FEMMES au pays. Unesco

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2 Femmes au pays

3 FEMMES au pays Effets de la migration sur les femmes dans les cultures méditerranéennes Denise Brahimi, Michèle Fellous, Anna Gagliardi, Ginevra Letizia, Sotiria Tsilis, Asuman Ulusan et Karin Wall Unesco

4 Publié en 1985 par l'organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture 7, place de Fontenoy, Paris Imprimerie Vanmelle Gand, Belgique ISBN Unesco 1985

5 Les nuits ne sont qu'à moitié... (Chanson populaire turque)

6 Préface Cet ouvrage est le résultat de travaux menés en Italie, en Grèce, au Portugal et en Turquie par un groupe de femmes chercheurs quant aux effets de la migration des hommes sur les femmes qui restent au pays. Si le phénomène migratoire a été largement étudié, si l'on s'est parfois intéressé aux femmes dans ce contexte, c'est presque toujours par rapport aux problèmes d'insertion dans le pays d'accueil, mais très rarement par rapport aux femmes restées au pays. Aussi a-t-il semblé important à l'unesco, dans le cadre de son programme visant à l'élimination de toutes les formes de discrimination fondées sur le sexe, de mener des études sur la condition de ces femmes trop souvent oubliées et très lourdement pénalisées par le phénomène économique qu'est la migration et qui, par bien des côtés, semble un mal nécessaire plutôt qu'une solution viable. Certes, les effets des migrations, culturels, psychologiques, etc., sont également difficiles pour les hommes. Et à cet égard il n'est jamais inutile de rappeler les conditions souvent dégradantes dans lesquelles vivent ces hommes expatriés! Néanmoins, il est apparu, à la lumière des enquêtes menées sur le terrain, que, d'une part, la condition des femmes et des enfants de ces migrants n'était guère enviable et que, d'autre part, le coût social de la migration se révélait très élevé. Telle est la conclusion évidente des études qui vont suivre et qui contredit les hypothèses formulées au départ de ce projet. Considérant, en effet, que ces femmes vivaient seules durant leur vie de femme, parfois pendant vingt ans certaines d'entre elles s'inscrivant dans une véritable tradition familiale, suivant par là

7 Préface le sort de leur mère il n'y avait qu'un pas à franchir pour penser que ces femmes seules avaient récolté, en termes de participation sociale et de responsabilité, les fruits de ce qu'elles donnaient en solitude et travail supplémentaire. Cette idée était simpliste. La situation particulière de ces femmes, tout en les plaçant dans une position différente des autres femmes qui les entouraient, n'a, semble-t-il, fait qu'accentuer leur statut traditionnel et leur dépendance non seulement vis-à-vis de l'homme qui n'est jamais là, mais vis-à-vis de ses substituts : père, mère, et plus tard fils aîné. Sur ce point, les études sont unanimes : les femmes restées au pays ont un statut ambigu. Ce sont, comme l'on dit en Sicile, des vedovi bianci (veuves blanches), des femmes qui obéissent à une loi impitoyable: la réclusion. L'objectif de cette publication est double. Tout d'abord informer l'opinion publique sur le sort de ces femmes invisibles puisque n'appartenant à aucune catégorie reconnue par la société : ni épouse, ni veuve, ni chef de famille, ni père et souvent, ce qui est plus choquant, pas même mère. Deuxièmement, fournir aux responsables nationaux et aux organisations de femmes qui s'occupent de la défense des droits de la femme les éléments nécessaires à la mise en œuvre des programmes d'action visant à améliorer leurs conditions de vie. Une amélioration de la situation des femmes pourrait être envisagée au niveau normatif puisqu'il est clair que les lois ne tiennent pas compte de ce rôle de chef de famille que la femme du migrant remplit defacto. En outre, les efforts pourraient toucher un domaine plus complexe, certes, mais qui n'est pas hors de portée : la conscience de ces femmes d'abord et de la communauté ensuite. A cet égard, l'une des solutions suggérées par une étude est séduisante et correspond parfaitement à l'un des principes d'action retenus par l'unesco dans ce domaine : c'est aux femmes elles-mêmes de formuler leurs besoins. L'une des enquêtes (Italie) propose par exemple que ces femmes se regroupent de manière à prendre conscience de leur aliénation et surtout à sortir de leur isolement. Les études qui sont proposées ici ont été menées dans les pays du sud de l'europe. D'autres études similaires seront entreprises en Afrique. Ces recherches ont été menées par un groupe de femmes chercheurs sociologues et psychologues, juristes, littéraires qui se sont efforcées, dans la mesure du possible, de répondre aux exigences de la pluridisciplinarité régulièrement rappelées lors des

8 Préface rencontres de spécialistes dont la réflexion porte sur la condition de la femme. Cette exigence fut celle de la méthode de travail suivie par le groupe des femmes chercheurs, «L'histoire de vie». En effet, au questionnaire classique méthode qui aurait demandé des moyens considérables et qui, d'ailleurs, ne permet guère de dépasser le niveau de la simple apparence le groupe a préféré l'interview en profondeur, l'entretien. Cette méthode, à l'évidence, n'est payante que dans la mesure où s'établit un lien subjectif entre le chercheur et l'objet étudié. Une des autres exigences dans le domaine des études féminines par les spécialistes : le rapport privilégié sujet/objet de la recherche. Enfin, il nous a semblé important, au moment où la communauté internationale s'apprête à adopter une convention sur les travailleurs migrants et leur famille, d'apporter notre contribution au problème en éclairant particulièrement la situation de celles qui sont toujours oubliées dans les conventions internationales, les législations nationales: les femmes restées seules au pays. Les idées et les opinions exprimées dans cet ouvrage sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement les vues de l'unesco.

9 Table des matières Introduction 15 Michèle Fellous Portrait de femme 25 Denise Brahimi La face cachée de l'immigration 37 Karin Wall Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie 83 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi «Pénélopes» 121 Sotiria Tsilis Les femmes d'altindag 155 Asuman Ulusan

10 Introduction Michèle Fellous De nombreuses études ont été consacrées au phénomène de la migration : elles sont globales du point de vue socio-économique, ou bien portent sur des questions précises comme le logement, la santé, etc. Quelques travaux ont été effectués sur la problématique familiale, les conséquences de la migration sur les relations intrafamiliales. Une réflexion est née il y a quelques années sur «la question des femmes», dans les pays dits d'accueil, à partir des difficultés rencontrées par celles-ci au détour de leurs maternités, et à partir d'un questionnement propre aux institutions soucieuses de mieux les informer. Les études qui ont été proposées ici sont les premières, à notre connaissance, à poser la question des femmes restant au pays, tandis que leurs hommes émigrent. Le retard mis à se pencher sur ces femmes est lui-même symptomatique de la zone d'ombre où elles sont reléguées, le paradoxe étant ici, comme ailleurs, qu'elles occupent une place centrale permettant le mouvement et l'action de l'homme tout en étant niées par ailleurs. Michèle Fellous, née en 1943 à Tunis, docteur en sciences sociales, a travaillé trois ans en Afrique sur des questions relatives à la famille, l'enfant, la psychopathologie transculturelle. Actuellement chargée de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Paris. Ses recherches et publications portent depuis plusieurs années sur la contraception, la maternité, le rapport des femmes à la médecine et cela, plus particulièrement chez les femmes migrantes. Elle est l'auteur d'un ouvrage, Contraception et migration, publié à Paris aux Éditions Syros, en

11 Michèle Fellous Pourquoi les femmes restent-elles? La réponse à cette question reflète dès le départ la problématique de la femme qui reste : contrainte due aux conditions de la migration ou à l'homme, parfois choix. Deux types de raisons l'expliquent: la politique des pays de migration, la décision de l'homme. Plusieurs textes évoquent les conditions de l'émigration de l'homme: la clandestinité et la difficulté du départ, l'idée d'un provisoire de l'absence, à quoi s'ajoutent les conditions des pays d'accueil difficultés de travail, de logement, de scolarisation. Aucune solution de rechange n'est alors possible. D'autres textes expliquent comment la femme subit la décision de l'homme. Dans les cas extrêmes, celui-ci part sans même le lui dire; ailleurs cela lui est imposé «même quand on n'aime pas tellement», comme le dit une femme grecque. Plusieurs motifs à cela: la nécessité de cultiver les terres, d'en maintenir la propriété, la nécessité de s'occuper des vieux parents, de conserver les économies faites justification même de la migration, le souhait de laisser les enfants au pays de leur langue et de leur identité. La femme est maintenue là, comme garante du retour de l'homme. Le choix Certaines femmes refusent de suivre leur mari. Quelques-unes ont fait l'expérience du voyage: elles sont allées puis revenues «malades» ; les autres ont refusé toute idée de départ : c'est la peur de ce qui serait inconnu pour elles, peur de quitter leur lieu, peur d'un enfermement au sein d'un univers étranger. Pour les autres le choix est fait d'un commun accord avec leur conjoint, basé sur un projet clairement formulé: de meilleures conditions de vie, une mobilité sociale, une volonté de scission d'avec la grande famille, d'évolution vers une famille nucléaire fondée sur l'autonomie du couple. Ces femmes encouragent elles-mêmes leur mari à partir seul. Elles y gagnent en biens, en liberté, en pouvoir. Rapport au pouvoir et rapport à l'espace On voit dès le départ comment les raisons du maintien de la femme au pays d'origine renvoient aux fondements même de leur société : la capitalisation du pouvoir par les hommes, la relation différenciée à l'espace de l'homme et de la femme, une représentation de la femme. Toutes les sociétés ici décrites reposent le principe de l'autorité et de la supériorité de l'homme sur la femme. Ce principe est codifié dans 16

12 Introduction les lois civiles, il va jusqu'à être sanctifié dans les interprétations et les pratiques de la religion musulmane: «L'homme est un deuxième Dieu pour la femme», celle-ci lui est assujettie. Les décisions vitales, et les moyens à mettre en œuvre pour cela, sont entre les mains des hommes. En outre, les femmes sont privées des moyens qui lui permettraient une autre vie et une adaptation possible à une autre réalité que la leur: analphabétisme, non-scolarisation, incapacité de se déplacer seules. Assignées à la gestion du quotidien, les femmes sont exclues de la gestion de leur propre vie. La décision d'émigrer est une décision où le plus souvent la femme n'a rien, ou presque rien, à voir. Cette exclusion s'inscrit également dans un rapport différencié à l'espace. Peu de sociétés échappent à la dichotomie espace intérieur féminin/espace extérieur masculin, intériorité de la femme/ouverture de l'homme. Cette dichotomie est plus rigide encore ici. L'espace de la femme est restreint dès la petite enfance à l'intériorité : corps caché, fermé sur lui-même, clos sur la maternité. La maison où elle est reléguée n'est que le prolongement de ce corps qu'elle doit ôter au regard de l'autre. Là encore le Coran fournit avec extrémisme une des idéologies qui justifient ce renfermement: «Dans l'islam, l'acte sexuel est considéré comme un don de l'homme qui en même temps contribue par la procréation à l'extension de la religion. Donc l'homme ne subit pas la même limitation de l'espace et de champ social [...] La religion islamique a des règles sévères au sujet de la vie sociale de la femme. L'interprétation du Coran et les traditions vont jusqu'à interdire à la femme tout entretien direct avec un homme qui ne fait pas partie de la famille et surtout si la femme est habillée d'une façon à exposer certaines parties de son corps (les cheveux, le cou, les jambes, etc.) [...] Ainsi la femme se trouve-t-elle dans un champ social qui se limite à sa famille et à ses voisines, dans un univers féminin propre à la plupart des cultures méditerranéennes, qui apparaît comme un univers autonome, et l'espace dans lequel elle peut se déplacer n'est pas plus grand que son quartier et le marché.» Le mythe de Pénélope, de la femme comme permanence et continuité, s'éclaire alors d'une autre lueur: celle de la marque du pouvoir de l'homme sur son corps et sur sa vie. L'homme parcourra le monde, la femme l'attendra, préparant son retour. 17

13 Michèle Fellous Le prix payé: déséquilibre et aliénation D e u x thèmes à notre sens constituent l'ossature des études ici présentées : la migration de l'homme introduit une rupture dans un tissu social rigide, codifié, pas prêt au changement; l'absence de l'homme, pilier de l'ordre social, crée un désordre, une série de déséquilibres dont la femme paie le prix. Cette absence s'inscrit dans un rapport de pouvoir homme-femme, une exploitation sociale qui est alors perpétuée et aggravée, si bien que la migration de l'homme, dont le but devrait être un mieux-être, une évolution, crée l'aliénation de la femme. Nous avons déjà évoqué comment les sociétés d'origine reposent sur une dichotomie homme-femme. Cette dichotomie constitutive d'univers différenciés, complémentaires bien qu'inégaux, est le fondement de leur ordre; on le retrouve à tous les niveaux du social: division du travail, division de l'autorité, division de l'espace, et cette dichotomie est telle qu'il est impossible à l'une des parties de prendre la place de l'autre. L'absence de l'homme crée un déséquilibre dans la distribution des rôles et fonctions au sein de la famille. Traditionnellement, le père occupe la place de l'autorité, la mère celle de l'affectivité. Un déséquilibre s'introduit du fait de l'absence du père : il est impossible à la mère d'assumer cette place, il y a vacance d'autorité, l'équilibre est rompu dans l'ensemble des relations : les enfants se substituent parfois au père, la mère ne sait pas doser la discipline à imposer, elle devient trop autoritaire, trop agressive, ou bien, à l'inverse, trop possessive, d'une affection débordante. Les repères propres à la femme, lui permettant d'agir et d'ajuster ses réactions, sont bouleversés du fait de ce manque. Elle ne peut occuper la place du père et doit cependant faire face à cette vacance. De cette impasse naît, pour elle-même, une remise en question de soi, de son identité, qui peut aller, comme pour ces femmes italiennes, jusqu'au sentiment même d'être incapable d'être mère. Cette défaillance d'autorité suscite un déséquilibre au sein des relations dans le groupe familial élargi. L'impasse vient ici du fait que, rendue impuissante à gérer sa solitude, la femme est ramenée à dépendre de ses père et frères, niant par là son statut de femme, d'épouse, d'adulte; ou bien encore la femme deviendra dépendante de sa belle-famille: plusieurs textes montrent comment la belle-famille se substitue au mari absent, s'impose et finit par déposséder la 18

14 Introduction femme d'une partie de sa propre vie. Le cruel paradoxe ici est que l'un des motifs souvent exprimés de l'immigration est précisément la recherche d'une autonomie par rapport à la belle-famille, la restructuration du modèle familial : désir d'évolution, passage d'une famille étendue à la famille nucléaire. C'est ce qui est exprimé par la volonté de former un «couple», d'élever «ses enfants» et, bien que le symbolisme en soit multiple, de «se» construire «sa maison». Le départ de l'homme, motivé par un souhait de mobilité, de liberté, amène la femme à un surcroît d'aliénation. Déséquilibre introduit dans les relations familiales, déséquilibre introduit dans le partage des tâches et des responsabilités; ici aussi nous dirions déséquilibre et contradiction dus à la rigidité du tissu social, à la place ordonnatrice de l'homme. Au niveau de la famille comme au niveau des responsabilités, la femme doit assumer la part qui traditionnellement revient à l'homme. Le paradoxe ici est que cette part, qui toutefois lui est imposée, est impossible à assumer, ou bien, lorsque la femme accepte cette charge, elle n'en reçoit en retour ni les bénéfices ni la reconnaissance. Adhérant totalement au rôle qui leur est traditionnellement imparti, certaines femmes supportent très difficilement la confusion des rôles. Là encore s'effacent les repères qui structurent leur existence. Ainsi faut-il comprendre, à notre sens, le fait que certaines femmes expriment le souhait d'être débarrassées au plus vite de ces nouvelles responsabilités. Il peut être étonnant pour nous de lire comment, au lieu de se sentir valorisées par un engagement plus important, celui-ci diminue, au contraire, leur confiance en elles. A l'inverse, lorsqu'elles acceptent d'endosser une part des rôles masculins, ce sont les hommes eux-mêmes qui refusent de se plier à leur autorité, telle cette femme portugaise qui finit par abandonner le chantier de construction de sa maison parce que les ouvriers refusent de l'écouter; elle préfère tout arrêter jusqu'au retour de son mari, car elle «en perd la santé», il y a là un impossible à être reconnue. C'est dire que, même lorsqu'elle assume de fait la charge de l'homme, la femme n'en a en retour ni les droits ni l'autorité. Surcroît de responsabilité, surcroît de travail. En milieu rural les femmes sont contraintes non seulement à assumer la part de travail aux champs qui usuellement revient aux hommes (plantation, irrigation, transport), mais elles doivent souvent compléter leurs revenus en se faisant employer comme salariées agricoles dans d'autres exploitations. Dans certains milieux ruraux, tels ceux décrits dans l'étude faite en Italie du Sud, la femme subit fortement la pesanteur 19

15 Michèle Fellmis sociale : elle doit économiser l'argent du mari, donc trouver ellemême des sources de revenus. Sa société la contraint cependant à son rôle de mère, elle se doit d'élever ses enfants et de rester femme d'intérieur: sa place est «à la maison». Ainsi se développe toute une industrie fondée sur le travail parallèle des femmes chez elles (couture, petits travaux misérablement payés), c'est-à-dire qu'une activité comme le travail salarié, qui, exercée différemment, pourrait servir à une ouverture et une libération de la femme, crée un surcroît d'aliénation pour celle-ci en perpétuant et en aggravant son exploitation et son assignation à une place donnée. La rupture La migration de l'homme, pilier de l'ordre social, suscite une série de déséquilibres. On pourrait aller plus loin et avancer que l'absence de l'homme crée un désordre, le plus insupportable peut-être : celui de la liberté possible de la femme. Toutes les sociétés ici décrites reposent, avons-nous dit plus haut, sur la dichotomie des univers masculin et féminin et, au sein de cette dichotomie, sur la dépendance de la femme par rapport à l'homme. La femme n'a, à la limite, aucune existence sociale possible en dehors de l'homme, elle a un rôle subalterne par rapport à lui et elle adhère presque toujours à ce rôle qui lui est imparti. Cette infériorisation se fait dès la petite enfance: on voit dès le départ comment la petitefilleest moins gâtée que le petit garçon, comment elle travaille davantage, elle est moins poussée à l'étude, et ce sont les femmes elles-mêmes qui transmettent cette éducation et cette inégalité, si bien que la dépendance est intériorisée et se maintient même en l'absence de l'homme. De plus, à supposer qu'une remise en question soit possible, celle-ci ne pourrait aboutir, car le groupe social tout entier est gardien de l'ordre établi ; aucun espace de liberté n'est possible, chacun étant soumis en permanence au regard de l'autre sur soi. L'impossible Le statut de la femme d'émigré est insoutenable socialement, personnellement; il est indéfinissable. Qu'est cette femme? Ni veuve ni célibataire, ni homme ni femme, ni adulte ni enfant. Elle devient dangereuse. On se méfie d'elle, on l'accuse d'être responsable du départ de son mari comme autrefois on considérait responsables 20

16 Introduction les femmes battues par leur conjoint alors qu'elle subit ce départ : que peut être une femme qui n'a pas un homme pour la contrôler? Que peut être une femme livrée à elle-même en somme? Que peut être une femme qui n'a pas un homme pour la défendre? Elle est hors social, elle ne peut être que cause de troubles, elle est coupable en puissance; elle est coupable alors que rien n'est possible dans l'espace ouvert du village : «On a peur même quand on ne fait rien.» Une mère disait à safille, épouse d'émigré: «Une femme, lorsque son mari est absent, "même les pierres lui courent après".» Dans certains villages portugais on brûle tous les ans le mannequin en paille d'une femme d'émigré: cela n'est pas sans évoquer certains rituels visant à exorciser les sorcières... Ce statut est impossible à assumer pour la femme elle-même. Le mot de solitude revient tout au long de ces textes. Solitude, isolement. La femme se cache. Son espace se rétrécit considérablement; elle ne participe plus à la vie sociale, là où l'on ne peut aller sans être accompagnée; ses trajets sont limités : église, parenté. Elle est de plus en plus enfermée chez elle, dans son intérieur. Elle finit par ne plus avoir envie de participer à la vie sociale. Ellefinit par intérioriser son exclusion. Les mots manquent pour dire cet isolement extrême, on semble parfois proche de la dissolution de l'être: dépression, apathie, tension psychique, anxiété; ou bien c'est le corps qui parle: les femmes sont malades, asthéniques, elles consultent souvent. Elles constituent la clientèle la plus importante des dispensaires, alors que leurs enfants sont confiés à des «spécialistes». Que soignent donc cette médecine, ces spécialistes de l'assistance publique? L'impasse semble plus grande encore pour celles qui sont moins traditionnelles, plus aisées, ne travaillent pas. Leur évolution leur fait valoriser davantage la notion de couple. Leur aisance rend les autres plus envieux, elles sont davantage les cibles de commérages et de jalousies. La boucle est bouclée: elles sont encore plus dépendantes de leur mari absent. Rien ne leur permet de tolérer ce vide. On peut dire à la limite que l'idéologie traditionnelle fournit des valeurs qui permettent d'accepter la solitude et la condition faite à la femme d'émigré. Ces valeurs puisent dans les notions millénaires du «sacrifice» de la femme, du dévouement, du don de soi. Or, pour celles qui évoluent vers les classes moyennes, l'adhésion à de telles règles est moindre; elles tâchent de justifier leur situation par d'autres valeurs : gain, désir de consommation, réussite scolaire des enfants, considération sociale. Mais comment accepter le prix payé dans cette cage dorée où elles sont recluses? On dérive parfois vers la folie. 21

17 Michèle Fellous L'absence de révolte Qu'elles puisent dans l'idéologie traditionnelle du sacrifice ou qu'elles dérivent vers la dépression, c'est l'absence de révolte qui caractérise la plupart de ces femmes, l'intériorisation qu'elles font de la loi des hommes. Ainsi, en matière de rapports conjugaux, si elles reconnaissent souffrir de leur manque, elles «admettent» cependant la liberté de leur mari, comme s'il était naturel que l'homme, lui, ne puisse supporter ce manque. En fait ces femmes acceptent la violence qui leur est faite plutôt que d'être abandonnées, image insoutenable pour elles-mêmes et vis-à-vis des autres. A cela s'ajoute le fait que, même lorsqu'elles sont réellement abandonnées, lorsque le mari crée un autre foyer à l'étranger, la situation n'est jamais régularisée ni légalisée, et d'ailleurs aucune loi ne prévoit ces cas. On assiste à une désagréation effective de la famille sans que la loi suive. Mais là aussi le cercle est infernal: les femmes elles-mêmes refusent de fixer la situation, de légaliser l'abandon, «leur» abandon. Il leur est impossible de recommencer une vie avec une autre personne, il leur est impossible de revendiquer une assistance pour élever leurs enfants. Elles préfèrent alors vivre dans la clandestinité. Elles se soustraient au regard d'autrui, se résignent, s'excluent de la révolte. Certaines développent une fausse sociabilité, ayant des relations superficielles avec les uns et les autres. Pour d'autres qui ne se résignent pas totalement à leur sort, chez qui un refus ose poindre, le corps exprime l'impasse et la contradiction où elles sont prises. Le statut de malade est choisi comme mode d'être. Cela n'est pas sans rappeler, paradoxalement, comment cette même impossibilité d'être et de reconnaissance sociale suscite un type de «choix» semblable chez certains travailleurs en pays de migration; on les appelle alors «hystériques», «hypocondriaques» «sinistrosés». C'est le seul compromis possible pour trouver une place dans cette société qui les rejette tout en se nourrissant d'eux. La prise de conscience Pour quelques femmes appartenant au milieu rural essentiellement, l'absence de l'homme crée les conditions d'une prise de conscience de leur possibilités et de ce dont elles ont été exclues. Ainsi les hommes détiennent traditionnellement le monopole de la technique. Certaines femmes, obligées d'accomplir tous les travaux des champs, découvrent qu'elles peuvent manipuler outils et machines. Avec fierté 22

18 Introduction elles constatent que leur prétendue «incapacité» était due au fait qu'on ne leur avait pas appris ce maniement. Exclues aussi jusqu'à présent des décisions importantes concernant les choix familiaux, ces femmes réalisent qu'elles sont capables de gérer leur foyer, d'agir seules dans des situations graves. Enfin, alors que le pouvoir des hommes repose en partie sur l'exclusion des femmes, au contraire les femmes sont gagnantes lorsqu'elles accompagnent leur conjoint, partageant le même projet, aussi soucieuses qu'eux de mobilité par rapport au pays d'origine, ou lorsqu'elles sont capables de recréer au pays d'accueil un univers qui est le leur. Les textes présentés ici nous paraissent très importants parce qu'ils posent pour la première fois le problème des épouses des hommes ayant émigré. Leur intérêt nous paraît d'autant plus grand qu'ils amènent, par-delà le phénomène de. là migration, à une réflexion sur une série de thèmes fondamentaux pour la problématique de la femme en général. C'est la problématique de «la femme dans les cultures méditerranéennes» : femmes gardées, femmes voilées; m ê m e si l'on ne parle pas de voile ici, il est présent symboliquement. C'est la question du rapport que la femme entretient avec «le social»: dans quelle mesure adhère-t-elle au social? En est-elle la gardienne? Que peut être une femme hors social? Ici est posée la problématique du «rapport des femmes à l'espace» : d'où vient cette opposition intériorité-extériorité? Que sont les lieux des femmes? En quoi la femme est-elle garante d'une continuité? A ces questions s'articulent d'autres thèmes, «femme et attente», «femme et révolte» : quand celle-ci est-elle possible? Quand le refus et la remise en question peuvent-ils émerger? Enfin est posée la question du «désordre» social au sens de risque, de déséquilibre lorsque l'ordre, tel qu'il est établi, est brutalement remis en question par l'absence de ce qui fondait cet ordre : pourquoi l'espace social et physique usuellement dichotomise se transforme-t-il en un espace-stress au lieu de devenir un espace mixte? Pourquoi les femmes deviennent-elles boucs émissaires lorsque des changements sociaux trop brusques ou non contrôlables adviennent? Autant de questions, et bien d'autres, auxquelles ces textes nous introduisent. 23

19 Portrait de femmes Denise Brahimi Traditionnellement, la femme est représentée comme celle qui reste au foyer, et qui attend. Que ce soit la femme du Seigneur, comme Pénélope, une Grecque déjà, ou l'humble femme de pêcheur qui souvent attend le retour du mari plus de onze mois par an, c'est toujours elle qui reste, et lui qui s'en va. Et cela n'a pas tellement changé pour les migrants du monde actuel. S'il est vrai qu'une proportion non infime de femmes mariées partent avec leur époux, ou les rejoignent au bout d'un certain temps, un plus grand nombre continue à rester au pays, sachant qu'il en sera ainsi jusqu'à son retour, ou espérant en vain le jour où il la fera venir près de lui. Dans l'un ou l'autre cas, les raisons sont claires, et les femmes qu'on interroge n'ont pas de peine à les exposer. Comment pourraient-elles aller vivre dans ces baraquements où les migrants s'installent à cinq, dix ou douze hommes pour réduire le prix du loyer? Ne faut-il pas aussi qu'elles restent au pays, s'occupent des enfants, bébés peu transportables ou garçons etfilles,qu'il faut scolariser pour ne pas déjà compromettre leur avenir? Et puis, à quoi servirait l'argent si durement gagné s'il n'y avait quelqu'un, sur place, pour s'occuper du terrain et déjà faire construire entreprendre au moins la fameuse maison qui concrétise le rêve de l'émigré? Rêve conjugal, d'ailleurs, forgé avant le départ, où les femmes sont partie prenante, Denise Brahimi, Française, universitaire. Études supérieures à Paris, École normale supérieure, Sèvres. Agrégation en lettres classiques, I960. A enseigné à Alger pendant dix ans après l'accession à l'indépendance. Enseigne actuellement à l'université de Paris-VII. A étudié plus spécialement le regard que portent les Européens sur le monde arabo-musulman (Maghreb, Proche-Orient). 25

20 Portrait de femmes et l'on en trouverait peu qui accepteraient de se renier sur ce point. Dans ces pays de départ où la structure familiale est encore archaïque, sinon tribale, le seul moyen d'accéder à l'indépendance du couple et à l'intimité de la famille nucléaire, c'est l'installation dans une maison à soi; d'où le projet, parfois conçu dès avant le mariage, de la faire construire grâce au seul argent gagné par le couple, sans rien devoir aux belles-familles abusives dont on ne pourrait pas, sans cela, se séparer. Naturellement, la femme comprend vite et toutes le savent, même si toutes ne le disent pas qu'elle prend un gros risque, faute de pouvoir faire autrement: «Et s'il allait ne pas revenir, et si, à force de vivre avec une autre femme, cette étrangère dont on sait bien qu'elle existe, il allait prendre goût, définitivement, à vivre là-bas?» Pourtant la femme se fie à plus d'une histoire vécue qu'on raconte au village ou dont, bien que jeune, elle a pu être témoin. C'est l'histoire d'un enfant du pays revenu après vingt-trois ans d'exil, avec de l'électroménager pleins ses malles, impossible qu'il lui était d'imaginer finir sa vie ailleurs que là où il l'avait commencée. Et c'est ce couple maintenant comblé, dans une maison flambant neuf, qui se félicite publiquement d'avoir su endurer les années de séparation puisqu'elles étaient nécessaires pour en arriver là. Les autres femmes, celles qui sont encore seules, vont écouter le discours de leur voisine satisfaite avec un mélange d'espoir et d'envie. Pourquoi pas elles, un jour, d'autant que les fondations de leur propre maison sont déjà creusées, le terrain à peu près remboursé, et que les murs vont peut-être bientôt commencer à s'élever, au prix de quelles discussions, il est vrai, avec l'entrepeneur? Celui-ci ne se gêne pas pour humilier l'une ou l'autre de ces femmes et mettre en doute les remboursements que doit assurer «cet étranger», son mari. Ce qui donne également du courage à la femme, c'est le sentiment d'avoir fait le plus dur, et d'avoir survécu à ce qui l'accablait dans les premiers temps. Pour assurer le départ du mari, son voyage vers le pays d'accueil et les quelques achats indispensables, il a fallu s'endetter, parfois lourdement. Et, pendant les trois premiers mois, elle savait bien, au su de l'exemple des autres, qu'il ne fallait attendre ni chèque ni mandat. Dans la première lettre qu'il a pu lui faire parvenir, son mari ne lui explique-t-il pas combien dure a été pour lui aussi l'installation, et comme il lui a fallu encore s'endetter pour manger, payer sa part de chambre et acheter les quelques objets usuels nécessaires? Comment aurait-il pu les aider à ce moment-là puisque, avant même de toucher son salaire, il avait déjà dépensé le montant de ses premières payes? La femme le comprend, s'émeut à 26

21 Denise Brahimi cette seule pensée; et aussi de se rappeler au prix de quel travail harassant elle a pu aussitôt gagner quelques sous. Ses beaux-parents, il est vrai, la nourrissent, elle et ses enfants, et tout le monde mange à la table commune puisque, depuis son mariage, elle est venue loger chez eux. Mais en dehors de la nourriture et même en ce domaine elle s'arrange de temps en temps pour participer elle ne peut vivre sans un peu d'argent qui lui appartienne, ne serait-ce que pour acheter un lait spécial recommandé au bébé, les livres des plus grands qui vont à l'école, et pour elle-même, la dernière dont elle s'occupe, quelques vêtements convenables afin de travailler. Un de ses moyens pour gagner de l'argent consiste en effet à faire des ménages; et comment se présenter chez une «patronne» si l'on n'a pas une tenue soignée? Elle s'est engagée aussi, en saison, pour le ramassage des fruits. Quelle fatigue, car le rythme du travail est sévèrement contrôlé! Et pourtant elle a vu, dans l'équipe où elle se trouvait, des enfants à peine plus grands que les siens, qu'on payait encore moins qu'elle pour ce même travail. Malgré ce serrement de cœur, elle en a gardé de bons souvenirs, car l'équipe, en lui faisant connaître d'autres gens que sa belle-famille, a été pour elle un vrai réconfort. Elle n'aurait pas cru pouvoir chanter de si bon cœur, elle qui depuis le départ de son mari se sent perpétuellement morne et comme engourdie. Mais elle a toujours pris soin de rentrer seule à la ferme de ses beaux-parents, demandant au camion de la déposer assez loin. Elle sait trop la réprobation qui pèserait sur elle si l'on voyait quelque homme ou garçon la raccompagner à la nuit tombante. On la surveille, et tout ce qu'on dit sur d'autres, pourtant bien peu coupables, doit lui servir d'avertissement. La famille tout entière, depuis le départ de son mari, s'est constituée en gardienne de l'honneur familial, au point qu'elle s'arrête d'elle-même, gênée par leur regard, le jour où elle a envie de mettre une fleur dans ses cheveux parce qu'il fait beau temps. Pour ce qui est du beau-frère, il a toujours été jaloux d'elle, même avant le départ de son mari, et maintenant il se permet des réflexions malveillantes tout à fait hors de propos. Mais le silence de l'oncle la met encore plus mal à l'aise, tant il a une manière bizarre de la regarder, comme s'il voulait la transpercer ou la mettre à nu. Et son plus grand chagrin lui est causé par l'aîné de ses fils, celui qui était encore un bébé ou presque au départ de son mari; elle se souvient que, lorsqu'il lui téléphonait chaque mois, c'était de cet enfant dont il lui parlait d'abord, en quête de nouvelles le concernant. Et tout au long de ces années si dures, de séparation et de travail, elle se disait que leur but était d'éviter à leurfilsce qu'ils 27

22 Portrait de femmes avaient vécu, eux, ses père et mère, et qu'ils acceptaient volontiers le sacrifice puisque c'était pour lui. Cefils, on peut dire qu'elle a attendu pendant des années de le voir émerger hors de l'enfance, pour devenir un substitut d'homme. D'elle-même, elle lui a confié ses soucis, les comptes de ce qu'elle gagnait (puisque aussi bien il compte mieux qu'elle, ayant appris le calcul à l'école) et l'état des dépenses entreprises pour la maison. Ainsi, quand le père vient en vacances, chaque année ou presque, il peut se rendre compte de ce qu'il en est. Elle se sent légitimementfière de ce beau garçon, qu'elle habille avec soin, dépensant plus pour lui que pour sesfilles. Son père aussi, chaque fois qu'il vient en vacances, le comble de cadeaux coûteux, et elle n'est pas jalouse, jugeant normal qu'il en soit ainsi. Mais, peu à peu, à propos de cefilsaîné des inquiétudes grandissent en elle. D'abord, souvent il s'est plaint de ne pas avoir son père près de lui «pour le défendre» et d'être humilié par des camarades d'école dont le père était à la maison. Elle a même dû aller voir le maître d'école, à un moment où le travail scolaire de l'enfant était devenu tout à fait mauvais, sans que celui-ci puisse fournir la moindre raison. Puis il s'est mis à tyranniser ses petites sœurs, sous prétexte qu'elles profitaient trop de l'absence du père pour faire tout ce qui leur plaisait. Et elle, la mère, n'avait guère le goût ni le temps d'intervenir entre eux, malgré la tristesse de voir sonfils devenir si méchant. Son mari non plus, pendant les trop rares vacances qu'il venait passer à la maison, n'a jamais essayé d'intervenir, ni même de savoir s'il y avait des problèmes concernant le caractère des enfants ; effarée de le voir sans réaction devant telle ou telle énormité commise par sonfils,elle comprit qu'il s'était désormais habitué à lui laisser régler seule ce genre d'affaire. Ainsi vit-elle le garçon devenir de plus en plus indocile, brutal et exigeant vis-à-vis d'elle. Personne dans la famille n'essaie de le raisonner puisqu'il fait comprendre qu'il tient la place de son père. Et maintenant il surveille sa mère, lui reprochant violemment quelques dépenses qu'elle a faites pour elle-même et pour sesfillesà l'occasion d'une prochaine fête familiale. Elle ne voudrait pas que lesfillettessoient toujours habillées de vêtements donnés par ses patronnes, ou retaillés par elle-même, car elle coud beaucoup depuis que son mari lui a ramené une machine à coudre électrique, qu'elle garde soigneusement dans sa chambre et dont elle est seule à savoir se servir. Celui-ci a d'ailleurs d'autres appareils électriques, pour ses belles-sœurs et pour sa mère, des robots ménagers pour les aider à la cuisine et qui devaient leur éviter le travail si dur de pétrir la pâte pour toute la maisonnée. Elles ont essayé, pour 28

23 Denise Brahimi lui faire plaisir et parce qu'elles étaient fïères de manipuler de si beaux coffrets, avec les explications écrites en cinq langues au moins. Mais la mère, méfiante, d'avance n'a pas aimé le résultat, elle n'a pas reconnu le goût de sa pâte dont toute la famille lui fait habituellement compliment. Et les coffrets ont été rangés au-dessus de l'armoire, où ils se recouvrent progressivement de poussière. Avec sa machine, en revanche, la femme coud et raccommode pour toute la maison et même, pendant plus d'un an, elle a gagné de l'argent en cousant pour un entrepreneur qui lui amenait d'énormes ballots de pièces déjà coupées d'un tissu très rêche et très laid qui lui usait le bout de doigts. Sitôt qu'elle arrivait à la maison, et prenant à peine le temps d'avaler une tasse de café qui était conservé au chaud, elle s'asseyait à la machine, et pendant des heures chaque soir passait sous l'aiguille les pièces, toutes les mêmes, à l'aveuglette, sans rien voir dans son coin mal éclairé. Les mois passant, elle s'est rendu compte qu'elle avait de plus en plus mal au dos, et que sa vue baissait terriblement. Alors, elle a pris peur et s'est senti devenir une vieille femme. Comment réagirait son mari s'il ne trouvait plus en rentrant qu'une épouse détruite et brisée? La menace de la maladie la terrifie, et d'abord parce que cela coûte cher, en médecin et en médicaments. Elle en a fait ramener quelquefois par son mari, mais ensuite on n'a pas osé s'en servir, de peur de se tromper, ne trouvant sur les boîtes aucune explication claire, et ils sont restés dans le tiroir du buffet, perdant sans doute avec le temps leur efficacité. La maladie lui fait peur; elle est un mal qui se déplace d'un organe à l'autre sans qu'on arrive à savoir ce que c'est. Elle connaît plusieurs autres femmes dont les maris sont à l'étranger et qui ne vont pas bien, sans qu'on arrive à savoir comment les soigner. Elles maigrissent, ont des maux d'estomac qui les empêchent d'avaler quoi que ce soit, et des maux de ventre qui gagnent le dos et les reins. Leur teint fait peur à voir, et il y a un éclat fiévreux dans leur yeux cernés. Le médecin dit que c'est la maladie des femmes seules, et que leur mari, s'il pouvait rentrer, serait le meilleur des médicaments. N'empêche qu'elles sont vraiment malades et ressemblent déjà à de vieilles femmes. Comme les remèdes conseillés par les médecins sont chers et ne font guère d'effet, il circule, plus au moins secrètement, d'autres recettes, mais les gens qui s'occupent de ces choses-là ne sont pas bien honnêtes. La femme pense que ce sont des histoires de vieilles, qui ont causé beaucoup de malheur autrefois, et elle croit que le meilleur moyen de garder toute sa famille en bonne santé, surtout les enfants, c'est de leur donner de bonnes choses à manger, nourrissantes, quitte à les acheter en plus 29

24 Portrait de femmes sur son propre argent. Elle a maintenant un compte à la banque et ne s'en cache pas, bien que tout au début sa belle-famille n'ait guère apprécié une telle initiative. C'est son mari qui lui a expliqué comment faire, dès son deuxième ou troisième voyage, lorsqu'il vint au pays en vacances. Elle se rappelle encore son émotion et sa timidité quand elle entra à la banque pour la première fois. Maintenant, c'est presque une fête, pour elle, quand elle vient déposer un chèque ou retirer de l'argent. On la connaît, on la salue de manière aimable, on l'appelle «Madame», elle se sent importante, d'autant que personne de la famille ne peut venir à sa place faire ce qu'elle fait. Elle mesure le chemin parcouru depuis les premières années de son mariage et de sa solitude. C'est elle qui avait honte de faire des démarches et d'aller voir des gens pour expliquer sa situation et les problèmes de ses enfants. Même le téléphone lui paraissait un instrument redoutable, elle avait peur de ne pas savoir s'en servir correctement. Maintenant, elle recherche plutôt les occassions d'expliquer qui elle est, et de demander quels sont ses droits. C'est lorsqu'il fallut chercher du travail qu'elle a appris à se présenter, et à reconnatre les gens «gentils» de ceux qu'elle juge au contraire tout à fait mauvais. Quand son mari vint pour la première fois en vacances à la maison, elle osa à peine lui raconter toutes ses démarches. Or, à sa grande surprise, il commença tout de suite à l'encourager, et même il parutfier que, d'elle-même, elle eût osé faire tout cela. Elle comprit que dans la ville étrangère où il travaille il côtoie tous les jours des femmes qui vont et viennent à leurs affaires, qui ne s'en laissent pas imposer par les hommes, se sachant capables de faire les mêmes choses qu'eux. Il lui parle parfois de ces autres femmes, avec réserve pourtant, opposant toujours celles de là-bas à celles d'ici. Elle lui a demandé par pure curiosité s'il aimerait qu'elle vienne le rejoindre là où il est pour vivre avec lui. Il eut l'air embarrassé sans pourtant la repousser brutalement. Elle voit qu'il a dû y penser quelquefois lui aussi. Mais elle n'insiste pas et, d'elle-même, elle ajoute que ce ne serait pas possible à cause des enfants, que d'ailleurs elle ne se plairait pas dans une ville, enfermée dans un minuscule appartement. Et c'est vrai qu'elle aime le travail des champs, mais surtout elle a peur de ne pas être à son avantage, lorsqu'elle se retrouvera parmi les femmes de «là-bas», et de se sentir humiliée. Enfin, depuis plus de dix ans qu'elle vit ainsi, elle a pris des habitudes et n'est pas sûre de vouloir en changer si brutalement. Puisqu'ils ont tenu le coup si longtemps dans la séparation, il faut continuer maintenant, en tâchant de maintenir à peu près régulièrement le rythme des rentrées d'argent. Il arrive encore 30

25 Denise Brahimi parfois qu'elle reste deux ou trois mois sans rien recevoir, et c'est un grand souci pour elle, qui attend, d'autant plus qu'il n'en donne pas toujours les raisons. Une fois, il a expliqué qu'il avait eu un accident à son travail et qu'il avait dû être hospitalisé. Elle a beaucoup pleuré après coup en pensant à ce malheur frôlé, dont elle n'avait même pas été prévenue. Une autre fois, il a gardé l'argent du mandat habituel pour faire venir un cousin et l'aider à s'installer; mais au bout de deux mois le cousin est rentré, malade, et sans avoir réussi à trouver d'emploi; tout l'argent du voyage a été perdu. Il a aussi été question de les faire venir, elle et sonfilsaîné, une année, au lieu que ce soit lui qui vienne passer les vacances au pays. Mais le projet n'a pas pris forme, peut-être parce que personne n'était sûr d'en avoir vraiment envie. Elle préfère mettre cet argent de côté, pour la maison et aussi pour vivre largement quand il vient en vacances. Pendant ce temps-là, du moins, on se donne le plaisir d'avoir toujours un porte-monnaie bien garni. Depuis quelques années déjà, elle se permet de lui commander des objets, de la vaisselle, du linge, dont elle aura besoin pour s'installer dans la maison. En sorte que sa chambre, chez les beaux-parents, est presque pleine de cartons entassés dans tous les coins. Mais quelle excitation quand il arrive chargé, accablé de valises et de paquets de toutes les formes! Elle rêve parfois, la nuit, de ces monuments qui sont la grande joie de sa vie. Et c'est volontairement aussi qu'elle y pense pour se fortifier dans ses moments de découragement. Mais le doute, alors, s'attaque à tout, et même les cartons entassés l'emplissent d'amertume: à quoi bon tout cela puisqu'elle n'en profitera, au mieux, qu'après être devenue une vieille femme? Et toute sa vie de femme jeune, pleine de santé et d'appétits, se sera passée dans la solitude. N'est-elle pas pire qu'une veuve puisqu'elle ne peut penser à un autre homme sans se sentir coupable coupable au point de ne pas même en avoir envie? D'ailleurs, les femmes ne sont pas comme les hommes, qui peuvent, au moins provisoirement, se satisfaire avec n'importe qui. Pour elle, ce n'est pas vraiment de «ça» qu'elle a envie, si le «ça» n'est pas accompagné de tendresse et d'affection. Et pourtant, ce ne sont pas les occasions qui manqueraient si elle voulait, car il y a suffisamment d'hommes encore célibataires dans le village, dont les regards qu'ils portent sur elle disent clairement ce qu'ils voudraient. Et elle sort assez souvent seule, maintenant, pour qu'une rencontre soit possible, à condition de ne pas recommencer trop souvent. Elle ne peut même imaginer le scandale que ce serait si la famille venait à apprendre quelque chose. Et elle se méfie d'autant plus des mauvaises langues 31

26 Portrait de femmes qu'elle se sait jalousée, du fait qu'elle a réussi à mettre de côté pas mal d'argent. Bonne occasion de détruire leur ménage si l'on pouvait faire connaître une éventuelle inconduite à son mari. Mais ce n'est pas là ce qui la retient le plus, et elle a été, au moins une fois, suffisamment proche de commettre la faute pour savoir que c'est elle qui ne pourrait pas le supporter. A cette époque où elle faillit céder, elle était devenue si nerveuse qu'elle pleurait pour un rien, et toutes les nuits dans son lit, elle qui n'avait presque plus jamais pleuré depuis les premiers mois de leur séparation. Sur la commode de sa chambre, en face de son lit, il y a la photo de son mari, et l'idée d'y lire un reproche lui enlevait d'avance tout le plaisir d'un échange, de toute manière trop rapide et trop angoissé. Ce n'est d'ailleurs pas seulement à cause des principes sur la vertu de la femme qu'elle se sentirait coupable; mais elle pense et ses beaux-parents le lui rappellent aigrement à chaque occasion que c'est un peu pour elle que son mari est parti. N'ayant jamais travaillé qu'à la ferme familiale, il n'avait pas un sou au moment de leur mariage et, n'ayant aucune autre compétence, il n'a pas trouvé de travail quand il a commencé à en chercher. Il savait bien qu'elle répugnait à vivre avec ses beaux-parents et voulait une maison. Elle a été d'accord avec lui quand il a proposé de partir seul, à la suite de plusieurs hommes de leur village qui pourraient l'accueillir à l'arrivée. Et quand ils en ont reparlé plus tard, elle a toujours été d'accord pour qu'il continue, quitte à cacher sa solitude et son chagrin. Ce qui lui manque le plus, quand elle y pense, c'est de ne pas pouvoir sortir de temps en temps à son bras comme le font les femmes en puissance d'époux. Elle aime bien les dimanches, surtout pour s'occuper de ses deux fillettes, qu'elle a dû trop souvent confier au soin de leur grand-mère. Mais c'est aussi le dimanche qu'un mari lui manque le plus, tant elle a peu le goût d'aller où que ce soit sans lui. Alors, c'est ce jour-là qu'elle lui écrit, en lui racontant tous les détails de ce qu'on fait à la maison, bien qu'elle ne soit guère habile à s'exprimer de cette manière-là. Bien heureuse encore de ne pas être comme quelques femmes plus âgées, dont les maris sont partis depuis une vingtaine d'années, et qui tout ce temps ont dû recourir aux autres, car elles ne savent ni lire ni écrire. Ses lettres à lui sont destinées à toute la famille, et il ne s'y adresse directement à sa femme que pour répondre à une question qu'elle lui a posée, sur ce qu'elle doit faire, pour un problème important. Des questions, elle en pose surtout pour lui faire plaisir, et pour l'intéresser à ce qu'il retrouvera en rentrant au pays, mais elle sait que, le plus souvent, il la laisse juge de la meilleure décision à 32

27 Denise Brahimi prendre; et c'est la sagesse même, car comment pourrait-il juger de si loin? Sinon, la chronique familiale remplit une grande partie de leurs lettres (mariages, naissances, décès et, de sa part à elle, la brève évocation de quelques fêtes quand elle a eu l'occasion d'y assister). «On a tous regretté que tu ne sois pas là.» Ainsi vont la vie, les travaux et les jours, et passent les années. C'est la nouvelle légende des femmes seules et abandonnées. A lire les rapports ici regroupés, qui consignent les enquêtes si judicieusement menées sur ces épouses-laissées-derrière-soi, on s'étonne d'abord de ne pas les trouver plus gémissantes, ou plus révoltées. N'incarnentelles pas un aspect tragique des destinées modernes, où l'on voit comment les tristement fameuses nécessités économiques privent les gens du bonheur élémentaire: pour l'homme et la femme, être ensemble et s'aimer? Mais il est clair qu'en imaginant ces femmes capables de révolte on suppose partiellement le problème résolu, puisque le trait le plus frappant qui découle de leur situation particulière est justement la passivité. En fait, on ne peut qu'admirer comment ces méthodes d'enquête, objectivement conçues selon les meilleurs critères de la sociologie moderne (même si le nombre de femmes interrogées, dans chaque cas, est restreint) donnent de la réalité une vision complexe et nuancée. Il est sûr que le lecteur de ces propos souvent si simples n'échappera pas au sentiment du pathétique. C'est trop de misère, physique et morale, trop de travail harassant et trop de solitude. Le premier mouvement que ces rapports inspirent est d'en parler sur le ton d'une sympathie fervente et passionnée, qui déborde toute analyse et rejoint en notre XXe siècle finissant la longue litanie sur la misère séculaire du peuple en général, et des femmes en particulier. Car cette misère-là ne peut être enfermée tout entière dans des chiffres, elle est d'abord un sentiment quotidiennement vécu, et jusqu'ici encore silencieux. Il faut que soit rendu hommage, avec des mots du cœur, à tant de courage pour une vie si dure stoïquement supportée; et cela plus encore lorsqu'elle l'est par des femmes incapables de concevoir et de formuler l'injustice dont notre monde les rend victimes. Mais, en même temps, on ne cesse d'admirer avec quelle ingéniosité les femmes savent tirer parti du pire sort qui leur est fait. Analphabètes souvent, habituées depuis toujours à être traitées en inférieures et en mineures, elles utilisent peu à peu leur situation d'abandonnée comme une chance de découvrir le monde et de se découvrir ellesmêmes. Termes trop ambiteux sans doute, mais vu le chemin qu'elles 33

28 Portrait de femmes ont à parcourir pour assumer leur rôle de chef de famille, on aurait pu croire qu'il faudrait aux femmes des siècles pour le parcourir. Aussi, malgré l'effet poignant qui parfois s'en dégage, ne peut-on lire ces témoignages de femmes sans admiration. Tout n'aura pas été négatif dans leur situation de femme seule par ailleurs désastreuse. De plus favorisées s'étonneront d'entendre ces femmes affirmer qu'il fallait en passer par là et qu'elles ne regrettent pas le choix pourtant si frustrant qu'elles ont fait. Nouvelle occasion de s'interroger sur ce qui nous fait vivre: l'espoir et l'attente, ou la jouissance (toujours décevante?) d'immédiates réalités. Les études qui vont suivre sont riches de toutes les questions non dites, auxquelles elles renvoient, et passionnantes par tout ce que, en peu de pages, il y est dit concrètement. On est frappé par la découverte des ressemblances, qui font si proches entre elles les femmes de l'epire et celles de la Campanie, les villageoises du Portugal et les recluses des bidonvilles d'ankara; mais on s'intéresse aussi à chacun de ces lieux particuliers, minutieusement, quoique succinctement, décrits. L'évocation généralisante de la femme restée au pays, telle que l'ensemble des rapports l'a suggéré dans un premier temps, tirait sa vérité d'un gommage des différences, que les enquêtes au contraire exposent comme elles le doivent, en montrant sous une lumière égale toute la diversité des cas. Dans le destin d'une femme, tout compte et tout joue pour ou contre elle, pour l'enfoncer dans l'abandon d'elle-même ou lui permettre d'inventer, au moins un peu, sa vie. On chercherait en vain à classer les situations, des plus «favorables» aux plus désespérées. Il est vrai qu'en Turquie le poids des structures sociales et familiales et la pratique quasi unique du «mariage arrangé» semblent enfermer la femme dans une totale impuissance. Mais l'analyse faite en Campanie semble plus pessimiste encore sur la possibilité pour les femmes d'échapper à leur prostration. Au Portugal et en Grèce, certaines femmes semblent réagir plus efficacement. Ces travaux ont une valeur de sondages, et ils mettent sur la voie et disent l'urgence du travail à entreprendre. Devant des suggestions aussi précises et détaillées, qui concordent le plus souvent, on se dit qu'il n'y a plus d'excuse pour prolonger l'inaction. Et que l'action des organismes internationaux, ou d'autres quels qu'ils soient, n'aura de chance d'être efficace que si elle se met à l'écoute des femmes elles-mêmes, plutôt que de leur prêter telle ou telle demande peut-être inexacte. Il est vrai qu'il faut parfois interpréter ce qu'elles disent ou entendre ce qu'elles n'osent pas dire, par pudeur ou fierté. 34

29 Denise Brahimi Le cœur du problème, et le plus délicat, pourrait bien être ce qui concerne l'aide en faveur d'un éventuel regroupement familial sur le lieu de travail du mari migrant. On aura remarqué, en lisant les statistiques les plus récentes, que l'évolution va plutôt dans le sens de ce regroupement. Avec, bien entendu, des freins considérables qui le rendent impraticables dans bien des cas. La famille qu'on laisserait derrière soi et les enfants qu'il faudrait emmener. Dans l'attitude si réservée qu'on trouve chez certaines femmes interrogées à l'égard d'un regroupement dans le pays d'accueil, il ne faut pas voir uniquement un sacrifice en faveur de la famille et des enfants. Le choix fait par les femmes qui restent au pays peut être compris encore d'autres façons, et comme l'effet d'une sagesse multiple. Leur peur de partir n'est pas seulement celle de l'inconnu, une attitude un peu régressive qui leur ferait craindre la découverte d'un monde nouveau et la nécessité de s'y adapter. On peut comprendre qu'elles appréhendent, fort judicieusement, ce qui les attend dans le pays d'immigration. Socialement, même si elles sont pauvres dans leur pays, elles le seraient davantage puisque alors elles seraient rangées dans une catégorie marginale, encore inférieure à la catégorie la plus misérable des autochtones. Il y a une humiliation à subir dans ce nouveau statut, et la femme le ressent plus encore si elle a ses enfants avec elle. Car c'est ici l'autre question qui se pose à la femme lorsqu'elle envisage de partir avec son mari. Partir en laissant les enfants au pays, à supposer que ce soit possible, c'est vraiment pour la femme s'amputer et prendre le risque de se sacrifier non seulement ellemême, mais encore sacrifier la génération qu'elle a mise au monde. S'il est difficile d'élever des enfants en l'absence du père, qu'en sera-t-il en l'absence de leurs deux parents? Mais, alors, si l'on part en emmenant avec soi les enfants, sans parler de ceux qui naîtront par la suite dans le pays étranger, voilà toute une famille qui va grandir et survivre dans ce mode de vie dévalué, subissant des conditions d'habitat lamentables, et marquée pour toujours par le rejet des autres. On comprend que la femme redoute de s'engager pour elle-même et pour tous les siens dans cette voie. La femme qui reste au pays ne trouve pas un plaisir égoïste dans les quelques avantages que lui procure, parfois, cette situation. Elle y trouve le plaisir légitime de savoir qu'ainsi elle échappe au pire, et que surtout elle l'évite à l'ensemble de sa famille, qui aurait bien peu de chances de sortir indemne d'une expatriation collective. Les enfants accepteraient-ils même de revenir au pays s'ils avaient grandi là-bas, et 35

30 Portrait de femmes désappris toutes les manières d'être de leurs traditions séculaires? C'est ici un sujet délicat, car on pourrait penser à l'inverse que, du point de vue des femmes, les acquis nouveaux procurés par le pays d'immigration contribuent de toute manière à les émanciper, et représentent dans cette voie un considérable gain de temps, même si la mutation se fait brutalement et au risque d'un certain déchet (prostitution, suicides, etc.). Il n'est certes pas question de refuser aux femmes la possibilité de trouver une issue dans le départ vers l'étranger. Mais, dans la mesure où les écueils et les pièges qui jalonnent cette voie difficile sont désormais bien connus, on doit aussi aider et encourager les femmes dans cette autre voie que peut être la situation de femme restée au pays, si on l'utilise dans le sens d'une participation plus grande. Résultats moins immédiats sans doute, en tout cas moins immédiatement évidents, mais dont on peut penser qu'ils seront durables et profonds. Plus durables et plus profonds que si elles étaient parties. La femme partie pour l'étranger avec son mari devra subir avec lui le choc du retour au pays. Il y a gros à parier que c'est elle qui fera les frais de cette réintégration et que le mari sera obligé de l'abandonner sans défense à la pression sociale parce que c'est le prix à payer pour qu'il retrouve sa place lui aussi, et sa crédibilité au sein de la famille patriarcale. La femme restée au pays peut, dans le meilleur des cas, changer et faire admettre par son environnement ce changement. Mais cette vision optimiste n'est permise que si l'on mesure à quel point cette évolution est aléatoire et menacée. On croit comprendre, à lire les rapports, que telle serait la meilleure des voies (à partir d'une situation où l'émigration est actuellement reconnue c o m m e inévitable ce qui n'a valeur que de constat!), mais à la condition que cette voie soit très soigneusement aménagée, balisée, et que les femmes qui restent au pays soient aidées tant pour s'y engager que pour la parcourir. 36

31 La face cachée de l'immigration Karin Wall Introduction Cette étude décrit les principaux résultats d'une enquête menée au Portugal au cours de l'année 1980 et qui a exploré un domaine n'ayant fait l'objet d'aucun travail systématique dans notre pays: les effets de l'émigration de main-d'œuvre du point de vue du pays de départ, notamment «la situation des femmes mariées restées au Portugal». L'étude a pris la forme d'une enquête exploratoire visant un double objectif: a) saisir la dynamique et les problèmes spécifiques à cette situation; b) identifier le sens des transformations en ce qui concerne le statut de la femme restée au pays d'origine. Les données ont été recueillies dans deux villages du Nord rural (Minho) et dans la ville de Lisbonne, sur la base d'entretiens en profondeur et de l'observation participante. L'analyse trace les grandes lignes de la situation des femmes: caractéristiques, attitudes, problèmes, profils de vie et expériences. Dans le contexte général de l'émigration, nous avons cherché à mettre plus particulièrement en relief la fonction sociale et économi- Karin Wall, sociologue, assistante au département de sociologie à 'Instituto de Ciencias de Trabalho et da Empresa à Lisbonne, Portugal. A travaillé dans le domaine des migrations de main-d'œuvre, notamment sur les problèmes des femmes immigrées dans les pays d'accueil, et étudie actuellement l'impact du changement social sur la division sexuelle du travail dans le milieu rural. Comme animatrice à l'université ouvrière de Genève et femme chercheur qui a participé aux travaux menés au titre du Plan national d'alphabétisation et d'éducation de base des adultes (Portugal), elle s'est penchée sur les questions de l'éducation des adultes et de l'animation culturelle. 37

32 Karin Wall que de «la femme qui reste», en d'autres mots, son rôle dans la trame du phénomène migratoire. Celui-ci ne concerne pas seulement ceux qui partent, mais tout autant ceux et celles qui restent, quelle que soit la raison qui dicte cette décision. L'évaluation et la discussion de cette réalité a conduit à quelques propositions de recommandations concernant les femmes restées au pays d'origine. Femmes et migration de main-d'œuvre: exposé du problème Une première question se pose quant à l'ampleur et à l'importance du phénomène que nous abordons: les femmes portugaises émigrent-elles avec, avant ou après le travailleur migrant; restent-elles souvent au pays d'origine ou pas? Autrement dit, quelles formes le phénomène migratoire portugais a-t-il prises? C'est à partir des années 50 que l'émigration portugaise de main-d'œuvre s'est amplifiée à un rythme surprenant, les pays industrialisés d'europe représentant les principaux foyers d'attraction. Elle est venue s'ajouter à l'émigration tradionnelle de longue distance vers le Brésil, l'argentine, les États-Unis d'amérique et d'autres pays de ce continent. La France est devenue le principal pays de destination en Europe, suivie par la République fédérale d'allemagne (surtout à partir de 1966) et par d'autres pays européens industrialisés. A la fin de 1974, il y avait plus de 2 millions de Portugais dans les principaux pays d'immigration. Aujourd'hui, la récession économique a ralenti considérablement les flux migratoires vers l'europe. Au Portugal, il n'y a pas eu de retours massifs et, de nouveau, c'est avant tout la structure des destinations qui a changé: l'émigration vers des pays d'outre-mer, qui représentait 59,5% du flux légal total en 1974, en constitue 77,9% en Les entreprises travaillant dans les pays arabes ont aussi recruté un certain nombre de travailleurs portugais. L'émigration a été surtout le fait des zones rurales les plus défavorisées, région du Minho (extrême nord-ouest du pays), de Tras-os- Montes (nord-est), de l'estrémadure (au nord de Lisbonne), des Beiras (centre intérieur), mais au cours des dernières années elle s'est également étendue à toutes les régions du pays. Si, jusqu'à 1955, la majorité des migrants était originaire du secteur primaire, au cours des années 60, la pression migratoire concerne tous les secteurs; progressivement, les centres où se 38

33 La face cachée de l'immigration concentrent l'activité économique du pays et la migration interne (surtout Lisbonne et Porto) atteignirent des points de saturation. En 1973, 45,7% des émigrés étaient originaires du secteur secondaire contre 36,3% pour le secteur primaire et 18% pour le tertiaire. Les femmes ont presque toujours été minoritaires dans les flux migratoires, mais leur nombre dans l'émigration totale a augmenté nettement depuis les années 50, atteignant en moyenne entre 35 et 40% du total et plus au moment des grands mouvements migratoires. Après une période pionnière marquée par l'émigration de travailleurs seuls, il y aurait une certaine évolution vers l'enracinement de l'immigration, c'est-à-dire qu'à l'émigration masculine s'ajouterait une émigration croissante de type familial. Ainsi, la majorité des femmes a émigré dans le cadre du regroupement familial '. L'émigration familiale a été importante dans le cas du Portugal et a représenté 41,7% de l'émigration totale depuis Elle s'est dirigée principalement vers les Amériques, mais aussi vers d'autres pays, comme la France, dont la politique démographique était favorable, du moins pendant quelque temps, à l'émigration familiale. Le modèle d'émigration est bien connu: en général, l'homme part d'abord, seul, et fait venir sa femme et ses enfants plus tard. Les familles composées de la femme seule ou de la femme avec un ou deux enfants prédominent parmi celles qui se joignent au travailleur migrant 2. Malgré une forte propension à l'émigration familiale, beaucoup de travailleurs étrangers portugais ont leur femme et leurs enfants au pays d'origine. Plusieurs raisons à cela: proximité du pays d'immigration, caractère temporaire du projet migratoire, motivations personnelles, problèmes liés au regroupement familial. La plupart des pays d'immigration stipulent que les travailleurs étrangers n'ont droit au regroupement familial qu'après une ou deux années de séjour (au mieux), mais ce délai peut se transformer en 1 Le taux de femmes mariées varie, pour , entre 46 et 56%; quant aux célibataires, ce sont presque entièrement des enfants et des adolescentes de moins de dix-neuf ans, ce qui fait que le nombre de femmes adultes célibataires est minoritaire. 2 Boletim anual. Secretaria de Estado da Emigração, Lisbonne,

34 Kann Wall interdiction pour certains groupes de travailleurs (par exemple, le cas des saisonniers en Suisse). Cette réglementation repose généralement sur le principe selon lequel la venue de l'épouse et des enfants doit être autorisée «dès que le séjour et l'emploi du chef de famille peuvent être considérés comme suffisamment stables et durables 3» et si le travailleur dispose d'un logement convenable, ce qui est souvent source de difficultés pour le travailleur migrant. On distingue généralement dans le pays d'immigration trois types de situations familiales: Les travailleurs émigrés qui sont seuls ou «isolés» soit parce qu'ils attendent le délai exigé par la réglementation, soit parce qu'ils ne disposent pas d'un logement convenable, soit pour des motivations personnelles. O n estime que près de la moitié des travailleurs étrangers mariés en Europe vivent sans leur femme ni leurs enfants 4. Ceux qui sont accompagnés par leur femme et leurs enfants, venus légalement après avoir attendu le délai exigé, ou clandestinement. Les couples dont les enfants sont restés dans le pays d'origine. Pour les épouses des travailleurs migrants, cela signifie: a) soit rester au pays un ou deux ans au moins avant de pouvoir rejoindre le travailleur migrant (pour la majorité d'entre elles, le délai d'attente dépasse souvent les dix-huit mois, ou alors il faut laisser temporairement les enfants au pays); b) soit rester au pays avec les enfants durant tout le séjour du mari à l'étranger (c'est-à-dire durant la majeure partie de la vie active). En matière de données statistiques, il est possible de se faire une idée de l'ampleur du phénomène sur la base des estimations concernant les travailleurs «isolés» dans quelques pays receveurs (voir tableau 1). Bien que partielles, ces données sont révélatrices: si l'on considère la France par exemple, ce sont pour les différents pays d'émigration au total plus de familles qui sont concernées (voir tableau 2). 3 «Problèmes humains des travailleurs étrangers et de leurs familles». Commission fédérale consultative pour les problèmes des étrangers, Suisse, juillet J. Widgren. «Migration to Western Europe: the social situation of migrant workers and their families». Genève, ONU, 1975 (UN/SOA/SEM/60/WP 2). 40

35 I I I La face cachée de l'immigration o i-> CO CT1 Oí O CD CTi i TP O O ~H Oto ' oso" CM CTi CO "* rvf CM ^ m <D CD -H I l l l~ a e H -QJ -o '2 S g o ^ *> ^ ^ o o o o CM m IO Tf CO «0 Tf Oí CM 00 -H CO -H 2í «I I 00 ^ CD lo -J CT) IO ^ o m co!? CD IT) CO CT; CO O CO 00 ( il 3 S E ^ -r I I I -H O 00 í>- co _T iî S. D. S I a. i2 CO 00 C) CO CO O OO CD 3g}*î 3.S" "So ce fo -H 440 «CM CO CO O O o o O Tt«ta H 973 r^ Oí CM Tf«I I I 2* en 33 i2 'g,m «UH C -a -a a; u u u X X e B 0 0 r^ aj rt T3 3 'g f-h O- w S t U-t eu T3 C OJ >-. 0 g OJ >~ qtuo Z Z Z ta W ta 53 tiques.s s J t» 0 J3 1 rt eu bleau vée. I 3 eu U Ó 3 cu G «J bb "S eu re u 3 1 S TJ 3 3 O O a. a, MU -eu d Ja s rx S 1- Î-H 0 O -cu -cu 4j -CU C 3 0 O fres fres S ^ O* CU ÏÏ ce, 1 ce, 1 C 3 rt rd la Fr la Fr OH PH -ci «41

36 Karin Wall TABLEAU 2. Familles restées au pays d'origine: travailleurs isolés en France au 1 er janvier 1977 Pays d'origine Nombre total de familles Algérie Espagne Maroc Portugal Tunisie Turquie Yougoslavie TOTAL Source: Yves Charbit, «Les enfants de migrants et les pays d'origine», Ankara, Centre turc et international de l'enfance, juin D'après une autre étude portant sur Portugais rentrés au pays en 1978, près de 45% des travailleurs portugais seraient allés et restés en France sans leurs femme et enfants: ce pourcentage approche des 60% pour les plus de 45 ans et des 30% pour les plus jeunes 5. Ce phénomène social n'a fait l'objet que d'une attention fort limitée. Un peu plus peut-être à l'époque où la migration de main-d'œuvre se caractérisait essentiellement par le départ massif de travailleurs seuls vers le reste de l'europe 6. La situation des femmes restées au pays d'origine a été abordée de manière inégale selon les pays et à l'intérieur de certains contextes: familles abandonnées, droit aux obligations alimentaires, divorces dans les zones d'émigration, conséquences sociales pour les enfants restés au pays, etc. Les termes utilisés pour définir ces femmes «veuves de vivants», «abandonnées», «restées au pays», évoquent une situation subie, imposée par les réglementations des politiques migratoires, les motivations du migrant et ses retours épisodiques et leur statut de femme mariée. Aspects méthodologiques Conformément à des objectifs définis par avance, le travail sur le 5 M. Poinard, Migrations/Études, 22, Compte rendu, Paris, Ministère du travail et de la participation, mai Voir, par exemple, le travail réalisé par l'anfe (Associazione Nazionale Famiglie degli Emigrad) en Italie. 42

37 La face cachée de l'immigration terrain s'est organisé autour d'entretiens en profondeur, conçus comme des dialogues ouverts. L'interview a été structurée de la manière suivante: première partie, fiche signalétique; deuxième partie, «guide thématique» (avec indication des différents aspects de la réalité sur lesquels portait notre intérêt). Les entretiens ont été enregistrés et se sont déroulés au domicile des femmes interviewées. Cette technique d'entretien avait l'avantage de permettre à l'interview, malgré un certain cadre structurel, d'évoluer selon sa dynamique propre, favorisant ainsi une expression plus authentique de la part des femmes interrogées et permettant la récolte d'un matériel plus riche parce que plus proche de la réalité vécue. Cette technique avait également l'avantage de ne pas gêner l'émergence de données nouvelles et inattendues, ce qui était important pour une étude exploratoire désireuse de dégager la dynamique et les problèmes d'une situation spécifique. Parallèlement aux entretiens, les contacts directs que nous eûmes avec les femmes et le village en général ont révélé le caractère enrichissant de l'observation participante. Notre objectif n'était pas une représentativité quantitative, mais était, à travers un travail qualitatif de compréhension des processus et des transformations, de mettre en évidence un certain type de réflexion. Echantillon et contexte du travail empirique L'échantillon était composé d'un groupe de vingt et une femmes, dont dix-sept d'origine rurale (Minho) et quatre d'origine urbaine (Lisbonne). Parmi les premières, huit ont été interviewées à Lemenhe, village du district de Braga, et neuf à Moledo do Minho, village du district de Viana do Castelo. Dans les deux villages, nous avons interviewé la plupart des femmes dont le mari se trouvait à l'étranger. Notre étude décrit tout d'abord la situation des femmes d'origine rurale, puis celle des femmes citadines 7. Les deux villages ont vu partir, surtout dans les années 60, une forte proportion de main-d'œuvre masculine. Moledo do Minho avait connu cet exode vers l'amérique du Sud, en bateau, dès le début du siècle; vers Lisbonne, depuis quelques décennies; vers la 7 Nous ferons des comparaisons lorsque cela sera nécessaire. 43

38 Karin Wall France, plus récemment, en avion. La migration, interne ou externe, constitue depuis longtemps la principale solution de rechange professionnelle par rapport au travail dans les champs et à la misère. A Lemenhe, par contre, l'industrialisation autour des villes de Braga et de Famalicão a très tôt fait appel à la main-d'œuvre des campagnes environnantes qui formera une catégorie d'ouvriers-paysans, travaillant à l'usine pendant la semaine et donnant un coup de main dans les champs enfin de semaine. Cela n'a pourtant pas empêché un grand mouvement de départ vers l'étranger: salariés agricoles, ouvriers, petits agriculteurs ayant choisi de partir dans l'intention d'améliorer leurs conditions de vie. Moledo do Minho, village essentiellement rural, plus isolé, a subi plus drastiquement les effets sociaux de l'émigration. En 1970, sur une population de 831 habitants, on comptait 506 femmes et 325 hommes 8. Les départs vers l'étranger se sont arrêtés ces dernières années, mais les jeunes se tournent déjà vers d'autres pays «dont on parle»: la Suisse, le Moyen-Orient. La plupart des femmes interviewées avaient, au moment de l'enquête, entre 36 et 55 ans, leur mari entre les 40 et les 55 ans. Six femmes avaient entre 27 et 35 ans et trois autres respectivement 65, 71 et 73 ans. Le niveau d'instruction des femmes interviewées était très bas, la moitié des femmes de milieu rural ne sachant ni lire ni écrire. Quelques-unes avaient suivi partiellement l'enseignement primaire obligatoire et trois seulement l'enseignement primaire obligatoire et trois seulement (âgées de moins de 35 ans et habitant à Lemenhe) avaient le certificat d'études primaires. Les femmes citadines avaient aussi le certificat d'études primaires, mais aucune n'avait fait d'études secondaires. En tout, quatre femmes avaient une formation professionnelle (trois couturières et une pâtissière). Au village, la plupart des femmes travaillaient dans l'agriculture, soit comme ouvrières agricoles et/ou sur des terres en fermage, soit, plus rarement, comme «agricultrices» sur des terres leur appartenant. Elles avaient parfois des activités supplémentaires: ménage, couture, ramassage d'algues destinées à la vente. Nous avons aussi interrogé des femmes ayant atteint l'âge de la retraite : deux ouvrières ayant abandonné l'usine à l'âge de ans pour des raisons de santé (Lemenhe) et quelques femmes à l'âge de la retraite, ce qui, à la campagne, n'implique nullement qu'elles aient abandonné le travail 8 Estatísticas demográficas, 11 recenseamento da população,

39 La face cachée de l immigration agricole. Les quatre femmes d'origine citadine se disaient être «à la maison»: l'une était concierge et faisait quelques heures de ménage, les autres ne travaillaient pas à l'extérieur. La plupart des femmes (dix en tout) avaient leur mari à l'étranger depuis neuf à quinze ans, six depuis un an et demi à sept ans, une depuis vingt-sept ans et une autre depuis quarante ans. Trois femmes étaient allées rejoindre leur mari à l'étranger, y avaient vécu plusieurs années et étaient rentrées depuis quelque temps avec leurs enfants, de manière qu'ils puissent fréquenter l'école portugaise. Nous les avons cependant incluses dans notre échantillon, leur expérience rejoignant souvent celle des autres femmes. Les femmes interviewées au moment de l'enquête habitaient seules avec leurs enfants. Trois avaient leur mère âgée chez elles. Le nombre d'enfants variait: deux femmes (d'origine citadine) avaient un enfant; la plupart avaient deux ou trois enfants et six femmes en avaient quatre ou plus. Parmi ces dernières, il y avait deux familles de sept enfants. Quand le père émigra, ces enfants avaient presque tous moins de 10 ans; un certain nombre d'entre eux naquirent après le départ du père. La situation des femmes des travailleurs migrants au pays d'origine L'émigration: qui part, qui reste, qu'en attend-t-on? La première question que l'on se pose toujours à propos des migrations, c'est «pourquoi?». A cette question s'en ajoutent ici plusieurs autres: pourquoi certaines femmes n'émigrent-elles pas? Quelle place prend cette décision au sein du projet migratoire? Comment ce choix (ou obligation) est-il vécu? Ces données déterminent la situation de la femme au pays d'origine en définissant ses conditions de vie, en orientant ses attitudes et son comportement à l'égard d'une telle expérience. Le départ Les femmes interviewées et leur mari représentaient différentes périodes d'émigration: il y a quarante ans, c'était la migration longue distance vers l'amérique du Sud les maris de deux femmes âgées de 71 et 73 ans avaient émigré en Argentinie et au Brésil; ensuite, ce fut l'émigration massive vers l'europe industrialisée. La plupart des 45

40 Karin Wall maris des femmes interviewées avaient fait le «saut» clandestin vers la France: on traversait en bateau de pêche jusqu'en Espagne, on empruntait de à escudos (l'équivalent de plusieurs mois de salaire) pour payer le passeur, laissant la femme au pays, seule et endettée. Arrivé en France, il fallait trouver du travail, régulariser sa situation. Ces hommes partirent au cours des années 60 et sont donc absents depuis neuf à quinze ans. Plus récemment, quelques départs s'effectuèrent sous contrat, dans de meilleures conditions (argent avancé pour le voyage), vers la République fédérale d'allemagne il y a sept ans, vers la République du Venezuela, la République d'iraq, la République algérienne démocratique et populaire depuis un peu plus de deux ou trois ans. L'émigration était en général liée à de difficiles conditions de vie au pays: les hommes émigraient à cause du chômage, du sous-emploi, ou à la recherche d'une vie plus facile. On dit souvent que l'émigration est rarement une «migration de misère». Pourtant, au Portugal, les emigrants appartiennent le plus souvent aux classes les plus défavorisées. Des deux villages du Minho partirent d'abord les plus pauvres: cordonniers, ouvriers non qualifiés du bâtiment et du textile, salariés agricoles et un ouvrier qualifié (serrurier) au chômage depuis huit mois. Les motivations de l'émigration donnaient une image négative de la situation de départ. Parfois on donnait comme raison la misère : «Avant, en quoi est-ce qu'on se suffisait? Seulement de la soupe et même pas.» (V., Moledo do Minho, salariée agricole, mari pêcheur et ouvrier du bâtiment, en France depuis quinze ans.) Généralement, les salaires étaient très bas et quelquefois insuffisants pour faire vivre une famille, ce qui entraînait des dettes: «Mon mari a décidé d'y aller parce qu'il gagnait peu [...] Il est parti clandestinement, par les montagnes, et moi je suis restée avec mafille de 3 ans et monfils de 8 mois. Il fallait payer le loyer et, lui, il gagnait 38 escudos par jour ; il était ouvrier à la fonderie; moi je travaillais aussi mais c'était peu. On était quatre; pour payer le loyer on s'est endettés, on ne pouvait pas tenir pour tout acheter, et monfils,il lui fallait du lait en poudre et il n'y avait presque pas d'allocations [...] alors il s'est décidé à aller en France.» (L, Lemenhe, mari en France depuis onze ans.) «Des dettes, des dettes, toujours des dettes. Quand les enfants naissaient, je devais toujours emprunter de l'argent; d'autres fois, on vendait des lapins pour payer le loyer, ou à la fin du mois...» (A. C, salariée agricole, six enfants, mari en République fédérale d'allemagne depuis sept ans.) «Il y avait des jours où il ne gagnait rien du tout, il n'y avait pas 46

41 La face cachée de l'immigration de travail.» (D.V., salariée agricole, mari ouvrier du bâtiment en France depuis neuf ans.) S'il répondait à des nécessités économiques, le projet migratoire rural contenait implicitement d'autres aspirations: «On n'avait pas d'autre solution, voilà, mais en même temps on pensait à notre chance, ce n'est pas... et lui aussi, l'idée d'une maison, c'est tout, ce n'était pas pour devenir riches! Et alors, j'y ai fait face de la meilleure façon possible, n'est-ce pas?» (F.C., Lemenhe, mari au Venezuela depuis six ans.) Ce projet socio-économique avait toujours des objectifs très concrets (construction de la maison, achat d'un terrain) et l'idée du retour toujours fortement présente. Le travailleur migrant espérait partir les années nécessaires à la réalisation du projet, puis rentrer au village. En ville, le projet prenait des formes différentes: la migration représentait avant tout la possibilité de maintenir un certain niveau de vie, de «pouvoir vivre comme tout le monde» (restaurant, cinéma, voiture, etc.). L'épargne, importante à long terme, n'avait pas à l'avance un objectif matériel précis et urgent: c'était le pouvoir d'achat et pas la maison qui justifiait éventuellement les duretés de l'émigration. Chez la plupart des femmes interviewées, l'émigration était décrite comme une décision prise par le mari et à laquelle elles avaient donné leur approbation. Dans certains cas cependant, l'épouse ignorait la décision du mari: «Mon mari était cordonnier, il gagnait très peu parce qu'on payait très mal, alors il est parti; il est parti sans queje le sache; il est sorti ici, par la porte, et moi j'avais un petit garçon de 2 ans et mon mari a dit: «Au revoir, Zé», c'est le seul auquel il a dit au revoir; il a pris ses affaires sans queje voie [...] Moi, j'étais là-bas, dans les champs, évidemment, je travaillais et je n'ai rien vu. C'est après qu'il m'a fait savoir, qu'il m'a écrit, parce que je ne savais rien.» (M. Q., Lemenhe, mari en France depuis neuf ans.) Les f e m m e s interviewées approuvaient ou acceptaient l'émigration pour des raisons économiques: «Moi, je ne voulais pas en fait qu'il s'en aille mais en même temps je me rendais compte qu'on avait des difficultés pour élever les enfants, les nourrir, les habiller, alors j'étais d'accord, j'ai dû l'admettre, qu'il s'en aille, n'est-ce pas? Il fallait élever les^enfants et ne pas les laisser avoir faim.» (E., Lemenhe, cinq enfants, mari ouvrier en France depuis onze ans.) «Je savais qu'il partait et j'étais d'accord pour qu'on améliore notre vie, pour avoir une vie meilleure car, avant, on avait une vie très dure, et moi je voulais une maison.» (V., Moledo do Minho, salariée agricole, mari en France depuis quinze ans.) 47

42 Karin Wall Le départ de l'homme n'est jamais totalement inattendu dans des contextes où la migration, interne ou externe, fait presque partie intégrante de la vie professionnelle des hommes du village. Avant le mari, c'est souvent le père, les beaux-frères qui sont partis, après le mari ce seront les enfants. Sur la commode de Marie A., les photos de sa sœur et de son beau-frère, décédés en France; de son mari, parti en Argentinie il y a quarante ans et porté «disparu» ; de ses deux fils, l'un à Lisbonne, l'autre en France. Celles qui sont restées, elle et sa sœur: «Moi, j'ai toujours aimé mon village, j'ai passé toute ma vie ici [...] Il y a quelque temps j'ai passé deux années avec mon fils en France pour aider à élever un petit enfant parce que les parents travaillaient et nous, il fallait qu'on aide [...] Après j'ai voulu rentrer dans mon pays, sur mon bout de terrain, chez moi, y laisser mes os [...] Il faut bien que quelqu'un reste... sinon tout serait abandonné et ce serait dommage aussi de tout laisser tomber; les champs, si nous, nous ne les cultivons pas, bientôt personne ne mangera plus, tant qu'il y aura une demi-douzaine de vieux comme nous il y aura des choses sur les marchés [...] Tenez, mes champs, je les cultive encore comme je peux, et après?» (M. A., Moledo do Minho, agricultrice, 73 ans). Par ailleurs, le phénomène migratoire est toujours chargé d'une lourde signification, car l'émigration reste entourée d'incertitude et marquée par des histoires du passé: «Moi, j'avais peur qu'il parte et qu'il ne paie plus jamais l'argent qu'on avait dû emprunter [...] Il pouvait ne pas avoir de la chance et moi qui restais avec les enfants, le foyer, avec le salaire journalier d'une femme d'aujourd'hui... et après, comment allais-je élever les enfants? [...] Il est vrai que mon mari aurait pu émigrer plus tôt, mon frère était là-bas, mais il n'est pas parti parce que j'avais ce problème, j'avais peur qu'il s'en aille, qu'il n'ait pas de chance ou qu'il se fasse une amie, et je resterais avec les enfants. Après il est parti.» (A. C, six enfants, mari en République fédérale d'allemagne depuis sept ans.) Partir ou rester: quelle alternative? L'alternative, partir ou rester au pays, ne se posait pas comme telle au départ: si le travailleur migrant partait clandestinement ou à l'appel de parents, il n'avait pas les moyens suffisants pour se faire accompagner de sa famille ou pour la faire venir, les premiers temps du mois. Les départs sous contrat soit fixaient des délais au regroupement familial, soit l'excluaient (contrats temporaires en Irak, Algérie, Venezuela), soit le rendaient difficile (conditions de logement). 48

43 La face cachée de V immigration Au point de savoir si elles auraient aimé accompagner leur mari émigré ou le rejoindre, toutes les femmes interviewées répondirent qu'elles auraient préféré «vivre avec leur mari et avoir toute la famille réunie». Néanmoins, elles étaient restées au pays pour différents motifs, plus ou moins contraignants. Les conditions de vie du travailleur migrant étaient insuffisantes pour permettre de faire venir la famille dans le pays d'accueil. Plusieurs femmes interviewées eurent ce problème: «Je suis restée ici parce qu'il n'avait pas de maison là-bas. Au début qu'il est parti, il partageait un lit dans une baraque. Maintenant c'est une maison pour les hommes de l'usine, il n'y a que des hommes, ils n'ont pas leur femme avec eux, et ils ont une cuisine qui est commune et chacun a sa chambre mais ça va pas pour les familles. Il paraît qu'on peut faire une demande spéciale pour des appartements sociaux mais c'est compliqué et quant à mon mari il faudrait qu'on le fasse pour lui, il ne parle presque pas le français et il ne sait ni lire ni écrire [...] J'aurais aimé y aller, j'aurais préféré partir plutôt que de rester ici, j'ai une vie triste, même si je ne suis pas aussi seule que lui.» (O., ouvrière retraitée, mari en France depuis neuf ans.) La famille comprenait des enfants d'âge scolaire. Puisque, au départ, le projet était temporaire et le retour envisagé ne serait-ce qu'à la fin de la vie active, les parents hésitaient à «transplanter» les enfants. «Mon mari a maintenant le droit d'amener sa femme et ses enfants, mais nous trouvons à un certain point avec les enfants que... c'est-àdire que les enfants ont déjà été à moitié éduqués ici. En ce qui concerne l'école, ce serait un problème pour qu'ils s'habituent à la langue de là-bas et les écoles portugaises (là-bas) c'est moins que rien et alors... comme mon mari ne voulait pas rester là-bas, qu'il voulait revenir dès qu'on aurait organisé la vie un peu mieux... ce n'était pas son idée de rester.» (F. C, sept enfants, mari en République fédérale d'allemagne depuis six ans.) Les femmes qui ont vécu à l'étranger pendant plusieurs années sont rentrées avec les enfants pour des raisons similaires. Pour une famille nombreuse, d'autres problèmes venaient s'ajouter: il était plus difficile de trouver un logement convenable, d'économiser de l'argent. «On ne veut pas gagner de l'argent pour le laisser là-bas et nous avec!» «Les logements sont mauvais. La baraque a six mètres sur deux mètres cinquante. Elle est divisée au milieu, d'un côté c'est la cuisine, de l'autre la chambre; il y a deux lits, je suis 49

44 Karin Wall avec un camarade et je paie un mark par jour. Alors pas moyen d'avoir la famille. Nous avons six enfants, il nous aurait fallu une grande maison et j'aurais eu à payer 600 à 700 marks et il fallait encore la trouver. Puis les problèmes d'école, de langue enfin... il vaut mieux queje fasse le sacrifice d'être là-bas tout seul.» (Travailleur migrant, Moledo do Minho.) La femme avait des engagements importants au pays : le travail à la ferme, la charge de parents âgés ou malades. Ces motifs étaient présentés sous leur côté avantageux ou justifiaient le fait que la femme restât au pays: «Ah! moi, je voulais partir, mais le pire c'est qu'il n'y avait pas de maison pour moi là-bas. Ce sont tous des hommes, ils travaillent pour le même patron qui leur paie le loyer, et moi au milieu de tous ces hommes. Non, je peux pas. Bon, et j'ai tout ça ici, la maison qu'on retape, laisser les choses à l'abandon, c'est pas bien... et comme il espère ne pas rester là-bas longtemps.» (D., un enfant, salariée agricole, terres en fermage, mari en France depuis six ans.) «Les gens restent aussi à cause des domaines agricoles parce que après si tout cela se perd... et comme eux ils ont l'idée de revenir plus tard, ils ne peuvent pas laisser ça s'abîmer et se perdre.» (D. F.) La femme préférait rester au pays pour différentes raisons: elle avait rendu visite à son mari ou avait entendu parler de la vie de la femme immigrée et n'avait pas aimé les conditions de vie que l'immigration lui offrait. «Au début, il ne pouvait pas m'avoir, il vivait dans les baraques... après, j'aurais pu y aller, mais à ce moment-là, bon, d'un côté c'était déjà difficile pour les enfants et, de l'autre, la vie là-bas, c'est très bien pour ceux qui aiment travailler dans les maisons, parce que les travaux, là c'est comme à Lisbonne, tout dans les maisons, enfermés, comme dans des prisons... moi, je préfère la vie d'ici, travailler par ici [...] Je suis allée rendre visite à mon mari, je n'ai pas aimé être enfermée; pour ceux qui aiment les maisons, d'accord, mais il paraît aussi qu'aux femmes on ne donne pas toujours des papiers pour travailler.» (V., mari en France depuis quinze ans.) Parfois, la femme ne.voulait pas quitter le pays: «Mon mari était déjà là, n'est-ce pas, quand nous nous sommes mariés et il a pensé que j'allais le rejoindre. Mais après je n'ai pas eu le courage pour ça et je lui ai dit: «Moi, je ne pars pas en France, si tu veux une femme pour t'accompagner, trouves-en une autre parce queje n'y vais pas! Fais ta vie et moi je ferai la mienne. Si tu ne veux pas partir au moins tu resteras mariée, moi je pars et toi tu restes.» Moi, je ne 50

45 La face cachée de V immigration voulais pas partir parce que ça me faisait peur, qu'est-ce que j'en savais, moi, de la France [...] Mais maintenant je regrette un peu, ça me fait de la peine qu'il soit tout seul, personne pour le soigner, mais maintenant je ne peux pas car ma mère est malade et je lui ai dit: «Si je ne suis pas partie avant, ce n'est pas maintenant que ma mère est malade que...» Un jour peut-être... mais il faudrait qu'il vienne me chercher, je ne veux pas partir seule.» (M. C, Lemenhe, mari en France depuis neuf ans.) Il y avait souvent l'appréhension de l'inconnu, aggravée par le fait de ne pas savoir lire ou de devoir partir seule. Il y avait aussi la crainte de ne pas pouvoir emmener les enfants. Il arrive également que la femme restée au pays d'origine soit mal informée sur les conditions du regroupement familial, surtout en ce qui concerne la possibilité d'emmener les enfants avec elle : «Je ne sais pas si je peux mettre mafillesur mon passeport, il paraît que c'est compliqué, n'est-ce pas?» (O. B., Moledo do Minho, un enfant.) «Je me suis renseignée à l'hôtel de ville à Famalicão sur ce que je devais faire, mais on m'a dit que c'était difficile d'emmener la petite, je ne sais pas, j'ai pas très bien compris parce qu'elle ne parlait pas bien le portugais, je crois, et après, bon, je voulais pas la laisser, alors je suis restée 9.» Le mari n'avait pas fait venir sa femme et ses enfants pour des raisons personnelles: «Mon mari a voulu partir et moi j'étais d'accord, mais j'ai toujours pensé qu'un jour, plus tard, il aimerait queje vienne. Mais il n'a jamais eu cette idée. Le temps a passé et je n'ai jamais compris pourquoi, j'ai demandé mille fois à partir avec lui. Maintenant je pourrais être là-bas avec les enfants. Mais, lui, il ne veut pas queje vienne, même pas en vacances, il n'a jamais voulu que j'y aille.» (R. C, salariée agricole, terres en fermage, mari en France depuis quatorze ans.) Presque toujours, c'était l'expectative ou l'attente face aux ordres du mari: «Moi, en principe,j'aimerais bien y aller parce queje serais avec lui, mais je ne voudrais pas laisser mes enfants et il y a le 9 Au Portugal, la structure des services d'émigration peut aggraver la situation des migrants ruraux. En effet, il n'existe des services qu'à Lisbonne et une délégation à Porto. Les hôtels de ville sont censés canaliser l'information et orienter les travailleurs migrants et leurs familles. On reconnaît, en général, la faible efficacité de ce système, car les autorités locales tendent à échapper à une besogne qui ne ressort pas de leur compétence. 51

46 Karin Wall problème de l'école. Comme il ne pensait pas rester longtemps [...] S'il me disait de venir, je ne dirais pas non; moi, je ne lui ai jamais rien dit, c'est selon sa volonté!» (F. C., mari au Venezuela depuis deux ans.) Rappelons que c'est le mari qui doit déclencher, dans le pays d'immigration, le processus de regroupement familial en en faisant la demande aux autorités du pays d'accueil. C'est lui qui «appelle» ou «fait venir» la famille: «Parfois, je disais à mon mari: "Un jour je me décide et je viens", et lui, il disait: "Oui, mais tu ne peux pas parce que c'est moi qui dois t'envoyer la lettre d'appel, tu peux pas venir sans ça", et il jouait beaucoup avec ça.» (M. F., Lisbonne, mari au Venezuela depuis vingt-quatre ans.) Peut-être faudrait-il noter aussi que l'incapacité juridique de la femme mariée au Portugal a été pendant longtemps un exemple flagrant de la discrimination contre la femme: le pouvoir matrimonial impliquait que l'homme était le représentant légal de sa femme et de ses biens, qu'une femme ne pouvait pas traverser la frontière sans l'autorisation de son mari ou de son père. Le couple s'était séparé: le travailleur migrant avait créé un deuxième foyer dans le pays d'immigration. Ainsi, il est aisé de s'apercevoir que les conditions d'émigration et d'immigration ne favorisent guère le regroupement familial. Il n'est, en effet, pas nécessaire de l'interdire: les délais d'attente, les problèmes de logement, les carences en matière d'information suffisent souvent à décourager les époux et à transformer une situation temporaire en situation permanente. Notre enquête nous a permis également de constater que l'émigration issue du milieu rural est vécue en fonction du contexte villageois. On part pour rentrer et l'on ne veut pas compromettre ce projet. La femme immigrée qui part avec son mari travaille pour le réaliser plus vite; celle qui rentre après quelques années veut assurer l'insertion des enfants au pays d'origine. La présence de la femme au pays s'inscrit aussi dans ce projet socio-économique global. On s'imagine que la femme reste pour assurer le fonctionnement de la propriété agricole. Dans le cas des femmes interviewées, il existait rarement des «biens» au départ: si l'on partait, c'était plutôt pour les acquérir. Cela ne signifie pas que la femme restée au pays d'origine n'assumait pas un rôle économique important; au contraire, c'est parce que la famille restait (surtout si elle était nombreuse), soutenue en grande partie par le travail de la 52

47 La face cachée de ï'immigration femme 10, que le projet pouvait se réaliser. Aussi, au fur et à mesure que l'on construisait la maison ou après l'achat d'un bout de terrain, la femme veillait sur les biens acquis, en assurait le démarrage et le bon fonctionnement. Socialement, sa présence avait une signification profonde: elle était gardienne d'un retour. Ce retour présentait un certain nombre d'exigences qui pouvaient être satisfaites plus facilement grâce à l'existence d'un «foyer» (la femme et/ou la maison). «Au début, il était dans des baraques. Après, il aurait pu essayer que je vienne. Mais, d'abord, on voulait avoir la maison, car on ne sait jamais; un jour il se peut qu'on soit obligés de rentrer et après on n'aurait même pas où nous loger [...] Parce que c'est comme ça, et c'est déjà arrivé au village; on dit qu'au temps des guerres en France tous ceux qui étaient là-bas ont dû partir et il y en avait qui n'avaient même pas un trou où se 'fourrer' quand ils sont arrivés; on dit qu'ils sont arrivés le sac au dos et tout [...] Alors, moi, je disais: "Il faut la maison, après on verra ce queje fais".» En ville, la nature du projet migratoire et la situation familiale ne semblaient pas exiger la présence de la femme au pays d'origine. Rester au Portugal répondait plutôt à des contraintes extérieures: trois femmes d'origine citadine n'avaient pas eu droit au regroupement familial et la quatrième était restée parce que son mari ne lui avait pas demandé de venir; elle attendait toujours qu'il «lui dise de venir». Dans ce contexte social précis, rester au pays d'origine représentait l'absence d'une autre solution. Dans le milieu rural, par contre, même si la femme était contrainte à rester, sa présence au pays était justifiée au moins par un projet socio-économique spécifique. Mie quotidienne au pays Lorsqu'on demandait aux femmes interviewées à Lemenhe ou à Moledo do Minho si leur vie avait beaucoup changé depuis le départ du mari, la réponse était non. Cela ne signifie pas que rien n'avait changé et qu'il n'y avait pas de nouvelles responsabilités ou de problèmes. Simplement, le cadre de vie de la femme d'origine rurale était le même, il n'y avait pas eu rupture. Nous comparerons les principaux aspects de la vie quotidienne des femmes interviewées à la situation antérieure au départ du mari. 10 Voir le chapitre «Portrait de femme». 53

48 Karin Wall L'argent La situation économique de la famille avant le départ a été évoqué : difficultés de subsistance ou niveau de vie peu satisfaisant. Que se passe-t-il pour la femme restée au pays lorsque le mari part? La première année : «On reste avec les enfants et sans argent.» La plupart des femmes interviewées ont parlé d'une période allant de trois à six mois avant le premier envoi d'argent : «Quand il est parti, je suis restée ici avec les enfants, nous devions l'argent du loyer et de son voyage. A l'époque, nous avons payé escudos pour son voyage et c'est moi qui devais payer le passeur après avoir reçu sa première lettre, je ne donnerais rien avant. Alors, pendant ce temps-là, j'ai eu des difficultés parce qu'il a été trois mois sans travail, sans salaire, et après il avait des dépenses lui aussi, et moi avec les gosses! J'ai emprunté de l'argent, je gagnais ce queje gagnais, mes parents m'aidaient comme ils pouvaient... les premières fois où il m'a envoyé quelque chose, ça a été pour payer tout ce que je devais.» (I. P.) Parfois, cette situation se prolongeait indéfiniment: «Il est parti et moi après j'ai dû me "gouverner", je n'avais pas d'autre solution, n'est-ce pas? J'ai fait ma vie, bien sûr, j'ai commencé à organiser ma vie, sinon on aurait eu faim, parce que la première et la deuxième année il ne m'a pas envoyé d'argent, il était à l'hôpital pendant longtemps, il s'est cassé la jambe et après ça, je ne sais pas, il paraît que ça ne suffisait pas pour nous...» (M. Q., 50 ans, sept enfants, mari en France depuis neuf ans.) Cette période initiale était réduite à un ou deux mois, dans le cadre des départs sous contrat, et ne semblait pas avoir engendré autant de difficultés. Les dettes contractées pour couvrir les dépenses du voyage aggravaient la situation économique de toute la famille restée au pays: «Dans ce temps-là, il y a presque trente ans, je me suis trouvée avec une dette de escudos queje devais payer et j'avais une fille de 10 ans, une autre de 7 ans et ma mère qui avait 80 ans... Bien sûr, je me voyais perdue, je pleurais sans savoir quoi faire parce queje ne voulais pas être endettée et je ne savais pas où gagner de l'argent et il me semblait que tout le village savait queje devais cet argent. Et après je me suis lancée, par beau temps et par mauvais temps, pieds nus et mal habillée, pour élever mesfilleset puis, j'avais ma mère. C'est ma vache qui m'a secourue: je gardais toujours l'argent du lait queje vendais et peu à peu, en remboursant chaque fois cinq cents escudos, 54

49 La face cachée de V immigration j'ai rendu l'argent... Une vache, c'est un bon placement.» (A. M.) En général, c'était la femme qui empruntait l'argent et assumait la responsabilité du remboursement: c'était donc à elle de liquider la dette si le mari ne l'aidait pas. Ce phénomène concernait surtout la forme la plus ancienne d'émigration mais pas seulement: «Quand mon mari est parti, j'ai dû emprunter de l'argent pour payer les dépenses occasionnées par un voyage qu'il a dû faire à Lisbonne pour s'occuper des papiers. Après il est parti et deux mois plus tard il m'a envoyé de l'argent pour tout payer. La personne à qui il l'a emprunté savait qu'il n'avait rien et avait peur qu'il parte et ne paie jamais.» (A. C, mari en République fédérale d'allemagne depuis sept ans.) Après : «Quand il peut.» Après cette période, la femme du travailleur migrant comptait presque toujours sur l'argent que lui envoyait son mari. Mais tantôt les envois étaient irréguliers, tantôt c'était la somme qui variait: «Mon mari m'envoie toujours de l'argent... bon, on sait déjà, s'il ne peut pas ce mois-ci, ce sera le prochain, ça dépend aussi de ses dépenses là-bas. Une fois, il a été presque une année sans rien gagner, ce fut très long; mon mari m'envoie l'argent par chèque quand il peut. Maintenant, ce n'est pas tous les mois. En janvier, par exemple, il a été quarante-deux jours à l'hôpital et pendant quelques mois il n'a pas envoyé d'argent parce qu'il gagnait moins... Au début j'en avais encore et après je m'arrangeais avec mes gains.» Les modalités d'envoi variaient: a) la femme recevait un chèque qu'elle allait encaisser à la banque de la ville la plus proche; b) le travailleur migrant transférait de l'argent directement sur son compte en banque et sa femme allait chercher l'argent selon ses besoins; c) le travailleur migrant apportait de l'argent au moment des vacances et laissait à sa femme une quantité suffisante pour vivre durant son absence. La plupart des femmes interviewées recevaient l'argent envoyé par leur mari sous forme de chèque. Le transfert sur le compte bancaire concernait, dans notre enquête, surtout les femmes d'origine citadine ou celles rentrées au pays. Cette procédure laissait supposer soit que des biens avaient été acquis, soit des gains supérieurs, en tout cas une conception différente de la manière d'utiliser l'argent. A cela, il faut ajouter une plus grande habitude des services (banque, etc.). La famille d'origine rurale n'avait pas toujours de compte bancaire. Si le couple en possédait un, la femme versait le chèque sur le 55

50 Karin Wall compte commun et retirait de l'argent peu à peu. Dans les deux cas, l'argent envoyé aux femmes de milieu rural était destiné en priorité aux dépenses de la famille, et aux investissements en cours (construction de la maison, paiement d'un terrain, etc.). Compte tenu des aspirations inhérentes au projet d'émigration, l'argent envoyé au pays était, quand cela était possible, considéré comme une forme d'épargne, même si la femme comptait sur ce revenu pour les dépenses familiales, parfois seulement pour les mois les plus difficiles ou les dépenses inattendues: «Mon mari a une bonne situation parce qu'il m'envoie de l'argent toujours quand il peut et moi, j'économise tout ce queje peux, pour en avoir, sinon ça ne vaudrait pas la peine qu'il soit parti là-bas tout ce temps-là [...] C'est aussi pour mes dépenses, n'est-ce pas, quand c'est nécessaire...» (F. C, terres en fermage, un champ acheté depuis l'émigration, mari en République fédérale d'allemagne depuis six ans.) «Au début, c'est avec l'argent que je gagnais que je nourrissais les enfants. Et il y avait aussi quelques personnes qui... Par exemple, j'allais travailler dehors et emmenais les plus petits et généralement ils mangeaient là aussi [...] Et je vais travailler à la journée, je travaille toujours à la journée [...] Lui, il envoie en moyenne, parce que ça dépend, escudos par mois... mais, pour tout faire, il faut que j'aide, sinon les je les dépenserais bien vite, aujourd'hui tout est tellement cher... on va acheter des chaussures pour le petit et c'est escudos! Vous savez, moi, la première paire de chaussures que j'ai eue, j'avais 18 ans et elle a coûté 80 escudos : je me promenais pieds nus, avec les vaches. Mes parents ne me donnaient rien, ils n'avaient pas les moyens u...» (A. C, six enfants, maison construite, salaire du mari en République fédérale d'allemagne depuis six ans: escudos.) Les histoires d'émigration que nous venons d'esquisser peuvent être considérées comme «réussies». Tout dépend naturellement du pays d'immigration, du type d'emploi, du nombre d'enfants, des maladies, etc. E... et son mari avaient six enfants et vivaient très mal au moment du «saut» en France. Elle était salariée agricole, lui métayer, puis ouvrier du textile. En France, il trouva du travail dans le bâtiment. Au pays, E... dut tenir la maisonnée toute seule pendant la première année. Sa famille ne l'a jamais aidée, car elle n'avait pas approuvé ce mariage. La deuxième année, le mari d'e\...dut rentrer, car elle était tombée gravement malade: «Un jour, j'étais dans les 11 Le salaire minimal légal au Portugal se situait en 1980 autour de escudos. 56

51 La face cachée de l'immigration champs, j'avais emmené les petits comme toujours, et j'étais très faible, je pesais, je crois, 40 kilos et tout d'un coup je sentais "des chaleurs", je me suis évanouie et après j'ai été malade pendant longtemps.» Il retourna en France l'année suivante et trouva un nouvel emploi dans une fonderie. D'après E..., il gagnait environ escudos. Cela leur permit d'élever les enfants. Ils n'ont jamais pu économiser pour «la maison». E... habitait, au moment de l'enquête, un rez-de-chaussée loué à un emigrant actuellement en République fédérale d'allemagne. De temps à autre, elle se demandait s'ils n'auraient pas eu la m ê m e vie, matériellement parlant, voire peutêtre moins dure, s'il était resté à Lemenhe. (E..., 45 ans, six enfants, mari en France depuis onze ans.) Ainsi la plupart de femmes interviewées dépendaient, dans une large mesure, de leur propre travail. Pour les femmes qui travaillaient sur des terres en fermage ou sur des terres leur appartenant, l'argent envoyé par le travailleur migrant représentait un apport monétaire nécessaire. Pour celles qui avaient un salaire ou une autre source de revenu (la retraite), il constituait un salaire d'appoint, plus ou moins important selon le contexte social (l'ouvrière, par exemple, pouvait mieux se défendre économiquement que la femme travaillant à la journée). Trois situations n'entraient pas dans le tableau que nous venons de brosser: Les femmes ne recevant rien du travailleur migrant et dépendant totalement de leurs propres gains. Nous avons déjà décrit quelques aspects de cette situation. Celles d'entre elles qui avaient, entre temps, atteint l'âge de la retraite avaient vu leur situation s'améliorer considérablement. Aucune n'avait voulu recourir à des procédures légales pour obtenir une pension alimentaire du mari. En général, elles pensaient que ce type de contrainte juridique aurait sur le mari un effet psychologique négatif qui augmenterait l'éloignement: «Comme il est têtu, ça ne marcherait jamais, il serait capable de faire tout sauf ça.» Les femmes rentrées au pays depuis quelques années. En général, ce retour signifiait également avoir répondu, en partie du moins, aux objectifs du projet migratoire. Les femmes interviewées dans cette situation avaient comme unique source de revenu l'argent envoyé par le mari et leurs économies. Une partie de celles-ci était investie dans le démarrage de la nouvelle propriété agricole. Les femmes d'origine urbaine ayant comme principale source de 57

52 Karin Wall revenu l'argent envoyé par le travailleur migrant. Les projets d'investissement étant à plus long terme, les familles avaient relevé leur niveau de vie : «Maintenant, avec l'argent qu'il gagne là-bas, on peut déjà se faire ici une vie assez bonne. Dans ce sens-là, l'émigration améliore vraiment les conditions de vie, à moins qu'on ne soit comme ces gens très attachés à l'argent, qui ne veulent pas dépenser un centime et qui économisent tout le temps, n'est-ce pas? Nous, on pense de la manière suivante: mon mari et moi estimons que nous ne sommes pas des esclaves de nous-mêmes et pourquoi, si on gagne 60 escudos, allons-nous toujours en garder 50, garder l'argent pour quoi faire? Il faut vivre un peu à l'aise, nous n'allons pas être esclaves, sinon ce ne serait que du sacrifice, n'est-ce pas? Et vraiment, avant on ne faisait pas... le cinéma c'était une fois par an... nous n'avions pas cet appartement meublé, c'est-à-dire moderne comme ça, plus joli, il y avait des choses plus anciennes datant de l'époque de mon mariage, plus modestes, voilà... je ne pourrais jamais avoir la vie que j'ai, la voiture, tout ça... et quand il vient, nous sortons, au restaurant parfois, oui, on a une meilleure vie.» (I. C, mari en Irak depuis deux ans.) Le travail Traditionnellement, dans le milieu rural, où la famille et la terre constituent l'unité de base de l'organisation sociale, les membres de la famille travaillent ensemble, l'homme et la femme accomplissent des tâches d'une importance égale. Le rôle de la femme en tant qu'épouse est inséparable de son rôle de travailleuse. Elle doit labourer la terre avec son mari et participer à presque tous les travaux agricoles. Certaines corvées sont réservées aux f e m m e s: aller chercher de l'eau, faire la lessive, s'occuper des enfants, faire la cuisine, soigner les animaux domestiques : «Nous avions des champs loués et nous travaillions aussi à la journée. Il prenait la houe et allait travailler la terre. On allait un peu labourer tous les deux ou travailler à la journée. Moi, j'allais toujours faire paître la vache, c'était à moi, n'est-ce pas? Et parfois je restais plutôt à la maison pour laver le linge et faire le reste.» (A. M., Moledo do Minho, mari au Brésil depuis vingt-sept ans.) A l'intérieur de la maison, la femme est chargée, seule, de l'organisation et de l'exécution de toutes les tâches ménagères. Pendant la journée, les enfants sont pris en charge par une voisine ou un parent, ou bien emmenés sur le lieu du travail. Les débuts de l'industrialisation et de l'émigration ont aggravé, 58

53 La face cachée de l'immigration en général, la dichotomie des rôles qui existait dans la division du travail. De plus en plus, les hommes sont devenus les salariés d'une économie de marché. S'ils travaillent encore la terre, s'ils ne partent pas, ils ont un emploi non agricole, exercent une profession qui sert de solution de rechange au travail de la terre ou un métier complémentaire. Dans les deux villages où nous avons effectué notre enquête, presque tous les travailleurs migrants avaient des emplois non agricoles avant de partir pour l'étranger. L'homme a commencé à avoir le monopole du travail à l'extérieur rémunéré ainsi que le prestige qui en découle. Cela a modifié considérablement le statut de la femme. Si les activités agricoles sont devenues la responsabilité de la femme, son rôle économique s'est affaibli de plus en plus, car son apport est soit non monétarisé, soit considéré comme un salaire d'appoint par rapport à celui du mari: la femme n'a presque exclusivement produit que pour l'unité familiale et son travail est resté dans le domaine privé. En outre, l'industrie a commencé à produire des articles fabriqués autrefois par l'artisanat villageois (filature, tissage, fabrication de chandelles, conserves), toutes activités qui étaient placées auparavant sous la responsabilité de la femme. «Je travaillais la terre et travaille toujours la terre... f ai des champs loués et je travaille aussi à la journée» Au moment de l'enquête, la plupart des femmes d'origine rurale avaient comme activité principale le travail agricole exercé avant le départ du mari: «J'ai des champs loués, j'ai deux vaches et je travaille à la journée aussi. Pour nous, j'ai du maïs, des pommes de terre, des haricots surtout [...] Je me lève à 6 h 30, je prends du café et du pain et après, au travail, ça dépend de ce qu'il y a... les champs, la journée si quelqu'un appelle [...] En général, une de mesfillesreste ici pour faire la lessive et la cuisine, l'autre va chercher de l'herbe; moi, je vais sarcler... d'autres fois on va toutes travailler à la journée... les champs à nous, nous les faisons nous-mêmes, c'est seulement pour labourer que j'appelle l'homme avec le tracteur; à part ça, c'est toujours nous... parfois je vais aux algues aussi, on y est déjà allées cette année pour fertiliser les champs au moment de la pomme de terre; on ira peut-être encore pour en vendre un peu.» (V., Moledo do Minho.) La production était essentiellement destinée à l'unité familiale: «En général, c'est tout presque uniquement pour la maison. Je paie la rente, ce qui vient de mon champ est pour moi et j'ai rarement des choses à vendre.» (F. C.) 59

54 Karin Wall Quels effets a donc eus l'émigration du mari sur le travail de la femme? Commençons par examiner les effets des nouvelles responsabilités économiques des femmes interviewées. Précédemment, nous avons constaté que l'irrégularité ou la cessation des envois d'argent faisaient que, pendant certaines périodes plus ou moins longues, la femme ne comptait plus sur le salaire de son mari pour subvenir aux besoins de la famille. Aussi, de manière temporaire ou indéfinie, prenait-elle la place du chef de famille et était-elle chargée de l'entretien de ses enfants et d'elle-même. «Gagner le pain pour eux et pour moi» Les femmes interviewées dans cette situation ont dû «se débrouiller» avec les moyens qui étaient les leurs. Pour faire face, outre l'habituel travail des champs, les femmes faisaient plus de «journées» comme salariées agricoles. C'était en général un travail salarié ponctuel ne garantissant pas un revenu régulier satisfaisant: «Nous travaillons pour ceux qui nous appellent... il y a des jours où il n'y a pas de travail, ça dépend du travail; quand il y a beaucoup de travail, on nous appelle. Le reste du temps, nous ne gagnons rien... par exemple, moi, aujourd'hui, je suis allée travailler seulement pour la mi-journée, le reste de la journée je ne gagne rien, n'est-ce pas? J'ai gagné 100 escudos, ce n'est pas trop pour vivre.» (D. V.) En plus du travail agricole, les femmes avaient recours à des activités secondaires leur apportant des ressources monétaires supplémentaires: ramasser des algues, chercher du bois, faire des ménages. «J'ai élevé les - enfants comme j'ai pu, Dieu sait comment parfois. Je travaillais à la journée dans les champs, j'avais des amis pour ce qui est des vêtements par exemple [...] Après, j'ai cherché autre chose: je suis employée comme femme de ménage chez une dame qui est infirmière, je travaille à l'heure. Et je travaille pour M. le curé l'après-midi quatre heures dans les champs. L'année dernière, ma fille a commencé à travailler, ça aide; monfilsaussi, d'ailleurs, mais il est marié, il doit maintenant s'occuper de lui-même, n'est-ce pas?» (M. Q., Lemenhe.) En général, le rôle de la parenté et de la communauté était limité: il existait parfois une aidefinancièredes parents, mais la plupart du temps ils avaient eux-mêmes besoin d'assistance. On comptait sur l'entraide et surtout sur la charité des plus riches de la communauté (vêtements, nourriture). Lorsque les enfants grandissaient, c'était sur eux que comptaient les femmes qui avaient encore des difficultés à joindre les deux bouts. 60

55 La face cachée de l'immigration Nous analyserons maintenant l'incidence de l'émigration masculine sur la division du travail en milieu rural. «J'ai dû prendre la machine et le faire moi-même» En réalité, les processus qui ont conduit la femme à être responsable des activités agricoles existent depuis longtemps. Avant le départ de l'homme en France ou en République fédérale d'allemagne, les femmes étaient déjà les principales responsables du travail dans les champs, tout en comptant sur le mari pour certaines tâches «réservées à l'homme»: «Moi, je décide de tout ici, les travaux, comment faire, voir ce qu'il faut acheter, par exemple, les fertilisants, etc. ; quand il est parti, que les gosses étaient plus petits, j'ai eu plus de fatigue, je devais être partout... mais, après tout, lui, il travaillait déjà, il était à l'usine; il m'aidait parfois dans les travaux les plus lourds, mais il n'était pas ici, alors c'est plus ou moins la même vie {]...). Ainsi existait-il des tâches qualifiées de «lourdes» ou de «réservées à l'homme» que les femmes étaient obligées d'assumer ou pour lesquelles il fallait trouver un substitut. Il s'agissait, en général, d'activités relevant du domaine masculin et qui exigeaient soit une habileté spécifique (tailler la vigne), soit un effort physique accru (sulfater les vignes), soit l'utilisation d'une machine mécanique (tracteur, faucheuse, moissonneuse) 12. Les femmes interviewées réagissaient à cette situation de manière différente, selon leurs moyens et les circonstances: elles faisaient appel à des parents ou à des voisins n, elles employaient un journalier, ou elles commençaient à faire certains travaux elles-mêmes soit parce qu'elles ne pouvaient pas dépenser d'argent, soit parce qu'elles n'avaient personne pour les aider. «La femme travaille beaucoup, mais ce que la femme ne peut pas faire, l'homme doit le faire, à moins qu'on ne l'ait pas, comme il m'arrive à moi. Les choses plus lourdes, par exemple répandre le fertilisant après avoir labouré, ce serait plutôt un travail pour un homme parce que les sacs pèsent 50 kilos et j'ai dû les amener seule dans le champ avec le gosse de 11 ans; toutes ces choses, n'est-ce pas? Et bon, il y a des choses queje paie à un journalier, c'est cher mais Néanmoins, les instruments de travail anciens, tels que la charrue et les machines manuelles, étaient utilisés par la femme; par contre, les machines «modernes» (tracteur, etc.) étaient, ici, du domaine de l'homme. 13 Le système d'entraide communautaire se maintenait: c'est surtout lors de cueillettes, quand il y a des tâches lentes ou ennuyeuses comme le sarclage, que l'on va successivement d'une propriété à l'autre: «Ça se fait plus vite, c'est plus gai et on dépense moins.» 61

56 Karin Wall et certaines choses, par exemple la pomme de terre, il faut la traiter au bon moment, sinon on perd tout et, lorsque j'ai attendu un homme une semaine entière pour mettre le produit contre les scarabées, il ne pouvait pas venir samedi qui arrive; j'ai dû prendre la machine et le faire moi-même, sinon je perdais tout; j'ai dû le faire avec les enfants, j'ai mis les gosses à porter le liquide et moi je versais, mais ils étaient petits, si je posais la machine par terre, après je n'arrivais pas à la remettre sur le dos de nouveau, alors je me mettais à genoux pour qu'ils me remplissent la machine, après j'avais le dos mouillé; enfin, on a de ces difficultés. Nous ne sommes pas grandes, ni fortes, mais à la fin nous endurons tout et il y a beaucoup de femmes comme moi parce que les hommes, c'est comme je vous dis, on ne les trouve pas et même les femmes, ce qu'elles aimeraient toutes, c'est un emploi parce que c'est mieux, n'est-ce pas?» (I. P.) A Moledo do Minho, la plupart des femmes interviewées avaient effectué tous les travaux agricoles, même les plus «lourds»: «Nous, ici, on fait le même travail que les hommes dans l'agriculture. Bon, tailler, pas toujours, mais il y a des femmes qui taillent, moi, par hasard j'ai jamais... mais pour le reste, houer, sulfater, porter... ça, on fait tout, il n'y a pas d'hommes.» (D. V.) Quant à l'art de tailler, une veuve nous a fait la remarque suivante: «Tailler, c'est vrai que ça demande de l'habileté, je ne dis pas le contraire, et nous, les femmes, on ne l'a jamais appris, mais cela ne veut pas dire qu'on ne soit pas capable de le faire. On dit que l'art de tailler a été inventé par un âne, je ne crois pas qu'on soit plus bête qu'un âne! Seulement on ne l'a jamais fait. Moi, j'aimerais bien apprendre, j'ai même dit à mon neveu, car j'ai pensé lui demander cette année de tailler puisque mon mari... je lui ai dit: "Écoute, j'aimerais bien que tu m'apprennes à tailler", et il m'a dit: "Bien sûr, pendant queje le fais, tu te mettras à côté de moi et je t'apprendrai".» (B..., Lemenhe.) Certaines activités complémentaires qui, auparavant, à Moledo do Minho, faisaient partie des activités familiales, c o m m e le ramassage d'algues pour fertiliser la terre, sont devenues des activités exclusivement féminines (les enfants aidant). «Mes filles font déjà les tâches de la maison, moi, je suis plus dehors dans les champs» Dans ce contexte, l'importance du travail des enfants, même s'il a toujours existé dans le milieu rural, se trouve renforcée: si la femme assume la responsabilité du domaine agricole et remplace l'homme 62

57 La face cachée de i immigration dans certaines tâches, les enfants se substituent à leur mère pour ce qui est des tâches domestiques quotidiennes et aident aux champs. Les plus jeunes vont chercher de l'eau, les aînées font à manger et lavent le linge. Le garçon aide aux travaux des champs, mais va être très tôt exclu de ce «domaine familial» et lancé dans l'univers du travail à l'extérieur. Ainsi, la terre et le travail agricole firent partie peu à peu de l'héritage féminin, et l'ancienne unité de base qu'était la famille liée à la terre s'est brisée. «Nous», ce n'était plus la famille, mais «moi et mesfilles», ou «ma mère et moi». Le «nous» formé par le couple, où la femme aidait le mari, se reconstituait cependant autour de nouvelles tâches: l'exemple le plus typique était la construction de la maison pendant les vacances du mari. Ces périodes étaient d'une activité intense: non seulement il fallait travailler avec le mari et s'adonner aux travaux habituels, mais aussi être une ménagère exemplaire. «L'agriculture donne tout, mais...» En général, les femmes interrogées, tout en regrettant certains désavantages d'un travail considéré «ingrat» à plusieurs points de vue, étaientfières du rôle productif qu'elles jouaient dans l'agriculture: «Les travaux de la terre, il faut les faire et c'est comme je vous dis, maintenant on n'aura plus que les vieux, alors nous devons nous consacrer à l'agriculture, car il n'y en a plus beaucoup qui veulent travailler dans les champs parce que c'est dur. Et il y a d'autres choses: on va dans les usines parce qu'il y a des allocations, d'autres avantages, parce que l'agriculture toute seule, c'est difficile. Bon, maintenant, on commence à avoir des moyens plus adéquats et il le faut... alors, c'est comme ça, les travaux agricoles, il faut les faire!» (]..., Lemenhe.) Les femmes rentrées depuis quelque temps de l'étranger tout particulièrement souffraient de ne pas trouver d'emploi salarié leur garantissant une indépendance économique et personnelle, alors qu'au pays d'immigration elles travaillaient et gagnaient parfois autant que leur mari, en tout cas suffisamment pour améliorer le quotidien de la famille: «Moi, j'aimerais travailler dehors parce qu'ici mon travail c'est une façon d'aider, n'est-ce pas? Mais, si j'avais un emploi, à la fin du mois j'aurais cet argent-là, ce serait mieux. Voilà, là-bas, j'étais habituée à gagner de l'argent et je dépensais le mien. Je trouve très embêtant pour acheter un tablier de devoir dire au mari : "Écoute, j'ai besoin d'argent pour un tablier...", tandis que, si on le gagne, on l'achète et il n'y a pas de problème, ça ne le regarde pas [...] 63

58 Karin Wall J'aime beaucoup être libre! Et la femme qui travaille la terre, elle travaille, mais elle n'a pas d'indépendance: l'indépendance qu'elle peut avoir, c'est de vendre quelques kilos de haricots quand elle en a et si elle en a, ou quelques kilos de pommes de terre, mais 70 escudos c'est quoi, à quoi ça sert? Si l'on veut acheter des chaussures, c'est escudos, il faut vendre une centaine de kilos de pommes de terre! Un emploi, c'est mieux.» (I. P., Lemenhe, rentrée au pays depuis deux ans, mari en France.) La situation des femmes interviewées à Lisbonne présentait encore une fois certains aspects spécifiques. Si, en milieu rural, du fait de l'émigration du mari, le rôle de la femme comme travailleuse se trouvait renforcé, en ville, c'était le contraire. Des femmes qui avaient travaillé durement, comme femmes de ménage ou couturières par exemple, avant que leur mari n'émigre, avaient, grâce à l'argent qu'il envoyait de l'étranger, soit arrêté de travailler, soit diminué leurs heures de travail. En un certain sens, ces femmes profitaient de ce que «la vie leur permettait plus», c'est-à-dire abandonner un travail pénible et mal rétribué: «Je travaillais toute la matinée ou tout l'après-midi, selon ce que les patronnes voulaient. C'était le matin dans un endroit, l'après-midi dans un autre. J'étais aussi concierge. En général, je nettoyais l'escalier de l'immeuble et après j'allais chez les dames. Je gagnais 30, 20 escudos, j'ai même gagné 15 il y a onze ans. Maintenant je travaille beaucoup moins. J'ai encore la place de concierge mais je ne vais pr'esque plus dehors parce que ça ne vaut pas la peine de gagner plus ou moins, c'est-àdire mal; j'ai travaillé toutes ces années, je peux relâcher un peu maintenant que la vie me permet plus [...] Mais si, par exemple, mon mari décidait d'aller au Canada, il y pense, et si je pouvais l'accompagner, alors je travaillerais parce que ça "compense" là-bas, n'est-ce pas?» (I. C.) Pouvoir être «à la maison» était, en ville, le signe d'un certain statut social, plus facilement acquis grâce à l'émigration, et valorisait le rôle «domestique» de la femme. Parfois, la femme en regrettait les conséquences à long terme: «Je crois que ça a été une erreur, dans le sens où je n'ai plus d'indépendance. Je suis devenue esclave du travail domestique jusqu'à un point, vous comprenez [...] Au moins, si j'avais continué mon travail, je serais indépendante, surtout, comment dirai-je, comme personne. Mais j'ai pris ça presque comme une obligation de me consacrer à mafilleet, après, à mes petits-enfants, de faire le travail de la maison et, maintenant, ça me déçoit [...] Quant 64

59 La face cachée de V immigration à reprendre le travail, non, je n'ai plus de patience, parfois même pas pour mes propres affaires, ça me prend du temps et puis je dois m'interrompre constamment: aller mettre des pommes de terre sur le feu, aller faire la soupe, ceci et cela, et pour la couture, vous savez, il faut se concentrer.» (H..., marie en France depuis quinze ans.) Famille, loisirs, communauté Les nouvelles responsabilités que la femme doit assumer du fait de l'émigration de son époux modifient-elles le rôle traditionnel qui était le sien au sein de la famille et de la communauté? Quelle influence cela a-t-il sur sa liberté? «Le dimanche, je suis ici retenue à la maison» Du point de vue social, avant l'émigration de l'homme, on observait une séparation entre les sphères masculine et féminine. Le monde extérieur, tout ce qui était public, appartenait à l'homme: ses moments de loisir, il les passait dans la rue, le bar, le café. La femme restait à la maison avec les enfants ou en compagnie d'autres parents, ou bien elle rendait visite à ses voisines. Souvent, le dimanche était réservé aux corvées domestiques qu'elle n'avait pas eu le temps de faire pendant la semaine: «Généralement, je ne sortais pas, j'étais à la maison avec les gosses, avec ma mère; lui, il allait par-ci par-là, au bistrot, d'autres fois à une fête. Moi, c'était rare, parfois une fête ici ou là [...] Je restais à la maison pour m'occuper des gosses et faire la lessive. Après, le lundi, j'allais travailler, les gosses à l'école, voilà.» (M. Q., Lemenhe.) Il semblerait donc que l'absence du mari n'ait pas beaucoup changé la vie quotidienne de ces femmes: «Le dimanche, je travaille presque toujours à la maison, j'écris à mon mari et parfois je reçois la visite de quelques personnes ou de la famille [...] Je vais à l'église, je range la maison et prends soin des vêtements des enfants parce que pendant la semaine je n'ai pas le temps pour tout. C'est ça ma vie le dimanche. J'ai rarement des sorties.» (F. C, Lemenhe.) Pourtant, la femme restée au village, seule, disait sortir moins et jouir de moins de liberté. D'un côté, l'espace réservé aux loisirs se limitait plus radicalement qu'avant à l'église, à la maison, aux parents demeurant à proximité : «Je sortais quand même un peu plus quand il était là parce que j'avais toujours cette possibilité qu'il me dise parfois: "Ecoute, je vais ici ou là, tu veux venir?" On allait rendre visite à la famille qui habite plus loin, ou à une fête.» (F. C, Lemenhe.) 65

60 Karin Wall D'un autre côté, les restrictions régissant le comportement de la femme mariée en général pesaient plus fortement sur la «femme mariée sans homme», qu'elle soit veuve, séparée ou provisoirement seule. Une veuve nous expliquait: «Je me souviens, à l'époque des meetings et des manifestations, beaucoup de femmes y allaient... moi, j'y allais aussi avec mon mari ou d'autres gens... mais, aujourd'hui, voyez-vous, je n'irai pas; peut-être accompagnée... mais c'est déjà plus difficile, je ne peux pas parler avec celui-ci ou celui-là parce que les gens font tout de suite des ennuis. Avant la mort de mon mari, je n'avais pas ce problème... c'est maintenant, ce sont les gens... ils pensent tout de suite au couple, au mariage... une femme mariée doit toujours avoir la tête sur les épaules.» Au village, les normes et valeurs étaient maintenues par les sanctions et le contrôle de la communauté. Quand le mari était absent, le comportement de la femme était constamment soumis à l'approbation ou à la censure. La communauté veillait pour voir si la femme savait «occuper sa place» même en l'absence de son époux. Si la femme transgressait les règles, elle se préoccupait d'abord de savoir ce que les autres diraient. On nous a rapporté quelques cas: «Je connais unefille, son mari était au Venezuela. Un homme a dit du mal d'elle. Son mari lui a écrit en lui disant qu'elle ne se comportait pas bien... et ne lui a plus envoyé d'argent et n'est pas venu aux vacances suivantes. Heureusement, elle vivait avec sa mère et elle n'a pas eu trop de difficultés car la mère avait quelques biens. Mais, lui, il ne l'a plus voulue dès le moment où on lui a dit qu'elle s'était mal comportée. Je ne sais même pas si c'était vrai.» (F..., Lisbonne, mari au Venezuela depuis vingt-quatre ans.) La famille et la belle-famille recommandent à la femme le maximum de discrétion et sont les premières à la surveiller: «Quand il est parti, je suis restée chez ma belle-famille. J'étais enceinte de cinq mois, alors on a pensé que ce serait mieux. Mais comme j'étais sous leur toit, ils me faisaient des remarques constamment, surtout ma belle-mère, qu'il fallait pas faire ceci ou sortir, parce que j'étais mariée, parce qu'on remarquait, c'était terrible.» (J. F., femme ayant émigré.) Aussi les femmes restreignaient-elles souvent d'elles-mêmes leurs sorties: «Moi, je ne sors pas, si je sors c'est pour quelque chose, quelque affaire qui doit être réglée, ou pour faire des achats ou d'autres choses, mais pour me promener, ça non. Je suis allée dans la famille mais je préfère qu'ils viennent chez moi, j'ai pas l'habitude de sortir seule... et ce n'est pas très bien pour une femme mariée d'aller 66

61 La face cachée de /' immigration comme ça dans certains endroits» (D. V., Moledo do Minho, mari en France.) Les femmes mariées se définissaient elles-mêmes en se différenciant de la femme célibataire qui, elle, était libre: «Ici, au village, on remarque quand nous nous promenons seules. On ne peut pas parce qu'on dit tout de suite qu'on est sur une mauvaise voie. On dit: "Le mari n'est pas là, rien ne la retient." C'est comme ça, les femmes mariées. De la célibataire, on parle aussi, mais c'est différent. Les femmes célibataires ne doivent de comptes à personne et elles vont où elles veulent.» «C'est très différent d'être seule quand on est célibataire: on est à côté des parents, ils sont responsables et, nous, on est plus ou moins libres et pas "attachées" (sic) [...] Mais être mariée, ce n'est pas la même chose, on doit penser à tout et il faut avoir la tête bien en place parce que sinon ça peut être très sérieux... les gens aiment parler... alors il faut avoir un comportement bien droit, ce n'est pas comme être célibataire, c'est très différent, même si l'on est seule.» Leur mari absent, nombre de femmes se comparaient à des veuves: «Je me souviens très bien de ce que disait ma mère: "Une femme veuve, même les pierres de la rue lui courent après", et c'est vrai, moi j'en ai l'expérience, je ne suis pas veuve mais c'est comme si je l'étais. Il y a des gens méchants, et après aussi j'ai personne pour me défendre.» (A. M.) Même quand elle s'était substituée durant toute sa vie au chef de famille, une femme seule n'était pas toujours «respectée» au sein du village. Elle était une cible facile s'il n'y avait personne parents, mari ou frère pour être responsable d'elle ou la «défendre»: «Il y a des gens parfois qui soulèvent des choses, qui racontent. Alors j'allais avec mes enfants qui sont déjà assez grands, ou avec mon père ou mon frère. Une femme doit toujours être accompagnée, ça peut être un père ou un frère. Le respect est différent!» (F. C, Lemenhe.) Plusieurs images se confondaient dans cette conception de la liberté de la femme seule: elle était «exposée», «désarmée», «mise en danger». En toile de fond, les normes et valeurs déterminant le comportement sexuel de la femme, dont dépendait l'«honneur» du mari et de la famille: la femme célibataire devait être surveillée, car une femme qui ne s'était pas fait «respecter» avant le mariage «déshonorait» l'époux; une femme dont le mari était absent et qui n'avait pas «respecté» son mari courait le risque d'être abandonnée. Une veuve était encore plus exposée au contrôle de la communauté, car elle n'était sous la tutelle de personne tout en étant «mariable». 67

62 Karin Wall «Je prends ma liberté, je sors» Ce n'est qu'en ville que certaines femmes avaient parfois des attitudes et des comportements différents: elles se souciaient moins des on-dit et étaient confrontées à de nouvelles valeurs, ne serait-ce qu'à travers les enfants: «Oui, mafilleet ma nièce m'ont appris: "Mais non, ma tante, chacun fait sa vie et nous savons tous comment vous êtes ou pas...", et alors je sors beaucoup avec elles [...] Parfois le soir si je dois voir quelqu'un ou voir des amis, elles m'accompagnent. C'est comme ça, j'essaie de ne pas donner trop d'importance.» (F...) I.C., autre femme interviewée à Lisbonne, avait dû restreindre ses sorties dans son quartier, mais avait pu élargir son univers social à l'extérieur de cet espace: «Maintenant, je sors moins le soir; quand mon mari était là, et même après son départ, j'allais chez cette amie qui habite dans la même rue. Après, comme j'arrivais parfois à 11 heures pour voir chez elle le film à la télé, les gens ont commencé à parler et je n'ai pas aimé; ma mère m'a dit aussi de faire attention [...] Alors, ici, le soir je dois faire attention, ça a changé, mais, par contre, le week-end, maintenant que j'ai mon permis de conduire, je sors beaucoup plus. Je vais à la plage avec cette amie dont je vous ai parlé, ou alors on va au cinéma, ou je vais chez elle.» Selon ses propres mots, la femme avait plus ou moins de liberté «selon les endroits»: «Ça dépend des endroits; aujourd'hui je suis allée à la plage avec une amie et j'ai profité de ma liberté [...] Ce n'est pas parce qu'il n'est pas là que je vais rester telle une religieuse à la maison, alors je prends ma liberté, je sors... mais je ne me sens pas libre au point d'aller partout et où je veux, n'est-ce pas? Ce n'est pas parce que le mari n'est pas là qu'on est libre d'aller partout, mais on ne va pas rester à la maison.» Avant l'émigration de son mari, I. C. vivait assez isolée, en couple et en famille. Son mari sortait plutôt seul, elle se promenait avec lui le dimanche et passait quelque temps chez son amie habitant le même quartier. Depuis le départ de son mari, elle sentait que non seulement elle-même, mais le couple aussi s'étaient ouverts vers l'extérieur (effet d'un plus haut niveau de vie et de nouvelles relations avec les familles d'autres travailleurs migrants): «Avant, je n'avais pas cette communication avec d'autres gens... ici, les couples se ferment trop, je sais que c'est dû aux salaires aussi, mais ce n'est pas seulement ça. Moi, je trouve bien qu'on se retrouve entre amis, qu'on se joigne à d'autres gens, j'ai commencé à avoir une vie plus heureuse, à me sentir mieux; lui, quand il revient pour les vacances, il est plus sociable, pour les autres et pour moi.» 68

63 La face cachée de l'immigration «Je n'étais jamais entrée dans une banque» Le champ social de la femme d'origine rurale, parallèlement aux restrictions limitant ses déplacements, s'était élargi vers l'extérieur dans la mesure où elle faisait désormais le lien entre la famille et le monde du dehors. En général, la femme gérait elle-même les affaires familiales (papiers administratifs, factures, achats, personnel à engager, surveillance de la construction de la maison, etc.); avant, elle gérait déjà tout ce qui concernait la maison et les enfants. Toutes ces nouvelles responsabilités la conduisaient souvent dans des endroits jusque-là jamais ou exceptionnellement fréquentés (services publics). Dans la gestion de ses affaires, elle regrettait parfois la plus grande mobilité de son mari (moto, voiture, tracteur) et se sentait souvent handicapée par son faible niveau d'instruction:»«avant, c'était toujours mon mari qui faisait ces choses, c'est lui qui sait lire et écrire. Ça me manque beaucoup, mon Dieu, de ne pas savoir lire et écrire. Parfois l'argent arrive, je dois aller aux "finances", il faut reconnaître la signature, faire certaines choses et il y a des gens qui ne veulent pas les faire parce qu'ils ne savent pas comment faire... et je passe mon temps à faire l'aumône... Parfois, je vais chez le médecin et ça m'est arrivé de partir parce queje n'avais personne pour me remplir les papiers.» (A. C, Moledo de Minho.) Toutes ces démarches obligeaient la femme à des déplacements réguliers, en ville le plus souvent, qu'elle n'avait pas besoin de justifier face à la communauté. Plusieurs femmes se déplaçaient seules, certaines avec un enfant ou un parent, chacune y prenait du plaisir, car cela représentait pour elle des occasions de sortir. Affaires ou pas, la communauté s'inquiétait cependant si ces déplacements devenaient trop réguliers: «Après être sortie de l'hôpital, je devais aller me faire soigner régulièrement à Porto. Comme j'allais déjà mieux, j'ai commencé à y aller toute seule, parce que ça revenait cher aussi de payer deux voyages aller-retour pour moi et mafille. On lui (au mari) a écrit en France pour lui dire que j'allais tous les jours en train; lui, il savait queje devais me soigner mais on lui a dit queje partais tous les jours. Il était très triste de ce qu'on disait et quand il est venu, je lui ai dit: "C'est vrai que je vais seule parce que les voyages sont très chers." Après, j'ai parlé au médecin et je lui ai dit queje ne pouvais pas venir aussi souvent. Maintenant, quand j'y vais, j'emmène toujours un de mes enfants.» (E..., Lemenhe.) «Les enfants ne m'obéissent pas toujours, il manque l'autorité du père» Les femmes interviewées assumaient aussi de nouvelles respon- 69

64 Karin Wall sabilités parentales: si, traditionnellement, c'était la mère qui prenait les décisions concernant les enfants, c'était le père qui représentait l'autorité. Toutes les femmes étaient d'accord pour dire que la présence du père était importante pour l'éducation des enfants, essentiellement pour une question de maintien du «respect» dans la vie familiale. Quelques-unes des femmes interviewées, qui avaient six ou sept enfants pour la plupart adolescents, ressentaient l'éducation des enfants c o m m e l'une des principales difficultés posées par l'absence du mari: «J'aimerais bien qu'il soit là, surtout parce qu'il m'aiderait plus avec les enfants. Ça me préoccupe beaucoup, c'est un problème. Vous savez, ils sont déjà grands et, bon, c'est la jeunesse: ils veulent se distraire, ils veulent toutes ces choses. Et ici, dans le village, les gens remarquent, parfois ça m'est difficile d'être seule à résoudre ces problèmes et ils ne m'écoutent pas toujours; un père, il s'impose plus, c'est un autre respect.» (E..., six enfants.) Quel est le rôle des parents au niveau des responsabilités familiales? Tout dépend, comme nous l'avons déjà constaté, de la situation familiale des femmes interviewées: proximité des parents, âge et ressources de ces derniers, etc. En général, le père de la femme joue un rôle important pour ce qui est des liens que la famille entretient avec l'extérieur: il aide safille, par exemple, à surveiller la construction de la maison, même si elle en gère le budget. C'est également important en matière de distribution du pouvoir ou de l'autorité à l'un ou l'autre sexe. Dans le village où nous avons procédé aux interviews, de même que les endroits attribués à l'homme et à la femme étaient distincts, de même les domaines du pouvoir étaient séparés. La maison était le domaine de la femme (les activités agricoles aussi de plus en plus). C'était elle aussi qui prenait les décisions concernant les enfants et qui gérait le budget familial. Ce qui sortait du domaine privé relevait de l'autorité masculine. L'idée d'une autorité féminine sur le lieu de travail, par exemple, était mal acceptée, surtout s'il s'agissait d'un métier traditionnellement masculin comme le bâtiment. A. C, qui avait, seule, la responsabilité sans l'aide d'un parent de la surveillance de la construction de la maison (achat des matériaux, ouvriers à engager, travaux à effectuer, etc.), avait eu des problèmes et avait fini par arrêter toute démarche pendant l'absence du mari: «Pour la maison, c'était moi qui devais dire: "C'est comme ça ou de cette façon-là." Mais ils se retournaient contre moi. Moi, je disais: "Je veux ça!" C'était ma maison après tout et c'était moi qui payais. Parfois j'arrivais des champs et ils étaient à l'ombre et les jours qui passaient, ils me 70

65 La face cachée de l'immigration disaient: "Ton mari il est en Allemagne, c'est un Allemand!" Après, je voyais qu'ils ne faisaient pas comme je voulais et ils me répondaient toujours que mon mari voulait comme ils le faisaient. Eh bien, à la fin, j'ai dit: "Je ne veux plus de problèmes." Quand les murs étaient debout, j'ai arrêté les travaux et on les faisait uniquement quand mon mari venait. J'ai commencé à ne plus avoir de santé à cause des nerfs, alors...» Certaines tâches attendaient donc les visites du travailleur migrant qui rentrait au pays au moins une fois par an 14 (en été), parfois deux fois (en été et à Noël). D'une manière générale, cependant, les femmes interviewées assumaient seules, avec un soutien occasionnel, les affaires familiales, surtout lorsque le mari était absent depuis bon nombre d'années: «Bon, moi, je me suis habituée à faire toutes ces choses: les papiers, la banque, l'école des enfants, maintenant les choses pour un terrain que l'on va acheter [...] Toutes ces choses, même s'il est là, mon mari n'aime plus résoudre ces histoires, c'est moi qui le fais...» (R. C, Moledo do Minho, mari en France depuis quinze ans.) «Si l'on attendait les réponses, on ne résoudrait jamais rien» La plupart des femmes interviewées disaient recevoir et envoyer du courrier une fois par semaine ou tous les quinze jours; lorsque le mari était absent depuis longtemps, les lettres étaient plus rares. Nous nous sommes interrogée sur le rôle que pouvait jouer cette correspondance dans les décisions prises par le mari à l'étranger, s'il en prenait. Dans leurs lettres, les femmes interviewées déclaraient tout d'abord tout «raconter» au mari absent pour qu'il soit au courant «de leur vie». Les décisions, il fallait les prendre sur place: «Moi, je lui raconte ma vie, ce qui se passe ici, je lui raconte aussi pour qu'il se distraie là-bas... Quand il y a quelque chose, je lui fais savoir et alors je lui dis: "Maintenant, tu réfléchis et tu me fais savoir ce qui est mieux"; mais c'est moi qui dois résoudre le problème. Je dois résoudre et faire les choses, n'est-ce pas?» (M. C, Lemenhe.) «D'habitude, je ne demande l'avis de personne, pour les choses courantes je décide et je lui fais savoir: "Ecoute, j'ai fait ceci ou cela." Évidemment, si c'était une chose très compliquée, je communiquerais avec lui, n'est-ce pas?» (I. C, Lisbonne.) 14 Ceux qui étaient au Venezuela rentraient une fois par an ou tous les deux ans pour plus longtemps. Les travailleurs émigrés en Irak et en Algérie avaient leur voyage payé tous les deux ou trois mois. 71

66 Karin Wall Les décisions communes étaient prises en ce qui concerne les projets familiaux importants: «J'avais dit à mon mari que ce serait une bonne idée d'acheter un champ à nous parce que je travaille uniquement sur des champs loués; alors, quand il est venu, on s'est mis d'accord et l'on a décidé.» (R. C, Moledo do Minho.) Lorsqu'elles étaient confrontées à des situations «compliquées», graves ou urgentes (maladies sérieuses des enfants, naissance d'un enfant, problème économique urgent, etc.), les femmes que nous avons interviewées considéraient l'intervention ou la présence du mari comme nécessaires, bien que, en général, cela soit impossible: «Ce qui a été très difficile d'affronter et de décider seule, c'a été la maladie de mon fils, c'est ce qui a été le plus dur de ma vie ici sans mon mari. Il avait 6 ans à l'époque et il a eu le diabète. J'ai trouvé un médecin, mais il n'était pas spécialiste et le gosse il "baissait", il s'évanouissait tout le temps et après, un jour, je l'ai trouvé presque mort. J'ai appelé un taxi et je suis allée au service d'urgence de l'hôpital et l'on m'a dit: "Ecoutez, on n'accepte pas de rendez-vous maintenant", et moi j'ai dit: "Je m'en fiche s'il y en a ou pas, moi, je ne sors pas d'ici sans qu'on soigne mon fils!" Pour finir, on l'a hospitalisé et tout. Mais j'ai eu besoin de mon mari, ça aurait été mieux s'il avait été là, j'aurais moins souffert seule. J'ai eu quelques mauvais coups, quand le père est là c'est différent.» «Dieu merci, je n'ai jamais eu de tentations ni en étant célibataire ni en étant mariée» En tant qu'épouses, les femmes interviewées disaient «respecter» l'absence du mari. Les femmes séparées et les «veuves», celles dont l'époux n'était plus revenu, se considéraient toujours mariées et n'envisageaient pas de refaire leur vie: «Je n'ai jamais pensé à rien, j'ai vécu pour mes enfants, j'ai vécu pour mon mari et après j'ai vécu pour mes petits-enfants. J'ai toujours vécu honnêtement, jusqu'à aujourd'hui et dans l'avenir. Quant à lui, il paraît qu'il va bien. Il a une amie et unefilledéjà grande, on dit qu'il va bien. Que Dieu l'aide! Je dis même, je l'ai dit mille fois, s'il revenait maintenant, je l'accepterais, oui.» (A..., mari au Brésil depuis vingt-sept ans.) «Si Dieu lui donne vie et santé et qu'il revienne... parce que c'est mon devoir. C'est mon homme, pour parler franchement, je n'en ai pas d'autre et je n'en veux pas d'autre.» (M. Q., Lemenhe, 45 ans, sept enfants, mari en France depuis neuf ans.) Il faut rappeler que l'attachement à certaines valeurs, telles que l'indissolubilité du lien conjugal, la valorisation de lafidélité,a été 72

67 La face cachée de V immigration conditionné aussi bien par l'influence de l'église que par la législation restrictive sur le divorce et le droit familial qui, dans ce pays, est restée en vigueur pendant de longues années ls. «Ça c'est pour les hommes» Les affaires de la communauté, elles, étaient considérées comme ne relevant que de la compétence masculine. Ni les femmes interviewées, ni les autres ne participaient à la vie de la communauté de manière institutionnelle et active. Néanmoins, des changements nous sont parfois apparus être en cours. Sans vouloir en tirer des conclusions extrêmes, l'incident dont la relation suit est significatif de la façon dont pensaient quelques-unes des femmes interviewées. Au moment de l'enquête, on installait des canalisations d'eau dans le village de Lemenhe, ce qui obligeait chaque famille à payer des frais d'installation considérés comme trop chers. Le village était en effervescence, on tenait des réunions pour discuter de ce problème. L'une des femmes interviewées y était allée, accompagnée par deux veuves, ses voisines: «En tant que chefs de famille, ça nous concernait, n'est-ce pas? Alors, on y est allées pour faire pression, rien d'autre, oui, pour voir ce qu'ils disaient, parce qu'il fallait bien résoudre ce problème d'une manière ou d'une autre [...] Certaines personnes n'ont même pas besoin d'eau courante, d'autres ne peuvent pas payer ou voudraient pouvoir faire l'installation plus tard, alors on est allées voir ce qu'ils décidaient...» Exclues depuis si longtemps du processus de décision, les femmes doutaient que la femme soit aussi intelligente que l'homme. Étonnées d'avoir vu une femme à la tête du pays (L. Pintassilgo), elles se demandaient si une femme pouvait «gouverner» aussi bien qu'un homme: des doutes naissaient dans un contexte où l'affirmation de l'égalité entre l'homme et la femme était encore considérée comme subversive. M ê m e si la femme restée au pays assumait de nouvelles responsabilités et se percevait parfois comme substitut du chef de famille c'est-à-dire avec une autre pratique sociale et des obligations s'étendant hors de son domaine traditionnel, cela n'impliquait pas qu'elle ait acquis socialement un statut égal à celui de l'homme. En d'autres termes, la femme assumait les obligations et les devoirs 15 Depuis 1975, la même loi sur le divorce s'applique au mariage civil et au mariage à l'église, même si cette dernière ne reconnaît pas le divorce. Le nouveau droit familial, selon lequel la femme n'a plus un statut «protégé», mais d'égalité avec l'homme, date de

68 Karin Wall correspondant au statut de chef de famille sans en avoir les droits notamment à la participation sociale, l'autorité, la liberté. Elle était reconnue par autrui non pas pour ce qu'elle faisait, mais pour son statut traditionnel de femme mariée, avec un mari absent, ce qui la rendait plus vulnérable encore. Elle-même acceptait la condition qui était la sienne tout en assumant avec fierté, voire avec plaisir, ses nouvelles responsabilités. Même si elle assumait des comportements nouveaux, ceux-ci se heurtaient à un contrôle social serré et vengeur, à des résistances culturelles représentations, normes et valeurs que la femme elle-même avait intériorisées et qui étaient celles de son milieu. Ainsi, l'émigration de l'homme a-t-elle prolongé et aggravé une dichotomie qui existait déjà en partie avant en ce qui concerne la division du travail et la répartition des responsabilités. Nous comprenons pourquoi les femmes d'origine rurale se référaient à leur situation en ces termes: «La même vie... en plus chargée». Le plus difficile, c'était... Interrogées sur les difficultés et problèmes qu'elles rencontraient du fait de l'absence du mari, la plupart des femmes interviewées estimaient qu'elles avaient surtout une vie plus lourde, avec beaucoup de soucis: responsabilités accrues (surtout économiques et parentales), préoccupations concernant le mari au loin, solitude dans des moments «critiques». Les difficultés exprimées par les femmes d'origine rurale étaient les suivantes: «Etre enceinte et mon mari pas là. Il n'était pas là lorsque l'enfant est né»; «Qu'il s'en aille!»; «L'éducation des enfants; rester seule avec les enfants, maintenant qu'ils grandissent» ; «N'avoir personne d'un certain âge puisque je n'avais plus ma mère pour m'accompagner quand mafilleétait malade»; «Avoir les responsabilités et pas les moyens»; «J'ai dû m'assujettir et résoudre les problèmes, travailler et gagner notre pain»; «Rester avec une dette au début, j'ai eu beaucoup de difficultés à ce moment-là»; «Devoir me débrouiller, élever les enfants, faire comme si de rien n'était... ça manque pour éduquer les enfants, je suis restée seule, qu'est-ce queje peux faire?» C'était surtout en ville, là où la vie sociale était centrée sur le couple ou la famille nucléaire, que les problèmes d'ordre personnel solitude, vie quotidienne perçue comme n'ayant plus de sens s'étaient exprimés en priorité ou avec le plus de force. Dans ce contexte, le plus difficile c'était: «Être seule parce queje n'étais pas habituée et c'était comme plus ou moins perdre quelqu'un»; «Avoir 74

69 La face cachée de l'immigration une vie stupide, toute seule. Toujours en train de penser: est-il bien? On pense toujours au pire. Je ne sortais pas durant des jours, une vie stupide» ; «Le manque de compagnie, ne pas se sentir bien, être seule pour aller ici et là, ne pas avoir le même goût pour aller. Ça c'est difficile: sa compagnie, sa présence, parler... on est toujours dans cette attente». Au surmenage à la fois physique et psychologique des femmes rurales correspondait, chez les citadines, une plus grande tension psychologique, qui s'amenuisait au fur et à mesure que le mari avait la possibilité de rentrer au pays fréquemment (voyages payés tous les deux mois depuis l'irak). Cette tension psychologique était aussi présente chez d'autres femmes qui avaient été obligées de rester au pays alors que leur mari était à l'étranger, surtout si cette situation durait depuis longtemps. En effet, une séparation temporaire n'était pas perçue comme contraignante. Mais, lorsque les années passaient, lorsque le projet avait du mal à se réaliser, lorsque le retour n'était envisagé qu'au moment de la retraite, alors les choses étaient plus difficiles à accepter. Le retour «Il a dit qu'il partait pour deux ou trois ans et voilà sept ans dépassés. Mais il compte rentrer bientôt» On s'attendrait, en milieu rural, que le mari rentrât comme prévu au bout de quelques années, la maison construite ou retapée, ou bien une certaine somme d'argent de côté... Or, ce projet concret, qui, au départ, avait plus ou moins justifié le départ de l'homme et la présence de la femme au pays d'origine, s'était rapidement trouvé confronté aux réalités de l'émigration (travail, dépaysement, maladie, etc.). Il y eut souvent des décalages entre les aspirations et les possibilités réelles de réalisation. Presque toujours, les deux ou trois ans prévus pour pouvoir construire ou remettre à neuf la maison se sont prolongés jusqu'à huit ou dix ans. A u bout de toutes ces années, de nouveaux problèmes surgissaient: difficulté de trouver du travail au pays, âge du travailleur migrant (40 ans ou plus), d'où une réinsertion professionnelle plus difficile, surtout s'il n'avait pas de formation spécifique. Aussi le travailleur migrant décidait-il de rester encore quelques années à l'étranger, notamment pour économiser plus en vue du retour; il décidait éventuellement d'attendre l'âge de la retraite pour avoir une pension garantie au moment du retour: «Il veut avoir sa retraite 75

70 Karin Wall pour rentrer au pays; vous savez, une fois rentré, il est difficile ici de trouver du travail et la vie, elle est très chère. Il a 45 ans, mon Dieu, s'il attend la retraite, il ne va jamais revenir!» (M. C.) Conclusions Nous constatons, au terme de ce travail, que la situation de la femme restée au pays d'origine est complexe et pleine de difficultés. Les conclusions qui peuvent être faites de l'analyse de cette situation doivent évidemment être situées dans leur contexte et considérées à titre indicatif. Il serait prématuré, en effet, d'en tirer des résultats valables pour tous les milieux ou régions migratoires. Néanmoins, l'enquête que nous avons réalisée permet d'avancer les conclusions suivantes : L'émigration oblige la femme qui reste au village à assumer de nouvelles responsabilités qui relevaient auparavant soit du couple, soit du mari a) Du point de vue économique: les envois d'argent de la part du travailleur migrant sont parfois irréguliers et insuffisants pour faire vivre la famille et/ou contribuer à la réalisation du projet qui était à la base de l'émigration (construire ou remettre à neuf une maison, acheter un terrain). Les problèmes économiques se posent non seulement dès le départ du mari (dettes contractées ou problèmes d'insertion du travailleur migrant), mais aussi tout au long des années (irrégularité ou cessation des envois d'argent). Pour une période plus ou moins longue, et plus rarement d'une façon permanente, la femme restée au pays devient la principale responsable de l'entretien de la famille. Elle contribue toujours, par un travail agricole dur et souvent non rémunéré, ou une activité salariée supplémentaire et par son sens de l'économie, à faire vivre sa famille et à concrétiser le projet migratoire. En effet, quand la femme reste au pays, la réalisation du projet apparaît souvent comme le résultat d'une conjonction d'efforts: le travail et l'économie du travailleur migrant à l'étranger, d'une part, l'effort et la présence de la femme et des enfants au pays d'origine, d'autre part. b) Au travail: avant l'émigration du mari, la femme était déjà la principale responsable des activités agricoles. Après le départ de son époux, la femme est obligée (seule, aidée par les enfants ou 76

71 La face cachée de l'immigration les voisins) d'assumer certaines des tâches jusque-là réservées à l'homme: les travaux difficiles («lourds»), ceux qui exigent l'emploi de machines ou une habileté spécifique. De plus en plus, l'ancienne unité économique de la famille liée à la terre est remplacée par une cellule constituée par des femmes, et des enfants, leurs associés. Son nouveau rôle économique renforce l'importance de son travail, principalement de son accès à des activités salariées lui garantissant un revenu monétaire. Elle doit s'assujettir en général à des travaux irréguliers, les plus pénibles et les plus mal rémunérés, pour s'assurer des gains supplémentaires. c) Au sein de la famille: la femme, en l'absence du mari, doit faire le lien entre la famille et le monde extérieur. Ses nouvelles responsabilités l'amènent dans des endroits peu ou jamais fréquentés et élargissent son champ de participation sociale. Avant le départ du mari, la femme était déjà la principale responsable des enfants ; néanmoins le père représentait l'autorité et donnait un coup de main dans les situations difficiles. Après, la femme devint l'unique responsable de l'éducation et de la surveillance des enfants. Les effets de l'émigration du mari ne se présentent pas de la même façon pour la femme d'origine citadine Les nouvelles responsabilités que la femme d'origine citadine assume sont d'ordre familial et non pas professionnel a) En milieu urbain, le projet migratoire est essentiellement axé sur l'amélioration du niveau de vie. Une plus grande facilité pour accéder aux modalités d'émigration, de meilleures conditions d'émigration et d'immigration sont des facteurs qui expliquent peut-être un décalage moindre entre les aspirations au départ et la réalisation du projet migratoire. b) La nature de ce projet migratoire, la valorisation en milieu urbain du rôle «domestique» de la femme et une insertion professionnelle peu satisfaisante affaiblissent l'importance du travail de la femme à l'extérieur. Dès que la vie est devenue plus facile grâce à l'argent envoyé par le travailleur migrant, alors la femme assume plus aisément son rôle traditionnel à la maison. c) Comme pour la femme d'origine rurale, l'émigration du mari oblige la citadine à assumer de nouvelles responsabilités au sein de la famille, qui étendent sa participation sociale à l'extérieur. 77

72 Karin Wall L'émigration conduit les femmes restées au pays à assumer des responsabilités à l'intérieur d'un certain milieu social Non seulement ce milieu ne les avait pas préparées à cela, mais, en plus, il ne reconnaît pas le fait que ces femmes assument des responsabilités qui s'étendent hors de leur domaine traditionnel, et qu'elles subissent les conséquences de la migration. a) Le faible niveau d'instruction et de formation professionnelle constitue un handicap sérieux pour la prise en charge de nouvelles responsabilités à l'extérieur. b) Malgré leurs nouvelles responsabilités, les normes et valeurs traditionnelles qui entourent la femme mariée changent peu: Au village, les restrictions pèsent plus fortement sur la femme dont le mari est absent; l'épouse a, en général, moins de liberté individuelle que lorsque son mari était présent. Son espace de loisir, déjà réduit, est encore plus restreint et, pour sortir, elle se fait toujours accompagner par ses enfants ou un parent. En ville, bien que la femme soit également en «liberté surveillée», il lui est néanmoins plus facile d'élargir son espace relationnel et d'avoir des comportements nouveaux sans encourir des sanctions trop sévères. La femme ne se substitue au chef de famille que defacto et non de jure, son autorité n'étant pas reconnue dans le domaine public. Sa participation est souvent informelle et se heurte en général à des résistances culturelles sur le statut traditionnel de l'homme et de la femme. c) Il n'existe aucun appui institutionnel dans le domaine social, économique ou juridique pour les femmes qui restent au pays. Certes, les parents apportent un certain soutien, mais en général la femme ne peut compter que partiellement sur cette aide. Elle a souvent des parents âgés à sa charge. Le recours à l'entraide et à la charité de la communauté est important, mais insuffisant. C'est surtout vers ses enfants que la femme se tourne pour chercher soutien. d) Les politiques migratoires, en général, ne favorisent guère l'émigration familiale et rendent difficile le regroupement de la famille. En outre, les travailleurs migrants et leurs familles viennent, la plupart du temps, de régions et de milieux défavorisés où l'information et l'assistance en ce qui concerne l'émigration sont, en général, inexistantes; cela est particulièrement vrai dans le cas du Portugal. 78

73 La face cachée de l'immigration Les facteurs qui contribuent à l'amélioration de la condition de la femme restée au pays Quel que soit le type de problèmes ou le contexte socio-économique, nous avons constaté, lors de notre enquête, que les facteurs suivants amélioraient la condition des femmes au pays: Régularité des envois d'argent de la part du mari et visites de celui-ci. Bonne intégration sociale et professionnelle. Soutien formel ou informel dans les domaines social, économique et juridique. Famille peu nombreuse. Possibilité de retour et d'insertion au pays d'origine du travailleur migrant. Recommandations Les actions susceptibles de favoriser et d'améliorer la situation des femmes restées au pays sont déjà implicitement contenues dans les observations que nous avons faites à la fin de cette étude. De là découlent un certain nombre de recommandations. Il serait souhaitable d'organiser la protection sociale, juridique et économique des femmes restées au pays. Mais un tel objectif implique que des actions soient menées tant dans le pays d'origine que dans les pays d'immigration. Il concerne à la fois la condition de la femme au Portugal et les problèmes de la migration de main-d'œuvre. Il s'agirait en priorité: De mettre en place, au niveau de la communauté, une action sociale directe, surtout lorsqu'il s'agit de femmes originaires des régions les plus défavorisées. D'attribuer des subventions aux familles démunies ou en difficulté depuis le départ du chef de famille. De faire reconnaître le «droit au regroupement familial» pour tous les migrants, et ce, dans tous les pays d'immigration, et rendre effectif l'exercice de ce droit. De proportionner la préparation des femmes du point de vue professionnel pour qu'elles puissent mieux assumer leurs nouvelles responsabilités en tant que chefs de famille. De mettre à la disposition des femmes restées au pays une assistance juridique qui veillerait à ce qu'elles aient réellement accès aux droits qui sont les leurs. D e promouvoir des actions socio-culturelles (alphabétisation, éducation des adultes, cours élémentaires de langues étrangères) soit 79

74 Karin Wall pour améliorer la vie des femmes restées au pays, soit pour faciliter l'insertion au pays d'accueil de celles ayant l'intention d'émigrer. De renforcer les structures et les moyens d'information. De préparer et/ou d'assister, sur le plan psychologique, les femmes restées au pays en ce qui concerne les problèmes d'ordre familial et personnel. D'améliorer les conventions bilatérales et internationales afin de simplifier l'exécution, par les migrants, des obligations matérielles vis-à-vis de leurs femme et enfants. De mener des actions concertées en vue de la réinsertion du travailleur migrant et de sa famille au pays d'origine. 80

75 La face cachée de l'immigration Bibliographie BARREIROS, A.; SERRA, E. Les répercussions possibles du phénomène migratoire sur les enfants d'émigrés résidant au Portugal. Colloque d'ankara, 7-10juin 1977, Ankara, Hecettepe Press, BAUCIC, I. Rapport sur l'expérience yougoslave de la protection sociale des migrants et de leurs familles. New York, Nations Unies. (SOA/ESDP/ 1975/3.) BENOMAR, A. Les problèmes familiaux des travailleurs migrants du point de vue des pays de départ. Problèmes familiaux des travailleurs migrants. Paris, UIOF, BIT. Des droits égaux pour tous les migrants. Genève, CETM/COE. Des femmes immigrées parlent. Centre Europe/Tiers Monde, Genève,"Conseil œcuménique des Églises, (COM/MIG/76/42.) CHARBIT, Y. Les enfants de migrants et les pays d'origine, Colloque d'ankara, 7-10juin 1977, Ankara, Hecettepe Press, CONSEIL DE L'EUROPE. Introduction à l'étude sur l'obligation alimentaire des travailleurs migrants. Strasbourg, mars (RS/39.) CONSEIL FÉDÉRAL. Problèmes humains des travailleurs étrangers et de leurs familles. Commission fédérale consultative pour le problème des étrangers, Berne, juillet DUMON, W. A. La migration des familles et le regroupement familial. Commission internationale pour les migrations européennes (CIME), 2 e Séminaire sur l'adaptation et l'intégration des immigrants permanents,

76 Karin Wall FEDERICO M. Les enfants restés au pays d'origine. Informations sociales, n 5-6, Chronache per una storia. Revue de l'associazione Nazionale Famiglie degli Emigrati (ANFE) GERALDES, A. O trabalho das mulheres. Dans: Castro laboreiro e soajo, Lisbonne, Serviço national de Parques, Reservas e património paisagístico, (Colecção parques naturais.) GORDON, E. The women left behind: a study of the wives of the migrant workers of Lesotho. Genève, ILO, NAVARRO, M. Emigração e crise no nordeste transmontano. Porto, Prelo Editoria, POINARD, M. Les retours de travailleurs migrants au Portugal. Compte rendu dans Migrations!Études, 22 mai Paris, Ministère du travail et de la participation. ROMÂO, I. Mulheres portuguesas; alguns dados sobre demografia, trabalho desemprego, remunerações, educação. Lisbonne, Comissão de condição feminina, SECRETARIA DE ESTADO DA EMIGRAÇÃO. Boletim anual. Lisbonne, SERRÃO, J. A emigração portuguesa. Lisbonne, Livros Horizonte, UNIVERSIDADE NOVA DE LISBOA. A famillia no contexto do fenómeno migratório. Universidade Nova de Lisboa, décembre WALL, K.; ARTEAGA, A. Femmes et migration: étude d'une situation conflictuelle. Le cas des femmes espagnoles et portugaises à Genève. Genève, (Non publié.) WlDGREN, J. Migration to Western Europe; the social situation of migrant workers and their families. Genève, (UN/SOA/SEM/60/WP. 2.) 82

77 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie Ginevra Letizia et Anna Gagliardi «Comment t'appelles-tu? Angela. Quel âge as-tu? Quarante-cinq ans. Depuis combien de temps ton mari est-il parti? Huit ans. Combien d'enfants as-tu? Trois. Combien de fois par an vois-tu ton mari? Deux fois: à Noël et parfois pendant l'été. Comment vivez-vous? Bien. Nous avons mis un peu d'argent de côté pour contruire une maison lorsque mon mari rentrera en Italie. Mes filles et moi, nous travaillons à la maison et nous gagnons un peu d'argent en cousant des gants. Nous nous réveillons à 5 heures du matin et la journée de travail se termine tard le soir. J'ai unfilsqui étudie, et quand il peut, il travaille aussi.» Anna Gagliardi, née a Naples en Docteur en langue et littérature anglaises et en psychologie. Elle a fait sa thèse sur «Les conséquences aux niveaux psychologique et psychiatrique de l'interruption de grossesse", publiée dans Psychiatrie et sciences. Assistante psychologue auprès de l'hôpital psychiatrique L. Bianihi. Naples, et psychologue auprès de l'usl (Unité sanitaire locale), Afragola. Ginevra Letizia, née à Naples en Docteur en droit, thèse de droit international: «La Convention européenne des droits de l'homme et son influence sur la jurisprudence italienne», Stage à l'unesco, Division des droits de l'homme et de la paix, Depuis 1980, expert juridique attaché au Service du contentieux diplomatique, Ministère des affaires étrangères, Rome. Participe aux réunions des comités d'experts sur les droits de l'homme au Conseil de l'europe. 83

78 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi La conversation se déroule tranquillement, normalement, pourrait-on dire. L'équipe pose des questions générales et variées. La femme semble disposée à répondre, jusqu'au moment où la psychologue, qui assistait en silence à l'interview, s'approche d'elle et lui demande : «Te sens-tu seule? Parfois. Te distrais-tu de temps en temps? Où pourrais-je aller? Avec qui 1? En quelle occasion? Et pourquoi donc? Nous sommes habituées, nous, à rester seules, à ne presque sortir jamais, si ce n'est le dimanche pour aller à la messe; mais, au fond, je suis bien ainsi, je n'ai pas de vrais problèmes...» Et elle se met à pleurer. D'abord de façon résignée, puis avec rage, contre tout et tous: la misère, la vie, le travail, la maison devenue sa prison, ses enfants qui ne cherchent pas à la comprendre, ses beauxparents qui la surveillent, leurs ordres auxquels elle doit se plier, son mari qui n'est presque jamais là... Puis elle se calme à nouveau, regrettant presque d'avoir manifesté sa douleur, d'avoir pensé un peu à elle. Lentement, elle se reprend maintenant, elle nous considère avec méfiance; sans doute se repent-elle de nous avoir accordé cette interview. La majorité des quarante femmes que nous avons interrogées refusent d'accepter leur condition et vivent en se persuadant que «ce sacrifice est nécessaire». Elles manquent d'affection, ne prétendent à rien et pensent, à tort ou à raison, que ce qu'elles demandent à la société est futile. Elles appartiennent à un monde éloigné du nôtre, un monde dont nous refusons, nous aussi, l'existence, comme c'est souvent le cas lorsque quelque chose nous blesse ou nous inquiète. C'est pour cette raison que nous avons choisi ces femmes et que nous avons voulu mieux connaître leur vie intime. Cela n'a été possible qu'après de longues et laborieuses tentatives. Ce monde-là, quoique bien réel, n'attire pas beaucoup l'attention de la plupart des gens, car, on le sait, ceux qui vivent heureux ont tendance à détourner leur regard... Cette enquête s'efforce donc d'apporter un éclairage sur cette réalité si longtemps cachée, pour ainsi dire «oubliée». Nous ne prétendons nullement résoudre ou expliquer des situations ou des phénomènes évidents en eux-mêmes. Notre ambition est simplement de lancer un appel au lecteur pour qu'il se souvienne que l'émigration ne frappe pas seulement ceux qui partent, mais aussi ceux qui restent. Il ne s'agit pas seulement d'attirer l'attention sur la situation 84

79 Une réalité oubliée: ks femmes de la Campanie des femmes qui, au prix de sacrifices, trouvent leur place dans la société et qui, d'ici quelque temps, agiront pour contribuer à leur émancipation, mais aussi sur celle des autres femmes qui subissent encore l'indifférence de la société. En menant cette enquête sur la vie des femmes restées seules au pays d'origine après le départ de leur mari à l'étranger, nous espérions pouvoir traiter le sujet de manière positive. En particulier, nous souhaitions montrer que la femme avait su mettre à profit l'absence du mari pour acquérir une certaine indépendance, qu'elle soit politique, économique ou familiale. Certes, ce type de comportement existe et des études approfondies, réalisées dans d'autres régions, pourraient permettre d'apporter un éclairage intéressant à ce sujet; mais les résultats de la présente enquête sont tout autres. En effet, les femmes que nous avons interviewées témoignent d'une réalité que l'on peut ni négliger ni ignorer. En fait, elles devraient pouvoir bénéficier d'un statut social particulier qui leur permettrait d'améliorer leur condition et de s'intégrer au monde des autres femmes, à celles qui sont peut-être plus fortes ou qui ont eu la chance de se trouver dans un espace social qui a favorisé leur épanouissement. La solitude, le refus de leur condition de femme, l'impuissance, la soumission, la passivité, la douleur muette qui ont filtré à travers les conversations que nous avons eues avec ces femmes ne peuvent être passés plus longtemps sous silence. Même s'ils sont liés au départ et à l'absence prolongée du mari, ces sentiments reflètent une réalité beaucoup plus vaste et plus profonde que celle que nous pensions découvrir. Les tendances de l'émigration dans la région de la Campanie au cours des vingt dernières années S'il est vrai que le phénomène migratoire est une conséquence des contradictions du Midi italien, il est également vrai que, malgré les changements historiques et politiques des vingt dernières années, il demeure encore une donnée permanente de la réalité méridionale. L'émigration témoigne, en effet, de la persistance des mêmes ruptures, au sein de la vie sociale et économique, qui l'avaient rendue 85

80 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi nécessaire il y a un siècle : déséquilibres entre la vie urbaine et la vie rurale, entre l'agriculture et l'industrie, entre le Nord et le Sud. Les causes de l'émigration sont diverses. Elle est due, d'une part, à l'inadaptation chronique de la politique d'industrialisation du Midi (par exemple, à l'absence d'intégration des zones de l'intérieur dans le système économique global) et, d'autre part, à l'attraction exercée par des pays plus industrialisés qui ont un revenu supérieur à celui de l'italie (désir des Italiens de pouvoir accéder à des biens et des services auxquels ils ne peuvent prétendre dans leur communauté d'origine); enfin, elle est due à la réaction d'amour et de haine à l'égard d'un pays qui se révèle insupportable: le migrant quitte une terre qu'il aime, mais qu'il hait aussi dans la mesure où elle n'a pu lui donner les moyens nécessaires à sa subsistance. Malgré les différences qui existent entre les diverses régions (entre les zones montagneuses et les zones côtières) et bien qu'il soit nécessaire de distinguer les régions riches et moins riches (pauvres et moins pauvres), le phénomène de l'émigration concerne la région de la Campanie dans son ensemble. En fait, le flux migratoire, qui s'est manifesté au cours des vingt dernières années, traduit de manière particulièrement significative les nouvelles tendances qui découlent des changements historiques et politiques. L'émigration transocéanique, qui a été très importante avant et après la première guerre mondiale, a permis d'éviter que ne s'aggrave le problème posé par les déséquilibres existant entre la population et l'exploitation des ressources. Mais, après la seconde guerre mondiale, certaines circonstances ont fait que l'émigration campanienne s'est développée de manière différente. En effet, le traité de Rome, signé en 1957, a rendu possible et favorisé la libre circulation de la main-d'œuvre à l'intérieur des pays de la Communauté dont l'économie connaissait une période d'expansion. De ce fait, l'émigration méridionale a pu profiter de nouveaux débouchés plus intéressants. En particulier, les articles 48, 49 et 51 du traité de Rome garantissaient les droits liés au «statut de travailleur européen» dont chaque citoyen pouvait bénéficier, notamment le citoyen émigré. Au cours des années 60, et surtout jusqu'en 1968, l'émigration vers les pays d'europe a accusé un certain fléchissement dû, entre autres facteurs, à la politique de stabilisation des pays demandeurs de main-d'œuvre étrangère. Entre les années 1970 et 1978, les pays d'immigration ont encore renforcé leur contrôle, étant donné qu'à cette époque la production se trouvait réduite par la conjoncture 86

81 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie économique, elle-même conséquence de la crise énergétique. Cette période s'est caractérisée par le déclin de l'émigration globale qui, en Campanie, concernait personnes en 1970 contre en 1979 (voir tableau, p. 117). Conséquence directe de cette situation: dans la zone européenne, l'émigration tend à devenir fortement saisonnière. En effet, si l'on considère les estimations récentes concernant le mouvement migratoire organisé et assisté, il apparaît que les travailleurs saisonniers représentent 56% des émigrations. Cela laisse supposer que ce pourcentage est au moins aussi fort pour l'émigration non organisée et non assistée, appelée communément «émigration sauvage». Cette notion d'émigration sauvage appelle un certain nombre de commentaires. Pour des raisons historiques bien connues, le Midi italien a bénéficié, pendant plusieurs décennies, d'une politique d'«assistance» qui, bien qu'elle ait été inspirée à l'origine par des idées généreuses, a eu pour conséquence, d'une part, de freiner considérablement les initiatives visant à développer l'exploitation rationnelle des ressources existantes et, d'autre part, de «plaquer» une politique industrielle qui convenait mal à la réalité économique et historique de ces régions. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, la «question méridionale» continue à se poser de plus en plus gravement. Et, en plus des conséquences fâcheuses qu'elle a à de multiples niveaux, cette situation a suscité un sentiment de méfiance, de découragement et de frustration mélangés envers les institutions et l'état, qui est désormais ancré dans la conscience des gens du Sud. Cette méfiance s'étend à tout ce qui est «légal», compris comme un synonyme d'«inefficace», c'est-à-dire incapable de répondre aux besoins réels et aux attentes légitimes. C'est pourquoi les gens du Sud imaginèrent les expédients les plus fantaisistes, les voies les plus tortueuses ou des solutions «clandestines» pour se soustraire à un «contrôle» jugé inutile dans le meilleur des cas. Parallèlement aux données officielles, il faut donc toujours tenir compte d'une quantité tout aussi importante de données «non officielles» qui, dans certains cas, peuvent m ê m e contredire les premières. Il ne faut pas s'étonner, par exemple, qu'un grand nombre d'émigrés soient encore inscrits sur les divers registres d'état civil. De même, contrairement à ce qui se passait au siècle dernier, où l'émigration avait presque toujours été caractérisée par des départs plus ou moins définitifs des pays d'origine (surtout du fait qu'ils concernaient principalement des destinations transocéaniques, 87

82 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi comme nous l'avons déjà noté), au cours des vingt dernières années, les flux migratoires tout en étant modifiés par les circonstances et les conditions du marché du travail ont été de moins en moins définitifs. C'est dans cette optique qu'il faut désormais analyser le phénomène considérable de l'émigration saisonnière qui permet aux travailleurs du secteur primaire de maintenir la propriété foncière, de même que le revenu agricole si modeste soit-il qui en découle puisque les terres sont confiées aux membres les plus anciens et aux femmes. En outre, l'émigration saisonnière permet à ces travailleurs d'éviter ou de différer les problèmes et les dépenses liés à la recherche d'un domicile permanent qui est en général la condition d'une intégration dans le milieu de destination. Par ailleurs, les circonstances que nous venons de mentionner permettent de réaliser des économies plus importantes et, pour les familles qui sont restées dans les pays d'origine, de bénéficier de remises plus intéressantes. Le phénomène des retours Le prétendu «phénomène des retours» est la conséquence de la crise économique et de celle de l'emploi, crises profondes et étroitement liées, qui ont frappé les pays d'europe occidentale depuis les années 70 et auxquelles ils sont encore confrontés aujourd'hui. En effet, dans sa phase actuelle, le phénomène migratoire se caractérise par une inversion de la tendance au rééquilibrage, lent, mais progressif, des émigrations et des rapatriements, ces derniers étant graduellement plus importants. En outre, nous assistons à une diminution des deux courants (émigrations et rapatriements) bien que, depuis 1975, les rapatriements l'emportent de manière constante sur les émigrations (voir les données de l'istat rapportées dans le tableau de la page 117). Ce phénomène a contribué à améliorer quelque peu la situation des immigrés dans les pays d'accueil. En revanche, il n'a fait que compliquer les problèmes qui se posent dans les pays d'origine dont le tissu économique et productif est notoirement faible. Il s'agit, en particulier, des questions posées par la réinsertion, soit au niveau de l'emploi (recherche d'un travail), soit au niveau socioculturel (conversion de la vie relationnelle et culturelle dans un monde abandonné depuis des années, choc avec une culture qui paraît «vieille» au regard des acquisitions nouvelles mûries ailleurs). Et, cela, par rapport à une réalité économique qui est caractérisée, entre autres, par 88

83 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie la présence massive d'éléments contradictoires : stagnation des investissements productifs, chômage (en particulier des jeunes), travail parallèle, autrement dit clandestin. Il faut bien évidemment tenir compte de la tâche ambitieuse et délicate qui a été confiée aux organisations concernées. Ces dernières s'efforcent d'aider les émigrés à se réinsérer au sein du vieux tissu humain et productif, d'une part, et, d'autre part, d'utiliser l'expérience acquise par ces derniers à l'étranger comme un élément dynamique susceptible de contribuer au développement des régions dont ils sont originaires. Toutefois, bien qu'il existe dans ce domaine, comme nous le verrons par la suite, des normes régionales qui sont d'ailleurs actuellement sur le point d'être modifiées nous sommes d'accord pour considérer qu'il n'est possible de mettre en œuvre une politique du Midi italien que si cette dernière est soutenue par un engagement et vise un objectif dont le pays, dans son ensemble, est partie prenante. En effet, les problèmes posés par le retour au pays doivent être partie intégrante, et non pas sectorielle, des choix nationaux dans les domaines de la politique économique, sociale et du travail. Ainsi l'on pourra parvenir à rapprocher les instances sociales, juridiques et administratives et assurer une coordination réelle des initiatives et des programmes basés sur des choix globaux (travail, famille, instruction, sécurité sociale). Analyse des dispositions juridiques régionales ayant trait à l'émigration en Campanie Pour mieux comprendre l'attitude et la politique des institutions face au problème complexe de l'émigration, nous nous proposons, dans les développements qui suivent, d'analyser les dispositions juridiques prévues en Campanie. La loi régionale (actuellement en cours de modification) du 1 er avril 1975, n 14, a pour titre: Dispositions en faveur des travailleurs émigrés et de leur famille et institutions de la Consulta regionale dell' emigrazione. Après avoir déclaré que les objectifs principaux de la loi sont le plein emploi et l'encouragement au retour des émigrés, les finalités de la loi sont ensuite énumérées, à savoir: a) la protection morale, l'assistance matérielle et la promotion sociale des travailleurs campaniens émigrés; b) l'assistance et les mesures pour les familles qui sont restées dans les lieux de résidence; c) la coordination des interventions des organismes locaux et régionaux compétents et l'intervention directe. L'article 3, qui concerne les dispositions en faveur des familles 89

84 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi des émigrés, est divisé en quatre alinéas qui se réfèrent respectivement à: 1. Des initiatives pour accueillir les enfants des travailleurs émigrés et assurer leur garde dans des pensionnats d'assistance et d'instruction prévus dans ce dessein, dans des crèches, des écoles maternelles, des colonies de vacances à la mer et à la montagne ou des campings pour les jeunes. 2. Des allocations d'études. 3. Des programmes sociaux. 4. Des initiatives à caractère social et des actions d'information à travers la presse, la radio et la télévision pour permettre aux émigrés de renouer des liens avec leur terre d'origine. La loi prévoit aussi la possibilité de «subsides extraordinaires» dans les cas de réelle nécessité des travailleurs ou de leur famille ( lires ont été distribuées à ce titre à l'occasion des jours de fête). Ces besoins devront d'ailleurs faire l'objet d'une évaluation attentive. En outre, la Consulta regionale dell' emigrazione est considérée comme l'organisme consultatif compétent pour ces problèmes. Son mandat est d'une durée égale à celui du Conseil régional et se compose soit de représentants de l'administration, soit de représentants des travailleurs et des syndicats. Les fonctions suivantes sont de la compétence de cet organisme (art. 7 de la loi n 14): 1. Analyser périodiquement la situation de l'émigration du point de vue social, économique et moral en contribuant à formuler des propositions de type organique pour freiner graduellement le développement de ce phénomène. 2. Proposer des interventions à caractère culturel, économique et d'assistance en faveur des émigrés et de leur famille. 3. Signaler les carences, notamment au niveau de l'assistance, que ce soit au moment de l'émigration ou lors du rapatriement des travailleurs, en apportant une attention particulière à la situation des familles restées dans la région. Par ailleurs, en complément de la loi n 14, des dispositions juridiques concernant «l'assistance sanitaire aux familles des travailleurs émigrés à l'étranger et aux travailleurs eux-mêmes en cas de rapatriement temporiare» sont prévues (LR n 56 du 9 novembre 1974). A la suite de l'application de la loi n 382 de 1975 et du décret du président de la République (DPR) n 616 du 26 juillet 1977, la nécessité d'une révision générale des lois régionales adoptées concernant l'émigration s'est fait jour. En effet, alors que le besoin 90

85 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie s'impose de déterminer les compétences régionales en fonction des secteurs organiques, les communes se voient maintenant attribuer directement des fonctions d'administration active dans le cadre de l'assistance scolaire. Cela a pour conséquence que l'articulation entre la programmation et les autonomies territoriales est devenue un problème de l'actualité immédiate et la base de toute intervention dans ce secteur. C'est donc précisément en ce moment très particulier qu'il faut éviter de sous-estimer le rôle, devenu décisif, des Consulte regionali, car il est prévu de renforcer au maximum leur pouvoir et leurs compétences dans le cadre de la coordination des interventions de l'état, de la région et des organismes locaux (bien qu'une révision de ces interventions soit nécessaire, comme c'est actuellement le cas dans la région de la Campanie. En effet, s'il en est ainsi, les Consulte regionali deviendront l'instrument politique approprié pour centraliser et développer toutes les initiatives prises en faveur d'un renversement de tendance du phénomène de l'émigration. Les changements qui sont intervenus au niveau du cadre législatif, mais aussi et surtout la modification des conditions historiques et le renversement de la tendance du phénomène migratoire (voir le problème des retours déjà traité), imposent maintenant un changement des attitudes face à ce problème, en particulier la volonté d'intégrer les nouvelles réalités aux dispositions législatives. En effet, d'une part, le besoin se manifeste d'élargir ces secteurs d'intervention et de réexaminer la composition-même de la Consulta regionale dell' emigrazione (on prévoit actuellement, dans cette optique, de faire passer le nombre des représentants des émigrés à la Consulta de 5 à 20 et d'intervenir par divers types de financement soit pour l'achat du logement, soit pour la formation et le développement de leurs activités commerciales). D'autre part, la nécessité se fait jour de tenir compte davantage des conditions des familles restées dans les lieux d'origine sans oublier (comme toujours) l'intégration éventuelle de leurs représentants à l'intérieur de la Consulta, c'est-à-dire des femmes qui restent dans les pays d'origine et de tous les problèmes qui y sont liés. Il est évidemment impossible de séparer l'éventuelle prise de conscience des problèmes qui concernent la condition des femmes des émigrés en se contentant, en outre, de constater leur malaise réel. C'est pourquoi il nous semble que les organismes compétents devraient prévoir l'intégration opérationnelle de représentantes des femmes dans la composition de la Consulta, ce qui éviterait d'avoir à renvoyer sur des tierces personnes des problèmes qu'elles peuvent régler elles-mêmes. 91

86 Ginevra Letiúa et Anna Gagliardi Cette proposition fait partie des modifications à apporter dans la composition de la Consulta regionale dell' emigrazione dont nous nous efforçons de rapporter ici l'essentiel. En effet, même dans les limites déjà décrites, les problèmes et les carences que nous avons mis en évidence ne sauraient être sous-estimés. Mais, de plus, il faut prévoir des mécanismes institutionnels pour permettre aux initiatives qui tendent à remédier à cette situation d'être opérationnelles. En fait, aucun aspect de l'émigration ne doit être négligé, car les problèmes qu'elle pose ne sont ni moins douloureux ni moins complexes que les autres. La condition de la femme seule Bien que le phénomène migratoire ait fait l'objet de nombreux ouvrages, les études menées jusqu'ici ont eu tendance à mettre l'accent sur les difficultés d'insertion et de vie de l'émigrant ainsi que sur les problèmes qui surgissent dans les zones de «destination». En effet, l'attention a été rarement portée sur ce qui se passe dans les lieux de provenance et les différents problèmes qui s'y posent lors du départ plus ou moins massif d'une main-d'œuvre si importante. Et quand ces questions ont été examinées, c'est le plus souvent d'une manière partielle. Mais, même si jusqu'à présent elle a été le plus souvent considérée comme telle, ce n'est pas seulement la main-d'œuvre qui fait l'objet d'un exode. C'est pourquoi, dans l'optique particulière de cette étude, nous nous attachons surtout à considérer le potentiel humain qui abandonne les lieux d'origine avec toutes les conséquences de cet abandon. En effet, si nous réfléchissons un moment à ce que l'exode laisse derrière lui et sur ce qu'il entraîne de positif ou de négatif pour une partie considérable de la population qui reste, nous nous trouvons confrontés à des réalités qui sont non seulement riches d'enseignements, mais également très utiles pour comprendre le phénomène de l'émigration dans toute sa complexité. Cette étude étant, en fait, le point de départ d'une analyse qui reste à faire sur une plus grande échelle, il nous paraît intéressant d'étudier comment l'émigration influe sur la condition des femmes qui restent dans leur pays d'origine. L'absence presque totale d'analyses systématiques sur cette question justifie une telle entreprise qui, d'un autre côté, peut contribuer à améliorer au niveau institutionnel ou politique les situations très préoccupantes que nous examinons et lever une partie du voile qui masque les vrais problèmes. Ces situations sont sans doute liées au phénomène des «départs» 92

87 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie et à ses causes les plus profondes, mais elles sont également accentuées par l'incapacité dont font preuve les structures sociales pour remédier à la pathologie qu'elles engendrent. En effet, la situation de la femme du Sud, habituée depuis des siècles à jouer un rôle subalterne dans la vie sociale, est aggravée du fait qu'elle n'a plus à ses côtés le «mâle», c'est-à-dire quelqu'un qui soit en mesure de la représenter (et donc de la protéger) face à la collectivité. D'ailleurs, la collectivité n'est pas prête (et peut-être ne le désire-t-elle pas ellemême) à profiter des aspects positifs que pourrait éventuellement entraîner ce changement de rôles. C'est pourquoi l'attitude de rejet est d'autant plus forte à l'égard de la femme que celle-ci apparaît comme la «représentante indigne» d'une autorité qu'elle ne pourra jamais remplacer. Ce mécanisme de refus concerne non seulement le tissu social, c'est-à-dire les autres, mais a aussi les répercussions les plus douloureuses au sein de ce qu'on a toujours défini comme la cellule sociale de base: la famille. Ce malaise ne se manifeste d'ailleurs pas seulement au moment du départ et au cours de la période de détachement, mais aussi et aujourd'hui plus que jamais à cause de l'évolution des conditions historiques lors du retour, car, s'il est vrai qu'en rentrant du pays de destination le «maie» (mari, père, frère) s'est débarrassé de certains des aspects négatifs de sa culture paysanne-villageoise (conservatisme, manière bornée et patriarcale de concevoir la famille, trop grande rigidité du modèle de rapports à autrui), il est également vrai que le poids de la désagrégation des anciennes valeurs retombe tragiquement sur la femme. Tout au long des années d'absence, elle est restée la gardienne de ces valeurs et elle devient maintenant lefiltre douloureux de leur transformation. La problématique de la réinsertion, qui a fait l'objet de nombreux débats, trouve justement chez la femme soit à l'intérieur de la famille, soit à l'intérieur de la collectivité son élément catalyseur. Cette femme du Sud qui a été père, mère, frère, cette femme silencieuse et tragique qui a payé de sa personne le détachement, l'éloignement, le vide affectif, cette femme qui a sublimé l'attente demande maintenant la reconnaissance de son statut, un rôle différent et la possibilité de vivre d'une façon productive. Elle demande que les structures sociales et administratives, qui se sont si longtemps intéressées exclusivement à l'«émigrant», s'occupent maintenant d'elle pour lui permettre de faire de son attente, autrefois passive et impuissante, l'occasion d'un enrichissement et d'une intégration dans la structure productive du tissu social. 93

88 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi En fait, ce n'est que dans cette perspective qu'on peut faire sortir de l'abstraction le problème posé par les «femmes seules» pour le situer dans la réalité concrète d'une vie dont la toile de fond est l'abandon... abandon qui, même s'il est vécu différemment selon les situations, consiste toujours en une même réalité simple: la solitude. Pour ces femmes, cela signifie dans la plupart des cas une situation subie, imposée et non choisie librement, comme on aurait quelquefois tendance à le croire. La grande difficulté et souvent l'impossibilité de déplacer la cellule familiale dans un pays étranger est la principale raison d'ordre pratique qui incite le travailleur émigré à partir seul. En effet, la difficulté de trouver un logement et de quoi installer une famille entière est énorme, souvent même insurmontable. Les obstacles sont également d'ordre juridique dans la mesure où la législation de la plupart des pays d'accueil ne permet pas que la famille émigré dans le même temps que l'homme. Mais, bien qu'elle soit au départ considérée comme provisoire, cette situation tend, petit à petit, à devenir permanente. La cellule familiale se trouve ainsi coupé en deux: d'un côté, il y a le travailleur qui émigré et, de l'autre, la femme qui reste seule au pays d'origine avec les enfants, sans aucun espoir de pouvoir rejoindre son mari. Elle se résigne donc à subir toutes les vicissitudes d'une solitude que la société ne lui permet pas de transformer en attente constructive. Le tissu social du pays d'origine, au sein duquel les femmes devraient pouvoir s'épanouir, n'est en effet préparé en aucune façon à leur faciliter une insertion qui soit compatible avec leur situation très particulière. Conséquence: non seulement les femmes ne sont pas considérées comme femmes de travailleurs émigrés, mais aussi et surtout la société les laisse dans l'abandon le plus total (notamment les institutions officielles, les structures régionales, etc.). Pour les femmes qui restent au pays d'origine, cela implique de faire face à une condition doublement difficile: celle d'être une femme, celle d'être une femme seule. Il est inutile de s'étendre sur la condition des femmes en général, car on a déjà beaucoup trop dit et trop écrit à ce propos au cours de ces dernières années. Quelques remarques suffiront à montrer comment la femme du Sud, c'est-àdire celle des villages et des campagnes, reste à l'écart de l'amélioration globale qu'a connue récemment la condition féminine, en particulier grâce aux nombreuses luttes menées par les mouvements féministes dans les usines, les écoles et à d'autres niveaux de la société. 94

89 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie Les luttes «citadines» ou «ouvrières» parviennent en effet comme un écho lointain jusqu'aux maisons de ces femmes qui «passent et perdent» leurs journées à s'occuper de la vie domestique et de leurs enfants et qui sont tout entières dépendantes d'un travail qui, lorsqu'elles l'ont, est précaire et rétribué avec un «salaire de misère», s'agissant le plus souvent de travail parallèle. Comme nous aurons l'occasion de le voir de manière plus approfondie sur la base des résultats des interviews effectuées, ces problèmes et bien d'autres encore n'ont été abordés jusque-là que de façon partielle et anarchique. En effet, envisager cette question à partir du point de vue des femmes est une entreprise d'autant plus ambitieuse et difficile que les études historiques du phénomène migratoire étant donné le «statut» dont jouissaient les femmes décrivent très rarement (et même jamais dans de nombreux cas) la condition de la femme restée au pays d'origine. Ainsi, si l'on veut approfondir la question posée par les femmes qui restent seules, cela signifie que l'on soit également prêt à soulever un ensemble de questions dont on ne connaît ni toutes les implications ni évidemment toutes les solutions. Souhaitons au moins que les remarques qui précèdent sur les objectifs de notre recherche éclairent le lecteur sur les besoins qui existent aujourd'hui dans ce domaine, en particulier sur la nécessité de prévoir des interventions plus efficaces et cohérentes, aussi bien au niveau des instances sociales directement concernées que des organismes compétents notamment de la région de la Campanie et des divers ministères, comme celui de la santé, du travail et de la justice. L'enquête: questions de méthode L'enquête que nous avons réalisée sur les répercussions du phénomène migratoire, et plus précisément sur la condition des femmes qui restent dans leur pays d'origine, a été volontairement axée sur les aspects qualitatifs plutôt que quantitatifs du problème. C'est pourquoi, conscientes de défricher un terrain où les observateurs des phénomènes sociaux ne se sont encore jamais aventurés du moins à notre connaissance, nous avons utilisé la méthode des interviews en nous efforçant de mettre bout à bout les témoignages qui nous ont paru les plus significatifs et aptes à nous apporter des éclairages intéressants sur les questions que nous nous posions. Notre approche ne pouvait être quantitative dans la mesure où 95

90 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi un tel travail qui sera peut-être entrepris ultérieurement doit, pour être sérieux, examiner un nombre beaucoup plus grand de cas et porter sur une aire géographique beaucoup plus vaste (par exemple, la région). L'Institut de la statistique (Istat) n'ayant jamais réuni de données quantitatives sur la situation des femmes restées dans les lieux d'origine et, d'ailleurs, les données officielles si tant est qu'elles existent étant de toute façon peu fiables dans un domaine où, comme nous l'avons dit, l'information circule par des canaux clandestins, il nous a paru préférable de travailler sur une matière brute que nous nous sommes efforcées de mettre en forme. La méconnaissance du problème et même de son existence au niveau de la société globale, le manque total d'intérêt, manifestés par les organismes pourtant réputés compétents, nous ont donc contraintes à innover, c'est-à-dire à nous engager résolument dans la voie de la recherche. Les interviews Cette enquête sur les conséquences psychosociologiques de la situation des femmes dont les maris ont émigré à l'étranger pour des raisons de travail a été basée sur un certain nombre d'interviews qui se sont efforcées d'apporter des réponses aux questions répertoriées dans le questionnaire suivant: 1. Nom: 2. Date et lieu de naissance: 3. Lieu de résidence: 4. État civil: 5. Études: 6. Activité professionnelle: 7. Niveau d'études du milieu familial: 8. Rapport avec la religion (important, moyen, faible): 9. Pratique religieuse (régulière, irrégulière, néant): 10. Situation de famille: 11. Pays d'accueil de l'émigré: 12. Situation économique de la famille avant l'émigration: 13. Situation économique actuelle de la famille: 14. Travaux de la femme à la maison ou à l'extérieur, qu'ils soient rémunérés ou non: 15. Effets et durée de la séparation (dépression, anxiété, etc.): 16. Influence de la séparation sur la santé, l'initiative et l'autonomie : 17. Temps de réadaptation (court, moyen, long): 96

91 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie 18. Modification des rapports familiaux: 19. Capacité et possibilité de communication avec le conjoint, vie sexuelle comprise. La durée de chaque interview était de deux heures et demie. Quarante femmes ont été interviewées: une partie d'entre elles fréquentaient l'unité sanitaire locale (USL) d'afragola, une autre partie le bureau d'assistance de cette même commune, enfin la troisième partie a été choisie de manière aléatoire dans les communes de Caivano, Casoria, Cardito et Carditello, dans la province de Naples. Dans la plupart des cas, le contact direct avec les femmes interrogées nous a permis d'enrichir les interviews du point de vue qualitatif et technique en tirant profit des réactions personnelles des femmes. Grâce à ces diverses réactions, nous avons pu prendre conscience de certains éléments importants et parvenir à des conclusions qui traduisent très fidèlement le processus de prise de conscience et de compréhension des femmes par rapport à la spécificité de leur situation et à l'importance qu'elles attachent à voir leur condition évoluer dans un sens productif et constructif. Pour mieux situer le contexte global dans lequel vivent les femmes que nous avons interviewées, il nous a semblé indispensable d'entreprendre un enquête préliminaire sur les questions d'ordre socio-économique qui se posaient dans l'aire géographique considérée. Dans ce but, nous avons pris contact avec diverses institutions officielles qui nous ont fourni certains éléments. Toutefois, ces données ne nous inspiraient guère confiance et c'est pourquoi nous avons été conduites à rechercher également des sources d'information non officielles, mais peut-être plus dignes de foi. Cette enquête préliminaire nous a permis de réunir une série de données à partir desquelles nous pouvions formuler des hypothèses qui traduisent, nous semble-t-il, assez bien la situation réelle, mais qui pourraient éventuellement être affinées ultérieurement à l'occasion d'une étude complémentaire plus complète. Dans les pages qui suivent, nous présentons les principales caractéristiques socio-économiques de l'aire géographique étudiée de façon à dresser un tableau de la situation. Le cadre de l'enquête et le découpage de l'échantillon Les deux zones que nous avons prises en considération sont assez proches du chef-lieu de la Campanie (Naples). La première que nous appellerons zone A comprend la commune d'afragola (située à 11 kilomètres de Naples), qui, reliée à Naples par Casoria, 97

92 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi constitue une immense agglomération urbaine à laquelle sont réunies sans solution de continuité les villes de Carditello et Caivano, qui se trouvent vers l'arrière-pays. La seconde zone (zone B) comprend la campagne d'aversa (située à 20 kilomètres de Naples), dans la province de Caserta (également appelée «terre de travail»). Elle regroupe en particulier les communes suivantes: Casal di Principe, S. Cipriano d'aversa et Villa Literno. Structure, développement urbain et population dans la zone A Au cours des dernières décennies, le rythme de l'urbanisation s'est à ce point accéléré dans cette zone qu'elle ne forme plus maintenant qu'une seule et énorme agglomération. Il n'y a donc pratiquement plus de différence entre le centre urbain et la zone agricole. De larges secteurs traditionnellement habités par des paysans ont ainsi subi une «urbanisation forcée». En particulier, le centre urbain d'afragola a doublé en l'espace d'environ dix ans. Population (zone A) La population est actuellement de habitants. Mais les données précises font défaut, car, le plus souvent, les changements de résidence ne sont pas enregistrés et, quand ils le sont, c'est en général après plusieurs années. Outre l'émigration vers le nord de l'italie et les pays étrangers dont on parlera ultérieurement, cette population a été touchée, au cours des dernières années, par un double phénomène de migration: exode massif vers Casoria, centre lié à Afragola, mais qui, à la différence de celui-ci, est beaucoup plus industrialisé et où le commerce est florissant; migration vers l'intérieur caractérisée par un flux constant et considérable de personnes provenant pour la plupart de Naples. En effet, se trouvant dans l'impossibilité de continuer à vivre au chef-lieu à cause de l'endémique «faim de maisons» qui a entraîné une augmentation démesurée des prix des logements, tant pour l'achat que pour la location, un large secteur de la population s'est vu contraint d'émigrer vers la bande extérieure du chef-lieu où le problème du logement semblait plus facile à résoudre. Stratification socioéconomique (zones A et B) Malgré ces mouvements de population considérables et ininterrompus, la structure sociale a conservé pratiquement intacte sa rigidité ancestrale. 98

93 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie Dans les aires étudiées, la position des personnes dans l'échelle sociale est déterminée presque exclusivement par leurs revenus économiques. Sur la base des données que nous avons rassemblées, nous pouvons supposer l'existence d'une stratification à trois niveaux: a) inférieur; b) moyen-haut; c) haut. On peut estimer approximativement les pourcentages d'appartenance à ces niveaux à respectivement: a) 40%; b) 30%; c) 30%. On remarquera que le cours de cette stratification n'est pas constant, étant donné l'absence d'une strate moyenne-inférieure et d'une classe moyenne. De façon générale, la classe a comprend les cellules familiales des émigrés, les femmes-abandonnées par leur mari, les chômeurs permanents, les ouvriers agricoles qui ne travaillent que quelques mois par an (deux ou trois au maximum) ; dans la classe b sont regroupés les employés du secteur tertiaire qui, dans la plupart des cas, peuvent compter non seulement sur un revenufixeet relativement élevé, car le mari et la femme travaillent tous les deux le plus souvent, mais exercent aussi une deuxième activité, ce qui nous a conduites à faire figurer plusieurs commerçants dans cette classe; quant à la classe c, elle comprend presque exclusivement les entrepreneurs et les commerçants qui ont un revenu important. Industrie, commerce, agriculture et secteur tertiaire (zone A) La structure industrielle est pratiquement inexistante, du moins au niveau officiel. Au contraire, nous avons remarqué qu'il existe un réseau très étendu de production parcellaire. La production industrielle est en effet décomposée en différentes phases de travail, qui sont confiées chacune à une personne qui exerce son activité chez elle, où se trouve même souvent installé l'équipement nécessaire à la production. Principalement dans le secteur de la chaussure et, dans une moindre mesure, dans le secteur de la confection (ce phénomène est commun aux deux zones A et B), ce système de travail parallèle, qui permet de contourner une série de réglementations et d'échapper aux problèmes liés aux chargesfiscales,grèves et conflits syndicaux en général, est très répandu. D'ailleurs, un tel travail étant payé «à la pièce» (il s'agit le plus souvent de payes très modestes, comprises entre 50 et 500 lires), le salaire syndical n'est pas appliqué. De cette façon, l'ensemble des opérations échappent au contrôle dufisc.c'est sur ce type de travail en dehors du petit artisanat et du travail de manœuvre facilité par les allocations de chômage versées aux ouvriers agricoles quand ils ne travaillent pas, c'est-à-dire presque toute 99

94 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi l'année que repose l'économie de subsistance de la classe inférieure que nous avons définie comme la classe a. Le commerce est très réduit, car, dans cette zone, la camorra, qui rançonne tous ceux qui exercent une activité quelconque, fait rage. Cela explique que seuls ceux qui parviennent à gagner beaucoup d'argent et donc à supporter le poids additionnel de la camorra peuvent rester dans le milieu du commerce. Quant à l'agriculture, elle est pratiquée presque exclusivement à un niveau intensif (cultures maraîchères). La commercialisation de ces produits sous forme ambulante, de même que le commerce de l'ail et des oignons qui ne sont pas produits sur place, s'étend à des zones voisines. Enfin, le secteur tertiaire tend à augmenter pour des raisons liées à la conjoncture générale du pays et également à cause du phénomène d'émigration vers l'extérieur (Casoria) et vers l'intérieur (Naples) qui a modifié la composition sociale du pays. Industrie, commerce, agriculture et secteur tertiaire (zone B) Dans cette zone, l'activité économique a connu une évolution rapide depuis plus d'une vingtaine d'années. A l'origine, l'activité économique était essentiellement de type agricole, alors que plus à l'ouest de Villa Literno l'élevage était prépondérant. En outre, après la fragmentation des grandes propriétés, on trouvait un nombre considérable d'agriculteurs petits et grands dans la campagne d'aversa. Cette région, qui a tiré profit de l'essor économique, a connu une certaine prospérité, ce qui a permis d'améliorer la condition des paysans en la rendant moins précaire. Mais, aujourd'hui, les nouvelles classes sociales qui représentent une stratification économique différente tendent à jouer un rôle de premier plan dans la vie sociale. L'agriculteur reste cependant le pivot autour duquel s'organise l'économie locale, même si les nouveaux riches sont largement représentés par les entrepreneurs et commerçants en gros et que l'on note depuis quelque temps une remarquable croissance des «professions libérales». Une autre catégorie toujours présente et fondamentale est celle des manovali (les manœuvres), c'est-à-dire des travailleurs qui acceptent n'importe quel travail, main-d'œuvre qui est donc toujours à la merci des exploiteurs. Nouvelle génération d'un sous-prolétariat très prolifique, les manœuvres sont nombreux et, étant donné la précarité de leur condition, ils viennent grossir les rangs de la petite délinquance ou de l'émigration. 100

95 Une réalité oubliée: les femmes de la Campante Activités socioculturelles (zones A et B) Les activités socioculturelles sont presque inexistantes. Les quelques activités qui sont organisées sont animées par les paroisses ou relèvent toujours d'organisations religieuses. Il y a cependant aujourd'hui des projets, qui devraient être mis en œuvre à court terme, destinés à l'organisation et à l'encouragement d'activités socioculturelles par les communes. Assistance (zone A) L'assistance aux familles qui se trouvent dans la nécessité est assurée par un bureau spécial de la commune qui distribue les fonds mis à disposition par la région. Deux cents familles, pour la plupart abandonnées par les pères qui, en emigrant pour travailler, ont créé une nouvelle famille à l'étranger, bénéficient de cette assistance. Phénomène migratoire (zone A) L'enquête préliminaire conduite auprès des autorités locales nous a permis de comparer les données rassemblées avec celles qui émanent des organismes officiels existants. En effet, il est apparu que l'émigration à l'étranger, qui, si l'on en croit les chiffres officiels, est pratiquement nulle, est en fait loin d'être négligeable. Il s'agit d'une émigration clandestine puisqu'elle ne peut être contrôlée par les organismes officiels, étant donné que les changements de résidences ne sont pas signalés. Cette zone est donc caractérisée par un phénomène migratoire important. Le travail exercé à l'étranger par ces migrants est peu qualifié et mal rémunéré, car ces derniers ont peu d'expérience professionnelle ou n'en ont aucune. Une contradiction est apparue entre les déclarations d'un grand nombre d'entrepreneurs avec lesquels nous avons établi des contacts et la situation réelle du flux migratoire qui caractérise cette zone. En effet, les chefs d'entreprise, dans leur majorité, ont fait état d'une pénurie endémique en personnel, alors que les migrations, dirigées principalement vers la République fédérale d'allemagne et l'italie du Nord, ne semblent pas diminuer. En fait, cette contradiction n'est qu'apparente puisque, dans la zone considérée, la pénurie n'affecte que le personnel qualifié, tandis que le flux migratoire concerne les travailleurs non qualifiés. Cette situation résulte de la différence de niveau technologique qui existe entre les industries allemandes et celles de l'italie du Sud. Et le secteur agricole, qui serait en mesure d'absorber cette main-d'œuvre, ne connaît pas l'essor nécessaire. 101

96 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi Phénomène migratoire (zone B) Autrefois facteur clé de la vie socioéconomique, l'émigration joue aujourd'hui un rôle moins important. Mais on continue pourtant à assister à un mouvement migratoire chaotique et continu, même si les destinations, la durée et les types d'activités exercées dans le cadre de l'émigration se sont modifiés. Alors qu'il y a quelques années le mouvement migratoire était essentiellement dirigé vers l'étranger, il est aujourd'hui ouvert aux régions du nord de l'italie où se fait jour une importante demande en maçons et charpentiers qui, le plus souvent, travaillent sans contrat ou à la pièce. Il s'agit principalement déjeunes qui travaillent pour une brève durée, excédant rarement quelques mois. Toutefois, on compte encore de nombreux cas d'émigration vers les pays «historiquement» intéressés, comme la République fédérale d'allemagne, la Suisse et, plus récemment, l'afrique du Nord, où l'on peut travailler pendant de courtes périodes, mais pour des rémunérations assez fortes. En somme, parallèlement à la traditionnelle émigration de longue durée s'est créé un réseau de migrations saisonnières. En effet, dans ces régions, le mythe du retour au pays reste très fort et les hommes sont encore liés par de profondes racines à leur terre d'origine. Cette terre si généreuse et fertile, dont le climat est si souriant, ne réussit pourtant à résoudre ses problèmes de survie que depuis peu de temps, et encore très partiellement. Le départ Témoignages «Il n'y avait aucune solution, excepté celle de partir seul.» (Un père de famille.) «Que pouvais-je faire? A l'époque, j'avais cinq enfants encore petits et mes beaux-parents étaient déjà âgés et malades. Leur maison est grande et nous pouvions y habiter, ce qui nous permettait d'économiser l'argent du loyer. Il n'y avait pas d'autre possibilité. Cela dure maintenant depuis dix ans et nous nous voyons à Pâques et à Noël. Les enfants sont devenus grands et je suis restée seule.» (R. E., I. B., femmes d'afragola.) «Mon mari voulait une vie meilleure pour nos enfants, nous n'avions 102

97 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie pas l'argent du loyer et j'étais, moi aussi, prête à accepter la solitude pourvu que notre vie puisse changer.» (L. B., 45 ans.) Nombreuses sont les femmes interrogées qui ont raconté que, au moment du départ, leur situation économique n'avait pas permis à la famille tout entière de se déplacer. En même temps, elles espéraient que ce départ, considéré comme «provisoire», pourrait permettre d'améliorer leurs conditions de vie, en laissant entrevoir un avenir meilleur pour les enfants. Les difficultés de la vie rurale «La campagne ne nous donnait plus la possibilité de vivre décemment.» (Un manœuvre agricole.) Dans les développements qui précèdent, nous avons mis en évidence un problème commun qui devient aujourd'hui extrêmement crucial à tous les manœuvres agricoles du Sud, à savoir que le travail à la campagne ne suffit pas pour subvenir aux besoins d'une famille. Conséquence: la campagne se dépeuple de plus en plus, car elle est envahie par le chômage et la misère. L'impossibilité de trouver un logement pour toute la famille à l'étranger «Dans ses lettres, mon mari nous disait qu'il vivait dans une pièce avec un autre émigré et que, même dans ces conditions, le loyer restait énorme.» (R. C, dont le mari a émigré en Suisse; F. G., dont le mari a émigré en République fédérale d'allemagne.) En effet, le coût de la vie dans les pays d'accueil est très élevé pour l'émigrant qui se voit obligé de vivre dans des conditions précaires et de se contenter souvent de partager une pièce avec cinq ou six hommes. Le fait que, dans 90% des cas, les emigrants se retrouvent à l'étranger sans leur famille doit toujours être pris en considération. Il en résulte que les hommes vivent presque toujours au sein de communautés qui sont exclusivement composées d'hommes. Sécurité et désir de retour «Quand mon mari est parti, il nous a dit que nous pourrons avoir une maison à son retour, qui sera entièrement pour nous, et queje n'aurai plus jamais à faire de sacrifices pour payer le loyer.» «Je rentrerai bientôt et notre vie changera.» La plupart des interviews ont fait ressortir un fait important: l'émi- 103

98 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi gration n'est presque jamais ressentie c o m m e définitive et l'éloignement qu'elle entraîne est, au moment du départ, envisagé comme temporaire. Le départ: un sacrifice nécessaire «Il fallait se sacrifier pour les enfants qui devaient aller à l'école et pour les parents qui étaient âgés et j'étais la seule à pouvoir le faire.» (M. F., Aversa, qui vit en cousant des gants à la maison et pourvoit aux besoins de ses beaux-parents et de ses enfants; elle travaille douze heures par jour et doit se lever à 5 heures du matin.) Dans de nombreux cas, le départ du mari seul est ressenti comme un sacrifice nécessaire, ce qui n'a rien d'étonnant, car les femmes concernées ont toujours vécu leur rôle dans l'optique du sacrifice. La peur de l'inconnu «Qu'aurais-je fait si j'étais partie? Au moins, en restant ici, je suis utile à la maison et à mes enfants.» Le sens du sacrifice se double d'une peur de l'inconnu essentiellement parce que, dans sa vie de tous les jours même modeste et dans le milieu où elle a toujours vécu, la femme a sa place et une position sociale bien définie. Cette situation, même si elle relève d'une forme d'organisation traditionnelle et rigide, structure son identité qu'elle perdrait si elle décidait de vivre dans un milieu social tout à fait différent. En effet, le type d'organisation économique qui prédomine dans les zones étudiées et tout particulièrement dans la zone A d'afragola permet à beaucoup de femmes d'exercer une activité productive qui, bien que très mal rémunérée et comportant de multiples inconvénients liés au travail parallèle sur lesquels elles s'expliquent plus loin, leur permet de pourvoir aux tâches ménagères, de s'occuper de leurs enfants et de travailler sans horaire déterminé. Enfin, il ne faut pas négliger le lien extrêmement étroit qui unit la femme du Sud non seulement à sa propre famille d'origine, mais également à l'ensemble du clan familial et à sa propre terre. Aspects socioéconomiques : le travail et la vie quotidienne des femmes Le travail clandestin «On ne doit pas toucher à l'argent qui arrive; c'est pour la maison que nous allons construire. Pour vivre, m afilleet moi, nous travaillons, à la maison en cousant des gants.» 104

99 Une réalité oubliée: les femmes de la Campante «Je ne peux pas travailler à la campagne; je dois rester à la maison pour m'occuper de ma famille. Maintenant que mon mari n'est plus là, je dois gagner ma vie et celle de mes enfants. C'est une tâche difficile: je me lève tôt le matin et je couds pendant trois heures, puis je me consacre aux tâches ménagères; ensuite, je recommence à coudre jusqu'au soir. Quand vient l'heure de dîner, nous nous installons à table pour manger.» «Je suis payée 50 lires par pièce. Nous n'avons pas d'assurance et nous ne devons pas nous plaindre, car, si nous le faisons, nous n'aurons plus de travail. Quand il y avait mon mari, je travaillais seulement pour la maison; maintenant je suis exploitée, mais je n'ai pas la possibilité de me révolter. A la campagne, il n'y a pas de place pour nous, les femmes.» (M. G., Aversa, mariée, 38 ans.) L'insertion des femmes dans le monde du travail ne représente en aucune façon pour elles un moyen d'échapper à leur condition et de gagner leur indépendance personnelle et culturelle. Elle marque, au contraire, le passage à un autre type d'exploitation, mieux organisée encore, à laquelle les femmes se soumettent «non par amour» comme c'est le cas pour le travail domestique mais «par nécessité». Ces témoignages traduisent une réalité complexe, commune à la majeure partie des femmes interrogées: le travail à la maison est synonyme de travail clandestin. Notre hypothèse de base concernant l'existence d'une relation entre l'absence du mari et le travail clandestin exercé par la femme semble donc bien se confirmer, car, même si nous ne pouvons établir entre ces deux phénomènes une corrélation directe, il est significatif que dans la presque totalité des cas que nous avons étudiés les femmes ont un travail qu'elles exercent à domicile. Le départ du mari, l'épargne (bien trop insuffisante) destinée à la construction future de la maison et l'avantage de pouvoir vaquer aux occupations ménagères sans être obligées de quitter la maison pour pouvoir gagner un peu d'argent: telles sont les raisons qui, selon les femmes, justifient leurs sacrifices. Le travail clandestin n'est pas un phénomène nouveau et, en ce qui concerne le monde rural, on dispose maintenant de données pour l'analyser. Non seulement l'hinterland est devenu le lieu de prédilection de ce genre de travail, mais nous constatons également que dans le chef-lieu campanien comme le démontre une enquête effectuée en 1976 par Clara De Marco et Manlio Tálamo l'exploitation du travail féminin est un élément très important de l'organisa- 105

100 Ginevra Letïzia et Anna Gagliardi tion de la production, laquelle a pour caractéristique de cantonner les femmes dans une situation précaire et subalterne. En fait, dans la société italienne, la femme qui travaille est encore considérée comme une exception. Il est donc plus facile pour elle de s'intégrer par le biais d'un travail parallèle, c'est-à-dire semi-clandestin, que d'exercer une activité légale. Dans une autre logique, 1'«emploi à la maison» ou à l'extérieur pourrait contribuer à aider les femmes à s'insérer dans le système productif. Mais, étant donné la rigidité de la définition des rôles, aussi bien au sein de la famille qu'en dehors, il ne fait que contribuer à renforcer cette situation de dépendance, ce qui est tout à fait aberrant. Par ailleurs, ces témoignages mettent en relief de manière frappante le désintérêt de la femme pour le genre de travail ainsi que l'impossibilité de remplacer l'homme pour les travaux des champs. En effet, la culture d'essence patriarcale, d'origine paysanne et catholique, relègue les femmes dans un rôle nettement subalterne. Les rôles sont bien définis et répartis entre les deux sexes, comme dans toute organisation sociale. Cette culture assigne donc à la femme une fonction bien précise: celle de la «maternité», qui recouvre en fait toutes les tâches d'entretien de la maison et du clan familial en général. Les travaux réservés aux hommes aux champs ou ailleurs demeurent la principale source de revenu. Mais la femme n'y participe pas. Elle travaille à la maison, même si ces travaux ne relèvent pas seulement de travaux domestiques, comme on a l'habitude de le croire. Entre autres tâches, elle doit faire le pain (le cuire, le défourner, préparer le feu de bois), s'occuper des porcs et des poulets, nettoyer l'étable et préparer la nourriture des animaux travaux qui sont tous relativement pénibles et qui nécessitent une certaine force physique. Le poids du travail parallèle est donc énorme: il existe des groupes de femmes de tout âge qui confectionnent des gants, des fleurs en papier, des poupées à des prix tout à fait dérisoires. Par exemple, pour coudre une paire de gants (ce qui représente deux ou trois heures de travail), elles reçoivent 500 lires. Les contacts avec le monde extérieur «Quand il y avait mon mari, quelquefois au moins, nous sortions, nous allions au cinéma ou chez des amis ; maintenant, je ne sais ce que les gens penseraient de moi si je sortais pour me distraire un peu moi aussi.» 106

101 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie Dans ces régions, la vie sociale ne permet pas souvent à la femme de s'exprimer. Il apparaît que les usages réprouvent qu'une femme rentre dans les bars ou dans les cinémas, autrement dit dans tous les endroits où les hommes passent une bonne partie de leur temps libre à jouer aux cartes et à attendre l'heure du repas. Les femmes interrogées sortent seulement pour aller à la messe, à un enterrement ou pour se rendre à des manifestations de ce genre. Les femmes encore jeunes passent le dimanche après-midi chez elles ou dans les petites rues: elles «s'exposent», pour ainsi dire, dans l'attente d'un éventuel mariage. Cependant, ces habitudes tendent à évoluer. En effet, malgré l'absence de leur mari, un certain nombre déjeunes femmes de la nouvelle génération poursuivent des études supérieures ou s'inscrivent à l'université. Très probablement à cause de l'influence des médias, elles se sont forgé un autre idéal que celui d'être, comme leur mère, «usées» par le travail et les soucis. Mais il n'y a pas de révolte à proprement parler et la morale de type «patriarcal-religieux» continue à être dominante. Si les femmes appartenant aux nouvelles générations ne se révoltent pas ouvertement, c'est qu'elles cherchent plutôt des échappatoires ou des formes de compromis qui puissent leur permettre de mener une vie où elles subissent moins de frustrations. Les problèmes sociojuridiques S'il est vrai, comme nous avons tendance à le penser, que les principaux témoignages sont l'expression des transformations qui se sont produites après l'émigration du conjoint, du point de vue de la situation de la femme dans la famille, il faut également tenir compte de l'évolution, tant sociale que juridique, qui a marqué le mariage au cours des dernières années. Une fois de plus, les difficultés qui se sont fait jour dans ce domaine témoignent de la «méfiance» des femmes et de leur préférence pour la clandestinité. Plus encore, elles traduisent l'impossibilité dans laquelle se trouvent les femmes de s'affranchir d'une culture millénaire et du rôle que cette dernière leur a attribué. De ce point de vue, les différentes interviews que nous avons recueillies semblent montrer que nous assistons à une réelle désagrégation de la cellule familiale sans que cette évolution ne s'accompagne d'aucune disposition juridique particulière qui lui corresponde. En effet, tout en déplorant le fait d'avoir été abandonnées par leur mari, les femmes interrogées n'avaient entrepris aucune démar- 107

102 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi che ou ne désiraient rien faire pour «légaliser» cette situation et pour pouvoir jouir des droits prévus par la loi dans ce cas. Si elles ne voulaient pas (ou ne pouvaient pas) avoir recours aux voies légales pour authentifier la séparation de fait, c'est en réalité parce que, comme toutes les femmes du Sud, elles sont contraintes de vivre dans une situation de subordination qui est un symptôme évident d'un malaise social. Ne pas vouloir admettre l'abandon, ni l'éventualité qu'il devienne de «notoriété publique», ne pas pouvoir accepter la condition sociale de femme séparée et l'ostracisme qui en découle sont les deux raisons d'ordre psychologique et social qui conditionnent l'attitude des femmes interviewées. Les séparations qui se sont produites quelques années seulement après le départ et dont on a eu connaissance indirectement (des amis communs eux aussi émigrés), l'impossibilité de «refaire sa vie» avec une autre personne, l'impossibilité de pouvoir bénéficier d'une assistance légale de la part des institutions: toutes ces raisons font que les situations sont très ambiguës. En effet, ces femmes sont condamnées à la solitude ou à la clandestinité, car, même dans l'éventualité où se forme un nouveau couple (comme réponse à la solitude), il doit rester clandestin. Les problèmes se posent également au niveau des enfants qui naissent de ces unions. Tout en ayant le droit (car la loi le permet) d'avoir le nom de leur vrai père, ils conservent le plus souvent celui du mari parti à l'étranger. Les comportements de ces femmes ne peuvent être compris que si l'on se place dans le contexte de l'histoire et de la culture du prolétariat, fortement imprégnées par des valeurs traditionnelles comme la religion, la famille, la maison, l'amour, etc. Or, jusqu'à présent, cette culture, qui n'a guère accordé de répit à la femme, a été largement conditionnée par une religion qui n'autorise pas le divorce. Les problèmes psychologiques liés à la solitude Les analyses qui précèdent montrent que les problèmes des femmes qui restent au pays d'origine après que leur conjoint eut émigré sont surtout liés aux déterminants négatifs du milieu et du contexte social au sein desquels elles vivent. Les normes qui codifient la structure communautaire y sont également pour quelque chose: la sexualité est vouée à la fonction de reproduction, le rôle maternel se réduit aux soins du ménage, le travail hors de la maison n'est considéré que comme un prolongement du travail chez soi, etc. 108

103 Une réalité oubliée: les femmes de la Campante Mais l'ensemble des problèmes psychologiques auxquels se trouvent confrontées la majorité des femmes après le départ de leur conjoint est sans doute l'une des constatations les plus inquiétantes et les plus originales de cette enquête. Les troubles qui ont été relevés entraînent des altérations qui concernent, d'une part, les relations au sein de la famille et, d'autre part, les relations avec l'extérieur. Au niveau psychologique, les symptômes se manifestent de diverses façons. Dépression «Toute ma vie, j'ai été isolée par les autres; maintenant c'est moi qui veux m'isoler; de toute façon, à quoi puis-je m'attendre?», dit d'un air désabusé une des femmes interrogées. Ce constat, qui revient souvent dans les interviews, traduit toujours une situation de malaise profond ou seulement superficiel qui perturbe l'émotivité et l'affectivité de la femme au point d'engendrer des répercussions sur l'ensemble de ses comportements, en particulier à l'intérieur de la famille. Ce sont d'ailleurs souvent les enfants qui sont préoccupés par le changement de comportement de leur mère: «Elle se néglige de plus en plus, elle néglige la maison et nous-mêmes [...]»; «C'est comme si elle était absente, son regard est toujours vide, lointain». Confrontée à ce genre de situation, la famille tend d'elle-même à rétablir ces déséquilibres en développant le sens de la communauté et l'assistance mutuelle. Souvent, la femme se trouve dans l'impossibilité temporaire ou permanente de jouer son propre rôle à l'intérieur de la famille. Dans ce cas, lorsque l'absence du père se prolonge, les fils aînés tendent non seulement à le remplacer, mais aussi et surtout à refuser à leur mère le droit et la capacité de gérer elle-même ses affaires. Il faut souligner également que, pour rester partie intégrante de la culture du Sud, les familles doivent s'efforcer de reproduire un modèle patriarcal, même lorsque le père est absent. C'est pourquoi, quand la femme tente de «socialiser sa féminité» ou les nouveaux modèles de la famille qui pourraient en dériver, sa tentative est d'avance vouée à l'échec. Il a souvent été constaté que, confrontées à des cas de dépression ou d'apathie, la famille ou la belle-famille s'attribuent les fonctions du chef de famille absent. D'un certain point de vue, ce relais assuré par la famille a sur la femme un effet psychologique rassurant, mais, d'un autre côté, il représente un symptôme inquiétant dans la mesure où il souligne un état d'«abandon du rôle» et de «résignation au remplacement» qui montre, dans 109

104 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi toute sa gravité, la situation de capitulation psychologique dans laquelle se trouvent certaines femmes. États anxieux «Je ne suis pas capable d'être mère [...] mes enfants vont mal tourner.» (L. B., Afragola.) Souvent, le trouble psychologique, que des aveux de ce genre permettent d'identifier, découle d'une sensation d'inadéquation ou d'insatisfaction, ou de besoins de réalisation de soi d'ordre relationnel, sexuel, etc. Ces états peuvent dégénérer en névroses phobiques, voire obsessionnelles. En effet, lorsque l'affaiblissement progressif de l'image d'un père rassurant et protecteur n'est pas compensé par un renforcement du rôle maternel, l'image de la femme s'en trouve modifiée, car le sentiment d'impuissance a tendance à dominer. Le comportement des enfants semble confirmer cette observation. Dans la quasi-totalité des cas examinés, les enfants estiment, en effet, que l'image maternelle n'est pas suffisante pour assurer la cohésion familiale. Étant donné la nette séparation des rôles à l'intérieur des familles étudiées, la difficulté voire l'impossibilité dans laquelle se trouvent les mères pour assurer le rôle paternel, et donc de s'approprier le «principe d'autorité» interprété comme une capacité de contrôle sur le noyau familial, a été constatée de façon évidente. Ambivalence émotive Le rapport avec la réalité est souvent ambivalent et mystificateur. Il peut se traduire soit par un comportement de type passif qui s'accompagne d'états asthéniques, soit par un comportement actif. Plusieurs témoignages illustrent cette attitude passive: «La femme doit rester à sa place»; «Je n'ai rien eu et je ne mérite rien». Ce genre de résignation est souvent mêlé d'autres sentiments. (Les femmes, et surtout les femmes âgées, tendent à nier les problèmes psychologiques qui résultent de la séparation. En outre, elles manifestent une pudeur extrême à l'égard de leurs sentiments personnels et s'obligent à être toujours prêtes et disponibles pour le ménage.) A u contraire, les états asthéniques qu'on a pu observer s'expriment par le refus systématique de toute réalité qui se trouve à l'extérieur de la famille. Dans le deuxième cas (et c'est pour cette raison que l'on parle d'ambivalence), le comportement «actif» se manifeste chez les mêmes femmes par des phrases du genre: «Heureusement qu'aujourd'hui il y a le féminisme et que les femmes se 110

105 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie font respecter», comme si, au moment où la société se mettait à les respecter, «les femmes» devenaient quelque chose d'étranger. Perte d'identité «Je n'ai pas pu être l'épouse de mon mari et ils ne m'ont même pas permis d'être une mère.» «J'ai passé ma vie à élever les gosses.» «Mon mari n'a été capable que de me faire des enfants.» Les familles auxquelles ces femmes appartiennent se sont arrogé des droits concernant l'éducation des enfants. La femme en éprouve évidemment de l'amertume: ses parents ou ses beaux-parents ont usurpé son rôle de mère, croyant qu'elle ne serait pas capable d'élever ses enfants toute seule. De plus, elle ressent une certaine tristesse d'avoir toujours vécu en se sacrifiant et d'être obligée d'oublier sa féminité. Troubles du comportement «Le départ de mon mari, ça a vraiment été la débâcle; j'aurais mieux aimé la misère.» Cette femme avait unfilset unefille : le garçon a quitté la maison et la fille est devenue une prostituée. Ce genre de situation a fréquemment pour origine l'absence du «père». D'ailleurs, il arrive très souvent que, lorsqu'un enfant d'émigrants se comporte en classe de façon agressive, les autorités scolaires réclament l'intervention de spécialistes. Il faut aussi noter que beaucoup de femmes se sont rendues au dispensaire médical d'afragola pour dénoncer des cas d'insubordination qui sont parfois allés jusqu'à la violence physique. Troubles psychosomatiques «J'ai passé une vie triste et misérable dans la solitude la plus totale; et maintenant, voilà queje tombe malade!» Cette femme est encore jeune puisqu'elle a 43 ans. Sa solitude et son travail sont à l'origine d'un manque affectif qui s'est traduit par des symptômes somatiques. Plusieurs interviews ont été effectuées au dispensaire médical d'afragola dont le personnel nous a rapporté que les femmes «seules» étaient celles qui demandaient le plus souvent des consultations et des médicaments pour soigner leurs troubles digestifs, génitaux, cardiaques, circulatoires, etc. 111

106 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi Dans certains cas, on assiste à un mécanisme de «déguisement psychologique»: telle femme n'a plus ni la force ni l'envie d'espérer en une vie meilleure et, ne pouvant renoncer à la vie, elle choisit de vivre en tant que «malade». De cette façon, elle peut se venger de ce qu'elle considère comme un «sort infâme». Conclusions Les résultats des enquêtes menées dans les régions d'afragola et d'aversa pour mieux connaître les conditions de vie des femmes dont le mari émigré ont permis de caractériser un certain nombre de situations psychologiques et sociales qui traduisent le malaise social et illustrent la soumission de la femme du Sud. Aujourd'hui encore, la femme du Sud apparaît comme la victime impuissante d'une culture millénaire qui lui a assigné une place bien définie. La structure sociale de l'italie du Sud ne reconnaît pas la femme en tant qu'être autonome et tend, par conséquent, si elle est séparée de son conjoint, à la mettre en marge de la société où à l'assujettir au clan familial. Il semble qu'il n'y ait pas d'antidote à cette situation. Il est sans doute vrai qu'on nie à la femme du Sud tout droit et toute possibilité de prendre des distances par rapport à l'image créée par la société, mais il est malheureusement vrai également que ces mêmes femmes ne font absolument rien pour agir sur les facteurs qui sont à l'origine de leur aliénation. Tout se passe en fait comme si elles n'avaient ni la capacité de haïr ceux qui les oppriment ni celle de se haïr elles-mêmes parce qu'elles se laissent opprimer. En effet, il est très difficile de situer la ligne de démarcation entre l'impossibilité de se soustraire à une soumission forcée et le refus de se libérer de 1'«esclavage». Il semble que les femmes éprouvent un besoin de dépendance qui, d'une part, justifie le statut d'«objet» qui leur est réservé et, d'autre part, de manière paradoxale, les préserve de toute responsabilité. Au-delà de toute situation pénible, la possibilité d'être passif ou actif est un choix qui dépend toujours des avantages et des inconvénients que nous sommes disposés à affronter. Rester passif peut avoir des avantages, mais ce choix peut s'accompagner d'une volonté de lutter pour trouver de nouvelles manières de vivre, d'aimer, de travailler et de créer. Mais cela implique un risque et, dans ce cas, il faut aussi avoir la volonté d'être prêt à accepter l'échec et, par conséquent, l'éventualité d'avoir à reconnaître que l'on n'est pas «à la hauteur». 112

107 Une réalité oubliée: les femmes de la Campante Favoriser une prise de conscience en développant les occasions de rencontre Des analyses qui précèdent, un certain nombre d'enseignements peuvent être tirés. Connaître ses droits Pour que cette situation évolue, il faut aider les femmes du Sud et à travers elles toutes les femmes à connaître leurs droits. Elles ne pourront les revendiquer que lorsqu'elles seront conscientes de leur force et en pleine possession de leur identité. Il serait donc souhaitable de créer des centres où les femmes pourraient avoir la possibilité de se rencontrer et être également confrontées à des situations personnelles de crise. Ainsi, elles pourraient apprendre à s'unir pour être plus fortes, à se soutenir entre elles pour sortir de leur passivité et adopter une attitude plus active. Remédier aux conditions d'extrême pauvreté et à la très grande précarité de leur situation économique La menace que représente le chômage a contraint la femme à accepter les travaux les plus durs pour survivre. Certaines femmes, qui ont cinq enfants et plus, sont obligées d'effectuer un travail au forfait pour une rémunération si minime qu'elles en sont honteuses après leur journée de travail. Si les femmes dont le mari est parti acceptent un travail parallèle, c'est parce qu'elles sont contraintes de rester à la maison beaucoup plus souvent qu'auparavant. Cette situation ne fait qu'aggraver la condition sociale, déjà précaire, des femmes restées seules au pays d'origine. Le poids de toute la famille repose sur les épaules de la femme, car l'argent qui arrive de l'étranger est le plus souvent destiné à l'épargne pour construire la future maison. C'est donc la femme qui, en travaillant à la maison, permet de concrétiser les projets familiaux, à savoir l'amélioration des conditions de vie au retour de l'émigré et la construction d'une maison pour tout le «clan familial». Ce sont d'ailleurs le plus souvent ces projets qui sont à l'origine de la décision d'émigrer. Rompre l'isolement La femme qui vit «cloîtrée» à la maison n'a pratiquement aucune possibilité d'avoir le moindre rapport avec le milieu extérieur qui, pense-t-on encore, représente de nombreux dangers pour son «honorabilité». Dans certains cas, si elle est très jeune, la femme doit retourner 113

108 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi chez ses parents qui se substituent alors à elle pour l'éducation des enfants. Elle se trouve ainsi privée de son rôle de mère et se voit, par conséquent, amputée d'une nouvelle partie de sa féminité puisqu'elle ne peut plus être non plus, en tout cas pour le moment, une épouse à part entière. Dans le milieu familial et extrafamilial, où les valeurs sont passéistes, la vie des femmes est souvent synonyme de renoncement et de résignation. La tension engendrée par les rapports qu'elles entretiennent avec le monde extérieur, l'insatisfaction et le sentiment d'insécurité qui en résultent les incitent à s'éloigner du monde et à se replier sur elles-mêmes. Mais, dans d'autres cas, la femme qui se trouve dans l'impossibilité de s'insérer, en tant que protagoniste, dans une société qui la met à l'écart parce qu'elle est femme réagit d'une manière diamétralement opposée. C'est du moins ce qui ressort d'une conversation avec une représentante de l'association nationale des familles d'émigrés (ANFE) qui a mentionné plusieurs cas de femmes que cette situation a poussées à la prostitution. Régulariser la situation d'abandon Lorsque le mari se lie avec une autre femme, la situation d'abandon qui en résulte n'est jamais régularisée, légalisée, même si le mari a créé une nouvelle famille. Les femmes seules n'en ont pas pour autant la possibilité de vivre, à l'extérieur, de manière autonome. Tout au contraire, d'après les interviews effectuées, il semble que le départ du mari limite encore plus la possibilité qu'a la femme de sortir, de se divertir seule, à moins qu'elle n'ait desfilsadultes qui l'accompagnent et qui, dans ce cas, peuvent «se substituer au père». Il apparaît en effet qu'un grand nombre de ces femmes reportent sur leurs fils l'autorité dont jouissait auparavant leur mari. Cette «non-représentativité» explique les difficultés énormes que rencontrent les femmes des émigrés quand elles veulent s'insérer d'une manière différente dans un contexte social qui n'est pas prêt à leur reconnaître une condition d'égalité par rapport au «mâle» absent. Permettre une participation à la vie politique Comme nous l'avons déjà noté, l'absence de participation des femmes est due au fait qu'on refuse de leur reconnaître la possibilité de sortir de leur «rôle» propre et de devenir autonomes et indépendantes. La condition de ces femmes est particulièrement difficile, même 114

109 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie si elle découle de la situation de soumission généralisée par rapport à la famille et à la société globale qui caractérise la vie des femmes du Sud. Bien qu'ils ne soient pas codifiés, les tabous sont des lois de fer souveraines qu'il est impossible de remettre en cause. En définitive, la situation de la femme de l'émigrant n'est qu'un aspect de la condition générale d'assujettissement culturel de la femme du Sud. Mais, en plus de l'absence de leur mari, les femmes d'émigrants doivent affronter les difficultés liées au travail parallèle, à la solitude, aux relations familiales. En effet, malgré les différents niveaux de prise de conscience, la condition de femme seule représente, dans les cas que nous avons étudiés, une circonstance aggravante de l'assujettissement et cela non seulement parce qu'elle empêche l'affranchissement matériel du rôle subalterne, comme nous l'avons déjà souligné, mais aussi, et surtout, parce qu'elle s'accompagne d'une solitude qui, en fait, n'a pas de solution. La politique d'assistance a toujours empêché une quelconque prise de conscience des femmes qui se trouvent marginalisées dans une société de «marginaux». L'isolement n'a pas suscité une prise de conscience positive de la condition de femme seule, mais il a contribué à aggraver le sentiment d'abandon et d'impuissance qui caractérise déjà la réalité de tous les jours. La réintégration dans le «clan familial» n'est elle-même que l'expression du besoin de la femme d'être protégée et donc la reconnaissance de son incapacité d'affronter sa solitude. Pour que cette solitude cesse d'être un mécanisme d'enfermement, il faut donc non seulement que la femme prenne conscience de sa situation propre, mais aussi et surtout qu'elle soit capable de dépasser sa passivité pour s'engager dans la lutte et la promotion sociale. Cela suppose qu'elle puisse bénéficier de l'aide des institutions officielles et que la situation des femmes seules soit prise en considération par les instances qui ont le pouvoir de décision, notamment la Consulta regionale dell' emigrazione. Propositions pour l'action 1. Identifier les catégories professionnelles pour lesquelles il existe une forte demande sur le marché du travail, créer des institutions ou utiliser celles qui existent déjà pour donner une qualification professionnelle aux femmes des émigrés. Cela permettrait d'éliminer, ou du moins de réduire très sensiblement, leur exploitation à travers le travail clandestin, car, si ce travail connaît un 115

110 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi tel développement, c'est à cause de l'absence de qualification professionnelle des femmes, ce qui les oblige ainsi à accepter n'importe quelle activité rémunérée. 2. Favoriser les mouvements associatifs (coopératives, etc.) qui permettent aux femmes d'accroître leurs possibilités d'accès au marché du travail. Au préalable, cela suppose qu'une enquête soit réalisée sur les causes qui ont empêché jusqu'à maintenant le développement de ce type d'association de façon à pouvoir remédier aux problèmes qui pourraient éventuellement se poser dans ce domaine. 3. Renforcer les structures socioculturelles qui pourraient contribuer à affranchir les femmes des émigrés de leur subordination, en collaboration avec les organismes compétents (communes, provinces, régions, institutions d'assistance, etc.). 4. Créer un organisme destiné aux emigrants et à leur famille, capable de les conseiller sur les différents problèmes liés à l'émigration, notamment sur les problèmes spécifiquement juridiques qui ne sont pris en charge par aucune institution appropriée. 5. Intégrer le problème de la femme qui reste au pays d'origine à la proposition de modification de la loi régionale sur l'émigration (Loi régionale Campanie, 1 er avril 1975, n 14). 6. Coordonner les institutions, les services, les associations, les groupes et les personnes pour créer un réseau adéquat et fonctionnel de liaison et de double échange entre la communauté du pays d'origine et les émigrés, afin d'éviter que le fossé ne se creuse entre ces deux réalités. Les questions posées par cette enquête devraient pouvoir s'articuler sur la problématique globale de 1'«émigration». En particulier, les propositions concernant les actions à entreprendre devraient être examinées par le pouvoir politique au niveau tant régional que local qui, en collaboration avec les institutions intéressées par ce problème, pourrait élaborer un programme d'action régionale en vue d'apporter des solutions aux différentes questions posées. Il est, bien sûr, hautement souhaitable que les femmes concernées soient étroitement associées à l'élaboration d'un tel programme et, ultérieurement, aux différentes phases de sa mise en œuvre. Mais cela suppose, de la part de ces femmes, une prise de conscience lucide et déterminée des différents facteurs qui contribuent à les assujettir. 116

111 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie CO 00 ~H F- O CM 00 * i CO CT1 CO CO -H CTl CO CO Tf in CM -H O m co CM oo 00 r^ >n in O CO CO CO -H JJ1 OO CM CO (CM CO CT) CM ON ON 00 ""N *-H Tt< CO r~. co Ol CM ^ CO GO in CM -H ^H IT) m o CM CO GO Tf GO GO o o TP O O CÍ co O fn CO lo 00 0 o m m 01 Ol I> Tf 006 cn O O -H CO -H to CO -H Tf CO CO CM CTl O in m 00 CJN CN co r^ CO CO 00 CO CO CM O C a. < u V > [A c a tio rop i C/l c 11 'Ol 3 Cd On 01 -u 0. 0 u 3 eu C C c 0H 2 3 h 117 e 01 cl itriemem ipanie de g" S A3 <D -<\J "} 0-. C 0 V Í- -V 3 S c 3 2 OH 0H 2 0 H

112 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi Bibliographie ANFE. CONVEGNO DEL 14 GIUGNO Per una proposta di legge quadro sulla scolarita deifiglidegli emigrati. ANFE. Notizie ecc, anno XXV, juin-juillet AA. VV. Adaptation and integration of migrant and refugee children. Quatrième séminaire sur l'adaptation et l'intégration des immigrants. International migrations, vol. XVII, n 1/2, CIME, AA. V V. Emigrazione, struttura familiäre e cambiamento sociale. Affari sociali internazionali, (Milan), anno II, n 3, AA. VV. Il nuovo diritto di famiglia e gli italiani residenti all'estero. Affari sociali internazionali, (Milan), anno IV, n 4, 1976, F. Angeli, AA. VV. La scolarizzazione dei ragazzi migranti in Europa. Servizio migranti, n 1, 1979, UCEI. A A. V V. Situation and role of migrant w o m e n: specific adaptation and integration problems. Cinquième séminaire sur l'adaptation et l'intégration des immigrants. International migrations, vol. XIX, n 1/2, CIME, BORDONARO, G. Problemi culturali, linguistici e associativi deifiglidegli emigrati. ANFE - Notizie ecc, anno XXIV, octobre CAMPUS, A. Situazione familiäre e inserimento nella società locale attraverso le lettere di emigrati. Studi emigrazione, n 61, CECCHI, C. L'inadempienza dei doveri familiari da parte del lavoratore emigrate». Analisi sociológica. Studi emigrazione, n 13,

113 Une réalité oubliée: les femmes de la Campanie CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL (CGT). Les prestations familiales des travailleurs migrants de la CEE dont les familles résident sur le territoire des autres États membres. D'AMORE, N. Bilanci familiari e rimesse degli emigrati meridionali. Studi emigrazione, n 45, FAVERO, L.; ROSOLI. G. F., et al. La scolarizzazione dei figli degli emigrati. Studi emigrazione, n 57, FEDERICI, M. Osservazioni sul método di rilevamento délie famiglia degli emigranti. ANFE (Association nationale des familles d'émigrés) Notizie fatti problemi dell' emigrazione, anno XIV, mars La famiglia emigrata e la crisi. ANFE, Notizie ecc, anno XXII, octobre L'Europa délie famiglie. ANFE, Notizie ecc, anno XXV, août Considerazioni sulle cause di talune patologie osservate tra emigranti e le loro famiglie dall'anfe. Affari sociali internazionali (Milan), anno II n 4, FORMEZ/ISVI. L'emigrazione méridionale nelle zone di esodo (Projet d'une étude opérationnelle pour la Sicile intérieure). Universidade di Catania, 1976, 3 vol. FORMEZ/UNIVERSIDADE DI NAPOLI. Progetto di sviluppo operativo sull'emigrazione méridionale nelle zone di esodo, phase II. Portici, GAZERRO, V. La formazione di base del bambino emigrato in Europa, UCEI, GRASSE B. I servizi sociali e culturali per la famiglia dell' emigrato in Italia e all'estero. ANFE, Notizie ecc., anno XXII, juillet-août LUCREZIO, G. Un campione rilevato per le famiglie degli emigranti rimaste in Italia. ANFE, Notizie ecc, anno XIV, mars MERICO, F. et al. Il rientro degli emigranti nelle comunita di origine. Affari sociali internazionali (Milan), anno I, n 4, NlCOLINI, G. Per i problemi familiari dei migranto: molto cuore e lungimiranza. ANFE, Notizie ecc, anno XVII, juillet-août PADIGLIONE, v. Emigranti e comunità di origine nel Mezzogiorno interno: note su un rapporto simbiótico. Studi emigrazione, n 41,

114 Ginevra Letizia et Anna Gagliardi PEROTTI, A.; CECCHI, C. L'inadempienza degli obblighi alimentan da parte degli emigrati. Studi emigrations n 17, SlGNORELLl, A. et al. Scelte senza potere. Il ritorno degli emigranti nette zone dell'esodo. R o m e, Officina edizioni, SlMONCELLI, R. La geografia dei rientri. ANFE, Notizie ecc, anno XXV, août TAGLIOLI. R. Società urbana, strutture familiari e immigrazione. Studi emigrazione, n 4, WlDGREN J. The social situation of migrant workers and their families in Western Europe. Studi emigrazione, n 42,

115 «Pénélopes» Sotiria Tsilis En Grèce, l'émigration a été un facteur de profonds changements sociaux. Nous nous proposons d'étudier la situation particulière des femmes d'émigrés qui restent dans leur pays d'origine. Plus précisément, il s'agit de situer la place actuelle de la femme d'émigré dans son contexte social et d'analyser les changements individuels, familiaux et sociaux qui sont la conséquence de l'absence du mari. Notre but est de connaître non seulement la situation objective de ces femmes, mais aussi ce qui a changé d'un point de vue subjectif, c'est-à-dire comment les changements sont «perçus» et «vécus» par les femmes elles-mêmes. C'est pourquoi nous nous sommes efforcée de situer brièvement la femme dans son contexte familial et social, et, dans certains cas, d'étudier sa situation même avant le départ du mari. Nous avons effectué trente interviews auprès de femmes concernées par le problème de l'émigration du mari, en nous aidant d'un questionnaire. Nous avons également recueilli une dizaine d'interviews libres auprès d'autres membres de la société de Neohorion (hommes, femmes âgées, enfants) et nous nous sommes entretenue avec un certain nombre d'informateurs les mieux placés pour Sotiria Tsilis est née à Athènes (Grèce) en Elle a fait des études de sociologie et d'ethnologie (entre 1969 et 1973) et obtenu les maîtrises équivalentes à l'université René-Descartes de Paris-V. Elle travaille au Centre national de recherches sociales d'athènes depuis En 1979, elle a, pour le compte de 'Unesco, rédigé une étude sur la coordination des programmes d'éducation scolaires et extrascolaires à l'intention des jeunes concernant les problèmes liés à l'usage des drogues en Grèce. 121

116 Sotiria Tsilis donner un aperçu de la situation migratoire du village dans son ensemble (secrétaire de mairie, employé des PTT, etc.). Au moment où cette enquête a été effectuée, il n'a pas été possible d'établir une liste des femmes du village dont les maris absents étaient à l'étranger. Cette difficulté était insurmontable, car aucune donnée statistique nationale n'est disponible au niveau des communes. Chaque commune dispose d'un dimatologion un registre d'état civil où toutes les familles sont inscrites, mais qui ne mentionne pas les départs et les arrivées de ses membres. Le secrétaire de mairie de Neohorion nous a déclaré: «Je ne peux pas vous dire le nombre exact de ceux qui sont partis ces dernières années, ni de ceux qui sont absents actuellement. Je peux penser qu'un tel est à l'étranger, alors qu'il peut très bien se trouver à Athènes.» Nous avons donc procédé de la manière suivante: dès qu'on nous indiquait une femme dont le mari était absent, on lui demandait combien de proches voisines de sa connaissance (les dix maisons près de chez elle) étaient dans la même situation. En général, trois ou quatre femmes d'alentour se trouvaient dans ce cas. Ces femmes nous donnaient des informations sur d'autres quartiers et c'est ainsi que nous avons fait le tour du village, sans jamais interroger plus de trois ou quatre femmes du même quartier. Il fallait insister aussi tout particulièrement pour trouver des femmes d'émigrés partis en République fédérale d'allemagne ou en Jamahiriya arabe libyenne. A défaut de cette précaution, l'échantillon n'aurait pas comporté assez d'émigrés, mais trop de marins, surtout «occasionnels», qu'on pouvait trouver facilement. En procédant de cette manière, il s'est révélé que, dans chaque quartier, les personnes interviewées appartenaient à des groupes de métiers précis. Les pêcheurs ou lesfils de pêcheurs habitaient à proximité de la rivière. De l'autre côté se trouvaient les éleveurs et les agriculteurs. Mais nous n'avons pas seulement interviewé les femmes dont les maris étaient absents au moment de l'enquête. Certains étaient en congé et d'autres avaient cessé de travailler à l'étranger depuis quelques mois et ne savaient pas s'ils continueraient ou pas. La durée de leur séjour à l'étranger allait de deux à vingt ans. 122

117 «Pénélopes» Deux générations d'émigrés Les caractéristiques de la population étudiée Le village de Neohorion est caractérisé par un mouvement migratoire fort et continu depuis 1960 (et peut-être même avant). L'échantillon comprend deux générations d'émigrés : celle des années 60 et la génération actuelle. Chacune de ces générations s'inscrit dans deux moments historiques et dans des contextes sociaux différents. Les émigrés de Neohorion qui résident actuellement en République fédérale d'allemagne sont peu nombreux. Un grand nombre sont revenus dans leur pays après 1973, date du retour massif des émigrés grecs de RFA. Les émigrés qui sont restés en Europe occidentale et qui ont laissé leur femme au pays sont encore moins nombreux. En effet, les émigrés des années 60 emmenaient toujours leur femme avec eux, sauf dans certains cas exceptionnels. C'est ainsi que trois femmes de notre échantillon ont été contraintes de rester au pays. L'une avait des parents malades dont elle devait s'occuper; l'autre, après avoir vécu à l'étranger avec son mari, est tombée gravement malade et le médecin lui a conseillé de revenir au pays, car le climat de la République fédérale d'allemagne ne lui convenait pas ; la troisième femme, après avoir travaillé deux ans avec son mari, est revenue au village parce qu'elle était obligée de quitter quotidiennement la Belgique pour aller travailler aux Pays-Bas (quatre heures de transport) pour subvenir à ses besoins. Les émigrés de la nouvelle génération sont plus nombreux et se dirigent vers les nouveaux débouchés offerts par le marché du travail : les pays asiatiques et surtout la marine marchande grecque. Dans la marine, on distingue deux sortes d'émigrés : ceux qu'on nomme «occasionnels» qui font deux ou trois voyages au total et de temps en temps et les «professionnels», qui font carrière l. En ce qui concerne les émigrés partis en République fédérale d'allemagne et les marins de carrière, leur absence du foyer selon leur femme a été «continue», contrairement aux marins occasionnels et aux émigrés des pays asiatiques, dont le séjour pouvait être interrompu pour des mois ou même des années. 1 D'après des sources incertaines, 450 marins de Neohorion seraient enregistrés au port de Preveza (sud-ouest d'arta) dont 20 à 30 seulement étaient professionnels. 123

118 Sotiria Tsilis Les vacances sont obligatoires et payées pour tous les hommes de l'échantillon et durent en moyenne de trois à quatre mois. Selon leur femme, les départs des émigrés sont dus: a) à la pauvreté («On ne pouvait pas vivre» 9 réponses) ; b) «Il ne trouvait pas de travail au village» (8); c) parce que le travail agricole (ou la pêche) ne lui permettait pas de nourrir sa famille (7) ; d) pour atteindre des objectifs tels que bâtir leur maison, acheter un tracteur, ouvrir un magasin, payer des dettes (6). Soit 30 réponses au total. Les femmes interviewées considèrent également que le choix du pays d'émigration ou l'engagement dans la marine marchande dépendent uniquement des offres éventuelles de travail qui se présentent sur le marché national et international. C'est l'offre qui détermine le pays et non la demande intérieure. Il n'empêche que les habitants de Neohorion, surtout ceux qui ont eu une expérience d'émigration en Europe, regrettent de ne plus pouvoir émigrer en République fédérale d'allemagne. A la poste du village où les femmes viennent chercher les chèques que leur envoient leursfilset filles qui y résident encore, elles nous ont déclaré: «Si la République fédérale d'allemagne nous acceptait aujourd'hui, nous irions même à pied...» L'échantillon L'échantillon comprend : a) 3 émigrés en Europe (temps moyen d'absence, 17 ans); b) 5 émigrés en pays du Moyen-Orient (1 an); c) 3 marins «occasionnels» (2 ans) ; d) 9 marins «professionnels», à partir de 1970 (8 ans). Age, générations L'âge moyen des femmes interviewées est 30 ans. Les femmes de l'échantillon appartiennent à deux générations distinctes : celles de la génération précédente, qui sont peu nombreuses (3 femmes parce qu'elles ont des enfants mariés ou en âge de se marier) elles sont analphabètes, leurs maris font partie des émigrés d'europe des années 60, leur âge va de 42 à 55 ans ; les autres, qui ont entre 19 et 40 ans, largement majoritaires dans notre échantillon. L'âge des maris des femmes interviewées se répartit de la même manière, mais ils sont en général un peu plus âgés que les femmes. L'écart des âges entre les époux varie entre 0 et 9 ans, il est en moyenne de 2 ou 3 ans. 124

119 » Pénélopes» Niveau d'études On constate une légère supériorité du niveau scolaire des hommes par rapport aux femmes (tableau 1). TABLEAU 1. Comparaison du niveau de scolarité Femmes H unîmes Analphabètes Scolarisés pour 2 ans École primaire École d'apprentissage d'un métier Collège Lycée Enseignement supérieur Date et lieu du mariage Tous les maris de notre échantillon sont nés à Neohorion. Vingt-etune femmes sont nées à Neohorion et six viennent de villages environnants. Trois femmes, parmi les trente de l'échantillon, se sont déclarées «étrangères». Deux d'entre elles sont d'origine rurale (village de Chios, village de Corinthe) et l'autre d'origine citadine: elle vient de Mexico (Mexique). La durée du mariage varie entre un et vingt-cinq ans. Selon les femmes interviewées, les couples de notre échantillon se sont mariés de la manière suivante : accord entre les familles sans tenir compte de l'avis de l'intéressée (une mariée de force) ; accord entre les familles avec leur consentement (dix réponses); rencontre avant le mariage (six réponses); mariage d'amour (treize réponses). Nombre d'enfants La moyenne des enfants par couple est de 2,1. La dot et l'héritage La dot joue un rôle très important dans le mariage et l'on peut dire qu'elle détermine, dans une certaine mesure, la vie économique et sociale de la Grèce d'aujourd'hui. La dot est régie par des règles précises, qui diffèrent selon les régions. Ces règles, qui varient en fonction du niveau de «tradition» ou d'«acculturation», sont diversement respectées ou tendent à se 125

120 Sotiria Tsilis modifier sans tout à fait disparaître cependant, même dans les grandes villes du pays. Il était donc important d'analyser dans le détail le mode d'échange des biens (car c'est bien d'échange qu'il s'agit) pour mieux connaître les règles sociales qui régissent la propriété à Neohorion et qui, à notre avis, sont également pertinentes pour l'ensemble de la région et même pour l'epire tout entière. A Neohorion, la dot est «obligatoire» : toutes les femmes interviewées avaient été dotées, à l'exception des trois femmes qui ne sont pas originaires de la région (une d'entre elles cependant eut une dot d'un type particulier elle est la seule à posséder une maison à elle à Chios). Le montant de la dot a été sensiblement le même pour toutes les femmes, aussi bien pour les plus âgées que pour les plus jeunes. Seule une femme a été dotée plus que les autres. Elle avait commis un délit et avait fait trois ans de prison. La famille a donc augmenté sa dot pour tenter d'effacer l'opprobre social. Il est apparu que, dans le système de Neohorion, c'est la femme qui amène les terrains de culture et l'argent au couple qui se crée. L'homme doit assurer principalement le logement de sa famille. Cette situation est à l'origine de la plupart des problèmes des jeunes couples qui évoluent dans une société prise en étau entre la tradition et la modernité. En effet, traditionnellement, le fils de la maison doit cohabiter avec ses parents après son mariage. De son côté, la jeune mariée doit travailler dans les champs qui appartiennent à son beau-père. Quand il y avait plusieurs garçons, c'était le plus jeune qui restait avec ses parents jusqu'à leur mort. Il recevait alors leur maison et d'autres biens. Les frères aînés héritaient d'un lot de champs et de terrains paternels pour bâtir leur propre maison. Aujourd'hui, alors que le système de transmission des biens existe toujours (la dot pour lafilleet la maison ou les terrains pour les fils), la cohabitation traditionnelle du jeune couple avec les parents du mari paraît de plus en plus difficile, comme l'a confirmé l'enquête. Chaque foyer veut maintenant construire sa propre maison, mais ce rêve est difficilement compatible avec le système économique actuel. Il est en effet impossible, aujourd'hui, de pouvoir subvenir aux besoins de sa famille en ayant hérité la moitié ou le tiers des biens familiaux. D'un autre côté, les jeunes femmes qui, pour la plupart, sont «éduquées» selon leur propre expression n'acceptent plus de travailler gratuitement dans les champs des beaux-parents. Pour le jeune couple, la seule solution est donc d'accumuler un capital suffisant pour pouvoir se libérer de l'«étouffement» familial et économique en construisant sa propre maison. La réponse à ce 126

121 «Pénélopes» problème se trouve dans la recherche d'un emploi, mais cette issue est largement fonction de la situation économique générale du pays. La relation avec les beaux-parents Onze femmes sur trente cohabitent avec leurs enfants sous le même toit que leurs beaux-parents pendant l'absence de leur mari. Cette situation a créé de nombreux problèmes, au niveau tant de l'organisation de la vie quotidienne que des contraintes subies par la bellefille. Dans certains cas, la belle-fille et la belle-mère préparent les repas chacune de leur côté ou font la cuisine à tour de rôle. Dans d'autres cas, les familles s'unissent: les deux femmes s'occupent ensemble des travaux ménagers. Cela dépend principalement des rapports que le mari entretient avec ses parents et du degré d'affection de la belle-fille pour ses beaux-parents. De façon générale, les réponses des femmes interrogées sur ce sujet indiquent qu'elles subissent une situation qui leur déplaît. Les commentaires faits montrent d'ailleurs à quel point elles désapprouvent cette situation. Neuf femmes ont indiqué qu'elles vivaient avec les parents de leur mari, car elles n'avaient pas de maison personnelle et précisaient que, si elles le faisaient, c'était pour se conformer à une coutume. D'après un mari, les belles-filles supportent leur belle-mère, car il n'est pas possible de faire autrement. Même quand elles déclarent avoir de bons rapports avec elle, d'après lui, il ne s'agit, que d'une trêve. Deux femmes seulement ont répondu qu'elles aimaient et respectaient leur belle-famille. L'une, âgée de dix-neuf ans, mariée par amour depuis un an, semblait effectivement très heureuse de vivre avec sa belle-famille dans la luxueuse maison que son mari avait bâtie avec ses économies (il a travaillé onze ans dans la marine). L'autre ne disait visiblement pas la vérité, une belle-mère omniprésente et autoritaire lui dictant quasiment les «bonnes» réponses. Au passage, il faut noter à quel point il a toujours été difficile d'éloigner les belles-mères lors de l'interview. Elles apparaissaient comme par enchantement chaque fois que l'entretien commençait, montrant bien par ce comportement combien elles surveillaient et, dans une certaine mesure, contrôlaient leur belle-fille. Pour cette raison, une des femmes a voulu être interviewée dans le chantier de sa maison en construction plutôt que de devoir subir les regards désapprobateurs de sa belle-mère. Six femmes interrogées considèrent que le chef de la famille est le beau-père ou la belle-mère. Une seule a déclaré avoir pris ce rôle: 127

122 Sotiria Tsílis «Mes beaux-parents ont bien essayé de me dominer, mais ils n'y ont pas réussi et je fais ce queje veux.» Les rapports qui s'établissent dans le cadre de cette cohabitation familiale vont de la coexistence pacifique à la domination absolue. Par exemple, une jeune femme enceinte, qui avait beaucoup de mal à se déplacer, se plaignait que son beau-père exigeait qu'elle reste constamment debout en sa présence et qu'elle accède à toutes ses volontés. D'autres beaux-parents humilient et battent publiquement leur belle-fille quand elle désobéit ou même sans raisons apparentes. Les femmes qui ont finalement réussi à bâtir leur maison avec l'argent du mari immigré se souviennent toujours des épreuves que leurs beaux-parents leur faisaient subir. Elles expriment aussi la joie qu'elles éprouvent de pouvoir être enfin chez elles après cette pénible cohabitation. La relation belle-fille/belle-mère est antagoniste: chacune doit défendre les intérêts de sa famille. Le départ du fils et l'argent qu'il envoie à sa femme ne font qu'aggraver les occasions de conflit. En effet, plus le mari envoie d'argent, plus la belle-fille devient autonome par rapport à sa bellefamille et moins elle est prête à faire des concessions. En outre, huit femmes ont accusé leur belle-famille de les rendre responsables, entre autres choses, du départ de leur fils: «Ses parents pensent que c'est à cause de moi qu'il a immigré» ; «Mes beaux-parents sont pires avec moi quand il est absent»; «Moi, mes beaux-parents m'ont prise en grippe, ils disent: notrefilstravaille pour que cette femme reste à la maison en attendant que tout lui tombe dans la bouche alors que lui se bat sur les mers». Ainsi, le rapport entre la femme de l'émigré et sa belle-famille est le nœud conflictuel fondamental. En cas de cohabitation, les belles-filles ne jouissent d'aucune autonomie et doivent le plus souvent servir leurs beaux-parents. Ces problèmes sont généralement dus à la relation de dépendance que les règles sociales celles qui régissent l'héritage en particulier imposent aux jeunes couples vis-à-vis de la famille du mari. La femme de l'émigré doit donc subir à la fois la jalousie latente que suscite sa réussite économique et les reproches de sa belle-mère qui la rend responsable du départ de sonfils.elle doit également, et surtout, défendre sur place les intérêts de sa famille face à ceux de ses beaux-parents. 128

123 «Pénélopes» Les contraintes sociales Comment les femmes d'émigrés se sentent «perçues» par les autres villageois Pour quatorze femmes, rien n'a changé dans le comportement des villageois : «Non, rien n'a changé avec moi personnellement» ; «Non, maintenant que je ne travaille pas, je n'ai rien remarqué dans leur comportement. Avant, quand mon mari faisait son service militaire et queje travaillais, oui. Quand je ramassais les oranges activité mixte où l'on rencontre des hommes on causait sur moi, la femme mariée qui va à la collecte est mal vue. Depuis que mon mari est parti sur les bateaux et queje reste à la maison, ils me voient d'un meilleur oeil. Cela est surtout dû au fait que notre situation matérielle s'est améliorée». En revanche, l'autre moitié des femmes donne une réponse contraire et se montre très catégorique : «Ils disent au village : si son mari est parti pour tant d'années, c'est qu'il l'a abandonnée» ; «Nous sommes considérées comme inférieures, même si je sors pour une volta (tour du village, le samedi soir), je me sens rejetée par rapport à celle qui a son mari avec elle» ; «Ils sont méchants, ils disent maintenant que son mari est sur les bateaux et qu'elle a des liasses de billets de mille drachmes [100 francs français environ]. Ils ne nous demandent jamais, à nous qui souffrons, ce que nous ressentons». D'autres femmes se plaignent d'être l'objet des sarcasmes ou de l'ironie des villageois : «On n'est pas libre quand notre mari est absent. On a peur des commérages, même quand on reste à la maison. Ce sont les femmes qui ne sont pas concernées par le problème qui nous critiquent, et les plus âgées.» Jalousie pour la «réussite» économique, racontars à propos de la façon de s'habiller ou reproches pour avoir osé sortir, méfiance... tels sont les sentiments qu'inspire la femme qui doit rester seule au village. Une femme a été accusée directement de «s'intéresser aux hommes» et une autre de «tromper» son mari. La première avait à peine vingt ans et depuis son mariage (trois ans) elle avait mis au monde trois enfants : un à chaque retour du mari. La seconde cohabitait avec les deux beaux-parents et avait un petit garçon. L'emploi du temps d'une femme du village, qui interdit d'avoir un moment «à soi», ne laisse pas, nous semble-t-il, beaucoup d'occasions aux jeunes femmes mariées pour s'adonner à des «tromperies»

124 Sotiria Tsilis Participation à la vie du village Pour comprendre le mécanisme d'enfermement social de la femme dont le mari est absent et les limites de la liberté et de l'autonomie que leur réserve leur «statut de femme», les analyses des réponses données aux questions touchant les sorties et les divertissements sont éloquentes. Tout d'abord, il faut faire une distinction entre ce que les femmes appellent «divertissement» et ce qu'elles considèrent comme «sortie obligatoire». D'après les réponses et les commentaires, nous pouvons classer les associations et organisations dans la catégorie des manifestations à caractère social; les kermesses locales et les fêtes, les tavernes et les cafés comme des divertissements où l'on va pour s'amuser, écouter la musique locale, danser et bien manger; les mariages, baptêmes, visites familiales, fêtes religieuses et les fêtes des saints, considérés par les femmes interviewées c o m m e des «obligations sociales» (tableau 2). TABLEAU 2. Sorties et divertissements des femmes d'émigrés Moins qu'avant Autant, qu'avant Plus qu'avant 1. Associations, organisations 2. Kermesses locales, fêtes 3. «Tavernes», cafés 4. Mariages, baptêmes 5. Visites familiales 6. Fêtes religieuses 7. Visites aux amies 8. Autres Une femme seulement participe aux activités des «associations et organisations». Il s'agit de la femme d'origine mexicaine, qui a déclaré sortir, comme elle le faisait avant. Pour elle, l'absence de son mari n'est pas un obstacle et elle ne voit aucune raison de ne pas continuer à vivre comme avant. Mais, dans l'ensemble, les femmes interviewées ressentent comme une pénible frustration le fait de ne pas participer aux divers divertissements qui leur sont proposés (fêtes locales, tavernes, cafés). La presque totalité des femmes ont déclaré «ne jamais y aller quand leur mari était absent et de s'y rendre toujours, ou presque, quand il les accompagnait». Les deux femmes les plus âgées de l'échantillon font exception. Elles ne participeraient pas aux fêtes publiques, 130

125 «Pénélopes» même si leur mari était présent. L'une d'elles nous explique : «Nous ne sortons pas et, même si mon mari était là, je ne sais pas s'il me prendrait avec lui. Aujourd'hui la jeunesse a bien changé.» La longue absence du mari et le fait que, dans certains cas, celui-ci encourage son épouse à sortir quand il n'est pas là ne changent guère la situation. Pourtant, deux femmes participent aux fêtes et aux divertissements du village, à condition toutefois qu'elles soient accompagnées par leur frère ou leur beau-frère qui, pour l'occasion, remplacent le mari. A Neohorion, la place de la femme dépend donc très étroitement de l'homme. Sa personnalité ne s'exprime qu'à travers son mari et elle n'existe pas en tant que personne autonome. Elle ne peut «sortir» qu'avec lui et ne jouit d'aucune autonomie sociale. Quand le mari est absent, sa situation est encore plus difficile puisqu'elle fait l'objet d'un contrôle accru et d'humiliations qui sont le fait du milieu social et des autres femmes, sous forme de commérages sur sa «fidélité», son «habillement» et ses «sorties». Ainsi les femmes seules en viennentelles à ne plus participer aux divertissements qui sont proposés au village, à s'isoler et à s'enfermer chez elles. Leur rôle de «femme d'intérieur» compris c o m m e une consécration exclusive aux travaux ménagers notamment s'en trouve donc renforcé. Les contraintes de la femme dues, au niveau de son travail, à l'absence du mari La presque totalité des femmes de Neohorion ont eu une expérience du travail agricole au cours de leur vie. Le fait que la femme continue de travailler aux champs dépend de la situation financière du mari, elle-même en étroite relation avec le pays d'émigration et la durée de son absence. Les femmes dont le mari est à l'étranger depuis de longues années ou qui fait carrière dans la marine se considèrent comme «femmes d'intérieur». Celles dont le mari a émigré au Moyen-Orient ou qui a exercé dans la marine pour quelques années seulement n'abandonnent pas les champs. Dans ce cas, c'est à la femme qu'il revient d'assumer le surplus du travail agricole, c'est-à-dire la part du mari. Dans notre échantillon, sept femmes n'avaient jamais travaillé aux champs. Parmi elles se trouvent les trois femmes qui ne sont pas originaires de la région et celles qui se sont mariées très jeunes (19 et 20 ans) avec des hommes ayant déjà fait carrière. Même si elles 131

126 Sotiria Tsilis possédaient des terres, le problème du travail agricole ne s'est jamais posé pour ces femmes. Il est apparu que parmi les huit femmes ayant cessé de travailler aux champs se trouvent celles dont les maris occupent les grades les plus élevés dans la hiérarchie de la marine, c'est-à-dire des hommes ayant fait carrière et qui, par conséquent, ont un bon salaire et un emploi stable. Par ailleurs, on a constaté que le moment précis où elles abandonnaient le travail agricole n'était pas directement lié au départ du mari, mais était fonction de la situation financière du couple. D'après leurs témoignages, ces femmes auraient cessé d'avoir une activité agricole soit à cause de leurs enfants en bas âge, soit parce que le mari ne voulait pas qu'elles travaillent, soit parce que ce dernier leur envoyait assez d'argent pour vivre. La situation de telles femmes, si elle peut paraître enviable, n'est pas la règle dans le village. Quatorze femmes continuèrent à travailler aux champs après le départ du mari et y travaillent encore. La plupart d'entre elles ont pris en charge la part du travail de leur mari et assume ce travail sans aucune aide. Les travaux agricoles traditionnellement effectués par les femmes dans ce village d'épire sont les suivants: TABLEAU 3. Travaux agricoles traditionnellement effectués par les femmes de Neohorion Travaux féminins Plantation des haricots et du maïs Entretien des cultures (bêchage, en- grais) Ramassage des haricots, du maïs et des oranges Nettoyage du maïs et des haricots Préparation des bottes de foin Travaux masculins Plantation des orangers Irrigation des champs et gros entretien Soin d'élevage, transport du foin. Tous les travaux masculins sont effectués aujourd'hui avec des tracteurs. On constate que la mécanisation profite essentiellement au travail masculin, alors que la part de travail réservée aux femmes se fait encore de façon traditionnelle : «Je travaille comme un homme et comme une femme», nous a déclaré une interviewée. Les belles-mères de quatre d'entre elles seulement prennent en charge la part du travail du mari. Dans d'autres cas, la femme emploie un ouvrier ou loue un tracteur. Ces quatorze femmes se considèrent comme des «paysannes». Onze possèdent leurs propres champs; trois participent, en plus, au ramassage des oranges, travail qui est payé à la journée. Quatre femmes travaillent dans les champs 132

127 i Pénélopes» de leur beau-père. Elles y gagnent le tiers, la moitié ou bien la totalité de la production; l'une d'entre elles ne reçoit rien. Leurs gains dépendent de la manière dont elles se sont arrangées avec leur belle-famille. Une femme seulement est salariée : elle est cuisinière à l'école maternelle du village. Le départ de son mari n'a pas changé ses conditions de travail. L'enquête a révélé que les femmes de Neohorion de la génération précédente doivent travailler davantage que leur mari. Ce faisant, elles incarnent l'une des qualités féminines les plus appréciées autrefois: «Plus les femmes travaillent, plus elles sont honnêtes, moins elles ont du temps pour des "plaisirs".» «On se levait à six heures du matin (au chant du coq), on partait pour les champs, on revenait vers neuf heures du soir.» En effet, une des principales qualités requises pour le mariage était que la femme soit une «bonne travailleuse». Ce conditionnement commençait dès l'enfance. Lesfilles, qu'elles aillent ou non à l'école, accompagnaient leur mère aux champs dès l'âge de 6 ans, surtout pendant l'été. Quant aux garçons de la famille, ils travaillaient moins ou pas du tout. Mais cette discrimination à l'égard desfilles ne se manifestait pas seulement dans le travail, elle pouvait aller jusqu'à partager la nourriture desfilleset de la mère au profit du garçon de la maison. Un homme, parmi les plus «progressistes» du village, se souvient: «Quandj'avais quinze ans, je me rappelle avoir compris cette discrimination. Nous avions du poulet. Nous mangions à midi, moi, une cuisse et du blanc, ma mère et mes deux sœurs les ailes et le cou. Le soir, je rentrais du café et on me servait encore du blanc et l'autre cuisse. Il faut noter que ma mère et mes sœurs mangeaient uniquement des légumes après avoir travaillé une journée aux champs.» Cette injustice dont les filles étaient et sont parfois encore victimes se transmet surtout par la mère, elle-même infériorisée par sa propre éducation. Mais, si l'on se place du point de vue de la mère, ce comportement s'explique. En effet, la mère sait que c'est avec son fils qu'elle vivra jusqu'à la fin de ses jours : plus elle l'entoure d'attentions, plus elle a de chances d'être écoutée et respectée par sa future belle-fille. Aujourd'hui, les femmes ne travaillent plus aussi durement aux champs qu'elles le faisaient autrefois, car la situation économique et sociale du village est toute différente. Dans une économie de subsistance, le travail agricole était vital et nécessitait une grande participa- 133

128 Sotiña Tsilis tion, mais actuellement il tend de plus en plus à être considéré comme un appoint s'ajoutant à d'autres revenus extérieurs. Le travail aux champs est donc laissé aux femmes, alors que les hommes préfèrent se consacrer à d'autres types d'activités et cherchent des offres d'emploi ailleurs. Entre temps, la femme doit dépenser toute son énergie pour ne pas laisser mourir les terres, faire le sacrifice de sa personne pour répondre au plus vite aux multiples besoins de la famille et assumer la vie quotidienne. A ce prix, elle pourra se sentir à sa «place». Une femme nous explique : «Quand mon mari est à la maison, il ne me permet pas de ramasser les oranges. Quand il n'était pas là, j'y allais pour faire des économies. Je sentais que ce qu'il gagnait devait servir à faire quelque chose, alors que moi je devais travailler pour assurer le quotidien. Quand il est revenu, il m'a reproché d'avoir laissé les enfants seuls. S'il était capitaine, je ne sentirais pas le besoin de travailler. Maintenant, je me sens coupable de ne pas pouvoir offrir quelque chose à mes enfants.» La majorité des femmes qui travaillent dans l'agriculture ne sont pas satisfaites : «Les champs coûtent plus cher qu'ils ne rapportent. Je les cultive pour ne pas les laisser mourir» ; «Le travail que nous faisons donne seulement de la fatigue, pas d'argent». Toutes les femmes se plaignent du travail difficile et ingrat qu'elles doivent assumer toutes seules pendant toute l'année. En plus, le ramassage des oranges, qui dure deux mois par an, est mal rémunéré. Pourtant, une des femmes interviewées a déclaré aimer ce travail, qui lui permet «de gagner de l'argent et de parler, de discuter avec les autres», ce qu'il est aisé de comprendre puisque, mariée, elle cohabitait avec une belle-mère ne lui adressant pas la parole. Certaines femmes avaient exprimé le souhait de travailler en usine. Pour elles, cette solution semblait plus avantageuse, car elle assure un emploi stable, salarié et, surtout, leur permettrait de garder leur mari au village. Ainsi, le rôle traditionnel de la femme est de travailler aux champs. Etre une bonne travailleuse est un des critères de «qualité» pour la femme. Le travail agricole ne pouvant lui permettre de subvenir à lui tout seul aux besoins des familles nombreuses, il devient un travail complémentaire et une ressource d'appoint qui revient obligatoirement aux femmes, lesquelles doivent assurer la part de travail du mari. Quand le mari est absent, elles travaillent doublement pour économiser, disent-elles, ne pas laisser mourir les terres familiales et 134

129 «Pénélopes» aider leur mari à gagner la vie de la famille. Quant aux femmes qui ne travaillent pas, qui ont cessé définitivement toute activité agricole (et qui, par voie de conséquence, se sont coupées de la vie traditionnelle), elles deviennent des «femmes d'intérieur» et sont satisfaites de leur nouveau statut. Elles correspondent tout à fait au modèle de la «parfaite ménagère» des classes moyennes. Elles sont privées de contacts, enfermées et isolées aussi bien socialement que psychologiquement. D'une manière générale, elles souffrent davantage de la solitude et ont encore plus de problèmes que les autres avec leurs enfants, compte tenu de l'absence du père. Les contraintes individuelles Les nouvelles responsabilités de la femme de l'émigré Le départ du mari impose à la femme de nouvelles responsabilités puisqu'elle doit faire face à plusieurs tâches relevant habituellement de la responsabilité de l'homme. Ces nouvelles responsabilités sont: les rapports avec la banque (cité dix fois), payer les ouvriers pour celles qui font construire une maison (cité cinq fois), problèmes posés par le travail agricole (cité cinq fois), l'accouchement et les maladies des enfants (cité cinq fois), les rapports avec l'administration en général (cité quatre fois). Vingt-six femmes ont «l'impression de s'en sortir», cinq «avec de la peine», quatre «n'y arrivent pas du tout». Ces neuf dernières femmes ont une conception traditionnelle de leur rôle dans la famille et se sentent forcées d'assumer leurs nouvelles responsabilités. Elles ne souhaitent pas s'ouvrir à d'autres expériences et aiment se reposer sur l'homme, indépendamment du fait qu'elles le valorisent et, cela, qu'elles le respectent ou non. Douze femmes ont déclaré qu'elles désiraient le retour de leur mari pour «que ce soit lui qui assume les responsabilités comme avant». Leurs commentaires trahissent leur absence de dynamisme, une réaction proche de la passivité : «Je n'aime pas avoir des soucis» ; «Je ne peux pas me débrouiller par moi-même, c'est la nécessité qui m'a forcée à le faire» ; «Oui, je préfère que ce soit lui qui assume les responsabilités, car j'ai peur qu'il arrive quelque chose à l'enfant. Il dira : ' 'Tu n'as pas fait attention, c'est pourtant pour cette raison que je te laisse à la maison, pour faire attention aux enfants"»; «J'ai une grande responsabilité, je n'aime pas ça». Pour quatre femmes, avoir de nouvelles responsabilités les rend même moins sûres d'elles, au 135

130 Sotiria Tsilis point qu'elles se sentent, paradoxalement, inférieures aux autres. En revanche, pour onze femmes, ces nouvelles responsabilités leur ont donné confiance en elles-mêmes. L'une d'entre elles remarque: «L'homme a compris ce que signifie être femme.» Mais cette confiance en soi n'est cependant pas étrangère à la réussite économique qui accompagne cette expérience: «Je veux bien envisager de nouvelles responsabilités si c'est pour avoir de meilleures conditions économiques», dit une femme. Vingt-six femmes interviewées adoptent une attitude identique et se considèrent comme «le chef de la maison... quelquefois, quand leur mari n'est pas là». Mais elles vivent cette situation comme une expérience passagère qu'elles doivent subir, une charge qu'elles acceptent d'assumer compte tenu des circonstances. Peu nombreuses sont les femmes qui font preuve d'une plus grande détermination : «Oui, c'est moi le chef de la famille parce que les femmes d'aujourd'hui sont instruites.» Enfin, les six cas où le rôle de chef de famille revient aux beaux-parents cohabitant avec la belle-fille montrent bien que la place de la femme de l'émigré dépend en fait des règles qui régissent la vie sociale à Neohorion et qui déterminent le comportement de la femme à l'égard des autres et d'elle-même. Si ces nouvelles responsabilités permettent aux femmes d'avancer d'un pas vers la valorisation de leur statut, elles n'entraînent cependant pas nécessairement chez elles une plus grande indépendance vis-à-vis de leur mari ou par rapport aux autres. En fait, ces responsabilités ont tendance à modifier le style de vie des femmes, qui devient plus «urbain» ou bien encore, dans certains cas, donne plus d'assurance à certaines d'entre elles. Quelques-unes acceptent ce nouveau rôle, mais d'autres, plus traditionnelles, le refusent en espérant que lorsque leur mari rentrera elles en seront déchargées et pourront reprendre leur vie d'avant, c'est-à-dire s'occuper exclusivement de la maison, des enfants et éventuellement des champs. La communication entre époux Malgré les distances, la communication existe entre les époux. Elle se fait par lettres et par téléphone pour celles qui en disposent (cinq ou six maisons). Toutefois, les trois femmes analphabètes de l'échantillon ont dû attendre que leurs enfants grandissent pour correspondre régulièrement avec leur mari. En moyenne, la fréquence des échanges de lettres, qui dépend 136

131 «Pénélopes» du lieu d'émigration, est bimensuelle pour la presque totalité des femmes interviewées. Les maris qui se trouvent en Jamahiriya arabe libyenne, où les postes sont rares, n'écrivent que tous les trois mois en moyenne. Deux femmes écrivent tous les deux jours : ce sont les épouses des deux vice-capitaines de l'échantillon. Cette correspondance régulière permet à la femme de s'entretenir avec son mari sur les différents problèmes qui se posent dans la famille. De façon générale, le mari laisse une assez grande autonomie de décision à sa femme pour les dépenses relatives à la vie du foyer, l'éducation des enfants et une grande liberté pour son propre comportement. A ce sujet, deux femmes, après avoir répondu que leur mari leur laissait une grande liberté de décision, ont ajouté : «Il sait bien quel genre de personne il a laissée au village.» Indépendamment de l'amour qu'ils éprouvent l'un pour l'autre, les époux font preuve d'un très fort sens de la famille, et du foyer, surtout l'homme. Même quand il semble avoir peu de tendresse, voire de respect, pour sa femme, le mari manifeste un grand attachement pour son foyer et pour ses enfants. L'utilisation des gains de l'émigré Le départ de l'émigré est justifié par des considérations d'ordre financier. Parmi les femmes interviewées, vingt-huit déclarent recevoir régulièrement de l'argent de leur mari 2. Douze femmes vont jusqu'à dire, non sansfierté,qu'elles reçoivent la totalité de l'argent que le mari gagne. L'une d'entre elles ajoute même : «Il m'envoie plus qu'il ne gagne.» Les autres reçoivent environ la moitié du salaire du mari, l'autre moitié «arrivant» au foyer sous forme de marchandises (télévision, appareils ménagers, etc.). Quelquefois le mari met de côté une partie de l'argent qu'il gagne. Ceux qui ont émigré en Jamahiriya arabe libyenne ont un peu plus de difficultés à envoyer régulièrement de l'argent chez eux. Presque toutes les femmes déclarent que l'argent qu'elles reçoivent de leur mari leur suffit pour elle et leurs enfants : deux femmes seulement disent que c'est insuffisant. L'une ajoute: «Cela nous suffit uniquement pour vivre.» Les émigrés envoient l'argent à leur épouse exclusivement: aucun n'envoie d'argent à ses parents. Cela peut paraître surprenant si l'on considère l'aisance voire le luxe : maison moderne très bien 2 L'un d'entre eux a eu un accident en Jamahiriya arabe libyenne et n'a pu envoyer d'argent; un autre a abandonné sa femme depuis vingt ans. 137

132 Sotiria Tsilis équipée dans laquelle vivent certainsfilset leurs revenus qui sont de dix fois supérieurs à ceux de leurs parents. Selon les femmes interviewées, le départ du mari est accepté et même justifié dès l'instant où le couple est en mesure de réaliser «quelque chose» avec l'argent gagné à l'étranger. Les réponses des femmes restées à Neohorion concernant l'utilisation des sommes épargnées par les émigrés sont les suivantes : les femmes dans leur ensemble ont évidemment répondu qu'elles utilisaient cet argent pour subvenir aux besoins de leur famille, elles en épargnent une part (neuf réponses); elles investissent dans l'immobilier (une réponse) ; elles sont en train de bâtir leur maison (neuf réponses) ; cinq ou six hommes ont émigré pour pouvoir investir, à leur retour, dans une autre activité professionnelle (achat d'un tracteur, ouverture d'un magasin, etc.) ; quelques femmes achètent des appareils ménagers, des meubles et des biens divers pour la maison, mais, en général, elles attendent que ie mari rentre pour les acheter avec lui. L'attachement au village Pour la majorité des hommes que nous avons rencontrés au cours de l'enquête, l'affection qu'ils ont pour leur foyer va de pair avec l'attachement qu'ils portent à leur village. Le village, il est vrai, a beaucoup de charme et offre de nombreuses occasions de loisir pour ceux qui le connaissent bien, notamment la pêche et la chasse. La rivière qui passe à proximité va se jeter dans la mer qui se trouve à 4 kilomètres et, l'été, les habitants vont s'y baigner. L'humidité et la présence d'eau dans la région donnent un aspect verdoyant au village, entouré d'orangeraies et de peupliers. Les coutumes du village restent encore très vivantes aujourd'hui et les hommes ont une vie bien à eux, une vie d'«homme» qui se traduit notamment par leur présence quotidienne au café. Ils y jouent aux cartes pendant des heures, font des concours d'ouzo 3 (souvent ils rentrent ivres à la maison), sans que cela soit mal jugé, car cette façon de passer le temps fait partie de la vie traditionnelle de Neohorion. Le café n'est pas seulement le lieu où se pratiquent ces «concours de virilité» critiqués par certains jeunes marins qui y participent malgré tout, il est le centre de la vie sociale masculine du village. Le café est en effet l'endroit où se disent et se discutent les nouvelles 3 Apéritif à base d'anis. 138

133 «Pénélopes» locales et les autres; c'est aussi le lieu où l'on critique et juge les actes de chacun, où chacun a sa place et est respecté en fonction de celle-ci. Bref, le café est un «espace social» où se tisse la vie relationnelle interpersonnelle, une école d'hommes où l'on se distrait, s'informe et se détend quand la nuit est tombée sur le village. En l'absence de spectacles, les cafés sont les seuls divertissements. Dans cet univers traditionnel masculin, la femme n'a pas sa place. Elle en est exclue. La vie de la femme est circonscrite à son foyer et à ses abords immédiats, c'est-à-dire les trois ou quatre maisons toutes proches où elle peut passer quelques moments à bavarder et discuter des nouvelles de la journée. Aussi la plupart des femmes pensent-elles que leur mari souhaite revenir au village. Les raisons qui motiveraient, selon elles, ce désir de retour sont, par ordre de préférence: revoir leur épouse, leurs enfants, leurs parents, puis la nostalgie pour la vie du village et, enfin, les conditions difficiles de la vie d'émigré. De manière générale, les femmes manifestent un attachement légèrement moindre pour leur village. Dix-huit femmes préfèrent attendre que leur mari revienne au village plutôt qu'aller vivre avec lui: «S'il était en Grèce, j'irais avec lui : en pays étranger, non» ; «C'est mieux au village, mais le besoin le force à émigrer» ; «Il part pour améliorer notre condition économique, mais j'aimerais qu'il revienne au village: c'est pour cette raison que je ne me suis pas mariée ailleurs.» Pourtant, douze femmes souhaiteraient pouvoir rejoindre leur mari. Il s'agit de femmes vivant dans des conditions matérielles difficiles ou ayant travaillé en République fédérale d'allemagne où leur salaire leur permettait de jouir d'une certaine indépendance. Une femme qui a travaillé en République fédérale d'allemagne pendant trois ans affirme : «Au village, ça ne me plaît pas, je préfère partir d'ici.» «Une autre : «Si c'était intéressant d'un point de vue économique, j'aimerais repartir pour l'étranger et y travailler.» Et enfin: «Si les conditions le permettaient, je partirais avec lui, financièrement on n'y arrive pas ici.» D'autres femmes souhaiteraient pouvoir émigrer, mais ne veulent pas laisser leurs enfants. Certaines femmes ajoutent qu'en aucune façon elles ne veulent quitter leurs enfants, ne serait-ce que dix jours. Cette attitude caractérise exclusivement les jeunes parents. La génération précédente qui a eu une expérience migratoire en Europe a laissé les enfants en Grèce avec les grands-parents. Les jeunes parents sont d'autant plus sensibilisés à ce problème 139

134 Sotiria Tsilis qu'ils en ont été victimes dans leur enfance. Une femme interviewée, qui avait été laissée au village à l'âge de 8 ans par ses parents partis en République fédérale d'allemagne, explique: «A cette époque, nos parents avaient six ou sept enfants. Ils ne faisaient pas attention à nous, ils partaient pour les champs et ne souciaient guère de nous. On mangeait seuls, on dormait seuls. Quand mes parents sont partis en République fédérale d'allemagne, les "autres du village" nous traitaient mal, nous rejetaient. Moi, j'étais responsable de mes frères et sœurs. Je me sentais comme orpheline. Depuis, j'ai compris que la mère, aussi bien que le père, ne doit pas rejeter ses enfants. Quand l'enfant grandit sans famille, il se sent comme un mouton noir dans un troupeau blanc.» Son mari, qui a pris part à la conversation à la fin de l'interview, ajouta: «Quand il gagnait cent drachmes, mon père n'avait qu'une idée : aller boire son ouzo au café. Aujourd'hui, quand j'ai la même somme d'argent, je regarde d'abord ce dont ma famille a besoin et, s'il reste me reste quelque chose à dépenser, je vais au café.» Pour la génération précédente, il est plus important d'être auprès des enfants pendant l'adolescence et avant le mariage, plutôt que quand ils sont petits, surtout pour lesfilles. Un père qui a travaillé pendant quinze ans en République fédérale d'allemagne et qui a laissé ses enfants au village hésite aujourd'hui à repartir malgré ses difficultés matérielles: «J'ai peur de partir, j'ai unefille en âge de se marier, je ne partirai pas» (safillea quinze ans). Une femme dont le mari a émigré dans ce pays depuis vingt ans confie : «Si je n'avais pas eu à m'occuper de mes parents, j'aurais pu trouver quelqu'un pour prendre mes enfants. Petits, je les aurais laissés, mais à l'âge du mariage, non.» C'est d'ailleurs pour cette raison qu'elle n'est pas allée rejoindre son mari après la mort de ses parents. Les maris émigrés accordent une grande importance aux relations épistolaires qu'ils entretiennent avec leur femme. En ce qui concerne les sommes d'argent envoyées par les émigrés, les femmes déclarent bénéficier d'une grande liberté pour les gérer. Il est également apparu que le désir de vivre avec sa femme est, pour l'émigré, la principale raison qui l'amène à vouloir rentrer au pays. La femme en tant qu'épouse jouit d'une grande considération de la part de son mari. Ces constatations peuvent paraître contradictoires avec ce que nous avons dit ailleurs, à savoir que la femme occupait une place secondaire dans la petite société de Neohorion où elle est dépendante 140

135 «Pénélopes» de l'homme du point de vue psychologique infériorisée par rapport à son frère, par exemple et social puisqu'elle ne peut sortir sans être accompagnée par son mari. Mais, en revanche, la femme tient une place importante dans l'économie domestique (travaux agricoles, etc.). Elle a un rôle essentiel et reconnu au sein du foyer et y occupe une place complémentaire de celle de l'homme. Elle est en quelque sorte son autre moitié. Les deux époux se répartissent des fonctions précises à l'intérieur de la maison (domaine de la femme) et à l'extérieur (domaine de l'homme). Ainsi, si à Neohorion les statuts respectifs des hommes et des femmes sont différents et inégaux d'un point de vue psychologique et social, les rôles sont complémentaires en ce qui concerne le travail et la répartition des tâches familiales. Cette situation n'est pas toujours apparue clairement dans les réponses au questionnaire. En ce qui concerne les prises de décision, c'est l'homme qui, en fait, a le dernier mot et qui exerce un droit de veto dans la famille, notamment pour les questionsfinancières.il semble que, plus ou moins consciemment, en répondant d'une manière optimiste, les femmes aient cherché à masquer quelque peu la réalité à ce sujet. Le fait qu'il n'existe pratiquement pas de machines à laver le linge au village (alors que plusieurs maisons disposent de deux téléviseurs couleur, deux maisons ont des salons superbement équipés, etc.) est significatif. Les maris «n'achètent pas à leur femme» de machines à laver parce qu'il serait honteux que la femme ne fasse rien dans sa maison... Certains foyers sont équipés d'une machine à laver, mais jamais on ne les utilise : ce sont seulement des biens de prestige. La longue absence du mari et 1'«ascension» économique et sociale du couple entraînent des transformations dans les rôles traditionnellement attribués aux époux au sein de la famille. La femme qui ne travaille plus aux champs et qui n'a plus de soucis financiers se tourne vers de nouveaux modèles et de nouvelles valeurs, comme 1'«amour du couple», l'éducation des enfants, en particulier au niveau de leur réussite scolaire. De leur côté, les plus traditionnelles s'attachent à valoriser la place de leur famille dans la société («faire leur devoir social», doter et marier leurs enfants, etc.) plutôt que de se plaindre de cette longue séparation d'avec leurs maris. 141

136 Sotiria Tsilis Les effets et les conséquences de l'émigration sur la femme épouse Les problèmes engendrés par la solitude La solitude est l'un des plus graves problèmes que doit affronter la femme après le départ de son mari. Il se pose différemment selon l'âge de la femme, le nombre d'années de mariage, la qualité de la relation affective au sein du couple, le nombre d'enfants. Les jeunes femmes entre 20 et 25 ans, plus «modernes» et moins «traditionnelles» que leurs aînées, sont les plus affectées par la solitude. Elles vivent plus à l'intérieur de la maison qu'à l'extérieur, elles croient davantage au couple qu'aux relations familiales et amicales. Le fait qu'elles puissent faire l'objet de sarcasmes ou de commérages les oblige à être moins «sociales», plus renfermées. Le nombre d'années de mariage joue également un rôle important, car les femmes mariées depuis plusieurs années connaissent mieux leur mari et sont plus à l'aise et plus assurées dans leur état d'épouse. Dans la plupart des cas, elles ont des enfants, ce qui justifie les sacrifices dus à la séparation et auxquels elles consentent pour pouvoir épargner. Les jeunes femmes qui n'ont pas d'enfants sont celles qui souffrent le plus de la solitude, car elles ont moins de compensations affectives. C'est le cas d'une femme mariée depuis trois ans, dont le mari travaille dans la marine depuis dix ans. Elle vit dans une maison luxueuse de cinq pièces, dix mois par an, absolument seule : «Je dis à mes amies de ne jamais se marier avec un homme qui travaille sur la mer, moi je me suis "fait avoir".» «Je n'ai rien à faire de tous ces biens si je n'ai pas mon mari»; une autre femme, âgée de 19 ans, mariée depuis un an, vit également seule dans une belle maison confortable, qui brille de propreté et de... solitude. Son seul plaisir est d'aller rejoindre son mari sur son bateau quinze ou vingt jours chaque année, quand les conditions le permettent. Comme les femmes plus âgées, celles qui ont des enfants ressentent également la solitude, mais leur degré de solitude dépend de ce qu'elles attendent de ce sacrifice que représente le fait de rester seules au pays, et de la manière dont elles sont entourées par les autres membres de la famille. Une jeune femme, mère de quatre enfants, qui vit avec sa belle-mère, nous a déclaré: «J'ai ma belle- 142

137 «Pénélopes» mère; elle m'aide pour les enfants. Elle est toujours près de moi, si je ne l'avais pas, je souffrirais de la solitude.» La durée de l'absence du mari est aussi un facteur important qui contribue au sentiment de solitude. On la supporte mieux quand le mari s'en va cinq à huit mois par exemple dans un pays comme la Jamahiriya arabe libyenne que lorsqu'il est marin de carrière. Les femmes et les enfants de marins sont ceux qui supportent le plus mal l'absence du chef de famille. Nous avons vu une petitefillepleurer en apprenant que son père, vice-capitaine dans la marine, allait repartir dans une semaine. Sa mère n'arrivait plus à préparer les repas. Une grande tristesse s'abattit brusquement sur la maison. La petite avait demandé à son père de changer de métier, d'être, par exemple, garçon de café ou agriculteur. «Et tes jolies chaussures, qui te les achètera?, lui dit son père. "Je préfère que tu restes à la maison, je ne veux pas de chaussures..."» On comprend qu'il soit difficile à un vice-capitaine de renoncer à son métier. Pourtant, deux hommes du village n'ont pas hésité à renoncer aux avantages que leur promettait leur carrière dans la marine pour ne pas sacrifier leur vie de famille. Le degré de solitude de chaque femme dépend également de son attitude face à la tradition ou à la modernité, c'est-à-dire de la manière dont elle accepte ou rejette les idées reçues véhiculées par l'idéologie courante. L'une des attitudes traditionnelles est le «stoïcisme» et la «patience» de la femme à l'égard de tout ce qui peut poser un problème ou même face aux agressions qu'elle doit subir. C'est pourquoi il s'est révélé intéressant d'étudier la façon dont les femmes réagissent quand elles sont confrontées à la solitude et comment elles partagent leurs difficultés avec les autres. Ce qu'elles pensent «La femme doit prendre son mal en patience et ne rien dire à personne.» Tel est le sentiment qui inspira dix-neuf réponses : «Se plaindre? Même pas à moi-même je n'oserais me plaindre», nous a dit une femme. Et une autre : «La femme doit souffrir et ne rien exprimer, même pas à sa mère ou à son père.» Parmi les femmes qui réagissent ainsi, on retrouve les plus âgées de l'échantillon de femmes interrogées et celles ayant séjourné un certain temps en République fédérale d'allemagne et qui sont parmi les plus «renfermées». Onze femmes ont répondu qu'il faut savoir parler de sa solitude : «Il faut exprimer nos difficultés parce que, sinon, la folie est tout près» ; «Moi, si je n'avais pas ma mère pour me décharger de mes 143

138 Sotiria Tsilis soucis, je tomberais malade». Les trois femmes étrangères au village considèrent qu'il est préférable de partager ce genre de problèmes avec des proches plutôt que de les intérioriser. Mais elles se plaignent de n'avoir personne autour d'elles pour pouvoir en parler... Ce qu'elles vivent Les réponses apportées à ce sujet diffèrent légèrement de celles que nous venons de commenter. Treize femmes interviewées répondent ne pas partager avec d'autres les soucis causés par le départ de leur mari. Les dix-sept restantes discutent de leurs problèmes de solitude. Leurs premières confidentes sont leur mère qu'elle habite près ou loin puis leurs sœurs. Viennent ensuite les amies avec qui elles ont des problèmes communs: «Pas les autres qui sont méchantes et qui ne peuvent pas nous comprendre», disent quelques interviewées. Mais la condition de femme seule ne permet pas de créer beaucoup de liens d'amitié ou de se «faire des confidences» entre femmes. Le plus souvent, elles sont méfiantes, car elles veulent se préserver des commérages et des «mauvaises langues». Elles gardent donc pour elles une grande partie de leurs soucis et les partagent peu. Quand la femme ne participe pas par son travail aux ressources financières du foyer, son sentiment d'être seule est encore plus grand. De façon générale, celles qui travaillent souffrent moins de la solitude. Pour une dizaine de femmes, la séparation des époux peut être le moyen de renouveler la relation conjugale. Dans ce sens, la séparation peut avoir un effet positif: «J'éprouve ce que j'ai ressenti à notre première rencontre»; «Je pense que l'on est de plus en plus liés.» Mais, pour neuf femmes, l'absence du mari a des conséquences négatives sur leur vie d'épouse. Elles s'estiment frustrées dans leur amour: «Au début, quand il part, je suis mélancolique. Mais la tristesse disparaît quand il revient. Je n'aime pas l'argent autant que j'aime mon mari; même s'il gagnait humblement sa journée ici, ce serait suffisant pour moi.» Pour six autres femmes, même si la séparation est mal vécue, ce qui compte, c'est de pouvoir réaliser le rêve d'avoir une vie matérielle plus facile: «Maintenant, nous sommes mieux, on vivait dans une pièce, on se disputait, nos relations de couple se sont enrichies»; ou encore : «Si mon mari était ici, je serais obligée de travailler, alors que maintenant je m'occupe de ma maison.» Quatre femmes interviewées n'ont pas remarqué de changement. Treize femmes considèrent que la séparation a amélioré les dispositions de leur mari à leur égard. Us sont plus tendres et plus 144

139 «Pénélopes» compréhensifs : «Il est devenu meilleur parce que la séparation et les événements que j'ai vécus et dû affronter lui ont fait comprendre la valeur de la femme» ; «Il est content de revenir avec de l'argent, et pour cette raison il se comporte mieux envers moi». La séparation n'améliore pas seulement le comportement du mari envers sa femme, quatre femmes pensent que l'émigration a été bénéfique pour le mari lui-même : «S'il restait ici, il gagnerait à peine sa journée, alors que là-bas il est assuré, il a des congés...»; «Il réfléchit autrement, il a vu du monde.» Mais pour deux femmes la solitude et l'éloignement du mari ont rendu ce dernier plus «triste». Enfin, neuf femmes interviewées pensent que la séparation n'a pas du tout changé leur mari. L'incidence sur les relations du couple L'absence plus ou moins prolongée a-t-elle amélioré ou bien détérioré les relations du couple? Dans la plupart des cas (vingt-et-une réponses), la séparation a contribué à améliorer le comportement du mari à l'égard de sa femme et leur relation de couple en général. Treize femmes affirment que la séparation avec leur mari a été un facteur d'amour, de respect et d'union dans leur couple : «La séparation fait que nous nous aimons plus qu'avant» ; «C'est mieux parce que quand l'un est loin de l'autre, on s'attache plus.» Neuf femmes estiment qu'une meilleure situation économique joue un rôle primordial dans l'amélioration des relations entre les époux : «C'est mieux parce qu'il apporte de l'argent et nous faisons ceci et cela. Quand nos maris ont de l'argent dans la poche, eux-mêmes se sentent mieux et ils sont plus gentils avec nous»; «Nous sommes mieux qu'avant, sur le plan matériel notre vie s'est améliorée. Quand l'homme n'arrive pas à entretenir sa famille, il se fait des soucis, il y a de la misère dans la maison. Mais, quand il rentre de voyage, c'est différent.» Sept femmes ont déclaré que leurs relations avec leur mari n'avaient pas changé. La vie sexuelle Dans la campagne grecque, il est a priori difficile d'obtenir des informations tant soit peu précises sur la vie sexuelle des gens. C'est pourquoi les questions qui abordent ce sujet sont indirectes et le plus discrètes possible. A la question : «Etes-vous d'accord avec ceux qui avancent que, contrairement à l'homme, la femme n'a pas besoin d'avoir des relations conjugales?», la plupart des interviewées ont 145

140 Sotiria Tsilis répondu que les «besoins» étaient les mêmes, sans paraître excessivement gênées ou hésitantes quand le thème a été abordé. Certaines d'entre elles étaient assez catégoriques et se sont inscrites en faux contre cette idée : «Pourquoi la femme n'aurait-elle pas de besoins?», «La femme a les mêmes besoins, c'est un être vivant; si c'était autrement, tout le monde resterait célibataire...» Quatre femmes seulement ont nuancé cette réponse affirmative avec des commentaires du genre: «La femme a également un besoin naturel, mais l'homme est plus sensibilisé à ce problème que la femme.» Quand on leur demande quelles sont les solutions de ce point de vue pour les couples qui sont contraints de vivre une longue séparation, les femmes laissent entendre que des relations extra-conjugales peuvent en être une, mais, en baissant la tête, répondent qu'il n'y a pas de solution (treize réponses). Pour neuf femmes, la solution est d'attendre leur mari avec patience, ou bien d'aller le rejoindre quand les conditions les enfants, les ressources financières le permettent. D'autres justifient leur abstinence sexuelle forcée par le but financier qu'elles poursuivent: «Qu'il reste ici, voilà la solution, mais je ne le souhaite pas, car nous n'y arriverions pas financièrement» (quatre réponses). Toutefois, trois femmes considèrent que les "besoins" de la femme sont différents de ceux de l'homme : «C'est aux femmes de prendre patience et d'attendre; les hommes, non. Toutes les nuits, mon mari faisait entrer une femme différente dans sa cabine. L'homme agit bien en allant avec d'autres femmes, alors que pour la femme c'est honteux. A moi, cela ne me fait rien si mon mari va avec d'autres femmes, la seule chose qui m'importe, c'est qu'il ne m'abandonne pas.» D'une façon générale, les femmes interviewées développent donc, en ce qui concerne les relations sexuelles, une idée égalitaire. Mais, sur le point précis de l'abstinence, elles se montrent beaucoup plus réservées et pensent qu'il n'y a pas d'autre solution que d'attendre patiemment leur mari pour remédier à ce problème. Le pour et le contre de l'émigration L'expérience migratoire vue par les femmes Quand elles font le bilan de la réussite économique de la famille et du coût personnel qu'elles doivent «payer» pour cette réussite, les 146

141 «Pénélopes > femmes supportent mieux l'idée d'une absence de longue durée de leur mari. En d'autres termes, elles considèrent qu'elles ont plus «gagné» dans l'expérience migratoire qu'elles n'y ont «perdu». Les réponses varient principalement selon la situation économique du couple au départ, la situation présente et le moment de l'expérience migratoire, à savoir si elle commence ou si elle se termine. Neuf réponses semblent indiquer une certaine satisfaction des femmes par rapport à l'absence de leur mari si le principal objectif la promotion matérielle du couple est atteint ou en passe de l'être: «Nous vieillissons bien, je suis très satisfaite, car j'ai marié mes filles, nous avons construit notre maison et je jouis de la considération des autres», dit une femme; «Cette expérience a été bénéfique dans la mesure où nous avons pu construire notre maison, nous nous sommes privés quatre ou cinq ans, mais aujourd'hui nous sommes comblés. Pour la suite, on travaillera et l'on vivra» ; «Je suis contente parce que nous avons construit notre maison et que les autres nous regardent d'un meilleur œil», déclare une autre femme. Ces deux dernières réponses expriment très clairement l'importance que les femmes de Neohorion attachent aux jugements des autres, miroir social à travers lequel se dessine leur réussite sociale, toujours liée à l'amélioration de la vie matérielle, à la somme d'argent investie dans les valeurs reconnues localement (maison, dot, équipements). Certaines réponses négatives à cette question développent la même idée: «Non, je ne suis pas satisfaite parce que je voulais construire deux chambres, mais je n'ai pas pu, car tout l'argent est passé dans les frais d'accouchement»; «Non, je ne suis pas contente parce qu'il n'a pas envoyé d'argent. Qu'il soit parti ou pas, moi, je me retrouve ouvrière. S'il était resté ici, ça serait la même chose». Pour onze femmes, la balance entre les aspects positifs et les aspects négatifs de l'émigration du mari souligne ce qui leur a manqué, à savoir la vie affective: «Moi, je me dis qu'il aurait mieux valu avoir mon mari ici que la maison qu'il m'a offerte» ; «On peut avoir plus d'argent, mais on ne vit pas bien, car le mari est absent». Quatre femmes ne savent pas quelle situation serait meilleure. Leur commentaires restent indécis : il y a du «pour», car le mari envoie de l'argent, mais du «contre» dans la mesure où il est absent. Le bilan de l'expérience migratoire jugée par les femmes d'émigrés Quatorze femmes se considèrent «gagnantes» dans l'expérience de l'émigration du mari. Neuf d'entre elles se réfèrent encore à la réussite économique qu'elle a permise: «Gagnante, car j'ai tout», 147

142 Sotiria Tsilis «Gagnante parce qu'avant nous ne pouvions pas vivre ; maintenant il envoie de l'argent et je ne me prive de rien». Les cinq autres femmes sont gagnantes pour d'autres raisons: «Gagnante parce que j'ai compris qu'il ne gaspillait pas l'argent quand c'était lui qui gérait la maison. Quand il fallait queje la gère moi-même, j'étais tout le temps endettée»; «Il est plus gentil avec moi. Quand on est tout le temps ensemble, c'est monotone. Mais, quand il revient, c'est mieux, il me parle mieux.» Huit femmes interviewées pensent qu'elles sont «perdantes» dans cette affaire. Quelques-unes s'estiment lésées, car elles ne sont pas satisfaites comme les autres sur le plan matériel : «Perdante, je ne me vois pas vivre plus confortablement et mon mari a été absent toutes ces années» ; «Je ne vois pas mon mari, nos belles années, nous les avons vécues séparés» ; «Perdante parce que, lorsque nous nous sommes mariés, tout était rose, puis le magasin a fait faillite [...]» ; «Je suis seule avec trois enfants, je ne sais pas ce que c'est qu'un homme, je n'ai pas joui de la vie, je n'ai pas connu les joies de la jeune femme mariée». Parmi les femmes qui se considèrent comme perdantes, quatre réponses présentent un intérêt particulier. Elles donnent en effet un éclairage intéressant sur la manière dont la femme se situe par rapport à son mari et les problèmes supplémentaires que lui crée son absence : «Perdante parce que, quand mon mari est absent, je ne suis pas indépendante comme lorsqu'il est ici. Je me prive pour la nourriture, pour l'habillement et les divertissements» ; «Perdante parce que, quand mon mari est absent, je n'ai pas le courage de faire quoi que ce soit, je ne sors pas parce qu'on dirait du mal de moi derrière dans mon dos. Quand mon mari est près de moi, je me sens plus libre»; «Perdante parce que nous restons seules. Mon mari me manque. Dans la maison, il est le chef, le protecteur»; «Dans la maison, l'homme a une personnalité différente, il me fait me sentir plus à l'aise quand il est ici». Mais en fait, quand il est à la maison, il ne semble pas d'après les interviews que nous avons recueillies qu'il mette à ce point sa femme «à l'aise». Il semble que ces réponses traduisent cette idée simple: la femme ne peut pas exister socialement seule, elle doit exister par rapport et à travers son mari. Si c'est effectivement le cas, il n'est pas étonnant qu'une femme abandonnée depuis vingt ans attende patiemment le retour de son mari. Et, cela, non pas parce qu'elle l'estime ou qu'elle l'aime, mais à cause de la fonction sociale qu'il assume, c'est-à-dire celle de «protecteur», de «chef de famille». 148

143 «Pénélopes» C'est l'homme qui permet à la femme déjouer son propre rôle. A ce propos, on raconte au village qu'un jour un homme rentra chez sa femme qu'il avait abandonnée vingt ans plus tôt et parce que, ayant vieilli, il voulait une infirmière. Sa f e m m e l'accueillit et elle le soignera jusqu'à la fin de sa vie... Qu'on se souvienne de la réponse de l'une des femmes interviewées à propos des relations sexuelles extra-conjugales : «Moi, ça ne me fait rien si mon mari va avec d'autres femmes, tout ce que je demande, c'est qu'il ne m'abandonne pas.» Conclusions L'émigration vers les pays de l'europe de l'ouest, qui a été importante dans les années les années 60, a eu une influence considérable sur la vie et la structure sociale du village de Neohorion. Mais cette émigration européenne n'offre plus aujourd'hui de débouchés aux jeunes gens du village qui sont à la recherche d'un emploi. Ces derniers se tournent vers les emplois proposés par la marine marchande, les pays du Moyen-Orient, la Jamahiriya arabe libyenne. Il s'agit d'une émigration plus temporaire caractérisée par des contrats de travail de durée limitée. Les conséquences de ce type d'émigration sur les femmes d'émigrés restées seules au village sont tout à fait semblables à celles qui précédèrent : les femmes laissées au pays d'origine subissent les mêmes contraintes et sont confrontées aux mêmes difficultés d'adaptation quant à leur statut de femme seule. Au sein de la famille élargie, la place de la femme néohorionne se révèle complémentaire de celle qu'occupe l'homme aussi bien au foyer que dans le travail agricole. L'émigration ne modifie pas le statut de la femme par rapport à la famille. Les nouvelles responsabilités que la femme est obligée d'assumer ne lui donnent pas forcément plus d'assurance. Les femmes qui acquièrent une certaine «émancipation» en exerçant ces nouvelles responsabilités sont peu nombreuses. La plupart d'entre elles hâtent le retour du mari pour que celui-ci reprenne l'ensemble de ses responsabilités. Au sein de la communauté villageoise, la femme occupe une place secondaire par rapport à l'homme : elle est infériorisée en tant que personne. Quand son mari part, elle ne sort plus pour se divertir et ne participe plus à la vie collective du village (fêtes, foires, promenades du samedi soir, etc.). 149

144 Soliria Tsilis A cette claustration s'ajoute un contrôle social plus ou moins direct de sa «fidélité» proprement dite, aussi bien que de son habillement, de son maquillage, etc. En d'autres termes, la femme seule doit montrer qu'elle ne porte aucun intérêt à la vie tant que son mari est absent. Son isolement au sein du foyer renforce sa solitude : elle déclare se sentir «infériorisée» et «rejetée» par les autres femmes du village. Malgré le fait qu'elles partagent la même condition, les femmes d'émigrés se sentent peu solidaires et ont de rares contacts entre elles. Les femmes seules expriment et partagent plus volontiers leurs problèmes de solitude avec les membres de leur famille qu'avec leurs amies. L'ascension économique de la famille de l'émigré, qui est l'objectif et la conséquence du départ du mari, contribue à accentuer les jalousies et les phénomènes de rejet dont les femmes d'émigrés font l'objet de la part des autres femmes du village. Comment la femme de l'émigré perçoit-elle l'expérience vécue de l'absence de son mari? Tout dépend du moment où se situe cette expérience. Si la femme arrive à la fin de cette expérience et si ses buts sont réalisés, elle la considère comme positive. Si l'émigration ne lui a pas permis d'atteindre ses objectifs pour diverses raisons, la femme est mécontente et frustrée. Les femmes qui ont réussi socialement, mais dont les maris sont engagés dans un processus émigratoire sans fin (carrière dans la marine marchande, par exemple), manifestent également leur insatisfaction. Ces femmes éprouvent de grands problèmes avec leurs enfants et ont beaucoup de difficultés à assumer leur solitude. Deux générations d'émigrés Les hommes qui ont émigré dans les années 60 sont partis essentiellement pour pouvoir «nourrir» leur famille. Mais, après être restés à l'étranger pendant de longues années, ils ont voulu par la suite satisfaire d'autres besoins nés des contacts qu'ils ont eus avec le pays d'accueil. Toutefois, aussi bien dans leurs attitudes que dans leurs mentalités, ils sont restés des paysans. Mais, même si le sentiment de nostalgie par rapport au village natal est très fort, le passage du statut de paysan à celui d'ouvrier et de citadin laisse des marques définitives. En général, leurs femmes sont satisfaites de cette expérience, même quand elles ont passé de longues années seules au village. Leur réussite financière les valorise et les honore devant les villageois et 150

145 «Pénélopes cela représente à leurs yeux la justification la plus importante de leurs épreuves. Pour les émigrés les plus jeunes, le problème se pose différemment, car ils ne sont pas des paysans. Un bon nombre d'entre eux sont des fils d'émigrés et la plupart ont un métier qualifié. Comme ils ne trouvent pas d'emploi dans la région, ils émigrent pour une durée limitée, juste pour combler les carences du sous-emploi local et les défaillances du travail agricole. Ils rejettent au fond la vie paysanne, qu'ils considèrent comme inférieure et qui n'exerce pas sur eux une attraction suffisante. Ils aspirent à une vie «moderne», dont ils ont acquis les comportements caractéristiques au cours de leurs voyages pendant leurs séjours à l'étranger. Actuellement, l'émigration néohorionne ne représente pas une solution durable pour les jeunes gens et les jeunes couples du village. En effet, la situation de l'émigration n'est pas stable: elle dépend essentiellement du marché international de l'emploi et, à ce titre, elle est sujette à toutes sortes de fluctuations qui peuvent remettre en cause à tout moment la stabilité économique intérieure du village. Par exemple, actuellement, la marine marchande étant en crise, ce secteur connaît un important chômage. Par ailleurs, l'émigration en Jamahiriya arabe libyenne fait l'objet d'une sélection pointilleuse et offre peu de débouchés. La solution des problèmes intérieurs de Neohorion ne peut continuer à être conditionnée par les possibilités d'emploi qui se font jour ou non sur le marché extérieur. Des réponses axées sur le développement et la réorganisation économiques du village doivent être recherchées pour permettre de créer des emplois au niveau local. Quant aux femmes néohorionnes, si elles veulent avoir comme elles le déclarent une vie de famille unie avec un mari présent dans le foyer, elles doivent participer également au développement de la société au sein de laquelle elles vivent; cela ne pourra se faire si elles restent enfermées dans leur rôle de «femme d'émigré» en s'excluant a priori de toute manifestation sociale et en abandonnant peu à peu toute activité productive. Si la femme veut participer aux transformations sociales indispensables au développement du village, il faut qu'elle refuse cet ostracisme social et prenne la place qui lui revient dans la société de Neohorion, à part égale avec l'homme. Il faut donc qu'elle participe à la vie du village et que dans la mesure du possible elle exerce une activité productive qui lui permette de s'accomplir en tant que personne. 151

146 Sotiria Tsilis Annexe Le village Neohorion est un village d'épire qui se trouve dans le département d'arta. La population totale de ce département était de habitants en 1981, pour une superficie de km 2. Neohorion est un village de la plaine (dix mètres au-dessus du niveau de la mer), situé à dix kilomètres au sud d'arta. II est bâti à proximité de la rivière Arachthos et se trouve à quatre kilomètres de la mer. La présence de la rivière et l'humidité de la région créent les conditions requises pour la culture des arbres fruitiers (orangers) et la pratique de l'élevage. La population du village était de habitants au recensement de 1961, de en 1971 et de en Les résultats des élections législatives du 18 octobre 1981 ont donné: Nouvelle Démocratie (conservateurs), 844 voix; P A S O K (socialistes au pouvoir), 319; PCG (prosoviétique), 9; PCG de 1'«intérieur» (eurocommuniste), 4; Parti progressiste, 4; extrême droite, 3; gauche révolutionnaire (extrême gauche), 1; Union du centre démocratique, 1. Le village de Neohorion vote traditionnellement à droite comme l'ensemble du département d'arta (c'est un des rares départements à avoir reconduit leur majorité de droite aux élections de 1981). Le village dispose d'une école maternelle, d'une école primaire, d'un gymnase (enseignement secondaire court). Il n'est pas équipé du tout-à-1'égout et n'a pas de routes goudronnées : la route principale qui relie le village à la ville d'arta est en terre. TABLEAU 4. Données sur la production du village en Surface totale de la terre cultivée, hectares PRODUITS CULTIVÉS Cultures Maïs Fèves Trèfle Foin Pommes de terre Choux Tomates Haricots Etendue en hectares ,5 0,5 1,5 3,2 Production en tonnes

147 «Pénélopes» TABLEAU 4 (suite) ARBRES FRUITIERS Fruits Citronniers Orangers Mandariniers Oranges ameres Olives pour consommation Olives pour huile Nombre d'arbres Production en tonnes 22, , ÉLEVAGE Chevaux Bovins Porcs Moutons Chèvres Lapins Poules Canards, oies Veaux Agneaux Chevreaux Nombre de bêtes PRODUITS LAITIERS Lait de vache Lait de brebis 93,200 tonnes 126 tonnes 153

148 Bibliographie Recent population change calling for policy action [La fécondité et les migrations]. Athènes, National Statistical Service of Greece, European Centre for Population Studies, Revue de recherches sociales, (Athènes), numéro spécial 1981, Centre national de recherches sociales, SAYAD, Abdelmal, Les trois «âges» de l'émigration algérienne. Actes de la recherche en sciences sociales (Paris), n 15, Statistical yearbook of Greece, Athènes,

149 Les femmes d'altindag Asuman Ulusan Par son poids quantitatif et par les problèmes qu'elle pose, l'émigration massive de la main-d'œuvre vers les pays industrialisés est un phénomène aussi bien économique que social et culturel. Les facteurs qui ont motivé plus d'un million d'hommes à choisir des pays étrangers pour aller y gagner leur vie ont fait l'objet de nombreuses recherches, tant en Turquie que dans les pays d'immigration. En effet, les problèmes des migrants dans les pays d'accueil, tels que l'adaptation de leur famille à une nouvelle vie, l'éducation des enfants, les difficultés posées par les problèmes de santé, ont déjà été largement étudiés. Mais une question semble avoir très peu préoccupé les chercheurs: celle posée par la femme qui, au lieu de suivre son mari à l'étranger ou de prendre l'initiative d'émigrer la première, est restée au pays. Nous nous proposons d'y apporter un éclairage en répondant aux interrogations suivantes : quels sont les facteurs qui déterminent la femme à rester au pays et quels sont les effets de l'émigration masculine sur le statut juridique, économique et social de la femme? Asuman Ulusan est née à Ankara (Turquie) en Docteur en sciences de l'éducation, elle est l'auteur d'une thèse sur «Sens et modèle de la maternité chez la femme turque d'origine rurale». Elle poursuit ses travaux de recherche sur la femme et la planification familiale, tant en Turquie qu'en milieu migrant. L'auteur tient à remercier Ayse Mutaf- Tulan pour les précieuses informations qu'il lui a données lors de la préparation de cette enquête, ainsi que Sunar Kural, qui a effectué le travail sur le terrain. 155

150 Asuman Ulusan Un phénomène institutionnalisé Le phénomène migratoire turc: ses caractéristiques L'émigration dans les pays dits «sud-européens», qui comprennent la Turquie, a commencé dans les années 50. Trois groupes de pays exportateurs de main-d'œuvre font partie du Sud européen : ceux qui sont géographiquement situés au sud du continent européen, notamment l'espagne, le Portugal, la Grèce et le sud de l'italie; ceux qui étaient des anciennes colonies européennes, tels que l'algérie, le Maroc et la Tunisie; ceux qui ont un excès de main-d'œuvre qualifiée ou non qualifiée qu'ils ne peuvent employer dans leur système économique, mais qui tiennent compte du phénomène migratoire dans leur plan de développement, comme la Turquie et la Yougoslavie '. La Turquie, qui avait le statut d'un pays hôte pour les migrants d'origine turque en provenance des pays balkaniques jusqu'aux années 60 2_3, est devenue un pays exportateur de main-d'œuvre à partir de cette date. Depuis 1975, la migration de main-d'œuvre dans la région méditerranéenne a succédé à la migration vers les pays européens industrialisés. Celle-ci est dirigée vers les pays riches en ressources naturelles, mais qui manquent de main-d'œuvre : la Jamahiriya arabe libyenne 4 et, plus tard, l'arabe Saoudite. Le phénomène migratoire s'est organisé selon des accords bilatéraux entre la Turquie et les pays hôtes : le premier pays avec lequel une convention de main-d'œuvre a été signée est la République fédérale d'allemagne en Elle a été suivie par les conventions signées avec l'autriche, les Pays-Bas et la Belgique en 1964, la France en 1965, la Suède en 1967 et l'australie en Les négociations 1 Nermin Abadan-Unat, «Migratory labour from Mediterranean countries», dans : Nermin Abadan-Unat et al., Migration and development. A study of the effects of international labour migration on Bogazliyan district, p Ankara. 2 Baran Tuncer, Ekonomik gelisme ve niifus [Développement économique et population], p , Ankara, Hacetteppe Universitesi, Pendant les années , le nombre des migrants en provenance de Bulgarie était approximativement de Voir Samira Yener, «Components of growth. International migration», dans: Figen Karadayi et ai, The population of Turkey, p. 53, Ankara, Institute of Population Studies, Hacettepe University, Nermin Abadan-Unat, op. cit. 156

151 Les femmes d'altindag concernant la signature d'une convention avec la Jamahiriya arabe libyenne se sont ouvertes au mois de septembre L'envoi de travailleurs vers les pays industrialisés est intégré aux plans quinquennaux successifs à partir de Entre les années 1956 et 1960, migrants sont allés en République fédérale d'allemagne; migrants sont partis pour l'étranger entre les années 1973 et 1977, et les devises qu'ils ont envoyées au pays sont devenues la principale ressource qui permet d'équilibrer la balance commerciale turque. Les migrations sont organisées par le service de l'emploi 6. Selon cet organisme, le chiffre total des travailleurs turcs qui ont été recrutés par l'étranger entre 1961 et juillet 1975 s'élevait à Toutefois, les documents du Service de l'emploi étant incomplets, ce chiffre ne tient pas compte de ceux qui ont quitté le pays avec un passeport ordinaire et qui ont légalisé leur situation après avoir trouvé du travail, ni des «touristes» qui continuent à chercher du travail, ni des travailleurs qui sont déjà rentrés au pays. U n e recherche effectuée par Rinus Penninx et Leo Van Velzen dans la région de Bogazliyan révèle un décalage important entre le nombre d'émigrés recensés par les chercheurs et les chiffres donnés par le Service de l'emploi: selon les premiers pour toute la région y compris ceux qui sont rentrés et selon les données du Service de l'emploi 7. Les travailleurs qui ont émigré entre les années sont en majorité originaires de Marmara (Nord-Ouest), la région géographique la plus développée, suivie par l'anatolie centrale. Il faut noter que ces régions, riches et industrialisées, constituent avant tout les 5 Ersin Onulduran et Herman Van Renselaar, «International relations, legal and political dimensions», dans: Nermin Abadan-Unat et al.. Migration and development, op. cit. p Le Service de l'emploi (Is. ve I çi Bulma Kurumu) est un organisme semi-autonome qui, bien que financièrement et administrativement indépendant, dépend du Ministère du travail pour l'approbation de son budget. Son siège central se trouve à Ankara et des bureaux auxiliaires sont dispersés dans tout le pays avec au minimum un bureau par province. Rinus Penninx et Herman Van Renselaar, «Evolution of Turkish migration before and during the current European recession», dans: Nermin Abadan-Unat et al.. Migration and development, op. cit., p Rinus Penninx et Leo Van Velzen, «Migratory labour: Bogazliyan district», dans: Nermin Abadan-Unat et al.. Migration and development, op. cit., p

152 Asuman Ulusan points d'arrivée d'un exode rural massif. Aussi, nombre de ceux qui les quittent pour aller à l'étranger sont en fait des immigrés de l'intérieur. En revanche, pendant la même période, la région la moins développée, celle de l'anatolie de l'est, accuse un taux d'émigration beaucoup moins important. Précisons que les deux grandes villes Istanbul et Ankara, qui se trouvent respectivement dans les régions de Marmara et d'anatolie centrale, ont largement contribué au pourcentage élevé des emigrants de ces deux régions 8. En outre, la répartition des migrants selon leur origine, c'est-àdire en provenance des régions industrialisées ou rurales, est très différente d'un pays de destination à l'autre. «Ainsi, 45% des Turcs de la République fédérale d'allemagne sont originaires de la partie la plus industrialisée, la plus peuplée de la Turquie, contre 16% des Turcs de France. A l'inverse, ceux qui sont originaires de l'anatolie centrale, essentiellement rurale, passent de 23,9% pour la République fédérale d'allemagne à 51,3% pour la France. «De plus [...] de grandes disparités existent à l'intérieur d'une même région géographique et une certaine polarisation se fait jour autour de quelques zones caractéristiques [...] Le quadrilatère industriel Bursa-Izmit-Adapazari-Eskisehir n'envoie que 6 % des migrants turcs de France, tandis que la Turquie céréalière (Ankara-Konya- Nigde-Kayseri-Yozgat) atteint 24% 9.» Le facteur qui détermine l'émigration est sans aucun doute le besoin économique, aussi bien pour les pays d'accueil que pour les pays exportateurs de main-d'œuvre. Une industrialisation rapide et une baisse du taux de natalité des pays européens d'après-guerre ont créé un besoin important de main-d'œuvre dans les années Que la Turquie soit devenue un pays fournisseur de main-d'œuvre peut s'expliquer par les facteurs suivants: L'explosion démographique (pendant les années , le taux brut de natalité était de 27,7% ") 8 Rusen Keles, «Regional development and migratory labour», dans: Nermin Abadan-Unat et al, Migration and development, op. cit., p Altan Gokalp, «Les Turcs. Revenu de l'émigration et nouveau statut social», dans: J.-P. Garson et George Tapinos (dir. publ.), L'argent des immigrés, revenus, épargne et transferts de huit nationalités immigrées en France, p , Paris, Presses Universitaires de France, (INED, Travaux et documents, Cahier 94.) 10 Samira Yener, op. cit., p Figen Karadayi, «Population growth in Turkey», dans: Figen Karadayi et al., The population of Turkey, p. 14, Ankara, Institute of Population Studies, Hacettepe University,

153 Les femmes d'altindag Le morcellement des terres dans une économie basée sur l'agriculture 12. Une recherche effectuée dans la région de Bogazliyan a révélé que la migration est un phénomène qui touche principalement les milieux socioéconomiques moyens d'un village, puis, quand elle connaît un certain essor, les familles pauvres. D'après la même étude, les riches n'ont pas le désir de chercher d'autres emplois 13. La différence de la valeur de la monnaie entre les marchés intérieur et extérieur (outre l'apport des devises au pays, cette différence favorise le pouvoir d'achat au niveau individuel) I4. Le chômage le faible développement de l'industrialisation et l'absence d'un système de formation de personnel qualifié pour les besoins techniques du pays contribuent à aggraver le chômage,s. Un faible pourcentage d'émigration féminine et de regroupement familial La migration de la main-d'œuvre turque est caractérisée par le nombre très limité de travailleurs migrants femmes et le faible pourcentage du regroupement familial. D'après les recensements du Service de l'emploi, effectués entre 1961 et le mois de juillet 1975, le nombre de femmes envoyées à l'étranger pour travailler était de Il est évident que la migration turque est prioritairement une affaire d'hommes (82%). Parmi les pays d'accueil, la République fédérale d'allemagne vient en tête avec le plus grand nombre de travailleurs féminins d'origine 12 «D'après les recensements établis dans le cadre du troisième Plan quinquennal turc. 30,79c des 4 millions de familles vivant de l'agriculture ne possèdent pas la terre qu'elles travaillent; 2 millions et demi de familles pratiquent le salariat agricole parce qu'elles ne sont pas propriétaires ou encore parce que la dimension du patrimoine est insuffisante une exploitation n'est viable qu'à partir de 2 hectares et demi en Anatolie. Les calculs du troisième Plan quinquennal indiquent que 75,1 % des familles d'exploitants agricoles possèdent 23.6 % de l'ensemble des terres exploitées, tandis que 0,01 % des familles possèdent 5,7%, de sorte que l'écart s'établit entre 1,800 hectare pour 75 % des familles contre 329 hectares par famille pour 0,019c. Aux patrimoines de dimensions réduites s'ajoute un morcellement extrême.» Source : Altan Gokalp. op. cit. 13 Rinus Penninx et Leo Van Velzen, op. rit., p I. Hakki Aydinoglu et Turan Ersoy, Ortak pazarda elemegi konusu ve sosyal sorunlanmiz [Les problèmes sociaux et la main-d'œuvre dans le Marché commun], p. 39, Ankara, (Is. ve Igçi Bulma Kurumu Genel Müdürlügü Yayin, n 115.) 15 Ibid. p

154 Asuman Ulusan turque. En janvier 1973, le pourcentage de migrants hommes et femmes était respectivement, dans ce pays, de 76,6 et de 24,4% 16. Une recherche effectuée à Berlin-Ouest par Ayse Kudat a montré que 40% des femmes qui travaillent ont émigré avant leur mari. Le pourcentage des hommes ayant précédé leur femme était de 58 %. De plus, 13% des femmes d'un autre échantillon continuaient à travailler après le retour de leur mari au pays 17. Le faible pourcentage de l'émigration féminine est certainement une conséquence de la structure économique et sociale de la Turquie, du statut et de la place qu'occupe la femme au sein de cette structure. Notons au passage que la demande de travailleurs par les pays d'accueil s'adresse surtout à la main-d'œuvre masculine. Ayse Kudat souligne que des priorités ont été accordées à la main-d'œuvre féminine à une certaine période I8. Une deuxième caractéristique de la migration féminine est le faible pourcentage de regroupement familial: «Pour la période on compte familles turques représentant un total de personnes venues en France au titre du regroupement familial. Le flux continue de manière plus soutenue après l'arrêt d'immigration des travailleurs en Bien que ce caractère d'immigration familiale s'affirme, les familles ayant rejoint le chef de famille ne concernent que le quart des travailleurs mariés venus en France durant cette époque. Ces données diffèrent sensiblement de celles disponibles sur la République fédérale d'allemagne : 86 % des Turcs sont mariés et 46% des travailleurs mariés vivent avec leurs familles » 16 Rinus Penninx et Herman Van Renselaar, op. cit., p Ayse Kudat, «Personal, familial and societal impact of Turkish women's migration to Europe», dans : Living in two cultures. The socio-cultural situation of migrant workers and their families, p. 292, Paris. Unesco, Ibid. 19 Altan Gokalp, op. cit. 20 Les chiffres ci-dessous donnent le nombre de travailleurs isolés seulement pour trois pays d'europe, mais ils sont révélateurs de l'ampleur de l'effectif des familles restées au pays : Faiii d'aicueil Nombre de travailleurs isolés Date de recensement Belgique France République fédérale l'allemagne Source: Yves Charbit, «Les enfants de migrants et les pays d'origine» Ankara, 7-10 juin 1977, p. 25, Ankara, Hacettepe Press, /76 1/77 1/74, Colloque international. 160

155 Asuman Ulusan quelle porte cette enquête, a émigré à l'étranger, principalement en République fédérale d'allemagne. L'émigration a commencé par le départ des hommes. Mais, depuis quelques années, un grand nombre de familles ont rejoint le père à l'étranger. Pour la majorité de celles qui sont restées au pays, c'est un problème économique ou familial qui les a empêchées de rejoindre le père: ou bien l'homme vit avec une autre femme, ou bien il n'a pas les moyensfinanciers pour faire venir sa famille. A la suite des entretiens que nous avons eus avec les chefs politiques (muhtar) des deux quartiers, 30 femmes ont été choisies pour constituer l'échantillon de l'enquête qui n'a pris en considération que les familles dont l'homme travaillait à l'étranger depuis au moins trois ans. Trois femmes ont refusé d'être interviewées. D'après le muhtar de l'un des quartiers, elles avaient peur des racontars des voisins. L'une d'entre elles a affirmé que sonfilsn'aimerait pas qu'elle parle avec l'enquêteuse. Deux femmes n'étaient pas chez elles malgré plusieurs visites. C'étaient les seules femmes de notre échantillon qui travaillaient. Les données de l'enquête ont donc été obtenues auprès de 25 femmes et les témoignages des deux femmes qui travaillaient nous ont été rapportés par les voisines et le muhtar du quartier. Les femmes avaient au minimum deux et au maximum six enfants, la majorité ayant quatre enfants ou plus. La plus jeune de nos interlocutrices avait 29 ans et la plus âgée 42 ans. Une femme avait un enfant qui vivait en République fédérale d'allemagne avec son père; une autre avait ses deux fils en Autriche, également avec leur père. Les autres femmes avaient leurs enfants auprès d'elles en Turquie. Le questionnaire Les entretiens ont eu lieu individuellement avec chaque femme, chez elle. Parfois les enfants, la mère ou la belle-mère et, dans un seul cas, le mari de l'interviewée étaient présents. Un certain nombre de questions directes ont été posées pour déterminer le profil sociologique de la femme : depuis quand le mari est-il absent? Dans quel pays travaille-t-il? Vient-il pendant les vacances? Est-elle déjà allée auprès de lui? Combien d'enfants ont-ils? Où vit-elle? A-t-elle toujours vécu au même endroit (dans sa propre maison ou dans la maison de ses beaux-parents)? Quel âge a-t-elle et quel est l'âge de son mari? 162

156 Les femmes d'altindag Altan Gokalp explique la différence qui apparaît dans ces données par l'origine socioculturelle et géographique des deux groupes de migrants : «La moitié des migrants turcs de la République fédérale d'allemagne sont originaires des régions les plus industrialisées et urbanisées de la Turquie ; ceux de France sont originaires dans la même proportion sinon plus de la Turquie rurale. L'opposition entre les modèles de comportement issus des secteurs rural et urbain est assez tranchée, surtout dans le domaine de la parenté, pour que la propension à l'immigration familiale se traduise par des modalités similaires en France et en République fédérale d'allemagne 21.» Une recherche effectuée dans deux villages anatoliens et en Suède montre que dans l'un des villages, sur 135 villageois hommes émigrés en Suède, 15 seulement avaient fait venir leur femme. Les raisons données par les hommes et les femmes restés au pays révèlent les rôles traditionnels attribués aux hommes et aux femmes dans la structure familiale turque 22. Les hommes âgés (restés dans le village) ont mentionné le fait que l'europe était connue pour sa morale sexuelle différente; pour cette raison, c'était un endroit qui ne convenait pas à une femme honnête ; les hommes jeunes (qui avaient déjà travaillé à l'étranger) ont mentionné les dépenses que nécessitait la venue de la femme et des enfants en Europe; les femmes ont évoqué le désir des hommes de vivre avec une étrangère pendant leur séjour à l'étranger, ce qui rendait indésirable la présence de leur épouse et de leurs enfants. Toutes les réponses que cette enquête a permis de recueillir montrent que le choix d'émigrer à l'étranger relève de l'autorité de l'homme. Notre étude s'attachera donc principalement à répondre aux questions suivantes: d'où vient cette autorité et comment influence-t-elle la vie sociale et familiale de la femme? Quelles en sont les conséquences sur la vie de la femme du migrant? L'échantillon L'enquête La majorité de la population des deux quartiers d'altindag: Gürpinar et Esertepe Yayla, qui constituent l'aire géographique sur la- 21 Altan Gokalp, op. cit. 22 Ulla-Britt Engelbrektsson, The force of tradition. Turkish migrants at home and abroad, p , Göteborg, Acta Universitatis Gothoburgensis,

157 Les femmes d'altindag Ensuite, les entretiens se sont déroulés d'une manière semi-directive pour laisser les femmes s'exprimer sur les avantages et les inconvénients que représente l'absence de leur mari, tout en les aidant à développer leurs idées et à réfléchir sur les sentiments et le vécu particulier qui découlent de cette nouvelle situation psychologique et sociale. Les entretiens ont été enregistrés au magnétophone. Notre travail n'avait pas pour but de rassembler des données d'ordre quantitatif. L'intérêt de cette enquête ne tient pas, en effet, au nombre des interviews réalisées, mais à la variété des réponses qu'elle a permis d'obtenir. La population étudiée Altindag, la commune sur laquelle porte cette étude, est une souspréfecture d'ankara, qui représente 28% de la population du département d'ankara 23. Sur les soixante-quatorze quartiers qui composent cette sous-préfecture, cinquante-quatre sont constitués par des bidonvilles. Conséquence du processus d'urbanisation, le besoin de logement a créé un nouveau concept dans la langue turque : le paysan qui, avec sa famille, vient chercher une meilleure vie en ville recherche des moyens pour résoudre ce problème de logement d'une manière rapide et bon marché. Ceux qui quittent les villages n'ont pas les moyens d'acheter un terrain et de construire une maison conforme aux règlements de construction. La principale raison pour laquelle 70% d'entre eux émigrent est le manque de terre et de travail, c'est-à-dire l'absence de moyens de survie. De ce fait, ils recourent à la solution de construire sur un terrain de l'état ou parfois sur un terrain privé un abri dont les murs montés en cachette avec l'aide des amis, voisins et enfants et qui est recouvert d'un toit en une nuit. Cette bâtisse de fortune est appelée gecekondu (bidonville) dont la traduction mot à mot serait «posé en une nuit» 24. Les bidonvilles sont caractérisés par la mauvaise qualité des constructions et par le manque ou l'insuffisance d'infrastructure des quartiers où ils se trouvent. Par ailleurs, les principales caractéristiques de la population des bidonvilles sont, en résumé, les suivan- 23 Birsen Gokçe, Gecekondu gençligi [La jeunesse des bidonvilles], p. 32, Ankara, Hacettepe Universitesi Yayinlan, Ibid. p

158 Asuman Ulusan tes 2S : elle est composée en majorité de migrants d'origine rurale ou en provenance des bourgades 26 ; elle est jeune; les familles sont de type nucléaire et le nombre des enfants est en général faible; le mariage et la fécondité chez les femmes sont précoces; les emplois offerts à cette population sont temporaires et sous-payés. Au cours des années 50, avec l'exode rural, une population sans métier, peu scolarisée ou même analphabète est arrivée dans les villes dont la structure économique n'était pas encore prête à employer ces migrants. Plus tard, dans les années 60, grâce à une nouvelle politique économique assortie de nouveaux investissements, le marché du travail qui a été créé s'est ouvert à l'homme des bidonvilles. Il s'agit d'un travail dit «de type bidonville», c'est-à-dire qui requiert peu de savoir-faire et d'expérience, sans organisation et sous-payé. Quant à la femme des bidonvilles, si elle entre sur le marché du travail, elle ne peut avoir que des emplois mal payés, non organisés et qui ne bénéficient d'aucun prestige auprès de la communauté. L'emploi qu'elles peuvent obtenir change suivant la structure économique de la ville. Par exemple, 72% des femmes des bidonvilles qui travaillent dans le département d'istanbul sont employées dans les usines, Istanbul étant entourée d'industries. En revanche, Ankara étant plutôt une ville administrative, 47 % des femmes des bidonvilles qui travaillent sont employées dans l'administration 27. Les femmes des bidonvilles ne travaillent que lorsque le foyer est confronté à des difficultés économiques. Dans la société rurale, le travail étant généralement basé sur l'agriculture, le revenu se révèle irrégulier. Cette situation a une incidence sur les conditions de vie, le lieu d'habitation, les biens utilisés, les comportements alimentaires et vestimentaires, ainsi que les attitudes à l'égard des valeurs morales. Des liens de parenté très forts et un contrôle social sévère caractérisent cette société. Contrai- 25 Tansi Senyapili, «Metropol bölgelerinin yeni bir ögesi gecekondu kadim» [Un nouvel élément des régions métropolitaines, la femme des bidonvilles], dans: Nermin Abadan-Unat et al., Turk toplumunda kadin [La femme dans la société turque], p , Ankara, Turk Sosyal Bilimler Dernegi, D'après Gokçe, 55,7% des chefs de famille de son échantillon étaient nés au village, 27,7% au bourg et 16,4% en ville. Selon Senyapili, 90% de la population des bidonvilles d'ankara et d'istanbul sont d'origine rurale. Voir: Birsen Gokçe, op. cit., p. 74; Tansi Senyapili, op. cit., p Tansi Senyapili, op. cit., p

159 Les femmes d'altindag rement à celle des villages, l'économie des villes est basée sur la division du travail et la spécialisation. La plupart des membres de la famille travaillant à l'extérieur du foyer, les liens de parenté n'ont plus la même force qu'en milieu rural. Le symbole de l'autorité a donc tendance à changer. De plus, l'individu ayant pris son autonomie, le sentiment de solidarité tend à s'affaiblir et le contrôle social s'effectue par des organismes sociaux sous différentes formes 28. Quant à la population des bidonvilles, elle représente le passage de la vie et des valeurs du village à celles de la ville. C'est une société de transition, qui a un mode de vie et des relations sociales propres à cette culture que les sociologues appellent une «sous-culture» 29. N'ayant pas entièrement perdu les valeurs spécifiques de la société rurale, elle acquiert peu à peu les caractéristiques du milieu urbain. Bien qu'elles soient très peu en contact avec la grande ville, les femmes des bidonvilles se réfèrent encore au système des valeurs de leur milieu d'origine, c'est-à-dire à celui de la société rurale. Le départ de l'homme La migration et la séparation La quasi-totalité des femmes interviewées pour cette enquête ont déclaré que leur mari était parti pour des raisons économiques. Avant le départ de l'homme, certaines familles se trouvaient en milieu rural et le mari partait déjà chercher du travail dans les grandes villes. Le mari de Kiymet* est en République fédérale d'allemagne depuis dix ans, mais elle vit séparée de lui depuis longtemps, car, avant son départ pour l'étranger, il travaillait à Ankara alors qu'elle vivait à la campagne avec les enfants. Et cela pendant douze ans. Les femmes évoquent «la bagarre pour le pain» quand elles veulent expliquer l'émigration du mari. Souvent, il s'agit de familles nombreuses de cinq ou six enfants en moyenne, auxquels s'ajoutent des parents à la charge du chef de famille : sa propre mère, ses sœurs, les enfants d'un frère décédé... L'aggravation du chômage et de l'inflation a obligé ces hommes à aller gagner leur vie à l'étranger et 28 Birsen Gokçe, op. cit., p Ibid. * Pour respecter l'anonymat des femmes, les prénoms de nos interlocutrices sont fictifs. 165

160 Asuman Ulusan d'abord en République fédérale d'allemagne. Les hommes sont partis soit par l'intermédiaire du Service de l'emploi, soit en bénéficiant de l'aide de parents qui se trouvaient déjà à l'étranger. Certains sont partis comme des touristes en espérant régulariser leur situation par la suite. Les liens de parenté jouent un rôle important dans l'émigration, cela est vrai pour les femmes comme pour les hommes. Des exemples de ce type d'émigration sont mentionnés dans deux études sur la migration turque 30 : «La migration du village d'alihan vers la Suède avait commencé en 1966 avec un groupe de quatre hommes. Les autres migrants en provenance d'alihan sont arrivés en Suède avec l'aide de ceux qui avaient déjà immigré [...]. Sept migrants, parmi les quatorze hommes d'alihan, ont servi d'introducteurs pour les autres migrants d'alihan (trois ont introduit une personne, deux ont introduit deux migrants et deux en ont introduit trois). Les migrants du même village qui sont arrivés plus tard attribuent leur établissement en Suède aux interventions de ceux qui les ont précédés», écrit U.-B. Engelbrektsson. Selon cet auteur, les villageois éprouvent un fort sentiment de solidarité, étant donné la proximité de leur parenté. Ils ne sont pas seulement unis par un lien historique ou par intérêt, mais également par le sang et ils se considèrent destinés à rester ensemble. 31. Dans une autre étude, les auteurs rapportent le cas de cent sept migrants qui travaillent aux Pays-Bas et dont une grande partie a pu y venir grâce à l'aide de migrants originaires de leur village. Ces chercheurs citent le cas d'une usine allemande qui emploie trentehuit migrants du même village venus par l'entremise de migrants originaires de leur village ou de parents 32. L'existence de ce type de recrutement par migrants interposés est confirmée par nos interlocutrices : «C'est son frère, qui était parti avant, qui a fait la demande pour lui» ; «Quelqu'un qui était parti avant lui l'a fait venir avec deux autres hommes». Ceux qui sont partis en touristes rencontrent les plus grandes difficultés et les familles en souffrent. Comme leur situation n'est pas régulière, ils acceptent de travailler clandestinement, sont sous-payés et ne bénéficient d'aucune sécurité sociale. N'ayant pas de permis de séjour, ils ne peuvent pas rentrer au pays pour les vacances et voir 30 UIIa-Britt Engelbrektsson, op. cit., p Ibid., p Rinus Penninx et Leo Van Velzen, op cit., p

161 Les femmes d'altindag leur femme et leurs enfants. En outre, les familles souffrent et de l'absence de l'homme/père et du manque d'argent : «Il y a trois ans qu'il est parti, il n'est pas encore rentré. Il travaille clandestinement; son travail est dur. L'argent qu'il envoie ne suffit pas.» La durée du séjour à l'étranger des maris des femmes interviewées se situait entre huit et vingt ans, sauf pour trois d'entre eux dont deux «touristes». Combien de temps resteront-ils encore? La réponse est vague : «Jusqu'à sa retraite ; jusqu'à ce qu'on rembourse nos dettes ; jusqu'à ce que nous ayons un capital pour réaliser un investissement». «Une fois parti, il n'y a pas de retour», se plaint Miyase. Le faible pourcentage de regroupements familiaux est frappant parmi les migrants turcs. Pourquoi la femme ne rejoint-elle pas son mari à l'étranger? Quatre femmes seulement de l'échantillon l'ont fait, mais toutes les quatre sont revenues au pays: «Je suis partie deux fois. La première fois, je suis restée un an. La deuxième fois, deux mois. Je suis rentrée. J'ai voulu repartir cette année, mais, comme il faut un visa maintenant, ce n'est pas si facile. Avant, il m'emmenait avec lui quand il voulait.» Deux d'entre elles sont rentrées au pays pour des raisons de santé. Elles déclarent avoir été très malades, mais ne donnent aucun détail sur leur maladie. N'auraient-elles pas souffert de la solitude et de l'isolement au point d'en devenir malades? A l'occasion d'une étude sur les femmes des travailleurs migrants en France, nous avons constaté une réduction très importante de l'espace vital dans lequel les femmes évoluaient. La plupart d'entre elles étant d'origine rurale, elles avaient un grand nombre de tâches à accomplir dans leur village, aussi bien à l'intérieur de la maison qu'à l'extérieur: dans les champs, le jardin potager, etc. Arrivées dans un pays où les coutumes, la langue et le mode de vie sont très différents, installées dans une habitation à loyer modéré (HLM), elles ont vu leur espace se réduire aux quatre murs de leur foyer : «Je passe mon temps dans cette pièce, je me promène d'un coin à l'autre. Je regarde les enfants jouer, avec qui, avec quoi ils jouent. Je guette les ouvriers qui rentrent du travail. C'est ça toute mon occupation. Qui a acheté une voiture, quelle sorte de voiture, comment on la conduit? Tout ce que je fais, c'est guetter les voitures et les ouvriers. «Notre» mari travaille 33 ; il rentre fatigué, tard dans la soirée. Il se couche tôt pour 33 Le «vous» n'étant pas fréquemment utilisé en milieu rural, quand on vouvoie quelqu'un de ce milieu, il répond souvent à la première personne du pluriel. C'est pourquoi cette femme parle de «notre» mari dans son témoignage. 167

162 Asuman Ulusan se lever de bonne heure. Le samedi et le dimanche, s'il fait beau, nous allons nous promener à la campagne.» Les participants au Séminaire des travailleurs sociaux européens sur l'adaptation des femmes turques migrantes ont confirmé la solitude de la femme turque arrivée dans un pays étranger: «La femme est seule et reste seule [...] C'est surtout après deux ou trois semaines que se ressent l'isolement [...] Privées de leurs réseaux de soutien et de solidarité ainsi que d'informations traditionnelles dans le groupe familial d'origine, ces épouses se trouvent confrontées au mari comme unique partenaire dans un contexte où celui-ci aurait plutôt tendance à répercuter sur l'épouse les contraintes qu'il reçoit lui-même lors de son expérience dans la société industrielle 34.» Ainsi, cette inadaptation et cette solitude que la femme éprouve elle-même ou qu'elle constate chez une femme de son entourage qui vit dans un pays étranger contribuent à la décourager de suivre son mari. Hacer est tombée malade en République fédérale d'allemagne. Elle est rentrée en Turquie pour en repartir huit mois plus tard. Lors de son deuxième séjour, il ne leur a pas été possible, à elle et à son mari, de trouver un logement et elle est rentrée au pays. Deux autres femmes ont déclaré ne pas pouvoir rejoindre leur mari à cause des difficultés pour trouver un logement en République fédérale d'allemagne. Toutefois, si elles ne partent pas, c'est essentiellement parce que leur mari ne le souhaite pas: «Bien sûr que j'aimerais partir, mais il ne m'emmène pas» ; «S'il m'emmenait, je ne reviendrais plus jamais, mais il ne m'emmène pas.» L'homme, détenteur de l'autorité Les décisions concernant l'émigration la sienne et éventuellement celle de sa femme sont prises par l'homme dans la majorité des cas. La domination de l'homme caractérise cette structure familiale de type traditionnel qui régit encore le milieu social analysé par cette enquête. En effet, dans les sociétés traditionnelles, l'homme étant le pourvoyeur des biens matériels de la famille, il jouit d'un statut d'autorité duquel découle l'assujettissement de la femme. La struc- 34 Séminaire de travailleurs sociaux européens sur l'adaptation des femmes turques migrantes, organisé par le Service social international et le Service social d'aide aux emigrants avec l'appui des Communautés européennes, Paris, octobre

163 Les femmes d'altindag ture familiale est donc fondamentalement déséquilibrée : le rapport de force entre les conjoints joue toujours en faveur de l'homme. Sur les vingt-sept femmes que nous avons interviewées, vint-cinq n'ont pas de travail à l'extérieur du foyer. Elles sont donc totalement dépendantes financièrement de leur mari. Le partage des rôles est la conséquence de différents facteurs intervenant dans la relation d'autorité, fondée en premier lieu sur le fait que c'est l'homme qui fait vivre la famille, mais aussi sur une certaine image de la compétence et des capacités de l'homme ainsi que sur l'estime que lui porte la communauté 35. A la suite d'une étude effectuée en Anatolie centrale, nous avons observé que, parallèlement aux trois facteurs que nous venons de citer, la famille traditionnelle turque est largement influencée par l'éducation, le savoir, l'âge, le sexe, la législation et les normes traditionnelles 36. Dans la famille traditionnelle turque, l'homme a le rôle actif pour tout ce qui concerne les relations avec le monde extérieur au foyer. Les contacts qu'il établit lui permettent d'avoir une certaine expérience de la vie que la femme ne peut acquérir. D'où la compétence reconnue à l'homme. Mais il va sans dire que la compétence que l'homme acquiert à l'étranger a une valeur encore plus importante, aussi bien au niveau de la famille que de la communauté. Parmi les facteurs contribuant au prestige social, Blood et Wolfe mentionnent l'éducation 37. Il nous semble en effet que l'éducation, jointe au savoir, fonde la relation d'autorité. La personne qui détient le savoir peut jouir du respect des autres, d'une crédibilité auprès de ceux qui n'ont pas les mêmes connaissances. C'est le cas, en particulier, des femmes que nous avons interviewées, qui sont soit illettrées, soit semi-illettrées et qui ont manifesté un certain respect pour les connaissances de leurs maris, lesquels non seulement ont été scolarisés, mais, de plus, ont acquis quelques notions d'une langue étrangère, même s'ils la parlent de façon rudimentaire. Dans une société islamique fortement croyante comme celle qui fait l'objet de l'enquête, la famille traditionnelle suit la loi du Coran : «Les hommes ont autorité sur les femmes en vertu de la préférence que Dieu leur a accordée sur elles, et à cause des dépenses qu'ils font 35 R. O. Blood et D. M. Wolfe, Husbands and wives, Glencoe, Illinois, The Free Press, Asuman Ulusan, Sens et modèle de la maternité chez la femme turque d'origine rurale, thèse de doctorat de troisième cycle, p (Multigraphié.) 37 R. O. Blood et D. M. Wolfe, op. rit. 169

164 Asuman Ulusan pour assurer leur entretien 38.» Pourtant, en 1926, le Code civil a institué la monogamie, a accordé à la femme le droit de demander le divorce et a reconnu l'égalité de l'homme et de la femme en matière de successions 39. Il n'empêche que le Code civil considère encore le mari comme le chef de l'union conjugale (art. 152) et le représentant du foyer conjugal (art. 154). Ainsi, le milieu social sur lequel porte cette enquête a toutes les caractéristiques d'une société traditionnelle, où la vie conjugale est hiérarchisée et l'autorité reconnue à l'homme. Comment émigrer: une décision qui n'appartient qu'à l'homme Une recherche entreprise en Turquie en milieu rural par Ayse Mutaf-Tulun confirme l'autorité de l'homme au sein de la famille pour toutes les décisions 40 : «L'homme est un deuxième Dieu pour nous» ; «Pour une décision concernant la famille, la femme n'a pas un mot à dire», ont déclaré les femmes interrogées. Le mari d'emine était présent lors de notre entretien. Il travaille en République fédérale d'allemagne depuis dix-sept ans. Emine désire qu'il rentre : «Est-ce que les gens ont faim en Turquie? S'il n'y a pas d'argent ici, comment fait-on pour construire tous ces bâtiments?» Elle voudrait convaincre son mari de rester au pays, mais, d'après ce dernier, s'il ne gagnait pas sa vie en République fédérale d'allemagne, ils ne pourraient pas subvenir aux frais de scolarité de leurs enfants. «Les femmes ne comprennent pas», nous dit-il, elles n'ont pas de reconnaissance [...] En République fédérale d'allemagne, on est payé pour son travail.» Même si la femme désire que l'homme rentre au pays, il est difficile de l'influencer. Miyase se plaint: «Il y a quelques années, je lui ai dit: "Nous avons une maison, tu as de l'argent... Rentre maintenant, sinon emmène-nous avec toi!" Mais je ne suis qu'une femme, je ne peux pas l'influencer. Il s'est plaint de moi à tout le monde. Finalement, j'ai abandonné.» 38 Sourate IV, verset 34: «Les femmes». Le Coran, traduction Denise Masson, Paris, Gallimard, coll. «Pléiade, A. Afetinan, L'émancipation de laje/ume turque, p , Paris, Unesco, Ayse Mutaf-Tulun, < Value stereotypes of urban and rural children in Central Anatolia», rapport présenté au Colloque organisé pour commémorer le centenaire de la naissance d'atatürk, par le Département des sciences sociales de l'université technique du Moyen-Orient, Ankara,

165 Les femmes d'altindag Le plus souvent, les hommes reviennent dans leur famille une ou parfois deux fois par an, soit pour le Ramadan, soit pour les vacances de nouvel an, soit pour les deux. Bien sûr, on peut se demander pourquoi l'homme est en général favorable à la séparation du couple. Une des principales raisons invoquées est d'ordre économique. En partant seul, le mari pense pouvoir économiser davantage. S'il fait venir sa femme et ses enfants auprès de lui, il aura des frais supplémentaires pour le logement, la nourriture, etc. Quand la famille reste au pays, les dépenses sont limitées au minimum et, du fait de la différence importante de la valeur des monnaies entre les pays d'accueil et la Turquie la famille acquiert un pouvoir d'achat appréciable en même temps qu'elle parvient à économiser. En plus, la femme qui reste au pays a le contrôle des biens de la famille, tout en faisant souvent appel à l'aide des autres hommes de la famille. Ayse était partie avec son mari en Autriche. Elle avait confié la gérance des biens de la famille à un voisin. Pendant son absence, le voisin s'est approprié la moitié de leur terrain. Ayse a dû revenir. Quant à Miyase, elle n'est restée que trois mois avec son mari en République fédérale d'allemagne. Seule en Turquie, elle est tombée malade: «J'étais malade. On n'a pas su ce que j'avais. Certains on dit que c'était un déplacement de vertèbre, d'autres ont dit que j'étais devenue folle, que j'étais "dérangée". Je suis partie là-bas. Je suis restée trois mois et, quand j'ai été guérie, je suis rentrée.» En général, les femmes ont plutôt tendance à tomber malades quand elles se trouvent à l'étranger; ce fut le contraire pour Miyase, qui, tout en étant guérie, est quand même revenue au pays. Parce que le mari de Miyase vivait en République fédérale d'allemagne avec une autre femme, il n'a pas voulu que Miyase reste. La rivale L'Islam considère l'acte sexuel comme un don de l'homme qui, de ce fait, contribue à l'extension de la religion par la procréation. Quand il est séparé de sa femme, l'homme ne subit pas les mêmes contraintes que sa femme ni le même contrôle de l'entourage. Après un certain laps de temps hors de son pays, il commence à vivre avec une autre femme, souvent une étrangère du pays d'accueil. Nous n'allons pas entrer dans l'analyse des raisons qui font que l'homme partage sa vie avec une autre que sa femme : la solitude, des difficultés économiques, le manque de femme au foyer, etc. En revanche, nous avons 171

166 Asuman Ulusan pensé qu'il pouvait être intéressant de savoir comment la femme restée au pays vivait l'existence de cette autre femme. Même quand elle ne sait pas si son mari a une autre femme à l'étranger, elle s'inquiète: «Je me suis dit qu'il s'est probablement bien amusé au réveillon du nouvel an. On dit que tout est libre là-bas, que tous les travailleurs qui sont partis se sont mariés sur place.» Mais si la femme apprend que son mari a une autre femme dans sa vie, le fait d'être mariés civilement la rassure et elle revendique ses droits de femme légitime: «Même s'il veut divorcer, je n'accepterai jamais! Je suis la mère de ses enfants. Il est obligé de nous envoyer notre argent. Qu'il continue de l'envoyer et moi je reste ici, chez moi, avec mes enfants, en gardant mon honnêteté de femme. Je ne veux plus d'homme. Il y a un proverbe qui dit: "Même pour faire des prières, il faut avoir le cœur gai"» ; «Si je vais le rejoindre, c'est à elle de se débrouiller. Je suis sa femme légitime. Tout est dans mes mains. Us ne peuvent rien faire contre moi.» Chaque femme réagit différemment, en particulier quand l'homme rentre chez lui avec une autre femme pour les vacances. Miyase éprouve un sentiment ambivalent, à la fois de honte et de répulsion : «Il a une amie chez laquelle il vit. S'il n'y avait pas cette femme, si cette bonne femme ne l'influençait pas, il nous aurait emmenés ou il serait revenu. Elle est allemande, elle travaille aussi. Us sont ensemble depuis seize ans. Il vient chaque année. Il l'a amenée aussi, ici, dans cette maison: un bon spectacle pour les voisins!» Et elle poursuit : «Même si lui a envie de toi, toi tu n'as pas envie de lui, sachant qu'il a quelqu'un d'autre.» Hacer, elle, aurait tendance à accuser l'autre femme plutôt que son mari : «Il a pris une bonne femme là-bas, une Allemande. Il vit avec elle depuis un an et demi. Une fois, il l'a amenée ici. Elle m'a vue, elle a vu les enfants, elle n'a pas eu honte!» Question : «Alors, tu n'es pas restée, tu n'as pas eu de relations sexuelles avec ton mari? Si, je suis restée, pourquoi pas? Il n'est pas méchant avec moi.» Cevriye n'est pas la femme légitime. Elle ne s'est mariée que religieusement et a vécu avec son «mari» pendant dix ans. Ils ont eu trois enfants. Quand ils vivaient encore au village et après dix ans de vie commune, son mari a enlevé unefille du même village. Il l'a emmenée en ville, ensuite il a fait venir Cevriye et ils ont vécu ensemble tous les trois. Deux ans plus tard, le mari est parti en République fédérale d'allemagne avec cette seconde femme. La liberté sexuelle reconnue à l'homme par le Coran et la société, d'une part, et la tradition de polygamie bien qu'interdite par le 172

167 Les femmes d'altindag Code civil, d'autre part, permettent encore aux hommes, dans plusieurs régions du pays, de s'unir à une seconde femme (kuma). Malgré l'obligation qui est faite de se marier civilement, un pourcentage très élevé de mariages religieux sont encore pratiqués soit seuls, soit pour compléter le mariage civil. (Mariages civils: 35,4%; mariages religieux: 15,0%; les deux ensemble: 49,2%; union libre: 0,4% 41.) Ainsi, l'homme qui a déjà contracté un mariage civil peut épouser une seconde femme religieusement. Dans d'autres cas, c'est l'inverse : l'homme contracte un mariage civil avec une autre femme alors qu'il est marié religieusement avec la première. Il apparaît que l'éloignement de l'homme et l'état psychologique de la femme qui se détériore enferment le couple dans un cercle vicieux. L'absence de son mari rend l'épouse malheureuse, elle «se sent abattue», elle «perd ses dents», elle «ne s'habille plus comme avant»... elle ne prend plus soin d'elle et cela devient vite une habitude. Bientôt, elle perd son attrait physique. En revanche, l'homme vit en République fédérale d'allemagne, en France, en Autriche, où il a de fortes chances de rencontrer des femmes européennes dont le comportement est bien différent de celui de sa femme. Elles sont plus libres, plus soignées par rapport à l'épouse qui reste enfermée dans une maison d'un quartier des bidonvilles. Bien que l'homme apprécie la chasteté et l'honnêteté de sa femme surtout quand il la compare avec la femme européenne, il la trouve sous-développée, négligée dans sa tenue, morose, car elle pleure avant même qu'il ne soit parti : «Il n'est plus pareil, même pas un dixième de ce qu'il était. Il a beaucoup changé. On s'aimait tellement!...» L'homme s'intéresse moins à sa femme, elle s'en aperçoit et en éprouve de l'amertume. Le double rôle de la femme La vie familiale et sociale Un des premiers changements qui ont été constatés dans la vie de la femme restée au pays concerne les rapports qu'elle entretient avec la famille étendue. Selon les coutumes du pays, les couples s'installent 41 Serim Timur, «Tiirkiye'de aile yapisinin belirleyicileri» [Les déterminants de la structure familiale en Turquie], dans: Nermin Abadan-Unat et al., Turk toplumunda kadm [La femme dans la société turque], Ankara, Turk Sosyal Bilimler Dernegi,

168 Asuman Musan chez les parents du marié après leur mariage pour former une famille étendue, particulièrement en milieu rural. En s'installant chez les parents et en travaillant pour eux, les jeunes mariés paient en quelque sorte la dette qu'ils ont contractée à leur égard. En effet, pour se marier, le futur époux doit donner une certaine somme d'argent à la famille de sa fiancée et payer les frais des festivités, autant d'argent qu'il n'a pas et que son père lui avance ou dépense pour lui De plus, pour les raisons que nous venons d'indiquer, se marier coûte cher et il serait difficile pour les mariés de pouvoir s'établir chez eux juste après avoir autant dépensé. Une enquête a révélé que dans les quatre années qui suivent, et parfois après dix ans seulement, le couple se sépare des parents et s'installe avec ses enfants (sauf si les parents sont assez riches pour pourvoir aux besoins de tous les enfants) 44. Les foyers que nous avons étudiés ont accédé plus rapidement à leur indépendance économique et les femmes et les enfants ont quitté le village pour s'installer à Ankara dans ce quartier des bidonvilles. Les rôles se sont donc inversés puisque, dans la majorité des cas, ce sont les familles de migrants qui subviennent aux besoins de leurs parents et parfois même à ceux des frères, des sœurs et de leurs enfants : «Il (le mari) a une famille nombreuse. Il a envoyé ses frères et sœurs à l'école. Il a ses parents à sa charge aussi» ; «Pour pouvoir terminer la construction de la maison, sa mère nous a aidés. Maintenant, c'est moi qui m'occupe de sa mère». La structure familiale change-t-elle avec le départ de l'homme? Les nouvelles responsabilités de la femme lui confèrent-elles une autorité qu'elle n'avait pas auparavant? Dans la plupart des familles que nous avons étudiées, les enfants sont restés au pays avec la mère. A la rigueur, le père peut prendre un ou deux enfants avec lui à condition qu'ils soient adolescents, car, dans ce cas, il n'a pas à s'en occuper, sauf pour les aider à avoir un métier qui par la suite leur permettrait d'apporter leur contribution aux ressources familiales. La socialisation et la scolarisation de l'enfant sont en fait, le plus souvent, des responsabilités qui incombent à la femme. Mais, si ces responsabilités ne sont pas nouvelles pour les mères, elles sont en général partagées avec le père quand il est au foyer. 42 Selon une coutume encore en vigueur en Anatolie, le futur époux donne soit une somme d'argent, soit des biens à la famille de sa fiancée. Cela est appelé basjik (prix de la fiancée). 43 Serim Timur, op. cit.. p Ibid. p

169 Les femmes d'altindag Souvent illettrées ou semi-illettrées elles-mêmes, les femmes ont toutes le souci d'envoyer leurs enfants filles ou garçons à l'école. Elle se préoccupent des succès scolaires de leurs enfants et, en cas d'échec, elles l'attribuent à l'absence du père: l'enfant n'a pas son père pour contrôler ses devoirs, pour le discipliner ou bien il est malheureux parce que son père n'est pas là. Ainsi, la femme explique l'échec de son enfant à l'école soit par un état psychologique, conséquence de l'absence du père, soit par une carence de l'autorité paternelle. En effet, les enfants qui restent avec la mère souffrent de se trouver sans père. A ce sujet, les résultats du Colloque international d'ankara apportent des informations intéressantes puisqu'ils révèlent que l'absence du père, outre les problèmes psychosociaux qu'elle pose, est un facteur perturbateur qui se traduit au niveau de la santé mentale de l'enfant resté au pays 4S. En outre, la mère elle-même souffre à travers ses enfants : «Leur père n'étant pas là à les surveiller, les enfants sont faibles à l'école»; «Quand il n'y a pas de père, il manque une grande personne, les enfants sont difficiles, ils n'écoutent pas la mère»; «S'il était auprès de ses enfants, ils auraient leur avenir garanti»; «Mes enfants n'ont pas vécu l'amour paternel. Le soir tombant, tous les maris rentrent chez eux. Les enfants disent: "Les pères de nos amis sont rentrés, nous n'avons pas de père!"» Cette dernière femme éprouve des sentiments confus à l'égard de la séparation que trahit son discours. Ainsi, quand elle dit que les enfants souffrent de ne pas avoir leur père le soir quand «tous les maris rentrent chez eux», n'exprimet-elle pas son propre désarroi, sa propre frustration affective en les attribuant à ses enfants? Dans une famille sans père, la femme doit jouer un double rôle, paternel et maternel, et assumer des responsabilités supplémentaires: elle doit surveiller les enfants, assurer leur éducation, mais également régler les affaires concernant la maison (faire les courses, payer les notes d'électricité, d'eau, les impôts, acheter le charbon et le bois pour l'hiver). «C'est difficile d'être sans le père. La mère est seule pour résoudre tous les problèmes. A la maison elle est à la fois mère et père» ; «Les problèmes sont multiples. Pour une femme il est difficile de s'occuper d'un foyer sans homme. J'ai quatre enfants. Je fais à la fois les courses et le travail de la maison. Je suis à la fois femme et homme» ; «Ce n'est pas facile d'élever les enfants sans le père. C'est toi qui vas chercher du charbon; c'est toi qui cherches du 45 Yves Charbit, op. cit., p

170 Asuman Ulusan bois. Tu cours tout le temps, tu cours pour payer la note d'électricité, tu cours pour payer la note d'eau...» ; «On a six enfants. L'un est avec le père; les cinq autres sont ici. C'est difficile de les élever seule! Il ne me reste plus de dents dans la bouche!». Les nouvelles responsabilités que la femme doit assumer sont trop lourdes pour elle; elle se sent physiquement affaiblie. Quand elle a du mal à exécuter les tâches d'«homme», elle se fait aider par un parent ou une autre personne proche: «J'ai mes parents ici. Mon père m'aide pour les affaires à régler. Je m'occupe de chercher du bois et du charbon. Je m'occupe des notes d'électricité et d'eau. Quand il y a une panne de quelque chose à la maison, c'est mon père qui cherche un réparateur. Ce sont toujours des personnes qu'on connaît. Avec l'aide de Dieu, je me débrouille»; «J'ai trois frères qui s'occupent de moi. Je fais seulement les courses. Même pour aller chez ma mère qui habite loin, ce sont eux qui me conduisent»; «Notrefilsa grandi. Avant, nous habitions avec mes beaux-parents, maintenant nous nous débrouillons avec lefils». Dans le milieu qui fait l'objet de notre enquête tout particulièrement, l'éducation de la femme est limitée aux tâches domestiques et aux soins des enfants. Son rôle est donc précis, aussi bien par rapport à elle qu'à l'égard de la communauté dans laquelle elle vit. Si elle a d'autres tâches à accomplir que celles qui lui sont habituellement réservées, il est considéré comme normal qu'elle soit aidée par les hommes de son entourage. Ainsi, le changement qui intervient dans la vie sociale et familiale de la femme peut être résumé comme suit: un accroissement des responsabilités avec un nouveau rôle, celui du père, assumé au niveau familial; des charges supplémentaires concernant les tâches domestiques qui sont en rapport avec le monde extérieur (telles que le paiement des notes d'électricité, l'achat du charbon, etc.), une dépendance sociale nouvelle (des parents, des frères, des voisins) pour réaliser certaines tâches qui incombent habituellement à l'homme. La femme se voit contrainte d'exercer le rôle de chef de famille. Elle assume seule les nouvelles responsabilités et certaines tâches sans y avoir été préparée au préalable. Cependant, ni son niveau scolaire qui est très bas ni sa dépendance économique ne lui permettent d'acquérir une autorité au niveau familial. Cette accumulation de responsabilités, qui ne s'accompagne pas, en contrepartie, d'un pouvoir de décision réel, crée chez la femme un malaise psychologique et peut même menacer sa santé. 176

171 Les femmes d'altindag L'argent ou la solitude"? La femme est donc mise devant un fait accompli: elle doit subir l'absence de son mari pour pouvoir avoir une vie plus aisée et acquérir un certain nombre de biens (maison, appartement, terrain ou mobilier, etc.). Mais le bénéfice économique de cette opération ne sera sensible qu'après que son mari aura travaillé un certain nombre d'années à l'étranger. En effet, il est apparu que les femmes interviewées dont le mari a émigré depuis dix ans ont une situation matérielle plus confortable. La famille est propriétaire de la maison où habitent la femme et les enfants, et souvent d'un autre appartement mis en location, de terrains ou de boutiques et, dans tous les cas, du mobilier et d'un équipement électroménager complet: «Nous avons élevé cinq enfants pendant treize ans. Nous avons acheté quatre appartements. Une partie des meubles, je les ai achetés ici. Le reste, c'est lui [le mari] qui les a apportés [de l'étranger]»>; «Nous avons une maison. Nous avons marié unefille. Lui, il nous a envoyé [de l'argent] et nous avons tout dépensé» (l'homme est à l'étranger depuis dix ans). «Quand nous sommes venus du village, nous n'avions rien (pas d'appartement ni de meubles). Nous avons fait construire cette maison et nous avons une maison de deux étages à Afyon» ; «C'est lui qui a apporté ce service à café, trois ou quatre tapis, la machine à coudre, la radiocassette aussi» (l'homme est à l'étranger depuis dix ans). La rançon de cette relative aisance matérielle, c'est, bien sûr, la solitude. Quels sont les sentiments des femmes à ce sujet? Tout d'abord, elles ne se plaignent pas trop de leur situation et manifestent leur reconnaissance à l'égard de leur mari qui envoie régulièrement de l'argent : «A quoi ça sert d'être ensemble après tant d'années de séparation [dix ans]! "Notre" mari travaille pour nous; ce n'est pas pour son plaisir. On supporte tout parce que la vie est commune.» Mais, au fur et à mesure que la conversation s'approfondit, le discours prend une autre tournure : «Qu'est-ce que tu veux que je fasse? Je suis contente. C'est pour le pain. Nous sommes habitués à ce qu'il nous manque [...] Tu vas me faire pleurer presque! [...] Nous avons de l'argent, mais il y a une partie de notre vie qui manque; l'argent n'est pas tout.» Pour certaines femmes, il est préférable d'avoir moins d'argent, mais d'avoir son mari à ses côtés : «Il vaut mieux être pauvre que vivre comme je vis. Mon mari vit à l'étranger, séparé de moi, et moi, je végète ici.» Certaines se révoltent: «A quoi ça sert d'avoir de l'argent, mais de ne pas avoir ton homme avec toi!»; «Si je ne peux 177

172 Asuman Ulusan pas vivre avec mon mari, si je dois rester séparée de lui, à quoi ça sert, la vie!» Pendant l'absence de son mari, la femme ne peut communiquer avec lui que par le truchement d'une troisième personne ou de plusieurs autres personnes. La femme étant illettrée ou semi-illettrée, ce sont ses enfants ou les voisins qui écrivent ses lettres. Le mari téléphone aussi parfois, mais les femmes qui n'ont pas le téléphone chez elles doivent prendre les communications chez les voisins : «On se parle au téléphone une fois par mois, il appelle chez les voisins. Comment dire devant tout le monde qu'il me manque : les hommes, les femmes, tout le monde est là! Je demande de ses nouvelles, je dis queje vais bien, c'est tout»; «Il m'appelle chez les voisins. Je suis à l'aise, je lui dis qu'il me manque. Quand on souffre de la séparation, on ne pense pas à l'entourage». Comment les femmes vivent-elles leur solitude? Du point de vue psychologique, l'absence de l'homme a deux conséquences : d'une part, un malaise lié au fait que la femme doit affronter un ensemble de responsabilités qui sont normalement partagées avec le mari ou que ce dernier assume entièrement luimême; d'autre part, dans ce contexte social, les difficultés particulières que rencontre la femme qui vit sans homme. Dans les deux cas, elle supporte mal sa solitude. Souvent, elle se fait aider par un parent ou un voisin pour certaines tâches concernant le foyer. Mais la présence d'un homme est irremplaçable. Elle en éprouve un sentiment soit de tristesse, soit de révolte, mais dans tous les cas elle manifeste son amertume de devoir vivre séparée de son mari. Le plus souvent, les femmes extériorisent leur résignation, mais hésitent à montrer leur révolte. Pourtant, bien que réprimée, cette attitude finit par transparaître dans une discussion plus approfondie ou se traduit par une somatisation, c'est-à-dire un problème de santé. Il est fréquent qu'elle tombe malade. Mais cette maladie est souvent d'origine psychosomatique : «Nous souffrons de tant de maladies! Au début, nous avons beaucoup souffert. J'ai été très malade» (elle pleure). «Un homme ne peut jamais être bon, même s'il prétend l'être! Je suis devenue névrosée. Même s'il nous envoie de l'argent, il y a toujours quelque chose qui ne va pas. J'ai oublié que j'avais un mari!» Même si elle commence par déclarer qu'elle a pris le parti de sa solitude, cela ne doit pas faire illusion. En fait, la femme s'y est résignée et considère qu'elle doit se soumettre à un destin qui veut 178

173 Les femmes d'altindag qu'elle soit seule. Elle refoule ses sentiments, se considère «vieille» à quarante ans et prétend ne plus avoir envie d'être avec un homme. Quand elle se déclare très satisfaite, d'un certain point de vue, de sa situation actuelle, ellefinitpar avouer après réflexion qu'elle souffre de la solitude : «Une vie sans son mari, ce n'est pas vivable! Mais quoi faire? Tu ne peux pas t'en aller. J'avais trois bébés : qui m'aurait prise avec eux? Ce n'est pas vivable, cette vie!» ; «Quand on est malade, on a besoin d'un homme; quand on est jeune, pour tout, on a besoin d'un homme»; «Je suis déjà triste avant son départ, je pleure»; «Dans la journée, tu t'occupes de tes bébés; le soir tu regardes la télé jusqu'à ce que tu aies sommeil. Quand tu te couches, tu es inquiète, tu as peur» ; «Je ne suis pas tranquille. La solitude, on l'a forcément. Parfois je pleure, parfois je réfléchis» ; «Est-ce qu'on peut être contente de dormir seule?». Quant à Nazmiye, elle aimerait enregistrer et envoyer à son mari la chanson de Hülya Sözer qui s'intitule : «Les nuits ne sont qu'à moitié». Les enfants qui restent à la maison sont la seule préoccupation de la mère, même s'ils lui donnent des soucis. Ce sont eux qui remplissent toute sa vie. Dans certains cas, ils sont même les objets d'une satisfaction narcissique ou jouent un rôle compensatoire en l'absence de l'époux : «Chacun de mes enfants est un mari pour moi.» Quand ils sont assez grands, ils assument certaines tâches qui incombent au père : «J'ai monfilsde vingt ans qui fait tout.» Mais, quand les enfants suivent leur père à l'étranger, la solitude est encore plus dure à supporter : «Les deux garçons sont en Autriche avec leur père. Nous sommes tristes ici; je ne sais ni lire ni écrire. Si je dois aller quelque part, je ne peux pas me débrouiller» ; «Mon seul problème, c'est la séparation. J'ai oublié mon mari, mais je supporte mal d'être séparé de mesfils. On n'oublie pas le mari non plus, mais on sent le manque des enfants plus fortement». L'espace social de la femme seule La vie sociale de la femme est réglée d'une manière stricte par la religion islamique. L'interprétation du Coran et les traditions vont jusqu'à interdire à la femme tout entretien direct avec un homme qui ne fait pas partie de sa famille surtout si, par son habillement, elle expose certaines parties de son corps telles que les cheveux, le cou, les jambes, etc. Quand la femme n'est pas accompagnée ou «surveillée» par son mari, la communauté de croyance islamique exige qu'elle respecte les normes religieuses. Ainsi le champ de la vie sociale de la femme se 179

174 Asuman Ulusan limite-t-il à sa famille et à ses voisines. Cet univers féminin, propre à la plupart des cultures méditerranéennes, est une entité autonome, distincte de l'espace social des hommes. En fait, le territoire dans lequel la femme peut s'apanouir librement est réduit à son quartier et au marché, encore que, même dans cet espace restreint, elle doive prendre garde d'avoir une tenue qui soit convenable aux yeux de la communauté. La société établit d'avance une équation entre la manière dont s'habille la femme et sa moralité : «Dieu créa la femme pour vivre entre quatre murs. Mais quand la vie l'oblige, on ne peut pas y rester. Il y a plein de couples par ici; je ne suis jamais allée chez eux. Si une femme qui n'a pas son mari avec elle se promène, on parle mal d'elle, n'est-ce pas? Je reste avec mes enfants. Je ne sors que lorsque j'ai à faire et je rentre rapidement»; «Je ne peux aller nulle part le soir. Dans la journée je vais voir mes voisines ou elles viennent chez moi». La femme a une conscience aiguë du contrôle social dont elle est l'objet, ce qui contribue encore davantage à lui faire regretter l'absence de son mari : «Quand une femme n'a pas son mari avec elle, elle se sent tout le temps abattue. Je n'étais pas comme ça avant. Je m'habillais, je pouvais sortir tête nue. Depuis que je n'ai plus mon homme, je ne peux plus m'habiller, car on penserait que si je prends soin de moi, c'est parce queje n'ai pas mon mari. On ne peut pas aller chez les voisins trop souvent non plus. Je ne peux pas envoyer mon enfant quelque part parce qu'il n'a pas de père. Tout le monde se mêle de notre vie»; «Se promener avec son mari, c'est autre chose que de se promener toute seule. C'est agréable de sortir avec son mari, d'aller voir des amis». La surveillance et les racontars de l'entourage peuvent même donner lieu à des situations tragiques. Le chef politique du quartier (muhtar) raconte qu'un mari revenant chez lui pour les vacances est devenu fou de jalousie en écoutant ses voisins gloser sur le comportement de sa femme pendant son absence: il l'a tuée en laissant derrière elle trois enfants en bas âge... Dans tous les cas que nous avons mentionnés, l'homme continue à entretenir matériellement la femme et les enfants qui sont restés en Turquie. Même si la femme est séparée de son mari par la distance, même si l'homme vit avec une autre femme, la femme qui reste en Turquie voit sa situation matérielle s'améliorer : elle déménage pour une maison plus confortable et a les moyens de donner une éducation à ses enfants. Quant à Güllü et Sabahat, leurs maris leur avaient coupé les vivres : Güllü a 42 ans et son mari travaille en République fédérale 180

175 Les femmes d'altindag d'allemagne depuis douze ans. Pendant les cinq premières années, il envoyait régulièrement de l'argent à sa femme, mais depuis qu'il vit avec une autre femme il est venu moins souvent au pays et les envois d'argent se sont espacés. Une fois, quand il est rentré après une longue absence, Güllü a réussi à le convaincre d'acheter une maison pour elle. Elle a même vendu ses bracelets en or pour effectuer le premier versement. Mais, de retour en République fédérale d'allemagne, son mari a cessé tout envoi et Güllü a perdu la maison et ses bracelets. Pour vivre, elle a été obligée de faire des ménages chez les autres. Le mari de Sabahat est également en République fédérale d'allemagne depuis dix ans où il vit avec une autre femme depuis trois ans. Il n'envoie plus d'argent. Pour vivre avec ses deux enfants, Sabahat fait des ménages comme Güllü, mais elle a pris un avocat pour obtenir le divorce. Parmi les femmes de notre échantillon, elle est la seule qui ait refusé les circonstances imposées par le départ de son mari à l'étranger et qui ait réagi. La prise de conscience par les femmes d'un nouveau statut qui pourrait être le leur est exceptionnelle chez celles que nous avons rencontrées. Cramponnées à leur statut de femme mariée, les femmes ont l'impression de ne pouvoir faire respecter leurs droits qu'à travers leur condition d'épouse légitime. C'est seulement quand elles cessent de recevoir une aide économique de leur mari ou de leur famille que les femmes prennent un emploi; mais, comme elles n'ont pas été scolarisées et n'ont aucune formation professionnelle, elles ne peuvent avoir accès au monde du travail qualifié. La seule possibilité qu'il leur reste est de faire des ménages. Le nouveau statut de femme seule et la nouvelle vie qu'il implique sont le plus souvent subis. A l'exception d'un seul cas, sur les vingt-sept femmes que nous avons interrogées, les révoltes silencieuses ne se traduisent jamais par une volonté active de changement. Conclusions et recommandations Ce bilan des effets de l'émigration sur la situation de la femme restée au pays que nous nous sommes efforcée de dresser nous confronte à une réalité assez triste. Il faut toutefois rappeler que les femmes que nous avons rencontrées appartiennent en majorité à des familles qui ont soit des problèmesfinanciers,soit des difficultés dans leur vie 181

176 Asuman Ulusan conjugale. Dans d'autres cas, quand l'homme arrive à trouver un travail stable à l'étranger, il fait venir sa femme et ses enfants. Il a été confirmé par le muhtar et la zone géographique sur laquelle a porté notre enquête qu'un grand nombre de migrants avaient fait venir leur famille dans le pays d'immigration après un séjour de quelques années. Cette étude, qui concerne un nombre limité de femmes en l'occurrence vingt-cinq (plus deux dont les témoignages nous ont été rapportés par les voisines), révèle l'existence d'une forte structure familiale traditionnelle dans les foyers où l'homme a émigré à l'étranger. Malgré un changement des rôles au niveau conjugal, le schéma d'autorité de la famille dite traditionnelle ne subit pas de modifications. L'autorité de l'homme et l'assujettissement de la femme restent dominants, même si la mère de famille assume un certain nombre de tâches qui incombent habituellement à l'homme. Comme il a été précisé au début de ce travail, le milieu social étudié a été celui des bidonvilles, milieu qui a toutes les caractéristiques d'un groupe de transition. La vie socioculturelle et la situation économique des femmes des bidonvilles sont donc différentes de celles des femmes rurales. En ville, le contrôle social dont la femme fait l'objet dans la société islamique est parfois moins rigoureux et, à la campagne, ses activités quotidiennes lui permettent de jouir d'un espace social plus grand que dans les bidonvilles. En effet, quand elle se trouve transplantée dans les bidonvilles, cette femme rurale, qui, à la campagne, avait son espace social réservé et qui apportait une contribution importante à l'économie domestique (même si elle n'en avait pas toujours conscience), se retrouve dans la banlieue d'ankara entièrement dépendante de son époux pour sa subsistance et celle de ses enfants. Ainsi, comme nous l'avons vu, le schéma est chaque fois identique : l'homme part pour l'étranger pour des raisons économiques soit parce qu'il y est poussé par la pénurie de travail au niveau local, soit parce qu'il espère mieux gagner sa vie en emigrant. La femme reste au pays également pour des raisons économiques,, même si ce n'est pas toujours la seule raison. Elle garde la maison et les biens éventuels pendant l'absence de l'homme, ainsi que les enfants qu'elle élève toute seule. Dans plusieurs cas, la femme se trouve contrainte de partager son mari avec une autre femme. Parfois, l'homme vit avec une femme originaire du pays d'accueil et fait subir la présence de cette rivale à son épouse. Les couples qui ne sont mariés que religieuse- 182

177 Les femmes d'altindag ment ne sont pas considérés comme mariés par les autorités du pays d'émigration ni par celles des pays d'accueil. A l'exception de certains cas la Suède, par exemple, le père peut faire venir ses enfants et la femme peut se joindre à eux en tant que mère, et non pas en tant qu'épouse. Dans le milieu que nous avons étudié, rares sont les femmes qui exercent une activité rémunérée en dehors du foyer. Le seul «métier» qui soit ouvert à la femme illettrée ou semi-illettrée et sans formation professionnelle est celui de femme de ménage. Si la femme ne travaille pas, c'est non seulement parce qu'elle n'a pas les qualifications nécessaires pour accéder au monde du travail qualifié, mais aussi parce que, traditionnellement, il est admis que la femme excepté la femme rurale ne doit pas exercer d'activité en dehors de la maison : la vrai place de la femme, c'est son foyer. De plus, étant donné qu'elle n'a pas été scolarisée et qu'elle n'y a été préparée d'aucune façon, la femme restée seule au pays éprouve de grandes difficultés pour résoudre les problèmes qui se posent au niveau de la gestion du foyer et dans ses relations avec l'extérieur. Outre la gestion de la vie quotidienne, la femme se trouve confrontée aux responsabilités qui découlent de l'éducation des enfants. Responsabilités qui sont d'autant plus difficiles à assumer que la figure traditionnelle de l'autorité le père est absente. En accédant aux responsabilités de l'homme, la femme n'est pas investie pour autant de son pouvoir, tant au niveau familial que social. Parfois, quand elle ne parvient pas à assumer tous ces nouveaux rôles à la fois, la femme fait appel à l'aide d'un homme de la famille ou d'un voisin. Mais la nécessité dans laquelle elle se trouve de devoir être aidée ne fait que renforcer sa situation de dépendance par rapport à la communauté. Du point de vue psychologique, ce surcroît de tâches et de responsabilités crée chez la femme un état de malaise chronique qui est encore renforcé par la solitude affective et sexuelle qu'elle est contrainte de subir. Les femmes avec lesquelles nous avons parlé n'ont pas caché leur tristesse, voire leur angoisse, de devoir vivre nuit et jour et pendant de longues années sans un homme à leurs côtés. Ce sentiment de malaise a des répercussions somatiques. Les femmes se plaignent de ne plus être ce qu'elles étaient avant le départ de leur mari. Leur santé se détériore : aussi bien quand elles restent au pays, où elles sont harassées par le poids des tâches et rongées par la solitude, que lorsqu'elles vont à l'étranger rejoindre leur mari, où elles souffrent de l'éloignement et de l'isolement. 183

178 Asuman Ulusan C'est donc peu de dire que la migration est un facteur de détérioration de la situation des femmes, du point de vue tant social que psychologique. Dans ces conditions," peut-on espérer des changements? En fait, la dépendance économique, l'absence de scolarisation et de formation professionnelle empêchent les femmes de prendre des initiatives pour tenter d'avoir une nouvelle place dans la société et encore plus pour changer leur statut matrimonial. En effet, sur vingt-sept femmes qui, à divers titres, se plaignent de leur situation, une seule a fait une démarche pour engager un divorce. Il est important de noter que, dans le milieu étudié, les valeurs islamiques et celles qui sont véhiculées par la tradition sont particulièrement hostiles à toute initiative d'émancipation de la femme, surtout de la femme seule. Son statut de femme mariée mais seule situe donc la femme du migrant à un niveau où la pression sociale se fait le plus fortement sentir. Ainsi, la solitude dont les femmes sont victimes est directement imposée par le mari et la communauté et entièrement subie par la femme. Quel est, pour la famille, le bénéfice de l'émigration de l'homme? Il est d'abord d'ordre économique: la famille devient propriétaire d'un certain nombre de biens, tels que la maison où la femme s'installe avec ses enfants, d'autres maisons ou appartements, un terrain, des boutiques, etc. Par ailleurs, les contacts de l'homme avec le monde industriel et la société de consommation ainsi que la nouvelle aisance de la famille développent un nouveau mode de consommation: les maisons des familles de migrants sont équipées d'une panoplie d'appareils électroniques et de gadgets électroménagers qui, d'ailleurs, ne sont pas toujours utilisés. De plus, l'émigration se révèle comme un facteur d'amélioration au niveau de l'éducation des enfants : une situation matérielle plus confortable permet aux parents de donner à leurs enfants l'éducation scolaire souhaitée. Ainsi, on est en droit de penser que la nouvelle génération échappera aux difficultés auxquelles les parents ont dû être confrontés. Quelles recommandations pourrait-on faire pour servir de jalons à une action qui se donnerait pour but d'améliorer la situation de femme de migrant? L'émigration de main-d'œuvre est un phénomène propre aux sociétés peu avancées d'un point de vue économique et ce n'est pas un hasard si c'est également dans ces sociétés que la femme fait l'objet d'une discrimination sexuelle. Il faudrait donc d'abord se pencher sur les problèmes que la femme rencontre dans son milieu socioculturel. Si l'on ne donne pas aux femmes la possibilité d'acquérir un niveau d'instruction qui leur 184

179 Les femmes d'altindag permette d'avoir une qualification professionnelle et, par conséquent, une indépendance économique, toutes les «solutions» qu'on pourrait proposer pour adapter la femme du migrant à sa nouvelle vie seraient illusoires. Les initiatives qui pourraient être prises par les pouvoirs publics pour améliorer la situation des familles de migrants dans le pays d'origine peuvent se résumer comme suit : organiser des cours d'alphabétisation et de formation professionnelle; prévoir des activités rémunérées et des activités de loisir ; créer des services de renseignements juridiques, sociaux, médicaux et scolaires; prendre en charge l'instruction des enfants. Ce programme d'action pourrait également concerner les femmes qui rentrent seules au pays de manière à faciliter leur réadaptation. En plus de cette série de mesures, il serait souhaitable d'offrir aux femmes qui désirent rejoindre leur mari à l'étranger la possibilité de se préparer à ce séjour en suivant des cours de langue ou des conférences sur le pays d'accueil, et de mettre à leur disposition des services d'aide sociale appropriés. Mais rien ne pourra être fait de façon valable et durable si la femme elle-même n'est pas animée par la volonté de changer sa condition. Aucune initiative, qu'elle émane des pouvoirs publics ou des institutions spécialisées, ne pourra en effet être couronnée de succès si la femme ne prend pas conscience, au préalable, de la situation d'ignorance et de dépendance dans laquelle elle est maintenue. 185

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