroporté (GAP) ; il organise et dirige la sécurité d État ; il coordonne les organisations de masse. Elf a trouvé une pierre précieuse, le gisement Émeraude. La première d un collier de gisements au large des côtes congolaises. En 1976, le président Marien Ngouabi commet l erreur de se chamailler avec Elf : «Il accuse la compagnie de mauvaise foi dans l exécution des contrats et de rétention dans la production. Le 10 octobre 1975, il décide d augmenter la fiscalité sur le pétrole. Elf n apprécie pas. Cela pourrait donner des idées à d autres pays, et donc minorer durablement les bénéfices. Le général en chef d Elf, Pierre Guillaumat, organise l asphyxie financière du régime. En mars 1977, Marien Ngouabi est assassiné. Il est la première victime d un complot à

20 François-Xavier Verschave 19 tiroirs [ que laisse ou fait prospérer] le chef des services de sécurité, le colonel Sassou Nguesso. S ensuit l élimination de deux personnalités influentes, et donc gênantes : le cardinal Émile Biayenda et l ex-président Massamba-Débat. Les assassins ne pourront pas parler : Sassou les fait exécuter sans jugement. Il promeut à la présidence le général Jacques-Joachim Yhombi Opango. Les revendications congolaises sur le pétrole d Elf sont abandonnées, les vannes pétrolières et financières se rouvrent. [ ] Le 5 février 1979, Sassou accède enfin officiellement au sommet de l État. Il embastille pour 13 ans Yhombi Opango. Le pétrole coule à flots sous le règne de Sassou I ( ) I, qui n est pas cependant un long fleuve tranquille. La Conférence nationale souveraine lui imputera trois mille assassinats. 6» Rival de Sassou, Pascal Lissouba subit une dure période d incarcération, qui le marque psychologiquement et explique en partie la haine future entre leurs clans. La dette de Sassou I La production pétrolière (officielle) double de 1979 à Le budget passe de 1,37 milliard de francs en 1979 à 10,35 milliards en 1985 avant de redescendre à 5 ou 6 milliards de 1989 à 1992, suite à la chute conjointe des cours du baril et du dollar. La première moitié des douze années de I. Il est convenu de désigner ainsi la première présidence de Denis Sassou Nguesso (négligeant son intérim très court mais très sombre après l assassinat du président Ngouabi). Restauré par une guerre civile et des alliances étrangères, à dominante francoangolaise, il inaugurera six ans plus tard un second règne : Sassou II.

21 20 Congo : pétrole, dette, guerre règne de Sassou I ( ) a coïncidé avec les vaches grasses de la rente pétrolière. Elf est chez elle. Nous verrons qu elle utilise toutes les astuces pour s arroger l essentiel de la rente. Mais Sassou est lui aussi largement servi. Il a de l État une représentation néo-patrimoniale 7, l argent public est sa chose qu il s agisse d affecter à ses intérêts l argent du budget ou d accroître à son profit le volume des royalties, bonus et autres commissions non déclarés. Avec l argent public, il se taille une armée sur mesure, recrutée sur une base ethniste dans son Nord natal. Avec l argent parallèle, il se constitue une fortune évaluée à plus d un milliard de francs 8. Dès 1979, il claque un argent qui le grise, privilégie à outrance sa région d origine qu il s agisse d investissements de prestige ou d embauche dans la fonction publique, se laisse fourguer des projets immobiliers ou industriels disproportionnés (les éléphants blancs ). Telle la Sucrerie du Congo (SUCO), qui accuse en 1984 un déficit de 118 millions de francs 9. En 1985, la dette franchit la barre des 10 milliards de francs. Le Congo est déjà en cessation de paiements : il ne peut plus régler la somme des échéances que lui présentent au long de l année ses nombreux créanciers extérieurs, privés et publics, français ou autres. Certes, le budget prévoit 4 milliards de francs de ressources pétrolières (43 % en redevances sur les quantités produites, le reste en impôts et taxes), mais le service annuel de la dette I atteint 4,4 milliards : 2,2 milliards I. Le total des échéances exigibles : les intérêts et la part du capital à rembourser.

22 François-Xavier Verschave 21 pour le service ordinaire de la dette extérieure, plus 1,2 milliard d arriérés, plus encore un milliard au titre de la dette intérieure. Il ne reste plus rien pour assurer le fonctionnement de l État. Même les institutions financières françaises boudent : l assurance publique des exportations, la Coface, bloque toute opération vers le Congo depuis septembre La Caisse centrale de coopération économique (CCCE, future CFD, puis AFD, Agence française de développement), qui a accordé 440 millions de francs de concours en 1984, estime ne pas pouvoir continuer à ce rythme. Le Congo est obligé de se tourner vers la Banque mondiale et le FMI 10. Au même moment, Elf s apprête à «réaliser l un des rêves les plus chers des responsables congolais : la construction d une tour d une vingtaine d étages à Brazzaville qui fasse la pige aux immeubles de Kinshasa 11». La rigueur financière subit des accommodements : «une renégociation d ensemble avec les principaux bailleurs de fonds du Congo s esquisse afin de préserver l ouverture du pouvoir actuel à l égard des pays occidentaux 12» Autrement dit : il ne faudrait pas que le marxiste Sassou se braque contre le capitalisme pétrolier. En attendant, il brade quelques bijoux de famille à des ploutocrates socialistes : «de substantielles rentrées d argent vont d autre part être réalisées par la vente de concessions forestières au groupe Doumeng I, à l Algérie et à la Libye avec lesquels I. Jean-Baptiste Doumeng, magnat du commerce agroalimentaire avec les pays socialistes, était surnommé «le milliardaire rouge».

23 22 Congo : pétrole, dette, guerre des sociétés mixtes seront constituées. 13» Denis Sassou Nguesso noue également une alliance précoce avec les Feliciaggi, qui amorcent la constitution d un empire corsafricain des jeux le black cash, dans la mouvance du réseau Pasqua : ce «sont des Corses du Congo où ils ont suivi toutes leurs études. Après avoir fait fortune dans la pêche et l hôtellerie, [ ils] sont devenus des intimes et des conseillers financiers de [ ] Denis Sassou Nguesso 14». Ils vont devenir, aussi, les seconds clients de la Fiba, la banque d Elf et des valises à billets 15. Le raffinage de l or noir en argent liquide ne va cesser de se moderniser. La fin du règne de Sassou I ( ) est financièrement assombrie par la chute libre des cours du pétrole, exprimés en francs. Elf, et Agip (principale société pétrolière italienne) dans son sillage, ont obtenu lors de leur installation des conditions très privilégiées, pour ne pas dire exorbitantes, leur garantissant une marge de 5 dollars par baril. On en arrive au point où «le Congo ne dégagerait pratiquement plus de bénéfice sur le pétrole vendu. Le Congo se trouvera-t-il dans la même situation paradoxale que le Tchad où chaque balle de coton vendue coûte à l État? 16» Tout compris (royalties et impôts), les recettes pétrolières publiques de 1988 (780 millions de francs) ne représentent plus qu un cinquième de celles de Sans surprise, le FMI demande des coupes claires dans le budget et la liquidation de nombreuses entreprises publiques 17. Mais déjà les banques commerciales se glissent dans la spéculation sur les ressources à venir, aussi impatiemment attendues par le régime étranglé

24 François-Xavier Verschave 23 que des secouristes avec une bouteille d oxygène. Mi-1986, 400 millions de francs d argent frais auraient été insufflés 18. Il faut bien que les affaires continuent : investissements fastueux, bradage des ressources naturelles, etc. Le premier patron privé du Congo, Pierre Otto Mbongo, «ne travaille plus qu avec les plus grands : Bouygues pour le palais présidentiel, la [ ] GMF pour une concession forestière, [ ] la CGE I pour la maintenance 19». La maintenance des immeubles et installations modernes est sous-traitée à l étranger, confinant l esprit d entreprise des Congolais dans la politique et la fonction publique. Otto Mbongo, lui, a installé ses bureaux parisiens dans la prestigieuse avenue Marceau. Au Congo, il spoliera et ruinera un complexe avicole d une valeur de 150 millions de francs, dont les produits bon marché concurrençaient les filières d importation. Il faut s attarder quelque peu sur la proximité entre Michel Baroin, patron de la Garantie mutuelle des fonctionnaires (GMF), bizarrement diversifiée dans l exploitation forestière, et Denis Sassou Nguesso : on peut y deviner la force du lien qui unit le second à ses créanciers français, qui ont aussi envers lui, sans doute, quelque dette stratégique. Cet attachement, si fort qu il demeure en partie mystérieux, est l une des clefs du sujet dont nous traitons ; tout ne se réduit pas seulement à des affaires d argent. Outre ses fonctions à la GMF, Michel Baroin était Grand Maître du Grand Orient de France. I. La CGE est ici, semble-t-il, la Compagnie générale des eaux (future Vivendi) plutôt que la Compagnie générale d électricité.

25 24 Congo : pétrole, dette, guerre C était aussi un agent secret de grande envergure, au cœur des financements parallèles et des affaires militaro-nucléaires, et un ami du Premier ministre Jacques Chirac. Il est mort le 5 février 1987, dans l accident très suspecté de l avion privé qui le ramenait d une mission urgente en Afrique centrale. La veille, il avait obtenu de Denis Sassou Nguesso «une concession forestière de plus de hectares dans le nord du pays, autour de la région de Bétou. [ ] Il s agit là de l une des plus belles, sinon la plus belle forêt d Afrique, constituée à 70 % de bois précieux (acajou, sipo, etc.). Pour ce projet, la GMF s est associée avec [ ] Pierre Otto Mbongo 20». Mais «Michel Baroin n était pas au Congo que pour la signature de ce contrat forestier. [ ] Il avait passé, dans l après-midi et dans la soirée de ce 4 février, quatre heures en tête à tête avec le chef de l État congolais. [ ] On note, parmi les victimes de l accident, Georges Gavarry, très connu dans les milieux d affaires franco-africains et dont la société, la Setimeg, filiale de la GMF, a participé à tous les grands projets du Gabon, depuis le palais présidentiel jusqu au Transgabonais 21». En fait, Baroin était le patron de Gavarry, et avait cofondé la Setimeg avec le créateur d Elf, Pierre Guillaumat. La Setimeg a édifié un centre de recherches médicales à Franceville, fief du président gabonais Omar Bongo. Ce centre, le CIRMF, fut le probable camouflage d une unité d enrichissement d uranium. Le devis pharaonique du Transgabonais a vraisemblablement concouru à payer cette unité secrète. Le trajet à rallonge de ce chemin de fer a dû servir des objec-

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