Romanisches Seminar der Universität Tübingen RÉCIT PÉDAGOGIQUE. für die. Wissenschaftliche Übung «Francophonie et intégration» BLEU, BLANC, BLACK

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1 Romanisches Seminar der Universität Tübingen RÉCIT PÉDAGOGIQUE für die Wissenschaftliche Übung «Francophonie et intégration» BLEU, BLANC, BLACK Prof. Dr. Dr. S. de RUSSEL

2 BLEU, BLANC, BLACK ou le journal d incompréhension d un étudiant africain 2003 Droits de reproduction, d adaptation et de traduction réservés pour tous pays à L Harmattan. Utilisation strictement limitée, sous forme d extraits, dans un but exclusivement pédagogique aux seuls étudiants inscrits au T.D. «francophonie et intégration» du séminaire romaniste de l Université de Tübingen. 2

3 N.B. : MODE D UTILISATION D UN RÉCIT PÉDAGOGIQUE Il s agit, par définition, d un texte spécialement conçu pour servir de base réflective à des cours, des séminaires ou des T. D. En conséquence, il contient les éléments à porter à la connaissance de l étudiant ou susceptibles d inspirer sa curiosité, tous destinés à être travaillés ou discutés par celui-ci. Le présent récit est clairement structuré en six parties (appelées «temps») afin que chacune puisse faire l objet d un commentaire ciblé et complet lors des séances successives du T. D. «Landeskunde». Le participant est invité, en une phase préparatoire pendant l intersemestre, à lire le texte à la manière d un roman. Il prend bonne note des passages ou des termes qui lui font difficulté. Ceux-ci seront expliqués et commentés, en fonction de sa demande, lors des séances de travail. Il retient le ou les extraits qui attiseront plus particulièrement son intérêt pour définir librement le sujet de l exposé qu il devra, après une petite recherche documentaire, présenter aux participants du T. D. et rendre sous forme écrite (env. 10 pp.) à son responsable 1. 1 Cf. la description du T..D. du Lehrprogramm mit Kommentaren 3

4 P R É S E N T A T I O N Les événements contenus dans ce récit ne sont aucunement les fruits de l imagination. Le témoignage d Anselme N Doka est aussi authentique que le cadre et les conditions relatées dans le texte. L étudiant africain avait lui-même décrit sa situation avec exactitude et fourni ainsi la base de ce récit, fait de la relation détaillée de ses états d âme comme de la recherche de leurs causes, ainsi que de l analyse des engrenages sociaux et culturels qui les déterminèrent. Les noms propres ont été modifiés, toutes les descriptions personnelles et institutionnelles transposées en des lieux comparables (et réels) par égard au véritable "Anselme N Doka", qui avait autorisé la présente reprise de sa dramatique histoire pour qu elle soit connue et prenne valeur d exemple. Il est vain de partir à la recherche des limites géographiques ou culturelles du Challa et des Walinkélés sur la carte divisant l'afrique : Anselme N'Doka, l étudiant «black», est de partout. Il n'est pas un cas isolé et vous le côtoyez quotidiennement. Mais que se passe-t-il en lui, de quoi sa vie est-elle faite? Ses racines, sa vision de la société et ses expériences le conduisent à élaborer une appréhension particulière du milieu décevant dans lequel il est brutalement plongé. Par son journal, Anselme se confie et présente au lecteur ses comparaisons, ses réflexions critiques sur notre civilisation. Il lui offre la possibilité de le suivre, puis, quand ce n est plus possible, de comprendre les six étapes de son évolution. Celle-ci conjugue intelligence et passion, logique et illusion, incompréhension intérieure et extérieure. L expérience d Anselme est celle d une confrontation individuelle avec le phénomène et les conséquences de la globalité. Laissant derrière lui ce message subjectivement vrai, qui vous est soumis intégralement avec ses apports contextuels, il repartit, sans plus jamais donner de ses nouvelles, pour son Afrique profonde. 4

5 L a f o l i e, c' e s t l' a l i é n a t i o n d e s u n s p a r l e s a u t r e s "Ah la bonne heure, ça n'est pas trop tôt... il l'a gardée à la onzième fois!" L élégante femme du doyen annonçait comme une victoire à l'arraché cette nouvelle à la bonne. De la cuisine, celle-ci avait suivi la scène sans l'approuver. Le petit garçon blond n avait pas voulu de l'épaisse soupe au cresson préparée pour le dîner. Tout barbouillé, il avait restitué les cuillerées, chaque fois l'assiette vidée, d un haut-le-corps musclé que sa mère estimait provoqué et provocateur. Alors elle en avait fait une affaire de principe, d'éducation. Et elle lui avait resservi le liquide olivâtre, cuillerée après cuillerée, pour lui montrer qui était le plus fort. La morale domestique contre le petit estomac d'un enfant têtu. Elle avait tout d abord essayé, avant les menaces, de le rendre docile, avaleur, avec des promesses, puis avec la phrase clef qu'elle servait à ses enfants quand ils mangeaient mal : "les petits Noirs d'afrique, qui ont si faim, seraient bien contents d être à ta place. Pense à eux!" 5

6 P R E M I E R T E M P S OBSERVATIONS ET DECONVENUES 1. CERTITUDES INITIATIQUES Exactement au même instant, à une centaine de kilomètres de là, Anselme N'Doka s'émerveillait de la climatisation de l'aéroport. Ce n'est qu'en franchissant les portes de verre bleuté qu'il comprit que cette fraîcheur était celle de ce coin de terre où l'airbus bronzé d Air Afrique venait de le laisser. L immensité des installations aéroportuaires de Charles-De-Gaulle lui avait convenu. Chez lui, tout était trop étroit pour le géant qu il était vite devenu, bouillie de mil après bouillie de mil, dépassant ses aînés d une tête, 6

7 puis de deux ou trois. Il lui fallait plier bas ce grand corps pour passer la porte de sa case, dont le linteau s affaissait toujours davantage avec le temps. Il devait écumer les marchés avant de trouver les vêtements ou des chaussures à sa mesure. Ici, il pouvait pour la première fois se mouvoir librement, sans craindre de cogner son mètre quatre-vingt-onze. D autres hommes de grande taille paraissaient également à l aise, qui ne manquaient visiblement de rien. Anselme avait eu à regarder : les fuselages brillants aux chatoyantes couleurs des compagnies aériennes, les couloirs transparents au sol d argent, les escaliers mouvants, les uniformes bleus et or, les kiosques illuminés, les replets fauteuils écarlates sur leur épaisse moquette brune. Ses grands yeux, bridés par de hautes pommettes, avaient eu du mal à tant saisir, dans ce bouillon du soudain débarquement dans un autre monde. Les toutes premières et belles minutes européennes après vingt ans africains se répétait-il pour se rassurer, le cœur battant. Il s efforçait de fermer le sourire qui écartait trop ses épaisses lèvres noires. Non, Anselme n était pas beau, mais le visage triangulaire qui lui donnait un air futé et son regard fureteur reflétaient parfaitement sa personnalité, son caractère. Au delà des idées abstraites, les observations de la vie courante, les expériences inspiraient les réflexions, nourrissaient les convictions et les actes de ce gaillard. Sa vue s attachait volontiers aux détails. Il y était comme obligé par ses pommettes luisantes, rampes de lancement de coups d œil précis et perçants. Anselme distillait le monde, inlassablement. Ses yeux brûlaient d en voir toujours davantage. Et ce visage trahissait sans délai ce qu il ressentait. Anselme était invariablement partagé entre deux attitudes extrêmes, sans milieu : l approbation ou le rejet. Cette transparence le desservait chaque fois qu il fallait composer ou dissimuler. Il était alors trahi par un sourire trop crispé, en forme d accent circonflexe renversé, par la soudaine fixité de son regard, mais surtout par le vol rythmé, totalement incontrôlé, des ailes de son large nez. Sa voix était également soumise à ces deux registres. Soit elle charriait les modulations éloquentes du brillant élève qu il avait toujours été, soit elle égrainait avec sécheresse les bribes approximatives et peu audibles d un frustré. Avec Anselme, on savait tout de suite où on en était. 7

8 Son mètre quatre-vingt-onze semblait se déplacer sans hâte, mais ses longues jambes le faisaient avancer plus rapidement que la foule des voyageurs. Anselme était, comme disent les Européens, d allure sportive. En réalité, ce n était ni dans les stades, ni dans les salles de musculation, mais aux corvées de la maisonnée, aux longues marches dans la brousse comme dans la ville et aux charges qu il fallait porter des kilomètres, que son corps africain était entraîné. Le costume neuf, vert sombre, qu Anselme avait reçu pour l Europe, ne mettait son teint aucunement en valeur. Et pourtant, c était le plus intense de la famille N Doka, celui qui faisait le mieux honneur à son patronyme. En walinkélé, ndou-ka signifie bleu de la nuit. Anselme était enveloppé d un noir lustré profond, presque dravidien avec ses reflets violets, qui rehaussaient les lumières blanches de ses yeux et de ses rires. Le continent noir ne méritera plus autant ce qualificatif après ton départ! avait blagué M Drago, l ami de son grand-oncle Dô, hier, en lui souhaitant bon voyage. Le futur étudiant bleu lâcha ses deux grosses valises noires sur le sol mouillé, au pied du panneau d autobus. Du ciel de coton venait un vent qui lui était inhabituel, lourd d une froide odeur d eau. Cette saison qui succède à l été d Europe lui était inconnue. Ce temps lui parut un instant se charger d une menace, devenir hostile au Tropical qu il était. Les ailes de son nez se mirent imperceptiblement à bouger. Son expression forma le masque de la vigilance défensive : ses yeux se retranchèrent derrière les paupières en fente et regardèrent en dedans. Sa respiration restait lente, mais tendue. Il était en attente de tout. Automnal fut aussi l'accueil du chauffeur de ce bus. Anselme avait pourtant bien dit, l'air contrit tout en lui tendant sa trop gosse coupure, "Je n'ai pas de monnaie, je suis désolé, excusez-moi". Le car l'emporta, par les autoroutes grises et sifflantes des ondées d'octobre, à la gare d'austerlitz. Là, il lui avait été facile de trouver son quai et de monter en voiture. Les trains, ces machines aux principes serrés, universels, lui étaient les plus familiers des transports en commun. On s'avachit, muni d'un billet, et il n'y a plus qu'à se laisser glisser dans le tam-tam des rails. Comme dans les wagons sans vitres qui l'avait emmené, à la fin de 8

9 la grande saison des pluies, de Jambara au Lycée de Timian ou à Kalangô, chez son grand-oncle maternel, le directeur de l'école fondamentale [la carte du Challa sera distribuée en T.D.]. Ah! il avait été fier de lui, lorsque ce vieux sage aux cheveux blancs l'avait pressé une ultime fois dans ses bras, avant son envol pour étudier la science des "toubabs". Il était l âme de ce projet audacieux, qu il avait défendu contre toutes les résistances et dont il ne cessait de vanter les suites prometteuses. "Le droit, c'est fait pour toi ; tu as toujours compris ce qu'est le bien, ce qu'est le mal. Le droit, c'est la victoire qu organise le bon sur le mauvais - Vas!" Il avait raison, le grand-oncle Dô, et il savait parfaitement de quoi il parlait. Son moignon de jambe gauche, il le devait à avoir transgressé la Loi du sang. Ou, du moins, à avoir tenté de le faire en épousant Mandana, la ravissante fille de sa demi-sœur Attal. A peine le mariage à l'africaine avait-il été conclu, par l'offrande des douze noix de cola à la belle-famille, que l'accident arriva. L'oncle, qui n'était pas encore "le vieux Dô", avait terminé sa classe plus tôt que d'habitude pour acheminer à Sikambé, par neuf kilomètres de soleil poudreux, deux gros sacs de manioc à faire moudre. La farine aurait servi, avec les poissons salés, à repaître les quarante invités de sa noce officielle, quinze jours plus tard comme l exige la coutume. Le moulin coopératif de Sikambé avait été installé par cinq Pères Noël blonds, des coopérants allemands qui travaillaient à la radio locale. Les gens du bourg avaient construit, au rythme des chœurs chromatiques, l épaisse bâtisse ocre. Chapeautée d'aluminium ondulé qui brillait au soleil, elle était devenue le "miroir du ciel", merveille du Challa occidental, orgueil des habitants et attraction pour tous les visiteurs. Un diesel graisseux entraînait poussivement, d'une longue courroie (les villageois prononçaient "croix") effilochée, la meule que chacun pouvait remplir moyennant 150 FCFA les cinq kilos. C'est cette croix, râpeuse et jaunâtre, qui se fit l'instrument de la Justice et libéra l'oncle du mal. Car, au Challa comme ailleurs, le bien s'impose avec violence quand on se ferme trop à lui. Alors, il choisit le moyen qu'il peut pour contrecarrer le mal : Le baobab qui laisse tomber une branche maîtresse, l'éclair imprévisible sur le grenier de mil, les dents du caïman ou les crocs de l'hyène, le happement lourd de l'hippopotame, les piqûres des 9

10 frelons, la morsure du petit serpent invisible, l'insecte crochu qui pénètre le nez du dormeur, le mets avarié ou empoisonné, le couteau de jet mal contrôlé, la mort d'un frère ou le salut du pire ennemi... C'est ainsi que les principes du mal et du bien se battent entre eux, continuellement et partout ; C'est ce tissu de luttes qui fait notre vie même, qui dévoile ou recouvre tous nos actes ; Le combat entre le bien - Kwo - et le mal - Aké -, qui gagne au moins un temps. L entendre, puis en prendre pleinement conscience, tel avait été le but des douze jours d'initiation qui éloignent des mères pour toujours. "Kwo-Aké-Kwo-Aké-Kwo" : c'est ce qu'avait chuinté la Voix à tous les garçons masqués de rouge. L'initiateur avait fait tournoyer, au-dessus de leurs crânes rasés, le bloc évidé de bois sacré, la nuit de la circoncision. "Vous savez, maintenant ; vous pouvez désormais devenir des hommes!". - Kwo!! avait été le cri des circoncis, à chaque sectionnement des chairs juvéniles, qui se mêlait au Kwo! sanglant de l initiateur. - Kwo!! c'est aussi ce qu'avait nettement entendu l'oncle Dô quand la courroie râpeuse et jaunâtre se déchira, cinglante comme un fouet coupant. Elle lui avait déchiqueté le mollet gauche. Personne d'autre, ni le meunier qui pourtant lui prêtait assistance, ni l aïeule qui attendait son tour à ses côtés, n'avaient été touchés. Le grand-oncle ne s'était pas plaint quand Kobé, le vieux guérisseur avec sa scie, lui avait confirmé que sa jambe était perdue. Depuis son retour à la maison de Kalangô, les déplacements de Dô sont toujours annoncés par le grincement de ses béquilles de bois roux. Il a renvoyé Mandala, qui en pleure encore et dont personne n'a plus voulu. Le fils qui lui naquit huit mois plus tard fut emporté par la fièvre rouge. C'est ça, la guerre du bien contre le mal, au pays walinkélé. Mais les concepts de Kwo et Aké ne correspondent qu'en partie à ceux de bien et de mal. Les cultures du Challa les considèrent comme des données sans forte connotation éthique. Le concept Kwo recouvre la palette des trois notions de subjectivement faste, de juste et de bon. Il est associé à l'image symbole du fleuve, 10

11 de la rivière, du mouvement en général. En effet, le bien n'est pas, pour les Walinkélés, il devient, se forme. Elément en soi insaisissable, il naît et ne se montre que par ses effets ou ses résultats : c est un principe dynamique. Un homme n'est pas bon en soi, mais il peut aboutir au Kwo par les initiatives, les actes dont il est l'auteur. On dit alors que le Kwo est "sur lui". Le Kwo n'est pas uniquement une notion objective. Telle action favorable à une famille sera considérée comme Kwo par ses membres alors qu'elle nuit aux voisins qui, eux, reconnaîtront Aké. Ce dernier est pour les Walinkélés. C'est le frein, l'obstacle contre lequel on bute, qui empêche, inhibe. Aké, dans sa forme adjective, signifie pesant et stérile. Son identification est également subjective, mouvante suivant les circonstances. Le serpent venimeux, que la culture chrétienne considère comme le mal, le symbole du péché ou du diabolique, n'est aucunement lié à lui au Challa. La symbolique walinkélée du Aké est la grosse pierre, le roc nu ou la montagne désertique. L'homme qui mène bien sa vie est comparé, par les Walinkélés, au piroguier qui sait utiliser le courant et évite les rochers. Son contraire est celui que des éboulis ont bloqué dans une caverne mais qui peut, éventuellement, être délivré par l'infiltration des eaux. Le Walinkélé espère en la supériorité du Kwo, qui est un principe productible, sur Aké, qui n'est qu'une existence. Il arrive que le Kwo se rappelle aux humains par ses leçons douloureuses (la courroie jaunâtre et râpeuse) ou, plus rarement, par son secours. Mais on ne peut compter là-dessus. La victoire du mal est, pour les Walinkélés, la conséquence directe du manque de discernement, de clairvoyance, de perspicacité ou d'attention. Pour eux, l homme est donc pleinement responsable de son sort, individuel ou collectif. Ceci explique pourquoi la participation aux décisions touchant le village, la région, l'état, est si intense au Challa. Les ethnologues affirment déceler chez ces populations une "culture originaire de civisme et de démocratie", ce qui fait bien rire là-bas... Anselme venait de ces profondeurs africaines. On ne peut comprendre les Walinkélés que lorsque l on saisit l importance de leur vision fortement manichéenne du monde, qui domine toutes leurs réflexions et imprègne chacun de leurs 11

12 actes. Elle les pousse à une attitude tendue et à une grande vigilance. Chez eux, la magie n est qu'exceptionnellement pratiquée. Ils ne font appel à des rites que lorsque Aké s'est établi de manière dramatique et quasi définitive, comme dans les cas de maladie ou d'accident les plus graves. Le magique n'annule pas Aké, ce qui est impossible, car Aké est et reste tel, immuable comme la montagne pour les humains. Cependant, la magie ouvre les voies de son contournement en rattachant la victime au principe du Kwo, aux éléments favorables qu'elle a su reconnaître et suivre par ailleurs. A défaut de ceux-ci, mais les pratiques ésotériques sont alors très lourdes, le rattachement du sujet malheureux peut se faire aux Kwos de ses proches parents. Ils sont, par ordre d'efficacité : la mère, le père, l'oncle maternel, la grand-mère maternelle, l'oncle paternel et le grand-père paternel. Même dans son exceptionnelle composante magique, le système transcendantal walinkélé conserve sa logique, qui consiste à assurer la dominance du Kwo dans le capital personnel ou familial. C'est le positif et le négatif, au pays. Ici, songeait Anselme, confortablement calé dans son trône ferroviaire, Kwo et Aké prennent sans doute des formes bizarres et européennes, empruntent d'autres voies comme les autoroutes grises et giclantes. Un paysage aux contours inhabituels et aux couleurs inconnues défilait à travers les gouttes. Anselme sentit que, dans ce train rapide, le moment était largement venu de faire un premier point et de réfléchir à ce qu il allait faire dans ce nouvel environnement. Cela ne lui fut pas difficile, car le vol ne l avait pas fatigué et ses idées étaient nettes. «Au début de mon séjour, je vais m attacher à l observation intense de cette société et de sa civilisation. Rien ne m échappera de ce qui se passe autour de moi. Comment sont les gens, comment fonctionnent les groupes, les institutions? Puis il me faudra redoubler de vigilance pour bien interpréter et en déceler les bons et les mauvais éléments, pour faire le tri. Le droit m'aidera certainement à y voir plus clair, à m'orienter et surtout à déjouer les menaces éventuelles comme les pièges susceptibles de me nuire». Cette réflexion prit pour lui la valeur d une résolution, à laquelle il décida de se tenir absolument. Il ouvrit les yeux plus grand encore 12

13 et se tourna vers la fenêtre. La pluie avait cessé et, comme soulagé par cette abondante saignée, le soleil éclatait. La platitude beauceronne et ses ciels cosmiques aspirent les regards. Propices à ramener aux sources, donc à ranimer les souvenirs. Les champs gigantesques se succédaient les uns aux autres, faisant oublier les arbres, les gares, les contingences. Anselme s aperçut qu il n'avait pas été le seul à rêvasser, ce qui le rassura. La jeune femme brune qui regardait aussi par la fenêtre, en face de lui, fut aussi surprise que lui par l'annonce susurrée "Orléans dans cinq minutes". Anselme plongea aussitôt la main dans la poche gauche de son veston, qui craquait et sentait le neuf. Et si elle n'était plus là? Son seul point de référence, son tout premier but! Il n'osa penser à ce qu'il ferait sans elle, seul et étranger. L'adresse précieuse du Doyen lui avait été donnée, un vrai cadeau, par le camarade d études, meilleur ami et ancien collègue du grand-oncle Dô, Alphonse M'Drago. Cet homme gras, presque aussi grand qu Anselme, s'était inscrit au P.D.P.-R.D.A. [Parti du Progrès-Rassemblement Démocratique Africain] - devenu unique - bien avant l'indépendance. Dans ce Challa occidental si "démocratique", il avait beaucoup milité, partant du quartier Téfé de Timian, dont sa famille détenait la chefferie. Le cercle de Timian fut le vaste théâtre de sa lutte clandestine des débuts, puis des meetings de sensibilisation qu il animait dans les hameaux de brousse les plus éloignés. Les responsables du Parti, en mal de cadres, avaient voulu exploiter les compétences de cet instituteur aussi zélé qu'infatigable. Ils l'avaient alors fait "monter" (expression héritée de l ancienne métropole) à la capitale, au ministère nouvellement créé de l'instruction Publique, qui devint peu après, suivant son grand modèle, celui de l'éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports. Mais le militant de base n'avait pas trouvé l éden - ni dans la grande ville, ni sur son bureau de directeur de Cabinet - qu'il s'attendait à découvrir dans l'euphorie de l'indépendance. Aujourd'hui, seule l'attachait là-bas l'amitié profonde qui le liait toujours avec le Dr Issa Ibrick, "son" Ministre. Ibrick était "médecin colonial", un de ces praticiens promptement formés pour le dur et minimum service sanitaire des brousses coloniales. Cette activité avait encore renforcé sa personnalité, qui était décidée et entière. Elle le poussa à lutter deux longues 13

14 décennies contre le monopartisme borné qui étriqua longtemps son pays, hors duquel il dut passer quatorze années (en Tunisie, en France puis au Maroc). Ce Walinkélé musulman vivait l'islam dans son éthique pure. Ses "frères" le critiquaient, inlassablement mais sans effet aucun, de se dispenser des astreintes religieuses. Ibrick estimait formel, donc facultatif, de s'abstenir de boissons alcoolisées (il appréciait le whiskey irlandais Old Bushmills), de la viande de porc (il se régalait de jambon de Bayonne) ou de subir le jeûne du Ramadan. Aux réprobations, il opposait la citation coranique "Il n y a pas d obligations", suivie de sa parole de foi, excellemment prononcée et accompagnée du plus doux sourire, avant de s'en retourner à ses pratiques impies : "Mohammed Rasouloul- llah sallahou alayhi wassalama..." [Mohammed est le prophète d'allah ; paix et salut sur lui]. Cette attitude peu commune fascinait M Drago. A l abord facile, "son" Ministre était curieux d autrui et toujours disposé à la boutade, ce qui était fort rare dans ces sphères politiques où la retenue se voulait norme. Dès la première séance de travail ministériel, consacrée à la ponte d'un arrêté sur les lectures préparatrices au concours d entrée à l'ecole de Formation des Instituteurs, M'Drago, alors directeur administratif, avait sympathisé avec son Ministre. Contre l'avis outré des sept autres membres de la commission, ils avaient plaidé ensemble pour l'inscription sur la liste de "La famille Fenouillard" qui égayait de sa reliure rouge, sans doute depuis la fondation de la colonie, les rayons fatigués de la bibliothèque municipale. Plus tard, ces deux hommes de terrain constatèrent qu ils partageaient le même désenchantement. Ibrick n'avait accepté, puis conservé de nouveau portefeuille, celui de Ministre de la Santé Publique, que sur l'insistance du Premier Ministre, ancien compagnon de survie au Maroc. Mais il se trouvait de plus en plus fréquemment en désaccord avec ce Gouvernement, qui se servait de lui, moyennant de rares concessions durement arrachées, pour accréditer son ouverture progressiste auprès de l'opinion publique et surtout calmer les jeunes couches avides de changement. Le docteur ne se cachait plus guère pour accuser le pouvoir d immobilisme conservateur, voire le traiter de "fachistoïde" et confiait à M'Drago ses réflexions démissionnaires. Ce dernier l'en dissuadait, arguant 14

15 que son départ ferait la part encore plus belle à l'oligarchie affairiste. Mais Ibrick, comme beaucoup d'hommes engagés de sa génération, avait trop longtemps refait l'afrique dans sa tête d'exilé. Trop rêvé l'état parfait qu'il aspirait à édifier pour pouvoir, sexagénaire, s'accommoder des exigences et des compromissions imposées par les structures dégradées de son pays. "La politicaillerie a pris pouvoir, regarde ce qu elle fait de toi, de moi et de nos pauvres idéaux de démocratie sociale que nous défendions au R.D.A.!" rétorquait-il à M'Drago, désabusé, le regard bas. Anselme avait beaucoup lu, dans les journaux et les magazines, sur cette figure dont la radio et les journaux reprenaient volontiers les déclarations décapantes. Il avait même eu le privilège de rencontrer à trois reprises celui que les médias surnommaient "double i", lors de dîners inoubliables chez le grand ami de l'oncle Dô. La finesse et la justesse des vues satiriques de ce Ministre rebelle - les faits semblaient s empresser de confirmer ses thèses -, tant en matière de politique nationale qu'étrangère l avaient séduit, tout comme sa manière bienveillante d'écouter puis de répondre. Cette personnalité souriante était d une sérénité contagieuse. Ibrick avait aussi le don marqué de description. Le jeune Walinkélé avait été subjugué par celle qu il fit, un soir, de l immense mosquée de Casablanca. La contemplation de l audacieux édifice avait revigoré Ibrick dans les moments les plus difficiles de son exile, lui démontrant par sa symbolique monumentale que tout était envisageable : "missionnaire océane d une religion née des sables, qui se jette, déchiquetant les vagues, à l assaut de l univers. Debout pour un Djihad marin, prête à la lutte contre la corrosion du sel, les algues et les requins du matérialisme". Pour Anselme, cela ne faisait aucun doute, le Kwo était sur ce Musulman hors du commun. Ibrick fut le tout premier en qui le jeune Walinkélé reconnut - hors de sa famille - l'homme de bien avec certitude, un vrai modèle du piroguier de la métaphore traditionnelle. Ce n'était donc certainement pas un hasard si l'adresse était venue de lui, transmise par M'Drago et le grand-oncle, eux aussi hommes de Kwo. Elle ne pouvait qu'être bonne. 15

16 Au sortir de la gare d Orléans, il la tendit au chauffeur du taxi qui, six minutes plus tard, le laissa devant une haute porte cochère, fermée d'imposants battants vert bouteille. La sonnette n'était aucunement au diapason de cette belle demeure en pierre de taille. Le son qu'elle produisait était ridiculement aigrelet, chevrotant. Elle rappela à Anselme le berger à la stature colossale qui, armé de son arc, était chargé de garder les animaux du village, et avait la voix d'une petite fille malade. La bonne du Doyen ouvrit la lourde porte et conduisit le visiteur, par un sombre couloir feutré, dans un large salon habité de meubles anciens et décoré d'estampes un peu pédantes. Faisant crisser le parquet, le Doyen entra, la cinquantaine joviale. Il lui tendit une main dont la largeur convenait peu à un intellectuel. Malgré la différence d'âge et de couleur, il ressemblait étonnamment à son jeune hôte : le visage aux pommettes prononcées était marqué par la même générosité de la bouche et du nez ; haut de taille, mais chauve avec une tendance à l'embonpoint, ses yeux brillaient de la même lumière. Cet apparentement produisit une sympathie aussi immédiate que réciproque. Anselme eut l impression que cet homme était le premier, depuis l atterrissage, à enregistrer son existence, à le regarder vraiment. Le Doyen fit, sans attendre, parler Anselme de son périple et de ses premières impressions. Il le mit en confiance avec la maîtrise du pédagogue rompu aux contacts avec les étudiants. "C'est mon aîné Noël, alors qu'il enseignait à Timian comme coopérant, qui a connu Monsieur Issa Ibrick. Le Ministre double i l a sorti de gros ennuis qu il eut avec l inspection de l enseignement primaire à cause de sa pédagogie trop libérale. Ah! l Afrique... Vous êtes ici chez vous. N'hésitez jamais à faire appel à moi - je ne suis pas Doyen de la Faculté de Droit, mais j'y compte quelques bonnes relations". Le Doyen Crédonnier enseignait une discipline insaisissable pour qui n'est pas versé dans les matières exactes. Anselme avait retenu que celle-ci relevait des "sciences appliquées". Appliqué, comme l'était cet homme à le mettre à l'aise. Car il ne ménageait pas ses efforts à cet égard. On disait, à l'université, que Crédonnier avait été envoûté par le continent noir 16

17 et les Africains. De mauvais esprits, jaloux de sa prompte carrière, parlaient en coulisse de "racisme à l'envers". "Mon collègue, ami et parrain de ma fille, le civiliste Paul de Montil, qui enseigna à Brazza, m'a déniché un petit logement pour vous, et gratuit en plus!" Anselme avait ainsi la surprise de pouvoir choisir entre une chambre en Cité Universitaire et un petit appartement en ville, dans le vieil Orléans des pentes de Loire. Il n'hésita pas un instant et emménagea aussitôt au huit, rue de la Bourre, dans un vieil hôtel particulier du XVII ou XVIIIe siècle fort mal en point. Par un grand porche brun bellement ouvragé, qui pliait jadis ses deux battants ciselés pour laisser entrer les calèches, on pénétrait une petite cour de pavés blancs qui s effritaient. Il fallait alors escalader un vénérable escalier gris et gémissant - le rez-de-chaussée devait rester clos - pour arriver à l étage, où Anselme pouvait disposer d'au moins deux pièces. Le cousin parisien du juriste, architecte en vogue, était content de voir habiter son magnifique et malheureux immeuble, ainsi surveillé, aéré, tout en rendant service. Anselme reconnaissait le Kwo dans cet arrangement, tout comme dans la personne du Doyen. Le Walinkélé, une fois dans ses murs, se mit à chanter le refrain préféré du village, puis à frapper dans les mains son rythme ternaire décalé, et entama les demi pas de la danse des récoltes : "Labou a go ga haï, weïno a go laboga, han béri, keïdia a go gano hari goumo!" [La terre accouche, le soleil l'aide, le jour est grand, la pluie donne davantage!] Alors, tournoyant en écartant les bras, riant aux larmes, bientôt sautant, il prit conscience de sa chance, de son bonheur. Il se félicitait d'être venu chez les Blancs, bénissait ceux qui l'y avaient poussé, l oncle Dô le premier. Que les autres, qui l'avaient mis en 17

18 garde contre cet Aké européen, puissant et rusé comme l ancien colonisateur, qui le guetterait inlassablement et ne cesserait de le harceler que lorsqu'il l'aurait anéanti, que tous les autres, ces ignorants superstitieux, se trompaient! Il s affala sur son lit, tout à la dégustation délicieuse de ce moment de certitude. Anselme se sentit tout de suite à l'aise dans ce quartier aux rues étroites et tordues, qui sentait de temps à autre le vinaigre que l'on y fabriquait et lui rappelait l'afrique olfactive. Il était ici chez lui, entre ces bonnes grosses murailles, loin des tumultes et du clinquant du centre-ville moderne. Son installation avait consisté à déposer ses deux lourdes valises noires contre le mur de sa chambre, à en vider une partie dans une armoire normande et à remplir la commode galbée, qui dormait près de son lit de chêne depuis longtemps. Elle portait encore les vestiges de la peinture noire qui l avait recouverte en signe de deuil du Roy décapité. Anselme fit présider sa statuette de la Vierge sur le gros réfrigérateur rouge satiné whirlpool, pointe de modernité détonnant dans la cuisine carrelée. Il effectua, comme pour un grand jeu, ses achats alimentaires de base : huile, vinaigre, sel, poivre et épices, sucre et farine. Le tout prit place dans le placard qui surplombait la cuisinière à gaz et l évier de granit. Le surlendemain, il s'inscrivit sans problème à la Faculté. La francophonie confère une agréable pré-science qui permet à ses sujets, dans toute l'étendue de ses Etats, de s'orienter aussitôt dans les méandres administratifs et institutionnels. Dès la rentrée, le deux octobre, la vie du Walinkélé orléanais adopta le rythme régulier des allers et retours à la Faculté, des lectures et recherches studieuses à la bibliothèque et dans la salle d informatique, des déjeuners frugaux au "restaurant" universitaire, de l'assidue assistance aux cours magistraux et des soirées à potasser sous un lustre de cristal. D un coup de baguette magique, le bachelier Anselme était devenu l étudiant bleu. Le Campus d'orléans-la Source est cousin des domaines universitaires africains. Il a été construit à dix kilomètres au sud de la ville, à l orée de la Sologne. Les bâtiments, en soi modestes, collent à un vaste terrain parcouru de sentiers irrespectueusement tracés par des générations d étudiants à travers 18

19 les surfaces herbeuses. Ils contournent quelques pièces d eau négligemment entretenues qui font très "marigot". Le tout est de dimension humaine et il est aisé de s'y retrouver. Dès que les intercours lui en offraient la possibilité, Anselme quittait le campus pour allonger ses grandes jambes dans les bois solognots et, couché sur la bruyère ou la mousse, réfléchir ou se détendre. Là, il retrouvait des crissements du sol, des humeurs terrestres et végétales qui le surprenaient par leur ressemblance avec ceux du Challa de son enfance. De sa vie, jamais Anselme ne s était senti si bien, dans sa tête comme dans sa peau bleue. Il éclatait de santé, de bien-être. Chaque fois qu'il rejoignait son logis du vieil Orléans, faisant grincer les lattes veinées du parquet lissé par trois siècles, Anselme se frottait les mains de contentement : «J'étais le meilleur chez nous, tous mes maîtres du Lycée Kangadory m'estiment capable de la plus grande réussite. Avec une licence, ou mieux encore, une maîtrise, je détiendrai la clef du succès. Je ferai une rapide et éblouissante carrière, puis - pourquoi pas? - de la vraie politique, celle qui mettra enfin en pratique les aspirations de double i et de ma génération. Je deviendrai alors célèbre, ma compagnie sera recherchée, tous me respecteront comme un grand sage, on écoutera mes avis et on recherchera mes conseils, je ferai fortune, honneur à ma famille ; mes qualités s'imposeront aux yeux de tous». Et, frénétiquement, il se jetait sur les livres du programme ou les documents de Travaux Dirigés. Son enthousiasme et son zèle, cette véritable ferveur qui l'habitait, contrastaient avec la langueur, le désintérêt de la plupart de ses camarades, surtout masculins. L'un d'eux lui avait lancé, après la proclamation des résultats du premier examen blanc, dont la meilleure note - ô comble! - était échue au Noir walinkélé : "Toi, tu es un surhomme... nous, nous sommes des surfaces". Anselme ne leur disait pas qu'il avait fait sienne la devise du grand-oncle Dô, sculptée dans une tablette en bois de fer qui dominait le mur de sa classe : "C'est dur - tant mieux". Car il fut également confronté aux remarques moins innocentes, réservées par certains aux étudiants d outre-mer comme "Tu seras nommé Ministre à ton retour?!". Seule une escapade solognote particulièrement longue lui avait permis de 19

20 digérer cette moquerie vexante, qui avait profondément blessé sa dignité. Parmi ses quatre cents camarades, le hasard l'avait placé à côté de Jean Blosseux, avec qui il s'accorda d'emblée. Ce fils aîné d un notaire - dont il avait sans doute hérité le teint olivâtre - était calme, presque taciturne, extrêmement méticuleux. Les qualités rêvées pour le successeur d'une étude que l'on disait la plus grosse de son département boisé. Il avait accompli sa scolarité au Lycée Augustin-Thierry de Blois et était étranger aux diverses coteries orléanaises, dominées par celle des anciens potaches du Lycée Pothier. Assis à côté de J. Blosseux en cours ou en Travaux Dirigés, Anselme enregistrait, avec surprise et attention, les frasques de ces "vieux gamins" qui se défoulaient d'une scolarité qui les avait visiblement frustrés. Leur cri de ralliement, repris d'une étonnante déclaration de Lech Walesa, en disait long sur leur conception des choses : "Nous sommes pour, et même contre"! Anselme était subjugué par ces fils de famille auquel un redoublement ne faisait pas peur. En Afrique, étudier implique discipline et application, ainsi que la majeure obligation, moralement et économiquement fondée, d avancer au mieux et de terminer le plus rapidement possible. Les vieux gamins étaient aux antipodes de ces conceptions, qu ils piétinaient et méprisaient ostensiblement. C est pourquoi Anselme s attacha tout particulièrement à leur observation. Ils se déchaînaient de manière véritablement hystérique dans certains cours, comme ceux de droit de la santé ou de philosophie du droit, se livrant à de furieuses batailles d'extincteurs ou de bombes algériennes, jouant du clairon devant les enseignants effarés, qui résistaient plus ou moins longtemps avant de prendre la fuite ou d'appeler l'administration, qui n'y pouvait mie, à la rescousse. Un jour l'un de ces lurons, rejeton de Général, fit honneur aux armes en descendant avec une lenteur calculée les gradins de l'amphithéâtre, un coutelas au poing. Il sifflait et bavait à l'adresse de l'éminent professeur - les titres de ses travaux emplissaient un casier entier du fichier de la Vaticane -, dont l'inquiétude allait croissant : "Je vais te tailler une boutonnière... je vais te tailler une boutonnière..." Un autre, lui probablement fils de mécanicien, maîtrisait l'art raffiné de la traversée d'amphithéâtre sur 20

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