MÉMOIRES DE L ACADÉMIE D ORLÉANS AGRICULTURE SCIENCES, BELLES-LETTRES ET ARTS

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1 MÉMOIRES DE L ACADÉMIE D ORLÉANS AGRICULTURE SCIENCES, BELLES-LETTRES ET ARTS Déclarée d utilité publique par décret présidentiel du 5 mars 1875 ANNÉE 2012 VI e SÉRIE TOME 22 Volume édité en rue Antoine Petit ORLÉANS site Internet :

2 ISSN L Académie d Orléans Agriculture, Sciences, Belles-Lettres et Arts, héritière des sociétés savantes qui ont existé dans la ville sous l Ancien Régime, dont l Académie royale des Sciences, Belles-Lettres et Arts au XVIII e siècle, a pris en 1996 la suite de la Société d Agriculture, Sciences, Belles-Lettres et Arts d Orléans. En couverture :.Embâcle de glace sur la Loire à Orléans devant le quai Saint Laurent, le 10 mars 2012 (Photo Joseph Picard).

3 3 Communications Sommaire du Tome 22 Pages Claude-Henry Joubert Chopin-Liszt, accords et désaccords. 7 Gérard Lauvergeon Voyage dans l ancienne Prusse-Orientale, de Klaïpeda-Memel à Kaliningrad-Königsberg. 19 Pierre Muckensturm L invention de la liberté politique. de la Constituante aux Radicaux : Jean-Pierre Navailles Les Anglais dans la caricature française et vice versa, Gérard Hocmard "Le Titanic ne peut pas couler". 55 Jack Boulas La photographie : l obsession du premier inventeur et le résultat présent 65 Olivier de Bouillane Le combat d un romantique : Gustav Mahler ( ). 85 de Lacoste André Brack La vie dans l univers, du rêve à la réalité.. 97 Henri Le Borgne La tragique histoire de l Empereur Xuanzong Bernard Pradel La fin de la République Gaullienne ( ). 113 Jacques Varet La géothermie en France et en Région Centre Michel Pertué Représentation de l espace et organisation du territoire en France au XVIII e siècle. 137 Michel Monsigny Impact des nanotechnologies sur l agriculture et l alimentation Marius Ptak Internet et la révolution numérique permanente 171 J-M. de Widerspach-Thor Le traité de Versailles de juin 1919 ou l espoir en attendant des jours meilleurs. 187 Abstracts in English Dîner-débat Invité : Jean-Paul Pollin La dérive des dettes publiques en questions Varia Gérard Hocmard Pour saluer Charles Dickens 221 Michel Monsigny La médecine personnalisée est en marche (mucoviscidose) Marius Ptak Prix Nobel de physique Nos confrères publient 227 Hommages Christian Loddé M e Robert Girault Joseph Picard D r Antoine Geisen Jean-René Perrin M. Éric Lefebvre Assemblée générale du 7 mars 2013 Rapport d activité Rapport moral Membres de l Académie. 245 Académies et Sociétés correspondantes. 253

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5 5 COMMUNICATIONS L Académie laisse aux auteurs des travaux insérés dans ses Mémoires la responsabilité de leurs opinions. Leurs titres et qualités sont précisés à la rubrique "Membres de l Académie".

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7 7 CHOPIN LISZT 1 Accords et désaccords Claude-Henry Joubert RÉSUMÉ On a fêté en 2011, le bicentenaire de la naissance de Franz Liszt. Liszt fut un homme engagé, dans la musique, l idéal et l amitié. Cette causerie évoquera tout d abord Chopin, son séjour parisien, ses relations avec les grands pianistes de l époque, Kalkbrenner, Hiller, Mendelssohn et Franz Liszt. On rencontrera George Sand, Marie d Agoult, Eugène Delacroix, Gérard de Nerval, Victor Hugo, les saintsimoniens et même Pierre Leroux, Bakounine et Karl Marx. Et l on parlera de mazurkas, de nocturnes, de polonaises, de ballades, et surtout de cette amitié tendre et tumultueuse qui lia Liszt et Chopin pendant neuf années. Accords - désaccords, amitié fâcherie, entraide rivalité Mon propos ne sera pas musicologique, simplement respectueusement admiratif et affectueux. Pour y voir clair, j ai divisé mon intervention en cinq parties : I Chopin et le 11 septembre II Liszt et les épinards (un sujet peu traité) III Chopin et Bakounine. IV Chopin, compositeur antillais? V Le style de Chopin, "style dont les effets ont été et sont encore déplorables". I.- Chopin et le 11 septembre Chopin est Polonais, mais tellement Français! Un peu Lorrain ; son père, Nicolas, est né à Marainville, près de Nancy, son grand-père y était charron, comme le fut le père de Joseph Haydn. Mais Frédéric naît près de Varsovie, à Zelazowa Wola, le 22 février 1810 ; dès octobre de la même année, il réside à Varsovie. Bien doué, ce petit Frédéric! Sa mère lui donne ses premières leçons de piano, puis ses professeurs sont Zywny et surtout Joseph Elsner qui fut directeur du conservatoire de Varsovie. Chopin, à 16 ans, fut son élève de composition : le petit-fils d un charron prenait des leçons avec le fils d un menuisier À 7 ans : première composition, éditée en 1817 : Polonaise en sol mineur. Le petit Chopin, pianiste, se produit en concert, il joue parfois de l orgue. Mais le 27 mai 1825, à l École centrale de musique de Varsovie, il donne un récital d éolopantaléon. Peu avant, toujours en mai 1825, à l église évangélique, il donnait, en présence du Tsar Alexandre I er, un concert d éolomélodicon! L éolomélodicon inventé par le professeur Hoffmann est sorti des ateliers du facteur Karol- Fidelis Brunner. C était une sorte d orgue dont l agencement des tuyaux, prolongés par des 1 Séance publique du 19 janvier 2012.

8 8 trompes en tôle, multipliait la puissance. "Il rugissait, écrit un auditeur, comme des trompettes, des cors et des trombones réunis." C est tout Chopin L éolopantaléon, de l ébéniste Josef Dlugosz, était un piano doté de soufflets et de tuyaux. Un critique, dans l Allgemeine Musikalische Zeitung note : "Sous ses doigts, cet instrument qu il maîtrise vraiment a produit une grande impression". Chopin, à 15 ans, au milieu de tous ces tuyaux, c est véritablement le premier plombier polonais. Très jeune, Chopin joue en concert. Comme Liszt, il improvise en public, sur des thèmes de Rossini, de Boieldieu, d Auber, ou sur des thèmes populaires. Il compose ; à 20 ans, à Varsovie, en 1830, il donne ses deux concertos : - en fa mineur, le 17 mars, - en mi mineur, le 22 septembre. Le 2 novembre 1830, il quitte Varsovie pour l Europe : Dresde, Prague et enfin Vienne. Lorsqu il monte dans la diligence, ses amis du conservatoire, Joseph Elsner en tête, lui chantent une cantate dont la dernière strophe disait : "Quoique tu quittes notre pays, ton cœur reste parmi nous". C était prémonitoire : le cœur de Chopin, conservé dans du cognac, repose aujourd hui dans un des piliers de l église de la Sainte-Croix à Varsovie (son corps est au cimetière du Père- Lachaise). Il en est de même pour Félix Dupanloup, illustre évêque d Orléans, dont le corps repose dans la cathédrale d Orléans et le cœur dans l église de son village natal, Saint-Félix, en Haute-Savoie. Le 29 novembre 1830, la Pologne se soulève contre la Russie. Les émeutes et la répression terrible vont durer jusqu en octobre 1831, précédant la "russification" de la Pologne. Chopin est désespéré. Dans ses valises il emporte 14 polonaises, 2 concertos, 20 mazurkas, 9 valses, 10 nocturnes et les premières études de l opus 10 qu il appelle Exercices (c est déjà ainsi que Domenico Scarlatti nommait ses célèbres sonates). À Vienne, Chopin vit avec son ami de longue date Titus Woyciechowski., un ami très intime. Certains ont vu de l homosexualité dans cette relation. Il est vrai que leur correspondance est très charmante : "Titus chéri, je cache tes lettres comme le ruban d une amante. Écris-moi et nous nous dorloterons de nouveau dans une semaine" etc. Peu importe! C est un langage affectueux, mais adolescent. Je ne serais pas étonné que Chopin ait vécu toute sa vie chastement. À Vienne, il se lie avec le grand Czerny et Johann-Nepomuck Hummel (l un des rares élèves de Mozart). Il travaille à un concerto pour deux pianos qui, hélas, ne nous est pas parvenu. Il est exaspéré par le caractère bourgeois de Vienne. Le 20 juillet 1831, il part pour Munich où il passe tout le mois d août. Son passeport porte la mention : "se rend à Londres en passant par Paris". Paris doit donc être une étape ; il y arrive le 11 septembre Il y restera et y mourra le 17 octobre 1849, entre 3 et 4h du matin. Cette vie parisienne, cette vie française, était annoncée. Les origines de Chopin sont lorraines, françaises. Il se nomme Frédéric, François. Son père, professeur de français, lui écrivait toujours dans cette langue. Cette arrivée, le 11 septembre 1831, est donc une date importante. Paris est la capitale européenne des arts. 1830, c est l année d Hernani, de la Symphonie fantastique, 1831 celle de Notre-Dame de Paris. Kalkbrenner vit à Paris, Rossini dirige Les Italiens, l Orchestre du Conservatoire est dirigé par Habeneck, Feydeau préside aux destinées de l Opéra-Comique. Frédéric est ravi : "je connais Rossini, Cherubini ; de mon appartement, 27, boulevard Poissonnière, j ai une vue magnifique qui s étend de Montmartre au Panthéon" ( ) "Je vis très intimement avec Kalkbrenner ( ) Il est le seul auquel je ne sois pas digne de dénouer les lacets de ses souliers!" Encore une exagération juvénile Le 15 janvier 1832, dans les salons de Pleyel, Chopin participe à l exécution d une Grande Polonaise précédée d une Introduction et d une Marche composée par Mr Kalkbrenner pour six pianos. Les six

9 9 pianistes sont Kalkbrenner, Hiller, Osborne, Sowinski, Chopin et Félix Mendelssohn (que Chopin appréciera peu). Fétis, dans sa monumentale Biographie universelle des musiciens, note ce détail : "Kalkbrenner trouvait mille incorrections dans le doigter (sic) de Chopin : il est vrai que le pianiste polonais avait un système singulier d enjambement du 3e doigt de chaque main, par lequel il suppléait souvent au passage du pouce". C est exactement le doigté de Chico, le pianiste des Marx Brothers II.- Liszt et les épinards La vie de Chopin, de 1831 à sa mort, c est Paris, des voyages en Allemagne où il rencontre Mendelssohn, Robert et Clara Schumann, Majorque, Nohant, Londres, l Écosse en 1848, Paris pour y mourir. Il écrit à Titus le 12 décembre 1831 : "Tu ne saurais croire combien j étais curieux de Herz, Liszt, Hiller, etc. : ce sont tous des zéros auprès de Kalkbrenner". En 1836, Chopin rencontre George Sand : "Son visage n est pas sympathique ( ) Est-ce vraiment une femme?" Un an plus tard, c est le début d une liaison qui se terminera en mai À Paris, on oppose Franz Liszt à Sigismund Thalberg. Chopin prend parti pour Liszt et dès 1836, les deux pianistes les plus renommés sont désormais Liszt et Chopin. C est là que les épinards entrent en scène! On lit dans le Journal intime de George Sand (Volume II de ses Œuvres autobiographiques dans La Pléiade) : Est-ce qu Alfred (de Musset) a pensé sérieusement un instant que j allais aimer Mr Liszt? ( ) Si j avais pu aimer Mr Liszt de colère, je l aurais aimé. Mais je ne pouvais pas! ( ) Je serais bien fâchée d aimer les épinards, car si je les aimais j en mangerais, et je ne peux les souffrir ( ) Je me suis figurée pendant une ou deux entrevues qu il était amoureux de moi, ou disposé à le devenir. Peut-être que si j avais pu je l aurais agréé, mais par la grande raison des épinards, je me sentais obligée de lui dire, c est-à-dire de lui faire comprendre, qu il fallait n y pas penser! Quelle charmante comparaison! George Sand ajoute qu en fait Liszt ne pensait qu à Dieu et à la Sainte Vierge "qui ne me ressemble pas absolument". Mais une grande amitié va bientôt naître entre George et le couple Liszt-Marie d Agoult (qui écrivait un jour à George Sand : "Ne comptez pas sur Chopin, c est un homme indécis, il n est fidèle qu à sa toux!"). Liszt fréquente souvent Nohant, il y travaille énormément. Certains accusent George Sand d avoir jeté son dévolu sur Chopin parce qu elle n avait pas pu s afficher avec Liszt. En tout cas cet amour supposé de Liszt pour la bonne dame de Nohant est repris dans un livre très déplaisant, vénéneux, "ignoble" a-t-on dit à l époque, un livre de George Sand paru en feuilleton dans le Courrier Français à partir du 26 juin 1846 : Lucrezia Floriani. Lucrezia, c est George, admirable, bonne mère, humaine, intelligente ; l amant platonique de Lucrezia, c est le prince Karol (Chopin), jaloux, invivable, caractériel ; l ami de Karol, Salvator Albani, amoureux de Lucrezia, c est Liszt. Liszt est un travailleur incroyable, pianiste virtuose, amoureux virtuose également, voyageur, chef d orchestre, compositeur, transcripteur, écrivain. On lui doit 734 œuvres. Liszt et Chopin vont beaucoup se fréquenter, s attirer, s éloigner. Liszt écrira la première biographie de Chopin, livre intitulé simplement Chopin, beau livre, plein d amitié et d admiration. Le grand ami de Liszt c est Wagner qui deviendra son gendre, mais Chopin aura beaucoup compté dans la vie de Liszt. Le 26 février 1832 Liszt assiste à un concert de Chopin chez Pleyel. Il est ébloui. En 1832, les Études opus 10 sont dédiées à Liszt ; le deuxième cahier le sera à Marie d Agoult. Le 2 avril 1833, Chopin et Liszt jouent ensemble un duo pour piano, au concert donné salle Favart au

10 10 bénéfice d Harriet Smithson, la future femme de Berlioz. Liszt sera le témoin de Berlioz à son mariage, et Berlioz, toujours distingué, lui écrira le lendemain : "Tu ne vas pas me croire, elle était vierge!" En 1835, les relations entre Liszt et Chopin s assombrissent un moment. Liszt demande à Chopin, absent de Paris, d utiliser son appartement. Il y reçoit Marie Pleyel, la femme du grand Pleyel, l ancienne fiancée de Berlioz, pour jouir de ses faveurs. Chopin, très prude, en est choqué. Et puis, en 1835, Liszt part pour ce qu il appellera ses "années de pèlerinage" : la Suisse, l Italie, la Villa d Este. Le 16 octobre 1836, Liszt est de retour en France et les rapports Chopin-Liszt font place aux rapports de deux couples : Chopin/George Sand et Liszt/Marie d Agoult, rapports fusionnels qui vont connaître quelques orages ; à la fin de 1839, George et Marie seront totalement brouillées. À Nohant, on s amuse! Chopin est un boute-en-train, un imitateur délicieux. On le nomme "Chopino", "Chopinet", "Monsieur Fritz", "Sopin" (Louis Viardot se moquait ainsi du zézaiement de Chopin), "Chip-Chip", "Chopinski". "Cher crétin" lui écrit Liszt, et George Sand : "cher cadavre". George Sand témoigne : Tout à coup, comme pour enlever l impression et le souvenir de sa douleur aux autres et à luimême, il se tournait vers une glace, à la dérobée arrangeait ses cheveux et sa cravate, et se montrait subitement transformé en Anglais flegmatique, en vieillard impertinent, en Anglaise sentimentale et ridicule, en juif sordide. C était toujours des types tristes, quelque comiques qu ils fussent, mais parfaitement compris et si délicatement traduits qu on ne pouvait se lasser de les admirer. Mais Chopin, surtout, jouait, improvisait et composait. Quelques phrases magnifiques de George Sand en disent plus long que bien des volumes : Le génie de Chopin est le plus profond et le plus plein de sentiments et d émotions qui ait existé. Il a fait parler à un seul instrument la langue de l infini ; il a pu souvent résumer en dix lignes qu un enfant pourrait jouer, des poèmes d une élévation immense, des drames d une énergie sans égale. Il n a jamais eu besoin des grands moyens matériels pour donner le mot de son génie. Il ne lui a fallu ni saxophones, ni ophicléides pour remplir l âme de terreur ; ni orgues d église ni voix humaines pour la remplir de foi et d enthousiasme. ( ) Mozart seul lui est supérieur, parce que Mozart a en plus le calme de la santé, par conséquent la plénitude de la vie. Dans Chopin, l ouvrage de Liszt, on lit des phrases bien éclairantes : Il passait volontiers des soirées entières à jouer au Colin-Maillard avec des jeunes personnes, à leur conter des historiettes qui les faisaient rire. ( ) Il était ingénieux à varier les amusements, à multiplier les épisodes égayants. L auditeur attentif et dénué de préventions conviendra qu il y a aussi cela dans la musique de Chopin. Il ne s étudia ni ne s ingénia, écrit Liszt, à être un musicien national. Il est possible qu il se fût étonné de s entendre ainsi appelé. Comme les vrais poètes nationaux, il chanta sans dessein arrêté, sans choix préconçu, ce que l inspiration lui dictait spontanément ( ) et c est de la sorte que surgit ( ) la forme la plus idéalisée ( ), l idéal - si l on ose dire - réel Chopin pourra être rangé au nombre des premiers musiciens qui aient ainsi individualisé en eux le sens poétique d une nation

11 11 À propos des œuvres de Beethoven, Liszt fait la même remarque que Delacroix, dans son Journal : "leur structure était trop athlétique pour qu il s y complût". Conclusion : si George Sand avait aimé les épinards, tout ceci ne serait pas arrivé. Chopin fut imitateur, Marcel Proust, célèbre pour ses pastiches, le fut également. La phrase de Proust qui suit n est-elle pas l imitation d une phrase musicale de Chopin? Elle avait appris dans sa jeunesse à caresser les phrases, au long col sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on avait pu espérer qu atteindrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément d un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu à crier vous frapper au cœur. Dans Sodome et Gomorrhe, c est Marcel qui parle : Je me fis un plaisir de lui apprendre que Chopin, bien loin d être démodé, était le musicien préféré de Debussy. ( ) Je crus que la Douairière (il s agit de la Marquise Zélia de Cambremer née Du Mesnil-La-Guichard) allait poser sur ma joue ses lèvres moustachues. "Comment, vous aimez Chopin? Il aime Chopin, il aime Chopin", s écria-t-elle dans un nasonnement passionné. ( ) L enthousiasme musical la saisit. "Élodie! Élodie! il aime Chopin " ; ses seins se soulevèrent et elle battit l air de ses bras. "Ah! j avais bien senti que vous étiez musicien, s écria-t-elle. Je comprends, artiste comme vous êtes, que vous aimiez cela. C est si beau!" ( ) Enfin la marquise essuya avec son mouchoir brodé la bave d écume dont le souvenir de Chopin venait de tremper ses moustaches. Chopin donna peu de concerts, 51 dans sa courte vie, ou plutôt 31, si l on élimine les concerts privés. George Sand le nommait "le sceptique spleenétique". Pour un concert chez Pleyel, elle écrit à sa "Ninoune" (Pauline Viardot) : Il ne veut pas d affiches, il ne veut pas de programme, il ne veut pas de nombreux public, il ne veut pas qu on en parle. Il est effrayé de tant de choses que je lui propose de jouer sans chandelles, et sans auditeurs, sur un piano muet!". Chopin aimait jouer pour ses amis. Il détestait les concerts. Pourtant, près de mourir, il avait souhaité choisir les vêtements dans lesquels il serait enseveli ; c était une tradition polonaise. Liszt en témoigne : "Chopin qui, parmi les premiers artistes contemporains, donna le moins de concerts, Chopin voulut pourtant être mis au tombeau dans les habits qu il y avait portés." Le 17 octobre 1849 au matin, Chopin commençait pour nous son dernier concert. III.- Chopin et Bakounine Chopin, profondément attaché à la Pologne, est scandalisé, meurtri par la répression russe. Mais son monde ne semble pas être celui de la politique, de l engagement républicain ou social. Liszt, lui, s engage! Il rêve d un autre monde, "sociétal" comme dit Fourier, un monde "sociétaire", "socialiste" comme écrira Pierre Leroux. Il est franc-maçon, membre de la loge de l Union à Frankfurt, depuis 1841, membre d honneur de la loge de la Concorde à Berlin en 1842, membre d honneur de la loge Prince-de-Prusse à Solingen en Wesphalie en 1843 ; en 1843, il joue pour la Loge Anglaise de Bordeaux, etc. De 1839 à 1847, ses "années virtuoses", Liszt donne un concert sur trois au profit d autrui ou pour la promotion de la musique. Il est un grand admirateur, puis un ami, presque un disciple, de Lamennais à qui il écrit le 18 décembre 1837 : "Ma vie sera-t-elle toujours entachée de cette oisive inutilité qui me pèse? L heure du dévouement et de l action virile ne viendra-t-elle point? Suis-je condamné sans rémission à ce métier de baladin et d amuseur de salons? Belle franchise, belle âme!"

12 12 Félicité, Robert de Lamennais ( ) est un curé breton qui, en 1834, rompt avec l Église et développe des idées sociales. Député en 1848, il se retire après le coup d État de George Sand lui écrivait : "Nous vous comptons parmi nos saints vous êtes le père de notre Église nouvelle". Et cette "église nouvelle" à laquelle adhère volontiers Liszt n est pas éloignée du "Nouveau Christianisme" de Saint-Simon. George Sand et Liszt sont très proches du saintsimonisme développé après 1825 (mort de Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon) par Prosper Enfantin et Saint-Amand Bazard, "pères suprêmes". En 1834, Liszt écrit, pour la Gazette Musicale du 30 août 1835, un texte qu on pourrait attribuer à Lamennais : Oui, n en doutons pas, bientôt nous entendrons éclater dans les champs, les hameaux, les villages, les faubourgs, les ateliers et dans les villes, des chants, des cantiques, des airs, des hymnes nationaux, moraux, politiques, religieux, faits pour le peuple, enseignés au peuple, chantés par les laboureurs, les artisans, les ouvriers, les garçons et les filles du peuple C est à cette époque (1833) que Guillaume Bocquillon-Wilhem fonde l Orphéon, ancêtre de toutes les harmonies et fanfares de France. Liszt se distingue de ses contemporains romantiques qui ont adopté la formule de Victor Cousin: "L art pour l art" (1818) ; il est pour une révolution artistique et sociale, l art pour le peuple George Sand est, on l a dit, proche de Liszt, de Lamennais, du saint-simonisme, du "socialisme" naissant, proche de Pierre Leroux qu elle rencontre en 1835 et à qui elle dédie son roman Spiridion, "À M. PIERRE LEROUX. Ami et frère par les années, père et maître par la vertu et la science, agréez l'envoi d'un de mes contes, non comme un travail digne de vous être dédié, mais comme un témoignage d'amitié et de vénération." Leroux à qui l on doit le mot "socialisme", d abord péjoratif sous sa plume puis désignant une société idéale, fréquenta Victor Hugo qui se lassa et le surnomma le "Filousophe" Et en 1841, George Sand, Pierre Leroux et Louis Viardot fondent La Revue indépendante. Chopin est bien éloigné de ces préoccupations. À Paris, un étrange colosse fait son apparition dans ce cercle bouillonnant de pensées utopistes : Michel Bakounine qui, en 1849, sera sur les barricades à Dresde en compagnie de son ami Richard Wagner, Wagner qui fut un moment très proche de la pensée anarchiste et qui écrivait, en 1849, dans son texte intitulé Die Revolution : Levez-vous donc, peuples de la terre! Debout! vous qui gémissez : les opprimés, les pauvres. Levez-vous aussi! vous, les autres, qui vous efforcez en vain de couvrir, par l éclat du pouvoir et de la richesse, la désolation de votre cœur. Debout! Suivez ma trace tous ensemble, car je ne saurais faire aucune distinction entre ceux qui me suivent. Désormais, il n y a plus que deux espèces d hommes : l une qui me suit et l autre qui me résiste. Je conduirai les uns au bonheur, je passerai sur les autres en les écrasant, car je suis la Révolution, je suis la vie éternellement créatrice, je suis la déesse éternelle que tous reconnaissent, qui embrasse et vivifie tout et rend tout heureux. Ce que propose Bakounine est une sorte d anarchie, un peu "Ni dieu, ni maître". Élisée Reclus (grand homme) publiera en 1882, après la mort de Bakounine, un petit livre intitulé Dieu et l État, un très bon livre, violent, qui peut remplir certains de ses lecteurs d aise et de joie, mais nous éloigne de Chopin, quoique En 1848, Karl Marx publie dans le Neue Rheinische Zeitung, une lettre attribuée à George Sand dans laquelle on lisait que Bakounine était un agent de la Russie et que, par sa faute, de nombreux Polonais avaient été arrêtés! Bakounine rugit et s insurge.

13 13 George Sand écrit de La Châtre, le 20 juillet 1848, à Karl Marx (c est la petite Fadette écrivant au grand méchant loup ) : "les faits rapportés par votre correspondant sont complètement faux. Je n ai jamais possédé la moindre preuve des insinuations etc.". Karl Marx publia un démenti et, un mois plus tard, donna l accolade à Bakounine. Mais qui fut le mystérieux calomniateur qui voulait nuire à George Sand et Bakounine en 1848? On ne sait, mais soyons certains que Chopin n avait pas, même en 1848, après la rupture, assez de force ou de mauvaiseté pour imaginer une telle horreur. Et souvenez-vous de ce qu écrivit George à sa "Ninoune": "Chopin est, sans plaisanterie, et sans exagération, ce qu il y a de plus pur et de meilleur sur la terre, après vous". Tout de même, voilà un quintette étonnant : Karl Marx, Michel Bakounine, Pierre Leroux, George Sand et Chopin IV.- Chopin compositeur antillais? La mazurka est une danse très appréciée aujourd hui en Martinique, en Guyane aussi, pendant le carnaval. Mais certains prétendent que Chopin n était pas Martiniquais! Il est vrai que la mazurka est d origine polonaise, de la région des Mazurs, dans les plaines de Mazovie autour de Varsovie. Et l hymne national polonais est une mazurka, composée en C est une danse à trois temps dans laquelle le deuxième temps est souvent accentué. Elle comporte, comme le menuet ou le scherzo, trois parties, la troisième est la reprise de la première. Les musiciens martiniquais nous éclairent, car ils nomment la première partie de la mazurka "le piqué" - on "pique" la pointe du pied sur le deuxième temps - et la partie centrale a pour nom "la nuit". "La nuit!" La culture créole, en un seul mot, nous dit tout sur la poésie nocturne de Chopin. Un nocturne, aux XVII e et XVIII e siècles, est une musique de plein air jouée au cours d une fête, comme Eine Kleine Nachtmusik, c est un divertissement. Puis, le mot désigne autre chose en musique, sous l influence de la poésie allemande, de Schlegel, de Novalis, de Jean-Paul et bientôt sous l influence des romantiques français et d abord de Chateaubriand ; souvenez-vous de ses nuits d Amérique. Le rêve est une seconde vie. Je n ai pu percer sans frémir ces portes d ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l image de la mort Ces premières phrases d Aurélia de Gérard de Nerval nous révèlent ce que c est qu un nocturne. Et Nerval a écrit : Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé, Le prince d'aquitaine à la tour abolie : Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé Porte le soleil noir de la Mélancolie. C est un hommage à Walter Scott, à un personnage de Walter Scott, Ivanohe. El desdichado, titre de ce poème, "le déshérité", figurait sur l armure d Ivanohe. C'est aussi, pour moi, un portrait de Chopin, "le ténébreux, le veuf, l inconsolé" Toute sa vie, Chopin aimera improviser et il composera, toujours, dans la douleur. Le témoignage de George Sand est terrible (Histoire de ma vie, chapitre XIII) : Sa création était spontanée, miraculeuse. Il la trouvait sans la chercher, sans la prévoir. Elle venait sur son piano soudaine, complète, sublime, ou elle se chantait dans sa tête pendant une promenade, et il avait hâte de se la faire entendre à lui-même en la jetant sur l instrument. Mais alors commençait le labeur le plus navrant auquel j aie jamais assisté. C était une suite d efforts, d irrésolutions et d impatiences pour ressaisir certains détails du thème de son audition : ce qu il avait conçu tout d une pièce, il l analysait trop en voulant l écrire, et son regret de ne pas

14 14 le retrouver net, selon lui, le jetait dans une sorte de désespoir. Il s enfermait dans sa chambre des journées entières, pleurant, marchant, brisant ses plumes, répétant et changeant cent fois une mesure, l écrivant et l effaçant autant de fois, et recommençant le lendemain avec une persévérance minutieuse et désespérée. Il passait six semaines sur une page pour en revenir à l écrire telle qu il l avait tracée du premier jet. Toute sa vie, Chopin composera des polonaises. Cette danse à trois temps, populaire dès le XVII e siècle, est plutôt solennelle et son rythme souvent marqué (demi-soupir, deux doubles croches, quatre croches). Beethoven a écrit des polonaises ; Bach, déjà. Sa polonaise pour flûte et cordes connaîtra une sublime interprétation littéraire par Messieurs "Décidément et Madame-la- Reine" dans Jean le Bleu de Giono. François Chopin, le Français, le Parisien, le Berrichon, demeure Polonais. La Renaissance avait fait renaître l Antiquité, le Romantisme retrouve le Moyen Âge. La ballade (chanson à "baller", à danser) est une forme poétique médiévale illustrée par Guillaume de Machaut, Eustache Deschamps, Charles d Orléans, François Villon et, avant eux par bien des trouvères. Le XIX e siècle français, sous l influence de la littérature allemande réinvente la ballade : Hugo, quinze ballades dans son recueil de 1827 ; Musset, Ballade à la lune ; Théodore de Banville, Trente-six ballades joyeuses à la manière de François Villon ; Liszt, deux ballades ; Brahms, quatre ballades ; Chopin, quatre ballades, dont la deuxième, en fa majeur, dédiée à Robert Schumann. Schumann-Chopin : on pourrait écrire l histoire d une amitié. Lisant la partition des variations sur le thème de La ci darem la mano, Schumann s exclame : "Eusébius est venu me voir ce matin avec une partition de Chopin. Chapeau bas, Messieurs, un génie!". C est encore Schumann qui définit ainsi la musique de Chopin : "des canons sous les fleurs". Proust, dans Contre Sainte-Beuve fait preuve, comme toujours, d une extraordinaire oreille musicale : "Il y a dans la musique de Chopin un accent intime maladif, avec toujours de la sensibilité, souvent de furieux élans, jamais la détente, la douceur, la fusion à quelque chose d autre que soi, qu a Schumann." Les quatre scherzos de Chopin, bien différents de ceux de Beethoven et Mendelssohn, sans aucun rapport avec leur ancêtre le menuet, sont des œuvres puissantes, peut-être les plus proches de la peinture de Delacroix que Chopin n aimait pas. Dans Impressions et Souvenirs, George Sand note : "Chopin et Delacroix s aiment, on peut dire tendrement. Ils ont de grands rapports de caractère et les mêmes grandes qualités de cœur et d esprit. Mais en fait d art, Delacroix comprend Chopin et l adore. Chopin ne comprend pas Delacroix. Il estime, chérit et respecte l homme ; il déteste le peintre". C est sans doute bien vu. On dit que lorsque Chopin appréciait un tableau, il déclarait "Rien ne me choque", c était, dit-on, le comble de son enthousiasme Les vingt-quatre Préludes, composés de 1831 à 1838 sont un hommage à Bach. On pourrait les considérer, sans craindre l anachronisme, comme un "hommage à Webern" tant ces toutes petites choses sont minuscules et sublimes! Le quatrième, en mi mineur, est, dans le manuscrit, écrit sur trois lignes "qu un enfant pourrait jouer" ; trois lignes : l un des sommets de l art occidental. Et puis, dans le catalogue des 257 œuvres de Chopin, des fantaisies, les deux concertos, des études, des variations, un boléro!, le trio, écrit pour et avec son ami le violoncelliste Auguste Franchomme, des impromptus, des valses, des rondeaux, des sonates Oh! la troisième sonate en si mineur, écrite à Nohant en 1844! C est l œuvre d un Chopin emporté, enthousiaste, joyeux,

15 15 apollinien et dionysiaque. Le final est un rondeau : d abord une fanfare sur la dominante puis le refrain, agitato. Chopin, l homme des passions tristes, est ici l homme de la joie ; cette troisième sonate est une œuvre de joie, le mot étant pris dans le sens que lui donne Spinoza : "La joie, c est le passage de l homme d une moindre à une plus grande perfection". Telle est la joie de Chopin. Intermède furieux! Il y eut des écrivains pianistes : - Lautréamont, qui écrivait les Chants de Maldoror en tapant (de préférence la nuit, dit-on) des accords sur son piano ; - Rimbaud ; un dessin de Verlaine intitulé La musique adoucit les mœurs, montre Arthur bataillant avec un piano, assourdissant ses voisins ahuris ; - Proust pratiquait un peu le piano ; - Sartre se vante d une bonne pratique pianistique - on n en trouve guère de traces dans son œuvre ; - Gide, enfin, qui publia en 1948 à L Arche, Notes sur Chopin. Le thème des Notes sur Chopin est, en gros, le suivant : les pianistes ne savent pas jouer Chopin ; ils ne songent qu à la virtuosité et à l esbrouffe ; je vais leur expliquer comment il faut jouer Chopin Ces pianistes qui ne savent pas jouer Chopin étaient, au début du XX e siècle : - Édouard Risler ( ) qui donna l intégrale des sonates de Beethoven, du Clavecin bien tempéré de Bach, et de l œuvre de Chopin, - Francis Planté ( ) qui, dit-on, avait assisté à un concert de Chopin - on peut écouter aujourd hui son enregistrement réalisé en 1918 de l étude opus 25, numéro 1, - Raoul Pugno ( ) qui fut l éditeur des œuvres de Chopin pour les éditions Universal, à Vienne. - Ajoutons : - Alfred Cortot et Marguerite Long, qui ne sont pas des inconnus, et deux jeunes gens : - Vlado Perlemuter ( ) dont l enregistrement de la totalité de l œuvre de Chopin est une référence ; - Jacques Février ( ), élève de Risler et de Marguerite Long ; Ravel le choisit pour jouer en France, remplaçant le dédicataire Paul Wittgenstein, le Concerto pour la main gauche. J ai beaucoup fréquenté Perlemuter que j ai accompagné dans le Concerto en fa mineur de Chopin, et Jacques Février qui fut mon maître au conservatoire de Paris. Tous des guignols! Quelques extraits des Notes sur Chopin : "Ils jouent Chopin comme si c était du Liszt". "Ce que j aime et dont je le loue, (il s agit de Chopin) c est qu à travers et par delà cette tristesse, il parvient pourtant à la joie ; (oui, assurément) une joie qui n a rien de la gaîté un peu sommaire et vulgaire de Schumann. "La gaîté un peu sommaire et vulgaire de Schumann"! Quelle ineptie! Un peu plus loin, à propos du premier Prélude en ut Majeur : "Ce morceau doit être joué tout aisément ; on n y doit sentir nulle contention, nul effort ( ) Oui ce morceau n est tout entier que comme une belle vague tranquille". Mais regardons la partition, Chopin précise : Agitato, puis crescendo et encore stretto ("en serrant"). "Une belle vague tranquille"! Gide sait mieux que les pianistes, mais aussi mieux que Chopin Et encore : "J avoue que je ne comprends pas bien le titre qu il a plu à Chopin de donner à ces courts morceaux : Préludes. Préludes à quoi?" Navrant! Liszt, Debussy, Rachmaninov et Gershwin, auteurs de "préludes à rien" auraient dû pressentir et respecter la leçon du professeur Gide!

16 16 On trouve une belle réponse à Gide dans un joli livre édité par Gallimard en 2005 : André Gide - Jacques Schiffrin, Correspondance, Jacques Schiffrin fut le créateur des Éditions de la Pléiade, reprises, après deux parutions, par Gallimard. Schiffrin écrivait à Gide en octobre 1949 "Chaque fois que j écoute du Chopin, je pense à vous. Avez-vous un gramophone? Si oui, achetez-vous un disque d un jeune pianiste, Lipatti. C est admirable. Personne ne joue du piano comme lui". C est gentil, mesuré, aimable mais définitif. Quand je pense à Gide, seul Schiffrin peut me calmer Et Dinu Lipatti ( ) fut un génie. Son enregistrement des Valses de Chopin, à Besançon peu avant sa mort, est sublime. V.- Le style de Chopin, "style dont les effets ont été et sont encore déplorables". Ce titre est, naturellement une citation que l on peut poursuivre : "Chopin en raison de son insuffisance d instruction véritablement musicale (choisit) les tonalités pour les doigtés avantageux, et non pour la logique architecturale de l œuvre " "La sonate en si est la plus remarquable au point de vue de l invention musicale. Tout esprit de construction et de coordination des idées y est malheureusement absent " C est un grand maître qui s exprime ainsi : Vincent d Indy, dans son Cours de Composition musicale rédigé avec la collaboration d Auguste Sérieyx, d après les notes prises aux Classes de Composition de la Schola Cantorum en , publié par Durand en 1909, deuxième livre, page 407. À la page précédente (406), d Indy nous informe également que Félix Mendelssohn- Bartholdy "sut bientôt tout ce qu il était possible de savoir en musique ; mais l esprit d invention lui manqua presque totalement. ( ) De tels défauts sont extrêmement répandus chez les Israélites, toujours habiles à s approprier le savoir des autres", etc. J ai toujours fait lire ces pages à mes étudiants, assorties du commentaire suivant : "Jeunes gens, vous devez respecter vos professeurs - virgule - parfois!" Chopin fut professeur ; il aima enseigner et s attacha à quelques élèves comme Adolf Guttmann à qui il dédia son troisième scherzo. Sur son lit de mort, il demanda que soient brûlées ses esquisses, mais qu on garde les premières pages rédigées de sa méthode. Liszt enseigna, luiaussi. Il eut beaucoup d admiration pour l un de ses élèves qui fut le premier mari de sa fille Cosima, Hans von Bülow. Et il fut professeur de piano de Victor Hugo qu il admirait et fréquentait ; il lui avait écrit pour la première fois à l âge de 16 ans. Dans une lettre de 1835, Hugo déclare : "Didine (Léopoldine) et Liszt me donnent des leçons de piano. Je commence à exécuter avec un seul doigt d une manière satisfaisante Jamais dans ces beaux lieux ". Hugo écrira aussi : "En fait de musique, je n aime que l orgue de Barbarie et, à la grande rigueur le piano quand c est Dédé (Adèle) qui en joue ". Il est de beaux portraits de Chopin, celui, célèbre, de Delacroix, celui, musical, de Schumann, dans son Carnaval, opus 9, bien d autres et ceux, émouvants, de Liszt dans sa biographie intitulée Chopin, première biographie de Frédéric, parue en seize articles en 1851 dans La France Musicale, puis en volume en C est un mélange disparate, un hommage sincère à Chopin et un travail réalisé à quatre mains avec Carolyne von Sayn-Wittgenstein, Polonaise qui succéda dans le cœur de Liszt à Marie d Agoult et à quelques autres (Lola Montès, Marie Pleyel ). Quelques portraits, si justes! : "Chez lui (Chopin) la hardiesse se justifie toujours". "Cette exaspération concentrée, et dominée par un désespoir tantôt ironique tantôt hautain".

17 17 "Dans ses œuvres, on retrouve les traces des souffrances aiguës qui le dévoraient, comme on trouverait dans un beau corps celles des griffes d un oiseau de proie". On songe à Lautréamont, "poète de la griffe et du bec", selon Bachelard. Un chapitre de cette biographie est intitulé "Mazoures". "Mazurka" est un mot italien, français, anglais, Mazurek est polonais. Carolyne la Polonaise est là qui veille et elle sera sans doute dans cet ouvrage à l origine de grands développements (de grandes digressions ) sur la Pologne et sa haute civilisation. Encore deux phrases de Liszt : "Impromptus" : mortelles dépressions de joies étiolées qui naissent mourantes, fleurs de deuil, étincelles sans reflet, plaisirs sans passé ni avenir. Quelle belle langue française! Et aussi : "Quels que fussent ses passagers égaiements, il ne s affranchissait jamais d un sentiment qui formait en quelque sorte le sol de son cœur et pour lequel il ne trouvait d expression que dans sa propre langue : Zal! qu il répétait fréquemment". Zal! C est un mot riche et accablé qui peut signifier "deuil, air lugubre, soupir, colère, pénitence, expiation, regret " En conclusion, un dernier hommage de Liszt : "Chopin savait que son talent n agissait pas sur la multitude et ne pouvait frapper les masses" ( ) Il pouvait agir sur "les esprits préparés à le suivre, et à se transporter avec lui dans les sphères où les anciens ne faisaient entrer que par une porte d ivoire". C est la porte d ivoire d Homère et de Virgile, celle, aussi, d Aurélia, que savait franchir Chopin, lui qui portait "le soleil noir de la mélancolie".

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19 19 VOYAGE DANS L ANCIENNE PRUSSE ORIENTALE DE KLAÏPEDA-MEMEL À KALININGRAD-KÖNIGSBERG 1 Gérard Lauvergeon RÉSUMÉ Terre germanique depuis 800 ans, la partie septentrionale de la Prusse-Orientale a été annexée en 1945 par l Union soviétique intéressée par Königsberg, port sur la Baltique libre de glaces en hiver. L URSS en a expulsé tous les Allemands remplacés par des nationaux et russifié l espace qu elle a interdit à tout étranger. La chute du Mur, l indépendance de la Lituanie et de la Biélorussie, le changement de régime en Russie ont modifié la donne et suscité une certaine ouverture de ce qui est devenu une enclave. Après 50 ans de communisme, que reste-il de l ancienne présence allemande? A-t-elle été totalement éradiquée ou subsiste-t-elle sous le vernis soviétique? Là s est déroulée la fin de la campagne napoléonienne de 1807 avec les terribles batailles d Eylau et de Friedland avant le triomphe de Tilsit. Quels souvenirs subsistent sur place de cette épopée française? Je vous invite donc à un voyage au berceau de la Prusse, aux lieux de la tristement célèbre boucherie d Eylau et à l une des survivances les plus étonnantes de la Seconde Guerre mondiale avec en prime les somptueux paysages, classés au patrimoine de l UNESCO, de l isthme de Courlande. Grâce à mon ami Gérard Naudin, conseiller au commerce extérieur pour la France du Nord-Est, et, par ses activités professionnelles de haut niveau dans le textile comme par ses responsabilités consulaires et administratives, grand familier des pays de l Est et de la Russie, polyglotte, nous avons pu passer avec lui une semaine dans l ancienne Prusse-Orientale. Ce territoire enclavé, possédé par l Allemagne jusqu en 1945, avait été amputé en 1919 de Dantzig devenue ville libre et du Memelland annexé par la Lituanie en 1923 (Memel étant le nom allemand du Niémen). La Prusse-Orientale couvrait à peu près km 2 soit l équivalent de la Région Centre. Les Soviétiques s en sont emparé en 1945 et l ont partagée avec la Pologne qui a reçu km 2 au sud, tandis que les Russes ont gardé le reste, soit environ km 2. Après 1990, l oblast de Kaliningrad est devenu une nouvelle enclave au sein de la CEE entre Pologne et Lituanie, séparée du corps même de la Russie. Comme les Soviétiques, après les destructions de la guerre, avaient expulsé tous les Allemands qui n avaient pas fui devant eux et les avaient remplacés par une émigration venue de toute l URSS, et comme ils avaient voulu éradiquer l ancienne présence allemande, il était passionnant de voir si le souvenir de l ancienne domination germanique avait totalement disparu ou au contraire pouvait encore subsister après 50 ans de communisme et quelles répercussions le changement de régime en Russie avait pu avoir en ces lieux. 1 Séance du 2 février 2012.

20 20 D autre part, l enclave de Kaliningrad nous intéressait parce que la campagne napoléonienne de 1807 contre les armées russes s était déroulée en ces lieux et que deux batailles, celle d Eylau, la tristement célèbre boucherie d Eylau, et celle de Friedland y avaient été livrées avant d aboutir au traité de Tilsit, une cité au bord du Niémen. Quels souvenirs subsistaient sur place de cette épopée française? Enfin, l intérêt géographique de ce voyage n était pas mince car entre Klaïpeda et Kaliningrad, l isthme de Courlande s allonge sur plus de 100 km alors qu il est étroit de 4 km au plus et qu il isole de la mer Baltique une vaste lagune, le Kurisches Haff de son nom allemand. C est un monde étrange aujourd hui classé au Patrimoine mondial de l UNESCO. Notre voyage a donc une partie lituanienne, celle du Memelland et une partie russe. Comme l oblast de Kaliningrad avait été interdit aux étrangers jusqu en 1991 et que son ouverture s était faite ensuite très progressivement et très parcimonieusement, nous avions le sentiment d aller vers un monde encore mystérieux pour les Occidentaux et qui suscitait de notre part une très forte curiosité. Avant le voyage, un peu d histoire est nécessaire. Quand les Soviétiques s installent dans cette partie septentrionale de la Prusse-Orientale, ils mettent fin à près de 800 ans d histoire germanique sans interruption. Cette région avait été; en effet, conquise par les Chevaliers de l Ordre Teutonique au cours du XIII e siècle dans le cadre de campagnes visant à christianiser les populations locales païennes dites borusses, (origine du mot Prusse). Après l abandon de la Terre Sainte où il jouait un rôle analogue à celui des Templiers, c est-à-dire la protection et le soin des pèlerins surtout allemands, cet ordre militaire avait reçu cette mission de la Papauté et du Saint-Empire. Jusqu en 1410, les Teutoniques ont progressivement occupé l espace balte jusqu à l Estonie actuelle en combattant les populations locales et les États lituanien, russe et polonais. Grands bâtisseurs, ils ont fondé des forteresses qui sont devenues des villes, comme Memel créée en 1252 ou Königsberg en 1255, Riga, mais aussi bien d autres, plus modestes aujourd hui. Accompagnant la christianisation, une active colonisation paysanne venue de l Empire s est implantée dans le cadre de la féodalité médiévale par des défrichements. Le grand commerce fécondait les ports intermédiaires entre la Baltique et l arrière-pays russe et polonais, sous l égide de la Hanse à laquelle appartenaient Dantzig, Königsberg, Riga et Tallinn. La grande originalité, c est que sur ces confins l Ordre s est constitué en État monastique, son Grand- Maître devenant Prince d Empire. Le déclin est venu au début du XV e siècle quand l Union (par mariage) entre le Grand Duché de Lituanie devenu chrétien et le Royaume de Pologne leur a permis de s opposer à cet État envahissant. La défaite de Tannenberg de 1410 a saigné l Ordre en tuant des milliers de Chevaliers et en lui imposant des conditions financières ruineuses et d importantes cessions territoriales. Puis, la Réforme luthérienne a changé la donne, le Grand-Maître Albert de Brandebourg de la famille Hohenzollern adhérant à la nouvelle foi en 1525 et sécularisant les possessions de l Ordre sous la forme d un Duché de Prusse, dont Königsberg est devenue la capitale. Et, c est ce Duché qui est élevé en 1701 en Royaume de Prusse au bénéfice du Prince- Électeur de Brandebourg, Frédéric I er, sacré roi à Königsberg. Le nom de Prusse recouvre alors toutes les possessions allemandes de la famille Hohenzollern jusqu en La défaite de 1918 sépare la Prusse-Orientale du reste de l Allemagne car il faut un débouché à la mer pour la Pologne. Des accords particuliers avec la Pologne assurent les facilités de passage. Malgré cette nouvelle situation de détachement géographique, la Prusse-Orientale demeurait pleinement allemande, marche avancée de la germanité face aux Baltes, aux Russes et aux Polonais, pays de confins toujours émouvants par leur fragilité.

21 21 Le Memelland est un cas spécial, occupé par les troupes françaises en 1920 en attendant qu il soit statué sur son avenir. Klaïpeda, nom lituanien de Memel, deviendrait-il ville libre comme Dantzig? Les Alliés n ont pas tranché immédiatement et en 1923, des milices lituaniennes, soutenues en sous-main par leur gouvernement se sont emparées de la ville faisant deux morts parmi les soldats français. La France a accepté le fait accompli car elle venait d occuper la Ruhr pour forcer l Allemagne à payer les réparations de guerre et elle était empêtrée dans les mouvements de résistance des Allemands. Elle n avait pas les moyens d une intervention que les Anglais d ailleurs ne souhaitaient pas. La Lituanie a donc annexé le Memelland en lui accordant un statut spécial d autonomie nécessité par la forte proportion d Allemands et de Lituaniens germanisés. Ces populations avaient le secret espoir que ce statut particulier permettrait un retour à l Allemagne. Aussi, quand Hitler est arrivé au pouvoir en 1933, un fort parti nazi local a revendiqué au Parlement de Klaïpeda et dans la rue le rattachement au Reich. Dans sa politique de retour des territoires peuplés d Allemands (Autriche, Sudètes), le Führer a donc inclus Memel et en mars 1939, après un ultimatum à la Lituanie, les troupes allemandes s emparaient de Klaïpeda, reconstituant la Prusse-Orientale d avant 1919 ; Hitler pouvait débarquer en triomphateur dans la ville. Dans la guerre déclenchée en 1941 contre l URSS, la Prusse-Orientale joue un rôle particulier. Poste avancé du Reich vers l est, elle localise la "Tanière du loup", le PC d Hitler, au milieu des forêts de Rastenburg, mais elle se trouve en première ligne des territoires allemands face à la contre-attaque soviétique. Fin juillet 1944, en deux raids, l aviation anglo-américaine a écrasé Königsberg sous les bombes, occasionnant des destructions massives dans toute la partie centrale de la ville. De leur côté, les Soviétiques développaient leur offensive contre Königsberg à partir d octobre Hitler avait donné l ordre de résister jusqu à la mort du fait du caractère symbolique de la cité et interdit la capitulation. La défense fut acharnée dans un froid intense. Devant les combats, les civils fuient vers l ouest. La panique s est emparée d eux après la révélation du massacre de tous les habitants du village de Nemmersdorf, perpétré par les Soviétiques. Ils affluent vers les ports. C est seulement le 22 janvier qu Hitler autorise leur rapatriement par bateau. Trois des navires surchargés surtout de femmes, d enfants, de vieillards et de blessés sont coulés par les sousmarins russes. La tragédie du Wilhelm Gustloff parti de Dantzig, faisant 6 à victimes, laisse loin derrière elle celle du Titanic avec ses 1500 morts. C est la plus grande catastrophe maritime de tous les temps, longtemps occultée par les Allemands par sentiment de culpabilité générale et par les Soviétiques car ce n était pas un fait d armes glorieux, surtout vis-à-vis des alliés de RDA. Günter Grass raconte le drame dans son livre En crabe paru en La bataille pour la prise de Königsberg a été particulièrement meurtrière du 6 au 9 avril ( morts allemands, prisonniers et morts soviétiques). Elle achève la destruction de la ville (90% des quartiers centraux). L URSS s installe sur le territoire partagé avec la Pologne et s en fait reconnaître la possession à la Conférence de Potsdam (août 1945), assortie de l expulsion des populations ethniquement germaniques, ce à quoi les Alliés ne pouvaient s opposer, la même opération étant admise au bénéfice de la Pologne et de la Tchécoslovaquie. La politique soviétique consiste alors à "dégermaniser" cette région. Déjà, pendant les opérations de guerre, la consigne était de n avoir aucune pitié, vu les atrocités perpétrées par les nazis durant la campagne de Russie. D où cette fuite éperdue et dramatique devant les troupes russes. Jusqu en 1948, les Soviétiques vont systématiquement expulser ceux qui restent vers l Allemagne, éradiquant complètement la présence germanique en ces lieux, un peu moins cependant dans le Memelland où, auraient subsisté 3000 personnes. Pour remplacer cette population, ils ont fait appel à une colonisation individuelle et collective provenant surtout des Républiques proches, Ukraine, Biélorussie mais aussi de tout l Empire. Une Russe que nous

22 22 avons pu interroger nous a dit que sa famille était venue de Smolensk, en Russie. La "dégermanisation" s est étendue aux noms de lieux, tous russifiés à commencer par Königsberg devenu Kaliningrad, du nom du Président du Præsidium du Soviet Suprême, en quelque sorte le chef nominal de l URSS qui venait de mourir, selon le procédé classique. Eylau devient Bagrationovsk du nom d un général ayant participé à la bataille de 1807 et Tilsit, Sovetsk. La politique a donc été de faire disparaître les signes de l ancienne présence germanique et notamment par une reconstruction à la soviétique. À la ville aux vieilles rues médiévales et aux édifices de briques et de colombages, est substituée une ville soviétique aux vastes places et aux larges artères bordées d habitat collectif. Les campagnes collectivisées ont subi l emprise des sovkhoz et des kolkhoz remplaçant l exploitation privée des grands domaines aristocratiques. La négation totale du passé allemand s appuyait sur le fait que, selon la propagande, Königsberg était "un sanctuaire de la clique des généraux fascistes" et que les habitants étaient des "chiens teutoniques". Cette politique était favorisée par l attitude de la RFA tournée vers l Ouest et oublieuse de cette Prusse-Orientale et de celle de la RDA, alliée de l URSS et haïssant le fascisme. L URSS disposait alors d une façade sur la Baltique libre de glaces en hiver, contrairement aux autres ports situés plus au Nord et Baltiysk, l ancien Pillau, avant-port de Königsberg, ville elle-même située sur le delta de la Pregel se jetant dans la lagune, dite de la Vistule, est devenue une grande base navale et militaire dans le cadre de la Guerre froide. Ce complexe militaire de bases et de casernes a été interdit aux Soviétiques et bien sûr aux étrangers jusqu en Il fallait une autorisation spéciale pour accéder à Kaliningrad. C était de ce fait un monde fermé qui s est ouvert peu à peu dans les années Atterrissant à Kaunas, en Lituanie, puisqu il n existe pas encore de liaison aérienne de la France avec ce territoire russe enclavé, notre voyage a vraiment commencé à Klaïpeda-Memel, aujourd hui principal port de la Lituanie. Sa position est très particulière puisqu elle se trouve sur le Kurisches Haff, mais tout près du débouché sur la mer de celui-ci, un grau comme on dirait en Languedoc où l on trouve ce type de côte. Donc un site bien protégé qui assure l essentiel des trafics maritimes lituaniens (20 Mt) et est le lieu de relâche de plusieurs ferrys en liaison avec les pays scandinaves. L arrière-pays est accessible par chemin de fer et par route mais une rivière canalisée a joué aussi son rôle autrefois. Elle constitue aujourd hui une coulée verdoyante pleine de charme au cœur de la ville. C est la première cité créée au long de la côte balte (1252) par les Chevaliers Porte-Glaive, prédécesseurs des Teutoniques qui les ont absorbés. Elle atteignait habitants en 1939, elle en compte aujourd hui (3ème ville du pays). C est dire qu elle a beaucoup changé avec de nouveaux quartiers et des activités longtemps restées traditionnelles (constructions navales, cellulose, chimie, contreplaqué, brasseries), aujourd hui supplantées par des investissements étrangers (Siemens, Philip Morris). Depuis les années 1980, un quartier d affaires et d hôtels qui se veut très moderne a surgi, exprimant le nouveau dynamisme de la ville. Dans ces conditions, reste t-il des traces des anciens occupants et de leurs constructions? Une promenade dans la vieille ville (seulement détruite à 60%) montre vite que la Memel allemande perce nettement sous la Klaïpeda lituanienne. Le restaurant Memelis au nom sans équivoque occupe une partie des entrepôts de briques rouges du XIX e siècle. À proximité, une maison germanique affiche un cartouche présentant l ancien blason de la ville qui associe un bateau à un fort et à des portiques. La place du théâtre (XIX e ) a été complètement restaurée après les destructions de 1945 et le théâtre refait à l identique. Devant l édifice, a été de nouveau érigé un monument à Simon Dach, poète du XVII e siècle, qui avait célébré un amour malheureux pour Anna von Tharau, une jeune fille et cette poésie avait été chantée par des générations d Allemands et de Lituaniens : Anna von Tharau est celle que j aime. Elle est ma vie, mon bien et mon trésor. Anna von Tharau, ma richesse, mon avenir. Vous êtes mon âme, ma chair et mon sang. La statue avait disparu et en 1989, une collecte pour ce fort symbole parmi les deux peuples permit de renouer avec le passé. Par ailleurs, les maisons à colombages, typiquement

23 23 allemandes, bien restaurées se rencontrent fréquemment dans les rues au carroyage médiéval sauvegardé. Des hôtels particuliers demeurent comme, celui qui abrite le musée de l Horlogerie. Il appartenait à un banquier prussien dont nous avons rencontré la petite-fille au hasard d un restaurant. Elle était née au cours de la guerre et revenait pour la première fois sur les lieux de sa petite enfance. Elle nous a raconté le calvaire de sa mère et de sa bonne, violées par les Russes, et leur périple difficile dans l Allemagne occupée. Mais, elle avait été accueillie de manière bienveillante au Musée qui avait agrandi les photos de sa famille et les affichait à l entrée, ce qui l avait beaucoup émue. Cette dame avait entrepris une démarche que de nombreux Allemands originaires de la ville ont réalisée, entraînant un mouvement touristique non négligeable, dépourvu de revendications. Au contraire, ce mouvement générateur d euros accompagne des investissements allemands bienvenus dans une Lituanie adhérente à l Europe et très méfiante visà-vis de la Russie, l ancienne puissance occupante. Au port de Klaïpeda, nous prenons un bac qui nous emmène en dix minutes sur la péninsule de Courlande. Nous entrons dans un monde étrange, si étrange qu il a été classé au Patrimoine mondial de l UNESCO. Sur une centaine de kilomètres, court un étroit cordon sableux régularisé du côté de la Baltique, plus sinueux du côté de la vaste lagune. Large au maximum de 4 km, haut de 67 m à son point culminant, il est partagé entre Lituanie et Russie. Il résulte d une accumulation de sable sur une crête sous-marine qui finit par émerger et ce sable est travaillé par les vents et les tempêtes pour édifier des dunes. Or, ce paysage était très mouvant et dangereux. L histoire des villages de pêcheurs est jalonnée d enfouissements, de déplacements, de drames et cette voie de passage très importante pour la poste et les voyageurs (ex. Diderot) entre Königsberg et Saint-Pétersbourg était coupée par intermittence. La solution : la plantation de pins pour fixer le sable, ce qui a été fait au XIX e siècle ; aujourd hui, la péninsule est boisée à 70%. D où un paysage dû en partie à l homme et qui est d une grande beauté. Il suffit de prendre de la hauteur pour avoir une vue qui porte de la Baltique à la lagune, avec des étendues sableuses qui font penser au Sahara. La forêt bicentenaire élève de très beaux arbres dans le moutonnement des dunes et abrite une intense vie animale, surtout caractérisée par l abondance des oiseaux qui trouvent leur nourriture dans les eaux proches. Ainsi, les cormorans et les hérons ont constitué la plus grande concentration de nids d Europe et les premiers ont tué un vaste secteur de forêt sous leur fiente. Les pêcheurs ont largement disparu car la lagune est très polluée (eaux verdâtres, poissons morts) du fait de la présence d industries sur le rivage opposé et sans doute par le déversement des eaux usées. Le renouvellement insuffisant des eaux malgré le delta du Niémen doit jouer aussi un rôle dans cette situation. Seules quelques barques conservent le souvenir de cette activité. De même, les maisons de pêcheurs se reconnaissent à leur pignon évocateur et à leur girouette. Chaque bateau arborait aussi à son mât une girouette colorée dont la collection fait l intérêt d un musée local. La pêche actuelle se pratique par des petits bateaux à vapeur et alimente une petite activité de fumage et de séchage de poisson, si caractéristique des pays du Nord. Le tourisme triomphe côté lituanien. Deux stations principales, Juodkrante et Nida, se sont développées côté lagune et cela depuis le XIX. En effet, les Allemands riches appréciaient ces paysages lacustres et forestiers et dans les années 1860, c était le début des bains de mer. À côté des villages de pêcheurs, se sont élevés des quartiers de villas et d hôtels. Les écrivains et les artistes sont arrivés assurant la notoriété des lieux, pleins de romantisme. Les plus célèbres sont Sigmund Freud et Thomas Mann. Celui-ci, qui venait de recevoir le Prix Nobel de Littérature, se fit construire une demeure dominant la lagune, dans le style du pays, pour y vivre l été de 1930 à Il y recevait une colonie d artistes peintres et y commença son livre célèbre Joseph et ses frères. En 1933, il quittait le Reich à l arrivée au pouvoir d Hitler. Aujourd hui, les cars d Allemands se déversent dans ce qui est devenu un musée.

24 24 Après 1945, les Soviétiques ont utilisé cette côte pour installer des maisons de vacances collectives à destination de grandes entreprises et des administrations tandis qu ils protégeaient certaines parties de la forêt d une fréquentation en hausse. Un kolkhoz de pêcheurs était créé. Un début de rénovation des maisons était lancé qui a beaucoup progressé depuis Les maisons rouge sang avec leurs volets bleus et leurs faîtières soulignées de blanc s alignent aujourd hui fièrement en bordure de la route. À Juodkrante, un quai pittoresque a été réalisé en 1999 avec un musée de sculptures en plein air, exploitant le vieux fonds de légendes locales dont le clou est, dans les dunes, le sentier des Sorcières jalonné de trolls, de géants et de géantes et notamment de la déesse Neringa, créatrice de la péninsule. À Nida, plus importante car elle a fait l objet des préférences lituaniennes, la station s étage en mordant sur la forêt, au-dessus du port. C est une station de poupée qui a l avantage de s inscrire dans un paysage admirable de dunes vivantes et de forêt imposante. Les souvenirs des temps passés affectent aussi les cimetières où Allemands et Lituaniens dorment côte à côte au sein d une nature préservée dans des tombes simplement marquées par des croix de bois ou plus souvent par des planches taillées dans des formes qui reflètent toute une conception du monde et des coutumes ancestrales. Beaucoup de tombes allemandes ont été relevées et transférées en Allemagne par les descendants depuis Nous avons rencontré des groupes allemands affairés dans ces cimetières qui devaient représenter pour eux une nostalgie compréhensible. Il fallait s arracher à la beauté et à la quiétude des lieux pour gagner Kaliningrad. Quelques kilomètres après Nida, nous entrons dans un autre monde comme nous le fait comprendre le franchissement de la frontière. Quoique arrivés ce matin-là bons premiers aux barrières, il nous a fallu environ une heure et demie pour satisfaire aux formulaires à remplir, à la fouille du véhicule de location et aux contrôles multiples et successifs : celui des papiers de la voiture, des passeports et des visas, des vouchers de l hôtel qui allait nous accueillir ce soir, tout en étant renvoyés de bureaux en bureaux avec des bordereaux divers. Et tout cela avec des douaniers qui prenaient leur temps en donnant des ordres en russe difficiles à comprendre. Quel soulagement quand tout est en règle et que le dernier obstacle est franchi! Enfin, nous sommes sauvés au milieu d une forêt apparemment inexploitée, sans regard ni sur la Baltique, ni sur la lagune. Nous obliquons vers un des rares villages existants : il est d une grande pauvreté avec des demeures vétustes et des habitants âgés mal habillés. Quel contraste avec les belles stations lituaniennes! Il est manifeste que les Russes ne se sont pas intéressés à toute cette zone devenue zone frontière depuis C est un no man s land. Premier souci, se procurer des roubles avec nos euros donc, nous arrêter dans la première petite ville, Zelenogradsk, une ancienne station prussienne (Cranz) sur la Baltique. Nous nous rendons dans une banque pour le change et prenons un ticket pour le passage à un guichet au milieu d un grand nombre de personnes. L attente allait être longue. Peu de temps après, un Russe nous aborde et il nous dit en anglais qu il connaît un endroit où nous aurons un meilleur taux de change que le taux officiel et il nous entraîne vers une boutique étroite, une échoppe modeste qui vend des bonbons et qui affiche sur un morceau de carton le signe du $. Et effectivement, en quelques minutes, nous avons nos roubles à un très bon taux et nous prenons contact immédiatement avec un circuit parallèle dont la Russie n a certes pas l apanage. Notre Russe travaillait sur les ferrys suédois qui sillonnent la Baltique. La ville regorge d immeubles germaniques restaurés ou non. Je découvre sur le mur de la Poste une plaque de bronze en l honneur de Stolypine, le dernier grand ministre de Nicolas II, dont les réformes agraires auraient peut-être pu sauver le régime tsariste mais dont les méthodes brutales et expéditives contre les groupes révolutionnaires (les milliers de pendaisons ont fait appeler la corde la "cravate de Stolypine") ont conduit les opposants à l assassiner en J ai cherché les liens de Stolypine avec Zelenogradsk, peut-être le lieu de ses vacances ou la possession d une villa, mais cet honneur accordé à un homme si décrié, un ennemi mortel de la Révolution, me posait problème. Tout s est expliqué au retour par la découverte d un article sur la proposition de Poutine d élever un monument à ce ministre pour le 150 ème anniversaire de sa naissance et le 100 ème de son assassinat. Poutine, adepte de la manière forte, pense que si cet homme avait réussi à constituer une classe

25 25 de petits et moyens paysans propriétaires favorables au tsarisme, la Russie aurait évité 72 ans de malheurs. Et nous découvrons, bien cachée derrière une rangée d arbres, la statue de Lénine qui se détache sur la façade très fraîchement restaurée de la maison de cure, qui arbore en belles lettres noires le terme allemand, Kurhaus! Quel revirement! Ensuite, nous longeons le littoral de l ambre, cette résine fossile des forêts de conifères dont les côtes baltes et polonaises sont les principales productrices. On peut le ramasser sur les plages mais c est devenu très aléatoire et contrôlé. Il y a quelques années, un gros morceau d ambre avait été trouvé sur une plage proche et cela avait déterminé une sorte de ruée vers l or qui avait inquiété les autorités. La plus grande mine du monde est à quelque distance, à Yantarnyi, qui fournit 80% de l ambre mondial. En fait, c est une mine à ciel ouvert de 65 m de profondeur où des engins à godets creusent le sable contenant une bonne proportion d ambre. 25% de l ambre sont utilisés en bijouterie, le reste en peinture, médecine et soudure. Les morceaux les plus recherchés sont ceux qui ont des inclusions d insectes. C est un commerce important pour ces pays et le musée de l ambre de Kaliningrad est une vitrine remarquable de toute cette activité. Le chef-d œuvre est la Chambre d ambre du palais de Tsarskoïé-Selo, offerte par le roi de Prusse à Pierre le Grand et fabriquée en partie à Königsberg, où elle a d ailleurs été entreposée dans le château comme prise de guerre en Elle a disparu, détruite par l incendie ou cachée par les nazis, ou même coulée avec le Wilhelm Gustloff et ce sont les Allemands qui ont financé et réalisé la nouvelle Chambre d ambre, reconstituée à partir de photos en noir et blanc et réinstallée en Dernier arrêt avant Königsberg : Baltiysk, l avant-port, l ancien Pillau allemand, bénéficiant de sa position en face du grau qui met en communication la lagune de la Vistule (Frische Nehrung) avec la Baltique. C est le même cas de figure que la péninsule de Courlande et Klaipeda avec le Kurisches Haff et cet isthme étroit est lui-même partagé entre Russie et Pologne. Baltiysk est devenu le port militaire en eau libre de l URSS sur la Baltique et une base de sous-marins, de croiseurs et de destroyers dans le cadre de la Guerre froide ; une partie des moyens stationnés à Leningrad y avait été transférée. Cité interdite jusqu en 1996, elle peut être accessible aujourd hui, mais tout ce qui est base maritime est peu visible. Par contre, sur la route qui y conduit, on peut apercevoir les camps militaires et les casernes qui accompagnent la base appuyée sur l infanterie, les chars et l aviation. Il y a là tout un complexe commandé à partir d un PC souterrain installé à Kaliningrad et dont les forces sont dispersées dans tout l oblast. Différents experts estiment à hommes (10% de la population?) les forces russes dans l enclave mais les chiffres ont varié car, si la désorganisation liée à l éclatement de l URSS a tendu à diminuer les effectifs, l évacuation des troupes russes stationnées dans les Démocraties populaires a conduit les autorités à les rapatrier dans la région. Au milieu des bâtiments collectifs édifiés au lendemain de la guerre, il y a peu à voir pour le touriste en dehors de l arrivée d un bac en provenance de l isthme de la Vistule et la statue de Pierre le Grand à l entrée du chenal au pied d un phare rose et blanc très pacifique. Baltiysk est en communication avec Kaliningrad par un canal de 43 km sur 10 m de profondeur qui permet aux cargos de parvenir jusqu à la Pregel canalisée. Nous avons pu prendre un bateau assurant des promenades sur la rivière et nous avons vu les chalutiers du deuxième port de pêche de Russie, quelques cargos, un navire de recherche scientifique et des entrepôts importants. Nous voici enfin à Kaliningrad. C est une ville de habitants, ce qui est un peu moins que la population de Nantes. C est un peu plus que la population de Königsberg en 1939 mais c est une population entièrement renouvelée puisqu elle compte 90% de Russes aujourd hui, le reste étant des Lituaniens, des Biélorusses et des Ukrainiens. La circulation y est intense surtout sur les grands axes et la lecture des lettres cyrilliques rend difficile l orientation. Nous sommes rapidement perdus et c est une dame russe qui nous tire d affaire en téléphonant à son mari ; celui-ci arrive avec sa voiture pour nous guider jusqu à notre hôtel. Nous sommes confondus devant une telle gentillesse et c est une bonne entrée en matière. La ville nous semble tout de suite plus sympathique.

26 26 Nous avions choisi un hôtel proche du centre de l ancienne Königsberg, au bord d un des bras de la Pregel. Les restaurations d après 1989 et surtout pour le 750 ème anniversaire de la ville en 2005 ont restitué l image de la ville hanséatique sur quelques centaines de mètres avec de belles façades colorées intégrant un ancien phare. C était le quartier des pêcheurs mais, aujourd hui, ce n est qu une simple façade car derrière, les collectifs grisâtres et mal entretenus s imposent. La ville médiévale a été écrasée sous les bombes et le plan de 1613 donne une idée de la configuration progressivement adaptée aux besoins de la vie moderne jusqu en Presque tout a disparu et un quartier verdoyant et aéré, peu peuplé, a remplacé cet ancien lieu de vie. Un pont piétonnier moderne rarement emprunté franchit la Pregel alors qu une photo d avant-guerre révèle l intense activité qui y régnait. Au loin, dans une île, la cathédrale surgit, solitaire, entre des collectifs. Elle est là depuis le XIV e, sa construction a débuté autour de 1330, en style gothique, et s est terminée en C était la cathédrale de l Ordre Teutonique, puis de l Université Albertine fondée en 1544 et la nécropole des ducs de Prusse et de certaines grandes familles. Elle a été durement touchée et ses ruines ont subsisté jusque dans les années Les Soviétiques les considéraient comme des témoignages du militarisme prussien et du nazisme et ils n avaient ni la volonté ni les moyens de les restaurer. Les restes du château royal ont été dynamités et ce qui a sauvé la cathédrale, c est le tombeau de Kant qui se trouvait à l intérieur. Kant est ce philosophe majeur de la fin du XVIII e siècle ( ) qui a exercé une influence considérable sur toute la philosophie européenne surtout par deux livres, Critique de la raison pure et Critique de la raison pratique. Or, ce personnage célèbre a vécu constamment à Königsberg sans jamais quitter cette ville. Professeur à l Université, il avait une promenade immuable, le soir, dans la cité. Et les rares fois où il avait manqué à cette habitude, c était pour demander des nouvelles de la Révolution française. L école de la III ème République lui doit beaucoup car il a écrit "L homme ne peut devenir homme que par l éducation. Il n est que ce qu elle le fait". L homme est la finalité de l éducation, ce qui veut dire que celui qui éduque agit au nom d une idée, au nom d une certaine image de l homme. La question des valeurs est donc centrale car éduquer, c est rendre meilleur. Or, les fondateurs de l école républicaine étaient imprégnés des idées de Kant. Et c est lui qui a sauvé la cathédrale car il était considéré par les Soviétiques comme le philosophe précurseur du marxisme par son rationalisme. Aussi, l édifice a reçu en 1960 le statut de monument culturel et ses premières restaurations à la fin des années 70. Mais, c est surtout à partir de 1992 que l essentiel a été fait. La façade occidentale a été remontée et le tombeau de Kant a été édifié au chevet nord dans un style très soviétique. Y est gravée la célèbre phrase tirée de la Critique de la raison pratique : "Le ciel étoilé au-dessus de moi, la loi morale en moi". L intérieur de la cathédrale comporte aujourd hui deux chapelles consacrées l une au luthéranisme, l autre à l orthodoxie. L essentiel de la nef sert de salle de concert et le magnifique orgue du XVIII ème siècle incendié en 1944 a été rétabli avec l aide des Allemands en 2008, tandis que les cloches tintent chaque heure sur les premières notes de la Symphonie n 5 de Beethoven. La cathédrale est donc devenue un lieu de réconciliation. Un parc l entoure, parsemé de quelques immeubles collectifs avec, au loin, le "Monstre" élevé sur les ruines dynamitées du château des rois de Prusse. C est le Palais des Soviets construit à partir de 1970 et interrompu en 1985 pour des raisons économiques et surtout à cause de problèmes de fondations instables. Il n a jamais été achevé et il dresse son immense carcasse d une vingtaine d étages inutilisables. Son squelette de béton gris a été repeint en bleu clair pour les 750 ans de la ville et il fait moins misérable. Le centre de la cité a été déporté vers le nord par les Soviétiques. Une vaste esplanade en constitue le cœur autour duquel s ordonnent trois monuments. Le temple de la nouvelle consommation sous la forme d une galerie commerciale avec hypermarché et cinémas. La mairie dans le plus pur style soviétique, dépouillé et rigide. Et surtout la toute récente cathédrale

27 27 orthodoxe, triomphe de la religion sur le marxisme athée. Elle surplombe la place, juchée sur une volée d escaliers et très élancée, coiffée des cinq clochers-bulbes dorés traditionnels. Elle a été achevée en 2006 et inaugurée par Poutine lui-même. Au centre de la place trône une colonne dédiée à la victoire de 1945 et au sacrifice des combattants. Rien là de plus normal mais sur un bas-relief, ce n est plus le communisme triomphant du nazisme, c est saint Georges terrassant le dragon. Saint Georges étant le patron de la Sainte Russie, l allusion est claire et cela n altère pas les réalités quand on sait que Staline pendant la guerre n avait pas hésité à faire appel à l Église orthodoxe et à son patriotisme pour résister à l ennemi. On constate le chemin parcouru depuis Un autre emblème du changement, c est l étoile installée au centre de la place. Elle est dorée, n est plus rouge et elle marque le 750 ème anniversaire de la fondation de Königsberg, qu en 2005 Poutine, Chirac et Schröder avaient fêté ensemble, symbole d une reconnaissance par les États européens de la possession russe de la ville mais aussi d une réconciliation de l enclave avec son passé allemand. Il avait même été question de rebâtir le château royal, mais la crise a stoppé le projet. Cet anniversaire a été l occasion de remettre en perspective l évolution de la cité et de ne plus gommer l avant La fin de la guerre froide, l absence de revendications allemandes sur le territoire en dehors de certaines associations d anciens habitants, l appel à des investissements européens, surtout allemands, les profits d un tourisme germanique sur les lieux du souvenir ont pesé pour cette nouvelle politique russe à laquelle Poutine est favorable. Certains proposent de débaptiser la ville, ce qui est d usage courant dans la Russie post-communiste d autant que Kalinine apparaît aujourd hui comme un pâle comparse de Staline (Gorki est redevenu Nijni - Novgorod et Leningrad, Saint-Pétersbourg). Ils demandent de l appeler Kantgrad, le philosophe étant le médiateur rêvé pour assurer la liaison entre les deux identités. Ce sont encore des spéculations qui produisent des résistances de la part de Russes implantés depuis plus de 60 ans. Nous parcourons une ville où tout est encore écrit en cyrillique et, de ce fait, il est difficile de se repérer pour un Européen peu familier de cette écriture. Seules les notices de certains monuments, les entreprises touristiques et des commerces utilisent l allemand ou l anglais et les jeunes pratiquent souvent cette langue. Et il faut toujours un visa assorti de l accord d un hôtel pour pénétrer dans l enclave. Kaliningrad hésite donc encore entre une franche reconnaissance des origines allemandes de la ville et leur ancienne négation. Des peintures de 2005 inscrivent le passé du port sur les murs en le mettant en scène aux siècles précédents sur certains sites, notamment la mine d ambre ou le musée de l ambre, les visiteurs sont invités à revêtir le costume des Chevaliers Teutoniques, avec la grosse croix rouge sur la poitrine, avec le bouclier et l épée, moyennant finance. Une des marques de bière locale, c est l Ostmarkt. Mais, tout cela est encore superficiel et lancé en direction des touristes. Le plus touchant a été la découverte d une stèle devant le petit hôpital d Eylau où il était inscrit en allemand et en russe : "Aux habitants de Preussich Eylau qui ont perdu leur vie au cours des deux guerres mondiales, nos pensées. Érigé par les anciens et les nouveaux habitants en l année 2008". Il avait été question de faire de Kaliningrad, du fait de sa position la plus occidentale de Russie et de son statut d enclave, une sorte de "Hongkong" de la Baltique, paradis pour les investissements européens. Mais la crise et la politique fluctuante des Russes à propos du rôle militaire des lieux n ont pas permis sa réalisation. Quelques industries occidentales se sont cependant installées : réfrigérateurs, téléviseurs, montage des voitures BMW allemandes pour le marché russe. Pour notre part, nous avons pu visiter une usine de fabrication de vodka qui avait été récompensée par l Europe à Strasbourg pour l excellence de ses produits et son efficacité commerciale et dont notre ami en avait remis en France le trophée. La réception a donné lieu à la traditionnelle dégustation des différentes sortes de vodka avec cornichons et gâteaux, tout en discutant des conditions de production, origine russe des pommes de terre et des céréales, nombre du personnel, marketing, pays acheteurs (Russie, Pologne, maintenant Europe de l Ouest). La visite de la partie "embouteillage" nous a montré toute une main-d œuvre féminine travaillant sur des machines italiennes perfectionnées.

28 28 Restait la recherche des souvenirs de la guerre napoléonienne de 1807 vers Eylau et Tilsit. C était aussi une excellente occasion de parcourir les campagnes autour de Kaliningrad et d apprécier leurs paysages et leur mise en valeur. La Grande Plaine Glaciaire recouvre la totalité de la région dans une monotonie du relief faiblement ondulé par la présence d anciennes moraines, d où de larges horizons interrompus par les masses sombres des forêts. Pas de pittoresque à attendre quand on parcourt la campagne. Mais deux choses frappent, sur les trois itinéraires suivis. D abord, la quasi absence de mise en valeur du sol et l omnipotence des zones en état d abandon, la forêt revenant en force avec des arbrisseaux qui pointent çà-et-là. Nous avons vu très peu d animaux d élevage et à plusieurs reprises, nous avons aperçu des grands bâtiments abandonnés, sans doute ceux des kolkhoz soviétiques. Cela nous a semblé une terre sans paysans, en friche, abandonnée, sans doute depuis la fin du communisme et peut-être même avant. Impression d autant plus curieuse que sitôt franchie la frontière lituanienne, les champs cultivés apparaissent alors que les conditions de sol et de climat sont les mêmes. La deuxième constatation, c est la pauvreté des villages et des villageois quand on s éloigne de Kaliningrad. Eylau est à 40 km de la capitale. C est là qu a eu lieu la plus effroyable boucherie de toutes les guerres napoléoniennes. Il faut rappeler qu en 1806, la Prusse avait déclaré la guerre à la France, parce que celle-ci avait aboli le Saint-Empire Germanique et bouleversé la carte d Allemagne, ce qui menaçait ses intérêts. Comme la Grande-Bretagne n avait pas désarmé et que la Russie cherchait une revanche après Austerlitz, une nouvelle coalition s était nouée avec en plus la Suède. La Prusse faisait confiance à l armée du Grand Frédéric, terreur des champs de bataille d avant En fait, le 14 octobre 1806, à Iéna et à Auerstaedt, Napoléon et Davout écrasent les armées de Brunswick et toute la Prusse est envahie, promise au démantèlement. Mais les Russes font retraite en bon ordre, attendant des renforts et Napoléon est obligé de prolonger la campagne en plein hiver, en Prusse-Orientale, dans des conditions difficiles. Le 8 février, les deux armées se rencontrent à Eylau et c est une bataille acharnée, sous les rafales de neige, dont le point central est le cimetière d une chapelle. Il faut l intervention de la Garde impériale et une charge extraordinaire des hussards à cheval de Murat pour éviter la défaite. Les Français restent maîtres du champ de bataille mais ils ont perdu plus de hommes contre aux Russes, qui revendiquent, eux aussi, la victoire. Il faudra une nouvelle bataille, à Friedland, tout proche, le 14 juin pour aboutir le 7 juillet à l entrevue et au traité de Tilsit, sur le Niémen. Ces trois lieux sont inclus dans l oblast de Kaliningrad. Eylau s appelle aujourd hui Bagrationovsk, du nom d un des généraux russes qui ont combattu ce jour-là. Son buste est érigé au centre de la place principale de cette petite ville de habitants. Nous avons cherché l emplacement du cimetière et de la chapelle célébrés par le tableau de Gros et le poème de Victor Hugo consacré à son oncle. Jean-Paul Kaufmann, l ancien otage du Liban, s était intéressé à la Courlande et à l ancienne Prusse-Orientale et dans La chambre noire de Longwood de 1998, il avait raconté son passage à Eylau à la recherche des souvenirs de la bataille. Il avait pu rencontrer un vieil enseignant qui lui avait précisé les lieux. Cimetière et chapelle situés sur un point haut ont disparu et l emplacement est occupé par une usine. Oui mais où? Aucun des habitants sollicités ne parlait l anglais et nous avons tourné en rond jusqu au moment où une femme nous a montré du doigt le musée de la ville. Nous nous y sommes précipités et nous y avons découvert, sous l aimable conduite du directeur, deux salles pleines de documents et d objets russes et français concernant la bataille. Maquettes, tableaux, uniformes, armes, drapeaux célèbrent la "victoire russe" tout en observant un certain équilibre, soit du fait du prestige de Napoléon, soit parce que depuis 1891 France et Russie sont alliées au cours des guerres européennes. L éminence portant une horrible et modeste usine de tôle s élevant audessus d un quartier populaire pouvait alors être identifiée à notre grande déception. Un mémorial prussien a été élevé à proximité, glorifiant les généraux qui ont combattu aux côtés des

29 29 Russes. Le général von L Estocq avait apporté un appui décisif en surgissant avec hommes à un moment crucial de la bataille et avait ainsi restauré l honneur de la Prusse vaincue. Mais à Tilsit, la Prusse s est trouvée écartée du règlement de la paix. Napoléon et Alexandre I er se sont rencontrés sur un radeau amarré au milieu du Niémen, considéré comme une frontière entre la Russie et les territoires occupés par l armée française. À l époque, Tilsit était un village-rue descendant vers le fleuve, aujourd hui, devenue Sovetsk, elle compte habitants. Mais la rue principale est toujours bordée d immeubles germaniques pour partie restaurés. Le pont qui franchit le Niémen est maintenant appelé "pont de la reine Louise" parce qu il est précédé d un monument en forme d arche ou d arc de triomphe depuis 1907 en l honneur de celle qui a incarné la résistance prussienne à Napoléon avant une mort précoce. Une simple stèle en trois langues, au droit du pont, rappelle l entrevue. Ce pont est aujourd hui devenu poste de douane entre Russie et Lituanie, on ne peut le voir que de loin ou en passant rapidement après avoir satisfait aux opérations de contrôle. C est d ailleurs là que se situe notre épreuve la plus angoissante. Pour reprendre l avion de Kaunas, le vendredi soir, il nous fallait repartir par la Lituanie et donc franchir la frontière de l enclave à Tilsit-Sovetsk, par le pont Louise. Nous prenons donc à 11h30 la file des voitures d une centaine de mètres, selon une ligne courbe, côte à côte avec celle des camions. Et nous patientons, gagnant une place de temps à autre. Nous avançons de 15 mètres en une heure sans trop nous faire de soucis puis nous sommes bloqués. Le temps passe mais nous constatons qu une file annexe s est formée sur le côté, qu elle est constituée de voitures russes qui passent en priorité. Notre file ne comporte que des autos immatriculées en Lituanie, dont la nôtre en location. Discutant avec des Lituaniens, nous apprenons que cela peut durer jusqu à 15 heures d attente! C est l angoisse car à Kaunas il n y a pas d avion pour la France avant lundi. Cela suppose des frais importants. Nous passons par tous les tourments d autant que chacun a des engagements au retour. Puis un jeune Russe qui traînait autour de la douane dit que, si l on va discuter avec le chef de poste en expliquant notre cas, il sera peut-être possible de passer. Effectivement, le chef douanier veut bien nous faire passer en priorité, nous ouvre les grilles de fer et semble très amical avec les Français, tout sourire et paradant. Mais il ne nous fait grâce d aucun contrôle, suivant la procédure à la lettre pendant 45 minutes qui nous ont semblé très longues. Le Niémen franchi, il nous restait à rouler à tombeau ouvert sur l unique autoroute lituanienne pour arriver à l aéroport cinq minutes avant la fin de l embarquement! Nous respirions mais nous pouvions constater de nouveau que certaines des anciennes pratiques héritées du communisme et de la guerre froide avaient toujours cours, jetant une ombre, rétrospectivement légère, sur un voyage d une grande richesse, dans un pays au statut si particulier, unique en Europe, découlant de la Seconde Guerre mondiale et à l évolution incertaine.

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31 31 L INVENTION DE LA LIBERTÉ POLITIQUE DE LA CONSTITUANTE AUX RADICAUX : Pierre Muckensturm RÉSUMÉ La mémoire des peuples est remplie de faits symboliques qui n ont, en général, qu une faible incidence sur leur vie quotidienne. En revanche, l organisation sociale est, le plus souvent, la conséquence d une succession de mesures discrètes et efficaces, généralement ignorées du public. C est de cette façon qu ont été mises en place, progressivement, l organisation et la gestion de la liberté politique, après La Constituante a inventé les premières structures d un gouvernement libre ; le premier essai, la Législative, fut un échec. La Constitution de 1793 rédigée par la Convention, pour la remplacer, ne fut jamais appliquée ; l exécutif de celle de l an III ne put remplir sa tâche et on sait ce qu il advint après le Consulat. Paradoxalement, c est la Restauration qui prit la mesure décisive en créant, à la mode anglaise, deux Chambres, sans toutefois modifier les structures administratives héritées de la Constituante et du Consulat. Ce dispositif, complété par l initiative des lois donnée aux députés et la responsabilité ministérielle, est encore celui qui nous régit. À la fin du XIX e siècle, la science et la technique laissaient penser qu il était possible de connaître et de maîtriser le Monde. On pouvait donc, alors, croire au Progrès dans la Liberté. Actuellement, la science nous décrit un Univers infiniment plus compliqué qu on ne l imaginait et l homme ne parvient pas à maîtriser les instruments que lui fournissent les techniques modernes. Ne sera-t-il pas nécessaire d inventer une nouvelle forme de liberté? Nous avons tous, en mémoire, un certain nombre de dates et de faits historiques ; par exemple, nous connaissons tous Alésia, Marignan, Austerlitz, le 14 juillet et le 11 novembre. Une première réflexion nous montre que tous ces événements traduisent la joie, la fierté, l enthousiasme, la tristesse ou le recueillement ; ils relèvent donc, essentiellement, de l affectivité. Nous découvrons, en outre, rapidement que bon nombre d entre eux n ont pas modifié considérablement la vie des Français. En revanche, plusieurs faits correspondant à des dates ignorées ont eu une grande influence sur les structures de la société et tout ce qui en résulte. Par exemple, l homme de la rue ignore ce qui s est passé le 15 août 1539 et le 30 octobre 1886 ; ce sont pourtant deux dates importantes qui ont changé considérablement la vie de nos compatriotes. La première est celle de l ordonnance de Villers-Cotterêts qui faisait obligation aux curés d enregistrer les actes d état-civil et aux hommes de loi de rédiger leurs actes en français. Quant à la seconde, c est celle de la loi Goblet qui, à la suite des lois Jules Ferry, organise l enseignement primaire obligatoire et même une branche de l enseignement supérieur donné à l École normale supérieure de Saint-Cloud. Mon projet est de recenser, dans le domaine de la liberté politique, toutes les décisions discrètes, généralement ignorées du public, qui vont, peu à peu, 1 instaurer dans l administration 1 Séance du 1 er mars 2012.

32 32 et l ont fait, insensiblement, passer dans les mœurs. Je commencerai pourtant par une image symbolique qu ont eue, sous les yeux, tous les habitants de Versailles, le 4 mai 1789, veille de la convocation officielle des États généraux. Ce jour-là, eut lieu la procession des députés aux États, venus de la France entière ; ils venaient d entendre, à la cathédrale, la messe du Saint Esprit et se rendaient à l église Saint-Louis. En tête, venaient les six cents députés du Tiers État qui n étaient pas exactement six cents, puisque à Paris, où, déjà on ne faisait rien comme ailleurs, les députés n avaient pas été élus. On pouvait donc les voir dans leur costume noir, avec leur tricorne et leurs souliers à boucle. Venaient ensuite les représentants de la noblesse avec leur habit brodé d or et leur chapeau empanaché. Ils étaient suivis des cardinaux et des évêques, en rochet et en camail, précédant eux-mêmes, assez étrangement, une musique ; ce n est qu après qu arrivaient, dans leur soutane noire, les curés des paroisses envoyés par les différents bailliages. On pouvait ensuite saluer le Saint-Sacrement sous un dais ; puis le roi, la reine qui fut accueillie par quelques cris et enfin, la famille royale où se trouvaient, chose étrange, trois futurs rois Louis XVIII, Charles X et même le futur Louis-Philippe. L AVÈNEMENT DE LA LIBERTÉ Les députés aux États généraux sont pleins de bonne volonté et d espoir ; ils pensent que, lorsqu ils auront fait connaître les doléances et les suggestions recueillies dans leurs bailliages, le roi ne manquera pas, dans sa bonté, de faire les réformes nécessaires. On connaît la suite. Au bout de quelques semaines, ils se rendent compte qu on ne peut procéder à des réformes efficaces sans remettre en cause, totalement, l organisation du royaume ; ils prennent alors, le 17 juin, une décision inouïe, impensable quelques jours auparavant, celle de transférer la souveraineté du roi à la nation. Désormais, le souverain n est plus le roi de droit divin mais le peuple français. C est, à proprement parler, faire la révolution et l on peut penser que les grands événements qui suivront, si retentissants qu ils soient, ne seront que la conséquence et comme la menue monnaie de cette décision historique. Les députés sont tellement conscients de l importance de l acte qu ils viennent d accomplir, qu ils décident, dans le style grandiloquent et un peu théâtral de l époque, de le confirmer de façon solennelle, en prêtant un serment dans la salle du Jeu de paume, trois jours plus tard. C est l événement qui est dans toutes les mémoires.. Il leur faut maintenant organiser et gérer la liberté et ils mesurent parfaitement la difficulté de l entreprise. L élément dynamique de l Assemblée constituante qui vient de se former, réside dans le Tiers État auxquels se sont joints des députés du clergé et de la noblesse. La majeure partie des représentants du Tiers État sont des hommes de loi qui sont fort nombreux dans la population, puisque la France, qui ne compte alors, qu une vingtaine de millions d habitants, a le même nombre d avocats qu aujourd hui. Ils ont tous reçu une solide éducation, soit dans les collèges tenus par les Jésuites, soit dans ceux que dirigent les Oratoriens ; ils devaient, après avoir reçu l enseignement de ces établissements, être capables de s exprimer aisément, aussi bien oralement qu à l écrit. Ils manient admirablement la langue du XVIII e siècle qui a su garder l élégance et la précision de la phrase latine sans en avoir la lourdeur. Ils lisent le latin à livre ouvert et, à travers César, Tacite, et parfois Thucydide connaissent bien l histoire ancienne et les institutions romaines ; ils y font très souvent référence dans leurs discours. Ils ont aussi, pour la plupart d entre eux, une solide culture littéraire et même philosophique ; ils ont lu Montesquieu et savent donc ce qu est la séparation des pouvoirs, de même que Rousseau qui leur a montré comment, à partir de la volonté générale, on pouvait établir un contrat social. Ils connaissent aussi les systèmes de gouvernement des grands pays de l époque ; ils ont pris connaissance, avec grand intérêt, de la Constitution des États-Unis qui viennent de se former. Ils connaissent également le système représentatif anglais, ils suivent les événements politiques de nos voisins d Outre-Manche et sont en général, bien informés des événements européens. Il faut ajouter que leur expérience professionnelle leur a permis de mesurer la complexité de la vie d un État, comme elle les a rendus sensibles aux aspects humains

33 33 de l existence. Il leur faut donc, à partir de ce bagage, élaborer les concepts fondamentaux qui devront désormais présider à la vie du pays. Les concepts fondamentaux La première idée est de se tourner vers les pays où règne la liberté, au premier rang desquels figurent les États-Unis d Amérique. Mais, vus de France, les États-Unis ne sont qu un peuple de moins de quatre millions d habitants, qui est organisé en une fédération et, dont la liberté résulte d une révolte contre l oppresseur. Ce n est pas la situation française et, on ne peut donc s inspirer de la solution américaine. On peut examiner le modèle anglais, mais il comporte une chambre haute, réservée à la noblesse que le peuple français considère comme une classe parasite, sans aucune utilité sociale. À cela, s ajoute une importante différence conceptuelle. Les Français sont les héritiers de Descartes qui, en 1637, dans le Discours de la méthode avait décrit l homme comme un sujet pensant qui avait à sa disposition, "pour se rendre maître et possesseur de la nature", un outil efficace, la raison. Il continuait ainsi la pensée d Aristote et de saint Thomas, il sera ensuite suivi par celle de Kant qui, bien qu ayant écrit la Critique de la raison pure en 1782, n était, à l époque, pas du tout connu dans notre pays. Sur ces fondements conceptuels, règne donc alors, dans les milieux intellectuels et politiques français, une tendance à l abstraction et à la théorie. Il en allait différemment en Angleterre. La pensée de Locke était alors le point de départ de la réflexion ; il avait publié, en 1690, l Essai sur l entendement humain qui avait connu un énorme succès, non seulement dans son pays, mais aussi sur le continent. Comme Descartes, Locke cherchait à donner une définition de l homme, mais il le considérait comme un animal n ayant à sa disposition, comme tous les autres, que ses sens, pour entrer en communication avec le monde. Il en résultait une approche réaliste des problèmes, donnant la priorité à l examen des faits concrets. S y ajoutaient le poids de l histoire, le respect de la tradition et, aussi, l influence de la religion dans les rapports sociaux. Ces différences d inspiration avaient été parfaitement discernées, dès novembre 1790, par Burke, dans ses Reflections on the French Revolution ; il avait parfaitement vu que, si les Français voulaient établir la liberté sur des concepts, pour les Anglais, la liberté était un héritage qui comprenait, à la fois, la liberté personnelle et l hérédité royale et qu on était passé, dans leur pays, des libertés à la liberté. L autre différence était que les Français, en fidèles héritiers de Descartes, donnaient une importance primordiale à la raison. Elle était la référence obligée des politiques de l époque ; elle apparaissait comme l outil de toute politique efficace et les Constituants s y référaient constamment dans leurs discours. Elle inspirera, d ailleurs, tous les acteurs politiques de la Révolution et même de l Empire et connaîtra, par-delà nos frontières, un rayonnement qu on a du mal à s imaginer aujourd hui. Il suffit de penser, qu en 1806, après Iéna, alors que la Prusse avait été rayée de la carte, Hegel, professeur à l université de Berlin, voyant passer Napoléon sous ses fenêtres écrivait : Den Kaiser, diese Weltseele, sah Ich zum recogniesieren hinausreiten. (j ai vu l Empereur, cette âme du monde, partir à cheval en reconnaissance). La raison rayonnait donc dans la pensée révolutionnaire puisque, par son universalité, elle pouvait engendrer la généralité de la loi. LA MISE EN ŒUVRE. Il faut donc, maintenant, organiser le fonctionnement de I État, selon ces principes et également répandre la liberté, jusque dans la vie quotidienne. En étudiant les comptes rendus de l Assemblée et en lisant les discours des députés, on est frappé par le poids des individualités et du caractère des hommes ; ils ont personnellement le souci du bien public et du bonheur des hommes, même si la suite des événements a laissé d eux une autre image. Si on prend l exemple extrême de Robespierre, sans oublier qu il a fait guillotiner le roi, la reine et la plupart de ses

34 34 propres amis, il faut aussi se rappeler l analyste brillant et lucide qu il fut à la Constituante, le lauréat du concours organisé par l Académie de Metz sur le sort des enfants naturels et même le brillant élève de Louis-le-Grand, chargé de lire un compliment au roi, lorsque Louis XVI vint visiter l établissement. Ce sont ces hommes qui, avec leur histoire personnelle, leurs qualités et leurs défauts, leur vision du monde ont tenté par le moyen de la Constitution, de mettre en place les structures d un État assurant la liberté des citoyens. Comment faire la loi? La loi, expression de la volonté du peuple, doit faire l objet de soins attentifs. Si les représentants du peuple la discutent et la réalisent, les électeurs, en les choisissant, participent aussi directement à l œuvre législative. On doit donc s assurer que les uns et les autres ont la compétence d assurer, comme le dit Siéyes, la "fonction" électorale. Il faut donc choisir, toujours selon Siéyes, "les vrais actionnaires de la grande entreprise sociale", ceux qui apportent la preuve de leurs "capacités". Barnave, dans un discours célèbre, a fait le portrait de l électeur ; il doit avoir "les lumières", c est-à-dire un certain niveau d instruction, un "intérêt à la chose publique", soit qu il participe à la vie de la cité, soit qu il ait la pratique des affaires et, enfin, "une indépendance de fortune" qui le mette à l abri de la corruption. Ce dernier point, sur lequel les députés reviennent souvent, montre qu ils connaissent l exemple fâcheux des "bourgs pourris" anglais d Old Sarun et de Beeralston où le petit nombre d électeurs permettait de se faire élire avec un déjeuner et quelques pintes de bière. La Constitution qu on allait écrire devait donc prendre en considération le problème des "capacités". Tous les citoyens bénéficiaient des garanties prévues par la Déclaration des Droits de l homme ; c étaient les "citoyens passifs", mais seuls étaient citoyens actifs", ceux qui payaient une imposition de trois livres, soit l équivalent de trois ou quatre journées de travail d un ouvrier. On pensait que le paiement de cet impôt témoignait d une certaine réussite sociale permettant de participer efficacement à la vie publique. Il y avait donc, comme dans la Rome antique, les "cives cum suffragio" et les "cives sine suffragio". On comptait ainsi, pour tout le territoire, électeurs et citoyens passifs ; 61% des hommes participaient donc au suffrage ; les femmes en étaient exclues, comme l observait Sieyès, "en l état actuel des choses". Le régime était relativement libéral ; dans mon village natal, on comptait 243 cotes de taille, (les foyers fiscaux d aujourd hui) ; la moyenne d imposition était de 16 livres 6 sous ; il n y avait que trois cotes inférieures à 3 livres, elles concernaient des veuves qui étaient toujours pratiquement exemptes d impôt. L idée d évaluer la capacité était essentielle ; ne votaient pas les faillis qui avaient fait la preuve de leur incompétence et les domestiques qui semblaient trop soumis à l autorité de leur maître. Notons enfin, que la Constitution de l an III, avec un système différent, prévoïra que pourront voter, à partir de l an XII, tous ceux qui auront fréquenté l école et ayant ainsi acquis la capacité de participer aux affaires publiques. À partir de l an III, pendant le Directoire, le Consulat et l Empire, la référence à l impôt fut abandonnée. On mit alors en place une sorte de "décantation" électorale ; les électeurs, réunis au chef-lieu de canton, choisissaient le dixième d entre eux qui, au chef-lieu du département, éliraient les députés chargés de faire la loi. La Charte de 1814 rétablit le cens électoral, mais selon des modalités infiniment plus sévères, puisque ne pouvaient voter que les citoyens acquittant 300 francs. d impôt. Le nombre d électeurs était réduit à et, à l évaluation de la capacité, succédait l importance de la fortune. La Charte de 1830, même si elle réduisit à 200 francs le cens électoral, ne changea pas l orientation générale du système, tout au plus consentit-elle, en 1837, à prendre en compte la compétence de certains citoyens en décrétant "l adjonction des capacités". Pouvaient alors voter les membres des sociétés savantes et les militaires de haut grade. Le nombre d électeurs ne fut augmenté que de quelques milliers et resta inchangé jusqu en 1848 où fut instauré le suffrage universel. Dès lors, de fonction qu il était selon l analyse de Sieyès, le vote était devenu un droit.

35 35 Comment organiser la représentation nationale? Le problème qui se posait aux Constituants était celui du nombre d assemblées délibérantes. On pouvait s inspirer soit de l exemple américain, soit de l exemple anglais. Le Sénat américain était l émanation d une structure fédérale et donc inadapté à la France qui, dès cette époque, entendait préserver son unité. Les vertus du système anglais, de son équilibre et de sa stabilité, avaient été mises en relief par Montesquieu, très apprécié des Constituants, mais on craignait qu une deuxième chambre n aboutisse à la reconstitution d une aristocratie dont on ne voulait à aucun prix. Enfin, il semblait évident que le peuple ne pouvait s exprimer que d une seule voix ; pourquoi diviser la représentation du peuple? Pourquoi l opinion d un Sénat de deux cents membres, qu envisageait Sieyès, serait-elle meilleure que celle d une assemblée législative qui en compterait six cents? Le souci de préserver l unité de la représentation du peuple l emporta ; il n y eut qu une assemblée dans la Constitution de 1791 avec les résultats que l on connaît. Si la Convention, selon l objectif qui lui était assigné, rédigea rapidement une constitution, en 1793, celle-ci, étant donné la gravité de la situation, ne fut jamais appliquée et était, probablement, inapplicable. Les déboires de la Législative et les difficultés du gouvernement révolutionnaire, au moment de la Terreur, firent qu on opta pour une logique différente dans la rédaction de la Constitution de l an III, celle de la division des tâches. Sous le Directoire, le Conseil des Cinq Cents préparait et discutait les lois dont il avait seul l initiative et il revenait au Conseil des Anciens de les adopter ou de les repousser. Cette division du processus législatif fut maintenue sous le Consulat et sous l Empire ; les projets de loi, émanant du Premier Consul puis de l Empereur, étaient discutés par le Tribunat puis transmis au Corps législatif qui adoptait ou refusait, sans discussion. Le Tribunat fut supprimé en 1807 ; il ne restait donc plus que le Corps législatif pour voter la loi mais, étant donné que le rôle de la représentation nationale était réduit à peu de chose, on ignore comment, dans les faits, se passaient les discussions. Le retour de Louis XVIII laissait la place à de nouvelles institutions. Il n est pourtant pas sans intérêt de noter que, après l abdication de Fontainebleau, le Sénat proposa au roi un nouveau projet de constitution ; idée nouvelle, il réservait une place, environ soixante députés, à la représentation des milieux économiques. En fait, la Charte de 1814 prenait modèle sur le parlement anglais ; elle instituait une Chambre des députés et une Chambre des pairs, installant alors, et de façon définitive, le bicaméralisme dans notre pays. Seule exception, l instauration par la constitution de 1848, de la Législative, comme assemblée unique ; il est étonnant de constater cette parenthèse de courte durée car, les leaders du mouvement politique connaissaient bien la Révolution qu un bon nombre d entre eux avait vécue et dont certains feraient l histoire. Mais ils n avaient pas su en retenir les leçons...ils avaient, cependant, instauré le suffrage universel. Ainsi, à l exception de ce bref intervalle, l équilibre de la représentation nationale allait être définitivement acquis ; en particulier le système des deux chambres allait régner pendant deux siècles même si, de temps à autre, leurs rapports et leur rôle respectif seraient parfois modifiés. Comment organiser le travail des assemblées? Dès sa première réunion, l Assemblée Constituante fut confrontée au problème de l organisation du travail quotidien. Comment parvenir avec plus de neuf cents députés, à mettre de l ordre dans les discussions et à rédiger une loi? Ils voulaient mettre en place un système efficace et, d autre part, préserver l unité de la représentation nationale. Mirabeau eut alors l idée de s interroger sur ce qui se passait à Londres, pour voir s il ne serait pas possible de s en inspirer. Par l intermédiaire d un journaliste, il prit contact avec un membre influent de la Chambre des communes, un juriste reconnu, Sir Samuel Romilly, pour lui demander de leur communiquer un exemplaire du règlement de la Chambre. Sir Samuel Romilly leur répondit qu il n y avait aucun règlement écrit, et avec deux ou trois autres députés, il reconstitua les habitudes de travail des Communes, document qui, par l intermédiaire de Mirabeau, fut communiqué à la Constituante. Il n est pas sans intérêt de remarquer que l organisation du travail des Communes remontait au

36 36 XVI e siècle et que, à l heure actuelle, si les "Standing Orders" ont été écrits, leurs dispositions essentielles restent les mêmes que celles qui avaient été communiquées à Mirabeau... Mais le système anglais ne parut pas adapté à la situation française et on mit en place un système original. On établit la liste alphabétique de tous les députés ; les trente premiers de la liste formaient un bureau, puis les trente suivants et, ainsi de suite ; les projets de loi étaient soumis à chacun des bureaux et discutés en leur sein ; un rapporteur était élu dans chacun d entre eux ; l ensemble des rapporteurs faisait une synthèse qui était alors soumise à l assemblée plénière. Chaque bureau était donc, en théorie, semblable à l Assemblée ; il était renouvelé tous les mois avec son président et on avait soin, en faisant varier le début de l ordre alphabétique qu il ne soit pas identique à sa formation précédente. Ainsi se trouvaient préservées, à la fois, l efficacité et l unité de la nation. Cependant, on s aperçut rapidement que, si les bureaux pouvaient efficacement discuter le contenu des lois, il leur était difficile d analyser un problème particulier ; aussi, chaque fois qu une question leur paraissait demander une réflexion approfondie, on créa des "comités", l équivalent de nos commissions actuelles. Ainsi, Talleyrand fut, à l Assemblée constituante, le rapporteur du Comité de l Instruction publique, au cours de sa dernière séance. On sait que le règlement de travail de l Assemblée législative était identique à celui de la Constituante mais, à partir de la Convention et jusqu à la fin de l Empire, les règlements de travail des assemblées sont perdus et on ne peut les trouver ni aux archives de l Assemblée nationale, ni à celles du Sénat, ni même aux Archives nationales. On en est donc réduit à travailler à partir des brèves indications qui peuvent figurer, ici et là, dans les travaux des historiens. Il ne semble pas qu il y ait eu de bureaux à la Convention ; on sait qu elle s était divisée en vingt-et-un comités renouvelés chaque mois avec leur président et tout le monde connaît l existence du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale. On ne sait rien, sur ce point, des assemblées parlementaires du Consulat et de l Empire ; elles semblent, elles aussi, avoir connu le système des comités. La Charte rétablit, aussi bien à la Chambre des députés qu à la Chambre des pairs, le système des bureaux sans pour autant nég1iger la création de commissions. Ce systèmes de travail perdurera d une assemblée à l autre, même si les commissions prenaient de plus en plus d importance dans le travail parlementaire proprement dit et si les bureaux étaient peu à peu réduits à l examen de problèmes formels, comme la vérification des pouvoirs et le contrôle des élections. On est pourtant étonné de constater que le Règlement de la première Chambre des députés de la III e République reproduit, au mot près, celui du Corps législatif du Second Empire. Et c est ainsi que le système des bureaux durera, à la Chambre des députés, jusqu en 1916, et au Sénat, jusqu en La liberté au niveau local L Assemblée constituante avait, le 14 décembre 1789, en créant les départements, les districts et les cantons, mis sur pied les nouvelles structures administratives du royaume. Il restait, alors, à organiser la liberté au niveau local. L idée générale était de doter chaque niveau d une assemblée délibérante, avec, comme disposition essentielle, la possibilité, pour l assemblée de niveau supérieur, de modifier ou de résilier les décisions prises par les assemblées de niveau inférieur. Ainsi, le gouvernement pouvait annuler une décision prise par le Directoire d un département et celui-ci pouvait faire de même pour les dispositions prises au niveau municipal. Une difficulté se présentait, à la base, au niveau de la paroisse ; celles-ci étaient fort nombreuses, parfois très petites mais elles représentaient une unité de vie à laquelle la population était très attachée, notamment en milieu rural D autre part, la paroisse était aussi l unité fiscale puisque, depuis le XIV e siècle, c est à ce niveau qu était répartie la taille ; ce rôle avait d ailleurs été renforcé, depuis la fin du XVII e siècle, lorsqu on avait créé la capitation. Les habitants avaient donc, depuis fort longtemps, l habitude de se concerter pour gérer la perception des impôts Il leur arrivait d ailleurs de dépasser le rôle qui leur était imparti par les lois de l époque puisque, par

37 37 exemple dans mon village, ils avaient décidé de répartir entre les habitants les frais résultant de l installation d une horloge... Cependant, il apparaissait qu il était difficile, pratiquement, d organiser des élections dans des communautés aussi réduites et on pensait que l unité électorale ne pouvait être que le canton qui regroupait une population importante et où l on pouvait trouver des gens capables d organiser les scrutins. On trouva donc un compromis : l assemblée primaire du corps électoral se réunirait au canton et on créerait une unité administrative réduite au niveau de la paroisse qui s appellerait donc dorénavant "commune". En dessous de 500 habitants, "le corps municipal" serait composé d un "officier municipal" et d un adjoint ; pour les communes plus importantes, le corps municipal serait augmenté, allant jusqu à 10 conseillers. Ainsi, le citoyen de base pourrait faire entendre sa voix pour les affaires locales et élire ses représentants chargés, au niveau national, de faire la loi. L économie générale de ce dispositif fut conservée par la Constitution de l an III. Mais, dorénavant, la gestion des affaires locales fut concentrée au canton et on créa des "municipalités cantonales" composées de tous les officiers municipaux des communes ; toutefois, la présidence de cette municipalité était confiée à une personnalité extérieure nommée par le directoire du département. Ces municipalités cantonales avaient les pouvoirs de police et géraient également les affaires financières ; l importance de leur territoire leur permettait de mettre sur pied une administration rationnelle et efficace. Ce système, que l on retrouve à l heure actuelle dans les communautés de communes, ne survécut pas au Directoire. Le Consulat voulut, en quelque sorte, redonner vie à la paroisse ; il créa des Conseils municipaux dans chacune des communes et supprima la municipalité cantonale. L agent municipal prit le titre de "maire"; il fut d abord nommé, soit par le gouvernement pour les villes importantes, soit par le préfet pour les petites communes. Il fut enfin élu par le conseil municipal à partir de la III e République. L expression des opinions politiques La vie politique, telle que nous l entendons à l époque moderne, n existe pas au XVIII e siècle. Mais se manifeste souvent et parfois de façon virulente, une opinion publique très présente ; les premiers journaux ont fait leur apparition et on trouve, "sans arrêt, des affiches, des placards", des brochures ou de petits livres en liaison avec l actualité du moment. De nombreuses publications ont ainsi accompagné l affaire Callas, l exécution du Chevalier de La Barre ou le scandale du collier de la Reine ; mais il s agit de mouvements de réaction passagers et il est exceptionnel que l on aborde les sujets généraux intéressant la vie du pays. La Révolution apporte, sur ce point, de profonds changements ; les problèmes généraux de la vie du pays sont maintenant soumis à la réflexion de tous les citoyens qui doivent se faire une opinion véritablement politique ; les affiches, les brochures, les ouvrages paraissent en grand nombre et donnent, sur les questions du moment, des avis divergents qu on peut discuter et entre lesquels il faut choisir. C est à cette époque que se fondent les "clubs" et les "sociétés populaires" dont l objectif est la discussion politique. Un des premiers est le "Club breton" qui, plus tard, deviendra le "Club des Jacobins" Mais on en reste, dans ces sociétés, à des échanges, parfois très animés, au niveau des idées sans que l on cherche à mettre sur pied un projet politique d ensemble cohérent. C est que, à cette époque, le citoyen reste le sujet tel que l ont décrit Descartes, puis Rousseau, un être, seul responsable des actes que lui dicte sa raison et un individu capable de conclure, avec ses semblables, un contrat social. Dans cette optique, la société est une collection d êtres libres dont les décisions ne relèvent que d eux-mêmes, individuellement ; toute influence extérieure apparaît comme une atteinte insupportable à la liberté personnelle. Cette façon d envisager la vie politique rejoint, dans le domaine économique, la doctrine des physiocrates qui prônaient, depuis longtemps, la liberté d entreprendre, à titre individuel. Déjà, Turgot avait voulu supprimer les corporations, coupables, selon lui, d entraver l initiative personnelle, source du progrès économique. La conception des rapports sociaux qui en résulte, tant au plan politique

38 38 qu économique, est parfaitement décrite dans le préambule d un décret que Le Chapelier fera voter par la Constituante, le 14 juin 1791, "il n est permis à personne d inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de coopération". La loi supprime donc les corporations mais interdit aussi les groupements ouvriers. Dans le même esprit, et parce qu elles sont considérées comme des corps intermédiaires, nuisant à la libre expression des citoyens, seront supprimées toutes les sociétés savantes, l Académie française, toutes les académies provinciales, dont notre compagnie. Le Code pénal de 1810 reprend cette double orientation ; les coalitions ouvrières sont interdites, de même que les associations de plus de vingt personnes. L expression collective d une opinion politique n est donc pas possible. Pourtant, au moment des votes, il faut compter les voix de la représentation nationale et l on constate, dès la Constituante, que, chez les députés, des sensibilités identiques conduisent à des votes semblables. Ces similitudes conduisent, très tôt, à des regroupements dans la salle des séances ; tout le monde sait que, à la Convention, les Montagnards et les Girondins se distinguaient par leur place dans l hémicycle et il fallait, en outre, tenir compte de l appartenance aux différents clubs qui, dans les circonstances extrêmes, devaient exercer des pression très fortes sur les opinions individuelles ; on peut donc penser qu il existait alors une "discipline de parti" implicite. Il serait intéressant de savoir comment votaient les députés lorsque leurs délibérations suivaient un cours plus paisible, mais il ne semble pas que le problème ait été étudié par les historiens. Pourtant, la question avait été étudiée, en Angleterre, où, à la Chambre des Communes, la division entre "whigs" et "tories" était fort ancienne. Dès 1741, Hume, dans son ouvrage Of parties in general, avait relevé que l adhésion à un parti reposait sur trois facteurs : l affection, l intérêt et les principes et l on peut penser que, tout au long du XIX e siècle, ces trois éléments ont joué dans la manifestation de l opinion des députés même si, formellement, rien ne venait remettre en cause le caractère personnel du vote. La primauté reconnue du caractère individuel de la décision et de l action mise en avant par Le Chapelier avait pourtant été remise en cause, sous le Second Empire par la loi du 25 mai 1864, modifiant les articles du Code pénal sur les coalitions ouvrières ; elle avait, en fait, autorisé la grève et donc l action collective. L expression politique, quant à elle, avait, en théorie, conservé son caractère individuel et restait encadrée par le Code pénal ; dans les faits, pourtant elle prenait, de plus en plus, un caractère organisé avec l arrivée des Républicains au Parlement, mais il fallut attendre la loi du 1 er juillet 1901 instaurant la liberté d association pour que le Parti radical, premier parti politique français, ait une existence légale. Dès lors, les partis allaient jouer un rôle de premier plan dans la vie politique ; ils allaient l organiser, lui donner des objectifs et permettre aux citoyens d exprimer clairement leur opinion. L aboutissement normal de cette évolution était la reconnaissance officielle de leur rôle par la Constitution de On était loin, alors, de la conception individualiste de la liberté instaurée par la Constituante et des limitations du Code pénal.. QU EN EST - IL AUJOURD HUI DE LA LIBERTÉ? Il nous est possible, à ce stade, de jeter un regard en arrière et de mesurer le chemin parcouru. La première observation qu on peut faire concerne la place donnée à la Raison dans la réflexion politique, tant individuelle que collective. Toutes les idées que la Révolution cherchait à mettre en pratique s appuyaient sur l usage de la raison ; elles étaient, en cela, inspirées des Lumières et, plus lointainement, de Descartes ; le mot figurait dans tous les discours et l importance du concept est parfaitement révélée par le bref intermède du Culte de la Raison, au temps de la Convention. C est encore elle qui préside aux institutions mises en place par le Consulat ; et plus tard, aux yeux de l Europe, comme l avait vu Hegel, l empereur apparaît comme l incarnation de la raison. Elle s affirme encore avec force, lors de la fondation de la III e République ; en témoigne le plan d études de Jules Ferry pour l enseignement primaire qui est directement inspiré de la raison kantienne. Parallèlement, depuis le début du XX e siècle et sans

39 39 qu on en ait une conscience claire, elle imprégne profondément la vie quotidienne dont le déroulement est presque totalement soumis à l empire de la science et de la technique, dépendant elles-mêmes, intégralement, d une méthodologie rationnelle. Mais, paradoxalement, la raison est de moins en moins présente dans l opinion publique et même dans la conscience individuelle. Il suffit, pour s en convaincre, de réfléchir à la façon dont sont traités, à l heure actuelle, les grands problèmes du monde contemporain ; la plupart d entre eux sont étroitement liés aux évolutions techniques : les OGM, les centrales nucléaires, l usage de l énergie, celui des médicaments etc. Or, au lieu de procéder à un examen scientifique de ces questions, toutes les discussions s articulent à partir de postulats dont on n a jamais mis en cause le bien-fondé : l énergie nucléaire est mauvaise en soi, les OGM perturbent l ordre naturel etc. On assiste, dans les faits, à une divinisation de la Nature et à une remise en question radicale du rôle de la science ; pour cette dernière, alors qu au siècle précédent, on en saluait les progrès, aujourd hui, on en considère, en premier lieu, ses éventuels effets nocifs. La raison est tombée de son piédestal et on est entré très largement dans l ère de l émotion avec toutes les conséquences incertaines ou redoutables qu on peut imaginer, notamment au plan politique. Ce retour en arrière permet également, parallèlement à l évolution politique, de déterminer le chemin parcouru par les concepts philosophiques qui 1 ont inspirée. Le fait le plus important de notre histoire contemporaine est, certainement, la Révolution ; elle a été précédée, au XVIII e siècle, par le mouvement des Lumières et, comme l a souligné Tocqueville, les grands inspirateurs du mouvement révolutionnaire sont d abord Montesquieu et ensuite Rousseau ; il faut probablement, au plan économique, y ajouter Adam Smith dont l influence se fera sentir dans tout le XIX e siècle. Plus tard, si on considère la vie politique de la fin du XIX e siècle, on constate une similitude, quant à sa naissance et son évolution, avec le phénomène révolutionnaire. Ce sont les idées de Saint-Simon, de Fourrier, de Marx (le philosophe du Capital et non celui de la révolution russe) dont on s inspire, qui décrivent un nouvel horizon, et que l on s efforce tant bien que mal, de mettre en œuvre. Alors que l idée du citoyen qui était le fondement de la société que la Révolution voulait bâtir reposait entièrement sur le sujet personnel, on voit se dessiner peu à peu la notion d un sujet collectif qui prend naissance avec la révolution de 1848 et qui voudrait s épanouir, sous diverses formes, dans le concept nouveau de socialisme. Que ce soit le mouvement révolutionnaire ou la République des radicaux, dans les deux cas, la réflexion politique était inspirée par un horizon où l on pensait qu on pourrait mettre en place une société harmonieuse qui permettrait aux hommes d arriver, enfin, au bonheur. Il n est pas indifférent de noter que la tentative communiste, même si elle aboutit aux désastres que l on sait, était inspirée par l idée d une société totalement définie par la raison et qui offrait donc, aux opinions publiques, un avenir plus ou moins lointain, séduisant, même s il semblait souvent bien difficile de l atteindre. Dans l un et l autre cas, il existait un objectif mobilisateur qui donnait une cohérence à la réflexion politique et qui pouvait inspirer son action. Qu en est-il aujourd hui? Les citoyens, dans notre pays, ont-ils idée d une société nouvelle? Sont-ils capables d en décrire les structures? Peuvent-ils rêver aux éléments d un bonheur commun? Il ne le semble pas. Il n est qu à considérer le déroulement de la campagne présidentielle actuelle ; aucun des candidats, d une extrémité à l autre de l éventail des opinions, ne propose un autre type de société ; on se dispute sur un taux de TVA, sur des années de retraite, sur les détails de la vie quotidienne, mais on ne trouve, chez aucun d entre eux, une remise en question des structures sociales actuelles. Stefan Hessel vient de publier un petit livre qui a connu un énorme succès et qui a été tiré à des millions d exemplaires. Indignez-vous fait un recensement exact et lucide des défauts de notre monde contemporain, ce qui explique l approbation générale qu il a rencontrée. Mais il ne suggère aucun remède aux maux qu il décrit. Antérieurement, Fukuyama, qui s était déjà signalé, à la fin des années 80 par un article retentissant, a publié un ouvrage dont le titre est parfaitement révélateur : La fin de l Histoire et le dernier Homme. Il pense que l instauration du libéralisme économique et politique est le stade final

40 40 de l évolution humaine et qu on ne pourra plus procéder qu à des aménagements de détail. On croit retrouver la pensée de Hegel qui, décrivant l évolution de l Esprit, dans l Encyclopédie des sciences, aboutit, dans la dernière phrase de l ouvrage, à "l Esprit absolu qui se connaît en soi et pour soi et jouit de lui-même éternellement". Ainsi le monde serait fini. Seules, les religions nous décrivent la fin du monde mais l Histoire nous donne d autres leçons. Nous sommes donc condamnés à chercher un avenir mais, force nous est de constater que nous n avons pas aujourd hui une pensée théorique capable de le décrire. Pour ce faire, il nous faudrait un Montesquieu, un Rousseau, un Marx, mais personne ne se présente à l horizon du citoyen. Comme en 1789, la Liberté est à inventer... BIBLIOGRAPHIE Montesquieu : L Esprit des Lois. Rousseau : Le Contrat social. Michelet : Histoire de la Révolution française. Furet et Ozouf : Dictionnaire critique de la Révolution française.. Fukuyama : La fin de l'histoire et le dernier Homme. Hessel S. : Indignez-vous.

41 41 LES ANGLAIS DANS LA CARICATURE FRANCAISE ET VICE VERSA DE 1814 À Jean-Pierre Navailles RÉSUMÉ Dès la reprise des échanges entre la France et l Angleterre, à la chute de l Empire, on distingue grosso modo deux sortes de visiteurs britanniques sur le sol français : les soldats de Wellington et les voyageurs qui forment l avant-garde du tourisme de masse. Les uns et les autres sont la cible privilégiée des caricaturistes français qui satirisent leur tenue vestimentaire, leur physique, leurs excès de table, leurs déboires avec les prostituées du Palais Royal On a les revanches qu on peut, après Waterloo! La cible et l angle d attaque des cartoonists ne sont pas les mêmes que ceux de leurs homologues français. C est avant tout l instabilité, la turbulence, voire le bellicisme de la France, que brocardent les caricaturistes anglais. Mais en dépit des différends, essentiellement d ordre colonial, les échanges touristiques entre les deux pays ne cessent d augmenter et de se démocratiser, grâce entre autres aux séjours en groupes qu organise Thomas Cook. A ceci près qu on observe une nette asymétrie, les Britanniques se révélant beaucoup plus enclins à traverser la Manche que les Français. L Angleterre exporte ses voyageurs et ses produits, la France, ses agitateurs et ses idées subversives. Voilà sommairement résumé ce qui inspire et différencie la satire que font les uns des autres Britanniques et Français, entre la chute de l Empire et l Entente cordiale. Et comme nous le verrons, certains stéréotypes ont (eu) la vie dure! Aborder l histoire des mentalités par le biais de la caricature, c est assurément scruter les opinions et les comportements à travers un prisme déformant. Mais l outrance qui lui est propre ne nuit pas à l intérêt documentaire de la caricature. Comme l écrit Hippolyte Taine à propos de Punch, journal satirique anglais : "Défalquez de la caricature, la saillie voulue et trop forte, il reste la chose elle-même, du moins la chose telle que les Anglais la voient ou veulent la voir. Sur cette donnée avec la rectification et les confirmations convenables, on peut voir la chose telle qu elle est" 2. C est une telle grille de lecture que je me propose d appliquer aux dessins satiriques que Britanniques et Français ont faits les uns des autres, au cours du XIX e siècle. Plus précisément mon propos s inscrit entre 1814 et 1904, deux dates importantes, cruciales, dans les relations entre les deux pays, à savoir l année de la chute du Premier Empire et celle de la signature de l Entente cordiale. Cette durée de presque un siècle doit permettre d évaluer le caractère circonstanciel, intermittent, ou bien pérenne, des impressions que nourrit et colporte sur son voisin chacun des deux riverains de la Manche. Comme il s agit de stéréotypes qui ont largement cours dans le public, se pose la question préalable de la circulation des images. Comment les habitants d un pays se forgent-ils des a priori, des idées toutes faites sur une autre nation? D où 1 Séance du 15 mars Hippolyte Taine, Notes sur l Angleterre (Hachette, 1885), p.276.

42 42 proviennent et comment se transmettent les images qu ils en ont, à l époque qui nous intéresse ici? Si les caricatures ne se rencontrent plus guère, de nos jours, que dans la presse ou sur Internet, l usage de les acheter en planche connaissait une grande vogue au XIX e siècle. On pouvait même louer un folio d images satiriques en vue de le feuilleter en famille ou plutôt entre amis. Aussi à Paris, comme à Londres ("Honi soit qui mal y pense", 1821), pouvait-on voir les passants, clients potentiels ou simples curieux, s attrouper devant les vitrines des marchands d estampes et de caricatures. Une scène montre des badauds devant l échoppe d un de ces marchands ("Caricature des caricatures", 1814). À droite de l image figurent trois personnages, dont Cambacérès, qui s offusquent du dessin intitulé Les Habits retournés qu un client est en train d acheter. Sans nul doute se sentent-ils visés par la satire des opportunistes qui ont jeté aux orties les emblèmes napoléoniens pour endosser la livrée des royalistes. Également en arrêt devant la vitrine, un couple de touristes anglais, mal fagotés, se gaussent du portrait de Parisiens qui se piquent d élégance. Ces derniers se tiennent près d eux et leur rendent la pareille : ils se moquent de l image qui représente leurs voisins. Le thème des amateurs de caricatures caricaturés sera souvent repris, entre autres par Daumier. Les devantures d éditeurs comme Humphrey et Ackermann, à Londres, Martinet ou Aubert, à Paris, deviennent un but de promenade et un lieu de discussion ("Les Musards de la rue du Coq", 1806). Les passants les plus avertis commentent les détails, les subtilités de la dernière caricature de Gillray, Rowlandson ou Cruikshank, à Londres, Carle Vernet, Traviès, Monnier, à Paris. Les séries d eaux-fortes aux couleurs vives comme Le Suprême Bon Ton, Le Suprême Bon Genre, ou Le Musée grotesque, sont particulièrement appréciées car elles traitent des mœurs et de la mode. Et quand ils ne sont pas en butte à la censure, les caricaturistes politiques attirent eux aussi la foule des badauds devant chez Aubert, où leurs œuvres sont exposées, place de la Bourse (L Illustration, ). À Paris comme à Londres, les estampes sont également vendues dans la rue par des marchands ambulants. Mais c est l avènement de la presse illustrée, dans les années 1830, qui va offrir à la caricature une audience dépassant de beaucoup celle qui lui était réservée jusque-là. En 1832, Charles Philipon, jeune éditeur qui purge alors une peine de prison pour délit de presse, crée le premier quotidien satirique illustré, intitulé Le Charivari, modifiant du même coup les méthodes de production et de diffusion de la caricature. En plus des rubriques et articles "charivariques", le journal publie en effet sept jours sur sept à la page trois, en noir et blanc, un dessin original signé Daumier, Granville, Gavarni ou Traviès. On doit d autre part à Philipon la célébrissime transformation de la figure large et joufflue de Louis-Philippe en poire, métamorphose qui est reproduite dans tous les livres d histoire de la caricature, et dans les livres d histoire tout court ("Les Poires", Le Charivari, 1834). La vente de la lithographie des "poires" permettra de payer la nouvelle et lourde amende qui frappe Le Charivari. Malgré les poursuites et les amendes Charles Philipon récidive. Par exemple, avec son projet d ériger un monument sur la place où fut guillotiné Louis XVI, place que la Monarchie de juillet avait débaptisée, comme pour la laver du crime de régicide. De place de la Révolution, elle était devenue place de la Concorde. Philipon, quant à lui, proposait d y élever un monument expiapoire. L émule le plus fameux du Charivari est sans conteste l hebdomadaire satirique anglais, Punch, fondé en 1841, qui aura une longévité de plus d un siècle et demi. Dans son sous-titre : the London Charivari, Punch se réclame expressément de son modèle parisien. Les journaux satiriques ne sont d ailleurs pas les seuls à publier des caricatures. Il n est pas rare que des organes de presse, tels que L Illustration, Le Monde illustré, en France, l Illustrated London News, le Graphic, en

43 43 Angleterre, agrémentent leurs numéros de dessins humoristiques portant la signature de Gavarni, Doré, Cham, Bertall, etc Après ce très bref aperçu sur la presse illustrée, entrons dans le vif du sujet, en revenant au début de notre période de référence, c est-à-dire, à la chute de l Empire. Dès lors que les échanges ont repris entre la France et l Angleterre, on peut distinguer grosso modo deux sortes de visiteurs étrangers sur le territoire français : les soldats des armées d occupation et les voyageurs qui forment l avant-garde du tourisme de masse. 1 Occupants et touristes Lorsque les troupes coalisées franchissent les barrières de Paris, en 1814, les caricaturistes tournent en dérision la soldatesque des cosaques qui ont pillé les étables, razzié tous les poulaillers, sur le chemin de la capitale ("L Entrée d une partie des alliés à Paris", 1814). L année suivante, en 1815, après les "Cent Jours" et Waterloo, de tous les occupants étrangers qui ont pris leurs quartiers dans Paris, ce seront les soldats britanniques les plus brocardés. Sanglés dans leurs uniformes d un rouge écarlate, vestes à pans courts et pantalons moulants, les Anglais ressemblent à des rougets ou des homards cuits ("Uniformes anglais", 1815). Du fait de leurs kilts, les Ecossais offrent un sujet inépuisable de plaisanteries et d images grivoises. On rit sous cape, sur leur passage. À la question : "Que portent-ils sous le kilt?" - "L avenir de l Ecosse", s amuse-t-on à répondre. Prenant prétexte de bottines à relacer, les curieuses s accroupissent pour lorgner les dessous des Highlanders ("Le Prétexte", 1815). Ce que les imagiers ont particulièrement en ligne de mire, c est le soldat étranger aux prises avec les Parisiens, ou plutôt les Parisiennes. Anglais, Russes, Prussiens, les occupants sont tous sous le charme de la jeune élégante croisée dans la rue, si bien qu ils finissent par être à leur tour conquis, et généralement éconduits ("Ah! Fi donc, ou les avances en pure perte", 1815). Ils se rabattent alors sur les amours faciles et tarifées que leur proposent les nymphes du Palais Royal ("Le Premier pas d un jeune officier cosaque au Palais Royal", 1814). Ces dernières ne sont pas prises au dépourvu par les forces d occupation, car elles ont fait leurs premières armes avec les militaires français. Et bien souvent leur fréquentation laisse un souvenir cuisant aux vain-queurs de Waterloo, que l on montre en train de se faire médicamenter (Les Adieux au Palais Royal, ou les suites du premier pas", 1815). C est le coup de pied de Vénus à Mars. On a les revanches qu on peut! 3 Fig. 1 : Dès la chute de l Empire, les touristes britanniques reprennent la route du continent et de la capitale française (anonyme, 1814). 3 C est ce qu exprime avec lucidité, un capitaine gallois: «Il faut bien se souvenir [écrit R.H.Gronow, dans ses Réminiscences], que pour les Français la seule revanche possible consistait à nous tourner en ridicule ; à l ordinaire, nous prenions donc les choses en bonne part et les premiers, nous convenions de rire de la drôlerie des caricatures» Bel exemple de fair play et de sens de l humour. Cité par Roger Boutet de Monvel, Les Anglais à Paris (Plon, 1911) p. 74.

44 44 Les militaires ne sont pas les seuls à être pris pour cible, les visiteurs étrangers suscitent eux aussi la verve des caricaturistes, en particulier les compatriotes des troupes d occupation. Leur curiosité pour Paris ayant été attisée par le long Blocus, les Britanniques sont de loin les plus nombreux de ces voyageurs étrangers, de ces "touristes" 4 comme on les appellera désormais. Dès la paix revenue entre nos deux pays, nos voisins insulaires bouclent leurs bagages, ils traversent la Manche ("To Calais", 1824), ils débarquent, ils accourent aussi vite que le permettent les moyens de locomotion de l époque ("Débarquement d Anglais à Calais pour Paris", 1815, cf. Fig. 1). Un tel empressement leur avait déjà joué des tours, comme après la dénonciation du traité d Amiens, en Surpris par la rupture de la paix, bon nombre de citoyens britanniques alors présents sur le territoire français s étaient retrouvés en état d arrestation et le restèrent jusqu à la chute de l Empire. Pareille déconvenue faillit se reproduire, en 1815, après le retour inopiné de Napoléon échappé de l île d Elbe. Mais au lendemain de Waterloo et de l exil de l empereur déchu à Sainte-Hélène, la page est définitivement tournée. Plus aucun risque de revirement, les armées alliées occupent la France et bivouaquent dans la capitale. La conjoncture n est cependant pas sans affecter le regard que portent les Parisiens sur les étrangers, qu ils soient en uniforme ou en civil. Les touristes globalement qualifiés d Anglais dans les caricatures, même quand il s agit en réalité de Gallois, d Ecossais ou d Irlandais, sont facilement identifiables à leur physique et leur vêture. La mode alimente des séries d images satiriques déjà citées, comme Le Suprême Bon Ton, Le Goût du Jour, etc. dans lesquelles les touristes, hommes et femmes, en provenance d outre-manche sont tournés en ridicule pour leur tournure guindée et l étrangeté de leur tenue vestimentaire ("La Famille anglaise à Paris", 1802). Il est vrai que, depuis le Blocus continental en1806, la mode a évolué différemment de part et d autre du détroit. Les Anglaises surprennent par leurs minuscules chapeaux et la taille basse de leur robe ("Les Anglaises de 1814" ; "Costumes anglais et français", 1814). Au demeurant le choc visuel n est pas à sens unique, comme l illustrent deux caricatures de George Cruikshank. La première tourne en dérision la tenue dite "habillée" des Parisiennes en 1800 ("Parisian Ladies in their Winter Dress for 1800"). Dans la seconde on voit une jeune Anglaise de retour de Paris qui laisse ses parents pétrifiés d horreur devant l excentricité de ses vêtements français ("Le Retour de Paris", 1817). Mais au bout de cinq à six années on observera une convergence et des emprunts mutuels entre les manières de s habiller à Londres et à Paris ("L emprunt mutuel", 1819). Après avoir tourné la mode anglaise en ridicule, on assiste à une phase d anglomanie, en France. Le phénomène connaîtra son plein développement sous le règne de Louis-Philippe. Il devient alors du dernier chic de singer nos voisins insulaires en matière de chevaux, de voitures (tilburys, landaus, broughams), de meubles, de décoration d intérieur, etc. D où la satire des Français qui, par snobisme, ne jurent que par les rasoirs anglais, les tissus anglais, les boissons anglaises ("Les Ridicules du jour ou les Français méconnaissables", 1818). Thème qui est repris dans l estampe intitulée "L Étrangéomanie blâmée ou d être Français il n y a pas d affronts". C est un trait que relève déjà Chateaubriand à propos de la société française, peu avant la Révolution de 1789 : "Le suprême bon ton [écrit-il] était d être Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l armée ; d être tout, excepté Français" 5. 4 On relève une des premières occurrences (sinon la première) du terme "touriste" in Louis Simond, Voyage d un Français en Angleterre pendant les années (1816), p.382. Ce néologisme est emprunté à l anglais " tourist", qui est lui-même dérivé du mot français tour, à l époque où les jeunes aristocrates britanniques entreprenaient un "Grand Tour"en Europe, pour découvrir le monde, jeter leur gourme, et accessoirement se doter d un vernis culturel. Tradition qui va se perpétuer, tout en se démocratisant, au XIX e siècle. Il n est donc pas étonnant que, dans les caricatures, l Anglais prenne fréquemment l aspect d un touriste que Littré définit comme un voyageur qui parcourt les pays étrangers par curiosité ou désoeuvrement 5 François René Chateaubriand, Mémoires d Outre-tombe, Paris, juin 1821.

45 45 À côté de ces mouvements de balancier entre anglo-manie et anglo-phobie, on notera quelques constantes. Ainsi un stéréotype demeure inchangé jusqu à l Entente cordiale et même après, c est celui de l Anglaise représentée comme une femme plate et longiligne, aux grands pieds et au faciès chevalin, orné de besicles ("Anglais et son épouse", 1844 ; Le Rire, ). Image contre laquelle s insurge Punch ("English darlings reflected in a French mirror!", Punch, 1862) qui montre côte à côte les Anglaises telles que les figurent, ou plutôt les défigurent les artistes français, et telles qu elles sont réellement. Et, réponse de la bergère au berger, une Anglaise tire le portrait de quelques Françaises très fardées et minaudières en diable (L Illustration, 1856). Beaucoup de gravures satiriques fonctionnent sur le mode du contraste visuel, qu elles soient publiées par paire ou qu elles contiennent une antithèse au sein d une seule image. La bipartition de l image sert, par exemple, à opposer l amour à la française et l amour à l anglaise, dans cette estampe de 1815 ("L Amour français et l amour anglais"). Le galant anglais achète à prix d or les faveurs d une femme vénale, tandis que le soupirant français, "à force de constance, de sa belle sait vaincre la rigueur", nous dit la légende. Et à tout prendre l Anglais préfèrerait les jouissances solitaires de la table aux plaisirs d un amour partagé ("L Anglais et le Français ou chacun son goût", 1816). Ailleurs, l opposition porte sur la manière de trancher une affaire d honneur : entre Français, à l arrière-plan, le différend se règle par un duel à l épée ; entre Britanniques, l affaire se traite à coups de poing et tourne au pugilat ("Manières différentes de vider une affaire d honneur", 1818). Sous-entendu, les gentlemen ne sont pas ceux qu on croit. Dans le cas de gravures qui se font pendant, il s agit d opposer deux lieux ou deux instants clés dans une histoire progressive, ou, de façon plus didactique d opposer le modèle et son repoussoir, la plaie et le remède, avant et après, etc. Prenons l exemple du touriste que l on montre à son arrivée dans un port français ("L Arrivée", 1815). Il est blême et décharné, et vient, nous dit-on, se faire traiter contre le spleen et la malnutrition dont il souffrirait dans son propre pays. À en juger d après son embon-point, sa bedondaine, lorsqu il rembarque, le traitement a porté ses fruits au-delà de toute espérance ("Le Départ", 1814). Une autre paire de gravures, qui se font pendant, contrastent "Les Amusements des Anglais à Londres" et "Les Amusements des Anglais à Paris", toutes deux datées de novembre La première située à Londres montre des Anglais en proie à la boisson, au spleen, et au suicide, que ce soit par pendaison, par balle ou par noyade. Un tel comportement autodestructeur est à rapprocher, faut-il croire, du livre que le personnage central tient ouvert en direction du spectateur. "Les Nuits de Young La mort", peut-on lire sur la page de titre. Ce qui renvoie à l univers poétique et morbide de l écrivain anglais, Edward Young, auteur de The Complaint or Night Thoughts on Life, Death and Immortality (1745), poème mieux connu en France sous le titre :"Les Nuits". La seconde gravure met en scène un Anglais à Paris, accompagné de sa femme et ses filles, aussi maigres et dégingandées que lui est gras et Fig. 2 : Le passe-temps favori de la famille anglaise en goguette à Paris serait de se gaver de produits du terroir français (anonyme, 1814).

46 46 rubicond (cf. Fig. 2). La famille se gave de volailles, de pâtés, de fruits et de vins français. Le rapprochement est facile à faire : les Anglais affluent à Paris pour échapper au mal être dans leur île et s empiffrer des produits du terroir français. C est un prêté pour un rendu après les caricatures antirévolutionnaires raillant la famine qui sévit dans la France des sans-culottes, alors que John Bull, lui, fait bombance (James Gillray, "French Liberty British Slavery", 1792 ; "French Happiness English Misery", 1793). En tout cas les excès de table auxquels se livreraient les touristes anglais à Paris, fournissent la matière d innombrables caricatures ("Le gastronome après dîner", 1814; "Les Anglais chez le restaurateur à Paris", 1815 ; "Les Anglais sortant de chez le restaurateur", 1815 etc.). Au thème de la goinfrerie sont associés l inélégance et les inconvénients résultant de la surcharge pondérale. Difficile de faire belle figure pour le milord obèse ("Milord Pouf chez Coupon tailleur", 1814), de monter à cheval ("Doucement moi il être un Milord", 1816), et même de franchir un tourniquet ("Un peu d aide peut faire grand bien", 1819), sans parler de quelques désordres intestinaux ("Milord Plum-pudding avec Lady Arrhée", 1814). Toujours à la rubrique où manger, comme disent les guides de voyage, ajoutons que les caricaturistes français décochent quelques piques contre la cuisine anglaise, à Londres comme à Paris (Gavarni : "L Étranger au restaurant à Londres", 1862 ; Daumier : "Les Nouveaux restaurants anglais à Paris", Le Charivari, ). Les mimiques et la légende parlent d elles-mêmes. Mais les dessinateurs anglais ont tiré les premiers. Thomas Rowlandson, par exemple, fait en 1804 la satire d une gargote française ("A French ordinary", "Une Table d hôte française"). Il montre un "cuistot" peu ragoûtant en train de racler les assiettes et de verser les reliefs du déjeuner dans une marmite, pour le brouet du soir. Les victuailles accrochées au mur sont à l avenant, puisqu il s agit d un chien, d un chat et, bien sûr, d une grenouille. De façon moins polémique, une des différences que notent les visiteurs étrangers entre les restaurants à Paris et à Londres, tient à la configuration des lieux. À Paris, les tables des convives sont proches les unes des autres dans un espace ouvert (L Illustration, 1874), alors que les restaurants anglais sont divisés en boxes ou compartiments séparés par des cloisons en bois, par souci de préserver l intimité des consommateurs (G.Cruikshank, 1839). J en viens maintenant aux principaux pôles d attraction dans Paris et aux passe-temps favoris des visiteurs étrangers. Les touristes anglais sont fascinés par les traces, toujours visibles, de la Révolution : les ruines de la Bastille, le palais des Tuileries dont les murs sont encore criblés de balles, la place de la Concorde où Louis XVI a été guillotiné, le palais du Louvre, rempli du butin des guerres napoléoniennes. Et que les caricaturistes représentent les visiteurs britanniques dans les rues de la capitale, à l exposition universelle (Honoré Daumier, Le Charivari, , cf. Fig.3), ou dans les galeries du Louvre (Philippe Linder, 1860), ils les montrent immanquablement avec le vademecum du visiteur consciencieux en main, à savoir le guide du voyageur à Fig. 3 : À l exposition universelle de Paris, en 1855, les visiteurs anglais trouvent les statues trop peu vêtues à leur goût (H. Daumier, Le Charivari, ). couverture de percaline rouge ou bleue. Manifestement le visiteur anglais s apparente au type de touriste que l humoriste suisse Rodolphe Toepffer définit comme le "touriste constatant": "Le

47 47 touriste constatant est celui qui hante les galeries, les musées, les monuments publics, où, presque sans regarder il constate. Tant que tout est conforme, il bâille ; mais si l itinéraire l a trompé, il devient furieux, et on ne sait plus qu en faire. Le cicérone se cache, l aubergiste l adoucit, sa femme le plaint, et les petits chiens aboient" 6. Il est d ailleurs significatif que les guides Conty aient choisi de faire figurer un voyageur anglais sur la réclame pour leurs publications. Après le Louvre, les touristes visitent les monuments classiques, du Panthéon aux Invalides, en passant par Notre-Dame, sans oublier les promenades éducatives au Jardin des Plantes, ou plus grisantes dans les galeries du Palais-Royal. Les bonnes tables telles que Véfour, Very, Frères Provençaux, ne manquent pas au Palais-Royal, où l on peut se restaurer et goûter de grands crus, parfois sans modération. Very ne désemplit pas, et le restaurant n est pas le seul à être plein. Le quartier du Palais-Royal est également le terrain d élection des flâneurs cosmopolites en quête d aventure féminine, si bien que ce périmètre gastronomique et galant devient pour les visiteurs étrangers une des principales curiosités de la capitale française. Les caricaturistes (français) s amusent à pincer le touriste britannique en flagrant délit d infidélité conjugale, du moins en intention ("Le Fâcheux contretemps ou l Anglais surpris par sa femme", 1818). C est un thème, un filon, qui sera exploité par Gavarni sous la Monarchie de Juillet, puis par Gustave Doré ("Un Anglais à Mabille J tiens mon Anglais!"), et par Philippe Linder sous le Second Empire. Dans la physiologie qu ils offrent du visiteur britannique, les caricaturistes mettent en somme l accent sur ses appétits : son appétence pour les curiosités dont il a été sevré pendant les guerres napoléoniennes, ainsi que son penchant pour la bonne chère et pour les plaisirs de la chair. À partir de la décennie des années 1840, les flux touristiques enregistrent un très net accroissement en raison du progrès des moyens de transport, en particulier par chemin de fer. Le "Grand Tour" se démocratise, grâce aux voyages en groupes, lors des expositions universelles qui se tiennent à Paris en 1855, 1867, 1878, 1889 et À chacune de ces occasions le contingent britannique représente environ le tiers des visiteurs étrangers. L impulsion initiale est donnée par un baptiste anti-alcoolique militant, Thomas Cook. En 1841, celui-ci organise une excursion à prix réduit de Leicester à Loughborough, pour permettre à ceux qui partagent ses convictions de se rendre à un grand rassem-blement sur la tempérance. Son initiative connaît un tel succès qu il se met à organiser des excursions dominicales. Puis en 1855, année de la première exposition universelle à Paris, il franchit le Rubicon ou plutôt la Manche en proposant un voyage de Leicester à Calais pour la modique somme de 31 shillings. L année suivante, il organise "un grand tour circulaire sur le continent", qui comprend une visite du champ de bataille à Waterloo. Ironie du sort, l esprit d entreprise de cet anti-alcoolique zélé eut pour Fig. 4 : Touristes britanniques dégustant du Bourgogne sans modération (anonyme, 1814). 6 Cité par Daniel Sangsue, "Le récit de voyage humoristique (XVII-XIX es siècles)", in Revue d histoire littéraire de la France.

48 48 effet de faire connaître à nombre de ses compatriotes les produits des divers vignobles français 7. Ajoutons à sa décharge que certains voyageurs anglais n avaient pas attendu les circuits de M.Cook pour venir déguster, sans aucune retenue, les vins de Bordeaux ou de Bourgogne (1814, cf. Fig.4). Et qu il n y avait pas non plus que des buveurs d eau en Angleterre. Avant les voyages organisés, les caricaturistes croquaient le ou les touristes britanniques, en solitaire, en couple, ou en famille, au demeurant nombreuse, qu elle soit anglaise ou écossaise ("Graduation de la famille anglaise", 1816 ; "Graduation de la famille écossaise", 1816). Ils soulignent dorénavant le côté grégaire de cette nouvelle forme de tourisme (Graphic, ). L évolution du tourisme se reflète également dans le jargon professionnel des hôteliers et des serveurs de restaurant. Ces derniers distinguent désormais deux catégories dans la clientèle originaire d outre- Manche : "les Anglais à prunes et les Anglais à primeurs" 8. Les premiers viennent en été et sont économes à l extrême, se contentant d une reine-claude pour dessert, tandis que les seconds viennent hors saison et ne rechignent pas à la dépense pour s offrir des primeurs et sabler le champagne. Inutile de dire que les uns sont reçus à bras ouverts, alors que les autres sont regardés de haut et traités sans aucun égard. On peut certes s étonner du "caricaturage" sans merci des touristes anglais dans les dessins satiriques français. Y sont dénoncés pêle-mêle l air hautain, voire méprisant qu ils affichent à l étranger, le sans gêne de voyageurs qui se comportent comme en pays conquis (Le Rire, , cf.fig.5), leur penchant pour les antiquités ("Goddam! Il est antique", 1817), qui peut à l occasion les inciter au vandalisme ("Voleurs d azulejos à l Alhambra de Grenade", G.Doré, 1864). Le ton des caricaturistes est franchement revanchard, dans les années qui suivent Waterloo. Les Britanniques sont dépeints comme balourds, mal dégrossis, mal habillés, mal embouchés. Dans Fig. 5 : Couple de touristes anglais ayant fait une petite place à leur compagnon de voyage. (A. Willette, Le Rire, ). les restaurants, on les montre qui bâfrent à s en rendre malades. Ils se font éconduire par les femmes honnêtes, et détrousser par les courtisanes du Palais Royal ("Leçon aux étrangers ou l Anglais à Paris", 1815). L alliance franco-britannique dans la guerre de Crimée ( ) ne fera pas oublier les vieilles rancœurs, de Jeanne d Arc à Napoléon, qui resurgissent périodiquement dans les années 1870 ("Jeanne d Arc et les Anglais", Le Journal amusant, 1875). Il en va de même lors des différends coloniaux qui opposent les deux pays vers la fin du XIX e siècle. Le touriste sert d exutoire au sentiment d humiliation subie à Fachoda, et de bouc émissaire pour dénoncer l impérialisme des Britanniques au Transvaal et en Inde (Le Rire, ). Et pourtant ce traitement n a jamais égalé en férocité le portrait du touriste anglais à l étranger, tel que le brosse le romancier britannique William Thackeray : "Ce matamore 7 J emprunte ici à James Laver, Les idées et les mœurs au siècle de l optimisme (Flammarion, 1969), p Jules Claretie, La vie à Paris , p.336.

49 49 d Anglais, brutal, ignorant, bourru, on le retrouve dans toutes les capitales d Europe. Le plus stupide de tous les êtres de la création, il s en va foulant aux pieds le sol du continent, se frayant à coups de coude son chemin dans les musées et dans les cathédrales, se pavanant dans les palais, revêtu de son uniforme boutonné jusqu au menton. Qu il soit à l église ou qu il soit au spectacle, qu il figure dans un gala ou qu il visite une collection, son visage reste également impavide. Je ne serais pas éloigné de croire que cette conviction profonde de notre supériorité, et la manière dégagée dont les Anglais se conduisent à l égard du peuple qu ils daignent honorer de leurs visites [ ] sont les véritables causes de cette réprobation universelle qu on nous témoigne si libéralement dans toutes les contrées de l Europe" 9. Venons en maintenant à l image des Français vus à travers le prisme britannique. 2 - Turbulents voisins Dans le prolongement de la citation de Taine selon laquelle les caricatures nous éclairent sur la façon dont les Anglais voient les choses, on pourrait ajouter qu elles nous renseignent également sur la manière dont ils se voient eux-mêmes. La double page légendée "There s no place like home" (Punch, , cf. Fig.6) en est l illu-stration. Elle représente John Bull, sa femme et leurs dix rejetons. Echelonnés du berceau à l ado-lescence, les enfants dorment, jouent ou lisent paisiblement autour de leurs parents. La famille insulaire symbolise le bonheur et la stabilité dont jouit l Angleterre au milieu d une Europe en Fig. 6 : Home sweet home, havre de paix au sein d une Europe en proie aux guerres civiles. (R. Doyle, Punch, ) butte aux révolutions et à la guerre civile. La France, l Italie et l Allemagne jouent au ballon avec une couronne royale. Le pape Pie IX doit s enfuir de Rome. Son ministre Rossi est victime d un attentat. Les Autrichiens écrasent les Piémontais à Custozza. Tombée aux mains des révolutionnaires, Vienne subit le feu des canons du prince Windischgrätz. En France, les nostalgiques de l Empire vouent un véritable culte au bicorne de Napoléon. Entouré de ses partisans, Proudhon brandit sa célèbre proclamation, "la propriété, c est le vol". À Paris et à Berlin, on se bat dans les rues. Les émeutiers et les soldats s étripent au nom de l ordre ou de la liberté. Dans son numéro du 10 février 1849, l hebdomadaire français L Illustration publie une copie presque conforme ("Où peut-on être mieux qu au sein de sa famille") du cartoon, paru un mois plus tôt, sans toutefois faire référence à l illustré anglais. Mais, plus que les emprunts, ce sont les différences par rapport à l original, qui sont significatives. Commençons par la gravure centrale. Il était impossible pour L Illustration de conserver le portrait de Victoria accroché au mur du salon, ainsi que le personnage trop typé de John Bull. Le bourgeois français n aurait pu sans blessure pour son amour-propre s identifier à ce marchand ou ce fermier, à l expression béate, au ventre proéminent et au crâne dégarni. 9 William Thackeray, Le Livre des Snobs, chapitre XXII.

50 50 Le dessin d encadrement comporte également quelques retouches dont aucune n est gratuite, certaines vignettes ayant été modifiées, d autre purement et simplement supprimées. En haut, Garibaldi, que Punch avait représenté sous les traits d un fauteur de troubles, a pris un aspect carrément diabolique. Dans le coin inférieur droit, un groupe d insurgés transportant un blessé a remplacé Proudhon et ses partisans. Mais surtout la scène du culte napoléonien a été remplacée c est de bonne guerre par une manifestation chartiste que répriment les forces de police, dans les rues de Londres. L allusion est claire : le péril révolutionnaire n a pas épargné l Angleterre. Il s agit d un meeting de masse que les constables et les bourgeois londoniens recrutés comme supplétifs dispersent à coups de bâton. En fait, le danger pour l ordre établi se révéla être un pétard mouillé et la pétition chartiste du 10 avril 1848 avait sombré dans le ridicule à cause de signatures contrefaites. La plupart des caricatures anglaises visant la France s inspirent peu ou prou de ce qu affirme Carlyle dans sa monumentale History of the French Revolution (1837), à savoir que la principale invention des Français, c est "l art de l insurrection". Les cartoonists partent d un tel postulat pour épingler les Français, en particulier les foules parisiennes promptes aux émeutes et aux barricades. Forme noble de l émeute, l insurrection peut d ailleurs déboucher sur une révolution en bonne et due forme, comme en ont fait l expérience Charles X en juillet 1830 et Louis-Philippe en février Voyons, par exemple, comment est traitée la révolution de 1848, de part et d autre de la Manche. "Va te faire pendre ailleurs" ( ), lance Marianne à l adresse d un Louis-Philippe obèse, qu elle éjecte manu militari. Coiffée du bonnet phrygien et le sabre à la main, Marianne a brisé le sceptre du souverain déchu, qui ne part pas en exil les mains vides Comme en réponse à Marianne, l émeutière, c est l agitateur français que John Bull expulse en lui bottant les fesses ("John Bull s Alien Act", Punch, , cf. Fig.7). On notera la symétrie des graphismes et, détails significatifs, les attributs du fauteur de troubles français : un corps émacié, la mine patibulaire, la barbe, des brochures qui incitent à la "sédition, la trahison, la désaffection, et le communisme", ainsi Fig. 7 : John Bull rejette à la mer le révolutionnaire venu de France (John Leech, Punch ). qu un brandon qui symbolise ses efforts pour embraser les paisibles campagnes anglaises. Quelques années plus tard le communard réfugié à Londres présente le même physique que l agitateur de 1848 ("Fire and Smoke", Punch, ). Ses propos incendiaires et son bidon de pétrole, laissent de marbre l ouvrier anglais qui vient d achever en famille le repas dominical. Un ouvrier bien nourri ne met pas le pays à feu et à sang, peut-on résumer. La caricature anglaise insiste sur les aléas de la vie politique en France. Les destins croisés de Louis-Philippe et du futur Napoléon III se prêtent à la démonstration. Punch trace en raccourci l itinéraire du trône à l exil en Angleterre pour le premier, de la prison au fort de Ham, après sa tentative de conspiration, jusqu au sommet de l État, pour le second ("Ups and downs of political life", Punch, ). Ajoutons que l un et l autre mourront en Angleterre, où ils avaient trouvé refuge après leur déchéance. La fragilité des gouvernements et des régimes en France sert implicitement à souligner la stabilité de la monarchie britannique. Britannia saisit par le collet

51 51 l activiste anglais qui milite pour la république en Grande-Bretagne, et l incite à tirer la leçon de la guerre civile entre Communards et Versaillais, à Paris :"Est-ce le genre de choses que tu veux, petit idiot?", lui dit-elle ("A French lesson", Punch, ). Et lorsque derrière le prince président se profile un nouvel empereur, la satire anglaise fustige la résurgence d une France arrogante et belliqueuse, comme au temps de Napoléon (le grand). Cela commence par le coup d État du 2 décembre 1851, que Louis Napoléon met à profit pour occire et éviscérer la volaille républicaine ("Louis Napoleon s coup d Etat", Punch, 1851, cf. Fig.8). Les caricaturistes anglais déclinent les mauvais coups, coups en traître, coups de force et coups de main, qu on peut craindre de la part d un conspirateur. Percy Cruikshank montre Louis Napoléon faisant main basse sur la flotte britannique qu il tracte jusque dans un port français, à la manière de Gulliver lorsque celui-ci capture par surprise la flotte des ennemis de Lilliput ("The modern Gulliver towing the British fleet into a French port", 1852). Pendant les années de 1840 à 1860, les relations franco-britanniques sont marquées par des différends dont l âpreté se traduit par l échange d invectives. On le constate après l attentat d Orsini (14 janvier 1858) perpétré contre Napoléon III, alors qu il se rendait à l Opéra en compagnie de l impératrice. Les bombes jetées sous leur voiture firent une vingtaine de victimes, sans atteindre le couple impérial qui en fut quitte Fig. 8 : À l image de son oncle, Louis Napoléon Bonaparte éviscère la volaille républicaine (Punch, 1851). pour quelques contusions. Tout d abord l empereur jugea préférable de ne pas récriminer avec trop de virulence. Mais les membres de son entourage et les cadres de l armée ne réagirent pas avec la même modération. De nombreux officiers rédigèrent des adresses à l empereur dans lesquelles ils donnaient libre cours à leur indignation. Sous l effet de la surenchère, les propos vindicatifs visant l Angleterre, sans jamais la nommer, prirent un tour ouvertement belliqueux, comme dans l adresse du commandant de la 19 ème division militaire : "Que les misérables sicaires, agents subalternes de pareils forfaits, reçoivent le châtiment dû à leur crime abominable, mais aussi que le repaire infâme où s ourdissent d aussi infernales machinations soit détruit à tout jamais!" (Le Moniteur Universel, 31 janvier 1858). Or l empereur commit l impair d en autoriser la publication dans Le Moniteur, organe officiel du gouvernement français, ce qui ne manqua pas de provoquer une profonde irritation outre-manche et d y raviver la crainte d une invasion, comme aux heures les plus sombres du Premier Empire. Punch adopta cependant le parti de tourner en dérision les cocoricos vengeurs des va-t-en guerre français, dont il cite une des diatribes les plus virulentes dans la légende du dessin intitulé "Cock-a-Doodle-Doo!" (Punch, ). L Empereur eut beau répéter, en 1859, la fameuse petite phrase "l empire, c est la paix", déjà prononcée par le prince président, huit ans plus tôt, Palmerston rétorqua que non, "l empire, c est l invasion". Devant la résurgence de la menace, le Premier Ministre britannique fit voter une loi sur la milice, et fortifier les ports et les côtes. Punch représente, d ailleurs, Napoléon III sous la

52 52 forme d un hérisson tout hérissé de baïonnettes ("The French porcupine", Punch, , cf. Fig. 9). Mais signe qu il ne prend pas les risques d agression au sérieux, le journal satirique choisit le French poodle, le caniche, pour les incarner face au lion britannique ("Bow Wow!", Punch, ). Et les jappements du caniche n ont pas plus d effet que les cocoricos du coq gaulois. De même, face à un Napoléon III armé jusqu aux dents, John Bull déclare ne rien redouter d un "fidèle allié" (sic), ce qui ne l empêche pas de charger son tromblon et de fortifier ses côtes ("A la mode française", Punch, ). - On n est jamais trop prudent! Fig. 9 : "L Empire c est la paix" dixit Napoléon III tout hérissé de baïonnettes oui, mais la paix armée (Punch, ). Le ton deviendra autrement plus agressif et méprisant lors des rivalités coloniales entre les deux pays, à l époque de Fachoda. Dans "Marchez! Marchand!" (Punch, ), par exemple, John Bull somme l officier français de remballer le drapeau tricolore et de déguerpir de Fachoda sans demander son reste. Cette illustration est à quelques jours près de la même date que la "une" du Petit Journal ( ), qui préfigure le dénouement de la crise. S inspirant de Charles Perrault, Le Petit Journal dépeint Albion sous les traits d une mère-grand aux crocs et griffes de louve, à qui Marianne en petit Chaperon rouge apporte la "galette" de Fachoda, sur fond de sphinx et de pyramide. À l Angleterre représentée en prédatrice, on peut opposer l Angleterre telle que ses voisins voudraient qu elle fût, du moins selon Punch ("A little-navy exhibit", ). Il s agit d une vieille et faible femme, flanquée d un lion édenté. Britannia tient à la main le trident de Neptune, mais les pointes en sont mouchetées. En réalité, pour préserver la suprématie maritime du Royaume-Uni l Amirauté britannique a adopté, en 1889, le critère du two-power standard, en vertu duquel la Navy doit au moins égaler la somme des deux flottes classées immédiatement après elle, à savoir celles de la France et de l Allemagne ou de la Russie. Mais les travers et les ridicules que dénoncent les caricaturistes ont le plus souvent trait à la vie quotidienne, à l habillement et au langage courant. Ainsi les imagiers français fustigent la morgue, l égoïsme, la voracité, l ivrognerie, dont sont taxés les touristes anglais. Comme en écho les Français sont présentés comme un peuple instable, prompt à l émeute, effervescent et frivole, dans les pages de Punch ; la France comme une nation de coiffeurs, de maîtres à danser, de musiciens ambulants, et de marchands d oignons... Il est un domaine où les touristes anglais et français font jeu égal match nul, mieux vaudrait-il dire c est dans la pratique de la langue du voisin. Deux estampes de G.Cruikshank satirisent le baragouin des visiteurs étrangers. Dans "Anglo-Parisian Salutations" (1822), deux touristes anglais se serrent la main - c est très continental - devant la porte cochère de l Hôtel des Fermes, à Paris, et échangent quelques paroles en français, du moins le croient-ils. Leur galimatias fait sourire les témoins de la scène et aboyer un petit chien - un caniche - on est en France! Lui fait pendant "Anglo-Gallic Salutations in London" (1822), qui représente la rencontre de deux Français nouvellement arrivés à Londres, devant l Ours blanc, bureau des messageries à Piccadilly. Leur dialogue suscite pareillement l amusement de deux jeunes passantes, d un cocher et d un garçon d écurie.

53 53 Au terme de ce survol de l imagerie satirique anglaise et française, on peut dire que certains stéréotypes s étiolent et finissent par disparaître, comme la supposée prédisposition des Britanniques à la mélancolie, au spleen, voire au suicide. De même le poncif du "Milord" riche, dépensier, intempérant et grossier, évolue vers l image d un touriste économe de ses deniers, longiligne dans son costume à carreaux. Grâce à son costume et au Baedeker qu il tient à la main, il est facile à identifier dans la cohorte des touristes qui déferlent au pied de la tour Eiffel, en 1889 (Le Journal amusant, ). Mais on continue à le brocarder pour l intérêt qu il porte aux Parisiennes (La Caricature, ) et le sans-gêne dont il fait preuve à l étranger (L Assiette au beurre, , p.1542). À son débit également la muflerie qu il manifesterait envers son épouse (La Caricature, ; L Assiette au Beurre, ). À l inverse les Français sauraient, eux, se montrer galants avec leur femme et celle des autres, du moins si l on en croit les imagiers français. Que certains stéréotypes perdurent, que d autres s érodent, ou bien encore qu ils resurgissent au gré des circonstances, cela ne constitue nullement une découverte. Mais ce qui semble en revanche plus étonnant, c est la longévité de certains ramassis d idées toutes faites, d idées qui ont la vie dure, malgré leur décalage par rapport à la réalité. Punch (1989) en fournit un exemple avec deux portraits croisés des Anglais vus par les Français (extraits : "Ils sont arrogants, pour preuve ils se permettent d appeler la Manche le chenal anglais", "Ils tiennent à ce que tous les étrangers parlent l anglais et surtout pas l américain") et des Français vus par les Anglais (extraits : "Leur suprématie culturelle repose uniquement sur quelques impressionnistes, une poignée de poètes incompréhensibles et quelques œuvres de Racine seulement lues à l école, etc."). Le Français est dépeint comme un individu qui sent l ail, mange des grenouilles, et voue un culte éternel à Napoléon. Il a le béret vissé sur la tête et la baguette à la main ou coincée sous le bras ("The English said that the French", Punch, , cf. Fig. 10). À propos de la baguette, celle-ci se transforme en pain de dynamite sur la couverture d un numéro récent de The Economist ( ). L hebdomadaire britannique présente la France comme une bombe à retardement pour l économie européenne. Assurément, il faudrait mener une étude plus fine pour définir comment des images différentes de l autre, du voisin, peuvent coexister à un moment donné, et comment elles se répartissent entre les "-philes" et les "-phobes". C est une piste qu a tracée François Crouzet 10 et que de jeunes chercheurs ne manqueront pas d explorer. Pour ma part, je me contenterai de dire que les caricatures permettent de suivre rétrospectivement les Fig. 10 : Portrait robot du "mangeur de grenouille" avec litre de rouge, baguette et béret. (Punch, ) sautes d humeur de l opinion. Et de redire, ici, qu il ne faut pas sous-estimer leur rôle de contrepouvoir, comme en témoignent les charges piriformes initiées par Philipon et Daumier contre Louis-Philippe. 10 François Crouzet, Images d outre-manche : la France vue par les Britanniques, la Grande-Bretagne vue par les Français

54 54 Il ne faut pas non plus minimiser l incidence que peuvent avoir certaines caricatures sur les relations d un pays à l autre, comme l illustre la célèbre "Impudique Albion" qui provoqua un sérieux accroc diplomatique entre Londres et Paris au début du XX e siècle (L Assiette au beurre, , version originale). On y voit, de dos, une Albion casquée et grimaçante, qui relève sa robe et dévoile son postérieur. Or, ce postérieur ressemblait trait pour trait au visage du nouveau souverain, le roi Edouard VII. On mesure l émoi dans les chancelleries et la colère outre-manche. Sur l injonction de la préfecture de Police de Paris, L Assiette au beurre se hâta de dissimuler l objet du délit sous un cotillon (version censurée). Mais l Entente cordiale avait bien failli achopper sur une caricature.

55 55 "LE TITANIC NE PEUT PAS COULER!" 1 Gérard Hocmard RÉSUMÉ Cent ans après la funeste nuit du 14 au 15 avril 1912, l épisode du naufrage du Titanic reste très présent dans la mémoire collective universelle. Si les circonstances de la catastrophe sont bien établies, d innombrables légendes entourent encore l événement. La construction du Titanic répondait au défi majeur de la conquête du juteux marché de transport passagers sur l Atlantique nord, à une époque où les besoins allaient croissant et où l avion n avait pas raflé la mise. Victime d une erreur de conception, le luxueux paquebot ne pouvait pas échapper à son destin et les règlements de sécurité de l époque n auraient en aucun cas permis l évacuation des passagers. Mais ce symbole d un échec technologique a donné lieu, quatre-vingts ans après son naufrage, à un exploit technologique avec la découverte et l exploration de son épave, d où ont été remontés des objets depuis une profondeur inégalée jusque là, ce qui a ramené l attention sur lui et donné lieu à une floraison d études et de publications, ainsi qu au film que l on sait. La communication, illustrée de photos d époque, se penchera sur la catastrophe pour en expliquer les causes et les circonstances. Mais elle reviendra également sur la redécouverte de l épave et ses aspects politiques. Elle tentera d expliquer l impact de l événement sur l imaginaire collectif en explorant quelques-unes des anecdotes qui ont frappé les esprits et des légendes qui ont pris corps dès le 15 avril Pour comprendre la tragédie du Titanic, événement qui est ancré dans la mémoire mondiale et qui a marqué les imaginations, il faut se replacer dans le contexte de l époque. En ce début de XX e siècle, le bateau est le seul moyen de transport entre l Europe et l Amérique et il le restera longtemps. Ce n est qu après la Seconde Guerre mondiale que les progrès de l aviation permettront à des appareils civils d emporter quelques dizaines de passagers d une rive à l autre de l Atlantique, au prix d escales à Shannon, en Irlande, et à Gander, sur Terre-Neuve. Or les besoins de transport sont énormes dans la mesure où, à côté de ceux qui font la traversée "au seul souci de voyager" ou pour leurs affaires, des millions d émigrants se pressent dans les ports allemands, italiens, britanniques ou français, pressés d aller entreprendre une nouvelle vie aux États-Unis. Dans la seule année 1907, année record, ils seront plus d un million à débarquer à Ellis Island, face à la pointe de Manhattan. Il y a donc là un marché juteux que se disputent les compagnies. En Grande-Bretagne, ce marché du transport passager fait l objet d une intense rivalité entre deux compagnies de navigation en particulier, la Cunard et la White Star. Les bateaux de cette dernière arborent, comme on peut s y attendre, une étoile blanche sur leurs cheminées. Mais 1 Séance du 5 avril 2012.

56 56 l Amérique veille au grain, si vous me pardonnez cette métaphore marine, et dès le début du siècle, John Pierpont Morgan, l un des plus célèbres parmi ces magnats américains que l on a appelés les "Robber Barons" ("les barons pillards") en raison de leur avidité à s arroger des monopoles, a entrepris de racheter des compagnies anglaises et américaines en vue de constituer un consortium, l I.M.M. (International Mercantile Marine Company). Joseph Bruce Ismay, président de la White Star, laquelle exploite quatre paquebots de bon confort mais pas nécessairement très rapides, a rejoint le consortium en 1902 et en a pris la direction en La Cunard a compris avant les autres l intérêt en termes de profits de se tourner vers une clientèle haut de gamme. Le prix du billet d un seul passager de première équivaut en moyenne à la somme payée par une centaine d émigrants et ledit passager s offre à bord, à la plus grande satisfaction du commissaire, des dépenses que les autres ne peuvent pas se permettre. Dès cette même année 1904, la Cunard a donc mis en chantier deux paquebots, le Mauretania et le Lusitania (lequel connaîtra le destin que l on sait au cours de la première Guerre mondiale). Ils sont lancés en Luxueux et rapides, ils font aussitôt le plein de voyageurs à chaque traversée. C est le Mauretania qui détient le Ruban bleu, pour un voyage inaugural à 26 nœuds, soit environ 48 km/h, de moyenne. Bruce Ismay décide alors de relever le défi et passe commande aux chantiers Harland & Wolff à Belfast, les plus grands du monde, capables de construire jusqu à huit navires à la fois, de trois paquebots géants sur le même modèle, qui seront l Olympic, le Titanic et le Gigantic, très vite rebaptisé Britannic après la tragédie. Un géant des mers Les plans sont confiés à une équipe d ingénieurs sous les ordres de Thomas Andrews. Compte tenu des dimensions des trois navires, il est nécessaire, avant de les construire, d agrandir les cales sèches du chantier et d installer des grues géantes. C est par ce biais que commence ce qu on appellerait aujourd hui le buzz autour des navires. Il ne va plus cesser et s intensifiera au fur et à mesure que seront révélées les innovations techniques dont ils bénéficient. Et c est ce qui explique en partie, je pense, que la catastrophe ait autant frappé les imaginations. À force d entendre parler de la taille du bâtiment, gage de sécurité (pensez donc : 269 mètres de long pour 28,5 mètres de large, le pont des embarcations à 24 mètres au-dessus du niveau de la mer!), tout le monde avait fini par croire à l insubmersibilité du Titanic, dont n ont jamais parlé ni la White Star ni les chantiers Harland & Wolff, qui préféraient mettre en avant les innovations techniques. Seule une revue nautique, The Shipbuilder, a franchi le pas en disant que les compartiments étanches des navires en construction à Belfast les rendaient "pratiquement insubmersibles". Cela s appelle en anglais a self-fulfilling prophecy, quelque chose qui prend réalité à force d être répété. Quoi qu il en soit, après la catastrophe, le Daily Mirror citera les paroles d un membre de l équipage non précisé qui aurait dit avant le départ : "Even God could not sink her! " ("même Dieu ne pourrait pas le couler"). Il a dit her parce que les bateaux sont du genre féminin en anglais. Mais il faut relativiser l apparente outrecuidance de la formule en se rappelant que dans le droit anglo-américain "an act of God" désigne l accident dont nul ne peut endosser la responsabilité. On traduit généralement et faute de mieux par "cas de force majeure", mais cela peut aussi correspondre à la notion populaire de "la faute à pas-de-chance". Ce que l auteur de ces paroles avait en tête en disant cela était sans doute quelque chose comme : "on aura tout essayé, on a pris toutes les précautions possibles pour que le bateau soit insubmersible". Mais l on sait ce que les médias font des petites phrases. Reprise par d autres, la phrase a été attribuée à Bruce Ismay. Tant qu à faire! Parmi les innovations apportées à la conception des trois navires, il y a donc une double coque en tôles d acier rivetées et, jusqu au pont E, une division verticale de l espace en seize compartiments séparés par des cloisons étanches, de sorte qu en cas d avarie, on puisse isoler un

57 57 compartiment sans mettre en danger l ensemble du navire. C est une bonne idée mais, les cloisons étanches ne montant que jusqu au pont E, que se passerait-il si une arrivée massive d eau envahissait un des compartiments et le faisait déborder? Les autres compartiments ne risquaientils pas, en vertu du principe des vases communicants, de se trouver eux aussi inondés? Qu à cela ne tienne, il est prévu huit pompes capables d évacuer 400 tonnes d eau à l heure, ce qui devrait suffire au cas même où deux compartiments auraient été remplis. Titanesque, tout l est sur le Titanic, puisqu il est prévu deux machines à vapeur et une turbine à basse pression pour transmettre aux hélices (7 mètres de diamètre chacune) une puissance totale de chevaux, la vapeur étant produite par 29 chaudières, qui consommaient en une traversée mètres cubes de charbon, entassées dans 6 soutes. Quatre dynamos d une puissance de 400 kilowatts doivent assurer la production de l électricité nécessaire à l éclairage, aux appareils de chauffage et de réfrigération, ainsi qu à l aération. Parmi les autres équipements de pointe installés sur le Titanic, il y aura un système de navigation sophistiqué, des détecteurs de fumée, une alarme en cas d incendie, des appareils de détection acoustique ancêtres du sonar pour repérer les obstacles immergés. Il est prévu un double système téléphonique, l un utilisé pour les besoins de la navigation, l autre, équipé de 50 postes, à la disposition des passagers. Enfin, le paquebot sera l un des premiers à être muni d une installation de téléphonie sans fil du type récemment mis au point par l Italien Marconi, ce qui doit lui permettre d envoyer et de recevoir des messages télégraphiques en mer. Joseph Bruce Ismay et l I.M.M. "communiquent" sans cesse sur tout cela, mettant en avant le luxe des installations. Ce luxe était inouï. Chaque cabine de première ouvrait sur une terrasse avec vue sur la mer. Certaines étaient des suites avec salon, salle à manger privée, salle de bains et WC, quand elle n avaient pas de chambres supplémentaires pour loger le personnel privé de l occupant. Les cabines de deuxième classe, moins luxueuses, étaient cependant spacieuses et confortables, avec de vrais lits et, pour la plupart, une salle de bains individuelle. Même les émigrants installés en troisième classe étaient mieux lotis que dans les autres paquebots, puisqu ils ne s entassaient pas comme d habitude en vastes dortoirs, mais étaient regroupés par cabines de 8 à 10 couchettes à l avant, ou de 6 à l arrière. Ces cabines étaient toutefois réparties entre les ponts E et G, à proximité des chaudières, des turbines et des soutes à charbon. Les troisième classe n en disposaient pas moins d une salle à manger, d un fumoir et d espaces salon à l avant et à l arrière du navire. Les installations collectives, pour lesquelles il avait été choisi d adopter un style Louis XV quelque peu réinterprété, assez edouardien!, n étaient pas moins luxueuses : le grand escalier à double volée, avec rampe en fer forgé et murs ornés de bois sculptés avait grande allure, mais on pouvait également utiliser trois ascenseurs qui desservaient les ponts supérieurs. Sur le pont-promenade, on trouvait un grand salon, un bar avec deux vérandas, une bibliothèque, un boudoir pour les dames. À côté des boutiques de luxe et du salon de coiffure habituels en ce cas, le bateau comportait une piscine, un court de squash, un gymnase et un bain turc. Et puis il y avait, sur le pont supérieur, pour la première classe, une grande salle à manger de 55 mètres sur 28, soit la largeur du bateau, qui pouvait accueillir jusqu à cinq cent convives et allait faire l admiration des passagers. Pour gagner un maximum de place, Ismay avait persuadé Andrews, le principal architecte du navire, de s en tenir aux 16 canots de sauvetage qu imposaient les règlements en fonction du tonnage du navire plus deux canots pliants pour les officiers, plutôt que de prévoir les 45 qui auraient été nécessaires au vu du nombre de personnes à bord. Mais nous n en sommes pas là. Contretemps avant le départ C est le 31 mai 1911 que le Titanic est mis à flot, tiré par cinq remorqueurs, la coque enduite de 20 tonnes de savon et de suif. Il reste à ce moment-là à installer les équipements

58 58 intérieurs et à finir la décoration. La manœuvre est délicate et un ouvrier du chantier y laisse la vie. Le voyage inaugural prévu pour le 20 mars 1912 doit ensuite être repoussé en raison de réparations à effectuer sur l Olympic, qui est en service depuis 1910 mais vient de heurter un croiseur Il n y a apparemment pas eu de cérémonie du baptême ou de bénédiction du navire, mais ce n est pas l habitude chez Harland & Wolff, où l on ne goûte guère ces usages papistes autant que frivoles. La superstition s emparera ultérieurement de ces accidents et contretemps pour y voir des signes. Les essais en mer sont effectués à la va-vite, en quelques heures seulement, et jamais à vitesse maximum. On ne descend que deux canots de sauvetage, ce qui ne permet pas de calculer la durée d une éventuelle évacuation. Ces essais laissent tout juste le temps de relever que le bateau est lent à virer, du fait d un gouvernail sous-dimensionné par rapport à sa masse, et ne laisseront pas celui de détecter tous les défauts techniques. De fait, c est seulement après le départ de Belfast qu Andrews, l architecte du navire, s apercevra d une gîte sur bâbord. Début avril, le navire, dont le port d attache officiel est Liverpool, quitte Belfast pour Southampton, d où il doit partir pour New York, avec escale à Cherbourg et Queenstown afin de prendre des passagers. C est à Southampton également qu aura embarqué la majeure partie de l équipage, qui n aura pas eu le temps de se familiariser avec le bateau, même si un certain nombre de marins ont servi sur l Olympic. Entre-temps, un incendie, dû à un phénomène de combustion spontanée, s est déclaré en route vers Southampton, le 2 avril, dans la soute à charbon n 10. Il ne sera définitivement maîtrisé que le 13, veille du naufrage. Mais qu importe, le voyage inaugural aura lieu malgré tout. Les passagers de première classe signaleront dès la traversée de la Manche leur étonnement de voir le ciel d un côté et la mer de l autre lorsqu ils sont à table dans la grande salle à manger. On répartira autrement la cargaison de charbon en soute pour corriger cette anomalie, et vogue la galère! La cargaison de charbon, justement! On avait découvert à l arrivée du bateau à Southampton que les stocks préparés étaient insuffisants en raison d une grève des mineurs. On avait alors décidé de vider les soutes de trois autres paquebots pour que le Titanic ait de quoi effectuer la traversée. Le Titanic lève enfin l ancre le mercredi10 avril, mais, en quittant le port de Southampton, le géant évite de peu le paquebot New York, plus petit, et l aspire dans son sillage. Il s en faut d un mètre qu ils se télescopent. L incident met certains mal à l aise. Le commandant en second Henry Wilde écrira à sa sœur depuis Queenstown : "je n aime vraiment pas ce bateau... J ai un drôle de sentiment à son propos". Le Titanic atteint Cherbourg dans la journée, fait escale le lendemain à Queenstown en Irlande la ville s appelle maintenant Cobh puis s élance le 12 avril pour la traversée de l Atlantique. Nul ne le reverra plus. Sont a priori présents à bord passagers et 913 membres d équipage. Mais ce chiffre n est pas totalement certain, certains passagers ne s étant apparemment pas présentés au départ et le nombre de membres d équipage n étant pas entièrement sûr (!). Le capitaine est Edward John Smith, marin chevronné, qui a prévu de prendre sa retraite à son retour en Angleterre. Parmi les célébrités, il y a bien sûr Joseph Bruce Ismay, mais aussi quelques millionnaires tels que John Jacob Astor et son épouse, Madeleine, le couple Isidore et Ida Strauss, Benjamin Guggenheim (le père de Peggy), des aristocrates britanniques comme Sir Cosmo et Lady Duff Gordon, une actrice du muet, Dorothy Gibson Il y aura 705 survivants officiellement répertoriés. Ce chiffrelà est avéré.

59 59 Le naufrage Cela fait trois jours que le navire file sur l Atlantique lorsque se produit la collision avec un iceberg qui va provoquer le naufrage. Il est lancé à 22 nœuds, sa capacité maximale étant de 24 ou 25 nœuds, soit environ 45 km/h. C est assez en-dessous des vitesses atteintes par le Mauretania pour que la rumeur selon laquelle Ismay visait le Ruban bleu et aurait intimé l ordre au capitaine Smith de pousser les feux apparaisse comme une pure légende. Lors des l enquêtes qui suivront le naufrage, tant à New York qu en Angleterre, il n en sera d ailleurs pas question. En ce début de printemps 1912, les icebergs qui se détachent de glaciers du Groenland sont signalés à des latitudes plus méridionales que d habitude. Au cours de la journée du 14 avril, ce ne sont pas moins de six avertissements radios qu ont reçus les opérateurs du Titanic à ce sujet. Vers 22h50, avant de couper sa radio, le capitaine du Caledonian, qui avait donné l ordre d arrêter les machines de son bateau après avoir croisé plusieurs masses de glace dans la brume, a envoyé un message au Titanic pour l avertir du danger. Seule réponse obtenue du paquebot :......, c est-à-dire : "Shut up!" ("La ferme!"), l opérateur radio ayant trop fort à faire avec les messages des passagers pour perdre du temps à dialoguer en plus avec d autres navires. Les deux vigies de service cette nuit-là, dont le matelot Fleet, qui donnera l alerte, n ont pas de jumelles à leur disposition. On les a probablement oubliées à Southampton. En tout cas, on ne remet pas la main dessus depuis le départ. Ce ne serait pas très grave s il n y avait pas cette brume, s il y avait du vent et si la nuit n était pas aussi noire. Les vaguelettes que soulève le vent à proximité des masses compactes permettent habituellement de repérer les icebergs dans l obscure clarté qui tombe, comme chacun sait, des étoiles. Mais cette nuit-là, la mer est lisse, la lune n est pas visible et aucune étoile ne brille. Compte tenu de la vitesse du Titanic, il va donc s écouler moins d une minute entre le moment où, à 23h40, sera signalé un iceberg à 600 m droit devant et la collision. Aussitôt le message reçu, l officier de quart a ordonné de mettre "barre à bâbord toute", de faire "machine arrière toute" et d actionner les cloisons étanches. Mais le navire tourne trop lentement et le choc s avère inévitable. L iceberg produit à tribord (sur le flanc droit en regardant l avant du bateau) une série de déchirures sur quelque 90 m de long. L eau pénètre à flots dans six des compartiments. Tout comme ceux des passagers qui dormaient, le choc a réveillé le capitaine, qui monte s enquérir de la situation, donne d abord l ordre de repartir en avant, puis fait de nouveau stopper les machines et envoie un officier vérifier les conséquences matérielles de la collision. Il donne à l opérateur radio l ordre de lancer, plutôt que le S.O.S. qui vient juste d être adopté par convention internationale, un classique C.Q.D, l appel de détresse courant jusque là, en indiquant la position du Titanic, soit Nord et Ouest, appel que capte la station de Terre-Neuve. À minuit, l officier envoyé constater les dommages revient et donne son sentiment que les dégâts sont limités. Smith, qui en doute, le renvoie, accompagné cette fois de l ingénieur Andrews. Lorsque celui-ci remonte un quart d heure plus tard à la passerelle, il est atterré. Il a compris que les compartiments se remplissant, le vide créé au milieu du bâtiment par le grand escalier et la salle des machines allait amener le navire à se casser en deux entre les deux cheminées arrière. Il calcule que d ici une heure et demie à deux heures le Titanic aura coulé. Il est par ailleurs payé pour savoir qu il n y a de place que pour personnes au maximum dans les 16 canots qui sont à bord. Dans les deux heures qui suivent, tandis que le Titanic va envoyer le premier S.O.S. de l histoire et que les canots vont être mis à l eau, plusieurs bateaux qui ont entendu le premier appel se déroutent pour venir sur les lieux porter secours. Arriveront ainsi au fil des heures, après le Carpathia, premier arrivé, le Mount Temple, le Frankfurt, le Bismarck (rien à voir avec la cuirassé allemand coulé par la marine britannique pendant la Seconde Guerre mondiale), le Baltic, le Virginian Ils sont trop loin, au moins à trois heures de route, et arriveront tous trop tard.

60 60 Le rassemblement des passagers et la mise à l eau des canots se font dans le désordre. Le premier mis à la mer n emporte que 28 passagers alors qu il pourrait en accueillir 65. Seules 12 personnes prennent place dans le second. Bruce Ismay fait partie des premiers évacués et traînera jusqu à sa mort, dans les années 40, le surnom de "the coward of the Titanic" (le lâche du Titanic). Il est tragique de penser qu en tout, ce sont 472 des places disponibles qui n ont pas été utilisées. Il n y a pas à bord que des gentlemen prêts à laisser évacuer les femmes et les enfants d abord, et qui acceptent leur sort avec dignité, voire avec élégance. Benjamin Guggenheim ira se mettre en tenue de soirée et attendra la fin cigare aux lèvres ; le capitaine Smith, ainsi que la plupart de ses officiers, se refuseront à quitter le navire ; Andrews va attendre la mort dans sa cabine ; John Jacob Astor dit adieu à sa femme enceinte et s écarte pour laisser sa place ; la vieille Mrs Strauss ressort du canot où on l avait fait monter pour ne pas quitter son époux. Certains font des pieds et des mains pour avoir une place dans les canots. on a parlé d hommes qui sont redescendus se déguiser en femmes pour être évacués, mais c est probablement une légende. Les passagers de troisième classe paieront un plus lourd tribut à la catastrophe que ceux de première et de seconde, car les escaliers qui desservent leurs cabines n ont pas directement accès au pont supérieur alors que les escaliers des cabines des voyageurs de première et de seconde y aboutissent directement. Par ailleurs, les stewards qui pourraient les aider à trouver la sortie sont moins nombreux. Contrairement à la légende, les passagers de troisième n ont pas été "sequestrés". Mais 60% des passagers de première seront sauvés, contre 42% en seconde et 25 % seulement en troisième. Seront ainsi sauvés : Première Seconde Troisième Hommes 57 (sur 175) 14 (sur 168) 75 (sur 462) Femmes 140 (sur 144) 80 (sur 93) 76 (sur 165) Enfants 5 (sur 6) 24 (sur 24!) 27 (sur 79) Un quart seulement des membres de l équipage a survécu. Les mécaniciens sont restés pour assurer l alimentation électrique aussi longtemps que possible, le personnel hôtelier s est efforcé de maintenir un minimum d ordre sur le pont pendant l embarquement, l orchestre a joué tant qu il a pu le faire sur un sol en pente. Vers 2h20, le 15 avril, des craquements se font entendre, avant que le bateau se coupe en deux entre la 3 e et la 4 e cheminées et que l avant coule. Un peu plus tard, la partie arrière se penche sur le côté, puis sombre à son tour, créant un tourbillon qui aspire plusieurs passagers ayant sauté à la mer et manque de faire chavirer plusieurs canots. Il fait un froid intense, les scènes de désespoir se multiplient. Dans les canots, les matelots tétanisés refusent parfois de se rapprocher du lieu du naufrage pour secourir les passagers maintenus à la surface par leur gilet de sauvetage ou accrochés à des pièces de mobilier. Une altercation oppose ainsi Margaret Brown, dite Molly, femme d un milliardaire et amie de John Jacob Astor, au quartier-maître Hitchens qui, emmitouflé dans des couvertures, dirige la manœuvre de l embarcation où elle se trouve et n a pas l intention de porter secours à d autres victimes. Ce n est que lorsqu elle l aura menacé de le jeter par-dessus bord qu il y consentira. Elle sauve ainsi 9 personnes supplémentaires. À 4h10, alors que l aube se lève sur une mer d huile sous un ciel vite ensoleillé, les occupants des canots voient apparaître à l horizon la silhouette du Carpathia. Il n était qu à 58 milles du Titanic, mais l opérateur radio n avait pas entendu les C.Q.D. du paquebot, car il était occupé sur le pont. Ce qu il a reçu est un appel du poste de contrôle de Terre-Neuve lui indiquant la situation de détresse du paquebot. Il a aussitôt envoyé un message au Titanic et reçu en retour le S.O.S. Il a aussitôt foncé au plus vite pour porter secours et se retrouve sur les lieux vers 5h.

61 61 Outre un certain nombre de cadavres flottant sur la mer, il recueillera 705 rescapés et fera une arrivée triomphale dans le port de New York le 18 avril. D autres corps seront récupérés les jours suivants par les différents navires qui se sont déroutés. Explications et légendes Les enquêtes diligentées aussi bien aux États-Unis qu en Angleterre ont permis d établir assez précisément les faits, de même que la cause principale du naufrage, la collision avec l iceberg. On a pu reconstruire le scénario précis du déroulement des événements, repérer les déplacements et décisions des principaux protagonistes, noter dans quel canot était chacun des rescapés. Plusieurs zones d ombre ont toutefois subsisté, qui n ont cessé de susciter les questions des historiens et des spécialistes. On comprend bien, par exemple, pourquoi l invasion de l eau dans six caissons a été décisive, pourquoi les défauts de conception la taille du gouvernail, la position du grand escalier et de la salle des machines ont constitué autant de handicaps. Mais on est surpris que la présence d une double coque n ait finalement pas servi à grand chose. Une théorie intéressante fait état d une faiblesse des tôles d acier utilisées dans la construction, dont la teneur en soufre aurait rendu le métal cassant au contact des eaux très froides de cette partie de l Atlantique nord où se trouvait le Titanic. La tragédie et les enquêtes menées à sa suite ont abouti à une avancée décisive, qui a été l adoption générale et définitive du S.O.S. comme signal de détresse (il a depuis été remplacé par l indicatif "Mayday"). La réglementation maritime en matière de sauvetage a également été modifiée. Au lieu que la référence soit le tonnage du navire pour établir le nombre de canots emportés à bord, c est le nombre de passagers embarqués. Il a été imposé de procéder à des scénarios d évacuation au cours des essais initiaux et à un exercice d alerte au départ de chaque traversée. Avant même que les enquêteurs aient précisément établi circonstances et responsabilités, cependant, des légendes, plus ou moins farfelues, ont couru. Cela a commencé dès le retour des rescapés à New York. Ainsi celle qui veut que l orchestre ait joué "Plus près de toi mon Dieu" (Nearer to Thee, my God) tandis que le navire coulait. Le maestro était certes un Méthodiste convaincu, qui ne répugnait pas, aux petites heures où se vident les derniers verres au bar et où la mélancolie étreint les derniers consommateurs, de faire jouer des cantiques à reprendre en chœur. Mais il semblerait, d après certains témoignages, qu avant de ne plus pouvoir jouer, l orchestre essayait surtout de rasséréner les passagers en interprétants des airs à la mode. En 1898 était paru un roman appelé The Wreck of the Titan, qui racontait le naufrage d un imaginaire plus grand paquebot du monde, considéré comme insubmersible mais ne comportant pas assez de canots de sauvetage et coulant un jour d avril après avoir heurté un iceberg par tribord. Très vite, des lecteurs qui s en souvenaient ont voulu y voir un texte prémonitoire, qui aurait dû mettre en garde les propriétaires du Titanic contre toute hybris et leur interdire de baptiser le paquebot d un nom faisant allusion à une rébellion contre les dieux, antiques ou pas. Il y a aussi la légende de la malédiction de la momie, genre Les Sept Boules de cristal. Elle naît au lendemain de l épidémie qui frappe l équipe d archéologue réunie par Lord Carnarvon, découvreur de la tombe de Toutankhamon. Il se répand la nouvelle que l un des passagers aurait rapporté comme souvenir d Égypte une momie et que la malédiction lancée contre quiconque en dérange une dans son sommeil éternel aurait frappé le navire. On sait bien que les manifestes de navires ne sont pas toujours exacts (voir l affaire du Lusitania, c est une autre histoire), mais celui du Titanic ne faisait pas état de la moindre momie en cale ou ailleurs. Et puis il y a les théories du complot, comme les adore notre époque (je vous renvoie au 11 septembre!). En 1997 est paru un livre négationniste, intitulé Titanic, the ship that never sank ("Le

62 62 Titanic, le navire qui n a pas sombré"). Selon l auteur, l Olympic qui, comme on s en souvient, sortait de réparations hâtives au moment où le Titanic allait partir pour son voyage inaugural, aurait, au dernier moment, été substitué à ce dernier. L intention aurait été une escroquerie à l assurance. Il se serait agi d envoyer traverser l Atlantique un bateau dont la construction avait coûté moins cher que celle de son jumeau et qui, depuis sa collision avec le croiseur Hawke, n était plus fiable. Le paquebot aurait eu rendez-vous avec le Caledonian et un mystérieux autre bateau sur lesquels il aurait été prévu de transférer les passagers avant que le prétendu Titanic soit sabordé sur les ordres du capitaine Smith. Malheureusement l opération ne se serait pas déroulée comme prévu et le navire aurait sombré trop vite. Il suffisait d y penser! La réalité dépasse cependant la fiction et l histoire de Charles Joughin, sauvé par l alcool, n est pas une légende. C était le chef des boulangers du bord et le fournil donne soif. Il s était déjà quelque peu rafraîchi quand l alarme a été donnée. Il a aussitôt envoyé son équipe porter des pains à ceux qui embarquaient sur les canots, puis est redescendu dans sa cabine boire de l alcool fort qu il avait en réserve en prévision d émotions éventuelles. Remontant sur le pont, il a cédé sa place dans le canot qui lui était assigné et a entrepris de jeter des chaises longues à la mer, afin de fournir aux naufragés de quoi s accrocher. Quand la partie arrière sur laquelle il se tenait s est couchée sur le côté avant de couler, il s est laissé glisser à l eau, non sans s être encore fortifié le moral en buvant à la flasque dont il s était muni car on n est jamais trop prudent. Là, il a entrepris de remuer bras et jambes pour ne pas s engourdir jusqu à ce qu il aperçoive un canot pliant retourné auquel étaient accrochés des membres d équipage et le rejoigne dans un premier temps, avant de prendre ensuite place dans un canot de sauvetage où il y avait de la place. Il a été secouru par le Carpathia et les médecins qui l ont examiné à l époque, comme ils l ont fait de tous les survivants, ont attribué son salut au réchauffement intérieur procuré par l alcool. On sait dorénavant que cette explication est fausse : l alcool a pour effet de dilater les vaisseaux des extrémités (entre autres) et donc de les rendre plus vulnérables au froid. C est aussi pour cela que le vin et l alcool sont interdits sur les chantiers du bâtiment, où les ouvriers sont exposés au vent et au froid. Indépendamment de tout risque d accident, il existe les risques liés à la température extérieure. Charles Joughin semble simplement avoir eu beaucoup de chance de résister plus longtemps que d autres à la température de 3 du courant du Labrador. La découverte de l épave relance la légende Elle est due à un océanographe, Robert Ballard. Diplômé de géologie marine et de géophysique, il était entré au service de l U.S. Navy et avait été posté comme officier de liaison avec l Institut d Océanographie de Woods Hole. Il avait participé à une campagne de recherche franco-américaine et mis au point un robot d exploration sous-marine, baptisé Argo. Sollicitant des fonds de la marine pour poursuivre ses recherches, il se vit proposer des subsides à condition d utiliser d abord son robot pour une mission secrète consistant à localiser deux sous-marins atomiques qui avaient sombré corps et bien dans les parages supposés du lieu où reposaient les restes du Titanic. La localisation des deux sous-marins nucléaires et la constatation qu ils avaient implosé en laissant des traces de débris derrière eux lui donna l idée que le Titanic, en coulant, avait dû laisser une traînée de débris sur une certaine distance. Il poursuivit son investigation en suivant cette hypothèse et découvrit effectivement à l été 1985 une série de débris qui le guidèrent jusqu à la coque du Titanic. Il retourna sur les lieux à l été 1986 et, avec l aide du bathyscaphe Alvin et d un robot télécommandé, put prendre des photos de l intérieur du bateau, qui gît par plus de m de fond. Ces clichés ont confirmé la cassure en deux du bateau, dont certains doutaient encore, des témoins ayant affirmé lors de l enquête que le bateau avait sombré entier. Depuis, des objets ont été récupérés, contrairement au souhait de Ballard.

63 63 C est ainsi que le Titanic est entré une nouvelle fois dans la légende, légende bien vivace puisque cette découverte a aussitôt suscité un immense regain d intérêt pour la tragédie, donnant lieu à toute une série d ouvrages, d articles et de films, tout comme le fait le centenaire de l événement ces temps-ci. Le moment est venu de se poser la question : pourquoi cette fascination durable du public pour un événement maintenant ancien? Pourquoi le naufrage du Titanic est-il la seule fortune de mer qu ait enregistrée la mémoire universelle, la seule qui parle à l imagination des peuples du monde entier un siècle après qu elle est survenue? Il me semble que l explication tient à plusieurs éléments. D abord parce que le bateau, plus que l avion, est porteur de rêve. L avion Rio-Paris qui s abîme en mer est un événement horrible, Le paquebot qui fait naufrage parce qu il passe trop près de la côte amalfitaine ou parce qu il heurte un iceberg est un rêve inachevé, un moment de bonheur brisé pour des voyageurs auxquels nous nous identifions. "Homme libre, toujours, tu chériras la mer", dit le poète. Il y a également, dans le cas du Titanic, le nombre de victimes. Le bilan n est pas le plus lourd de l histoire : le naufrage, en mai 1914, du paquebot Empress of Ireland, dans le golfe du Saint-Laurent fit plus de morts, le torpillage du Lancastria en 1940 plus de 4.000, par exemple. Le record est celui du Wilhelm Gustoff coulé par les Russes en Baltique en 1945 avec plus de femmes et enfants à bord. Mais la présence à bord du Titanic de ceux que l on appelait encore des personnalités en vue et pas encore des people, l évocation des bijoux et trésors qu ils emportaient avec eux, a sans doute contribué à amplifier le sentiment de perte. Cela a aussi été la première fois que le grand public a eu un accès direct et immédiat aux récits et témoignages des survivants par l entremise de la presse. Les progrès techniques ont fait que des photos du Titanic, de son départ, ainsi que des croquis du naufrage faits par un jeune artiste, Jack Thayer, ont été publiés dans la presse du monde entier. Le cinéma naissant a filmé le retour du Carpathia à New York et la descente de l échelle de coupée par les premiers survivants. Le naufrage du Titanic est le premier naufrage "moderne", en quelque sorte. Mais le progrès intervient encore d une autre façon, je pense, dans la manière dont le monde à reçu l événement. Les innovations techniques dont bénéficiait le Titanic avaient, comme je l ai dit, confusément donné au grand public le sentiment que la mer avait cessé de constituer un danger. Que le paquebot présenté comme le plus grand, le plus luxueux, le plus sûr, sombre lors de son voyage inaugural réintroduisait un sentiment du tragique selon la définition qu en donne Aristote. Cela instillait l impression qu il y avait une part de destin dans tout cela, qu une volonté supérieure était venue se jouer des projets des souris et des hommes ("Of mice and men/the best laid-out plans "). Les meilleures preuves en sont justement la manière dont la superstition a tout de suite voulu relever des indices fâcheux dans les incidents qui ont précédé le voyage, ou la floraison par la suite des légendes que j ai décrites. Si le naufrage du Titanic a imprégné à ce point la mémoire universelle, c est qu il est plus qu un événement historique. Il est devenu un mythe. BIBLIOGRAPHIE La bibliographie sur le sujet est titanesque et ne cesse de s enrichir.

64 64 On trouvera ci-dessous les ouvrages en français les plus récemment parus ou réédités : Ballard Robert D. : La Découverte du Titanic. Glénat, Ballard Robert D. : L Exploitation du Titanic. Glénat, Blake John : Titanic : le guide du voyageur, Paris, Flammarion, (Reproduction du guide distribué aux passagers en 1912). Eaton John P. : Titanic, destination désastre. Les légendes et la réalité. Paris. Midy, Jaeger Gérard : Il était une fois le Titanic, Paris, L Archipel, Lord William : La Nuit du Titanic, Paris, L Archipel, Masson Philippe : Le Drame du Titanic, Paris, Tallandier Navrati Elisabeth : Les Enfants du Titanic : l histoire vécue de deux rescapés. Paris, Hachette (Elle et son frère ont été les célèbres "enfants Navrati", jeunes passagers français dont le père périt dans le naufrage). Piouffre Gérard : Le Titanic ne répond plus. Paris, Larousse, Piouffre Gérard : Nous étions à bord du Titanic. Paris, Editions générales First, Riffenburgh Beau. : Toute l histoire du Titanic : la légende du paquebot insubmersible. Paris, Sélection du Reader s Digest, Thayer John B. : Rescapé du Titanic, Marseille, Ramsay reprints, 1998.

65 65 LA PHOTOGRAPHIE L obsession du premier inventeur et le résultat présent 1 Jack Boulas RÉSUMÉ L importance de la photographie dans tous les domaines de la vie quotidienne conduit à s interroger sur la nature et l histoire des observations et des techniques qui ont conduit aux procédés et aux matériels que nous connaissons aujourd hui. Si certaines observations sur les effets de la lumière sont très anciennes, il faut attendre ensuite le XVI e siècle pour que la notion d image apparaisse et soit saisie par les dessinateurs avant que de nombreux chercheurs, techniciens et inventeurs s intéressent aux moyens de la conserver, pour arriver à Nicephore Niepse qui réussit à fixer l image. C est ensuite un long défilé de physiciens, de chimistes et d inventeurs qui procèdent à des recherches et à des essais, créent des matériels pour arriver aux appareils "photos", au "Kodak", au cinéma, à la photo argentique, encore utilisée par certains professionnels, et, enfin, à la photo numérique d aujourd hui dont l utilisation planétaire ouvre la voie à la découverte de l Univers. Peut-on imaginer la vie moderne sans la présence, la fabrication et la diffusion journalières de milliards de documents photographiques dans le monde? Comment peut-on penser qu il y a moins de 200 ans, il était impossible d obtenir une représentation absolument rigoureuse d un sujet, d un objet, d un paysage ou d un personnage? Le dessin ou la gravure, aussi précis fussent-il, ne pouvaient prétendre à une entière exactitude. La photographie n est pas "une" invention, mais une grande multitude de faits, parfois d une grande complexité, venant s accumuler, pour devenir l état courant et totalement indispensable à notre vie. Comment "acheter" sur Internet sans voir une image du produit à vendre ou "voir" son correspondant grâce à l image donnée par une Webcam? Comment pourrait-on savoir ce que perçoivent les sondes spatiales lancées au-delà du système solaire? Au cours du XIX e siècle est née une société en pleine révolution d idées. On s intéresse plus à l optique, à la chimie et à la physique. Avant d entendre le mot "photographie", il a fallu entendre parler de Calotype, d Ambrotype, de Daguerréotypie, d Héliographie, de Photocollographie, de Physautotype, d Héliotypie, d Albertypie, de Collotype, de Ziatype, de Zincographie, de Chromolithographie, de Lithophotographie, de Gillotage, de Typographie, de Similigravure, de Ferrotype, de Collodion humide, de Collodion sec, de Plaque à l Albumine iodurée, de Gélatino-bromure d argent, de 1 Séance du 19 avril 2012.

66 66 Papier salé, de Papier Artistotype, de papier au Charbon, de tirages à la Gomme, de produits comme des vapeurs d Iodes ou de Mercure, d Hyposulfite de soude, de Thiosulfates de soude, de Chlorure de sodium, de Chlorure d Or ou de Platine, d Encres Grasses, de Nitrate d Argent, de Iodure et Bromure, de Pronopiographe. (*47 énumérations). Les premiers produits utilisés en photographie peuvent nous étonner : on trouve le sucre, la glycérine, les sirops de gélatine mais aussi le miel, la gomme, la graine de lin, le lait, le sirop de framboise, la bière, l albumine miellée, l eau de pruneaux, le malt, le caramel concassé, le tabac gommé, le café sucré, la fécule de pomme de terre, la spore de champignon, le vin rouge de Bordeaux dans lequel il est possible de développer un film. Pour aboutir au terme de "Photographie" que l on qualifie aujourd hui d argentique et de numérique, il vient de s écouler 186 années de recherches, d attentes, d insuccès, de gloire, de doutes, de personnages chercheurs, parfois amateurs, oubliés, puis redécouverts grâce à des études récentes. Des chercheurs devenus fortunés grâce à leur invention mais qui en poursuivant leurs recherches sont parfois morts dans la pauvreté. Un auteur peut trouver une solution qui, à l instant, s avère d un intérêt restreint, mais cette même solution reprise par un autre auteur devient, après complément, une réalité et une invention. Cependant, certaines dates sont contradictoires. Entre le moment où un chercheur suppose avoir trouvé une solution et l instant où celle-ci est applicable, il peut s écouler 10 ans ou plus jusqu à la date de dépôt de la découverte ou du brevet. En 1975, Kodak met au point un prototype d appareil numérique qui n est révélé au public qu en 2001, soit 26 années plus tard...! Cela parce que le prototype a été mal accueilli par le personnel de Kodak qui estimait que cette technique de "l image numérique" n avait aucun intérêt. Des conclusions ont été émises par des physiciens et des chimistes, mais beaucoup aussi par des "amateurs" ayant peu de connaissances en physique, chimie ou optique. Souvent des échanges entre auteurs ont permis de terminer une recherche, chacun apportant sa pierre à l édifice "photographie". Certains petits chercheurs furent oubliés en leur temps, mais sans eux, nous serions dans l impossibilité de transmettre nos informations, nos connaissances et nos observations. Il faut remarquer que les éléments de l histoire de la photographie sont restés souvent contradictoires et ce ne sont que de récentes études qui ont permis d affirmer la véracité des faits. Tout au long de l histoire de la photographie des procès ont été intentés pour déterminer "l inventeur". De plus, il faut observer que la même découverte peut être faite au même instant par deux personnes qui ne se connaissent pas et sont distantes géographiquement ; un cas extrême a existé pour deux "inventeurs" l un étant en France, l autre au Brésil... Comme si la "chose était dans l air".. Le chercheur brésilien fut le premier à trouver une solution, mais comme il n avait pas déposé de brevet, c est le Français qui devint l inventeur. Lors de l Exposition Universelle de 1855, la photographie est présentée comme une découverte et non comme une pratique artistique. Depuis son invention la photographie a tiré parti de nombreuses innovations dans les domaines de l optique, de la chimie, de l électricité et, aujourd hui, de l informatique. Ingres a dit : "La photographie est une si belle chose qu il ne faut pas trop le dire". L appareil photographique n est qu une chambre noire. Les Chinois estiment être les inventeurs de la chambre noire, cela six siècles av. J.C. sans que cela soit démontré, mais on en trouve une description par le Grec Aristote au IV e siècle av. J.C. dans Problematica. Aristote observe que la lumière entrant par un petit orifice dans une pièce noire produit, sur le mur

67 67 opposé à l orifice l image de l extérieur de la pièce et note que cette image est inversée et que sa taille augmente au fur et à mesure que la surface de l exposition s éloigne de l orifice. Pendant l Antiquité, le principe de la chambre noire sert à observer les astres et surtout le soleil. En 1515, Léonard de Vinci décrit une "machine à dessiner". Ce principe fut utilisé par de nombreux peintres pour positionner le contour des sujets comme l ont pratiqué Vermeer et Canaletto. En 1540, Jérôme Cardan place une lentille à l endroit de l orifice et en 1568, le Vénitien Daniel Barbaro ajoute un diaphragme. Lentille et diaphragme améliorent la netteté de l image. Chambre noire, objectif et diaphragme : à cet instant nous avons presque un appareil photo. Reste à trouver l obturateur. En 1650, la chambre noire comporte les lentilles de différentes distances focales permettant des angles de champs différents. Sa dimension est réduite et elle devient donc transportable. Mais, en général, ce sont les dessinateurs qui l utilisent. En fait la chambre photographique est presque au point mais il manque des éléments de chimie pour obtenir une "image" sur un support. Au Moyen Âge, les alchimistes découvrent la sensibilité de la lumière envers certains composés tel que le chlorure d argent. En 1727, Johann Heinrich Schulze redécouvre que la lumière noircit certains composés d argent. On parle également du Suédois Shelle. Le 7 mars 1765 est né, rue de l Oratoire à Chalon-sur-Saône, celui qui deviendra le créateur de la technique photographique : Joseph Niepce. Il est d une famille de notables possédant plusieurs propriétés et terrains viticoles dans la région. Joseph étudie au séminaire de Chalon-sur-Saône et abandonne sa vocation religieuse en Cette même année 1787 il s attribue le prénom de Nicéphore, signifiant en grec "porteur de victoire"... En 1788, il est professeur à l Oratoire d Angers. À Nice, il épouse Agnès Romero qui met au monde Isidore. En 1806, il a 36 ans et revient en Bourgogne. Il faut noter que Nicéphore n a pas de formation scientifique. C est un autodidacte passionné par la lecture de manuels et d encyclopédies. Avec son frère Claude, ils se mettent en contact avec des érudits. En 1802, l Anglais Thomas Wedgwood réussit à reproduire des silhouettes à l aide de nitrate d argent, mais ne parvient pas à fixer les images qui disparaissent avec le temps. C est en 1812 que Nicéphore Niepce pratique ses premières recherches sur "l héliographie", et ce n est que 14 ans plus tard, en 1826 que Niepce réalise son premier cliché, prise de vue faite depuis une fenêtre de sa maison de Saint-Loup-les-Varennes, près de Chalonsur-Saône. Cette image aurait nécessité entre 12 à 18 heures de pose. Pour les précédents essais, l image exposée à la lumière disparaissait rapidement. L argent, non exposé dans les ombres, finissait par noircir. Il était nécessaire de faire disparaître l argent non exposé. C est grâce aux recherches de John Herschel que l image a été stabilisée à la lumière en utilisant l hyposulfite de sodium comme solvant de l argent non exposé. L hyposulfite de sodium et le thiosulfate de sodium sont toujours utilisés couramment aujourd hui. Il est possible de reconnaître Nicéphore Niepce comme l inventeur de la photographie, mais il faut aussi estimer que Herschel y a contribué. Malgré un fonctionnement certain de la plupart de ses découvertes, Niepce ne connaît ni la célébrité, ni la fortune de son vivant. Dès 1814, on note dans la correspondance des deux frères des traces d emprunts importants d argent et de graves difficultés financières qui resteront constantes, les obligeant à vendre leurs biens familiaux, persuadés de rencontrer à terme le succès et la réussite. Le 18 novembre 1787, 22 ans après la naissance de Niepce, naît un dénommé Louis Jacques Mandé Daguerre. À 16 ans, Louis Daguerre choisit d être peintre. Il devient très habile en combinant perspective et lumière. En 1822, il expose deux toiles translucides qui, avec des effets

68 68 de lumières, produisent divers effets d éclairage du sujet. Ainsi, il va créer un "diorama" qui remportera un très grand succès. En l église de Bry-sur-Marne est exposé le seul diorama restant. Il est peint sur deux faces : un effet de jour est peint sur la face avant et un effet de nuit sur la face arrière de la toile. Suivant la direction de la lumière, le sujet se transforme, vu de jour et de nuit. Daguerre s intéresse à la photographie et crée une technique qu il appellera "Daguerréotype". Pour Niepce, l année 1827 est décisive, Nicéphore prend conscience du degré d achèvement de son invention et recherche des contacts pour la faire connaître et la perfectionner. Niepce et sa femme vont en Angleterre rencontrer des membres de la Royal Académy. Résultat : personne ne voit l utilité de la photographie.! Cependant, Niepce et Daguerre se rencontrent et échangent des travaux : l un et l autre, utilisant les mêmes produits, obtiennent des résultats différents. Les lettres échangées montrent que Daguerre est surtout occupé par son "Diorama" qui est en fait une salle de spectacle très appréciée par les spectateurs, et les recherches sont effectuées exclusivement par Niepce, mais Daguerre parle de "nos" recherches. En réalité, il faut noter que jamais Daguerre n a pu montrer à Niepce le moindre résultat de ses essais. Niepce, de 1822 à 1828, fait des expériences avec divers produits : l asphalte ou bitume de Judée sur pierre lithographique et plaque d argent polie, mais avec de très longs temps de pose de plusieurs jours en plein soleil. En 1829, Nicéphore Niepce est ruiné et s associe à Louis Daguerre. Tous les deux mettent au point un procédé utilisant le bitume de Judée. Mais le 5 juillet 1833, à sept heures du soir, Nicéphore Niepce meurt subitement à Saint-Loup-de- Varennes. Le contrat passé entre Niepce et Daguerre mentionnait : "En cas de décès de l un des deux associés, celui-ci sera remplacé dans ladite société, pendant le reste de dix années qui ne serait pas expiré, par celui qui le remplace naturellement". Après le décès de Nicéphore, c est donc son fils Isidore qui lui succède dans la société formée par Daguerre. Malheureusement, Isidore est incapable de reproduire les procédés de son père et Daguerre exploite cette faiblesse. Daguerre laisse Isidore accumuler les échecs et se lance secrètement dans la mise au point d un nouveau procédé. Daguerre poursuit seul ses recherches en remplaçant le bitume de Judée par de l iodure d argent, réduisant le temps de pose à vingt minutes. Et en 1835, en utilisant les techniques apprises auprès de Niepce, Daguerre obtient des images positives avec des temps de pose beaucoup plus courts et parvient à fixer ses images. Daguerre commercialise son invention sous le nom de "Daguerréotype". Daguerre est maintenant en possession d un procédé complet, avec des temps de pose de quelques minutes. À cet instant, les travaux d Isidore qui sont l héliographie et le physautotype sont supplantés avant d avoir été divulgués. Daguerre propose à Isidore de présenter les trois procédés, sachant que seul, le sien est exploitable commercialement. Il impose que soit changé l intitulé du contrat qui deviendrait : "Société sous la raison de commerce Daguerre et Isidore Niepce pour l exploitation de la découverte inventée par Daguerre et feu Nicéphore Niepce". Ainsi, l invention devient donc celle de Daguerre...! Le nom de Niepce passe au second plan. Daguerre décide de présenter son procédé à François Dominique Arago, secrétaire perpétuel de l Académie des Sciences. C est le lundi 19 août 1839 que l Académie des Sciences divulgue les procédés de l héliogravure, du physautotype et du daguerréotype. Par la façon dont Arago présente les procédés, il ne subsiste que celui du daguerréotype, le nom de Niepce est tout juste mentionné. Seul le procédé de Daguerre est présenté comme ayant un avenir. De plus, Arago propose que le procédé soit acheté par l État français pour en "faire don au monde entier".

69 69 Une rente annuelle à vie de francs. sera versée à chacun des inventeurs, Niepce et Daguerre, avec un supplément de francs à Daguerre pour son procédé de décor changeant du diorama. En quelques semaines, le procédé "daguerréotype" est amélioré et il devient possible de faire de la photo instantanée, donc de faire du portrait. À Paris, c est la folie, des dizaines de boutiques sont ouvertes pour se faire "Daguerréotyper". Le principe se répand en province, puis en Europe et aux États-Unis où le procédé connaîtra le plus grand succès. Daguerre est célèbre dans le monde entier. Pendant ce temps, le nom de Niepce est complètement oublié. Isidore Niepce, le fils de l inventeur, édite un petit ouvrage : Historique de la découverte improprement nommée daguerréotype précédé d une notice sur son véritable auteur Nicéphore Niepce. Isidore tente de justifier les changements successifs qui ont fait passer son père au second plan de l invention. Ainsi, va commencer un très long processus où l on verra de plus en plus le nom de Nicéphore Niepce être reconnu comme le véritable inventeur de la photographie. De 1833 à 1841, Henry Fox Talbot, qui est un physicien britannique, met au point la photographie avec négatif : ce sera la Calotypie ou Talbotypie. Pour stabiliser les images, sur les conseils de Herschel, il utilise l hyposulfite de sodium. Talbot appelle ces images des "dessins photogéniques". Il propose de les inverser en posant une autre feuille de papier sensibilisée à l argent et en exposant les deux à la lumière. La même année 1839, Hippolyte Bayard améliore le procédé de Talbot et obtient un positif direct sur papier : il noircit une feuille de papier avec du chlorure d argent et de l iodure de potassium, ce papier est placé dans un appareil photo, et durant l exposition, la lumière agit comme décolorant. Mais l invention de Bayard, qui pourtant va ouvrir une autre porte, est très largement ignorée en raison du soutien officiel au procédé de Daguerre. En 1841, Talbot fait breveter le principe de l image latente : le Calotype ou Talbotype. C est une feuille de papier enduite d une solution de nitrate d argent et d iodure de potassium. Cette feuille est séchée et peut être exposée par la suite. Après exposition, l image est invisible, c est le principe de l image "latente" qui doit être "développée" avec de l acide gallique et du nitrate d argent. Il en résulte une image négative, le positif est obtenu en copiant ce négatif sur des papiers salés sensibilisés au nitrate d argent et au sel de cuisine. Avec le principe du négatif copié pour donner un positif, il devient possible de multiplier le nombre des images. C est le premier principe négatif/positif. Ce procédé restera comme le seul utilisé dans la pratique photographique. Le développement est le processus par lequel un film ou un papier photographique, une fois exposé à une lumière, est traité chimiquement pour donner une image visible et en principe permanente. En 1847, Chevreul présente Abel Niepce de Saint-Victor, un cousin de Nicéphore, à l Académie des Sciences pour son procédé à l albumine. C est une plaque de verre recouverte d une émulsion contenant des sels d argent, donnant un cliché transparent d une meilleure définition que le support papier, qui comporte un "grain" venant troubler l image. Cette technique est encore employée aujourd hui, sauf que le verre est remplacé par un support mince transparent. Comme nous l indiquions au début de cet exposé, il faut remarquer que Hercule Florence, un Niçois exilé au Brésil, a probablement, avant Talbot ou au moins dans le même temps que Talbot, fait les mêmes recherches. Et c est seulement en 1973 que l on découvre ses écrits. Il a probablement inventé le mot "photographie" avant John Herschel, car l on retrouve dans son journal une "Note sur la photographie".

70 70 En 1838, Charles Wi-Eastone décrit pour la première fois la perception du relief grâce à la vision "binoculaire" (stéréoscopie ou stéréopsis). Il réalise des couples stéréoscopiques de dessins et par la suite de photographies. Il invente l appareil permettant d observer le relief par deux oculaires, cela en collaboration avec le physicien David Brewster qui a diffusé la découverte. Une succession de physiciens, scientifiques, peintres tentent et pratiquent des expériences nouvelles. Hippolyte Bayard, bien que s intéressant à la peinture, se lance dans l expérimentation avec un négatif papier et, en mars 1839, avec un positif direct sur papier. C est donc 6 mois avant la reconnaissance officielle du Daguerréotype, que Bayard peut faire la démonstration de son procédé. En juin 1839, Bayard reçoit de l État 600 francs pour s équiper en matériel alors que, le 19 août suivant, Daguerre et Isidore Niepce, grâce à Arago, reçoivent une rente annuelle de et francs. En février l840, Hippolyte Bayard révèle les détails de son invention du positif direct à l Académie des Sciences, mais il est trop tard et son procédé reste ignoré. À cette date, il va utiliser le procédé de Talbot, le Calotype. Il est le premier à avoir l idée d utiliser deux négatifs séparés : un pour le ciel et les nuages, l autre pour le paysage afin de compenser la différence de luminosité entre le ciel et le sol et ainsi obtenir une image bien équilibrée. La méthode de "ciel rapporté" a commencé à être utilisée en1850. Il est à remarquer qu avec l image numérique, ces techniques d images multiples sont presque d usage courant. Cela permet aussi d apporter des effets mettant en valeur le sujet. En 1842, Fox Talbot commence à éditer en 24 fascicules, le premier livre de photographie de l histoire, en utilisant des copies grand format des calotypes originaux : "The pencil of nature". Louis Désiré Blanquart-Evrard, avec Hippolyte Fockedey créera l imprimerie photographique. En 1850, il publie des artistes comme Hippolyte Bayard, Charles Malville et Henry Le Serc. La création de cette imprimerie a contribué à la vulgarisation de la photographie, permettant la multiplication des images. À cette période, la photographie tentait de gagner ses lettres de noblesse face à la peinture. Ce que Walter Benjamin appelait "l aura" de l œuvre unique, va disparaître. Dès 1849, Gustave Le Gray découvrit les qualités du"collodiun humide". Ce mélange de coton, d alcool et d éther appliqué sur une plaque de verre donnait un négatif de bonne qualité. Le Gray commence sa vie dans la peinture mais sa réputation découlera de la photographie. Il deviendra un photographe remarqué. Alexandre Dumas disait : "J ai compris que le photographe comme Le Gray est à la fois un artiste et un savant". La même année, Le Gray est l un des cinq photographes sélectionnés par la commission des monuments historiques pour faire un recensement photographique des monuments du territoire national. D autre part, il réalise sur les côtes normandes, méditerranéennes et bretonnes une série de paysages en utilisant la technique du ciel rapporté. La première Société Héliographique au monde deviendra le 15 novembre 1854 la "Société Française de Photographie" avec Hippolyte Bayard comme membre fondateur. Le peintre Charles Nègre pense pouvoir se servir de la photographie pour l aider à réaliser des peintures. Charles Négre a produit les plus belles gravures héliographiques de l histoire des procédés photomécaniques. Il a exposé des "gravures héliographiques" à l Exposition Universelle de 1855 et a reçu la médaille de première classe avec un diplôme dessiné par Ingres. En 1880, il décède dans l oubli. Il ne sera redécouvert qu en 1936, à la faveur des expositions photographiques organisées à Paris et à New York. En 1851, l Anglais Scott Archer, qui était fils de boucher, a commencé comme apprenti chez un orfèvre et a poursuivi dans la sculpture de portrait en s aidant de la photographie. Cela l a conduit à inventer le procédé au collodion humide qui est un nitrate de cellulose dissous dans un

71 71 mélange d alcool et d éther. Cette préparation est étendue sur une plaque de verre que l on plonge dans un bain de nitrate d argent. Après avoir été égouttée,* la plaque est placée encore humide dans un châssis étanche à la lumière, qui sera mis dans une chambre noire pour faire la prise de vue. Cette plaque doit être développée immédiatement après la prise de vue dans de l acide gallique ou sulfate de fer. Le fixage se fait dans du thiosulfate de sodium ou du cyanure de potassium. Le collodion n étant pas sensible à la lumière rouge, il est possible d effectuer le développement dans un laboratoire éclairé par une lampe rouge. Malgré les difficultés d emploi, ce procédé a connu un grand succès et fut utilisé en photogravure jusqu en Adolphe Alexandre Martin, en 1852 et 1853, cherche à améliorer le travail de la gravure des imprimeurs. Il essaie de remplacer la plaque de verre de 1 Amphrotype par une fine plaque de fer recouverte d un vernis noir ou brun au collodion, ce qui donnera une image positive d un assez bon résultat. Peu coûteux, le procédé connaîtra un grand succès commercial et perdurera jusqu à la seconde guerre mondiale. En 1854, le procédé Ambrotype est mis au point par James Ambrose Cutting. Il a concurrencé le Daguerréotype en raison de la plus courte durée du temps de pose (2 à 4 secondes) et son prix de revient peu élevé. C est un négatif sur plaque de verre au collodion qui est sous-exposé à la prise de vue, puis blanchi chimiquement au développement, c est-à-dire dont les valeurs sont "inversées" par rapport au négatif. Cette plaque de verre est posée sur un fond noir et l image apparaît alors en positif. Ce procédé a été très utilisé pour les portraits et les paysages. En général, il se présente encadré comme un Daguerréotype. Arthur Melluish invente, d une part, le rouleau de papier photo pour réaliser des prises de vues, principe qui sera utilisé plus tard par Georges Eastmann, créateur de Kodak, pour faire les premières bobines photos de 100 vues. D autre part, alors que toutes les chambres photos étaient en bois, il préconise la chambre métallique qui devait permettre une diminution de poids. Alphonse Poitevin est un ingénieur chimiste qui consacra une grande partie de sa vie à la recherche de nouveaux procédés photographiques. Il est possible de le considérer comme le troisième inventeur de la photo après Niepce et Daguerre. Il trouve : * la photolithographie, * le procédé dit "au charbon" encore utilisé aujourd hui pour effectuer des tirages de très haute qualité, * un procédé aux "encres grasses" (photocollographie), * un procédé d encrage des billets pour les rendre infalsifiables. Jean-Marie Taupenot découvre un procédé à l albumine : le collodion sec qui permet de conserver des plaques sensibles plusieurs semaines avant l exposition, ce qui présage les pellicules modernes. En 1855, Alexandre Parker invente la feuille de celluloïd. Mais, il faudra attendre 32 ans plus tard, en 1887, que John Carbutt et Georges Eastman l utilisent pour les premiers supports souples. Thomas Edison et son assistant l employèrent pour le Kinétoscope. Frédéric Martens, comme beaucoup de peintres, s intéresse à la photographie. En 1845, il met au point une chambre photographique à 150 degrés pour réaliser des vues panoramiques, et en 1851, il réalise un dessin panoramique à partir de 14 épreuves photographiques. Frédéric Martens affirme avoir, lui aussi, découvert le collodion albuminé en même temps que Jean-Marie Taupenot. Gaspard Félix Tournachon est né le 6 avril 1820, et comme il avait l habitude de rajouter après chaque mot la terminaison DAR, ses amis l ont surnommé Tournadar. Ce qui finit par donner Nadar, appellation conservée jusqu à sa mort. C est, paraît-il, un curieux personnage que l on dit grand, les cheveux roux, les yeux effarés, fantasque, à la vie vagabonde. Il se définit comme un "vrai casse-cou, un touche-à-tout, mal élevé jusqu à appeler les choses par leur nom et

72 72 les gens aussi..." Son père, Victor Tournachon, qui est imprimeur-libraire à Lyon, meurt en 1837 et Gaspard-Félix qui a commencé des études de médecine à Lyon, doit arrêter car il a sa famille à charge. Sa vie est alors très active et très variée. Après avoir travaillé dans les rédactions de divers journaux lyonnais, il vient s installer à Paris où il fonde un journal judiciaire. Ainsi, il côtoie divers jeunes écrivains comme Gérard de Nerval, Charles Baudelaire et Théodore de Banville. Pour subsister, il écrit des romans et dessine des caricatures. À Paris, il crée le "Musée des Gloires contemporaines" avec divers collaborateurs. Il dessine plus de 300 grands hommes de l époque, ce qui lui apportera la notoriété, sous le nom de : "Panthéon de Nadar". Il trouve alors une certaine aisance qui lui permet de déménager au dernier étage d un immeuble avec un atelier de prise de vue en lumière naturelle. C est la période où l on maîtrise la technique du portrait et les travaux deviennent de qualité. De nombreux studios ouvrent leurs portes et l élite vient se faire photographier. Il pratique alors caricatures et portraits photographiques. Il commence, en 1858, à expérimenter la première photo aérienne, faite depuis un ballon. En 1860, il manque de place et déménage boulevard des Capucines, fait installer une immense enseigne éclairée au gaz. Il cherche un système d éclairage artificiel et expérimente la poudre de magnésium. Le procédé est complexe, dangereux, parce qu inflammable, et dégage de la fumée. De plus, l éclair ne se produit pas toujours au bon moment. Il améliore la technique pour, dit-il, "obtenir des clichés à rapidité égale et valeur tout à fait équivalentes à celles des clichés exécutés dans mon atelier". Cette technique va lui permettre de réaliser des photos dans les sous-sols de Paris. En 1863, ce curieux personnage commande la construction d un immense ballon de 40 mètres de haut. Lors du siège de Paris en 1870 par les Allemands, il fait construire des ballons pouvant permettre le transport du courrier, 66 ballons sont ainsi mis en service et le 7 octobre 1870, Léon Gambetta, Ministre de l Intérieur, fuit Paris en ballon pour rejoindre Tours et organiser la défense. Par la suite, Nadar construira deux ballons chargés d étudier les déplacements de l ennemi. En 1886, il accompagne son fils Paul Tournachon qui doit réaliser une interview du chimiste Eugène Chevreul. Nadar en profite pour faire des photos. Ce reportage, texte et images, peut être considéré comme le premier du genre et va paraître dans Le Journal Illustré. En 1889, Nadar représente en Europe la Compagnie Georges Eastrnann qui commercialise les premières pellicules sur papier (100 poses), puis sur celluloïd (24 et 28 poses). En 1900, il triomphe à 1 Exposition Universelle avec une rétrospective de son œuvre, organisée par son fils. Il décède le 21 mars 1910 à quelques jours de ses 90 ans. Ce fut une figure aussi importante que Niepce et Daguerre ou Poitevin en photographie. Déjà apparaissent des horizons nouveaux pour le développement de la photo couleur. En s appuyant sur les travaux de Michel Faraday, James Cleck Maxwell est un physicien et mathématicien, qui estime que la lumière est un phénomène électromagnétique. Il démontre que les champs électriques et magnétiques se propagent dans l espace sous la forme d une onde et à la vitesse de la lumière. Einstein a écrit que les travaux de Maxwell étaient "les plus profonds et fructueux que la physique ait connus depuis le temps de Newton". En 1857, Maxwell détermine la nature des anneaux de Saturne. Il passe deux ans à étudier le problème et, sans aucune observation expérimentale, il conclut que les anneaux doivent être formés de nombreuses petites particules orbitant chacune indépendamment autour de Saturne. Il faut attendre ans, en 1980, pour que la sonde Voyager confirme cette théorie. Autre sujet d étude pour Maxwell. Durant 17 ans, de 1855 à 1872, il s intéresse à la perception des couleurs et utilise les toupies colorées de Forbes pour montrer que la lumière blanche résulte de la composition des lumières : rouge, verte et bleue

73 73 C est la base actuelle de la photographie couleur dont les complémentaires sont le cyan, le magenta et le jaune. Le cyan est un bleu légèrement vert et le magenta un rouge violacé, ce qui fait souvent dire que l on imprime en bleu, rouge et jaune. Les scanners, écrans d ordinateurs ou de télévision, les appareils photos numériques et toutes les images formées par des sources lumineuses utilisent la décomposition en "R-V-B" : Rouge, Vert, Bleu. Tous les systèmes pigmentaires, tels que l imprimerie ou les imprimantes couleurs, utilisent le système "C-M-J" : cyan, magenta et jaune. Pour des raisons techniques, il est ajouté du "noir" afin de renforcer les couleurs et les contrastes, ce qui donne l appellation "CMJN" quand on parle de documents imprimés. D où le terme "Quadrichromie". Le 21 juin 1859, le photographe Prudent René Patrice Dagron, prend le premier brevet pour un procédé de microfilm. À l Exposition Universelle de 1867, il présente des photographies tellement réduites qu elles ne pouvaient être lues qu avec un microscope. La Société Dagron proposait des photos enchâssées dans des bijoux, bagues et pendentifs. Pendant le siège de Paris en 1871, des pigeons transportaient ces messages. Ainsi, dépêches furent transportées. Chaque pigeon pouvait acheminer 6 dépêches d un demi-gramme chacune. Louis Ducos du Hauron est un physicien qui, en 1858, dès l âge de 20 ans, a entrepris des recherches sur les sensations lumineuses et définit le procédé Trichrome. En 1868, il écrit : "toutes les gammes de colorations sont obtenues par trois monochromes". Il déposera 6 brevets. C est 1 héliochromie. Ducos du Hauron voulant exploiter son procédé à des fins industrielles, crée la Société de Plaques Jougla, pour le procédé Omnicolor. Mais dans le même temps, les frères Lumière inventent les plaques autochromes et ce fut la fusion des Établissements Lumière et Jougla. À cet instant, l Omnicolor a disparu. En 1864, Ducos du Hauron dépose un brevet pour un appareil destiné à tourner et projeter des films. Mais son appareil ne fut jamais construit. Le 23 novembre 1868, pendant que Maxwell s intéresse à la perception des couleurs, Ducos du Hauron prend un brevet pour un procédé d impression trichrome permettant la photo couleur. Il photographie chaque scène à travers 3 filtres de couleur vert, orange, et violet. Il imprime les trois négatifs sur des feuilles de gélatine bichromatées contenant des pigments au charbon de couleurs rouge bleu et jaune complémentaires des négatifs. C est ainsi qu opèrent actuellement certains procédés récents de tirages couleurs. En superposant ces trois films, on obtient une image colorée, mais il semblerait que ces "photochromies" n aient pas obtenu de succès. Cependant, c est là le principe de la reproduction trichrome d aujourd hui. Le destin fait qu au même moment, sans connaître Ducos du Hauron, Charles Cros, autre inventeur français, professeur de chimie à l Institut des Sourds-Muets, sans avoir eu la moindre relation avec lui, dépose un brevet semblable. Mais Charles Cros ne peut être considéré comme l inventeur puisque son brevet a été déposé 48 heures trop tard. Par la suite, les deux hommes : devinrent des amis. Ducos du Hauron a créé un anaglyphe, c est-à-dire une double image, permettant d avoir une vision de relief, en juxtaposant deux images. C est le principe actuel de vision du relief au cinéma. Charles Cros qui a manqué de chance avec son brevet sur la couleur, met au point un appareil de reproduction des sons, c est le "Paléophonex". Mais aux USA, Edison met au point le premier phonographe. Aucun des deux ne se connaissait et ne connaissait les travaux de l autre. Le 17 décembre 1878, Edison dépose un brevet. Charles Cros voit se reproduire la même mésaventure qu avec Ducos du Hauron. Il annonce : "La publication d idées analogues aux miennes par un Américain, M. Edison, me détermine à faire immédiatement connaître mon invention". Il est trop tard. Charles Cros, deux fois inventeur, va être oublié comme Ducos du Hauron. Ce dernier, peintre, musicien, physicien de génie mourut à Agen en étant presque oublié.

74 74 Richard Leach Maddox, photographe et physicien, crée une plaque sèche recouverte de gélatine qui sert de substrat aux sels d argent. La technique est imparfaite, mais il ne cherche pas à l améliorer, et c est Charles Harper Bennett qui démontre, en 1878, que la sensibilité de la plaque peut être augmentée si on fait "maturer" l émulsion pendant 8 à 10 jours à 32 C. C est un avantage incontestable d utiliser de telles plaques de longue conservation. Le photographe n est pas obligé de confectionner ses plaques en chambre noire avant la prise de vue Dans le même temps, en 1878, Désiré van Monckhoven, physicien belge, opticien, chimiste, améliore le procédé des plaques sèches mises au point par Maddox et crée son usine de fabrication. Maddox, un an avant sa mort, a reçu la médaille du Progrès de la Royal Photographic Society. Mais, Maddox n a pas breveté son invention et mourut dans la pauvreté. Étienne Jules Marey qui est membre de l Académie des Sciences s intéresse à l étude des mouvements chez les être vivants. Il est considéré comme un touche-à-tout et devient le pionnier de la photographie de mouvement et le précurseur du cinéma. En 1882, il construit le "fusil photographique" avec une plaque circulaire au gélatino-bromure d argent et réalise la première synthèse du mouvement. Le système sera peu utilisé mais restera célèbre. Il utilisera la photographie comme outil et va concevoir la "chronophotographie" avec une chambre à un seul objectif avec des sujets clairs sur fond noir et une plaque photographique exposée plusieurs fois avec un obturateur rotatif. Il profite de l arrivée du support celluloïd et invente un système pour faire avancer le film en synchro avec l ouverture de la fente de l obturateur. On a ainsi le principe du cinéma, mais la technique est approximative, car il manque des encoches de repérage sur la bande du film. Un Anglais, émigré aux USA, devient photographe américain. Edward James Muybridge réalise des photos en relief avec un studio itinérant. Ses photos panoramiques sont célèbres et l élite américaine lui demande des portraits. Parmi ses clients un éleveur de chevaux lui apprend qu une polémique existe sur le fait qu un cheval au galop a ses jambes qui se décollent du sol. Jules Marey confirme le fait. Afin de trancher la question, Muybridge installe 24 appareils photographiques déclenchés par le passage du cheval et décompose ainsi le galop confirmant la théorie de Marey. Muybridge va, dès lors, s intéresser au mouvement animal et humain. En 1887, il publie plusieurs ouvrages comportant 11 volumes de plaques photographiques. Tous ces documents sont exceptionnels. Il faut remarquer qu au cours du XIX e siècle, se mettent en place toutes les principales techniques de la photographie. Il en sera ainsi pour la grande aventure de George Eastman qui a commencé à travailler dans les assurances et la banque. En 1880, il s intéresse à la photographie. Il perfectionne les plaques photographiques sèches et se lance dans la fabrication industrielle. Huit ans plus tard, il crée un appareil photo sous la marque Kodak. Pour cette marque il avait recherché un mot simple pouvant être prononcé dans toutes les langues, de dessin symétrique comportant seulement deux couleurs. L appareil mis au point était simple et chargé d un rouleau de négatif papier de 100 vues. Les 100 prises de vues faites, l utilisateur devait retourner son appareil à Kodak qui effectuait le développement et les tirages. Avec ceux-ci, l appareil lui était renvoyé avec un nouveau rouleau. Le slogan était : "Vous appuyez sur le bouton, nous faisons le reste". Cette formule est restée célèbre et est devenue "Clic, Clac, Merci Kodak". L année suivante, en 1889, il commença la fabrication d une pellicule avec un Anglais, Alfred Blair, sur un support transparent inventé par Hannibal Goodwin. Un an plus tard, en 1900, il met sur le marché un appareil pour les enfants, le "Brownie", vendu un dollar. Ainsi le succès de "Eastmann Kodak" fut considérable et, en 1927, il détient le monopole de l industrie photographique aux USA. En 1924, il donna la moitié de sa fortune, soit 75 millions de dollars aux Universités de Rochester et à l Institut Technologique du Massachusetts de Boston. À Paris, il a fondé l Institut dentaire George Eastman. Il a fait partie des premiers industriels à distribuer une partie de leurs bénéfices à leurs employés sous forme de prime de rendement. En 1930, il est atteint d une

75 75 maladie de la colonne vertébrale qui menaçe de le rendre handicapé à vie et, en 1932, il se suicide en se tirant une balle dans le cœur, avec ce message : "Mon travail est accompli, pourquoi attendre". Sa maison est maintenant un centre d archives et un musée de la photographie de réputation mondiale. Enfin, pour la petite histoire : Eastman détestait qu on le prenne en photo..!!! Le Kodachrome a été créé par deux ingénieurs : Léopold Godowsky et Léopold Mannes. En raison de la deuxième guerre mondiale, cette pellicule ne fit vraiment son apparition en Europe qu en Le Kodachrome fut d abord utilisé pour le cinéma 16 mm. Un an après, il est employé dans les formats 8 mm et 35 mm. L apparition du format 24x36 utilisant la bande 35 mm du cinéma fait que le Kodachrome trouve une application mondiale. Après 74 ans de fabrication et avoir acquis le titre du film le plus vendu au monde, Kodak annonce la fin de la fabrication, le 22 juin Le Kodachrome est composé de trois films N/B superposés, un pour chaque couleur fondamentale de la trichromie. Le développement est très complexe, il faut répéter 3 fois celui-ci et les couleurs finales sont apportées chimiquement dans chacune des trois couches, chaque couche prenant la couleur adaptée. En 1870, un simple employé de la préfecture de police de Paris, Alphonse Bertillon découvre qu en prenant 14 mensurations sur n importe quel individu, il n y a qu une seule chance sur 286 millions que l on retrouve la même chose sur une autre personne. Ainsi, il fonda le premier laboratoire d identification criminelle et inventa l anthropométrie, un domaine où la photographie fut largement utilisée. C est une technique qui resta en usage jusqu en Dans le domaine de la pure technologie de la photographie, nous parlons de la "sensitométrie", c est-à-dire de la sensibilité mathématique, autrement dit : "de la représentation mathématique de la relation densité d un point d image en fonction de la lumination ou quantité de lumière". Cette technique fut imaginée par Ferdinand Hurter et Vero Charles Driffield. Ainsi, une courbe caractéristique de noircissement a pu être tracée pour la photo noir et blanc et couleur. En l honneur des deux auteurs, cette courbe est appelée courbe H&D. Thomas Alva Edison est un inventeur et industriel américain. Il est le fondateur de la Général Electric et est reconnu comme l inventeur le plus important et le plus prolifique avec brevets. Edison a été plus connu pour le téléphone, le téléscripteur à haute vitesse et l enregistreur de son. Il s est intéressé à l image photographique dans son utilisation pour le cinéma. Avec le photographe Eadward Muybridge, en 1888, ils inventent le "kinétographe" mais ne déposent leur brevet qu aux USA. En 1893, avec son assistant William Dickson, il fonde les premiers studios de cinéma pour projeter ses films dans des "Kinétoscope Parlor". En 1903, il commercialise une caméra enregistrant sur film 35mm, 12 images par seconde. Il conçoit les perforations pour l entraînement du film 35mm, soit 4 perforations par image, ce qui va devenir le standard international permettant d utiliser des films dans le monde entier. En 1913, il synchronise son phonographe à la caméra et à son kinéscope et, ainsi, produit le premier film parlant au monde. La France fait Thomas Edison chevalier de la Légion l Honneur, puis commandeur de la Légion d Honneur en En 1908, Jonas Ferdinand Gabriel Lippmann, physicien français, reçoit le Prix Nobel de physique, pour sa méthode de reproduction des couleurs en photographie, basée sur le phénomène d interférence, dont la publication avait été faite en Pour fixer les couleurs, il utilise une plaque de verre recouverte d une émulsion photosensible à base de nitrate d argent et de bromure de potassium. Lors de la prise de vue, la couche sensible est placée au contact du mercure. À la surface du mercure se forment des ondes stationnaires qui font réagir la couche sensible selon des minima et des maxima d intensité correspondants aux ventres et aux nœuds des ondes stationnaires.

76 76 Le procédé couleurs Lippmann reste à ce jour le seul à pouvoir fixer l ensemble des couleurs du spectre au lieu d en faire une décomposition trichrome. C est un procédé onéreux avec un très long temps de pose, mais il n a pas encore été dépassé en qualité. Il reste le seul à permettre une analyse chromatique complète a posteriori des couleurs, ce qui est impossible en procédé trichrome. Le problème, c est qu il est, en pratique, inutilisable. À moins que par la suite, comme pour d autres techniques photographiques, un autre inventeur lui découvre une autre utilisation, ce qui sera réalisé avec."l Hologramme", 55 ans plus tard en 1950 par le physicien russe Denisyuk. Auguste et Louis Lumière sont des ingénieurs français qui passent pour être les inventeurs du Cinématographe. Cette paternité est très largement contestée par les Américains qui estiment que l inventeur du cinéma est Edison. Il est dit que la première séance de cinéma s est tenue à Paris, le 28 décembre 1895, dans les sous-sols du Grand Café. La séance était payante. Cependant, au début de la même année, le 22 février, aux USA dans le New Jersey, Jean Leroy fait un spectacle d images animées avec un appareil de son invention. Toujours la même année, à Berlin, le 1 er novembre, Max von Skladanocsky fait une projection avec son "Bioskop". Le cinéma est bien dans l air, mais les frères Lumière ont été devancés. Il est possible de dire que dans chaque pays il y a une personne qui prétend être l inventeur du cinéma. En Pologne, en 1894, donc un an avant tout le monde, Kazimierz Proszynski fabrique un appareil le "Pléographe". Les Russes donnent comme inventeur Loubimov et Timtchenko. Cependant, on est presque certain que l invention du cinéma est plus ancienne. Le Français Louis-Aimé Augustin Le Prince en 1887 construit une caméra à un seul objectif et, le 11 janvier 1888, fait une demande de brevet enregistré à Londres. Il tourne quelques courts métrages avant octobre Louis Le Prince est donc très certainement le père du cinéma. Mais un drame et un mystère surviennent : en 1889, avant de partir pour les USA où se trouvent sa femme et ses enfants, Le Prince, venant d Angleterre, passe voir ses amis en France, et se rend à Dijon où habite son frère qui le conduit à la gare pour prendre le train pour Paris, le 16 septembre. À Paris, des amis l attendent, mais Le Prince n est pas à l arrivée du train. Après des recherches de Scotland Yard et de la Sûreté française, aucune trace du voyageur. Le Prince a disparu mystérieusement. Ainsi, suite à cette disparition, son nom n a pu être associé à l invention du cinéma. Un autre personnage, William Freese-Greene, un Anglais est peut-être, lui aussi, l inventeur du cinéma. On sait peu de chose sur lui, sinon qu il était photographe portraitiste de renom et un inventeur très prolixe qui a sans doute mis au point une technique couleur semblable à celle de Ducos du Hauron, mais pour le cinéma. Si les frères Lumière ne peuvent pas être considérés comme les véritables inventeurs du cinéma, ils ont fortement œuvré pour cette technique. De plus, ils ont créé à Lyon une usine pour la fabrication des plaques sèches photographiques utilisées jusqu à la seconde guerre mondiale. Ces plaques de grande renommée ont permis de pratiquer la photographie "instantanée". Les frères Lumière ont été également les premiers à mettre au point le procédé couleur portant la désignation "Autochrome", cela en 1896, mais le brevet en fut déposé en C est en fait l ancêtre de la diapositive. C est un positif direct sur plaque de verre. Jusqu à cette date, la reproduction des couleurs devait faire appel à trois prises de vues faites à travers trois filtres de couleurs et copier pour avoir une image positive. L Autochrome est une plaque de verre recouverte d un vernis comportant des grains de fécule de pomme de terre teintée en trois couleurs : vert - rouge/orange - violet. L ensemble est recouvert d une émulsion photo noir et blanc. Après exposition, la plaque est développée dans un simple révélateur noir et blanc et suivie d une inversion pour rendre la plaque positive. En regardant par transparence, l œil ne perçoit

77 77 que les grains correspondants à l image N/B. Les couleurs sont ainsi recomposées aux couleurs du sujet. Par la suite, la plaque a été remplacée par un film de nitrate de cellulose. L Autochrome qui a été fabriqué dans les usines Lumière a eu un succès immédiat et restera sans concurrence durant 30 ans, jusqu en 1944, à la fin de la deuxième guerre mondiale, cela avec l arrivée des procédés couleurs actuels, sur le marché européen. En 1935, Kodak aux USA avait créé le Kodachrome, puis le Kodacolor et, en Allemagne, Agfa, le film Agfacolor. À l origine, en 1867, Agfa était une fabrique de colorants et fut pendant 10 ans sous le contrôle de IG Farben. Elle devient indépendante après la deuxième guerre mondiale pour la fabrication de produits photographiques. En 1964, Agfa fusionna avec Gevaert en Belgique. En 1932, l Agfacolor était un processus similaire à l Autochrome, mais avec des résines teintées. Sur un brevet datant de 1911 à Berlin, c est en 1936 que Agfa a présenté un film transparent nommé Agfacolor-Neu. Le Kodachrome de Kodak avait donc été inventé l année précédente, en Les évènements politiques de l époque ont retardé la diffusion de ces procédés en Europe. C est seulement après le seconde guerre mondiale que ces films ont trouvé le succès en Europe. C est en 1914 que la première image fut transmise à distance grâce au "Bélinogramme" de Edouard Belin. Le système était capable de transmettre à grande distance des photographies par l intermédiaire d un réseau téléphonique. Toutes les agences de presse faisaient parvenir, chaque jour des photographies aux journaux du monde entier. L émetteur analyse, point par point, l image originale en mesurant l intensité lumineuse par une cellule photoélectrique. Le récepteur reçoit les informations et une source lumineuse reproduit ces informations en effectuant le même déplacement, et impressionne un papier photo qui, en suivant, sera développé. Les télécopieurs ou photocopieurs actuels utilisent le même principe basé sur une technologie laser. En 1930, Louis Dufay met au point un procédé pour réaliser des photos couleurs. Le principe est semblable à l autochrome, mais à la place d un réseau aléatoire donné par des grains colorés, le Dufaycolor consiste en une juxtaposition des trois couleurs par des réseaux croisés imprimés de 20 lignes au millimètre, chaque réseau comportant une couleur. Comme pour l autochrome, sur ce réseau imprimé, était coulée une émulsion N/B, puis développée en N/B et inversée pour avoir une image positive lisible par transparence. Malgré les travaux de Ducos du Hauron démontrant la possibilité de réaliser des images couleurs par trichromie, c est en coloriant des films N/B que sont apparus les premiers films de cinéma en couleur. Georges Méliès a fait colorier à la main les images de son film de 60 mètres, Le Manoir du diable. Puis les usines Pathé ayant un service de coloriage ont pris des brevets en 1906, 1907 et 1908 pour une machine à colorier. À cette époque les appareils photos restent de grande taille, parfois difficiles et longs à manipuler. En Allemagne, vers 1920, Carl Zeiss met au point un appareil de plus petit format allant jusqu à 4,5 x 6 cm avec des plaques de ce format. L optique est excellente avec une ouverture de f/1,8, ce qui est exceptionnel pour l époque, permettant la prise de vue sans flash ou dans de mauvaises conditions d éclairage. Aujourd hui, c est une pièce de collection très rare et chère. Toujours en Allemagne, en 1849, un mathématicien, Carl Kellner, fonde un institut d optique pour développer et commercialiser des lentilles et des microscopes. En 1865, un autre mathématicien, Ernst Leitz, devient son associé. En 1905, l ingénieur Oskar Barnack a l idée d utiliser le film de cinéma 35 mm, mais dans le sens horizontal et obtient un format 24x36 mm. Associé à l extrême qualité des objectifs Leitz, cela donne un appareil maniable, léger, robuste, le Leica. Mais, c est seulement 19 ans après, en 1924, que le prototype a été commercialisé. Entre-temps, il a fallu améliorer les procédés photochimiques afin de pouvoir agrandir l image, cette taille d image étant trop petite pour être pratiquement utilisée avec la définition des pellicules de cette période. Il a fallu réduire

78 78 le grain de la pellicule et rechercher un révélateur "grain fin". Ainsi, il en est résulté que, de par la qualité de leurs prises de vues, les photographes Cartier-Bresson et Robert Capa sont devenus des figures de ce type de photo. La fameuse série Leica "M" à télémètre intégré au viseur et à monture d objectif à baïonnette est toujours fabriquée. Les premiers appareils fonctionnent toujours. Un des premiers 25 prototypes existant encore et fonctionnant a été vendu aux enchères le 28 mai 2011, pour la somme de euros. Avec un peu de retard, Leica est entré dans le monde du numérique grâce au "M9". À l Exposition Internationale de la Photokina à Cologne en 2008, Leica a présenté le "S2" pourvu d un capteur 30x45 mm donnant des images de pixels. Pour la petite histoire de Leica, il faut noter que, dès 1933, Ernst Leitz aide des familles juives à quitter l Allemagne. Il utilise "le chemin de fer Leica" pour sortir les ouvriers juifs de la firme sous couvert de les affecter à l étranger dans des bureaux en France, Angleterre, Hong Kong ou aux USA. Ce système a fonctionné à plein en 1938 et jusqu au début 1939 lorsque l Allemagne a fermé ses frontières. Un cadre de chez Leica, Alfred Turk, a été emprisonné pour avoir aidé des juifs. Le premier appareil 24x36, le Leica, va bouleverser le reportage. Son nom se trouvera associé à Henri Cartier-Bresson et à Robert Capa, tous deux photographes réputés "d évènements". Henri Cartier-Bresson dit : "Photographier, c est dans le même instant et en une fraction de seconde, reconnaître un fait et l organisation rigoureuse des formes perçues visuellement qui expriment et signifient le fait". Il dit aussi : "Photographier de menus évènements" et... "Photographier l instant décisif". Bien que les évènements photographiés par Cartier-Bresson soient furtifs, la mise en page est rigoureuse et rarement rectifiée lors des travaux de laboratoire. C est également avec ce type d appareil Leica que Capa a réalisé de nombreuses photos de guerre, notamment en Espagne et durant le débarquement du 6 juin 1944 en France. Il était le seul photographe à débarquer sur les plages françaises d Omaha Beach avec le premier élément de débarquement ; pendant plus de 6 heures, sous les bombes et les balles, il photographie la guerre au plus près des soldats et prend 119 photos. Les pellicules sont rapidement transmises à Life pour développement, mais un accident de laboratoire, à l instant du séchage des films, fait que les films ont fondu. Seules, 11 photos ont pu être sauvées. Ces seules photos du débarquement ont fait le tour du monde. Capa disait : "Si vos photos ne sont pas bonnes, c est que vous n êtes pas assez près", ou bien, "Les photos sont là et il ne te reste plus qu à les prendre". C est en reportage en Indochine qu il saute sur une mine antipersonnelle. Au milieu du XIX e siècle, la rapidité des émulsions photos étant extrêmement faible, les temps de pose pouvaient être très longs. Pour un simple portrait, 30 secondes de pose étaient courantes. En 1887, deux chimistes allemands, Adolf Mieetke et Johannes Gaedicke, inventent la "poudre éclair". C est un mélange très explosif de magnésium, chlorate de potassium et d antimoine. L éclair pouvait être intense, dégageait de la fumée et des accidents se sont produits. C est Paul Vierkotter qui invente la première ampoule flash électrique. En 1927, Général Electrique va produire des ampoules flashs qui donnaient un éclair à partir de la combustion de feuilles et fils très fins d aluminium. La combustion était déclenchée par une batterie. Ce n est qu en 1960 que vont apparaître les premiers flashs électroniques. Capa et Cartier-Bresson fondent l Agence Magnum, qui est une coopérative photographique, pour la diffusion des photos, les leurs, mais aussi celles d autres photographes de presse qui peuvent devenir actionnaires. En 1934, est créée au Japon la Société Fuji pour la fabrication d optiques et de pellicules photos. En principe, c est en 1940 que la pellicule Fujicolor est lancée sur le marché, pellicule négative, puis vient le Fujichrome pour les diapositives. Aujourd hui, cette marque est utilisée dans le monde entier, devançant la marque Kodak. L entreprise fait travailler plus de personnes.

79 79 Le Polaroïd est un film à développement instantané mis au point par Edwin Land. C est en fait la reprise d une idée ancienne : sensibiliser et développer le film à l intérieur de l appareil. Le procédé est complexe et consiste en une petite enveloppe scellée, contenant du révélateur, du fixateur et un réceptacle pour l image. Bien que créé en 1937, ce n est seulement qu en 1948 que le procédé est exploité. Ce fut d abord un procédé noir et blanc dans le format 4x5 pouces. En 1962, Edwin H. Land annonce que le procédé N/B vient d être adapté à la couleur sous le nom de Polacolor. Bien que basées toujours sur le principe des 3 couches couleur, les techniques chimiques sont extrêmement complexes. Pour donner de bons résultats il fallait respecter certaines normes, entre autres, la température lors de la phase de développement, ce qui, dans la pratique, était souvent difficile à obtenir. Par la suite, fut réalisé un format 20x25 cm à des fins professionnelles. L apparition de l image numérique a mis presque fin à cette entreprise. Si le procédé existe encore, d autres solutions sont utilisées. Cependant, très récemment, 10 employés de Polaroïd, sous le nom de "l Impossible" ont racheté à Polaroïd le reste du matériel encore en état, mais comme les composants étaient fabriqués par d autres usines Polaroïd qui n existent plus, ils ont réinventé une nouvelle formule de pellicule. Le but pour 2010 était de produire 3 millions de cartouches de pellicules et 10 millions les années suivantes. Ce que l on va appeler "Télévision" sera difficile à mettre en place et demandera beaucoup de temps en raison de la complexité de l application. En effet, il faut capter une image animée, à la cadence de 25 images à la seconde, les transmettre par radio et les reproduire sur le lieu de réception. De la même façon que pour la photo, il n existe pas un inventeur de la télévision, mais l aboutissement d une multitude de travaux de chercheurs et de techniciens. Il est curieux que pendant que Nadar crée son studio du boulevard des Capucines et que James Waxwell s intéresse au problème de couleur en photo, dès 1862, un Français, l abbé Giovanni Caselli, met au point le "Pantélégraphe" qui permet de transmettre un texte ou un dessin par câble, cela avant que le cinéma ne soit inventé vers 1895 et avant Édouard Belin et son Belinographe, le 22 janvier Mais l abbé Caselli est resté ignoré. Présentement, il n est pas nécessaire de relater dans le détail la mise au point de la télévision. Cependant, il faut savoir, qu en 1873, le télégraphiste Joseph May découvre la photosensibilité du sélénium, base du système de la télévision. En 1879, le 16 janvier, un notaire, Constantin Senleck, publie la théorie de la transmission d images animées, le "Téléstroscope". C est une cellule photosensible au sélénium qui balaie la surface dépolie d une chambre photographique. Mais cette technique ne sera appliquée que 48 années plus tard, en 1927, par les laboratoires de la Bell Téléphone. Le 6 janvier 1884, Paul Nipkow dépose un brevet pour un disque analyseur d images qui sera dans un premier temps partiellement utilisé, puis amélioré, mais n aura pas de suite. 13 années plus tard, en 1897, Karl Ferdinand Braun invente le principe du tube cathodique. Le cinéma vient tout juste d être en place, la technique de la décomposition du mouvement est connue. C est le 25 août 1900, au Congrès International de Paris pour la transmission d images fixes, que fut prononcé, sans doute totalement par hasard, le mot "Télévision" par le Russe Constantin Perskyi. Nouvelle attente, en 1923, John Logie Baird dépose un brevet de télévision mécanique utilisant le disque de Nipkow avec une image de 8 lignes. Le 25 mars 1925, Baird essaie de faire une démonstration de transmission. Il n arrive pas à transmettre correctement l image, mais seulement une silhouette est visible. L année suivante, en 1926, il présente correctement une télévision mécanique avec 16 lignes. Il est possible de dire que c est en 1926, la naissance officielle de la télévision. Ensuite, le 7 avril 1927, les Laboratoires Bell, aux USA, font une démonstration publique de transmission par ondes hertziennes. La technique des tubes de néon permet une image de 50 lignes avec 18 images/seconde, avec un disque de Nipkow. Mais ce procédé présentant une grande inertie mécanique sera abandonné. 7 années passent. En 1934,

80 80 aux USA, Zworykin et Farnsworth amplifient des millions de fois le plus petit courant électrique. "L Iconoscope" permet d atteindre une définition de 450 lignes à plus de 50 images secondes. En France, en 1935, c est la première émission à 180 lignes. Le poste de Paris-Télévision avec son studio rue de Grenelle a son émetteur à la Tour Eiffel. La technique nécessite une grande quantité de lumière et le studio est alimenté par une puissance de watts. La quantité de chaleur est telle qu il faut réfrigérer le local, la chaleur pouvant devenir dangereuse pour le matériel, le personnel et les artistes. Un autre émetteur est installé au pilier nord de la Tour Eiffel et les émissions sont reçues jusqu à 50 km. Il serait trop long de présenter la suite des améliorations qui ont conduit à la télévision couleur actuelle. Cependant, c est Henri de France qui créa le procédé Secam. Le 1 er septembre 1939, on parle d une déclaration de guerre par Hitler en Allemagne. La BBC est en cours d émission et projette un film de Mickey, elle arrête son programme au milieu du film. Le 3 septembre, déclaration effective de la guerre. Et le 7 juin 1946, la paix revient et la BBC reprend la projection du film de Mickey à l endroit précis de son arrêt en La vision "en direct", d un évènement ayant lieu n importe où dans le monde, est maintenant pratiquement courante et l on serait surpris du contraire. Le 21 juillet 1969, l homme, représenté par Armstrong, pose le pied sur la Lune. Le monde entier assiste pratiquement en direct à l évènement. Bien évidemment, Nicéphore Niepce ne pouvait un seul instant imaginer que son idée et son obstination allaient régir le monde actuel. Maintenant des décisions sont prises par des hommes politiques ou des chefs d entreprises, seulement à la vue d une image prouvant la réalité des faits. En 1908, Gabriel Lippmann est prix Nobel de Physique pour sa "Méthode de reproduction des couleurs en photographie, basée sur le phénomène d interférences". La technique de Lippmann, trop compliquée semble destinée à disparaître. Mais, en 1950, le physicien Denisyuk va appliquer cette technique au principe de l Holographie. L Hologramme est un procédé basé sur le phénomène d interférence de la lumière et les propriétés des lasers permettant de fabriquer des photographies en relief qui peuvent être observées sans appareil ou accessoire, c est-à-dire dans l espace. Denisyuk est membre de l Académie des Sciences de l URSS et est à la tête du laboratoire de l Holographie dans l Institut d Optique de Saint-Pétersbourg. Il recevra le Prix Lénine. Denis Gabor est un physicien hongrois, diplômé en 1924 ingénieur électricien de l Université de Berlin et docteur-ingénieur en À cette époque Berlin est un haut lieu de la physique, notamment avec la présence de Plank et Einstein. Gabor quitte l Allemagne nazie en 1933 en raison de son origine ethnique et rentre à la British Thomson Houston en Angleterre. En 1948, il s intéresse à l holographie et obtiendra le Prix Holweck en 1970, puis le Prix Nobel en 1971 pour son "développement de la méthode holographique". Emmette Leith est un physicien américain, membre du groupe Radar Laboratory de l Université de Michigan où il travaille sur les radars à synthèse d ouverture. À partir de 1953, en raison de ses connaissances, il poursuit des recherches sur l holographie. En 1964, Leith et son confrère Juris Upatnieks exposent le premier hologramme tridimensionnel lors d une conférence à la Société d Optique Américaine. Le 31 mars 2011, à Hambourg, le designer Allemand Stefan Eckert présente ses créations par un défilé de mode. Aucun mannequin ne se trouve sur la scène, c est le premier défilé en Hologramme 3D. Pendant que des physiciens développent la méthode de l holographie, d autres s intéressent à la fabrication de petits appareils photos. En Lettonie, en 1938, la firme VEF, fabrique un appareil photo vendu sous la désignation Minox. Bien que fabriqué pour le commerce de luxe, sa très petite taille, sa robustesse, son excellente qualité d image font que cet

81 81 appareil est adopté par tous les services de renseignements durant le seconde guerre mondiale. En 1965, Konica a mis au point le premier appareil auto-reflex à mise au point automatique. C est en 1967/1968 que fut construit le premier reflex à contrôle automatique de la marque Exacta, en Allemagne. Par la suite, cet appareil a été utilisé pour les photos prises sur la lune, et notamment la photo de la terre depuis la lune par Apollo 8 qui fut le premier vol habité à quitter l orbite terrestre. Durant les 10 révolutions autour de la lune de nombreux clichés ont été réalisés, non seulement des clichés de la lune, notamment sa face cachée, mais aussi ceux d un lever de terre. Une des tâches assignées à l équipage consistait à effectuer une reconnaissance photographique de la surface lunaire et notamment de la Mer de la Tranquillité où devait se poser Apollo 11. L homme va marcher sur la Lune le 20 juillet 1969, durant la mission Apollo 11. Des photos sont prises sur le sol lunaire grâce à un appareil suédois de marque Hasselblad. Cet appareil de grande renommée est équipé des meilleurs objectifs, entre autres ceux de la marque Zeiss et Angénieux, en format de prise de vue 6x6 cm. Une caméra, fixée en bas du LEM, va retransmettre en direct la descente de Neil Armstrong. En France, il fait nuit mais beaucoup de Français sont restés éveillés. On estime à 500 millions le nombre de téléspectateurs dans le monde assistant à cette première marche. La salle de presse de Houston reçoit près de journalistes du monde entier sauf de la Russie. Les images et le son proviennent de la lune depuis le module Eagle aluni dans la Mer de la Tranquillité, et sont reçus par le Centre de Communications Spatiales Longues Distances situé en Californie. En août 2006, un évènement invraisemblable : la NASA ne retrouve plus les cassettes des enregistrements originaux des vidéos et télémétries de la mission Apollo 11, et en juillet 2009, ces cassettes sont déclarées perdues. C est en récupérant des enregistrements faits par les télévisions et diverses sources que la NASA a reconstitué un enregistrement des évènements. À cette occasion, il est indispensable, à nouveau, de remarquer que si la photographie n avait pas été inventée, et aujourd hui bien au point, il serait indispensable de l inventer, car nous serions dans l impossibilité de montrer et de diffuser des documents du plus banal au plus exceptionnel intérêt, et cela dans le monde entier. Si avoir marché sur la lune représente "un petit pas pour l homme et un bond de géant pour l humanité", nous pensons qu il en a été de même du jour où Nicéphore Niepce a réussi à fixer sa première photo. IBM est une société née de la fusion de deux sociétés, ce qui va donner : International Business Machines Corporation, d où IBM, cela en Dès le départ, IBM était centré sur la conception et la commercialisation d ordinateurs centraux de grandes capacités, capables d effectuer des calculs complexes. De ce fait, IBM a eu un effet décisif sur le développement des grandes organisations publiques ou privées. Bien que non convaincu de son utilité, IBM va concevoir le premier ordinateur personnel. Le lancement de l IBM PC date de 1980, cela en collaboration avec Microsoft. À cette période, IBM ne prenait pas au sérieux le créneau de l ordinateur personnel et la direction d IBM disait qu elle ne voyait pas dans le PC un produit susceptible de concurrencer ses activités. La marque APPLE progresse de façon exponentielle, et prend une place prépondérante notamment dans le milieu des arts graphiques avec les logiciels d ADOBE. En effet, le PC et les logiciels correspondants n apportaient pas de solutions appropriées auprès des imprimeurs, mais aussi des dessinateurs et des concepteurs de divers domaines de la Création Assistée par Ordinateur. Aujourd hui, dans les milieux professionnels, l ordinateur APPLE est resté prépondérant. En 1981, Sony sort le premier appareil numérique, le Mavica, équipé d un CCD de pixels avec un zoom optique de l0x. Il stocke les photos analogiquement sur une mini

82 82 disquette d une capacité de 50 photos, lisibles sur une télé, avec possibilité de les imprimer, mais sans possibilité de retouche. L image est moins bonne que l image argentique. En 1982, Kodak sort un appareil argentique à mise au point automatique avec flash incorporé, le "Kodak disc" ; 15 photos de petites dimensions sont inscrites sur un disque. Cet appareil n a pas un grand succès, d une part les disques nécessitaient un matériel de développement particulier que les photographes professionnels hésitaient à acheter, et d autre part, les amateurs portaient peu d intérêt au système. De son côté Canon, a sorti le "Snappy", appareil argentique 24x36, sur film 35 mm à mise au point automatique avec flash incorporé. En 1984, apparaît le premier papier du type "Baryté" pour les imprimantes jet d encre, papier d une longévité estimée supérieure à 100 ans.! Le 8 janvier 1985, Sony a présenté une caméra avec magnétoscope incorporé, la CCD-V8. Jusqu à cette date la prise de vue vidéo faisait appel à une caméra et à un magnétoscope séparé, généralement porté en bandoulière sur l épaule. La miniaturisation des composants a permis à Sony de proposer un ensemble réunissant ces deux appareils. Durant la période de , il est très difficile de savoir quelle marque a mis au point un système avant l autre. Les premiers essais ont été des compromis associant appareils photos et enregistreurs vidéo, sans que cela puisse perdurer. En 1984, Copal a présenté un appareil ressemblant à un appareil photo auquel était joint un enregistreur. De même, Hitachi utilise un appareil photo, comme la marque Megavision et Konica. Canon présente un paquet de "cigarettes" avec un objectif. Le Macintosh APPLE tient plus d un appareil photo que d un camescope, néanmoins le système est compact. Dans le même temps, JVC crée le premier caméscope de standard VHS. En 1985, Canon crée un caméscope 8 mm comparable à Sony. C est en 1975 que Kodak, à Rochester, met au point un prototype d appareil numérique d un poids de 2,5 kg. La résolution était de 100 lignes et copiait les informations sur une cassette en 23 secondes. La lecture pouvait se faire sur un téléviseur. Kodak a alors déposé un brevet et montré l invention aux membres du personnel qui l ont accueillie avec scepticisme, se demandant l intérêt qu il y avait à présenter des images photos sur une télévision et à quoi pourrait ressembler un album photo numérique. Cette invention ne fut révélée au public que 26 ans plus tard... en Cependant, lors de la présentation au personnel, en 1975, les ingénieurs notaient : "L appareil photo décrit dans ce rapport représente la première tentative de montrer un système photographique qui pourrait, avec des améliorations de la technologie, substantiellement changer la façon dont les images seront prises dans le futur". En 1975, les ingénieurs de Kodak ne s étaient pas trompés. De 1981 à 1999, c est une suite de créations d appareils numériques, d abord pour photographier en N/B, puis pour photographier en couleur. En 1981, Sony est le premier à lancer le Mavica. En 1989, Canon, avec le Canon RC-700 enregistre des images N/B sur une disquette de 2 pouces. En 1990, le Fotoman de Logitech à destination du grand public enregistre 32 photos toujours en N/B. C est APPLE qui lance, en 1994, le premier appareil grand public en couleur, le Quick-Take de 100 pixels. En 1995, Casio sort le premier appareil grand public doté d un dos LCD à cristaux liquides. En 1999, Nikon produit le Nikon DL premier appareil entièrement conçu par un grand fabricant. Il y a trois modèles Quick-Take : le 100 et le 150 sont fabriqués par Kodak et le 200 est fabriqué par Fuji. Le 100 était relativement facile à utiliser et pouvait être exploité sur n importe quel MAC. Malgré certaines innovations, le Quïck-take s est mal vendu en raison de la concurrence d autres marques comme Kodak, Fuji, Canon et Nïkon. En fait, la fabrication s est arrêtée 3 ans après sa création, c est-à-dire en C est aujourd hui une pièce de collection très populaire.

83 83 On désigne par appareils "argentiques" les appareils photos utilisant une pellicule photographique classique, noir et blanc ou couleur. Les appareils "numériques" font partie de la nouvelle génération des techniques de prises de vues n utilisant pas de pellicule. L invention du capteur électronique photosensible fut la grande révélation. La transformation des informations lumineuses en signaux électriques permet de stocker directement les photos dans la mémoire interne de l appareil. L image est immédiatement visible sur un écran de télévision ou d ordinateur. Malgré une technologie extrêmement complexe, c est avec une rapidité fulgurante que cette technique a envahi le marché photographique. En effet, il n aura pas fallu plus de 5 à 6 ans pour transformer les habitudes photographiques. Selon le Syndicat des Entreprises de l Image, en 2001 et 2002, il y a eu une inversion de la quantité des ventes d appareils argentiques et numériques. En 2006, en France, il a été vendu 4,5 millions d appareils photos, dont seulement appareils argentiques. Il est connu maintenant que le nombre de "pixels" détermine la qualité de l image. Pour le marché grand public, 5 millions de pixels représentent le haut de gamme. Pour les professionnels, on parle de 12 à 50 millions de pixels. Mais ce dernier type d appareil est d un prix prohibitif par rapport à une qualité équivalente en argentique et n est utilisé que pour des besoins spécifiques visant une exploitation rapide du résultat, tel que ceux de la presse, avec un rendu de haute qualité. En raison du prix du matériel, de nombreux professionnels visant une qualité de production en numérique, mais sans pour cela avoir l obligation d extrême rapidité, préfèrent effectuer la prise de vue en argentique et pratiquer une numérisation avec un scanner haut de gamme. Cette technique permet d établir des fichiers adaptés précisément à l usage qui doit en être fait, tant pour la taille que pour la résolution. On évite ainsi, en utilisant des prises de vues directement numériques, des remises à la taille et à la résolution pouvant provoquer des résultats aléatoires. Il est possible que l histoire retienne la date d octobre 2006, lorsque LEICA a sorti son boîtier télénumérique sous le nom de "S8" et en suivant le "M9" avec un capteur "Full Frame", d une taille proche du 24x36 argentique. Mais c est au Salon Photographique International de Cologne, à la "Photokina" de 2008, que LEICA a présenté le "S2", un boîtier reflex moyen format, équipé d un capteur de 30x45 mm donnant des images de 37,5 millions de pixels, ainsi qu une nouvelle gamme d optiques associées au boîtier. Plus le capteur est grand, plus les pixels sont grands et sont sensibles. On trouve ainsi plus de détails dans les ombres et dans les grandes lumières. Avec le temps, on s est aperçu que le plus grand nombre de pixels n apportait pas forcément plus de qualité à l image, notamment lorsque l on fermait le diaphragme à f16 ou f22, provoquant une dispersion de la lumière souvent plus large qu un pixel. Mieux valait donc augmenter la taille du capteur, d où le nom de "Full Frame". Peut-on imaginer qu une sonde spatiale puisse être utile sans que la photographie existe? Avant même d inventer la sonde, il fallait que la photographie soit inventée, il faut répéter que sans Nicéphore Niepce et Daguerre et également les innombrables "petits inventeurs" et techniciens, le monde actuel ne serait rien, ne vivrait pas à la même vitesse ni de la même façon. Bien évidemment, d abord Niepce et ensuite Daguerre ne pouvaient imaginer l apport qu ils ont fait à l humanité. Le système solaire ne pouvait être "vu" sans la photographie et les techniques se rapportant à la transmission des images. Depuis plus de 50 ans le nombre exact d engins envoyés dans l espace, avec un taux élevé d échecs, reste difficile à préciser, cependant : - En octobre 1959 : les Russes ont un premier succès avec Luna 3 qui fait le tour de la Lune en envoyant des photos de l autre face de la Lune, partie invisible depuis la Terre. - En septembre 1977 : la NASA lance à 15 jours d intervalle, deux sondes semblables : - Voyager 1 part indéfiniment dans l espace et quittera le système solaire, elle est à 12 milliards de kilomètres de la Terre. - Voyager 2, après avoir été reprogrammée à distance, ira rejoindre Uranus et

84 84 Neptune, et se déplace à km/h. Ces deux sondes transmettent pratiquement en permanence des informations techniques et visuelles. - Les sondes approcheront pour la première fois une étoile dans ans. - Dans une éventuelle rencontre sur une autre étoile, ces sondes transportent un message essayant de résumer des éléments clés de l humanité. Une plaque de cuivre est gravée comportant ces indications. - En plus de 116 photographies de divers lieux de la Terre, des schémas donnent la position de la Terre dans le système solaire, une définition du système numérique ainsi que les grandeurs employées en physique. Le tout est complété par 27 morceaux de musiques et des "bruits" reflétant l activité humaine. Les informations en provenance de ces deux sondes sont innombrables, le travail de décryptage sera très long. En octobre 1989 et décembre 1995, Galiléo a permis une étude complète du système Jovien, notamment une grande surprise sur le sol de b qui est un satellite de Jupiter, des photos ont été reçues de la présence de volcans en activité ayant des panaches s élevant à 300 km de haut, sur Titan, principal satellite de Saturne, la présence d une atmosphère très dense et épaisse, sur Europe, des photos d une croûte de glace d une vingtaine de kilomètres d épaisseur recouvrant un océan. Les USA, la Russie, le Japon et sans doute prochainement la Chine ont envoyé d autres sondes comme : Soho - Mars Global Surveoyr - Cassini-Huygens - Mars Odyssey - Genesis - Mars Express -Venus Express - Lunik 2 - Venera - Mars 2 - Phobos - Near - Galileo-Deep Impact - Hayabusa - Huygens - Aujourd hui, deux sondes sont en quête de découvertes : - Roseita qui ne devrait arriver à destination qu en 2015 vers les comètes Tchourioumov-Guerassimento. L aller et retour des informations demande 80 minutes. Actuellement, sa vitesse est de km/h. et elle se trouve en ce moment à environ 650 millions de km de la Terre. - New Horizon lancée en 2006 se dirige vers Pluton et son satellite Charon. New Horizon se déplace à plus de km/h. Son voyage va durer 9 années 1/2 et actuellement elle se trouve à plus de 2 milliards de km de la terre. Toutes ces sondes transmettent pratiquement en permanence des photographies exceptionnelles, non seulement techniques mais aussi de grande qualité visuelle et même artistique. Nous conclurons notre propos sur la photographie en répétant que sans les Français Nicéphore Niepce et Louis Daguerre et la foule des autres inventeurs, grands ou petits, le monde actuel ne pourrait fonctionner. Depuis son apparition, l image photographique s est techniquement transformée mais il en a découlé des inventions, des techniques à base de numérique, impossibles sans une base et un raisonnement photographiques. Il faut bien penser que le Terrien ne peut plus se passer du système photographique. L image devient holographique, sans support et en 3 dimensions. La nanotechnologie entre dans le jeu... cela devient du délire...! Normalement, Niepce devrait avoir le tournis.

85 85 LE COMBAT D UN ROMANTIQUE GUSTAV MAHLER ( ) 1 Olivier de Bouillane de Lacoste RÉSUMÉ La vie du compositeur Gustav Mahler, auteur d'une dizaine de grandes symphonies et d'une quantité de lieder qui sont parmi les plus beaux que la musique ait produits, s'apparente à un combat. Issu d'un milieu très modeste, devenu chef d'orchestre pour gagner sa vie, il exerce successivement ses fonctions dans plusieurs villes d'allemagne, d'autriche ou de Hongrie, avant d'accéder au poste suprême de directeur de l'opéra de Vienne. En même temps, il lutte pour faire connaître ses compositions, et doit se défendre contre les attaques de la critique et l'incompréhension du public. Son mariage avec Alma Schindler est d'abord heureux. Mais la mort de leur fille aînée et la révélation de la liaison d'alma avec l'architecte Gropius assombrissent ses dernières années, qu'il partage entre l'amérique et l'europe, avant de mourir à Vienne à l'âge de 50 ans seulement. Il est des compositeurs dont la vie ressemble à un long fleuve tranquille : qu'on pense à un Vivaldi, par exemple, dont presque toute la carrière se déroula à Venise, ou même à Jean- Sébastien Bach, composant son œuvre immense au milieu de sa nombreuse famille. D'autres, au contraire, ont mené une existence qui s'apparente à un combat. Tel est le cas de Gustav Mahler qui, issu d'un milieu plus que modeste, a dû batailler contre un environnement souvent hostile pour imposer son œuvre, avant que la maladie ne le terrasse, à l'âge de 50 ans seulement. L'œuvre de ce compositeur est aujourd'hui suffisamment connue. Le temps n'est plus où, Mahler étant venu à Paris diriger une série de concerts avec l'orchestre philharmonique de Vienne, les affiches annonçant ces concerts mentionnaient qu'ils seraient dirigés par "M. Malheur"... (ce qui lui fit dire : "Ça commence bien!") - Une fois de plus, c'est le cinéma qui a révélé son œuvre au grand public, Visconti ayant eu la bonne idée d'illustrer musicalement son film Mort à Venise par l'admirable adagietto de la Cinquième Symphonie. Peu à peu, on a appris à connaître ses grandes symphonies, ainsi que ses lieder avec accompagnement de piano ou d'orchestre, qui sont parmi les plus beaux que l'art musical ait produits. Mon propos se limitera donc à vous parler de sa vie. Celle-ci nous est connue dans le moindre détail, grâce à la biographie monumentale (trois volumes de plus de mille pages chacun!) que lui a consacrée le musicologue Henry-Louis de La Grange, ouvrage édité par Fayard. Cet ouvrage est un chef-d'œuvre d'intelligence et d'érudition. On y trouve tout ce qu'il faut savoir sur Mahler, et dont je vais essayer de vous donner un bref aperçu. Enfance Gustav Mahler est né le 7 juillet 1860 dans le hameau de Kalischt, près de la petite ville d'iglau, en Moravie (aujourd'hui République tchèque). Il est le deuxième d'une famille très nombreuse : sa mère a mis quatorze enfants au monde, dont six seulement atteindront l'âge 1 Séance du 3 mai 2012.

86 86 adulte. C'est dire que la mort s'est invitée à ce foyer plus souvent qu'à son tour, pendant l'enfance et l'adolescence de Gustave. Son père est distillateur et cabaretier, c'est un homme rude et mal embouché, condamné un jour pour injure à un policier. Cette famille est juive : Mahler aura beaucoup à en souffrir, l'antisémitisme étant très répandu dans l'empire d'autriche-hongrie. Dès sa petite enfance, Gustav s'intéresse à la musique, aux chants populaires, aux sonneries et musiques militaires de la caserne d'iglau. Un jour, à la synagogue, il interrompt les chants religieux en hurlant : "Silence, silence, ce n'est pas beau". Plus tard, il fait partie d'une chorale catholique comme chanteur et comme pianiste accompagnateur (les communautés catholique et juive vivent à Iglau en bonne intelligence). Il découvre la musique savante (Beethoven, Haydn, Rossini) et apparaît vite comme un surdoué. Il prend des leçons de piano et d'harmonie, fait des progrès rapides. L'audition des grandes œuvres musicales parle à son imagination : il invente des histoires, se représente des personnages... Il s'essaie lui-même à composer. Mais quand on lui demande ce qu'il voudra être plus tard, il répond : martyr... Après l'école primaire, Gustav entre au lycée allemand d'iglau à l'âge de 9 ans. Il y fait des études moyennes, se montre distrait et indiscipliné. Conservatoire et Université Malgré les réticences de son père, qui voudrait le voir d'abord terminer ses études secondaires, Gustav obtient en 1875 son inscription au Conservatoire de Vienne, où il passera trois ans, tout en continuant ses études au lycée d'iglau. Il est inscrit dans les classes de piano et d'harmonie. Il éblouit ses professeurs par sa prodigieuse mémoire musicale. Il donne des leçons de piano, et se lie d'amitié avec d'autres élèves, notamment un certain Hugo Wolf. Il compose une symphonie (qui a été perdue) ainsi qu'une sonate pour piano et violon et un quintette avec piano, qui sont joués en public. Ses études au Conservatoire sont brillantes, il cumule les prix d'excellence. Il assiste à des concerts, et lit beaucoup de partitions, en particulier les opéras de Wagner qui devient son dieu. Il voit Richard Wagner en personne, venu à Vienne diriger Lohengrin. Il a aussi des contacts avec Anton Bruckner, mais n'apprécie pas trop sa musique. En 1877, il passe son baccalauréat ("matura"), et s'inscrit à l'université de Vienne où il va donner libre cours à sa fringale de connaissances. Il suivra en effet des cours de philosophie, de littérature, d'histoire, et même de philologie du Moyen Âge, d'histoire de la peinture germanonéerlandaise... Au Conservatoire, il abandonne la classe de piano pour se consacrer à l'étude de la composition et de l'histoire de la musique. Son caractère s'affirme : ambition, indiscipline, conscience de sa valeur... Cet étudiant fait preuve d'une curiosité intellectuelle peu commune. Il lit Schopenhauer, Nietzsche, Goethe... Il a des discussions enflammées avec ses condisciples sur des sujets philosophiques. Les trois années suivantes ( ) sont mal connues. Mahler, qui est pauvre, donne des leçons de piano pour vivre sans être à la charge de sa famille. Il s'affirme socialiste et... végétarien, ce qui lui vaut le surnom de "l'herbivore". Il écrit de longues lettres à ses amis, leur racontant ses balades (il sera toujours un grand marcheur), ses rêveries, ses états d'âme... Il est amoureux d'une de ses élèves, Joséphine Poisl, fille du contrôleur des postes d'iglau. Mais elle ne répond pas à ses avances. Il en est très malheureux, mais n'insiste pas, et son tempérament énergique lui permet de réagir et de reprendre le dessus. 2 2 Il devait dire plus tard à son amie Natalie Bauer-Lechner : "Nous sommes bien pareils, en ce que les plus terribles coups que nous réserve la vie ne nous abattent pas. Je puis dire pour ma part que, même mort, je ressusciterais au bout de trois jours".

87 87 Chef d'orchestre En 1880 (il va avoir 20 ans), il commence à composer sa première œuvre importante, Das klagende Lied («Le Chant plaintif»), et décide, pour gagner sa vie, de devenir chef d'orchestre. Il signe avec un impresario nommé Lewy un contrat de 5 ans. Le premier engagement procuré par Lewy consiste à diriger dans une petite ville d'eaux, Hall (aujourd'hui Bad Hall), des opérettes jouées par une troupe locale. Les représentations sont données dans une sorte de hangar, l'aprèsmidi seulement, car des spectacles en soirée, à la lumière artificielle, créeraient un trop grand risque d'incendie. Outre ses fonctions de chef d'orchestre, Mahler est chargé par le directeur du théâtre de diverses tâches matérielles : épousseter le piano, placer les partitions sur les pupitres, promener l'enfant du directeur dans une poussette pendant les entractes... Tels sont les débuts peu glorieux de sa longue et brillante carrière de chef d'orchestre. Mais il a goûté à l'atmosphère du théâtre, de l'opéra, et désormais il ne pourra plus s'en passer : sa vie se partagera entre la composition musicale et la direction d'orchestre. Pendant les seize années qui vont suivre ( ), Mahler va occuper successivement sept postes de chef d'orchestre ou de directeur de théâtre, avant de devenir le tout-puissant directeur de l'opéra de Vienne, le tout, en continuant à composer son œuvre et en bataillant pour la faire connaître. Laibach En 1881, Lewy procure à Malher un second emploi de chef d'orchestre, cette fois dans la petite ville de Laibach (aujourd'hui capitale de la Slovénie sous le nom de Ljubljana). Il y a là un théâtre qui sert aussi d'opéra, un chœur de 14 chanteurs, un orchestre de 18 musiciens auxquels on ajoute des instrumentistes supplémentaires pour les opéras. Avec des effectifs aussi réduits, Mahler va diriger des œuvres aussi importantes que Le Trouvère, La Flûte enchantée, Le Freischütz ou Le Barbier de Séville. Et tout de suite, les chanteurs, le public et les critiques remarquent le soin méticuleux qu'il apporte à la préparation de ces représentations, et la qualité des exécutions. C'est là un des traits constants de son caractère : quelle que soit l'œuvre qu'il a accepté de diriger, et même si cette œuvre est modeste (une opérette, par exemple), il va s'engager à fond pour en obtenir l'exécution la plus parfaite possible. Après 6 mois passés à Laibach, Mahler rentre à Vienne, où il recommence à mener une vie errante et désargentée. Il donne des leçons, il accompagne des récitals. Il n'a pas de quoi payer la location d'un piano, et demande à la maison Bösendorfer si elle accepterait de lui prêter "un vieil instrument pour quelques mois"... Olmütz En janvier 1883, il devient chef d'orchestre à Olmütz, petite ville de Moravie. Les effectifs du théâtre sont un peu supérieurs à ceux de Laibach (30 musiciens, 20 choristes), mais ce théâtre est une véritable pétaudière, le directeur et l'ancien chef d'orchestre se sont disputés et ont failli en venir aux mains. Finalement, tous les deux ont démissionné. Quand Mahler prend ses fonctions, il apprend que l'opéra de Meyerbeer Les Huguenots a été programmé pour le surlendemain. Comme il ne connaît pas la partition, et n'ose pas le dire, il décide de renvoyer la représentation à plus tard, et passe plusieurs nuits à étudier ce grand opéra, qu'il dirige finalement avec succès. Il donne également de Carmen une représentation éblouissante, et sa réputation de chef d'orchestre s'étend. Kassel Après quelques semaines passées à Olmütz, son imprésario lui procure un engagement au théâtre de Kassel, en Prusse, comme "directeur de la musique et du chœur". Il y arrive en août 1883, et subit avec succès un véritable examen de passage. Kassel, ville de habitants, est un centre artistique beaucoup plus important que Laibach ou Olmütz. Malheureusement Mahler,

88 88 dont le caractère est indépendant et ombrageux, se trouve sous les ordres d'un intendant autoritaire, et doit se conformer strictement à une "Instruction de service" qui énumère ses nombreuses obligations : obéir à Sa Majesté royale et impériale, être responsable devant l'intendant, suivre les ordres du Kapellmeister, le remplacer éventuellement, signaler à l'intendant retards et négligences, avec le nom des coupables, maintenir dans l'orchestre et le chœur une discipline sévère, etc. On se croirait à la caserne! Il aura à souffrir pendant deux ans de tracasseries innombrables. Il faut dire que ses difficultés viennent aussi de son intransigeance artistique et de la longueur des répétitions qu'il inflige aux instrumentistes et aux chanteurs. Pour tout arranger, il devient amoureux d'une cantatrice de la troupe, Johanna Richter, qui paraît avoir été une artiste médiocre (certains lui reprochaient même de chanter un peu bas...) C'est pourtant pour elle que Mahler, poète à ses heures, écrit les textes qu'il met en musique sous le titre Lieder eines fahrenden Gesellen ("Chants d'un compagnon errant"), sa deuxième œuvre importante. Cet amour n'aboutit pas, Johanna n'ayant pas répondu à la cour que lui faisait Mahler, qui, du coup, décide de quitter Kassel. Prague En juillet 1885, il est nommé Kapellmeister au théâtre de Prague, capitale du royaume de Bohême. 3 Il y restera un an, au cours duquel, grâce à un travail acharné, il obtiendra de grands succès musicaux, en dirigeant en particulier la Tétralogie de Wagner (son idole), Don Giovanni de Mozart, Fidelio et la Neuvième Symphonie de Beethoven. Hélas! Un conflit aigu va bientôt l'opposer au directeur du théâtre, Neumann. Ce conflit a pris naissance au cours des répétitions du ballet de Faust, de Gounod. La chorégraphe Bertha Milde est une ancienne danseuse qui a beaucoup grossi et qui veut imposer à Mahler des tempi plus lents que ceux marqués dans la partition. Mahler refuse avec indignation (il demande toujours qu'on respecte scrupuleusement les indications de la partition, nuances, tempi, etc). Mais Neumann prend le parti de Bertha Milde, et Mahler dégoûté, cherche à se faire embaucher ailleurs. Leipzig C'est désormais à Leipzig qu'il va occuper un poste de chef d'orchestre au théâtre municipal. Leipzig est une grande ville, où la vie artistique et musicale en particulier est très développée : grand orchestre (le célèbre Gewandhaus), grand chœur, nombreux spectacles et concerts. Une ombre au tableau : Mahler y sera sous les ordres du "premier Kapellmeister", Arthur Nikisch, très brillant chef... d'où une rivalité possible entre les deux hommes. Pourtant, les débuts sont bons : Mahler est très bien accueilli par l'orchestre et fait l'objet de critiques favorables dans les journaux. On lui reproche seulement de ne pas respecter la "tradition", à quoi il répond que "respecter la tradition, ce n'est rien d'autre que de la paresse". Mais un grave conflit ne tarde pas à l'opposer au directeur du théâtre, qui a programmé la Tétralogie de Wagner, et qui confie la direction des quatre opéras à Nikisch, alors qu'il avait été entendu que chacun des deux chefs dirigerait deux opéras. Mahler proteste aussitôt et réclame le respect de ce qui avait été convenu. Comme on ne lui donne pas satisfaction, il est décidé à démissionner... Par bonheur (si l'on peut dire), Nikisch, après avoir dirigé L'Or du Rhin, tombe gravement malade, ce qui permet à Mahler de le remplacer pour diriger les trois autres opéras. Il le fait très brillamment et recueille les louanges de la critique. À Leipzig, Mahler fait la connaissance du baron Karl von Weber, petit-fils du grand Carl- Maria von Weber, l'auteur du Freischütz. C'est chez lui qu'il découvre le recueil de poésies populaires Des Knaben Wunderhorn (Le Cor merveilleux de l'enfant), recueil concocté au début du siècle 3 C'est dans ce théâtre qu'avait eu lieu, presque cent ans auparavant, la création de Don Giovanni sous la direction de Mozart.

89 89 par Arnim et Brentano, et qui sera pour lui, pendant des années, une source d'inspiration. Il choisira vingt-quatre de ces textes naïfs, souvent humoristiques, et va les mettre en musique en les revêtant de somptueux accompagnements de piano ou d'orchestre. Il introduira plusieurs de ces lieder (avec quelques transformations) dans ses premières symphonies. C'est à Leipzig aussi qu'il compose sa Première Symphonie ("Titan"). Mais à la suite d'un nouveau conflit entre un metteur en scène et Mahler, le directeur du théâtre licencie ce dernier qui, une fois de plus, cherche un nouveau point de chute... Comme on lui reproche son intransigeance, Mahler répond que "l'art ne se donne entièrement qu'à ceux qui se donnent entièrement à lui, et l'aiment plus qu'ils ne craignent la misère et la faim". Budapest Son nouveau poste est celui de directeur du théâtre royal de Budapest, capitale du royaume de Hongrie. Pour lui, qui n'a que 27 ans, c'est un poste magnifique, très bien rémunéré : florins par an, plus des revenus annexes, et quatre mois de vacances! Il a de lourdes responsabilités, un budget d'un million de florins, et doit réorganiser entièrement un théâtre qui est tombé en déliquescence. Comme toujours, il se donne entièrement à cette tâche, et décide même d'apprendre le hongrois! 4 Il est, cette fois, seul maître à bord et unique responsable de la gestion administrative et artistique de l'opéra. Il n'aura donc plus à subir les vexations d'un supérieur hiérarchique. Il veut créer un véritable opéra hongrois, et commence par faire traduire les opéras de Wagner dans cette langue... Il impose à ses collaborateurs un rythme de travail épuisant. Il recrute des chanteurs hongrois et leur fait répéter leur rôle. À Budapest, Mahler dirige sa Première Symphonie, dont c'est la création. Mais au concert, les sifflets l'emportent sur les applaudissements : le public hongrois est très conservateur et n'a pas compris cette musique nouvelle. Dans les journaux, la critique est sévère. D'autre part, Mahler est désavoué parce que, les ressources artistiques locales étant médiocres, il fait venir des chanteurs allemands et fait représenter des opéras allemands, français ou italiens, et non hongrois. Le public et les journaux sont nationalistes! Malgré son tempérament combatif, il finit par se lasser de ces critiques incessantes. Un incident l'oppose, pendant une répétition, à deux chanteurs qui se sont amusés à modifier les paroles de leur texte dans un sens grivois. Mahler, furieux, les invite "à se comporter sur la scène d'une manière digne et convenable, comme des artistes et non comme des écoliers." Les deux chanteurs vont se plaindre à l'intendant, menacent Mahler d'un duel... Ce genre d'incidents contribue à asseoir sa réputation de "tyran" et de "despote". La nomination au poste d'intendant du comte Zichy, hongrois très nationaliste et d'un caractère difficile, se traduit immédiatement par un conflit avec Mahler. Décidé à se débarrasser de lui, Zichy multiplie les vexations à son égard. Mais cette fois le public le soutient en criant "Vive Mahler" au milieu des représentations! Mahler, décidé à partir, voudrait organiser un concert d'adieux, mais cela lui est interdit. Il formule alors ses adieux par une "lettre ouverte" publiée dans la presse. Hambourg Après avoir passé près de trois ans à Budapest, où il a abattu une besogne considérable, Mahler accepte le poste de Premier Kapellmeister au théâtre municipal de Hambourg. Ce poste est l'un des plus prestigieux d'allemagne. Le directeur de ce théâtre s'appelle Pollini : c'est un homme qui a le sens des affaires et qui mène bien sa barque. À Hambourg, où il va rester six ans ( ), Mahler n'aura plus de responsabilités administratives ni artistiques : il sera seulement chef d'orchestre et chef de chœur. Sa situation sera donc, en un sens, inférieure à celle qu'il avait à Budapest. Mais il aura moins de travail, moins de soucis, et cela lui permettra, au cours de ses 4 Il y renonce vite, étant donné la difficulté de cette langue.

90 90 vacances d'été, de continuer à composer ses grandes symphonies. Son activité comme chef d'orchestre, au cours de ces six années, va être intense, il disposera de chanteurs mondialement célèbres et d'une troupe wagnérienne difficilement surpassable. Naturellement, il y aura aussi des conflits entre lui et Pollini... Mais, dans les journaux, les critiques lui seront en général plus favorables qu'à Budapest. En 1893, Mahler passe ses vacances d'été à Steinbach, dans une région montagneuse de l'autriche. Dans une petite auberge située au bord d'un lac, où il a fait réserver cinq pièces (et un piano!) pour lui, ses sœurs Justine et Emma, son frère Otto et sa grande amie Natalie Bauer- Lechner 5, il jouit du calme nécessaire pour entreprendre la composition de sa Deuxième Symphonie ("Résurrection"), œuvre gigantesque. Enchanté de son séjour à Steinbach, Mahler décide de faire construire pour l'année suivante, tout près du lac et à quelque distance de l'auberge, un petit pavillon ou bungalow (en allemand : Häuschen) où il pourra s'isoler complètement pour composer. Ce pavillon de Steinbach comporte une seule pièce, éclairée sur trois côtés par de petites fenêtres. Le mobilier consiste en une table, quelques chaises, un poêle et un piano. C'est ainsi que, année après année, Mahler fera construire dans ses séjours de vacances successifs de telles cabanes, où il sera plongé dans son univers musical. Il est curieux de penser que plusieurs de ses vastes symphonies, imprégnées du sentiment de la nature et de la grandeur de l'univers, ont été composées dans ces réduits minuscules et dans une solitude à peu près complète. Il est vrai que, du bungalow de Steinbach, on a une vue splendide sur la nature environnante. Quand Mahler compose, le moindre bruit le dérange, il donne ordre à ses sœurs et à Natalie d'écarter les gens et les animaux du voisinage, de chasser les chiens, les oiseaux, un paysan qui siffle... Il se donne entièrement à la composition, et ne supporte aucune gêne. Quand il a terminé un morceau, il fait une randonnée de plusieurs jours dans la montagne, ou du bateau sur le lac, de la natation ou de la bicyclette... Son énergie est sans limite. À Hambourg, Mahler tombe amoureux de la soprano Anna von Mildenburg, âgée de 24 ans, qui vient d'être engagée au théâtre. Leur première rencontre a pourtant été pénible pour elle : alors qu'elle répétait le rôle de Brünnhilde, Mahler l'écoute dans un silence glacial. Perdant toute contenance, elle se met à pleurer, tandis qu'il éclate de rire... Après avoir été ainsi terrorisée, Anna devient une élève appliquée de Mahler, qui lui fait répéter son rôle dans le plus petit détail. Elle va ainsi triompher lors de la représentation de La Walkyrie, et c'est le début pour elle d'une longue et glorieuse carrière. Pendant des mois, ils entretiendront une liaison qui deviendra vite tumultueuse : leurs caractères sont trop différents. Elle finit par se détacher de lui, et il en est profondément malheureux. Vienne En 1896, Mahler, âgé de 36 ans, las de ses disputes avec Pollini, déçu dans son amour pour Anna, cherche à quitter Hambourg. Son grand espoir est d'être nommé à Vienne, capitale de l'empire, où les ressources musicales sont supérieures à tout ce qu'il a connu jusqu'à présent. Mais il y a à cela deux obstacles : il est encore très jeune, et surtout il est juif. Pour beaucoup de Viennois, il est inimaginable qu'un Juif soit nommé à la tête d'une institution aussi vénérable que l'opéra de Vienne. Il lui faudra donc lutter pendant des mois pour obtenir satisfaction, en sollicitant l'appui de personnages haut placés... Il va jusqu'à se convertir au catholicisme, ce qui d'ailleurs ne paraît pas lui avoir coûté beaucoup. Quand le bruit court à Vienne de sa nomination probable comme directeur de l'opéra, les journaux antisémites se déchaînent contre lui. Finalement, il obtient sa nomination en avril C'est une consécration de son immense talent et des efforts qu'il a déployés pour rehausser le niveau des orchestres dont il a été le chef. Il 5 Natalie Bauer-Lechner est une violoniste qui, pendant plusieurs années, a passé ses vacances avec Mahler, a recueilli ses confidences, et a tenu un journal qui contient des renseignements précieux sur le compositeur.

91 91 restera directeur de l'opéra et du Théâtre municipal de Vienne jusqu'à la fin de 1907, soit pendant plus de 10 ans. Pendant ces dix années, Mahler va déployer une activité considérable, à la fois comme directeur administratif, directeur artistique et chef d'orchestre. Il va connaître tous les ennuis d'un directeur administratif : jalousie des chanteurs les uns vis-à-vis des autres, revendications salariales, etc. Comme directeur artistique, il aura surtout à affronter le public viennois, très conservateur, ennemi farouche de toutes les nouveautés, que ce soit dans le choix des œuvres représentées ou dans les mises en scène. Enfin, comme chef d'orchestre, il luttera également contre les mauvaises habitudes du public, qui arrive en retard aux représentations et bavarde pendant le spectacle. Avec une énergie sans faille, il obtiendra que les représentations commencent à l'heure et que les gens se taisent... Cela renforcera sa réputation de "tyran", mais peu à peu on lui donnera raison. Il se bat pour obtenir la suppression de la "claque", cette coutume selon laquelle des chanteurs ou chanteuses payaient des spectateurs pour se faire applaudir! Il interdit l'accès de la salle dès le début de la représentation à tous les spectateurs, sauf à ceux des loges. Mahler chef d'orchestre est à lui seul tout un spectacle. Il s'agite, il gesticule, il crie. Il a fait installer une passerelle par-dessus la fosse d'orchestre, qui lui permet de bondir sur la scène, de faire déplacer les chanteurs, de régler leurs mouvements. Les répétitions dirigées par lui, nombreuses et longues, épuisent les musiciens. Lui-même en sort pantelant. Comme compositeur et orchestrateur, il veut tirer de son orchestre des effets sonores inédits, au risque de tomber parfois dans le ridicule : trouvant que la grosse caisse ne fait pas assez de bruit, il en fait fabriquer une énorme, de forme cubique, mais qui fait moins de bruit que l'autre... Ayant besoin du son d'une cloche dans une symphonie qu'il va diriger en Hollande, il transporte en chemin de fer une vraie cloche de vache... Mahler doit combattre aussi pour faire connaître et imposer ses œuvres. Les critiques sont sévères pour ses premières symphonies : bizarrerie, manque de style, polyphonie malpropre, forme incompréhensible, violences qui torturent l'oreille, instrumentation qui épuise les nerfs, - telles sont quelques-unes des gentillesses que lui sert la presse berlinoise. Le public lui-même est souvent déconcerté (comme il l'est parfois encore de nos jours) par les caractères de cette musique. D'abord, par ses dimensions, par la longueur de certains morceaux. Par la puissance sonore également, source d'innombrables caricatures où on voit le compositeur diriger une armée de trombones et de timbales. On est encore surpris par la soudaineté avec laquelle cette œuvre nous fait passer des instants les plus sublimes, les plus célestes, les plus paradisiaques, aux épisodes les plus prosaïques, pour ne pas dire les plus vulgaires. Mais ne pas accepter cela, c'est oublier que Mahler, en bon romantique, sait que la vérité de la vie se trouve dans la laideur aussi bien que dans la beauté, dans le grotesque comme dans le sublime, dans la médiocrité quotidienne aussi bien que dans les rêves les plus éthérés. D'où ces pages grinçantes, hoquetantes, délirantes, qui rappellent parfois Berlioz, ou, dans l'ordre littéraire, les fantasmagories d'un E. T. A. Hoffmann. Chaque été, Mahler se repose du travail éreintant de la saison passée en prenant ses vacances dans la montagne. En 1899, il achète un terrain à Maiernigg, petit village de Haute Autriche, et y fait construire une villa confortable ainsi qu'un "Häuschen". Dès l'été suivant, il passe des heures chaque jour dans ce pavillon, composant sa Quatrième Symphonie. Il fait ensuite de longues excursions dans la montagne. Mariage Mais le grand événement de cette période, qui bouleverse la vie de Mahler, c'est son mariage avec Alma Schindler. Il la rencontre en décembre 1901 au cours d'une réunion mondaine, et tout de suite ils sont fascinés l'un par l'autre. Elle est la fille du peintre Arthur

92 92 Schindler, elle a 23 ans, elle est belle, intelligente, cultivée. Elle fréquente les artistes du mouvement de la Sécession, qui, groupés autour du peintre Gustav Klimt, proclament leur indépendance à l'égard de l'art académique officiel. Elle a une culture musicale étendue et s'essaie à la composition, avec l'aide de son professeur, le compositeur Alexandre von Zemlinsky, dont elle est amoureuse. Elle a sur les hommes un très grand pouvoir de séduction, non exempt d'une certaine perversité : elle les attire, puis leur tient la dragée haute... Elle rédige un journal intime, qui contient beaucoup de renseignements d'un grand intérêt sur Mahler, mais dont il faut accueillir les affirmations avec prudence, car elle raconte souvent les choses à sa manière, qui peut être assez éloignée de la vérité. 6 Mahler, lui, est, à 41 ans, un célibataire endurci doublé d'un ours mal léché. Il éprouve immédiatement pour elle une passion tumultueuse. Il sent qu'elle est la femme de sa vie. Quant à elle, elle est subjuguée par ce petit homme (car il est petit, comme on peut le voir sur plusieurs photos), qui a 19 ans de plus qu'elle, mais dont le génie éclate dans son regard et sur son front... Cependant, elle hésite beaucoup, car elle sent bien que Mahler est possédé par sa passion exclusive pour la musique, et elle se demande quelle place il lui réservera dans sa vie... Elle lui écrit qu'elle espère s'épanouir auprès de lui, continuer à composer, à développer sa personnalité. Mahler lui répond par une lettre furieuse de vingt pages qui est un modèle de machisme. Il lui explique qu'à partir du moment où ils seront unis, elle devra renoncer à toute tentative de composer ou d'exprimer sa personnalité... "Tu dois renoncer... à tout ce qui est superficiel, à toute convention, à toute vanité et à tout aveuglement (en ce qui concerne "personnalité" et "travaux"). Tu dois te donner à moi sans conditions, tu dois soumettre ta vie future, dans tous ses détails, à mes besoins, et ne rien désirer que mon amour..." Une telle lettre avait de quoi effrayer! Malgré tout, Alma cède à l'envie de devenir la femme de cet homme génial, dont la réputation s'étend dans le monde. Leur mariage est célébré en mars 1902 dans l'intimité. Comme on pouvait le prévoir, ce couple improbable connaîtra une alternance de moments heureux et de tensions effroyables. Alma se sentira bien souvent seule, incomprise, auprès du grand homme plongé dans sa musique, et exprimera, tout au long de son journal, sa frustration. Les Kindertotenlieder Ils auront deux enfants, deux filles : Maria, dite "Putzi", née en novembre 1902, et qui deviendra immédiatement la fille chérie de son père, et Anna, dite "Gucki", née en juin Ces deux naissances correspondent à une période de bonheur pour les deux époux. C'est pourtant pendant cette période que Mahler compose l'une de ses œuvres les plus belles, mais aussi les plus déchirantes : les Kindertotenlieder ("Chants pour des enfants morts"). On croit souvent que ces cinq magnifiques mélodies ont été inspirées à Mahler par la mort de sa fille aînée Putzi. Il n'en est rien, puisque la mort de cette enfant ne se produira qu'en 1907, alors que les Kindertotenlieder ont été composés, les uns en 1900, les autres en On se demande alors comment une œuvre aussi tragique a pu être conçue par Mahler dans des circonstances qui étaient très éloignées d'un tel drame. La psychanalyse en a tenté l'explication. L'auteur des poèmes mis en musique par Mahler est Friedrich Rückert, un poète du début du XIX e siècle. Désespéré par la mort brutale de ses deux enfants, Rückert a consacré à leur mémoire 428 poèmes, dont Mahler a choisi cinq. Il se trouve que l'un des enfants de Rückert s'appelait Ernst (Ernest). Or, un frère de Gustav, également prénommé Ernst, et qui, dans leur enfance, avait été son meilleur compagnon de jeu, était mort lui aussi prématurément. On peut donc penser qu'en composant ces lieder, Mahler a inconsciemment évoqué la mémoire de son jeune frère trop tôt disparu. New York En juin 1907, Mahler, à qui l intendant de la Cour de Vienne reproche de délaisser de plus en plus sa tâche de directeur pour se consacrer à la composition et à ses concerts dans d'autres 6 On peut le savoir en comparant son journal avec des témoignages qui, eux, ne peuvent être mis en doute.

93 93 villes, et qui a toujours de nombreux ennemis à Vienne, décide de donner sa démission, et signe avec le Metropolitan Opera de New York (le fameux "MET") un engagement aux termes duquel il devra diriger chaque année, pendant trois mois, des opéras allemands, et cela pendant quatre années de suite. Ainsi, pendant ces quatre années, sa vie se partagera entre l'amérique et l'europe, où il reviendra après chaque saison lyrique. Mais, avant même qu'il ne gagne les États-Unis, un double drame les atteint, lui et sa femme. C'est d'abord la mort de leur fille aînée "Putzi", âgée de 4 ans et demi, qui succombe à la scarlatine. Sa mort est un déchirement pour les époux. C'est ensuite la révélation, à la suite d'un examen médical de Mahler, qu'il est atteint d'un rétrécissement mitral, et doit se ménager. Pour cet homme dont l'activité physique est intense, c'est un coup de massue. Il arrive à New York avec Alma en décembre 1907, est ébloui par le spectacle de la ville vue du port. 7 Il est également conquis par le dynamisme des Américains : cela le change de l'atmosphère confinée et provinciale de Vienne Il prend aussitôt contact avec le MET et commence à faire répéter Tristan et Isoldet, qu'il va diriger. C'est un nouveau combat qui commence, car il s'agit pour lui de conquérir l'amérique, où sont installés des artistes de renom international, des Italiens notamment : le grand ténor Caruso, le grand chef d'orchestre Toscanini... Ces gens-là ne voient pas forcément d'un très bon œil arriver ce chef allemand, imbu de wagnérisme, et qui de plus se dit compositeur... Mais, dès les premières répétitions, Mahler subjugue l'orchestre par sa science et son autorité. Tristan est un immense succès. Il dirige ensuite, dans les premiers mois de 1908, et avec le même succès, Don Giovanni, La Walkyrie, Siegfried, Fidelio. Il dirige également des opéras à Philadelphie et à Boston. Il est prévu en outre qu'au cours de la saison suivante ( ), il donnera des concerts à la tête de deux grands orchestres, le New York Symphony Orchestra et le New York Philharmonic Orchestra. Bref, Mahler est enchanté de cette première saison en Amérique. Toblach Il prend le bateau avec Alma en avril 1908 pour rentrer en Europe. Après être passés par Paris où Auguste Rodin sculpte son buste ( non sans difficultés, car Mahler refuse de s'agenouiller devant lui pour qu'il puisse prendre les mesures de son crâne), les époux se rendent à Toblach (en italien Dobbiaco), petite ville située dans le Tyrol. Ils y louent une grande maison de campagne pour y passer leurs vacances, et naturellement Mahler y fait construire un bungalow. C'est à Toblach que Mahler compose cette année-là l'une de ses œuvres les plus importantes, Das Lied von der Erde ("Le Chant de la terre"), suite de six mélodies avec orchestre sur des poèmes chinois. Mais, lorsqu'il regagne l'amérique, au mois de novembre suivant, il trouve la vie musicale new yorkaise en pleine déliquescence : conflits entre les théâtres, entre les orchestres, entre les chefs, concurrences, jalousies... Dans ce climat délétère, Mahler dirige un premier concert du Symphony Orchestra à Carnegie Hall, devant une salle à moitié vide. Mais il dirige ensuite sa Deuxième Symphonie, et cette fois le succès est au rendez-vous. Au cours des deux années suivantes, il partage ainsi son temps entre l'amérique et l'europe, passant ses étés à Toblach où il compose encore ses Neuvième et Dixième Symphonies. C'est à Toblach aussi que se produit, en 1910, un drame qui va assombrir la dernière année de son existence. Il a 50 ans, Alma en a 31, elle est toujours aussi belle et attirante. Un jour, Mahler reçoit une lettre d'un jeune et brillant architecte, Walter Gropius 8. Cette lettre était en réalité destinée à Alma : Gropius, qui avait commencé à lui faire la cour, lui révélait clairement son amour et l'invitait à quitter Mahler pour le suivre. C'est par erreur qu'il avait écrit sur 7 New York était pourtant bien moins développée à cette époque qu'aujourd'hui. Les gratte-ciel étaient peu nombreux et ne dépassaient pas 18 ou 20 étages. 8 Il sera plus tard l un des fondateurs du mouvement artistique dit du "Bauhaus".

94 94 l'enveloppe "À M. le Directeur Mahler"... C'est ce qu'on appelle un "acte manqué". Quand Mahler demande à Alma des explications, elle éclate en reproches cinglants sur la façon dont, depuis leur mariage, il l'a, en quelque sorte, réduite en esclavage, lui interdisant toute vie personnelle... La découverte brutale de la trahison d'alma et la violente réaction de celle-ci plongent Mahler dans une effroyable crise d'angoisse et de culpabilité. Il se roule par terre en sanglotant, il parsème le manuscrit de sa Dixième Symphonie d'interjections telles que : "O Dieu! pourquoi m'as-tu abandonné? Que ta volonté soit faite! Folie, saisis-moi, que j'oublie que j'existe!" En fait, Mahler manque de devenir fou. Il s'humilie devant Alma, il découvre avec stupeur que les lieder autrefois composés par elle sont intéressants, il va jusqu'à les trouver géniaux... Finalement, une entrevue a lieu entre lui, Gropius et Alma, à qui il demande de choisir entre Gropius et lui. Alma affirme sa volonté de rester auprès de son mari. Il est ainsi mis fin (officiellement) à sa liaison avec Gropius. 9 Mahler, toujours déprimé, entend parler d'un certain Sigmund Freud, inventeur d'une thérapie nouvelle nommée psychanalyse, et décide de le consulter. Mais Freud se trouve présentement en Hollande. Qu'à cela ne tienne, Mahler part aussitôt pour Leyde, où Freud l'examine pendant un après-midi, lui explique ce que c'est que le complexe d'œdipe, et lui révèle qu'en épousant Alma, il a sans doute cherché en elle une mère plutôt qu'une épouse, tandis qu'alma, de son côté, espérait trouver en lui un père... Mahler revient de cette consultation très soulagé. Il retrouve son calme en écrivant des poèmes et en se remettant à composer. Mais on peut penser que cette effroyable crise de l'été 1910 a été pour quelque chose dans sa mort, survenue dix mois plus tard. La dernière année de sa vie sera occupée par la création à Munich, sous sa direction, de sa Huitième Symphonie, dite "Symphonie des Mille", accueillie d'une façon triomphale ; puis, d'octobre 1910 à février 1911, par une nouvelle saison américaine, au cours de laquelle il donne des concerts avec l'orchestre Philharmonique, tant à New York que dans d'autres villes des États- Unis (Cleveland, Buffalo, etc). Il en profite pour aller voir les chutes du Niagara, et s'écrie, en entendant leur bruit assourdissant : "Enfin, un fortissimo!" Il dirige un concert entièrement consacré à la musique française (Lalo, Massenet, Bizet, Debussy, Chabrier). Ensuite, les choses se gâtent. En février, Mahler tombe malade. En outre, il entre en conflit avec le comité directeur de l'orchestre, qui établit le programme des concerts et lui impose des œuvres qu'il n'a pas envie de diriger. Le public américain aime d'ailleurs la virtuosité, les vedettes, les stars, alors que Mahler ne s'intéresse qu'à la musique elle-même, à la juste interprétation qu'il convient d'en donner, et non aux exploits des interprètes. Comme la maladie de Mahler, qu'on croyait être une simple grippe, ne guérit pas, on procède à des examens qui révèlent la présence de streptocoques dans son sang. À une époque où les antibiotiques n'existaient pas, c'était la mort à plus ou moins brève échéance. Mahler exige alors de son médecin, un docteur Baehr, qu'il lui dise la vérité, et quand il la connaît, il décide de revenir mourir à Vienne. Alma fait les bagages (40 malles et valises!) et les deux époux prennent le bateau pour l'europe le 8 avril Pendant toute la traversée, la fièvre ne quitte pas le malade, qui tantôt transpire, tantôt grelotte. Le navire arrive à Cherbourg le dimanche de Pâques 16 avril. Les époux gagnent ensuite Paris. Mahler est hospitalisé dans une clinique de Neuilly. Un docteur Chantemesse (!) le soigne par des injections de sérum. Son état est variable : des périodes d'abattement succèdent à des périodes d'agitation. Début mai, son état s'aggrave, il a des crises d'étouffement. Les Mahler prennent le train pour Vienne. À leur arrivée, Gustav est à nouveau hospitalisé. Il rend le dernier soupir quelques jours plus tard, le 18 mai. Il a demandé qu'on l'enterre auprès de Putzi, dans le petit cimetière de Grinzing. Le 22 mai, des centaines d'amis et connaissances assistent à son enterrement, sous la pluie et dans un grand silence (Mahler a demandé qu'on ne joue pas de musique...) Son cercueil disparaît sous des monceaux de fleurs... 9 En réalité, cette liaison continuera secrètement. Après la mort de Mahler, Alma aura une destinée fabuleuse : elle aura une liaison torride avec le peintre Oskar Kokoschka, puis elle épousera en 1915 Gropius, dont elle aura une fille, Manon. Devenue veuve de Gropius, elle épousera en 1929, en troisièmes noces, l'écrivain Franz Werfel. Après la mort de ce dernier, elle vivra à New York, où elle s'éteindra en 1964, à l'âge de 85 ans.

95 95 Ainsi s'achève brutalement et prématurément la vie de l'un des plus grands génies de la musique que le monde ait connus. Une vie bien remplie, comme on a pu s'en apercevoir : celle d'un homme à l'esprit combatif, épris de vérité, de respect pour tout ce qui touche à l'art, à la beauté, à la grandeur, d'un artiste qui naturellement avait, comme tous les grands hommes, ses "petits côtés", mais pour qui la composition musicale, loin d'être un simple divertissement (fût-il de haut niveau), s'apparentait à une véritable quête spirituelle. Une vie qui valait bien, me semblet-il, que je résume pour vous les 3000 pages de l'ouvrage d'henri-louis de La Grange... BIBLIOGRAPHIE Henri-Louis de La Grange : Gustav Mahler (3 vol.). Paris, Fayard, 1979, 1983 et I : Vers la gloire ( ). II : L'Âge d'or de Vienne ( ). III : Le Génie foudroyé ( ). Henri-Louis: de La Grange :Gustav Mahler. Paris, Fayard, Théodore W. Adorno : Mahler : une physionomie musicale. Traduit de l'allemand et présenté par Jean-Louis Leleu et Theo Leydenbach. Paris, Éditions de Minuit, Kurt Blaukopf : Gustav Mahler. Traduit de l'allemand par Béatrice Berlowitz, postface de Marc Vignal. Paris, Robert Laffont, Philippe Chamouard ; Gustav Mahler tel qu'en lui-même. Paris, Connaissances et Savoirs, Françoise Giroud : Alma Mahler ou l'art d'être aimée. Paris, Robert Laffont, coll. "Elle était une fois", Alma Mahler : Mahler : Mémoires et correspondances (trad. Nathalie Godard, préface de Henri-Louis de La Grange, notes de Donald Mitchell. Paris, Jean-Claude Lattès, Alma Mahler-Werfel : Ma Vie (trad. G. Marchegay, préface de R. Jaccard). Paris, Hachette, Marc Vignal : Mahler, Le Seuil, coll. Solfèges, Christian Wasselin : Mahler. La symphonie-monde. Découvertes Gallimard/Musée d'orsay, Iconographie : The Mahler Album, éd. Kaplan Foundation, New York, Médiathèque. Henri-Louis de La Grange et Maurice Fleuret ont fondé en 1886 la Médiathèque musicale Mahler (11 bis, rue de Vézelay, Paris) qui contient une documentation exhaustive sur le compositeur.

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97 97 LA VIE DANS L UNIVERS, DU RÊVE À LA RÉALITÉ 1 André Brack RÉSUMÉ Sur Terre, la vie est apparue dans l eau, il y a environ 4 milliards d années, avec des molécules carbonnées capables de s autoreproduire et d évoluer. C est ce couple, chimie du carbone et eau, qui est pris comme référence pour la recherche d une vie extraterrestre, aussi bien dans le Système Solaire (Mars, Europe, Titan et Encelade) que sur une planète extrasolaire potentiellement habitable, qui soit ni trop grosse ni trop petite et située à la bonne distance de son étoile. Introduction L éventualité de mondes extraterrestres habités nourrit l imaginaire humain depuis l Antiquité. Démocrite ( av. J. C.) écrivait déjà : "Les mondes sont illimités et différents en grandeur : dans certains il n'y a ni Soleil ni Lune, dans d'autres, Soleil et Lune sont plus grands que chez nous, et dans d'autres il y en a plusieurs. Les intervalles entre les mondes sont inégaux et dans certains endroits du cosmos, il y en a plus, alors qu'il y en a moins dans d'autres". Épicure ( av. J.C.), son disciple, écrivait à Hérodote : "Les mondes sont en nombre infini...on ne saurait démontrer que dans tel monde des germes tels que d eux se forment les animaux, les plantes et tout le reste de ce qu on voit, pourraient n être pas contenus". Deux siècles plus tard, Lucrèce (~98-55 av. J.C.) mentionne dans De Natura rerum la possible existence d'extraterrestres : "Si la même force, la même nature subsistent pour pouvoir rassembler en tous lieux ces éléments dans le même ordre qu'ils ont été rassemblés sur notre monde, il te faut avouer qu'il y a dans d'autres régions de l'espace d'autres terres que la nôtre, et des races d'hommes différentes, et d'autres espèces sauvages". Dans Le Banquet des cendres, Giordano Bruno ( ) fait également mention de la possibilité d'habitants d'autres mondes : "... ces mondes sont autant d animaux dotés d intelligence, qu ils abritent une foule innombrable d individus simples et composés, dotés d une vie végétative ou d entendement, tout comme ceux que nous voyons vivre et se développer sur le dos de notre propre monde". Bernard Le Bovier de Fontenelle publie en 1686 ses Entretiens sur la pluralité des mondes, tandis que le physicien et astronome hollandais Christiaan Huygens publie le Kosmotheoros en Emmanuel Kant fut également un fervent défenseur de l existence d une vie au-delà de la Terre. Plus près de nous, cette idée n a cessé d alimenter une vaste littérature de science fiction. Cet optimisme cache-t-il une angoisse existentielle? Si nous sommes seuls, l humanité porte une lourde responsabilité : si elle détruit la vie terrestre, toute intelligence aura alors disparu de l Univers. Si nous ne sommes pas seuls, pourquoi ne se manifestent-t-ils pas? Comment leur existence influera-t-elle le devenir de l humanité? Aujourd hui, les remarquables progrès réalisés dans la connaissance du vivant, le perfectionnement des instruments d observation dont disposent les astronomes et les missions d exploration du système solaire permettent d aborder la 1 Séance publique du 7 juin 2012.

98 98 recherche de vie extraterrestre de manière scientifique, passant ainsi de la pensée purement intuitive à l observation. 1.-D où venons-nous? L humanité plonge ses racines les plus profondes dans les balbutiements de la vie microscopique des océans primitifs. On admet généralement que le passage de la matière à la vie se fit dans l eau, véritable berceau de la vie, il y a environ quatre milliards d années avec des molécules organiques constituées d atomes de carbone auxquels sont associés des atomes d hydrogène, d'oxygène, d'azote, de soufre et de phosphore, édifices moléculaires capables de se reproduire de manière autonome et d évoluer Les vertus de l eau Compte tenu de son poids moléculaire, l eau devrait être un gaz à la surface de la Terre. Son état liquide résulte du réseau dense des liaisons hydrogène reliant les atomes d oxygène aux atomes d hydrogène. L eau est un réactif chimique qui contraint certaines réactions chimiques à emprunter des chemins spécifiques. Un mélange constitué des acides aminés protéiques et non protéiques a été polymérisé dans l eau à Orléans. Le mélange isolé en fin de réaction est enrichi en acides aminés protéiques. Dans cette réaction, l eau joue un rôle déterminant car c est elle qui oriente la réaction chimique. L eau produit des argiles par altération des silicates. Le rôle des argiles dans les processus chimiques qui ont conduit à la vie a été suggéré par John Desmond Bernal, dès Les argiles offrent une structure très ordonnée, une grande capacité d adsorption et une protection contre les effets délétères des UV solaires, elles concentrent les composés organiques et servent de matrice de polymérisation. Depuis l hypothèse pionnière de Bernal, de nombreuses expériences de chimie prébiotique ont été menées avec succès en présence d argiles Les vertus du carbone La tétravalence du carbone permet la construction de molécules de plus en plus complexes nécessaires à l évolution des systèmes vivants. Il est difficile d imaginer un autre élément chimique offrant la même propension à former des édifices aussi complexes. L atome de silicium est souvent proposé comme une alternative possible. Il est tétravalent comme le carbone et est donc susceptible de générer les édifices moléculaires sophistiqués. Cependant, plus gros que l atome de carbone, l atome de silicium forme des liaisons généralement plus faibles avec les autres atomes et génère des polymères plus fragiles Les trois filières pour la fabrication des molécules carbonées L idée que des acides aminés, les briques élémentaires des protéines, aient pu être synthétisés dans l'atmosphère de la Terre primitive se trouva vérifiée en 1953 par l'expérience remarquable de Stanley Miller qui obtint 4 acides aminés en soumettant un mélange de méthane, d hydrogène, d ammoniac et d eau à des décharges électriques. Toutefois, lorsque l'on refait l'expérience de Miller en passant progressivement du méthane au dioxyde de carbone, conditions plus proches de la réalité historique, la formation d acides aminés devient de plus en plus difficile. L atmosphère primitive ne fut probablement pas la source majoritaire de la matière organique nécessaire à l'émergence de la vie terrestre. Les sources hydrothermales sous-marines présentent un environnement favorable à la chimie du carbone. Les gaz qui s échappent de certains systèmes hydrothermaux sous-marins

99 99 sont riches en hydrogène et en dioxyde de carbone, conditions qui favorisent la synthèse des molécules organiques. Par exemple, des hydrocarbures renfermant de 16 à 29 atomes de carbone ont été détectés dans les fluides du système hydrothermal Rainbow de la dorsale océanique, au large des Açores. Les météorites carbonées représentées typiquement par les météorites d Orgueil et de Murchison, renferment des composés proches des composés biologiques comme les acides aminés. Par exemple, la météorite carbonée de Murchison renferme plus de 70 acides aminés différents. Au nombre de ceux-ci on trouve 8 acides aminés protéiques. Des collectes de poussières interplanétaires dans les glaces du Groenland et de l Antarctique permettent d évaluer la quantité de micrométéorites accrétées par la Terre pendant les 200 millions d années du bombardement intense. La masse totale de matière carbonée livrée à la Terre par les micrométéorites représente fois la valeur actuelle du carbone biologique recyclé à la surface de la Terre Vérification expérimentale de la filière extraterrestre Un mélange de glace d'eau, d'ammoniac, de méthanol, de monoxyde et dioxyde de carbone a été irradié au Laboratoire d'astrophysique de Leyde aux Pays-Bas, dans des conditions mimant celles du milieu interstellaire, c est-à-dire vide poussé et température de C. Une fois ramenés à la température ambiante, les échantillons ont été analysés dans notre laboratoire. Nous avons identifié seize acides aminés dont six font partie des vingt acides aminés protéiques, démontrant ainsi que la synthèse d acides aminés dans des conditions simulant le milieu interstellaire est possible. Le voyage spatial des acides aminés a été étudié en orbite terrestre. Six acides aminés présents dans la météorite de Murchison ont été exposés aux conditions de l'espace pendant quinze jours à bord de capsules automatiques russes FOTON. Un troisième vol s est déroulé à bord de la station MIR. Après trois mois en orbite terrestre, les acides aminés ont été détruits à hauteur de 50 %. Différentes protections minérales ont été utilisées : argile, basalte et météorite. À épaisseur égale, c'est la poudre de météorite qui a présenté le meilleur pouvoir protecteur à partir d'une épaisseur de 5 microns. En conséquence, toute micrométéorite de taille supérieure à 5 microns constitue un transporteur potentiel d'acides aminés dans l'espace. Les expériences d exposition d acides aminés en orbite terrestre se sont poursuivies à bord de la station spatiale internationale avec deux vols d un an et demi et de deux ans, respectivement. Ces expériences ont permis de vérifier que le rayonnement ultraviolet est la principale cause de dégradation de ces composés dans l espace. Les composés voyageant au sein des météorites, micrométéorites et comètes pourraient ainsi subir une sélection spatiale durant leur voyage interplanétaire, livrant à la Terre les molécules les plus résistantes aux conditions de l espace Les balbutiements de la vie Le mode de fonctionnement cellulaire commun à tous les systèmes vivants actuels suggère que la vie terrestre est apparue sous les traits d'une mini cellule. À partir des petites molécules organiques, les chimistes se sont donc évertués à recréer une vie simplifiée en tube à essais en reconstituant en laboratoire des modèles réduits de membranes, de protéines et d acides nucléiques, ARN en particulier. Le bilan est satisfaisant pour les mini membranes et les mini protéines reconstituées en laboratoire dans des conditions simples. La formation de longs brins d ARN dans des conditions simples n a pas encore été résolue. Certains ARN sont capables non seulement de véhiculer l'information mais aussi d'exercer une activité catalytique, comme les enzymes protéiques. Très vite s'est développée l'idée d'un monde d'arn berceau de la vie terrestre. Le monde de l'arn a constitué vraisemblablement un épisode dans l'histoire de la vie.

100 100 Comme la formation spontanée d ARN dans les océans primitifs ne semble pas plausible, il est probable que l émergence du monde d ARN ait été précédée par des systèmes auto-catalytiques plus simples se développant sur des surfaces minérales. 2.-Sommes-nous seuls? Au-delà de la Terre, les exobiologistes recherchent des sites où une chimie similaire à celle qui a présidé à l émergence de la vie terrestre pourrait se développer. Cette chimie, fondée sur l eau et la chimie du carbone, est choisie non pas par simple mimétisme avec la vie terrestre, mais parce que ces deux ingrédients possèdent les propriétés exceptionnelles qui viennent d être décrites et sont universels. Les molécules d'eau sont très répandues dans l'univers car elles résultent de la combinaison d'hydrogène et d'oxygène, les deux éléments réactifs les plus répandus dans le cosmos où ils représentent respectivement 70 % et 0.92 % de la masse totale de la matière. Les radioastronomes ont identifié plus de 100 molécules contenant du carbone dans l espace interstellaire contre 11 molécules contenant du silicium, montrant clairement que la chimie du carbone est universelle et bien plus créative que celle du silicium Mars La planète Mars est l'objet d'une attention toute particulière. Les résultats fournis par les missions martiennes Mariner 9, Viking 1 et 2, Mars Pathfinder, Mars Global Surveyor, Mars Odyssey, Mars Express, les deux Mars Exploration rovers Spirit et Opportunity, la sonde Phoenix et, tout récemment, la sonde Curiosity, indiquent clairement que Mars a abrité de grandes quantités d eau à sa surface. La présence permanente d eau suppose une température constamment voisine ou supérieure à 0 C, température atteinte probablement grâce à l existence d une atmosphère dense générant un effet de serre important. Grâce à cette atmosphère, la planète a pu accumuler des micrométéorites à sa surface à l'instar de la Terre. Les ingrédients qui ont permis l'apparition de la vie sur Terre étaient donc rassemblés sur Mars. Il est dès lors tentant de penser qu'une vie élémentaire de type terrestre ait pu apparaître et se développer sur la planète rouge. Les sondes Viking n'ont pas trouvé de molécules organiques à la surface de Mars mais certaines météorites martiennes renferment des molécules organiques. Parmi ces météorites figure la fameuse météorite ALH présentée comme renfermant des nano bactéries martiennes fossilisées. Cette interprétation est aujourd'hui abandonnée. La mission américaine Curiosity qui s est posée avec succès dans le cratère Gale le 6 août 2012 a précisément comme objectif de rechercher des indices d une éventuelle vie martienne. Les espoirs européens reposent sur la mission ExoMars actuellement à l étude pour un lancement espéré en Europe Europe, le satellite de Jupiter, pourrait bien présenter des environnements marins ressemblant aux sources sous-marines terrestres. Europe tourne autour de Jupiter à une distance d'environ six cent mille kilomètres, donc suffisamment près pour être réchauffé par l'effet de marée dû au champ gravitationnel très important de la planète géante. En 1979 et 1980, la mission Voyager avait déjà photographié Europe et montré que sa surface était recouverte par de la glace entaillée de profondes crevasses. Depuis, le vaisseau spatial Galileo a fourni de très belles images montrant, notamment des blocs de glace ayant pivoté sur eux-mêmes. Des dépôts de sels ont été observés à la surface d'europe, dépôts qui pourraient provenir de remontées d'eau océanique salée. Enfin, la sonde Galileo a enregistré un champ magnétique induit traduisant la présence d'un conducteur électrique, très probablement de l eau salée. Toutes ces observations

101 101 plaident en faveur de l'existence d'un océan sous-glaciaire. Il est maintenant important de savoir s'il existe sur Europe un magma capable de créer des sources hydrothermales et, par conséquent, des molécules organiques. La mise en évidence d'un magma sur Europe fait partie des objectifs prioritaires de l'exploration d'europe actuellement à l'étude Titan Titan, le plus gros satellite de Saturne, possède une atmosphère dense de 1,5 bar constituée essentiellement d'azote (plus de 90%) mais aussi de méthane et d'un peu d'hydrogène. L'atmosphère renferme également d'épais brouillards d'aérosols organiques. Les observations recueillies par les missions Voyager et Cassini-Huygens et les mesures faites à partir de la Terre indiquent clairement la présence de nombreux hydrocarbures et de nitriles dans ce milieu. Titan représente donc un véritable laboratoire de production de composés prébiotiques à l'échelle planétaire. Les instruments de la sonde Huygens de la mission Cassini-Huygens lancée en octobre 1997 ont mesuré, le 14 janvier 2005, la composition chimique de l atmosphère depuis une altitude de 140 km jusqu à la surface : azote et méthane sont les principaux constituants de cette atmosphère. Bien que des traces de vapeur d'eau aient été détectées par le satellite ISO dans la haute atmosphère, la température très basse, de l ordre de -180 C, régnant près de la surface y interdit la présence d'eau liquide. Toutefois, les modèles de structure interne et les données de la mission Cassini-Huygens, suggèrent la présence d aquifères profonds. Cet océan contiendrait de l ordre de 10% d ammoniac et aurait une épaisseur d environ 100 km. Il serait situé entre deux épaisses couches de glace d eau. Il est possible que pendant les premières dizaines de millions d années qui ont suivi la formation de Titan, cet océan ait été en contact avec l atmosphère sur un fond rocheux, une situation analogue à celle des océans terrestres. Il est dès lors possible d y envisager l émergence d une vie Encelade L orbiteur Cassini a observé l activité géophysique d Encelade, un autre satellite de Saturne. Plusieurs des instruments de la mission ont mis en évidence la présence de gigantesques panaches de plusieurs centaines de kilomètres émis au pôle sud. Ces panaches sont principalement constitués de glace et de vapeur d eau, mais contiennent aussi de nombreux composés organiques, méthane, acétylène, propane. Ces geysers pourraient provenir de réservoirs internes d eau liquide sous pression, en contact avec un magma rocheux, hypothèse confortée par la présence de sel dans les panaches. Les conditions indispensables à l apparition et au développement de la vie seraient donc présentes au sein d Encelade Les exoplanètes Au-delà du Système Solaire, la chimie du carbone est universelle et la recherche de la vie ne peut se faire que par télédétection. Pour qu une exoplanète puisse héberger de l eau, et donc la vie, il faut qu elle ait la bonne taille et se trouve à la bonne distance de l étoile. En avril 2013, le catalogue des exoplanètes comptait 872 planètes extrasolaires. Dans leur grande majorité, ces planètes sont trop grosses pour être habitables. Le télescope spatial européen COROT et le télescope spatial américain Kepler ont pour mission de détecter des planètes dans la zone d habitabilité. En janvier 2013, 9 planètes extrasolaires présentent des index de similitude avec la Terre supérieurs à 70%. Elles sont un peu plus grosses que la Terre, sont plus proches de leur étoile mais gravitent autour de naines rouges moins chaudes que le Soleil. Les naines rouges représentent entre 70 et 90% des étoiles de la Voie lactée. On peut estimer que 40% des 160 milliards de naines rouges de notre galaxie pourraient avoir des exoplanètes dans la zone d habitabilité.

102 102 La recherche de la vie sur les planètes extrasolaires ne peut se faire que par l'analyse spectrale de ses manifestations, apparaissant comme des singularités dans l atmosphère. Sur Terre, la présence permanente d oxygène est liée à l'existence de la vie intense régnant à sa surface. La présence simultanée d'oxygène, de vapeur d'eau et de dioxyde de carbone apparaît aujourd'hui comme une signature probante d'une vie planétaire exploitant largement la photosynthèse. Un projet actuellement à l'étude consiste à placer une flottille de quatre télescopes spatiaux qui seront couplés dans l'espace pour analyser les atmosphères planétaires et y rechercher des singularités dues à une activité biologique. Une autre méthode consiste à analyser la lumière de l étoile qui traverse l atmosphère de l exoplanète lorsque celle-ci passe devant elle. 3.-Que sommes-nous? La sonde spatiale américaine Voyager-1 lancée en 1977 arrive actuellement aux confins du Système Solaire. En 1990, à 6,4 milliards de km de la Terre, elle prit une photo de notre planète qui apparaît comme une tête d épingle dans la Voie lactée. Cette photo inspira au regretté Carl Sagan un texte émouvant qu il intitula "pale blue dot" dont voici quelques extraits : Nous avons réussi à prendre cette photo depuis l'espace lointain et si vous l'examinez, vous voyez un point. C'est ici. C'est nous. Pensez aux fleuves de sang versé par tous ces généraux et empereurs pour qu'ils puissent, dans la gloire et le triomphe, devenir les maîtres temporaires d'une fraction de ce point. Pensez aux cruautés infinies infligées par les habitants d'un coin de ce point à des habitants difficilement différenciables vivant sur un autre coin de ce point. Mais l histoire humaine se lit d une manière moins dramatique dans Terre des Hommes de Saint-Exupéry : D'une lave en fusion, d'une pâte d'étoile, d'une cellule vivante germée par miracle nous sommes issus, et, peu à peu, nous nous sommes élevés jusqu'à écrire des cantates et à peser des voies lactées. 4.-Où allons-nous? L histoire de la vie terrestre est riche en enseignements. La vie est née dans l eau et elle est restée tributaire de l eau tout au long de son histoire. Les premiers systèmes vivants furent probablement des hétérotrophes, utilisant des ingrédients carbonés majoritairement d origine extraterrestre. La manne spatiale venant à manquer il y a environ 3,8 milliards d années, les systèmes vivants se mirent à tirer leurs ingrédients carbonés du dioxyde de carbone, devenant ainsi des autotrophes. Hormis la réduction chimique du dioxyde de carbone par les chimioautotrophes vivants dans les milieux non éclairés, la grande majorité des êtres vivants tira profit du dioxyde de carbone atmosphérique en mettant en œuvre la photosynthèse, anaérobie dans un premier temps, devenue oxygénique par la suite. La photosynthèse devint dès lors le support pérenne de la vie terrestre en fournissant la matière première carbonée, l énergie thermique avec le feu et l énergie mécanique avec le travail musculaire. Ce n est que récemment que l intelligence humaine se mit à remplacer l énergie dérivée de la biomasse par les ressources énergétiques du sous-sol dans une recherche effrénée du profit et de la croissance. Le temps est peut-être venu de se souvenir du rôle fondamental de la biomasse pour pérenniser la vie dans le système fini et fermé que représente notre planète.

103 103 Conclusion Épicure rêvait d une infinité de mondes vivants, rêve repris plus tard par de grands penseurs comme Giordano Bruno, Bernard Le Bovier de Fontenelle, Christiaan Huygens, Emmanuel Kant. Certes, ce rêve ne s est pas encore concrétisé. Cependant, on connaît de mieux en mieux les conditions qui ont permis l émergence de la vie sur Terre. De même, les sites extraterrestres où règnent des conditions similaires sont de mieux en mieux identifiés. La pertinence de cet acharnement à comprendre, et des moyens financiers investis à cette fin, est quelques fois remise en cause, mais c est cette curiosité et cet impérieux besoin de comprendre qui ont élevé l espèce humaine jusqu aux connaissances actuelles et à la plénitude des arts. Audelà de ce besoin de comprendre, ces recherches fournissent une preuve de l importance de l eau, partenaire incontournable de la vie, ainsi que de la précarité de l espèce humaine, entité minuscule perdue dans l immensité de l Univers. La découverte de la première vie extraterrestre sera déterminante car elle sortira la vie terrestre de sa solitude cosmique. Les Pirahãs, membres d'une tribu d à peine 200 personnes de chasseurs-cueilleurs d'amazonie qui vivent principalement sur les rives du rio Maici, au Brésil, ont simplifié leur arithmétique : ils comptent jusqu à 2 puis après 2, ils globalisent à beaucoup. D une manière un peu similaire, la découverte d une deuxième genèse, véritable graal des exobiologistes, permettrait de généraliser la vie à partout. BIBLIOGRAPHIE Brack A. et Leclercq B : La vie est-elle universelle? EDP Sciences (2003). Gargaud M., Despois D., Parisot J.P., Reisse J. : Les traces du vivant, Collection : L origine de la vie sur Terre et la vie dans l Univers, Presses Universitaire de Bordeaux (2003). Brack A : Et la matière devint vivante, Le Collège de la Cité, Éditions Le Pommier (2004). Gargaud M., Claeys Ph., Martin H. : Des atomes aux planètes habitables,, Collection : L origine de la vie sur Terre et la vie dans l Univers, Presses Universitaire de Bordeaux (2005). Brack, A. et Coliolo F : La vie dans l Univers, entre mythes et réalités,. Éditions La Martinière (2009). Boqueho V. : La vie, ailleurs?, Collection: Quai des Sciences, Dunod (2011). Raulin-Cerceau F., Bidoleau F. : D'autres planètes habitées dans l'univers? Ellipses, Paris (2011). Catalogue des exoplanètes : Catalogue des météorites martiennes : Catalogue des molécules interstellaires :

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105 105 LA TRAGIQUE HISTOIRE DE L EMPEREUR XUANZONG 1 Henri Le Borgne RÉSUMÉ La dynastie Tang passe aujourd hui encore pour une sorte d âge d or de la culture chinoise. L empereur Xuanzong en fut un brillant représentant ; mais c est à la fin de son règne que la Chine connut une des plus graves crises de son histoire, lorsque le général An Lushan se rebella contre le pouvoir central. Pourtant l image que la tradition littéraire et populaire a retenue de l empereur est tout autre : celle d un amoureux exemplaire dont parlent encore le roman et k cinéma modernes. Xuanzong est sans doute l empereur le mieux connu de la dynastie des Tang. Mais des visages que la postérité en a retenus sont pour le moins contrastés. Si son règne a d abord été une période de prospérité, de puissance et de prestige, il a aussi été, sur sa fin, une période de chaos : la rébellion du général An-Lushan mit la dynastie en grand péril, et le pouvoir des Tang ne s en remit jamais vraiment. Aussi l historiographie officielle de la Chine moderne est-elle très dure à l égard de Xuanzong qu elle accuse de s être plus intéressé, sur la fin de son règne, à la vie du gynécée qu à celle de l État. Mais, une tradition littéraire reprise par la tradition populaire fait de l empereur le protagoniste d une des plus célèbres histoires d amour de la Chine, et la concubine Yang Yuhuan (connue aussi sous son titre de Yang Guifei) qui joua un rôle tout à fait réel sur le plan historique, est devenue au fil des siècles une figure poétique, théâtrale, romanesque et même cinématographique. Pour cerner ces deux figures, celle de l empereur et celle de sa bien-aimée, il ne sera pas inutile de brosser un rapide tableau de la Chine des Tang, en nous attardant bien sûr sur la figure de Xuanzong. En second lieu, les personnages de Yang Guifei et d An-Lushan retiendront notre attention : la première à la fois femme fatale et victime de l histoire, le second complexe et fascinant. Enfin, les développements littéraires de l histoire d amour, pour le moins surprenants, nous mèneront jusqu à l époque contemporaine qui continue d y puiser un aliment pour ses rêves. 1. LA CHINE DES TANG Après la brève dynastie des Sui ( ) qui réunifia la Chine après trois siècles et demi de divisions, Li Yuan fonda la dynastie des Tang. Pendant le premier siècle de cette dynastie, les concours de recrutement des grands commis de l État redevinrent la norme face à la puissance des clans féodaux qui avaient été florissants dans les époques précédentes. L administration fut centralisée, soumise à un système d inspection ; des systèmes de greniers publics furent mis en place pour lutter contre les famines, 1 Séance du 21 juin 2012.

106 106 les prix furent maintenus à des taux peu élevés, et ce fut une période de prospérité. Ce fut aussi une période de stabilité et d équilibre sur le plan militaire et diplomatique : les rébellions ou les menaces des populations turques du Nord-Ouest furent contrôlées, les incursions tibétaines dans la zone du Qing Hai le furent aussi, et le "couloir du Gansu" entre désert de Gobi au Nord et plateau tibétain au Sud put redevenir un axe de circulation permettant le commerce avec le bassin du Tarim, et au-delà jusqu à l Asie centrale et la zone d influence persane. Aussi, ce fut une période de grand brassage intellectuel : des communautés zoroastriennes, mazdéennes, nestoriennes existaient dans la plupart des grandes villes, à côté des monastères bouddhistes qui faisaient déjà partie du paysage depuis quelques siècles. Xuanzong (de son nom personnel Li Longchi) naquit en 685 dans la capitale occidentale Loyang. Son père était Juizong, empereur nominal, mais le pouvoir était aux mains de l impératrice Wu, et Xuanzong et son père, s ils survécurent aux purges successives, vivaient en réclusion dans le palais. Xuanzong fut revêtu de plusieurs titres princiers mais n eut de rôle effectif que lorsque le trône fut restauré par son onde Chongzong. Encore les intrigues de palais se poursuivirent-elles : empoisonnement de Chongzong par l impératrice Wei, coup d État de la princesse Tai Ping (fille de l impératrice Wu et soeur de Juizong) et assassinat de l impératrice Wei. Xuanzong eut assurément un rôle dans le coup d État qui remit Juizong sur le trône et on vit en lui l héritier présomptif. D ailleurs, en 712, Juizong abdique en sa faveur. Xuanzong toutefois n assuma le plein pouvoir qu après avoir empêché un second coup d État de Tai Ping - qui se suicida. On voit que l un des problèmes majeurs que la dynastie eut à affronter fut l existence d un système de clientélisme reposant sur des factions à l intérieur même du palais, et qui s opposa avec plus ou moins de succès au système administratif de recrutement des mandarins par concours. Xuanzong voulut renforcer la solidité de ce système administratif, restreindre la vénalité des charges, et aussi longtemps qu il veilla lui-même à la bonne marche des affaires, il parvint à contenir le jeu des intrigues politiques. Il veilla aussi à réduire le nombre des monastères bouddhistes, restaura le système de canaux, mena des campagnes victorieuses contre les Tibétains, les Turcs, les Khitans, procéda à l exclusion progressive des membres du clan impérial de tout rôle politique effectif. Si l on ajoute à cela la protection des arts (Li Bai et Du Fu, les deux plus grands poètes chinois, vécurent sous son règne) et le fait que lui-même fut un des plus grands poètes et calligraphes de son temps (Figure 1) 2, il est certain que c est à bon droit que l on a pu voir dans la première moitié de son règne une sorte d âge d or et un des sommets de la culture chinoise classique : les années sont celles de l efficacité du pouvoir impérial et des premiers bénéfices tirés des réformes administratives. Toutefois deux domaines furent à l origine des troubles de la fin du règne : l ancienne aristocratie de Cour essaya de maintenir ses positions et son influence et y parvint à travers le rôle politique de plus en plus grand des experts financiers. À partir de 737 Li Linfu devient de fait ministre principal et son contrôle des affaires de l État accompagne le déclin du rôle de l Empereur (qui a 52 ans et s enferme de plus en plus dans les complexités de l administration du Palais, avec ses secrétaires privés et ses fonds spéciaux destinés aux dépenses de plus en plus fortes de la Cour). Le deuxième domaine sensible concerne le contrôle des frontières. L installation de garnisons sur l immense frontière Nord est une nécessité, mais elle implique l absolue fidélité des 2 Les figures sont réunies à la fin de la communication.

107 107 militaires : vers la fin des années 740, le pouvoir de certains généraux est immense et ils disposent de troupes nombreuses. Tant que Xuanzong reste vigilant et maintient des rapports personnels avec les généraux, et tant que le pouvoir des factions reste contenu, l équilibre est préservé à l intérieur et sur les frontières. Mais c est un équilibre fragile, et toute modification des données au sein du Palais lui-même peut être lourde de conséquences. 2. LA CRISE DE LA FIN DU RÈGNE ; YANG GUIFEI ET AN LUSHAN Xuanzong a toujours essayé de garder un strict contrôle de sa famille. S agissant de ses enfants, il y parvient : il en a eu 59 dont 48 survivront et seront mariés dans l aristocratie, a priori sans rôle politique. Mais en vieillissant, il tombe sous l influence de deux de ses épouses secondaires La première est Wu Huifei (c est son titre : "Fei " désigne les femmes du harem impérial) qui mourra en 737. Elle protège Li Linfu de façon suffisamment efficace pour que celui-ci ait une position solide lorsqu elle meurt. Elle est aussi impliquée dans quelques purges. * Yang Guifei Son influence sera plus durable que celle de Wu Huifei : elle lui survit assez longtemps pour que son rôle soit encore plus déterminant. Fille d un haut fonctionnaire, elle entre d abord dans le harem de Li Mao, fils de l empereur. Remarquée par celui-ci, elle entre au harem impérial après un divorce forcé voulu par Xuanzong. On ne sait son âge exact à cette époque : vraisemblablement entre 20 et 25 ans ; Xuanzong approche de la soixantaine, et nous sommes au début des années 740. Yang Yuhuan est extrêmement belle, quoique légèrement obèse (Figure 2) (de nombreux écrivains chinois ont souligné ce qui n est qu un demi-paradoxe si l on tient compte des canons de la beauté féminine à l époque des Tang). Les textes nous la dépeignent partageant avec l empereur des loisirs raffinés : musique, calligraphie, art floral. C est vraisemblablement en même temps qu elle que Xuanzong s initie au Taoïsme (qui n insiste pas comme le fait le Confucianisme sur les devoirs moraux, sociaux et politiques, et s accompagne parfois de pratiques magiques - y compris des recettes d immortalité ou du moins de longévité). On nous la dépeint tantôt comme une amoureuse tendre : l empereur et elle se seraient placés sous la protection du divin Bouvier et de la divine Tisserande (deux étoiles séparées par la Voie Lactée). Ils auraient aussi prononcé des vœux de fidélité éternelle. Mais bien sûr, nous entrons là dans la légende. Ce qui est certain, c est qu elle sut se rendre indispensable à l empereur, prendre le pas sur ses rivales potentielles à l intérieur du harem, et se faire attribuer le titre de Gui Fei : "précieuse concubine" c est-à-dire le titre le plus élevé parmi les épouses de l empereur, après l impératrice. Elle semble intelligente et raffinée, mais certains textes nous la montrent volontiers capricieuse : elle aurait par exemple fait utiliser les courriers impériaux pour se faire livrer des litchis frais en provenance des provinces du Sud. Ce qui est certain est qu elle assure la promotion des membres de sa famille. Son cousin Yang Guozhong, poussé par elle, devient le rival de Li Linfu, et lorsque les deux jeunes sœurs de Yang Guifei furent à leur tour admises dans le harem impérial, Yang Guozhong remplaça Li Linfu comme principal ministre, très peu de temps après la mort de celui-ci (752). * An Lushan Par son origine, il est très représentatif de l ouverture de l Empire aux compétences

108 108 venues de l extérieur. Sa famille est turco-iranienne (Figure 3) et il vient sans doute de Sogdiane (son nom personnel de Lushan est la transcription chinoise d un mot que l on retrouve aussi sous la forme "Roxane" au féminin, l original étant sans doute "Rowshan" qui signifie "lumière" en iranien). Sa mère appartenait à un clan noble des Turcs orientaux venus de l actuelle Mongolie au V e siècle et sédentarisés en Sogdiane - qui fut momentanément incorporée à l empire des Tang au début de la dynastie. Lorsque cette région fut le théâtre de luttes intestines (à partir de 716, date de la mort du chef de clan Qapaghan) la famille An se réfugia en Chine, en un moment où Xuanzong encourageait une nouvelle politique frontalière : An Lushan et son cousin An Sishun, avec d autres, commencèrent une carrière dans les armées chinoises, comme en d autres temps et sous d autres cieux, des officiers germains avaient pu servir l empire romain. Son ascension dans la carrière militaire fut sans aucun doute le fruit de ses aptitudes personnelles, mais fut également favorisée par le tout-puissant ministre Li Linfu qui s efforçait d écarter les généraux chinois susceptibles de gagner à la Cour un prestige lui faisant ombrage. Si l on excepte une mise à l écart à la suite d une mission de reconnaissance au cours de laquelle il perdit une partie de ses troupes (sa conduite fut, semble-t-il, trop hâtive), ce qui aurait pu lui coûter la vie - ceci se passait en ses promotions se succédèrent rapidement et il obtint son premier commandement indépendant en 742. Pendant le temps où il fut gouverneur militaire, il prit le temps de faire de fréquentes visites à la capitale (Chang-An) ct sa forte personnalité et sa bonhomie lui valurent de devenir un des favoris de Xuanzong et de Yang Guifei. C était un homme énorme, tirant partie de son obésité pour jouer les bouffons. Il se donna une fois en spectacle en exécutant une danse d Asie Centrale avec une virtuosité à laquelle personne ne s attendait. Une autre fois, trois jours après son anniversaire, il fut emmené dans le quartier des femmes et emmailloté de langes comme un énorme bébé ; à ce sujet, les rumeurs allèrent bon train à propos de ses rapports équivoques avec Yang Guifei. Toujours est-il qu il sollicita de celle-ci qu elle l adoptât, ce à quoi elle consentit avec l accord de l empereur qui voyait là, et peut-être à juste titre, un moyen de se l attacher davantage. C était en 745. Une faveur encore plus remarquable lui fut accordée en 750. L empereur lui fit octroyer cinq fours situés dans les provinces du Nord ; il s agit en l occurrence de la fonte du métal et donc de la possibilité de frapper monnaie : privilège démesuré dans un empire centralisé et signe, pour les contemporains, de la faiblesse de l empereur (qui avait 65 ans). * La crise D aussi grands privilèges ne pouvaient, paradoxalement, manquer d inquiéter An Lushan : Xuanzong vieillissait, et la perspective de sa mort était aussi celle de la fin des faveurs, et la disgrâce sous un successeur potentiel avec qui il n était pas en trop bons termes La mort du ministre Li Linfu, en 752, risquait aussi de lui porter préjudice. Et la nomination de Yang Guozhong à la place de Li Linfu fragilisa sa position à la Cour. En fait, il craignait peut-être de la part du clan Yang, solidement implanté, un de ces coups d État comme en avait connu la jeunesse de Xuanzong. Il fit construire près de l actuelle Pékin (région alors frontalière, et proche des steppes mongoles) une ville-caserne fortifiée, en principe pour garantir la sécurité de l empire, mais permettant à An Lushan d entraîner au combat un grand nombre d hommes et de stocker des armes. En 755, il entre en conflit avec Yang Guozhong et marche sur la capitale orientale Loyang avec son armée. La ville est prise dès le premier mois et au début de l année 756, il se proclame

109 109 empereur de la grande dynastie Yen. Les forces loyalistes basées dans la passe du Huang He menant vers la capitale occidentale Chang An (actuelle Xi An) passent à l offensive sur ordre de Yang Guozhong et sont battues à plate couture : La route de Chang An est ouverte aux rebelles. L empereur fuit vers l Ouest avec son ministre Yang Guozhong, sa favorite Yang Guifei, des serviteurs et un fort détachement de la garde impériale. Au relais de Mawei se joue le dénouement de l histoire personnelle de Xuanzong et Yang Guifei. Un geste de Yang Guozhong mal interprété pousse les soldats à le tuer. Le général commandant la garde supplie respectueusement l empereur d ordonner l exécution de la favorite, sans quoi les troupes refuseront d assurer sa protection. Une chapelle bouddhiste permet à Yang Guifei de faire ses dernières dévotions avant qu elle ne soit étranglée (dans la chapelle même selon certaines versions, pendue à un arbre proche selon d autres). Il ne restait plus à Xuanzong qu à fuir avec son armée, et abdiquer en faveur de son fils Suzong. En 757, An Lushan est assassiné par un eunuque à l instigation de son fils aîné An Qingxu, qui poursuit la rébellion, laquelle finira par être écrasée en 763 à la suite de la défection des contingents Ouighours. Xuanzong meurt en 762 et la dynastie se survivra, très affaiblie, pendant un siècle et demi. 3. LA SUITE DE L HISTOIRE Sur le plan historique, bien sûr, les amours de Xuanzong et Yang Guifei trouvent leur épilogue à Mawei. La période qui suivit vit la Chine mise à feu et à sang et la production littéraire du temps en rend compte : la plus remarquable partie de l oeuvre du poète Du Fu s y rapporte. Mais une fois la rébellion matée, le règne de Xuanzong, qui avait été si brillant à ses débuts, prit les couleurs d une sorte d âge d or auquel les circonstances mirent fin de façon tragique. Et la figure du vieil empereur devint l objet de pièces littéraires, d abord exclusivement poétiques. Quant à Yang Guifei, qui avait été très décriée à la fin du règne, elle prit, à la faveur de sa fin cruelle, la figure d une jeune femme tendre et amoureuse écrasée par les événements politiques et militaires. * Le poème de Bai Juyi (extraits : trad. de M. Coyaud) Bai Juyi ( ) appartient à la génération qui succède aux événements. Son Chant des Regrets éternels est le premier grand texte poétique à reprendre l histoire d amour et surtout à lui donner une suite (même si l on peut supposer que très tôt la légende s empara de cette histoire et que l essentiel de cette suite a d abord relevé d un certain folklore). Le poème (en 120 vers heptasyllabiques, ce qui, pour la Chine, est assez long) commence par évoquer la beauté de Yang Yuhuan en termes à vrai dire fort convenus : Céleste, superbe, difficile de la laisser à l écart! Un beau matin elle est choisie pour vivre aux côtés du Souverain Tournait-elle la tête, cent charmes naissaient d un sourire Dans les six palais, les têtes fardées perdaient leur éclat Bai Juyi évoque l amour de Xuanzong qui l écarte de ses tâches politiques : Nuits d amour, comme elles sont brèves! Le soleil est haut quand ils se lèvent Dès lors le souverain ne donne plus audience le matin.

110 110 La rébellion d An Lushan et le dénouement tragique sont racontés très brièvement et presque de façon allusive : Les six armées n avancent plus : que faire? La femme gracile aux charmants sourcils est tuée devant les chevaux. Nous ne sommes qu au tiers du poème. Bai Juyi s attarde beaucoup plus longuement sur le chagrin du monarque : Les hibiscus évoquent son visage, les saules ses sourcils Devant ce spectacle, comment ne pas fondre en larmes? Et ce n est qu au vers 75 que se produit le coup de théâtre sous les espèces d un prêtre taoïste qui vient au palais et se déclare capable d entrer en communication avec l âme des morts : Il traverse le ciel, chevauche les nuées, et parvient à la montagne magique de l océan oriental, où il surprend la belle dans un pavillon doré, finissant sa sieste. Il se fait connaître. Elle lui confie un coffret de marqueterie et une épingle d or et lui révèle un secret partagé avec l empereur (un serment) : autant de signes de reconnaissance qui pourront réconforter le vieux Xuanzong. Le poème s arrête là : le serment échangé le 7 du septième mois - donc placé sous le patronage des deux étoiles du Bouvier et de la Tisserande qui tous les ans à cette date peuvent franchir la Voie Lactée sur un pont d hirondelles pour se rejoindre - est un serment qui vaut à jamais. Mais c est sur une note à la fois triste et optimiste que se clôt le texte : le corps de Yang Yuhuan n était plus dans sa tombe au retour d exil de Xuanzong ; les assurances du nécromancien permettent d affirmer que l amour dure toujours. * L "opéra" de Hong Sheng L histoire contée par Bai Juyi sera souvent reprise et recevra de nouveaux développements. Sa faveur auprès du public est attestée par l existence de plusieurs "opéras", genre tout à fait populaire aujourd hui encore le terme d opéra est d ailleurs trompeur : il s agit de théâtre déclamé avec accompagnement de percussions et non d un genre proprement musical. Une des pièces les plus célèbres sur ce thème est Le Palais de l éternelle jeunesse de Hong Sheng ( ) achevé en 1688, donc neuf siècles après le poème de Bai Juyi. Cette pièce montre l état de la légende à l époque Qing. Hong Sheng use abondamment du merveilleux, tout à fait à sa place dans le théâtre chinois où les maquillages et les costumes situent de toutes façons a priori le spectateur hors de toute convention réaliste. La pièce est extrêmement longue, mais généralement, lors de représentations populaires, on ne donne que quelques scènes (il y en a quarante-neuf au total) et l on complète le spectacle avec des scènes tirées d autres pièces mais il s agit toujours d épisodes connus de tous. Ce qu ajoute Hong Sheng (et qu il tire vraisemblablement de la tradition qui s est développée au fil des siècles) tend à assurer une fin heureuse à l histoire d amour. Aussi fait-il intervenir des génies, des dieux (dont bien sûr le Bouvier et la Tisserande, mais aussi Chang e, la

111 111 déesse de la lune) qui vont prendre pitié des amants séparés et leur permettront de se rejoindre à la fin de la pièce. Ce schéma reposant sur de brèves amours, une longue séparation et une réunion finale, est d ailleurs fréquent dans les textes (y compris narratifs) de l époque Qing. * Des personnages toujours vivants On ne peut énumérer tous les textes qui reprennent cette histoire. Mais on ne peut manquer, pour terminer, de mentionner deux œuvres modernes, toutes deux japonaises, toutes deux de grande qualité, qui prouvent la pérennité des amours de Xuanzong et de Yang Guifei. La première est un film de Kenji Mizoguchi ( ) diffusé en France sous le titre L Impératrice Yang Kwei-Fei (1955). Le film est plus fidèle à la légende qu à l histoire (mais ne fait pas intervenir les épisodes post-mortem) et est centré sur le personnage de Yang Guifei, amoureuse et sensible. Le roman de Yasushji Inoué ( ) intitulé en français La Favorite (1963) fait partie d une série de romans historiques écrits dans une période déjà tardive de la vie du romancier. Il est lui aussi centré sur le personnage de Yang Guifei, mais suit assez scrupuleusement l histoire réelle, et selon son habitude, Inoué s est remarquablement documenté, sans que pourtant son érudition soit pesante. Les Chinois ont la fierté de leur longue histoire, et les épisodes les plus brillants et les plus prestigieux sont généralement connus du plus grand nombre. Mais ils ont aussi le goût des histoires d amour et de la poésie sentimentale (les paroles de nombreuses chansons modernes sont à cet égard révélatrices d un goût qui peut aller jusqu au sirupeux!). Les amours de l empereur Xuanzong et de sa belle favorite ont de quoi les combler. Les prestiges d une époque particulièrement brillante y voisinent avec les figures de la femme fatale (ou victime?) et du traître (qui ne manque pas de côtés attachants). Plus profondément, l histoire de Xuanzong est exemplaire et rend sensible la perpétuelle concurrence des instances administratives et militaires régulières, et des factions qui s agitent et s entredéchirent à l ombre des palais. Sur le plan individuel comme sur le plan historique, c est une histoire parfaitement chinoise. Illustrations Figure 1 : Calligraphie d un poème de Xuangzong par lui-même.

112 112 Figure 2 : Beauté de cour sous les Tang. Figure 3 : Palefrenier militaire originaire d Asie centrale.

113 113 LA FIN DE LA FRANCE GAULLIENNE ( ) 1 Bernard Pradel RÉSUMÉ Après avoir raconté, dans une précédente communication du 8 mars 2009, la fin de la IV e République, j avais poursuivi par l exposé des débuts de la V e fondée par le Général de Gaulle qui devait rester à sa tête jusqu en Mon propos, aujourd hui, portera sur les quatre dernières années du nouveau régime, depuis l élection présidentielle de 1965, la crise de mai 1968, l après mai 68 avec notamment le départ de Georges Pompidou et le référendum manqué du 27 avril 1969, enfin le départ du Général qui poursuivra son existence à Colombey-Les-Deux-Églises jusqu à son décès, le 9 novembre L ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE DE DÉCEMBRE 1965 Après sept ans de présidence, le Général de Gaulle arrive au terme de son mandat. Une nouvelle élection présidentielle est prévue les 8 et 15 décembre 1965, au suffrage universel conformément à la réforme constitutionnelle de novembre Sept candidats, dont le Général, d abord hésitant et qui ne s est déclaré qu assez tard, un candidat de longue date, Gaston Deferre, député socialiste, maire de Marseille, mais qui s est finalement retiré ; François Mitterrand, député de la Nièvre, qui représente certains partis de l opposition dont il est devenu l un des principaux animateurs depuis son pamphlet Le Coup d Etat permanent; Jean Lecanuet, député centriste, président du M.R.P, Jean-Louis Tixier-Vignancourt, avocat de talent, partisan de l Algérie Française, enfin Marcel Barbu, au programme plutôt fantaisiste. Les résultats du premier tour sont décevants pour le Général qui, avec 45% des suffrages, se trouve mis en ballottage par M.Mitterrand crédité de 32%, et suivi par M.Lecanuet avec 16%, soit 48 % pour ces deux derniers! Certes, au second tour, De Gaulle va l emporter avec 55% des suffrages, mais seulement avec dix points de plus que Mitterrand (45%), ce qui confère à un tel résultat la valeur d un sévère avertissement. "Le ballottage, confie Georges Pompidou à Alain Peyrefitte, a porté un coup terrible au moral du Général. Pour ses convictions, c est l effondrement." Georges Pompidou, Premier Ministre Avant d évoquer la formation du troisième Gouvernement de Georges Pompidou, Premier ministre depuis 1962 et qui le restera jusqu en 1968, je voudrais rappeler sa carrière, à vrai dire tout à fait exceptionnelle. Pompidou est un produit de "la méritocratie républicaine". Fils d un instituteur du Cantal, il entre à 19 ans à l École Normale Supérieure (Lettres) d où il sort pour être reçu premier à l agrégation de Lettres. Il devient professeur à Marseille puis au lycée Henri IV, à Paris. En 1945, il rencontre un camarade de Normale, René Brouillet, entré au 1 Séance du 11 octobre 2012

114 114 Cabinet du Général de Gaulle et chargé par ce dernier de lui trouver "un agrégé sachant écrire", "c est absurde" déclare Pompidou dans ses Mémoires. Mais voici qu il entre à son tour au Cabinet du Général où il se fera rapidement remarquer par sa grande intelligence et sa vaste culture. Quelques années plus tard, le Général de Gaulle le fera nommer Maître des Requêtes au Conseil d État. Par la suite, il entrera à la Banque Rothschild comme Directeur Général. Mais il conservera des relations suivies avec le Général de Gaulle et son mouvement, le Rassemblement du Peuple Français, enfin sera chargé par celui-ci de missions confidentielles au moment de la négociation des Accords d Evian. En 1962, il sera nommé Premier Ministre après le départ de Michel Debré. "Il révèle promptement, écrit René Rémond, des qualités d homme d État se découvre un grand travailleur qui instruit les dossiers et débrouille les questions les plus complexes. Il prend vite une grande autorité sur l ensemble du gouvernement. Excellent debater, incisif, avec un don de répartie, il tient tête aux meilleurs orateurs de l opposition." Le nouveau gouvernement Pompidou- Il comporte trois changements notables par rapport au précédent, outre le départ de Valéry Giscard d Estaing, Ministre de l Économie et des Finances qui sera remplacé par Michel Debré, Jean-Marcel Jeanneney prend le Ministère des Affaires Sociales et Edgar Faure celui de l Agriculture en remplacement d Edgard Pisani. Michel Debré, qui s est affirmé dans ses fonctions de Premier Ministre comme un réformateur hors pair, va lancer, dans son nouveau domaine d activité, l économie et les finances, un train de réformes importantes, en particulier en promouvant, dans le domaine bancaire, la constitution de groupes de taille internationale. Ainsi parviendra-t-il à faire de la Banque Nationale de Paris, après absorption de la B.N.C.I. et du C.N.P., l un des grands groupes bancaires du monde. On lui doit aussi la fusion de plusieurs groupes industriels, l élaboration du "plan calcul", la mise en œuvre de la réorganisation de la sidérurgie, etc Domaine réservé du Chef de l Etat, la politique étrangère, toujours marquée par le souci de l indépendance de la France, va passer au premier plan de l actualité avec la décision prise par De Gaulle, le 7 mars 1966, de se retirer de l organisation militaire de l O.T.A.N. tout en restant membre de l Alliance Atlantique, afin de pouvoir assumer librement la politique de défense du pays. Les commandements alliés et les troupes étrangères devront quitter le territoire français ; toutes les bases de l O.T.AN. seront fermées. Pour les États-Unis, cette décision n est pas une surprise mais l aboutissement d une politique engagée dès Parmi les nombreux voyages à l étranger que De Gaulle effectue cette même année, notamment dans le tiers-monde, on retiendra celui qu il fit au Cambodge, au cours duquel, dans un discours à Pnom-Penh, il n hésita pas à condamner l engagement militaire des États-Unis au Vietnam. Une élection disputée L Assemblée Nationale élue en 1962 arrivant à la fin de son mandat, de nouvelles élections législatives vont avoir lieu les 5 et 19 mars La campagne électorale est animée. Ainsi verra-t-on Georges Pompidou se rendre à Nevers pour affronter François Mitterrand, puis Pierre Mendès-France à Grenoble. Contrairement aux prévisions, les résultats définitifs de l élection ne sont pas une victoire pour le camp gaulliste qui, sur 469 sièges en métropole, n en remporte en effet que 232, l opposition en obtenant 237. Mais au second tour, grâce aux départements d outre-mer, le camp gaulliste va totaliser 247 sièges contre 240 à l opposition, obtenant ainsi une faible majorité. Parmi les candidats gaullistes battus figure Maurice Couve de Murville, par qui De Gaulle songeait à remplacer Pompidou, trop immobiliste à son gré en matière sociale, à la tête du gouvernement, un projet qu il va devoir différer.

115 115 Dans le nouveau gouvernement Pompidou, trois portefeuilles sont attribués à de nouveaux titulaires, l Intérieur à Christian Foucher, l Education Nationale à Alain Peyrefitte, le Secrétariat à l Emploi à Jacques Chirac. La conjoncture lui paraissant préoccupante, Pompidou décide de gouverner par voie d ordonnances, conformément à la procédure prévue à l article 38 de la Constitution. Ainsi pourra-t-il opérer un certain nombre de réformes importantes dans le domaine social : création de l A.N.P.E., généralisation de l assurance-chômage, réforme de la Sécurité Sociale. LA CRISE DE MAI 1968 "L année 1968 connaît une agitation étudiante exceptionnelle : États-Unis, Brésil, Mexique, Japon, mais aussi Allemagne Fédérale, Belgique, Suède, Pologne, Tchécoslovaquie, et jusqu à certains pays d Afrique. En Espagne, en France et en Italie, la révolte gagne le monde ouvrier. La convergence de ces mouvements trouve ses origines profondes dans la remise en cause de l ordre mondial de l après-guerre." Les causes de la crise C est sur ce constat que s ouvre l excellent livre de Mme Christine Fauré, Mai 68, jour et nuit. Parmi les différentes causes de ces mouvements, qu elle énumère dans son livre, "la guerre du Vietnam, première guerre télévisée, est, souligne t-elle, le principal amplificateur des revendications étudiantes." Ceci étant, dans le cas de la France, parmi les causes qui sont à l origine de la crise, on en retiendra tout particulièrement deux, à savoir la politisation croissante des mouvements d étudiants et l inadaptation manifeste de l Université française aux exigences du moment. L Union Nationale des Etudiants de France (U.N.E.F.) avait créé, dès 1966, un comité Vietnam National pour dénoncer la guerre du Vietnam et l impérialisme. Or, en 1968, le syndicalisme étudiant est à bout de souffle : de adhérents en 1961, l U.N.E.F. est tombée à moins de , alors que dans la même période le nombre d étudiants est passé de à Cet affaissement de l U.N.E.F. n a pu que favoriser la multiplication de "groupuscules politiques" qui vont jouer un rôle de premier plan dans le développement de la crise et dont les plus actifs sont, avec la nouvelle direction de l U.N.E.F., animée par Jacques Sauvageot, notamment : - L Union des Étudiants Communistes (U.N.C). - Les groupes trotskhistes dont le Comité de Liaison des Étudiants Révolutionnaires (C.L.E.F.) avec membres, la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (J.C.R.) formée d une centaine d étudiants du groupe Sorbonne-Lettres de l U.E.C. - L union de la Jeunesse Communiste Marxiste-Léniniste (J.C.M.L.) fondée en 1966 par les cercles de l U.E.C. de l École Normale Supérieure et de la Faculté de Droit, d inspiration maoïste. - L Internationale situationniste. - Enfin le mouvement du 22 mars, de Nanterre, animé par l anarchiste allemand Daniel Cohn- Bendit. Quant à la réforme de l Université, si elle avait donné lieu à quelques mesures partielles, elle demeurait encore, pour l essentiel, dans les cartons du Ministère de l Éducation Nationale. La crise vue au jour le jour Venons-en aux évènements qui ont marqué cette crise. Ils sont de deux sortes : d abord une agitation étudiante qui va se dérouler, pour l essentiel, du 3 au 19 mai, mais qui sera relayée, à partir du 16 mai, par un mouvement ouvrier consistant dans l occupation des lieux de travail, essentiellement des usines, suivie de grèves, qui ne cessera vraiment que le 27 juin.

116 116 L agitation étudiante L agitation étudiante, après avoir couvé pendant plusieurs jours, va débuter le 2 mai avec la fermeture de l Université de Nanterre et la convocation de huit étudiants au Conseil de discipline de l Université de Paris. Elle s étendra rapidement aux universités et lycées de province : - 3 mai : 400 à 500 personnes occupant la cour de la Sorbonne, la police, sur requête du recteur, intervient et procède à des arrestations qui seront la cause des premiers affrontements violents au Quartier Latin, avec les dégâts qu on imagine. Près de 600 personnes sont interpellées. - 4 et 5 mai : 13 étudiants sont condamnés par le tribunal correctionnel de Paris à des peines sévères. - 6 mai : Deux manifestations dont une appelée par l U.N.E.F. se traduisent par un bilan lourd : 422 arrestations et de nombreux blessés. - 7 mai : Manifestation avec arrêt place de l Étoile où l on chante l Internationale devant la tombe du Soldat Inconnu : 487 personnes sont interpellées dont 17, maintenues en état d arrestation, seront inculpées mai : Réouverture de l Université de Nanterre. "Nuit des barricades" : Des barricades sont édifiées dans les rues proches de la Sorbonne. "Tout le monde faisait n importe quoi!" déclarera Cohn-Bendit mai : Georges Pompidou, premier ministre, rentre de son voyage d État en Afghanistan. Après examen de la situation en Conseil des Ministres, il annonce la réouverture de la Sorbonne à partir du 13 mai et demande la libération des étudiants arrêtés mai : Ordre de grève générale lancé par la C.F.D.T., la C.G.T., la F.E.N., l U.N.E.F. et le S.N.E.-SUP, rejoints par l U.E.C.-M.I. maoïste. Des milliers de personnes vont défiler avec des slogans tels que "Gouvernement populaire", "De Gaulle aux archives", manifestant le désir d un profond changement politique. La Sorbonne, à peine rouverte, est occupée par les étudiants qui proclament : "La Sorbonne est ouverte aux travailleurs. L université de Paris est déclarée université autonome, populaire et ouverte en permanence, jour et nuit, à tous les travailleurs, les chercheurs et les enseignants" mai : Un millier d étudiants envahissent le Théâtre de l Odéon qui se transforme en forum, une fois évacué par la troupe Barrault-Renault. Cette occupation durera jusqu au 14 juin. Le mouvement ouvrier - 14 mai : En conflit depuis le 9 avril avec leur direction, les ouvriers de Sud-Aviation- Bouguenais, près de Nantes, occupent leur usine et séquestrent le directeur qui ne sera libéré que le 29 mai mai : Grève et occupation à Renault-Cléon, à l initiative de jeunes ouvriers, avec généralisation le 16 mai, non seulement chez Renault mais aussi dans les régions de Rouen, Nantes, autour de Paris et à Rhodiacetta, à Lyon et 18 mai : Extension de la grève à la SNCF, aux PTT, à la RATP, aux Houillères. Le 17 mai, c est le personnel de l O.R.T.F. qui vote l abrogation de son statut et réclame son autonomie réelle en dehors de toute tutelle mai : Les syndicats de l enseignement secondaire lancent un ordre de grève et les C.A.L. décident l occupation des établissements et 21 mai : Extension de la grève à Peugeot-Montbéliard, Citroën, EDF, GDF, à tous les services publics et même aux hôpitaux, aux banques et aux grands magasins. Le mouvement est estimé à sept millions de grévistes Les grèves avec occupation d usines sont plus nombreuses dans les entreprises où la CGT est majoritaire mais plus ou moins effectives, voire défaillantes ailleurs, les ouvriers préférant

117 117 l évasion à l enfermement sur les lieux de travail. Elle donne parfois lieu à des affrontements violents avec la police. Mais, comme le souligne Christine Fauré, l idée d un contrôle ouvrier n est pas présente dans les initiatives et revendications ouvrières de Les expériences autogestionnaires sont, à l époque, inexistantes, à de très rares exceptions mai : Les manifestants attendent la nuit pour élever des barricades dans le périmètre du Quartier Latin. 210 personnes sont arrêtées mai : Daniel Cohn-Bendit est interdit de séjour en France. Une manifestation organisée par la CGT se déroule dans le calme. À 17h30, une foule d étudiants et de travailleurs manifeste devant la gare de Lyon aux cris de "Les usines aux travailleurs", "le pouvoir est dans la rue" etc Des barricades sont élevées à la Bastille, Place de la Bourse, un début d incendie se déclare au Quartier Latin, deux commissariats sont assiégés et l un d eux saccagé. Le bilan est lourd : 500 blessés pour les manifestants, 212 pour les forces de l ordre, 795 personnes interpellées. Cette nuit du 24 mai apparaît comme un tournant. Elle revêt "un style de guérilla urbaine" selon le Préfet de police Grimaud qui fit preuve d un remarquable sang-froid dans la gestion de la crise. À 20 heures, le Général de Gaulle s adresse au pays pour lui demander de lui renouveler sa confiance au moyen d un référendum. Un discours mal agencé qui va tomber à plat mai : Le gouvernement ouvre des négociations avec le patronat et les syndicats au Ministère des Affaires Sociales, rue de Grenelle. "Je souhaite que la négociation s engage avec la volonté d aboutir", déclare Georges Pompidou : Le relèvement du salaire minimum, l augmentation des salaires, la réduction des heures de travail, le paiement des jours de grève, telles sont les questions mises à l ordre du jour. Mais les ouvriers de Renault, Citroën, Berliet, Sud-Aviation s opposent à toute négociation. La grève va se poursuivre dans la France entière mai : Le refus des "accords de Grenelle" fournit aux partis de gauche l opportunité d intervenir à leur tour dans le déroulement de la crise, par un meeting organisé au stade Charléty. Y prendront part Pierre Mendès-France qui restera silencieux et François Mitterrand qui, tout en proposant ce dernier comme premier ministre, annonce sa candidature à la Présidence de la République. "Meeting d impuissance!" déplore Daniel Cohn-Bendit mai : Coup de théâtre! De Gaulle disparaît. On apprend, en fin d après-midi, qu il s est rendu à Baden-Baden pour consulter le Général Massu. "Ce voyage, affirme Georges Pompidou dans ses Mémoires, n avait pas été un calcul. Je devais l apprendre le vendredi 31 mai, je crois, de la bouche de Messmer. Je le vis à sa demande. Il m apprit qu il avait reçu la visite du Général Massu qui lui avait révélé la vérité sur Baden-Baden et qu il venait me la communiquer comme il estimait en avoir le devoir, avec l autorisation du Général. Ce que je dis ici, j aurais préféré que l Histoire l ignorât" En réalité, le Général avait eu une crise de découragement. Croyant la partie perdue, il avait choisi le retrait. En arrivant à Baden-Baden, des dispositions avaient été aussitôt prises pour un séjour prolongé. Philippe De Gaulle et sa famille étaient là également. L ambassadeur de France était convoqué pour recevoir instructions de prévenir le gouvernement allemand. C est le Général Massu qui, par son courage, sa liberté d expression, son rappel du passé, l assurance de la fidélité de l armée, réussit à modifier la détermination du Général, puis à la retourner complètement. La France, de ce jour, doit beaucoup au Général Massu J ajoute que le Général de Gaulle devait me le confirmer, lui aussi, car j eus, le samedi 1 er juin, je crois, puis une nouvelle fois dans les jours suivants, l émotion d entendre ce grand homme me dire : Pour la première fois de ma vie j ai eu une défaillance. Je ne suis pas fier de moi." - 30 mai : À 11 heures, Monsieur Giscard d Estaing déclare : "Le gouvernement qui malgré un sursis n a réussi ni à rétablir l autorité de l Etat ni à remettre la France au travail doit partir de luimême". À 16 heures 30, le Général de Gaulle va frapper un grand coup avec un discours pugnace et incisif. "À peine a-t-il prononcé quelques mots, note Éric Roussel, que l on sait qu il n est pas prêt à abdiquer devant la rue." En voici des extraits : Je ne me retirerai pas J ai un mandat du peuple, je le remplirai. Je ne changerai pas le Premier

118 118 Ministre dont la valeur, la solidité, la capacité méritent l hommage de tous Je dissous aujourd hui l Assemblée Nationale Si cette situation de force se maintient, je devrai, pour maintenir la République, prendre, conformément à la Constitution, d autres voies que le scrutin immédiat du pays La France est menacée de dictature "L effet produit par ce discours, ajoute Roussel, est saisissant.. Qualité du texte, adéquation à l événement, timbre de l orateur, mise en condition des auditeurs surpris par cette heure inhabituelle, tout concourt à faire de cette intervention une réussite. Ceux qui ont vécu les évènements l ont presque tous ressenti : c est lorsque le général a fini de le prononcer que l on devina que la tension allait retomber." À Paris, de 18 à 20 heures, à l appel de diverses organisations gaullistes, à un million de personnes défilent de la Concorde à l Étoile. Des manifestations similaires se déroulent en province. La reprise du travail s effectuera peu à peu dans les jours qui suivent, non sans difficultés, notamment dans le secteur de l automobile, où le travail ne reprendra qu entre le 17 et le 24 juin. -12 juin : Le Conseil des Ministres prononce la dissolution de tous les groupes d extrêmegauche trotskystes, anarchistes ou pro-chinois. -14 juin et 16 juin: Le théâtre de l Odéon et la Sorbonne sont évacués par leurs occupants. En entrant à l Odéon, la police y découvre une bande de beatniks, avec femmes et enfants, appelés les Katangais, qui déguerpissent en laissant les lieux dans une saleté repoussante. Au moment de tirer un trait sur la crise de mai 1968, on est tenté d en rechercher les causes. Nous laisserons René Rémond, grand universitaire qui vécut de près cette crise, s exprimer à ce sujet : "L historien doit se garder d introduire dans la déconcertante complexité des faits une rationalité qui n y était pas : 68 est un défi et une défaite de la raison logique qui tente de réintégrer l événement dans un processus rationnel. Sur ce que fut cet événement, révolution véritable ou simple psychodrame, paroxysme d effervescence idéologique, explosion d individualisme répudiant tous les systèmes ou vaste élan de solidarité, vingt ans après, les interprétations continuent de s entrechoquer. 68 reste une énigme." VERS LA FIN DE LA PRÉSIDENCE GAULLIENNE Le dernier Gouvernement Pompidou Dès le 30 mai 1968, Georges Pompidou remanie son gouvernement que quittent MM. Peyrefitte, Foucher et Gorse et dans lequel entrent René Capitant à la Justice, Maurice Couve de Murville aux Finances, enfin Michel Debré aux Affaires Etrangères. Les élections législatives de juin sont la principale préoccupation du Premier Ministre, alors que De Gaulle a fait de "la participation" son nouveau slogan. Après une campagne centrée sur le danger révolutionnaire, les élections législatives se déroulent les 23 et 30 juin dans un pays qui a retrouvé tout son calme. Elles se traduisent par un plein succès pour la majorité qui obtient, en effet, 293 sièges sur 487 et par une sévère défaite pour l opposition, la F.D.G.S. tombant de 121 à 57 sièges et le parti communiste de 73 à 34. Le gouvernement Couve de Murville Dès l achèvement des élections législatives, De Gaulle charge Maurice Couve de Murville de former un nouveau gouvernement dans lequel vont entrer Edgard Faure à l Education Nationale, Jean-Marcel Jeanneney aux Affaires Sociales et René Capitant à la Justice.

119 119 Le départ de Georges Pompidou Dès après les élections législatives de juin, Georges Pompidou avait fait part au Général de Gaulle de son désir d être relevé de ses fonctions de Premier Ministre. Il y était poussé par plusieurs raisons : une grande fatigue, le souci de préparer son avenir politique dans la perspective de l élection présidentielle à venir, un certain changement depuis la crise de ses relations personnelles avec le Général. De Gaulle lui répondit, le 10 juillet suivant, qu il avait décidé d accéder à sa demande, par une lettre chaleureuse soulignant son "action exceptionnellement efficace, en particulier lors de la crise grave que le pays a traversée en mai et juin". Mais voici qu un peu plus tard, sur les instances de ses proches, Pompidou revient sur sa décision de quitter ses fonctions et en informe le Général, pour apprendre peu après la nomination de Couve de Murville au poste de Premier Ministre. Il va alors s effacer "dans une lourde atmosphère de malaise et de mélancolie" (Pierre Viansson-Ponté). Présenté, quelques semaines plus tard, par le Chef de l État comme "en réserve de la République", Georges Pompidou qui siège désormais à l Assemblée Nationale comme député du Cantal va préparer son avenir politique, assisté par une petite équipe d anciens collaborateurs, dont Pierre Juillet, Marie-France Garaud, Michel Jobert, Edouard Balladur etc qui formeront plus tard son équipe présidentielle. Ses relations avec le Général vont se distendre encore plus en septembre 1969, à cause de l affaire Markovic dont je vais parler dans un instant. S estimant délié de toute obligation particulière envers De Gaulle, il ne dissimule plus, dès le début de l année 1969, son intention de briguer l Elysée, notamment lors d interviews à Genève et à Rome. On connaît la suite L affaire Markovic À la fin d octobre 1968, la police découvre le cadavre d un certain Markovic, de nationalité yougoslave, ancien garde du corps de l acteur Alain Delon, ayant sur lui des photos prises dans des "parties fines" de couples échangistes, sur lesquelles figurait notamment M me Pompidou, photos "trafiquées" dont des exemplaires vont circuler dans le Tout-Paris. L affaire est portée à la connaissance du Gouvernement qui, sur demande du Général, va prescrire une enquête sans en informer Georges Pompidou. Celui-ci ne l apprendra qu un peu plus tard grâce à des collègues amis. Il s adresse à De Gaulle qui lui fait une réponse embarrassée, puis donne à René Capitant, Garde des Sceaux, des instructions pour l aboutissement de l enquête. "Quant au fond de l affaire, observe Arnaud Teyssier, il s agit moins d un complot prémédité que d un scandale exploité en cours de route par des adversaires politiques. Marqué pour le reste de son existence par cette tragédie personnelle, atteint à travers son épouse, Georges Pompidou gardera une rancune tenace envers ceux dont il estimait qu ils l avaient trahi". La crise du franc La crise de mai 68, on s en doute, ne demeura pas sans conséquences sur l économie française, notamment en provoquant une hausse sensible du coût de la vie, ainsi qu une augmentation des salaires d où un déséquilibre notable des échanges commerciaux et par voie de conséquence, un affaiblissement du franc sur le marché monétaire, ce qui amena le Conseil des Ministres à décider, le 23 novembre, la dévaluation de notre monnaie. Quand il en fut informé, De Gaulle qui attachait au franc une valeur symbolique consulta Raymond Barre et Jean-Marcel Jeanneney, tous deux économistes confirmés, sur le bien-fondé de cette décision. Leur réponse fut qu une dévaluation ne s imposait nullement, la crise du franc pouvant être résolue d autre façon. La décision de dévaluer le franc demeura sans suite.

120 120 Les réformes par la "participation" Ebranlé par la crise de mai 1968, De Gaulle veut désormais, dans la mise en œuvre des réformes, faire prévaloir l idée de participation qu il définit dans une conférence du 9 septembre 1968 comme "une nouvelle forme d organisation des rapports humains", notamment dans les domaines économique, social et universitaire, de telle sorte que tous les intéressés, sur les sujets qui les concernent, prennent part aux études, projets et débats à partir desquels les décisions seront prises par les responsables. De Gaulle décide d en faire l application dans trois domaines : L Université, l Entreprise et l État. La réforme de l université Avocat, devenu professeur d Université, Edgard Faure va mettre en œuvre toutes les ressources de son esprit subtil et de son imagination fertile pour promouvoir la réforme de l université. Ainsi va-t-il préparer un projet de réforme fondé sur trois principes : - participation à la gestion des établissements et à l élection des responsables, de tous les membres de l université y compris les étudiants, sur la base d une parité relative entre représentants des enseignants et des étudiants. - autonomie des établissements. - pluridisciplinarité qui substitue aux facultés monodisciplinaires de la III ème République de véritables universités, plus de 70, comme à l étranger et en France avant la Révolution. Il parvient à faire adopter ce projet le 12 novembre 1968 par un vote quasi unanime de l Assemblée Nationale à l exception des communistes qui s abstiennent. La réforme de l entreprise Cette réforme sera limitée à la reconnaissance de la section syndicale d entreprise par une loi qui sera votée à la fin de l année La réforme de l État Cette réforme, dans l esprit du Général, vise à associer les citoyens et les collectivités locales à l administration par une décentralisation qui transférera à celles-ci une part des compétences du pouvoir central. Ce sont les activités régionales, déclarait-t-il déjà en mars 1968, qui apparaissent comme les ressorts de la puissance économique de demain. En clair, cette réforme comporte deux volets : d une part la fusion du Sénat et du Conseil Economique et Social, remplacés par un Sénat d un nouveau genre réunissant les représentants des collectivités locales et ceux des organismes d ordre économique et social du pays, dont le rôle sera purement consultatif; d autre part, la création de conseils régionaux réunissant des représentants des collectivités locales et des activités économiques de la région. Le référendum "manqué" du 27 avril De ces projets, connus à l automne 1968, la presse et l opinion vont, comme on s en doute, retenir la transformation du Sénat en chambre consultative avec l arrière-pensée que le Général, d une certaine manière, réglait ainsi un compte avec son vieil adversaire. Quoi qu il en soit, le Sénat est trop installé dans la mémoire des hommes politiques, en particulier des élus locaux, et de nombreux citoyens pour que cette réforme soit comprise et acceptée par tous ceuxci. «Dans la mentalité française, écrit Maurice Duverger, une assemblée unique fait peur : elle évoque les souvenirs de la Convention». Le nouveau président du Sénat, Alain Poher, n hésite pas à dénoncer ce qu il considère comme une élimination pure et simple de la Haute Assemblée. Se déclarent pour le non les centristes, rejoints en cela par Valéry Giscard d Estaing et les Républicains Indépendants ainsi que les partis de gauche qui demandaient pourtant dans leur programme la suppression du Sénat.

121 121 Le projet de réforme définitif, établi par Jean-Noël Jeanneney, qui comporte 68 articles, crée un nouveau type de collectivité, la Région, avec un conseil régional composé pour les troiscinquièmes d élus au suffrage indirect et pour le reste de socioprofessionnels désignés par les organisations représentatives. Le second volet de la réforme concerne le Sénat qui devient une sorte de conseil économique un peu renforcé. En ce qui concerne le vote, les électeurs ne peuvent répondre que oui ou non aux deux questions qui leur sont posées. Une troisième question résulte du fait que De Gaulle a lié son sort au résultat du référendum. La date du référendum, d abord fixée à l automne 1968, est finalement reportée à la fin avril Les sondages, d abord favorables au oui, vont s inverser, ce qui traduit l indécision de nombreux électeurs. Le 27 avril 1969, c est une majorité de non, avec 52,40%, qui sort des urnes contre 47,60% de oui. Le départ du Général de Gaulle Un peu après minuit, l A.F.P. publie un communiqué laconique de l Elysée : "Je cesse d exercer mes fonctions de Président de la République aujourd hui à midi ". "Départ élégant et plein de panache, écrit Arnaud Teyssier, qui renvoie à l opinion publique l image de sa propre ingratitude". "À Pâques, raconte Jean Mauriac, j ai dit au Général : Le référendum va être perdu. Votre réforme recueillera 45% des voix" Et De Gaulle de répondre : "45% des voix en faveur d une réforme, cela veut dire que tôt ou tard, elle se réalisera Jamais, moi, je ne trouverai de meilleures conditions pour partir. " "La vérité, confie de son côté le Général de Boissieu à Mauriac, est que le Général a été heureux de partir parce qu il savait que, de toutes façons, il ne pourrait terminer son mandat Depuis mai 1968, il en avait assez. Il ne pouvait plus continuer. Il voulait s en aller. Aujourd hui, il est heureux d avoir réussi sa sortie." LA DERNIÈRE ANNÉE DU GÉNÉRAL De Gaulle revient à La Boisserie pour y vivre presque en solitaire ; il reçoit peu de visiteurs mais en revanche d innombrables lettres venues du monde entier, en particulier d hommes politiques étrangers dont le Président Nixon. Cessant tout contact avec le pouvoir en place, il renonce à sa dotation de Président de la République ainsi qu à siéger au Conseil Constitutionnel mais accepte, en revanche, un service de protection réduit et l octroi de certaines facilités : secrétariat, bureau etc - Le Voyage en Irlande (1969) Sans plus tarder, il va réaliser un de ses vœux les plus chers, visiter l Irlande dont sa famille est originaire et pour lequel il bénéficiera du concours de l Ambassadeur de France en Irlande, Monsieur d Harcourt, un ancien de la France Libre. Parti pour Dublin le 10 mai, avec Madame de Gaulle et son aide de camp, le commandant Flohic, le Général s installe à l hôtel Heron s Cove. Il montre un air sombre qui ne se dissipera qu au cours d une promenade à pied dans les dunes de Derrymane en bordure de la mer. Le 23 mai, les visiteurs vont s installer à Cashel, rejoints par d Harcourt avec qui De Gaulle évoque les années de guerre et certains aspects de sa politique étendue à l Europe voire au monde tout entier. Le 3 juin les De Gaulle rejoignent le Kerry. C est là que le Général apprend l élection, à la Présidence de la République, de Georges Pompidou qu il félicitera d un bref message : "Pour toutes raisons nationales et personnelles, je vous adresse mes bien cordiales félicitations".

122 122 Le 17 juin, les De Gaulle partent pour Dublin où leur séjour va prendre un caractère officiel. En effet, ils sont reçus en privé par le Président de Valera, âgé de 85 ans, aveugle, puis pour un déjeuner réunissant tout le gotha politique et militaire du pays. Avant de prendre congé, De Gaulle, toujours imprévisible, signe le livre d or sur une maxime désabusée de Nietzsche : "Rien ne vaut rien. Il ne se passe rien, et cependant tout arrive, et cela est indifférent". Après le déjeuner, les voyageurs prennent l avion pour la France. Entre-temps, le gouvernement a mis à sa disposition, à Paris, un secrétariat avenue de Breteuil où il ne fera qu un court séjour, s attachant à la rédaction de ses Mémoires. Le Voyage en Espagne (1970) Ne tenant pas à assister à l anniversaire de l appel du 18 Juin, le Général se prépare à faire un voyage en Espagne, pays où il n est jamais allé, avec l intention de remercier le Général Franco, Chef de l État espagnol, pour la lettre aimable que celui-ci lui a adressée lors de son départ de l Elysée. Le 3 juin, les De Gaulle partent pour l Espagne, traversant la Galice pour s arrêter à l Escurial où rien ne semble intéresser le Général, pour gagner enfin, aux environs de Madrid, le Palais du Pardo, résidence du Caudillo. L entretien entre les deux hommes d État est suivi d un déjeuner. Suivent les visites de Madrid, de Tolède où De Gaulle évoque la mémoire de Barrès, puis de l Andalousie et de la Costa del Sol. Durant l été, le Général poursuit la rédaction de ses Mémoires d espoir. Mais il voit aussi disparaître, avec un réel chagrin, plusieurs de ses fidèles, François Mauriac, Edmond Michelet, Louis Pasteur Valléry-Radot. 9 novembre Mort et obsèques du Général de Gaulle En attendant le repas du soir, le Général commence, à son habitude, une réussite dans le salon. Subitement, il est pris d un malaise, pousse un cri de douleur et s effondre sur le sol. On appelle son médecin habituel qui, arrivé quelques minutes plus tard, ne peut que constater son décès. Ses obsèques seront célébrées à Colombey, dans une simplicité hautaine, l assistance étant réduite à ses proches, collaborateurs et amis ainsi qu à la population du village. Un service religieux aura lieu à Notre-Dame de Paris, avec la présence de nombreuses personnalités politiques françaises et étrangères dont de nombreux chefs d État, pour honorer sa mémoire. Plus emblématique, sans nul doute, fut la présence, sur les Champs-Elysées, de plusieurs centaines de milliers de Parisiens venus, sous une pluie battante, témoigner leur reconnaissance à l homme qui, à l un des pires moments de notre histoire, n avait pas désespéré de la patrie et sauvé son honneur. À Colombey-Les-Deux-Eglises, raconte Pierre-Louis Blanc, Ambassadeur de France, qui fut aussi un collaborateur précieux du Général pour l édition de ses Mémoires, "La foule qui avait assisté aux obsèques commença sa progression vers le caveau où venait d être enseveli De Gaulle..Elle le fit avec une lenteur extrême. L étroitesse de l allée du cimetière ne permettait pas à plus de deux personnes de s avancer de front. Or chacun souhaitait se recueillir quelques instants devant le tombeau de pierre blanche que surmontait une croix Le soleil s était couché mais il faisait encore jour." Et Pierre-Louis Blanc de poursuivre : "Le Général m avait dit un jour : Les peuples et les individus, la folie et la sagesse, la guerre et la paix, tout vient et s en va comme la vague, et la mer demeure." Nous avions parlé de ce qu il avait fait ou tenté de faire pour le pays. Pour conclure nos développements c était une méthode à laquelle il recourait souvent il avait cité cette phrase d une splendeur quelque peu sibylline, empruntée à Bismarck. Elle exprimait à merveille la confluence, chez lui, du pessimisme et de l espoir ; le parallèle qu il établissait presque malgré lui

123 123 entre les mouvements de l Histoire et ceux de l Océan, dont les perpétuels changements n altèrent en rien la permanence ". OUVRAGES CONSULTÉS Éric Roussel : De Gaulle (Gallimard 2002) Georges Pompidou : Pour rétablir une vérité (Flammarion 1982) Michel Debré : Mémoires, gouverner autrement (Albin Michel 1993) Pierre-Louis Blanc : De Gaulle au soir de sa vie ( Fayard 1990) René Rémond : Le XX e siècle (Fayard 2001) Arnaud Teyssier : Histoire de la V e République ( Perrin 2011) Michel Winock : La France politique (Seuil 1990) Christine Fauré : Mai 68, jour et nuit ( Découvertes Gallimard histoire 1998) Serge Berstein : Histoire du gaullisme (Tempus 2002) Raymond Aron : Le spectateur engagé (Julliard 1981) Maurice Duverger : Institutions politiques et droit constitutionnel ( P.U.F. 1970) Michel Jobert : Mémoires d avenir ( Ed. Grasset et Fasquelle 1974) Edouard Balladur : L arbre de Mai ( Plon 1998

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125 125 LA GÉOTHERMIE EN FRANCE ET EN RÉGION CENTRE 1 Jacques Varet RÉSUMÉ La géothermie a connu un essor vigoureux en France dans les années sous l effet des chocs pétroliers successifs de 1973 et Le contre choc de 1996 a amené un arrêt complet du développement de cette filière. On assiste depuis 2006 à une remontée des prix du pétrole qui vient consolider les politiques mises en place par ailleurs pour lutter contre le changement climatique induit par les émissions de gaz à effet de serre résultant de la combustion des énergies fossiles. De nouvelles opportunités de développement se présentent donc aujourd hui, dans un contexte sans doute plus durable. La nécessité de s engager dans une transition écologique et notamment énergétique", est désormais reconnue par tous. Les développements technologiques récents ouvrent de nouvelles perspectives, en France et plus particulièrement en région Centre, tant en matière d applications concrètes, individuelles ou collectives, que pour le développement de filières industrielles et de services nouvelles, pourvoyeuses d emplois pour demain. Rappels généraux sur la géothermie La terre est une planète bien vivante. Pas seulement pour ses enveloppes externes, atmosphère, hydrosphère et biosphère que nous voyons bouger de manière incessante. L intérieur même de la terre est une formidable machine thermique. Pas moins de 140 millions d Exa-Joules sont emmagasinés dans les 5 premiers kilomètres de la croûte terrestre, et 99% de notre planète est à plus de 1200 C. Les températures dans le noyau dépassent 5000 C et décroissent progressivement vers la surface. En d autres termes, la température croît régulièrement avec la profondeur dans le sous-sol, quelle que soit la région. C est ce que l on appelle le gradient géothermique qui varie de 3 C par 100 mètres (en moyenne en France), à 30 C par 100 mètres dans les zones actives (volcaniques notamment). Il s agit là de la dissipation de la chaleur par conduction. Mais s y ajoute la dissipation par convection qui peut être soit hydrothermale (lorsqu il s agit de l eau, produisant des sources chaudes ou des fumeroles) ou magmatique (remontées et éruptions volcaniques). Le gradient géothermique est, en fait, l expression d un flux de chaleur énergie dissipée en permanence par la terre vers la surface, qui varie de 60 à 100 mw/m 2 dans les zones stables (soit 60 à 100 kw par km 2 ) pour atteindre jusqu à dix fois plus dans les zones actives (soit 1 MW ou plus par km 2 ). Au total, le flux de chaleur dissipé par la terre fournit régulièrement une quantité d énergie qui serait suffisante pour répondre aux besoins de l humanité. On peut s étonner dans ces conditions, compte tenu de cette abondance, de cette ubiquité et de cette proximité, que cette énergie ne soit pas plus utilisée par les hommes. Il faut dire que bien d autres sources d énergies, autrement plus puissantes, ont été découvertes et exploitées (notamment les énergies fossiles : 1 Séance du 25 octobre 2012.

126 126 pétrole, gaz et charbon) à la grande satisfaction de tous les bénéficiaires. Mais force est de constater aujourd hui que cette manne n est ni durable, ni désirable, pour deux raisons : - d une part, l épuisement de ces ressources fossiles, - d autre part, l impact de leur combustion sur le climat (effet de serre additionnel). Au total, l énergie géothermique disponible pour des applications dépend des caractéristiques géologiques : - dans une région géodynamique active (Fig.1) 2, riches en failles, séismes et volcans, la température peut atteindre 250 à 350 C entre 500 et 2000 m de fond, ce qui permet de produire de la vapeur et d alimenter une centrale électrique - dans une région géologiquement stable, la température atteint 70 à 80 C entre 1500 et 2000m de fond (pour un gradient de température moyen est de 3 pour 100m), ce qui permet de développer des systèmes de chauffage urbain et de production d eau chaude sanitaire. Les usages de la géothermie : avantages et inconvénients Selon la définition (c est même précisé par directive européenne), la géothermie est l exploitation de la chaleur contenue dans le sous-sol. Cela permet une grande variété d usages, selon la température de la ressource et les technologies utilisées pour la production d énergie finale : électricité, chaleur ou froid, mais aussi usage direct de l eau géothermale pour ses propriétés propres, ludiques ou thérapiques. Les avantages de la géothermie, notamment relativement à d autres énergies renouvelables, sont nombreux : Énergie renouvelable (de flux, permet de se passer de combustible). Énergie de base (disponible 24 h/24, 7 j/7). Potentiel important (dépasse les besoins globaux de l humanité). Faible occupation foncière (le forage nécessite un peu de place, mais ensuite les têtes de puits peuvent être intégrées dans l urbanisme sans même être visibles). Impacts limités à la mise en place (opération de forage), puis pour la géothermie de haute température à des questions de traitement de gaz associés à la vapeur. Énergie locale (produite localement, elle peut être consommée localement et induire un développement en aval). Développement modulable (une fois le premier forage réalisé et la ressource étant prouvée, il est possible d étendre l exploitation avec des forages successifs, pour assurer des extensions ou répondre à une demande croissante). Source d emploi local : à la différence des énergies importées, la mise en place et la maintenance d une exploitation géothermique sont créatrices d emploi sur le site de production et de consommation. Coûts de fonctionnement réduits, stables : les principaux coûts sont constitués par les forages. Les coûts de maintenance sont très faibles. Les points faibles sont les suivants : Un investissement initial conséquent pour assurer la production. Un risque géologique plus ou moins élevé lors des forages (nécessitant une couverture du risque par une forme de mutualisation disponible en France). Des délais souvent longs, notamment du fait des procédures administratives (plus longs encore en géothermie haute énergie). Typologie de la géothermie On distingue classiquement deux grands types de géothermie, selon les caractéristiques géologiques et l usage qui en découle : la géothermie de basse énergie, pour usage de la chaleur 2 Les figures sont reportées à la fin de l exposé.

127 127 (ceci partout, notamment dans les zones continentales "normales") et la géothermie de haute énergie, pour la production d électricité (ceci dans des zones "actives"). Bien entendu ces dernières zones permettent également des applications de basse température. (Figure 2). a) La géothermie de basse température connaît actuellement des développements dans deux types d applications : - L exploitation de la chaleur des bassins profonds, au moyen de réseaux de chaleur, permettant d assurer l alimentation de systèmes collectifs (habitat dense). - L exploitation de la chaleur des nappes superficielles, ou même des sols, ou encore des roches, au moyen d échangeurs à faible profondeur, permettant d assurer, avec une pompe à chaleur, un système de chauffage individuel, ou en petit collectif (école, hôpital, piscine, centre commercial ). Ces dispositifs permettent également d assurer le rafraîchissement, voire la climatisation des locaux. Ajoutons que les systèmes convectifs naturels peuvent aussi être exploités. Les zones thermales permettent de développer des applications de chauffage ou de chaleur industrielle en plus du thermalisme. Elles ont d ailleurs souvent fait l objet de telles applications depuis des temps immémoriaux (bains gallo-romains, hammams ). b) La géothermie de haute énergie se développe dans les zones actives, généralement volcaniques, dans lesquelles des sources de chaleur magmatiques (de 1200 à 800 C) sont présentes à l intérieur de la lithosphère à une profondeur de quelques kilomètres. À cette source de chaleur doit être associé un réservoir, contenant un fluide à haute température (150 à 300 C). Il est alors possible d assurer une production électrique, soit par décharge directe de la vapeur en turbine, soit par "cycle binaire 3 ", grâce à l intermédiaire d un fluide de travail généralement organique - à bas point d ébullition (centrales dites ORC 4 ). La géothermie peut également être développée dans des zones thermiques anormales, dépourvues naturellement de systèmes hydrothermaux. Il est alors nécessaire de développer, après forage, une stimulation des fractures en sorte de permettre une circulation artificielle des fluides injectés en profondeur. Cette forme de géothermie dite "EGS 5 " est en développement en Europe et dans le monde depuis le succès du pilote de Soultz-sous-Forêts en Alsace. Tandis que les exploitations de haute énergie classiques sont susceptibles d assurer, par développement des gisements, des puissances de plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de MWe, les unités EGS sont généralement de tailles plus modestes (1 à 5 MWe). Développement de la géothermie : conjoncture pétrolière et politique climatique Si les premiers développements de la géothermie pour le chauffage et le thermalisme sont très anciens, et si la première production électrique remonte au début de XX e siècle, ce n est qu à l issue des premiers chocs pétroliers (1973, 1979) que la géothermie a connu un réel essor en France et dans le monde. De nombreuses opérations ont été réalisées, dans les années qui ont suivi, mais le contre choc de 1986 (le prix du pétrole est alors retombé à son prix de 1972!) a été fatal à la poursuite de cette croissance. Une conjoncture d ailleurs fatale pour l ensemble des énergies renouvelables et pour les politiques de maîtrise de l énergie. Ce n est que 20 ans plus tard (2006) qu un contexte à nouveau et pour cette fois durablement favorable au développement des énergies renouvelables, a enfin émergé, sous le double coup des politiques climatiques (nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre, et donc l usage des combustibles fossiles) et des 3 ou cycle de Rankine. 4 ORC pour Organic Rankine Cycle. 5 EGS pour Enhanced Geothermal system (géothermie stimulée).

128 128 prix du pétrole élevés (du fait que l on atteint désormais les limites des systèmes de production conventionnels par épuisement des gisements 6 ). Le tableau ci-dessous résume les principales étapes de la mise en œuvre de ces politiques au niveau international, européen et français (au niveau national et régional 7 ). Tableau 1 : les principaux paramètres légaux déterminant le développement de la géothermie dans la période Les objectifs fixés par le Grenelle de l Environnement pour la période : 20 millions de tep d énergie renouvelable supplémentaires soit 23% du mix, soit 10 millions de tep de chaleur renouvelable supplémentaires (x 2), dont 1 million de tep de chaleur supplémentaires pour la géothermie (x 6) et 50% d énergies renouvelables dans le mix énergétique Outre-mer, incluant de 15 à 80 MW électriques (et 200 MW à moyen terme). Parmi ces divers types de géothermie, c est en matière de pompes à chaleur pour l habitat individuel que la croissance proposée est la plus forte.. Les principaux dispositifs mis en place pour soutenir le développement de la géothermie en France sont actuellement les suivants : - Le fonds chaleur renouvelable est destiné aux opérations collectives, le tertiaire, l industrie ; les crédits mis en place atteignent 1,2 milliards d euros pour la période s étendant entre 2009 et Une TVA réduite (5,5%) a été finalement mise en place pour les réseaux utilisant au moins 50% d énergies renouvelables - La couverture du risque géologique est assurée pour les aquifères profonds (>1000m), et porte sur le court terme (température et débit initial lors du premier forage) et le long terme (pérennité de la ressource). La couverture de la SAF varie de 65 à 90% suivant les régions et implique une cotisation de 3,5 à 5% du montant des travaux ; le montant maximum couvert est de 4,2 M / opération 6 Le fameux pic oil qui caractérise en fait la courbe de production de toute exploitation de stock soumise à une croissance exponentielle de la demande. 7 Pour la région Centre, un projet visant à en faire Un pôle européen d excellence en matière d efficacité énergétique, associant la recherche, les entreprises, la formation et les transferts de technologies a été mis en place en 2004 sous la présidence de Michel Sapin. La présidence du Comité de pilotage de ce projet a été confiée à Hubert Curien, puis Jacques Varet.

129 129 - La couverture du risque (Aquapac) est également proposée pour les aquifères superficiels (<100m), et pour les projets collectifs : >30kW. La couverture porte également sur le court terme (débit initial) et le long terme (pérennité de la ressource). Le montant maximal couvert est de 115 k / opération. - Le crédit d impôt est une formule accessible pour les particuliers : il atteint 36% du total. - Des démarches qualité ont été engagées pour les forages et les installations : Qualiforage, QualiPAC, Certification des foreurs. La géothermie en France : développements réalisés et en cours La France recèle dans son sous-sol des caractéristiques géologiques variées et favorables au développement de divers types d exploitations géothermiques (Figure 3) : - des bassins sédimentaires mésozoïques de grande dimension, qui ont été favorables aux développements des implantations humaines et à l urbanisation, dont les bassins parisien et aquitain qui présentent une grande diversité d aquifères exploitables pour le chauffage ; - des fossés d effondrement tertiaires dans lesquels on trouve des gradients plus élevés, des circulations de fluides dans les failles bordières, et des formations géologiques perméables constituant des réservoirs ; - des zones volcaniques récentes, en Auvergne et dans les DOM, propices au développement de la géothermie haute énergie. a) L exploitation des aquifères profonds dans les bassins sédimentaires Celle-ci se fait par réseaux de chaleur géothermiques, pour le chauffage collectif des logements, la production d eau chaude sanitaire ou de chaleur industrielle ou agricole (serriculture, pisciculture). Le schéma généralement retenu en France est celui du doublet géothermique, qui permet de réinjecter la totalité du fluide produit dans le gisement après en avoir extrait la quantité de chaleur voulue. Ce dispositif a l intérêt d être totalement écologique (zéro rejet) et de réalimenter le réservoir en eau. En effet, en matière de géothermie, c est l eau qui est l ingrédient le plus recherché, car la chaleur est disponible partout, pas l eau. Le bassin parisien dispose ainsi, comme le bassin aquitain, de nombreux aquifères intéressants (Figure 4). Le plus exploité a été jusqu à présent le Dogger, un aquifère calcaire karstique du jurassique, salin, mais dont les paramètres de température et de débits se présentent de manière tout à fait favorable à l endroit d importantes agglomérations (Est parisien notamment). Mais plusieurs autres aquifères peuvent être sollicités, dont le Trias, plus profond, qui atteint des températures très élevées (plus de 100 C) sous la Sologne. Les aquifères du lusitanien, du stampien et de l albien sont également très intéressants pour de petits collectifs ou des usages tertiaires, agricoles ou industriels. La figure 5 présente le schéma technique d un doublet de forages géothermiques utilisé pour le chauffage collectif de locaux en milieu urbain dense dans le bassin de Paris. La totalité du fluide produit est réinjecté dans le réservoir après échange de chaleur avec le réseau primaire de distribution de la chaleur. Des échangeurs assurent ensuite le transfert de la chaleur vers les réseaux secondaires des différents consommateurs. Au total, 34 doublets sont en fonctionnement dans le bassin de Paris, réalisés dans les années , pour la plupart à l initiative du BRGM 8 (Fig.6). Ils ont été calculés pour une durée de vie de 30 ans, mais fonctionnent encore très correctement aujourd hui après près de 40 8 L auteur assurait la responsabilité de la géothermie au BRGM à cette époque. Il a notamment pris l initiative de créer la Compagnie Française de Géothermie, filiale d ingénierie géothermique du BRGM, en 1984.

130 130 ans de bons et loyaux services. Des travaux de modélisation ont été engagés récemment afin d optimiser ces installations et d engager une politique de gestion raisonnée du Dogger du bassin parisien. Il s agit en même temps de prolonger la durée de vie des installations existantes et de préciser les possibilités d implantation de nouveaux doublets. Outre la production de chaleur géothermique, les aquifères plus ou moins profonds non utilisés pour la production d'eau potable sont également disponibles pour le stockage d énergie. Les systèmes les plus performants combinent la production de chaleur en été avec le refroidissement des locaux et la production de froid en hiver en période de chauffage. Le système peut ainsi fonctionner en puits chaud puits froid permettant d optimiser la bonne gestion thermique entre la surface et l aquifère géothermal en service (Figure 7). À titre d exemple d une réalisation récente, l aéroport d Orly exploite depuis 2010 pour le chauffage de l ensemble de ses bâtiments, un doublet au Dogger produisant un fluide à 74 C avec un débit par pompage de 250 m3/h, soit une puissance thermique de 10 MW et une production de MWh/an. (Fig. 12). En termes de bilan climat, l économie réalisée est de t CO2/an. Le coût du système de production (doublet en sous-sol) a été de 9 M. b) La géothermie très basse énergie La géothermie de très basse énergie consiste à exploiter la chaleur contenue dans le proche sous-sol, que ce soit en puisant l eau de la nappe, ou en établissant un échangeur qui peut être soit horizontal (serpentin enterré) ou vertical (sondes géothermiques). Les basses températures exploitées imposent l emploi d une pompe à chaleur qui assure le transfert de la chaleur du réseau géothermal vers le réseau de distribution. Le coefficient de performance (COP) de la pompe varie de 4 à 5 et peut même atteindre des valeurs supérieures. C'est-à-dire que, relativement à un système de chauffage conventionnel, l énergie consommée par le dispositif de chauffage est de 20 à 25%. On peut ainsi, avec cette technologie, assurer le "Facteur 4" en matière d énergie consommée dans l habitat (objectif fixé pour 2050 par le Procotole de Kyoto pour les pays développés. Les technologies disponibles sont variées, et peuvent répondre aux besoins depuis la maison individuelle jusqu au grand tertiaire (Figure 8). Tableau 2 : nombre d unités de géothermie superficielle (avec pompes à chaleur) installées en Europe en 2007 et 2008.

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