USAGES ET APPROPRIATION DES TECHNOLOGIES DE L INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION AU MAROC Le cas du téléphone portable

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1 UNIVERSITE PARIS VIII Département de Sciences sociales USAGES ET APPROPRIATION DES TECHNOLOGIES DE L INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION AU MAROC Le cas du téléphone portable Thèse de doctorat en Sciences Sociales, présentée et soutenue par Rachid MABCHOUR Jury M. Michel BURNIER, Professeur de Sociologie à l Université de Brest, rapporteur M. Gilles FERRÉOL, Professeur de Sociologie à l Université de Besançon, rapporteur M. Lotfi MAHERZI, Professeur de Sciences de l Information et de Communication à l Université de Versailles et Paris VIII, Directeur de thèse Mme Widad MUSTAFA EL HADI, Professeur de Sciences de l Information et de Communication à l Université Charles De Gaulle, Lille 3 M. Henry PANHUYS, Consultant International en Développement Novembre

2 REMERCIEMENTS Nous remercions infiniment le Professeur Lotfi Maherzi qui nous a fait l honneur de diriger cette thèse. Non seulement il a accepté d en être responsable mais il a, grâce à ses compétences diverses que ce soit en matière de TIC 1 ou en d autres domaines, contribué amplement à la réalisation de ce travail. Qu il reçoive donc ici l expression de notre gratitude pour sa précieuse contribution. Nos remerciements s adressent également à l école doctorale, aux membres du secrétariat et à l équipe ERASME. N oublions surtout pas le professeur Aissa Kadri, directeur de cette équipe, qui a beaucoup œuvré pour ce travail, notamment la partie sondage. Nos vifs remerciements vont en outre aux membres du jury, les Professeurs Gilles Ferréol et Hassan Zaoual, (décédé en juillet 2011), remplacé par le professeur Michel Burnier, et qui ont accepté d être les rapporteurs de thèse et d en avoir donné un avis favorable pour la soutenance. Ils ont été prompts à soutenir notre effort tout en restant très disponibles à notre égard. Par leur compréhension, ces professeurs nous ont accordé, tout au long de ce travail, le bénéfice de leurs compétences attentives. Par ailleurs, il nous faut remercier très vivement le professeur Widad Mustafa el Hadi et le consultant international Henry Panhuys, d avoir accepté de faire partie du jury. Nous sommes particulièrement redevable à ce dernier pour le temps qu il a consacré à lire et corriger l avant-dernière version de cette thèse ainsi que pour ses apports théoriques, méthodologiques et référentiels. Du côté du Maroc, nous tenons à exprimer notre plus sincère reconnaissance au professeur Mehdi El Mandjra pour ses conseils, de même qu à Messieurs Mohamed Hassi Rahou et Rochdi Zouakia de l ANRT 2 pour leurs chaleureux accueils et aides précieuses tout au long de cette thèse. Nous n oublions pas non plus le professeur Faiz Gallouj qui est resté tout au long de ce travail à notre écoute en donnant à plusieurs reprises des conseils constructifs. Nos remerciements s adressent également à Monsieur Rachid Jankari de l entreprise MIT- MEDIA pour son appui professionnel et Messieurs Timit, Sami et Jankari de l école de communication ISIC pour leurs nombreux apports professionnels, méthodologiques et informationnels en matière de sondages. 1 Technologies de l Information et de la Communication. 2 Agence Nationale de Réglementations des Télécommunications. 2

3 Que soient enfin remerciés tous les membres de ma famille qui m ont soutenu sans relâche afin de me permettre de boucler cette thèse. 3

4 AVANT-PROPOS Parcours et motivations Ingénieur informaticien de formation, nous avons travaillé en entreprise et dans des établissements d enseignement secondaire et en supérieur pendant une vingtaine d années en tant qu analyste programmeur, analyste et enseignant. Toutefois, très attiré par les actions d éducation-formation et soucieux de transmettre aux plus jeunes nos connaissances et notre expérience tant du soft que du hard, nous avons abandonné une situation professionnelle enviable dans le monde de l entreprise pour changer de métier et nous engager à temps plein comme enseignant dans le domaine de l informatique et des NTIC dans divers établissements d enseignement. Bilingue français-arabe du fait de notre origine maghrébine, pratiquant couramment l anglais en raison de notre métier d informaticien et ayant suivi une initiation diplômante à la langue japonaise, la linguistique nous intéresse en tant que véhicule de communication interpersonnelle. Jointes à un cursus de formation technique et pédagogique poursuivi parallèlement en Belgique (CAP, CAPAES), ces diverses connaissances pratiques ont progressivement suscité notre intérêt pour le social et le culturel. C est ainsi que, malgré nos lacunes livresques et théoriques dans le vaste domaine des sciences sociales et humaines, nous avons décidé de préparer un doctorat dans le champ de la communication technique et sociale. Tout naturellement, nous nous sommes orienté vers une problématique concrète de grande actualité, mais sociologiquement peu étudiée jusqu à présent, qui nous apparaissait la plus immédiatement et utilement appréhendable empiriquement conte tenu de notre parcours personnel et professionnel. Le motif et l objet de la thèse qui suit en constituent l expression significative : «Usages et Appropriation des TIC au MAROC. Le cas du téléphone portable». 4

5 Objectifs de cette contribution Cette contribution vise trois objectifs principaux. Traitant de l usage et de l appropriation du téléphone mobile au Maroc, elle ne vise pas simplement la sphère technique, mais aussi l univers des sciences sociales, principalement, l économie, la sociologie, l anthropologie et les sciences de l information et de la communication. Ces disciplines s interpénètrent obligatoirement dans la mesure où le téléphone mobile ne peut fonctionner sans leur présence. Par conséquent, le premier objectif est d ordre interdisciplinaire. Partant de ce constat, il s avère que cet objectif est loin d être suffisant. En effet, l âge de l utilisateur, sa culture, son sexe, son lieu d habitation, son statut socio-économique, sont des paramètres à ne pas négliger. Il s agit ici de la personnalité de l utilisateur lui-même, dans ses multiples dimensions, dans son contexte et dans sa profondeur. Le deuxième objectif vise donc à démontrer que l utilisation du téléphone cellulaire diffère d une personne à l autre suivant les différents critères énoncés. Le dernier objectif dont dépendent l appropriation et l usage du téléphone mobile fait appel à la notion d «homo situs» chère à Hassan Zaoual. Cette notion renvoie à la boite noire composée de l ADN de l utilisateur (culture, religion, langue, tradition ) qu il s agit d identifier. Ainsi, pour justifier notre approche pluridisciplinaire et analyser les différents sondages effectués au Maroc et en France, il est plus que nécessaire d intégrer les trois objectifs énoncés pour en dévoiler les réalités cachées à l arrière-plan et donner sens aux résultats obtenus. 5

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7 ÉPIGRAPHE «Et tout élan est aveugle sauf où il y a savoir, Et tout savoir est vain sauf où il y a travail, Et tout travail est vide sauf où il y a amour 3» «Aucun travail ne s accomplit dans la solitude 4» 3 Citation, Khalil GIBRAN, Michel BEAUD, L Art de la thèse (comment rédiger une thèse de doctorat... ou tout autre travail universitaire), Paris, La Découverte, 2001, p. 5. 7

8 TABLE DES MATIÈRES SIGLES ET GLOSSAIRE 13 INTRODUCTION GÉNÉRALE 15 PARTIE I : SITUATION DES TECHNOLOGIES DE L INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION (TIC) AU MAROC 25 CHAPITRE 1 : TERMINOLOGIE ET POLITIQUE VIS-À-VIS DES TIC AU MAROC 27 Section 1. Terminologie 27 Usage (s) 27 Appropriation, dimension symbolique et imaginaire 28 Téléphonie mobile 34 TIC 35 Section 2. Les TIC au Maroc : une politique de développement des infrastructures d information et de communication 36 L histoire des télécommunications 36 La libéralisation du secteur des télécoms 36 Quelques dates 38 Ligne de conduite 38 CHAPITRE 2 : POURQUOI UNE RECHERCHE SUR LE TÉLÉPHONE PORTABLE AU MAROC? 43 Section 1. Statistiques d évolution de quelques Tic 43 Le fixe stagne 43 Internet évolue 45 Le publiphone régresse 45 Le téléphone mobile envahit le marché des TIC 46 Expansion rapide du téléphone mobile 47 8

9 Section 2. Des entreprises innovantes 49 Maroc Télécom 49 Méditel 53 Wana/Inwi 55 Les centres d appels au Maroc 58 CONCLUSION DE LA PARTIE I 61 PARTIE II : ESSOR, USAGE ET SOCIO-ÉCONOMIE DU TÉLÉPHONE MOBILE AU MAROC 63 CHAPITRE 3 : ESSOR TECHNOLOGIQUE ET SOCIAL 65 Section 1. Évolution du téléphone mobile 65 Historique 65 Évolution technique 66 Le concept de téléphone mobile 67 Section 2. Objet technologique et sociologique contemporain 68 Quelques précisions terminologiques 68 Mobilité, sédentarité, temporalité, contemporanéité 69 Particularités 70 Section 3. Objet innovateur 72 Définitions et modèles d interprétation 72 Nature et degré de l innovation 72 Innovation dans les services 73 Différentes approches de l innovation 79 CHAPITRE 4 : NOUVELLES APPROCHES SOCIO- ÉCONOMIQUES APPLICABLES AU TÉLÉPHONE MOBILE 87 Section 1. Une nouvelle économie 87 Qu est ce que la nouvelle économie? 87 Économie de la connaissance 88 Économie du savoir 89 Économie de l information 90 9

10 Section 2. Autres approches au Nord et au Sud 91 Économie dite informelle 91 Économie immatérielle et des croyances 95 Économie sociale et solidaire 97 CONCLUSION DE LA PARTIE II 100 PARTIE III : ENQUÊTE SUR LES USAGES ET EFFETS DU TÉLÉPHONE MOBILE AU MAROC 101 CHAPITRE 5 : DONNÉES, CHOIX ET ENTRETIENS PRÉALABLES Á L ENQUÊTE 103 Section 1. Données sur le Maroc 103 Population 103 Géographie 104 Economie - Chômage 105 Services 106 Section 2. Choix méthodologiques 107 Différentes méthodes 107 Sources 107 Techniques 109 Principaux éléments du sondage par quotas 110 Section 3. Informations et entretiens préparatoires aux sondages 113 Le marché de la téléphonie mobile, été Stages d étude et entretiens à l ANRT et à MAROC ÉLECOM 114 Difficultés rencontrées 115 CHAPITRE 6 : CHOIX ET CRITÈRES GÉO-SOCIAUX DES SONDAGES 117 Section 1. Maroc : Quartiers de Rabat et Tlat Sidi Bennour 117 Ville de Rabat 118 Lieux de sondage : Hay al Massira et Douar al Garaa 119 Ville de Tlat Sidi Bennour 121 Lieux de sondage : Hay Kamal et Douar Al Qarya 122 Échantillonnage 124 Déroulement

11 Section 2. Nord de la France : Quartiers de roubaix et Lille 127 Réalité sociale de la ville de Roubaix 127 Réalité sociale de la ville de Lille 128 Composition de l échantillon des quartiers de l Épeule à Roubaix et de Wazemmes à Lille 129 Section 3. Conditions de déroulement des différents sondages (Maroc et France) 131 Conditions générales 131 Difficultés rencontrées 132 CHAPITRE 7 : ANALYSE ET INTERPRÉTATION DES SONDAGES SUIVANT UNE PLURALITÉ DE CRITÈRES 133 Section 1. Raisons de la percée rapide du téléphone mobile 134 Le téléphone mobile, vecteur de démocratisation dans l accès à la communication 134 Une nouvelle forme de communication : le SMS et le BIP 137 Métaphore du couteau suisse multifonctionnel 148 De l utilitaire à l identitaire : l envie de se distinguer 151 Facilité d accès et d usage 153 Incapacité du fixe à répondre aux attentes des utilisateurs 153 Section 2. Le téléphone mobile selon le sexe de son utilisateur 157 Cherté devant l utilisation 157 Phénomène d apparence et de séduction 160 La femme marocaine face au téléphone mobile 171 Section 3. Le téléphone mobile suivant l âge 184 Trois tranches d âges sondées 184 Les ans : les branchés 185 Les ans : les critiques 201 Les plus de 55 ans : les délaissés 202 Section 4. Le téléphone mobile suivant la catégorie socioprofessionnelle et le lieu d habitation 212 Impact professionnel 212 Impact du lieu de résidence 224 Section 5. Le téléphone mobile face à une société qui se transforme 231 Impact socioculturel 232 Impact sur la cellule familiale 258 Impact sur le soutien à la démocratie 268 Une nouvelle vie avec le téléphone mobile

12 Section 6. Autres implications et répercussions du téléphone mobile 274 Proximité et territorialité 275 Théorie des sites : l «homo situs» 279 Sondages Maroc MRE : quelques différences 283 Sondages Maroc MRE : quelques ressemblances 295 Impacts du téléphone cellulaire sur la relation MRE et leurs familles restées au pays 297 Impacts négatifs ou ambigus du téléphone mobile sur l école, la santé, la sécurité 302 Quelques bons gestes 309 CONCLUSION DE LA PARTIE III 315 CONCLUSION GÉNÉRALE 318 BIBLIOGRAPHIE 331 Ouvrages 331 Articles et chapitres d ouvrages 335 Journaux, Revues 337 Mémoires, Thèses 338 Rapports, Colloques, Communications 339 Conférences, Séminaires 340 Sitographie 340 ANNEXES 341 Questionnaire sondages 1 Tableaux réponses 10 Réponses Sondages Rabat (sexe-catégorie âge-différentes quartiers) 11 Réponses Sondages Tlat Sidi Bennour (sexe-catégorie âge-différents quartiers) 27 Réponses Sondages Lille et Roubaix (MRE) (sexe-catégorie âge) _ 46 Tableaux de base servant pour Analyse sondages au Maroc (Tableau 1 Tableau 12) 57 Tableaux de base servant pour Analyse sondages MRE (Tableau 1 Tableau 11) 157 Anrt et Maroc Télécom : attestations stages/études et synthèse étude 164 Attestation du séminaire «Doctorales à Versailles»

13 SIGLES ET GLOSSAIRE SIGLES 3G AFOM AHTI ARCEP ANRT l ARPU CAP CAPAES CNIL CNUCED CREDOC DGE DGPT DGT EDGE FAI GPRS GRIPIC GSM HCP INSEE ISIC LMT LTE MMS MRE MVNO NFC NTIC OCDE OMC PDF PIN PNUD PUK R&D RGPH SIC SIM SMS SOFRES TIC UIT UMTS : Troisième Génération : Association Française des Opérateurs Mobiles : Association pour l'histoire des Télécommunications et de l'informatique : Autorité de Régulation des Communications Electroniques et des Postes : Agence Nationale de Régulation des Télécommunications : Average Revenue Per User : Certificat d Aptitude Pédagogique (Belgique) : Certificat d'aptitude Pédagogique Approprié à l'enseignement Supérieur : Commission Nationale de l'informatique et des Libertés : Conférence des Nations Unies sur le Commerce Et le Développement : Centre de Recherche pour l'etude et l'observation des Conditions de vie : Direction Générale des Entreprises : Direction Générale des Postes et Télécommunications : Direction Générale des Télécommunications : Enhanced Data Rates for GSM Evolution : Fournisseur d'accès à Internet : General Packet Radio Service : Groupe de Recherches Interdisciplinaires sur les Processus d Information et de Communication : Groupe Spécial Mobile puis Global System for Mobile Communications : Haut Commissariat au Plan : Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques : Institut Supérieur de l Information et de la Communication : Le Matériel Téléphonique. : Long Term Evolution : Multimedia Messaging Service : Marocains Résidents à l Etranger : Mobile Virtual Network Operator : Near Field Communication : Nouvelles Technologies de l Information et de la Communication : Organisation de Coopération et de Développement Economiques : Organisation Mondiale du Commerce. : Portable Document Format : Personal Identity Number : Programme des Nations unies pour le développement : Personal Unblocking Key : Recherche et Développement : Recensement Général de la Population et de l Habitat : Science de l Information et de la Communication : Subscriber Identity Module : Short Message Service : Société Française d'etudes par Sondages : Technologies de l Information et de la Communication : Union Internationale des Télécommunications : Universal Mobile Telecommunications System 13

14 GLOSSAIRE 5 Bluetooth : Technologie de réseaux locaux sans fil mise au point à la fin des années 90. Ce standard permet la transmission de données entre appareils mobiles et ordinateurs fixes. Carte SIM : (de l'anglais Subscriber Identity Module) est une puce contenant un microcontrôleur et de la mémoire. Elle est utilisée en téléphonie mobile pour stocker les informations spécifiques à l'abonné d'un réseau mobile, en particulier pour les réseaux de type GSM ou UMTS. Elle permet également de stocker des applications de l'utilisateur, de son opérateur ou dans certains cas de tierces parties. D'autres systèmes de téléphonie mobile comme le CDMAOne, le PDC japonais ou le CDMA 2000 défini par le 3GPP2 prennent en charge optionnellement une telle carte. Cybercafé : Lieu dans lequel on propose aux personnes d'accéder à Internet. Dans certains public, c'est un des lieux et moyens d'accès d'une partie de la population à la donnée publique (quand elle est disponible en ligne), et à certains services publics ou aux jeux en réseau. Désimlockage : Procédé qui consiste à déverrouiller le simlockage d un téléphone mobile (verrou opérateur) afin qu il puisse lire toutes les cartes SIM. Ainsi, le fonctionnement du mobile n est plus exclusivement relié à un opérateur. Facebook : Réseau social sur Internet permettant à toute personne possédant un compte de créer son profil et d'y publier des informations, dont elle peut contrôler la visibilité par les autres personnes, possédant ou non un compte. L'usage de ce réseau s'étend du simple partage d'informations d'ordre privé (par le biais de photographies, liens, textes, etc) à la constitution de pages et de groupes visant à faire connaitre des institutions, des entreprises ou des causes variées. L'intégralité des informations publiées sur ces deux supports, à l'inverse du profil, peut être consultée par n'importe quel internaute sans qu'il soit nécessaire d'ouvrir un compte (à l'exception cependant des noms des membres qui sont occultés en partie dans ce cas). High-tech : abréviation de l expression anglaise high technology qui renvoie aux techniques de pointe. Ibid. : Abréviation utilisée dans les notes bibliographiques pour faire référence à un ouvrage déjà cité dans une note précédente. MP3 : format de compression de données, proche de la qualité des CD. Printemps arabe : ensemble d évènements populaires d'ampleur variable ayant touché de nombreux pays du monde arabe à partir de décembre L'expression de «Printemps arabe» fait référence au «Printemps des peuples» de 1848 auquel il a été comparé. Ces mouvements révolutionnaires nationaux sont aussi qualifiées de révolutions arabes, de révoltes arabes ou encore de «réveil arabe» Op. cit. : Abréviation utilisée pour indiquer une référence bibliographique lorsque l œuvre a déjà été citée ; on se contente de rappeler le ou les auteurs. Taux de pénétration : Taux mesurant la couverture du marché par un produit ou service donné. Twitter : Outil de réseau social et de microblogage qui permet à l utilisateur d envoyer gratuitement des messages brefs, appelés tweets («gazouillis»), par Internet, par messagerie instantanée ou par SMS. Wifi : Technologie de réseaux informatiques sans fil développée au début des années Ce standard permet l échange de données à haut débit entre des terminaux mobiles et des bornes Wifi

15 INTRODUCTION GÉNÉRALE «L'opposition dressée entre la culture et la technique, entre l'homme et la machine, est fausse et sans fondement ; elle ne recouvre qu'ignorance ou ressentiment. Elle masque derrière un facile humanisme une réalité riche en efforts humains et en forces naturelles, et qui constitue le monde des objets techniques, médiateurs entre la nature et l'homme» G. Simondon, Du mode d existence des objets techniques. 15

16 Toute recherche est en devenir. Elle évolue au gré des lectures, des rencontres, des observations, des difficultés Elle est constituée d avancées, de retours en arrière, de pistes de réponses, de questionnements sans cesse renouvelés. Ce sont des observations remontant à l été 2005, au Maroc, qui sont à l origine de ce travail, observations concernant le comportement de personnes vis-à-vis du téléphone mobile. Ce média faisant parti des technologies de l information et de la communication (TIC) aura sans aucun doute marqué la fin du XX e siècle et son accélération n est pas prête de s arrêter. Le monde des TIC est de nos jours un secteur dont l'emprise domine la vie économique, politique, sociale, culturelle et familiale. Les progrès réalisés font appel à des avancées scientifiques sans cesse renouvelées. Les télécommunications, plus que jamais, apparaissent donc comme un puissant moteur de l'évolution de notre civilisation. Elles revêtent une importance primordiale au sein de la société et de ce fait, doivent être considérées comme un secteur stratégique contribuant dans une large mesure au développement économique et social. Qu'elles soient «développées», «émergentes» ou «en développement», toutes les sociétés sont sujettes à leur impact. Nous vivons dans un nouvel âge, à l heure de la world culture, d Internet et de la «télévision réalité». Les technologies de la communication y jouent, comme jamais, un rôle central. Nous traversons en effet une nouvelle révolution où tous les acteurs économiques et sociaux Etats, entreprises, populations sont dépendants des TIC et de l usage qu ils en font. Parmi ces technologies figure le téléphone cellulaire. En observant les activités à travers le monde, liées à cet outil, on constate que l âge de l information et de la communication électroniques est désormais installé de manière générale, quotidienne et ubiquitaire. Toute personne qui a pu utiliser le portable téléphonique, a été impressionnée comme c est d ailleurs le cas avec Internet, par la richesse de potentialités que peut offrir ce nouvel outil d information. Sa capacité à rapprocher les humains situés aux différents sites de notre planète et donc à établir entre eux des rapports personnels et sociaux qu ils n auraient pas autrement, confère à cet «objet technique» une portée polyvalente de nature à «révolutionner» aussi bien la vie quotidienne des individus que l organisation des sociétés et des Etats. Et cela, d autant plus qu il présente une simplicité d usage à nulle autre pareille. Connaissant de nos jours un essor sans précédent, la communication du mobile libère totalement l utilisateur des contraintes du fil 6. Elle constitue le maillon terminal d un réseau 6 Lotfi MAHERZI, Les Médias face aux défis des nouvelles technologies, Rapport mondial de la communication, Paris, UNESCO, 1997, p

17 de communication mondialisé et offre des capacités de polyvalence et d intégration qui répondent aux nouvelles tendances de la convergence technologique et de la communication sociale. Le Maroc, ne faisant pas exception à cet engouement généralisé pour le téléphone cellulaire, est confronté à plusieurs défis dont deux paraissent très fortement liés. Le premier est l'entrée de plain-pied dans la mondialisation, le second concerne l'insertion dans la révolution scientifique et technologique en cours. Le premier défi oblige les pays du Maghreb en général, et le Maroc en particulier, à se baser sur plusieurs secteurs d activités et pas uniquement sur sa proximité géographique située au carrefour de l Europe, bien que celle-ci soit stratégique. Sur le plan technologique, il est devenu indispensable de maîtriser les infrastructures de pointe et d assimiler les changements qui en découlent dans les modes de travail et la culture. Grâce aux déplacements humains et aux mouvements migratoires, le Maroc est non seulement au courant des mutations technologiques, mais les accompagne dans la mesure du possible. Depuis une dizaine d années, le Maroc a fait des avancées importantes et significatives dans ce domaine. En témoigne la tenue au Maroc de la plus haute conférence mondiale des télécommunications, la XVI e Conférence des Plénipotentiaires de l'union Internationale des Télécommunications (UIT) qui s'est déroulée à Marrakech du 23 septembre au 18 octobre 2002, après Kyoto au Japon en 1994 et Minneapolis en 1998 ; et pour la première fois en terre arabe depuis la fondation de l'uit à Paris en Par conséquent, les TIC deviennent partie prenante de tous les secteurs d activités. En particulier, la nouvelle communication exerce sa «tyrannie» 7 en s imposant comme obligation absolue, inondant tous les aspects de la vie sociale, politique, économique et culturelle. Le développement de la téléphonie mobile y est sûrement encore porteur de bien des surprises. Ce secteur a conquis le Maroc à la faveur de «l expansion la plus fulgurante de l histoire industrielle, loin devant l électricité, la télévision, l ordinateur et le téléphone fixe» 8. C est pourquoi, eu égard à sa relative simplicité d acquisition et d usage ainsi qu à son expansion fulgurante, de toutes les technologies de communication, l'étude du téléphone mobile occupera une place centrale dans le cadre de cette thèse. Notre objectif n est pas d appréhender le téléphone cellulaire en tant que support purement technique mais comme un objet communicationnel contemporain de caractère 7 Ignacio RAMONET, La tyrannie de la communication, Galilée, Gallimard, L auteur utilise ce terme de tyrannie pour exprimer qu un TIC se positionne souvent en force. 8 Informations recueillies sur 17

18 social et symbolique permettant à son possesseur d être de son temps, de communiquer selon son bon vouloir en s appropriant et en utilisant cet objet comme il l entend. Les principales questions auxquelles nous tenterons d apporter des réponses appropriées sont les suivantes : pourquoi et comment les Marocains acquièrent-ils le téléphone mobile? Quels usages font-ils de ce média? Dans quelles conditions? Quels sont les contenus, formes et nature des messages communiqués? Quelles sont les transformations sociales, culturelles et comportementales induites par l usage de ce média? Il ne sera pas question non plus de s attarder sur le rôle strictement technique du mobile dans la communication interpersonnelle ni de retracer l histoire de cet objet technique en tant qu invention ou de s interroger sur les raisons purement économiques de son succès commercial en l appréhendant comme simple produit marchand. Ce qui nous préoccupe en premier chef, ce sont les différentes répercussions sociétales générées par le téléphone cellulaire. À cet égard, il est particulièrement opportun de souligner que, jamais auparavant, une technologie nouvelle n avait à ce point connu une «adoption» 9 aussi massive en un laps de temps aussi court. Pour ce qui nous concerne, l entrée du téléphone portable dans la société marocaine s'est faite en fanfare. Le succès que connaît le téléphone portable dans ce pays dépasse toutes les prévisions. Ainsi, René Gufflet, vice-président du groupe français de Télécoms, Alcatel, pour l Afrique et le Maghreb, a reconnu que le nombre d utilisateurs de téléphones mobiles africains avait été multiplié par 10 de 1998 à , donc en six ans environ. Plus éloquent encore, ce succès toujours grandissant, est nettement supérieur à celui observé dans la généralisation de l usage de l Internet. Pourquoi en est-il ainsi? Les autres technologies se voient distancées par ce média. Chiffres à l appui, de nombreux éléments d explications seront avancés pour mieux comprendre le pourquoi et le comment de cette ascension sans précédent. Parmi ceux-ci, on détectera nombre de facteurs relevant aussi bien des sciences sociales et humaines (sociologie, anthropologie, économie, psychologie, sitologie, etc.) que des sciences cognitives ou des sciences de l information et de la communication (linguistique, médiologie, pédagogie, sémiologie, etc.). La diffusion croissante et l usage de plus en plus généralisé et multiforme de ce nouveau média, nous ont donc conduit à entreprendre une étude socio-économico- 9 Karyn POUPEE, Le téléphone mobile, Paris, PUF, 2003, p. 7. À ce propos l auteur utilise le qualificatif d adoption pour exprimer non seulement une dépendance totale mais également un lien d affection à l égard de cet objet. 10 Source Internet : article du 26/11/

19 technologique approfondie du développement de la téléphonie cellulaire au Maroc, dans son contexte global et national. Tout d abord, la première partie Situation des Technologies de l Information et de la Communication (TIC) au Maroc dressera un état des lieux qui nous permettra de déboucher sur une problématique d ensemble. Cette partie traitera du passage de la téléphonie fixe au téléphone mobile en passant par Internet. A l appui d une panoplie de statistiques, cet aperçu fera référence aux réglementations régissant les nouvelles technologies et la politique étatique de développement des infrastructures de télécommunications visant à inscrire le Maroc dans l économie numérique imposée par l ordre mondial. Dans ce contexte, nous soulignerons la rapidité d expansion sociétale liée à un essor technologique sans précédent du téléphone mobile. La problématique d ensemble de ce travail exploratoire s inscrivant tout entière dans le champ de la communication sociale et technique. Ensuite, la seconde partie Essor, usages et socio-économie du téléphone mobile au Maroc portera sur le développement socio-technologique de cet outil ainsi que sur les nouvelles approches socio-économiques susceptibles d en influencer les multiples conditions et modes concrets d appropriation et d usage. Ces deux parties comportent chacune deux chapitres. Quoique très concrètes et descriptives dans leurs contenus, elles sont relativement générales, contextuelles et théoriques. En revanche, la troisième partie Enquête sur les usages et effets du téléphone mobile est une partie singulière, méthodologique et empirique de terrain. Avec ses trois chapitres et ses annexes, elle constitue le cœur de notre recherche. Après un exposé circonstancié du contexte et de la méthodologie de l étude (chapitres 5 et 6), cette partie fournit un tableau systématique détaillé des résultats des trois sondages effectués : les deux premiers au Maroc, le troisième en France. Elle montre que l appropriation et l usage du téléphone mobile sont liés à une pluralité de variables. Alors que les sondages effectués au Maroc montrent que le lieu d habitation (les différents quartiers), les différentes catégories sociales (socioprofessionnelles et socio-économiques), l âge et le sexe ont un impact majeur sur la téléphonie cellulaire, celui effectué auprès des MRE 11, en l occurrence en France, à Lille et Roubaix, révèle la prégnance des variables socioculturelles et territoriales. 11 Marocains Résidents à l Etranger. 19

20 La Conclusion générale s attachera d une part à tirer les principales conséquences sociotechniques et socio-économiques et d autre part à ouvrir des perspectives sur le devenir de la téléphonie mobile au Maroc. Une Bibliographie des sources documentaires utilisées et des Annexes séparées, relatives aux sondages et stages d études effectués complètent le travail. Problématique La société d aujourd hui connaît une ère de mondialisation où tout devient inter (Internet, Inter culturalité, interconnexion ), rapproche tous et tout : non seulement les distances géographiques sont devenues quasi nulles, où tout paraît réduit à un «petit village», mais également les distances psychologiques et socioculturelles ainsi qu entre les différentes disciplines (sociologie, économie, sciences de l information et de la communication, informatique, etc) qui s entremêlent de plus en plus. Par conséquent, l utilisation du média téléphone mobile exerce des influences multiples et ambigües sur les différents environnements entre lesquels les liens semblent de plus en plus étroits. L impact de cet outil n est donc pas seulement d ordre technique, mais tend à devenir transdisciplinaire et pluridimensionnel. Le sujet de la thèse exige alors des approches issues des diverses sciences humaines et sociales. Sa problématique globale se situe tout entière dans le champ de la communication et de la relation sociales. Le schéma somme toute classique qui suit en constitue la toile de fond. 20

21 SCHÉMA GÉNÉRAL DE LA COMMUNICATION SOCIALE ET TECHNIQUE 12 Il reproduit le système global de mise en relation d un Emetteur et d un Récepteur de Messages par l intermédiaire d un dispositif matériel et d un canal de transmission des dits messages. Il montre que chacun des deux interlocuteurs peut devenir tour à tour Emetteur et Récepteur de Messages par un phénomène d inversion des rôles et de feed-back (voir flèches). En ce sens, loin d être purement mécanique et linéaire à l instar du modèle de transmission télégraphique à sens unique de Shannon, la communication est dynamique et circulaire, voire spiralée et processuelle à double sens, chaque interlocuteur étant susceptible d intervenir activement dans le cadre d un modèle orchestral vivant et signifiant. Etymologiquement, le vocable com-munication veut d ailleurs dire : qui se meut avec. Néanmoins, chaque interlocuteur, en l occurrence, le mobilaute (muni de l appareil qu il a acquis et dont il use techniquement et socialement dans des conditions variées), communique 12 Extrait de Communication et réseaux de communications, Séminaires de Roger Mucchielli, Paris, Ed. ESF, 1971, p. 22, adapté par Henry Panhuys, in La Communication andragogique. Session de sensibilisation pédagogique des enseignants vacataires de l ENAM-Tchad, 1990, IIAP/ENAM. 21

22 dans un contexte chaque fois particulier, selon un code de comportement spécifique avec des attitudes et gestes qui lui sont propres. Ainsi donc, les communicateurs en interaction, tout comme leurs communications, sont contextués, codés, en fonction d un éventail de critères et de situations qu il convient de spécifier clairement. Il en va de même de leurs appareils et surtout de leurs messages, avec leurs caractéristiques, bruits et silences de nature variée qu il s agit également de décrypter correctement. Méthode de questionnement QQOQCP Notre problématique s articule ainsi autour de nombreuses interrogations toutes en relation les unes avec les autres, en liaison avec ce nouveau moyen de communication tant prisé qu est le téléphone mobile. Outre l accent mis sur les acteurs technico-institutionnels et sociaux, individuels et collectifs, de la communication téléphonique, elle se concentre principalement sur le «en quoi?» et le «comment?». Les interrogations suivantes résument le questionnement qui anime notre recherche : En quoi le média téléphone mobile contribue-t-il à modifier la vie quotidienne des Marocains? Comment les Marocains utilisent-ils cet outil et comment se l approprient-ils? Or nous savons par expérience et intuition que les réponses à ces questions ne sont ni figées ni uniques. Elles supposent une analyse et une réflexion profonde. Pour ceci, nous avons choisi de sonder des Marocains résidant au Maroc et d autres dans le nord de la France dont l objectif sera de confirmer ou d infirmer nos hypothèses. De plus, ces questions ne sont pas les seules intéressantes, car il en existe d autres relevant toutes de la méthode QQOQCP 13. Notre problématique empirique nous conduit aussi à nous poser un certain nombre d autres questions dont voici les plus saillantes ci-dessous formulées : 13 Quoi? Qui? Où? Quand? Comment? Pourquoi?. 22

23 QUI? (Acteurs) Par quel public le téléphone mobile est-il approprié? QUOI? COMMENT? (Mode(s)) (Objet(s)) 1. Existe-il un Comment ce dernier est-il utilisé? lien entre Internet L utilisation de la téléphonie mobile au Maroc vient-elle et la téléphonie combler un vide, c'est-à-dire pallier les carences des innovations mobile? la précédant ou existe-t-il d autres raisons à cette percée 2. Quelles sont les fulgurante? répercussions de Comment le Marocain moyen arrive-t-il à se procurer et à gérer son l appropriation et mobile en sachant que le budget généré par ce dernier n est pas de l utilisation de négligeable surtout dans un pays où l ARPU 14 est faible? la téléphonie Que sont devenus les autres moyens de communication jusque mobile sur la là utilisés, face à cette innovation technique? société Comment les Marocains au Maroc s approprient-ils et marocaine? utilisent-ils le téléphone mobile? 3. Quels sont les Les utilisateurs marocains ont-ils les mêmes objectifs facteurs motivant lorsqu ils utilisent ce nouveau média? une telle rapidité Changent-ils leurs comportements avec l appropriation de de diffusion? cette innovation technique? 4. Cet usage L impact sur le développement provient-il d une utilisation conduit-il professionnelle ou privée? uniquement au Comment le téléphone mobile, objet technique contemporain développement s insère-t-il socialement? économicocommercial ou marocaine résidant en France? 10. Présente-t-il la même utilisation chez les immigrés d origine génère-t-il 11. Quels sont les objets de conversation? d autres impacts? 12. Y a-t-il consommation uniquement ou cherche-t-on à 5. Que fait-on innover? avec le téléphone 13. Pourquoi le cellulaire est-il un outil de développent, un objet cellulaire? innovateur? 14. L utilisation a-t-elle un impact sur la culture marocaine? 14 Average Revenue Per User. 23

24 A partir de ce qui précède, toutes les questions seront élucidées d une part par une étude concrète sur le terrain (par le biais d entretiens et de sondages), de l autre, par des recherches diverses et variées de caractère documentaire, technique et/ou politico-institutionnel. Notre problématique présentée, il convient maintenant de formuler quelques hypothèses. Hypothèses Pour tenter d apporter un début de réponse aux questions que nous nous sommes posées dans notre problématique, voici esquissées ci-dessous, nos hypothèses. - L utilisation du téléphone mobile est fonction du revenu du foyer. Plus ce dernier est important et plus le mobile est utilisé. - Le téléphone cellulaire est souvent utilisé que pour le travail. - Les Marocains résidents en France et ceux habitant au Maroc n utilisent pas de la même sorte le téléphone mobile. - Seuls les critères âge, sexe et catégorie socioprofessionnelle sont déterminants pour analyser les sondages concernant l utilisation du téléphone cellulaire au Maroc. Ces hypothèses déduites à partir des deux questions de notre problématique seront élucidées à travers différentes analyses. 24

25 PARTIE I : SITUATION DES TECHNOLOGIES DE L INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION (TIC) AU MAROC «Il est hélas devenu évident aujourd'hui que notre technologie a dépassé notre humanité.» Albert Einstein 25

26 Cette première partie composée de deux chapitres est un point de départ préalable à notre travail sur la base d un ensemble de constats, interrogations et statistiques relatifs aux TIC. Elle pose une problématique globale de la communication sociale et technique. Cette partie a donc pour objectifs d une part, de fournir une base et des hypothèses de travail, d autre part, de valider la pertinence d une telle problématique par des données et décisions officielles montrant qu il y a au Maroc une progression importante des TIC en général et une appropriation de la téléphonie mobile en particulier. 26

27 CHAPITRE 1 TERMINOLOGIE, PROBLÉMATIQUE ET POLITIQUE VIS- À-VIS DES TIC AU MAROC Ce premier chapitre débute par une terminologie des termes-clés formant le sujet de la thèse. Ensuite, il pose notre problématique à suivre avant de décrire les TIC au Maroc d un point de vue historique et de la politique de développement mise en œuvre. Section 1. Terminologie Usage (s) Les significations d usage dans l appropriation des objets techniques contemporains, et plus particulièrement des TIC comme le téléphone mobile, ont souvent été soulignées par divers travaux en sociologie. Philippe Mallein et Yves Toussaint défendent l idée que l'insertion sociale d'une TIC, son intégration à la quotidienneté des usagers, dépendent moins de ses qualités techniques intrinsèques, de ses performances et de sa sophistication, que des significations d'usage projetées et construites par les usagers sur le dispositif technique qui leur est proposé 15. Ainsi les relations entre les utilisateurs potentiels d un objet technique et cet objet ne se limitent pas à un simple rapport instrumental. Nos relations aux objets techniques contemporains s ancrent aussi sur certaines valeurs. Par conséquent, avant de poursuivre, il faut effectuer une clarification terminologique autour de la notion d usage. Ceci va de soi puisque ce terme est souvent interprété autrement. Les écrits de Josiane Jouet 16, nous permettent de clarifier cette notion. L usage renvoie à la simple utilisation et fait le plus souvent référence aux comportements actifs du public dans l utilisation des outils 17. Les usages se constituent sur un temps plus ou moins long, allant de 15 Philippe MALLEIN et Yves TOUSSAINT, «L intégration sociale des technologies d information et de communication : une sociologie des usages», Technologies et Société, vol. 6, n 4, 1994, p Réf. Pierre CHAMBAT, Joëlle LEMAREC et Hélène BOURDELOIE qui ont aussi, par leurs travaux, contribué à clarifier le flou régnant autour de la notion d usage. 17 Ibid., p

28 l apprentissage à l appropriation puis à la banalisation 18. Les premières utilisations d un objet technique ne peuvent être assimilées aux usages banalisés de ce même objet. Cette différenciation temporelle a amené Jean-Guy Lacroix, Bernard Miège et Gaétan Tremblay à qualifier de récurrence et sous la forme d habitudes suffisamment intégrées dans la quotidienneté pour s insérer et s imposer dans l éventail des pratiques culturelles préexistantes, se reproduire et éventuellement résister en tant que pratiques spécifiques à d autres pratiques concurrentes ou connexes 19. Appropriation, dimension symbolique et imaginaire Le terme appropriation concerne les objets techniques contemporains ayant émergé en France dans les années 1980 avec l appropriation du Minitel, ensuite dans les années 1990 avec l usage des TIC dans les organisations. Dans le cas marocain, c était un vide dans le sens où il n y avait pas appropriation d un média particulier à proprement parler. Bien que les travaux sur l appropriation soient riches d autres enseignements 20, nous retiendrons principalement qu il s agit d un phénomène long et complexe qui ne se résume pas à l adoption ou non d une innovation technique. Le succès d un objet n est le résultat ni d un déterminisme technique (ce n est pas parce qu un produit est efficace techniquement qu il marche commercialement) ni uniquement d un déterminisme commercial (baisse des prix, publicité ). Il dépend aussi de son appropriation par les individus et de sa dimension symbolique 21. Les travaux de Jacques Perriault ont démontré que les usagers ne sont pas passifs face à l offre technique. Ces derniers bricolent, rusent, contournent et détournent les usages prescrits. Ils s approprient l objet en le rendant manipulable suivant leurs volontés Ibid., p. 31. L ordre ici est très important. Pour s approprier une TIC, il faut auparavant apprendre comment fonctionne le média concerné. Et, lorsque l appropriation devient facile et familière, les auteurs parlent de banalisation. 19 Jean-Guy LACROIX, Bernard MIÈGE et Gaétan TREMBLAY, De la télématique aux autoroutes électroniques, le grand projet reconduit, Grenoble, PUG, 1994, p Les études de l appropriation ont aussi souligné le rôle que jouaient les pratiques sociales et Culturelles existantes, la nature des modes de vie, dans l insertion et l appropriation des objets techniques. 21 Gérald GAGLIO, «De la pertinence des usages remontants dans le marché de la téléphonie mobile», working paper, Ecole d été, Les Rencontres de CARGESE, IESC, juin 2003, p Jacques PERRIAULT, La logique de l usage : essai sur les machines à communiquer, Paris, Flammarion, 1989, 253 p. 28

29 Toutefois, prendre en considération l autonomie de l usager face à l offre technique ne doit pas conduire à minimiser le rôle de l offre et l épaisseur de l objet technique 23.. Rappelons simplement, qu entre concepteurs et usagers, il peut y avoir trois grands types de réactions d usage : la conformité à ce qu a prévu l inventeur, le détournement d usage ou le rejet pur et simple 24. Sans détailler ces trois réactions, celle qui nous intéresse fondamentalement est la deuxième car elle montre que l usager ne fait pas qu utiliser (comme dans la micro entreprise, c est un agent qui réfléchit et qui cherche le meilleur profit). L importance de l image, des représentations dans la formation des usages ainsi que la dimension symbolique ont souvent été les points de discussions d auteurs très différents. Selon Pierre Chambat 25, ce sont les «représentations et valeurs» qui s investissent dans l usage d une technique ou d un objet. Pour cet auteur, les usagers constituent un groupe latent qu on peut assimiler à des consommateurs. Il semble dès lors essentiel de s interroger sur la construction sociale des significations d usage, et donc sur le rôle des discours d accompagnement dans la construction de la dimension symbolique des objets techniques contemporains. Toutefois, retenons que l analyse de ces discours ne permet en rien d'expliquer l'usage social d'une technologie, mais permet en revanche de montrer comment ces objets techniques contribuent à la construction d'une certaine image des usagers 26. Durant ces dernières années, nous assistons à de nombreux travaux concernant l appropriation d objets techniques contemporains comme il a été signalé. À l instar de l évolution des problématiques sur les médias 27, les questionnements sur l insertion des TIC sont passés d un questionnement centré sur l effet des techniques sur la société à une 23 Thierry VEDEL et Serge PROULX adressent cette critique aux approches de l appropriation. 24 Pierre MUSSO, Laurent PONTHOU et Éric SEULLIET, Fabriquer le futur 2. L imaginaire au service de l innovation, Paris, Éd. Village mondial, Josiane JOUET et Pierre CHAMBAT, «Usages des technologies de l information et de la communication : évolution des problématiques», Technologies et Société, vol. 6, n 3, 1994, p.262. Pour l auteur, les TIC sont porteuses de valeurs (définissent une certaine catégorie) et de représentations (symbole de richesse). 26 Florence MILLERAND, Usages des TIC: les approches de la diffusion, de l innovation et de l appropriation (2ème partie), Synthèse sur les approches d usage, L image ici sous-entend que les usagers appartiennent à une certaine catégorie socio-professionnelle. Ceci est souvent vrai lorsqu un TIC apparait. 27 La question centrale est passée de «que font les médias aux gens?» à «qu est-ce que les gens font des médias?». Sur l évolution des problématiques sur les médias, voir ci-après «Au-delà de l idéologie, les rôles des discours d accompagnement» p

30 interrogation sur les usages de ces dispositifs techniques 28. C est suivant cette tendance que s orientent les travaux sur l appropriation des TIC L usager en question est devenu de plus en plus actif car il est le seul à détenir son mobile. Ce dernier est devenu sa propriété exclusive impliquant une certaine autonomie du propriétaire. Il ne faut pas ignorer que les travaux sur les usages des objets techniques ont souvent insisté sur le rôle fondamental des significations d usage dans les phénomènes d appropriation. L importance de la dimension symbolique des objets techniques a aussi été relevée pour la phase d appropriation 29. Pour revenir à Josiane Jouet, la sociologie relève une phase de désenchantement chez les usagers, coïncidant avec le passage de l innovation technique à un statut d objet ordinaire. Pour elle, les discours perdent de leur prégnance dès lors que les TIC deviennent des technologies ordinaires 30. Patrice Flichy 31 va encore plus loin puisqu il fait référence aux sciences sociales en tant qu intervenants sur l innovation et les rapports entre techniques et usage. Mais de façon générale, les motivations suscitant l appropriation du téléphone mobile sont données par le modèle suivant : 28 Concernant l émergence et le développement de la sociologie des usages, voir Josiane JOUET, «Retour critique sur la sociologie des usages», Réseaux, n 100, 2000, pp Philippe MALLEIN et Yves TOUSSAINT, «L intégration sociale des technologies d information et de communication : une sociologie des usages», Technologies et Société, vol. 6, n 4, 1994, p Les auteurs s accordent à dire qu une appropriation d une TIC n est pas due au hasard. Elle porte en elle un symbole, souvent de richesse si la TIC est nouvelle. 30 Josiane JOUET, art. cit Patrice FLICHY, L Innovation technique, Paris, La Découverte, 1995, p

31 CYCLES D APPROPRIATION Modèle intégratif de l appropriation du téléphone portable (Wirth, Von Pape, Karnowski 2006, traduction Von Pape). 31

32 Selon ce modèle, l appropriation du téléphone mobile résulte d évaluations fonctionnelles (pragmatiques et symboliques), d évaluations normatives et d évaluations de restrictions. Ces évaluations sont générées par les méta-communications 33 et conduisent à leur tour à des usages. Ces derniers présentent des aspects soit techniques, soit fonctionnels. Illustrons le schéma précédent par des exemples concrets : Évaluations fonctionnelles (pragmatiques ou symboliques) : Les utilisateurs doivent apprécier dans quelle mesure certaines fonctions du téléphone portable leur paraissent importantes. Ainsi, la dimension «communication amicale» est opérationnalisée par les items suivants : Pour moi, un aspect important du téléphone portable est que, grâce au téléphone, je peux maintenir le contact avec mes amis.... me sentir toujours proche de mes copains. Évaluations normatives : Des normes concernent, par exemple, la disponibilité attendue du fait de la possession d un téléphone portable. Cette norme est exprimée par les items suivants : Parmi mes amis on est obligé d avoir un téléphone portable pour participer aux activités.... il faut toujours être joignable par téléphone portable au cas où les plans changent. Évaluations de restrictions : Les évaluations de restrictions concernent les restrictions financières, cognitives, temporelles et techniques. Les deux exemples ci-dessous se réfèrent aux restrictions financières et cognitives : 33 On parlera de méta-communication c'est à dire d une communication à propos de la communication. C est à Gregory Bateson que l on doit d avoir appliqué le concept de niveau logique à la communication et à la vie en général. 32

33 - Le téléphone portable est trop cher pour moi pour téléphoner longtemps. - Le téléphone portable est trop compliqué pour bien l utiliser. Usage (aspects techniques) : L usage technique se mesure en se basant sur la fréquence et l intensité de l usage des différentes fonctionnalités techniques du téléphone portable, des textos, de la prise de photos ou encore du téléchargement de musique, la consultation d Internet et la réception de télévision. Combien de fois appelles-tu quelqu un avec ton téléphone portable? (moins d une fois par mois/ une à trois fois par mois/ une à six fois par semaine/ une à quatre fois par jour/ plus de 4 fois par jour) Usage (aspects fonctionnels) : L usage fonctionnel est pris en compte par des items qui se réfèrent à certains scénarios d usages, comme par exemple pour la dimension «maintien des amitiés» : J utilise mon téléphone portable pour raconter à mes meilleurs amis mes dernières aventures.... dire mes quatre vérités à d autres quand je suis fâché. Métacommunication : La métacommunication par médias de masse est étudiée en fonction des informations sur les téléphones obtenues grâce aux médias de masse : - Combien de fois est-ce que tu apprends par la presse ou la télévision les nouveautés sur le marché de téléphonie mobile? La métacommunication interpersonnelle est étudiée en demandant non seulement combien de fois on observe ou discute des usages du téléphone portable, mais aussi avec qui au sein de la classe : - Combien de fois apprends-tu par des amis les nouveautés sur le marché de téléphonie mobile? - Avec qui parles-tu du téléphone portable? 33

34 Ce qu il faut retenir concernant ce modèle, c est qu il forme un cycle. En effet, les usages à caractère fonctionnel (symbolique ou pragmatique) impliquent une métacommunication à nouveau. Ceci concorde avec nos sondages effectués au Maroc et en France que nous traitons ultérieurement. Il revient à souligner qu une appropriation du téléphone mobile regroupe simultanément plusieurs motivations qui peuvent interagir. Téléphonie mobile Le téléphone mobile peut prendre d autres appellations telles que «téléphone portable», «téléphone cellulaire», «GSM», «téléphone portatif», «téléphone de piétons», etc. D après Poupée 34, ces différents termes seront utilisés et désigneront un seul et même objet. Ce sera le cas de l usage des substantifs portable, mobile, cellulaire qui sont les plus courants. À cause de sa similitude avec l anglais «mobile phone» et l espagnol «teléfono móbil», il semblerait que l appellation «téléphone mobile» l emporte. Notons que l expression «le téléphone mobile» désigne une catégorie, une famille d objets techniques contemporains. Suivant notre définition, le téléphone mobile désigne, en effet, un certain type, au sens où l entend Simondon 35, d objet technique contemporain. Il se matérialise concrètement parmi une multitude d objets techniques contemporains. Plus précisément, l expression «le téléphone mobile» désigne une gamme dans laquelle nous retrouvons divers objets techniques contemporains précis, variant notamment du point de vue de leurs fonctionnalités (WAP 36, appareil photo numérique intégré, écran couleur ) et de leurs relations avec un sujet précis à un moment précis. Dans notre approche, le téléphone mobile est un objet technique contemporain. Concrètement, il existe une pluralité de téléphones mobiles ayant des fonctionnalités différentes, permettant de photographier, filmer, etc. Mais peu importent finalement les différences de couleur, de taille, de marque, de fonctionnalité, car il s agit, d un point de vue conceptuel, d un seul et même objet technique contemporain : le téléphone mobile. Pour résumer, nous considérons que le téléphone mobile est un objet technique contemporain qui se décline concrètement en diverses variétés ou modèles. L expression 34 Le téléphone mobile. 35 Gilbert SIMONDON, Du Mode d existence des objets techniques, Paris, Aubier, Wireless Application Protocol. 34

35 «téléphone portable» caractérise donc bien un nouvel objet technique profondément différent du téléphone fixe. Avec l acception «téléphone mobile», ce n est plus seulement la technique, son environnement ou l objet qui sont signifiés, mais un nouveau mode de communication entre des individus qui sont définis par une relation d'usage mobile. Au Maroc, Ce qui est utilisé pour le téléphone mobile c est le terme portable et plus exactement «bortabe». Il existe un terme en arabe littéraire mais il est rarement utilisé. Tic 37 Le vocable de TIC (Technologies d Information et de Communication) est un terme générique qui désigne tout dispositif d information et de communication, englobant les médias et technologies suivants : radio, télévision, téléphones cellulaires, ordinateurs et matériels de réseaux, logiciels, systèmes satellitaires, etc. Les TIC sont souvent utilisées dans un contexte particulier, tels que les TIC dans l'éducation, les soins de santé, ou les bibliothèques. Le sigle est un peu plus commun en dehors des États-Unis. Selon la Commission européenne, l'importance des TIC réside moins dans la technologie elle-même que dans sa capacité à fournir un plus grand accès à l'information et de communication pour les populations mal desservies. De nombreux pays à travers le monde ont créé des organisations pour la promotion des TIC, car il est à craindre que les avancées technologiques croissantes dans les pays développés aggraveront le fossé déjà existant entre régions et pays technologiquement avancés et ceux qui le sont moins. Au niveau international, l'organisation des Nations Unies encourage activement les TIC pour le développement comme moyen de combler le fossé numérique. Dans les dernières décennies, ces technologies de l information et de communication ont donné à la société une vaste gamme de nouvelles fonctionnalités de communication. Par exemple, les gens peuvent communiquer en temps réel avec d'autres dans différents pays en utilisant des technologies telles que la messagerie instantanée, voix sur IP, vidéo-conférence, réseaux sociaux comme facebook. Tout ceci permet aux utilisateurs du monde entier de rester en contact et de communiquer entre eux sur une base régulière. Dans notre travail, le téléphone mobile en tant que composante des TIC est étudié dans le contexte global et

36 spécifique du Maroc et selon la façon dont les technologies modernes de communication touchent la société. Section 2. Les TIC au Maroc : une politique de développement des infrastructures d information et de communication L histoire des télécommunications Le Maroc a suivi de très près l Europe dans l évolution de son secteur des télécommunications. Dès 1883, le téléphone se développa à Tanger, qui fut jusqu en 1908 la seule ville ayant des télécommunications télégraphiques avec l Europe. Le premier téléphone automatique fut installé en 1927 à Rabat, et après, le Maroc s est doté progressivement des technologies les plus avancées en la matière, à savoir la transmission par satellite et par faisceaux hertziens numériques. Introduit au Maroc pendant la période du Protectorat, le service téléphonique a été depuis géré par le ministère des Postes, Télégrammes et Téléphones (PTT). Ce dernier a engagé plusieurs actions d investissement dont les retombées n ont vu le jour que vers les années soixante-dix. Le véritable décollage des télécommunications n a commencé qu avec la création de l Office National des Postes et Télécommunications en En effet, seule une organisation qui domine ses choix d investissements et qui contrôle sa propre gestion financière et celle des ressources humaines, pouvait réaliser ce décollage. L Office, en tant qu entreprise publique, s est lancé le défi de doter le royaume d un réseau étendu, moderne, fiable, et à même de répondre aux besoins multiples et variés d une clientèle de plus en plus exigeante. La libéralisation du secteur des télécoms D importantes réorganisations commencées en 1992 ont amené en 1997 l ONPT 38 à se scinder en deux organismes distincts. Ceci a entrainé la séparation des activités de téléphonie et de poste, avec la création de Barid Al Maghrib (établissement public doté de la personnalité morale) et d Itissalat Al Maghrib (société anonyme). Une dernière entité prévue par la loi est un système de contrôle qui aura pour mission de réglementer ce secteur : l Agence Nationale de Réglementation des Télécommunications, citée à plusieurs reprises. 38 Office National des Postes et Télécommunications. 36

37 Cette dernière est indépendante des opérateurs et de plus habilitée à veiller au respect des règles, à statuer sur tout litige entre opérateurs et consommateurs et enfin à fixer les tarifs du service universel et d interconnexions. Ces bouleversements se justifient par le développement de services nouveaux aussi bien au niveau de la poste que des télécommunications. Ces activités ont donc dû être réorganisées au niveau de leur mode de gestion et d organisation. Dans le contexte d un environnement international concurrentiel, l ANRT dote le Maroc d un cadre juridique compatible avec les dispositions prises lors des accords de février 1997 de l OMC 39 relatifs à la libéralisation des télécommunications. Ces accords engagent le Maroc sur les trois points suivants, et ce à partir du 1 er janvier 1998 : 1. Favoriser la libre concurrence, 2. Favoriser l accès au marché de la téléphonie mobile, des services de transmission de données, de frame relay 40 et de paging 41, 3. Permettre à partir du 1 er janvier 2002 la concurrence sur les réseaux de téléphonie fixe, RNIS 42 et Télex. Dans ce pays, le secteur des télécommunications a été marqué ces dernières années par une activité intense et soutenue. Un effort particulier a été consacré à l élargissement de gamme des services et produits offerts avec l ouverture de réseau de transmission de données, du service vidéotex et l introduction des nouvelles facilités telles que la facturation détaillée, le transfert d appel, la conférence à trois etc. Parallèlement aux efforts déployés pour améliorer le confort des abonnés au service téléphonique, des moyens importants ont été mis en œuvre pour satisfaire qualitativement les besoins du grand public par la modernisation des taxiphones, l extension du parc téléphonique à travers tout le Royaume et l extension de la couverture du GSM. 39 OMC : Organisation Mondiale du Commerce. 40 Le frame relay est une technologie qui permet de remplacer les liaisons louées (coûteuses car dédiées à un seul client) par un "nuage" frame relay mutualisé entre de nombreux. 41 Système de radio-messagerie utilisant le support hertzien. 42 Réseau Numérique à Intégration de Services. 37

38 Quelques dates : Premiers raccordements téléphoniques au Maroc.1956 : Création du Ministère des Postes, Téléphone et Télégraphe.1994 : Introduction de la téléphonie mobile au Maroc.1997 : Loi portant réforme du secteur des télécommunications. Le consortium MédiTélécom acquiert la 2ème licence GSM à 1,1 milliard de Dollars (10,8 milliards de dirhams) : Création de MAROC Télécom qui remplace l'onpt : Mise en vente des premières cartes prépayées du GSM : Le nombre d'abonnés au service dépasse celui du fixe. Le Maroc passe à une nouvelle numérotation de 9 chiffres au lieu de 6 et 4 zones au lieu de : Tenue du Symposium E-Maroc pour débattre des besoins du secteur et Signature de l'accord-cadre liant la CGEM 44 au Secrétariat d'etat chargé des Postes et des Technologies des Télécommunications : Maroc Télécom lance l'offre des call-centers pour les entreprises. Il s'agit de services baptisés Numéros d'accueil qui contribueraient au développement du marché des centres d'appels monosites ou multisites : Introduction de 15% du capital de l opérateur historique en Bourse (Casablanca et Paris) 2005 : Ouverture de tous les segments du marché des télécommunications à la concurrence 2006 : Attribution de trois licences pour des services mobiles de troisième génération 2007 : Lancement des services de troisième génération. Le marché est structuré autour de trois opérateurs globaux Ligne de conduite D après les discours étatiques, l usage des TIC est un facteur d émergence de la société du savoir. Il contribue au développement humain, à l amélioration de la cohésion sociale et à la croissance de l économie nationale. Les politiques essaient par tous les moyens que le Maroc devienne un pays émergent, attractif pour les investisseurs afin de se positionner en harmonie avec les technologies modernes et de doter les Marocains d outils nécessaires, notamment l accès à Internet dans toutes les régions du pays Confédération Générale des Entreprises du Maroc. 38

39 Ces volontés politiques reposent sur une détermination de mener une action et un effort continu à long terme pour se hisser aux exigences de la société de l'information. Reflétant cette tendance, Youssoufi 45 a déclaré dans un discours devant les deux chambres du parlement que le Maroc est plus que jamais condamné à s adapter, à s ouvrir à la nouvelle société émergente de l information et du savoir, à se positionner dans les nouvelles technologies et créneaux économiques et à s imprégner des idées et valeurs universelles. Quelques années plus tard, en avril 2001, après une large concertation nationale, un Symposium a permis de lancer une stratégie nationale: la stratégie E-Maroc. Cette stratégie se donne pour objectif une introduction profonde des TIC dans l'économie et la société marocaines afin que tous les secteurs soient porteurs. Ainsi, dans ce pays, ce secteur des TIC connaît une véritable explosion, une croissance rapide comme nous le constaterons ultérieurement. Par exemple, 2007 aura été une année charnière pour le développement de l'internet, de la téléphonie mobile et fixe, grâce à la libéralisation du marché. Cette percée gigantesque n est pas sans raisons. Elle est le résultat d une libéralisation instaurée depuis 1999, d un comportement concurrentiel, d une bande passante de plus en plus large, de la multiplication des associations défendant les consommateurs. Derrière tout ceci, il existe une volonté politique de mettre tout en œuvre pour faciliter une appropriation des TIC. L objectif primordial de cette politique n est pas de diminuer l analphabétisme ou la pauvreté mais de «s intégrer» pour ne pas rester à la traîne face au développement mondial. Pour les associations des consommateurs, l utilisateur marocain reste marginalisé, écarté de la course technologique, mal servi en matière des nouvelles technologies de l information et de la communication. C est pourquoi, Mohamed Belmahi, président de la Ligue nationale de protection du consommateur au Maroc, souligne que celle-ci n a cessé d attirer l attention sur la nécessité d intégrer des cours de formation en technologie moderne dans les programmes pédagogiques scolaires dès le bas âge. Les prix exorbitants des prestations et services de communication, conjugués à la cherté des équipements en ordinateurs et autres matériels informatiques, figurent également parmi les préoccupations de la ligue, en ce sens qu elles constituent les principaux facteurs de blocage de tout déploiement des réseaux sur le territoire national. 45 Abderrahmane YOUSSOUFI, ancien Premier ministre marocain. Discours lors d une conférence en

40 Dans ce même esprit de développement volontariste, l administrateur de l ANRT (Agence Nationale Régulatrice des Télécommunications au Maroc) résume bien la situation 46 lorsqu il met en valeur le téléphone mobile qui était auparavant un bien rare et cher jusqu au milieu des années 1990 et qui est devenu aujourd hui un bien de consommation courante accessible à pratiquement toutes les bourses. Ainsi, l évolution conduisant à s approprier du téléphone mobile devient contraignante. Au Maroc, le téléphone prend de plus en plus de place dans la société d autant plus que la bande passante est de plus en plus large. Les licences de III e génération sont favorisées par cette technologie avancée. Le débit est beaucoup plus important sur les téléphones portables que ce qu autorisaient jusque là les technologies antérieures. Aussi, les usages liés à Internet et aux échanges de contenus (textes, images, musiques, vidéo, données, etc.) devraient connaître un essor rapide. Pour favoriser cet essor vers la fin des années quatre vingt dix, le Maroc adopte une stratégie nommée E-Maroc. Plusieurs thèmes fondamentaux s y dégagent : 1. La généralisation des TIC. 2. Le déploiement rapide des technologies de l'information. 3. L'accélération de la libéralisation et de la concurrence. Ces trois directives ont accéléré l engouement pour le fixe, la parabole, l Internet, les cybercafés, les publiphones, la téléphonie mobile et bien d autres TIC. Elles sont le fruit d une volonté du gouvernement d entrer dans la société de l information 47. Elles sont dépendantes les unes des autres mais ne génèrent pas toutes la même excitation ou le même impact sur la population marocaine. Chacune a ses indicateurs et l ensemble est réglementé par l ANRT qui dépend de l Etat. Néanmoins, la téléphonie mobile demeure celle où l effervescence et la rapidité d expansion sont les plus marquantes. Afin d étayer ces propos, des programmes et chiffres officiels sont diffusés 48 montrant ces caractéristiques. 46 Entretien d Ahmed RAHHOU paru sur 47 Selon Wikipédia, la société de l'information désigne un état de la société dans lequel les technologies de l'information jouent un rôle fondamental. Elle est en général placée dans la continuité de la société industrielle. De même, la notion de société de l'information a été inspirée par les programmes des grands pays industriels. Par ailleurs, l'expression de société de la connaissance est parfois préférée à celle de société de l'information. Elle est au centre de différents débats dont celui concernant la «fracture numérique»

41 Parmi ceux-ci, nous ne pouvons pas ignorer le programme INJAZ 49 pour promouvoir l usage des TIC. Il s inscrit dans le cadre du «Plan Maroc Numeric 2013», visant notamment à mettre en place plusieurs projets et services électroniques au profit des citoyens et de l entreprise. Ces services devraient assurer l efficacité des services publics qui ont un impact important sur la vie économique et sociale à l échelle du pays. Il est important d offrir ces services de façon intégrée, transparente, sécurisée, continue et efficace. Ceci devrait contribuer à rehausser la qualité de l enseignement et, par conséquent, l employabilité des lauréats. INJAZ concerne les étudiants du second cycle universitaire dans le domaine des sciences et des TIC, inscrits dans les établissements partenaires dans le programme « ingénieurs». Il est mené exclusivement avec les opérateurs de télécommunications qui ont été choisis sur la base d un cahier des charges. Il va sans dire que ces derniers ne manquent pas de faire de la publicité pour la téléphonie mobile, centre d intérêt de notre travail. Par exemple, Maroc Télécom a lancé en 2007 sur le marché avec la collaboration de Sony Ericsson deux téléphones portables utilisant l alphabet tamazight (langue berbère). Ceci prouve qu il y a une volonté de tous pour innover et pour s ouvrir. 49 Programme qui rentre dans le cadre de la stratégie nationale pour la société de l'information et l'économie numérique baptisée «Maroc Numeric 2013». Cette année scolaire , Injaz 2 permet d équiper des doctorants et master en sciences et techniques. Injaz 1 et Injaz 2 sont des offres intéressantes concernant les ordinateurs portables et accès à Internet. 41

42 42

43 CHAPITRE 2 POURQUOI UNE RECHERCHE SUR LE TÉLÉPHONE PORTABLE AU MAROC? Les statistiques officielles concernant les TIC au Maroc concourent toutes à montrer que certaines technologies, en particulier le téléphone portable, ont un taux de pénétration plus important que les autres et qu elles connaissent une croissance vertigineuse. A partir de ce constat, il est nécessaire d identifier les principaux acteurs institutionnels qui jouent un rôle essentiel dans l expansion de ces même TIC. Section 1. Statistiques d évolution de quelques Tic 50 Le fixe stagne Evolution trimestrielle du parc du téléphone fixe (en milliers) juin 2010 sept déc mars 2011 juin Extrait de pour fin juin

44 Evolution trimestrielle du taux de pénétration 51 du téléphone fixe 12,00% 11,90% 11,80% 11,70% 11,60% 11,69% 11,76% 11,90% 11,50% 11,40% 11,30% 11,20% 11,10% 11,44% 11,33% 11,00% juin 2010 sept déc mars 2011 juin 2011 Au 30 juin 2011, le parc global 52 d abonnés au fixe a atteint (contre abonnés à fin mars 2011) dont en mobilité restreinte. Ce parc a connu une quasistagnation au terme du deuxième trimestre de cette année Le taux de pénétration du fixe est passé de 11,44% à fin mars 2011 à 11,33% au 30 juin Malgré cette stagnation, le trafic sortant du fixe lors de ce trimestre a enregistré une croissance de l ordre de 4,19%. 51 Le calcul du taux de pénétration par l observatoire des marchés de l ANRT se base sur les projections de la population publiées par la Direction de la Statistique/HCP à partir du RGPH La population de référence pour le calcul du taux de pénétration à partir du mois de juin d une année N est celle issue des projections de la Direction de la Statistique pour cette année. 52 Ce chiffre regroupe les abonnés résidentiels, professionnels ainsi que les publiphones utilisant le réseau fixe. 44

45 Internet évolue Evolution trimestrielle du parc global (en milliers) juin 2010 sept déc mars 2011 juin 2011 Le parc global Internet qui a atteint abonnés continue dans la même tendance en enregistrant un taux de croissance de 7,95% au cours du second trimestre 2011 et de 56,43% sur une année. Cette répartition des abonnés par mode d accès donne l avantage à l accès Internet 3G qui représente 77,45% du parc global Internet suivi de l ADSL avec 22,47% qui a réalisé une hausse trimestrielle de 2,24%. Cette croissance se confirme pour le troisième trimestre consécutif après une période de stagnation qu a connu ce parc avant. A la fin du deuxième trimestre 2010, ce taux ne dépassait pas 0,28%. Le publiphone régresse Evolution trimestrielle du parc global (en milliers) juin 2010 sept déc mars 2011 juin 2011 A fin juin 2011, le parc des publiphones 53 a enregistré une baisse de 7,37% par rapport à fin mars dernier. Ainsi, le parc global des publiphones a atteint (contre au 31mars 2011). 53 Le parc de publiphones comprend le parc des téléboutiques, le parc des cabines téléphoniques et le parc des publiphones à cartes fixes et GSM. 45

46 Le téléphone mobile envahit le marché des TIC Evolution trimestrielle du parc global (en milliers) juin 2010 sept déc mars 2011 juin 2011 Taux de pénétration trimestriel 120,00% 100,00% 88,47% 96,79% 101,49% 104,78% 108,66% 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% juin 2010 sept déc mars 2011 juin 2011 Au 30 juin 2011, le parc des abonnés mobile 54 a atteint soit une croissance de 4,79% sur un trimestre. Le taux de pénétration enregistré est de 108,66% à fin juin 2011 contre 104,78% à fin mars Cette performance du segment de la téléphonie mobile s est répercutée positivement sur le taux de pénétration qui a gagné plus de 20 points en une année en affichant 108,66% à fin juin 2011 contre 88,47% une année auparavant. 54 Le parc du mobile regroupe les abonnés aux services de la téléphonie mobile utilisant les réseaux 2G et 3G. 46

47 Taux de pénétration trimestriel parc prépayé et post-payé Parc Prépayé Parc Post-payé 120,00% 100,00% 85,05% 93,22% 97,59% 100,61% 104,23% 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% 3,42% 3,57% 3,90% 4,17% 4,43% juin 2010 sept déc mars 2011 juin 2011 En ce qui concerne le parc post-payé et le prépayé, c est ce dernier qui domine largement. En effet, 104,23% des utilisateurs l utilisent contre seulement 4,48% pour le post-payé. Expansion rapide du téléphone mobile D après ce qui précède, le téléphone cellulaire contrairement aux autres TIC traitées, est celui qui, sans contestation possible, a progressé le plus fortement durant l année D une manière générale, l'utilisation du téléphone mobile a connu une augmentation brutale à partir des années 1990 dans les pays industriels jusqu à devenir de nos jours un phénomène de société. D'abord réservé à une élite sociale pour une utilisation professionnelle, le téléphone mobile s'est répandu jusqu'à devenir le moyen de communication privilégié d'un grand nombre de personnes. Le Maroc ne fait pas exception à ce phénomène même si l ampleur de l utilisation ne devient visible que depuis une dizaine d années. Le téléphone cellulaire y est omniprésent. Les deux graphes suivants montrent cette évolution sans précédent de 2005 à fin

48 Evolution annuelle du parc global de la téléphonie mobile de 2005 à 2010, en milliers Evolution annuelle du taux de pénétration de la téléphonie mobile de 2005 à 2010, en % 120,00% 100,00% 101,49% 80,00% 65,66% 73,98% 81,18% 60,00% 53,54% 40,00% 41,46% 20,00% 0,00% Nous remarquons qu en six ans (entre 2005 et 2010), le taux de pénétration passe de 41,46 % à 101,49 %, ce qui fait une croissance de plus de 60%. A titre de comparaison, celle-ci n est que d environ 19,1% dans le cas français 56. En effet, en 2005, le taux de pénétration était de 80,6% pour arriver à 99,7% en Cette croissance sans précèdent au Maroc suscite une problématique fondamentale. 55 Anrt : 56 Selon l ARCEP: 48

49 Section 2. Des entreprises innovantes Le téléphone cellulaire n est pas uniquement un moyen pour émettre et recevoir des appels. De nos jours, il englobe d autres fonctionnalités qui sont le fruit d un développement du marché de l offre et de la demande dans le cadre d une économie néolibérale hyper globalisée et financiarisée. Ces innovations technico-économiques prennent de plus en plus de place dans les entreprises facilitant non seulement les travaux quotidiens, mais également le rendement. Parmi les entreprises ayant joué un rôle technico-économique déterminant dans le développement des infrastructures et réseaux des TIC, figurent Maroc Télécom, Méditel, Wana et celles qui gèrent les centres d appels. Maroc Télécom Maroc Télécom (Ittissalat Al-Maghrib), ou IAM, est le leader des télécommunications au Maroc, en Mauritanie à travers sa filiale Mauritel, au Burkina Faso (Onatel), au Gabon (Gabon Télécom) et au Mali (Sotiacal). Cette entreprise est devenue en 2004 une filiale de Vivendi Universal à hauteur de 51% (participation augmentée à 53% depuis), grâce à sa privatisation par l Etat marocain. Ce dernier ne détient plus que 30% du capital. Le reste étant introduit en bourse depuis décembre Quelques informations 57 En 1999 : L'ONPT est divisée en deux entités séparées : la Poste Maroc et Maroc Telecom, cette dernière devient une société anonyme indépendante appartenant à 100% à l'etat. Décembre 1999 : acquisition de 80% du capital de Casanet, l un des premiers fournisseurs d accès à Internet au Maroc, qui a créé en 1995 le site Menara. 20 février 2001 : Vivendi a acquis 35% du capital d IAM, en obtenant l'appel d'offres international relatif à sa privatisation. 17 octobre 2001 : Casanet est devenue une filiale à 100% de Maroc Telecom. Décembre 2003 : multiplication par 3 du chiffre d'affaires annuel de Casanet. Son activité est centrée sur des offres entreprises et la gestion de portails, dont le portail Menara. Novembre 2004 : Vivendi augmente sa participation à 51% du capital d IAM

50 Décembre 2007 : au terme d'un programme d'échange d'actions avec la Caisse de Dépôt et de Gestion du Maroc CDG, le groupe Vivendi a acquis 2% supplémentaires, portant ainsi sa participation à 53%. 21 mai 2009 : Convention d'investissement avec le gouvernement marocain. La troisième convention d'investissement a été signée entre le Gouvernement marocain et Maroc Télécom. 12 Novembre 2009 : En collaboration avec Ericsson, Maroc Télécom a étendu son réseau de téléphonie mobile GSM dans les zones rurales du sud du pays. 9 janvier 2010 : Maroc Télécom a lancé un service de transfert d argent et de paiement par téléphone mobile, baptisé MobiCash. Il s agit d un moyen permettant de réaliser facilement des transferts d argent et des opérations courantes à partir d un mobile, simplement et en toute sécurité. Ainsi, Maroc Télécom, l opérateur historique, a fourni d énormes efforts pour réussir sa mutation que l on peut qualifier de révolutionnaire. Il a pu construire un réseau moderne de télécommunications pour faire face à une demande de plus en plus pressante. Cette demande a permis au marché du mobile de connaître une très forte croissance. Les télécommunications occupent une place prépondérante au sein de l économie marocaine, en raison de l utilité de ses produits et services offerts aux autres composantes du tissu économique, ainsi que de l importance des investissements privés et publics alloués à ce secteur. Ce secteur a toujours été un vecteur incontournable dans le processus d évolution du Maroc, et symbolise le caractère impératif du développement des technologies de l information, sans lequel le Maroc se trouverait marginalisé. D après plusieurs médias au Maroc, Maroc Télécom a su adapter sa structure au nouveau contexte concurrentiel et orienter sa stratégie vers le client. Son objectif est de répondre à différentes préoccupations : être le plus proche possible du client, améliorer son offre de produits et services et assurer de meilleures prestations. Il adopte une nouvelle structure pour suivre l évolution de son environnement. Celle-ci est organisée en quatre pôles : 1. pôle administratif et financier, 2. pôle réseaux et services, 3. pôle fixe et Internet, 4. pôle mobiles. 50

51 Ces quatre pôles sont très bien représentés. Maroc Télécom avec un chiffre d affaire de huit milliards de chiffre d affaire 58 détient le monopole surtout dans le pôle Mobiles comme le montre les trois tableaux suivants 59 A, B et C qui concernent fin juin de l année Néanmoins, de nombreuses critiques sont portées à l encontre de cet opérateur, critiques qui apparaissent ouvertement dans notre sondage (qu on analysera ultérieurement) : coût téléphonique élevé, publicité parfois mensongère, énormément de protocoles... Quelques records 60 60,00% A : Parts de marché du parc de la téléphonie mobile par opérateur 50,00% 48,59% 40,00% 30,00% 32,46% 20,00% 18,95% 10,00% 0,00% Maroc Télécom Méditel Wana Corporate 58 Au 2 e trimestre Chiffre selon Maroc télécom 59 Ibid. 60 Les données des graphes A, B et C sont extraites de pour fin juin

52 B : Parts de marché du parc d Internet Global et 3G par opérateur Internet Global Internet 3G 60,00% 57,11% 50,00% 44,68% 40,00% 30,00% 24,52% 23,90% 30,80% 20,00% 18,99% 10,00% 0,00% Maroc Télécom Méditel Wana Corporate Les deux histogrammes A et B, de même que celui, C, suivant montrent la prépondérance de Maroc Télécom dans les parts de marché de la téléphonie mobile comme d Internet et du publiphone. C : Parts de marché du parc du publiphone par opérateur 90,00% 80,00% 78,49% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 21,51% 0,00% Maroc Télécom Méditel Wana Corporate 52

53 Méditel En juillet 1999, le monopole d I.A.M 61 a été cassé avec l arrivée sur le marché d un nouveau groupe de télécommunications, Méditel. Ce deuxième opérateur au départ est un consortium composé d une entreprise espagnole (Telefonica 62 ), portuguaise (Portugal Telecom 63 ) et marocaine (la banque privée d affaire BMCE et le distributeur privé d énergie Afriquia). Le chef de file de ce consortium est l opérateur espagnol Telefonica. Méditel deviendra à 100% marocain à l été Cette deuxième licence de téléphonie mobile, accordée pour une durée de 14 ans (jusqu en 2014), s est négociée, pour le montant record de 1,1 milliard d USD. A la création, le consortium a prévu de couvrir 40 % de la population, soit 12 millions de personnes en 1 an, 60% en 3 ans, 70% en 4 et 75% à la fin des travaux prévus pour Dans la réalité, Méditel n a pas su couvrir plus que ce qui était prévu. En effet, seuls 37,63% de la part du marché concernant la téléphonie mobile proviennent de cet opérateur en mars 2010, 37,29% en juin 2010 et 32% en juin Par ailleurs, l'arrivée de ce nouvel entrant dans le secteur du téléphone mobile a eu comme effet une baisse significative des tarifs sur les appels mobiles. Méditel a contribué amplement dans plusieurs secteurs pour la généralisation des TIC et notamment dans l enseignement public. Internet a été installé dans différentes écoles par Méditel. Plusieurs offres mobiles ont été octroyées. 61 Ittissalat al Maghrib (Maroc Télécom). 62 Telefónica, S.A., est une entreprise multinationale espagnole de télécommunications. Elle est présente en Europe, en Amérique du Sud et au Maroc, et compte 44 millions de lignes fixes dont 19 millions en Espagne. Sa filiale de téléphonie mobile Telefónica Moviles compte 54 millions d'abonnés dont 20 millions en Espagne. Telefónica est le plus grand actionnaire du portail Internet Terra Networks, et délivre l'adsl à plus d'1 million d'abonnés. 63 Portugal Telecom est l'opérateur de télécommunications historique portugais. Il est présent dans de nombreux pays. 53

54 Quelques informations 64 : Chiffre d'affaires (milliard de DH) 4,2 Résultats nets (millions de DH) 425,21 Actionnariat France Télécom 40% Part du marché 40% 2000 : Arrivée de Méditel permettant une démonopolisation du marché des télécoms : Méditel atteint un taux de couverture du réseau de 89% avec 1616 BTS en service : Avec près de de clients, l'évolution du parc clientèle de Méditel est de +42% par rapport à : Méditel 1er exercice se marocanise. excédentaire L'actionnariat au bout de du cinq deuxième ans d'existence. opérateur Méditel national devient des également un opérateur intégré et multiservices grâce à l'attribution de la licence fixe. 2007: Méditel dépasse les 6 millions de clients et lance l'internet mobile 3G : Méditel vise un investissement de 4.2 milliards Dh à l'horizon : Les opérateurs des télécommunications espagnol et portugais, Telefonica et Portugal Telecom cèdent leurs parts dans le capital à différents actionnaires. Méditel se marocanise 65. L actionnariat du deuxième opérateur national des télécommunications vient de passer dans le giron d'opérateurs marocains. Il s'agit du bras financier de l'etat, la Caisse d'épargne et de gestion (CDG), et le groupe Finance.com. Les deux groupes ont racheté les 64% qui appartenaient aux opérateurs espagnols Telefonica et portugais Portugal Telecom. Chacun détenait 32% du capital. La conclusion de la transaction, d'un montant de 9 milliards Dh (800 millions d'euros) a eu lieu le 31 août Telefonica et Portugal Telecom, qui encaisseront leur chèque de 400 millions d'euros chacun, devraient réinvestir cette somme pour se renforcer à l'international ; les deux opérateurs visent le marché brésilien où PT et Telefonica détiennent ensemble Vivo, premier opérateur de téléphonie mobile du pays. Cette information est confirmée par le top management de Finance.com, qui se réjouit du départ des étrangers du capital de Méditel. Le fait qu'ils détenaient la majorité des actions rendait la prise de décision des plus difficiles. Ce qui impactait la gestion de l'entreprise, regrette le président du groupe de Finance.com Othmane 64 3 e trimestre

55 BENJELLOUN. Interrogé sur l'impact du changement de l'actionnariat de Méditel sur son plan de développement stratégique, BENJELLOUN s'est voulu rassurant. L'entreprise continuera à consolider ses parts sur le marché marocain, indique-t-il, annonçant par la même occasion l'objectif d'attribuer une dimension supplémentaire à l international. Wana/Inwi Wana (anciennement Maroc Connect) est depuis le premier janvier 2007 un opérateur de télécommunications global. Filiale du Groupe ONA, Wana est le troisième opérateur de téléphonie du Maroc. Elle commercialise ses produits sous la marque Bayn avec trois déclinaisons : Bayn Familial, Bayn Personnel et Bayn Internet. Le groupe est né en 1999 sous le nom de Maroc Connect, d'abord filiale de France Télécom rachetée par l'ona 66 en Quelques informations 67 : 1999 : Création de Maroc Connect en tant que deuxième Fournisseur d'accès à Internet : Maroc connect est le premier fournisseur en Afrique du nord à lancer des solutions d'entreprise basés sur la technologie IP MPLS, il acquiert 80% du marché : Attijariwafa Bank et la Caisse de Dépôt et de Gestion (CDG) entrent dans le tour de table de Maroc Connect suite au désengagement de France Télécom : Le Groupe ONA, 1 er Groupe privé marocain, est devenu l'actionnaire de référence de Maroc Connect, par ailleurs un partenariat stratégique a été conclu avec l'office national d'électricité dont le réseau de fibres optiques couvre la totalité du Maroc avec un accès direct sur l'europe via l'espagne : Maroc Connect acquiert une licence mobile 3G CDMA en juillet : Maroc Connect devient Wana, troisième opérateur à devenir global après Maroc Telecom et Méditelecom. Lance des offres commerciales pour le public et entreprises : Wana devient un opérateur avec plus de de clients en mobilité restreinte : Wana obtient la 3 ème licence 2G (GSM) devenant ainsi un opérateur de télécommunications global. L'opérateur koweïtien Zain acquiert 31% du capital de Wana : Wana lance l'offre GSM INWI et devient le troisième opérateur mobile au Maroc, au même moment Karim Zaz est remplacé par Mohammed El Amrani. 66 Omnium Nord Africain, est le premier groupe industriel et financier privé marocain

56 Activités innovantes Dès le démarrage de son activité, WANA a proposé une large couverture, un accès autonome aux infrastructures internationales et le déploiement d'un réseau propre de distribution. En véritable opérateur alternatif au Maroc, WANA a souhaité faire profiter l'ensemble des segments de marché de l'émulation et des avantages d'un marché concurrentiel, avantages qui ont bénéficié au développement du mobile. Aujourd hui, Wana se distingue des deux autres opérateurs notamment par ses forfaits très bien placés. La diversité des technologies déployées (CDMA2000, Wimax, ) apporte d autres valeurs ajoutées la démarquant des opérateurs concurrents. Avec l offre GSM INWI, Wana compte devenir un opérateur concurrentiel. Plusieurs cas concrets montrent que ce nouvel opérateur innove de plus en plus. Plusieurs publicités sont visibles occupant partout les grandes artères des villes du Maroc. Ce troisième opérateur marocain est très connu par son offre Bayn. Une gageure quand on sait qu'il s'agit d'un produit hybride : le «fixe à mobilité restreinte». En résumé, Wana offre la possibilité de s approprier un téléphone mobile capable d'émettre et de recevoir des appels dans un rayon de 35 kilomètres. En plus de ceci, adossé au tout-puissant holding royal l'ona, Wana a bien l'intention de concurrencer l opérateur historique Maroc Télécom sur tous les segments de marché : le fixe, le mobile et l'accès à Internet. Mais, Wana se cherche dans la mesure où il n arrive pas à bien décoller pour se démarquer. Peut-être qu avec l innovation d INWI qui, facturant à la seconde et provoquant ainsi la «rupture» 68, Wana obtiendra-t-il de bons résultats? Après sa nomination à la tête d INWI, Frédéric DEBORD espère atteindre pout fin 2011 un chiffre d affaires de 2,

57 milliards de dirhams au lieu de 2 milliards acquis en 2009 et promet que les actionnaires verront le flux de trésorerie virer au positif. Nous verrons si ceci sera exaucé ou pas. Quelques autres records 69 Parts de marché du parc de la téléphonie fixe (global et résidentiel) par opérateur Fixe Global Fixe Résidentiel 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 76,67% 65,62% 33,85% 23,33% 0,53% 0,00% Maroc Télécom Méditel Wana Corporate Parts de marché du parc Internet ADSL par opérateur 120,00% 100,00% 99,83% 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% 0,00% 0,17% Maroc Télécom Méditel Wana Corporate 69 Extrait de pour fin juin

58 Les centres d appels au Maroc D après le ministre de l'emploi et de la Formation professionnelle marocain 70, le développement des centres d'appels délocalisés confirme la place importante qu'occupe le Maroc sur le bassin méditerranéen. Le choix de ce pays pour l'implantation de ces entreprises comme Webhelp s'explique par les prix compétitifs et l'environnement socio-économique propice. Le gouvernement marocain suit de très près l'évolution de ce secteur, conscient que celui-ci génère de la croissance économique et de véritables opportunités d emplois à des milliers de jeunes diplômés. Les centres d appels contribuent amplement à l utilisation de la téléphonie mobile. Ils peuvent créer d ici deux ans emplois même si la concurrence de la Tunisie et de l Afrique francophone est très vive. Le Directeur général de Sysnek 71 analyse l activité des centres d appels en notant que tant que les charges seront inférieures à celles des pays développés, l offshoring aura de beaux jours devant lui. Mais ce qu il faut retenir concernant les centres d appels, c est que le Maroc est devenu une destination de choix pour les investisseurs. Ce pays rêve d être un Eldorado de l off-shore en langues française, espagnole et pourquoi pas anglaise. Pas une semaine ne se passe sans qu une entreprise européenne ou même américaine n annonce l ouverture d un centre d appel dans l une des régions du Royaume 72. L utilisation de la téléphonie mobile a un lien direct avec ces centres d appels. Certains font la promotion de cette technologie à l intérieur du royaume, d autres ont pour objectifs d importer ce média de l étranger. Les collaborateurs travaillant dans ces structures font augmenter bel et bien le taux de pénétration de cet outil toujours omniprésent. Par le biais de ces deux dernières sections, il est notoire que les cas abordés ci-dessus pour ne citer que ces structures créent de l emploi et sont quotidiennement liées aux TIC d une manière générale. Ces entreprises jouent un grand rôle dans la téléphonie mobile au Maroc et ont donc un impact sur l appropriation du téléphone cellulaire. Elles sont des organisations apprenantes et qualifiantes car elles restent dans un processus d apprentissage, c est-à-dire appartiennent à la lignée productiviste de l adaptation aux changements de l environnement et de la poursuite de la croissance de la productivité globale des facteurs de production. Qualifiantes et apprenantes vont de pair, car il ne pourrait pas y avoir 70 Jamal RHMANI. 71 Youssef Lotfi SENHADJI DG de SYSNEK MEDIA qui est un groupement d entreprises francomarocain spécialisé dans le télémarketing, Webmarketing et la saisie. 72 Information rapportée par l Anrt. 58

59 d organisations apprenantes sans qu elles ne soient qualifiantes et réciproquement 73. Ces structures permettent également à leurs membres de développer leurs compétences dans la situation de travail, d enrichir leurs savoirs professionnels et d acquérir une qualification reconnue au sein de l organisation comme sur le marché du travail 74. Les observations déjà évoquées et qui ont été faites avant les sondages lors de l étude à l ANRT et à Maroc Télécom en sont des exemples parlants. A travers les services innovants des entreprises, la volonté étatique de développer de nouvelles technologies, une soif prononcée des utilisateurs pour s approprier des nouveautés techniques, nous pouvons déceler une avancée technologique qui se produit progressivement. Cette dernière s inscrit, d une part, dans les progrès spectaculaires de l informatique et d autre part, dans la convergence croissante de celle-ci avec le monde des télécommunications et de l audiovisuel. Il est à noter que selon une étude 75, des perspectives d évolution des télécoms est à prévoir au Maroc. En effet, le cabinet «Research and Markets» prévoit une expansion continue du secteur des télécommunications au Maroc, soulignant notamment que le nombre d abonnés aux services de téléphonie mobile devrait atteindre «35,9 millions en 2013 contre 24,9 millions en 2008» 76. D après cette même source, Maroc Télécom continuerait à être le plus grand fournisseur au Maroc durant les cinq prochaines années, avec un total de 16,8 millions d abonnés en Meditel viendrait en deuxième position avec 12,6 millions d abonnés en 2013 suivi par Wana en troisième position avec 6,5 millions d abonnés. Il reste donc à attendre pour voir si ces prévisions seront réelles ou pas. 73 François BEAUJOLIN, Vers une organisation apprenante, Paris, Édition Liaisons, Lalla Hind EL IDRISSI, L entreprise apprenante au Maroc. L expérience de l entreprise Maroc Télécom, GREL, thèse de doctorat, Université du Littoral Côte d Opale, telecommunications_a2537.html. 59

60 60

61 CONCLUSION DE LA PARTIE I Ainsi, le secteur de la téléphonie mobile apparaît comme le secteur des télécommunications le plus porteur. Celui-ci progresse de plus en plus. Du fait de cette évolution, les télécommunications s éloignent de leur rôle de service public assurant la simple téléphonie, pour devenir une branche d activité générant de nouveaux services et produits considérés comme des éléments clefs de la compétitivité internationale et de la productivité. Le téléphone mobile n est donc plus cantonné à un secteur mais ouvert à toute une économie. Il est le fruit d avancées technologiques indéniables, d une concurrence économique et d une intervention volontariste de la part de l État marocain. Par contre, les écrits et recherches concernant ce média demeurent lacunaires. L utilisation du téléphone mobile croît sans arrêt mais le Maroc ne consacre pas beaucoup d efforts à l innovation ou à la recherche-développement (technologique, sociale) dans le domaine des télécommunications. Les Marocains se contentent en général d importer les TIC. Ce déficit concernant la recherche est exprimé par le professeur Aissa Kadri dans un de ses livres 77. L auteur le présente pour évoquer les positionnements des intellectuels maghrébins dans l'action sociale, politique ou autre. Ces positionnements ne sont pas toujours à même de promouvoir un développement innovateur endogène. En revanche, l Etat marocain, surtout ces dix dernières années, montre une volonté politique pour accéder aux nouvelles technologies en mettant en œuvre plusieurs stratégies d infrastructures communicationnelles afin que le pays ne soit pas à la traîne dans un monde tournant à une vitesse vertigineuse. Il faut également souligner que la prolifération du téléphone cellulaire dans ce pays n est pas liée à une prospérité économique. Il y demeure encore des inégalités dues à la fracture numérique et sociale dans les domaines de l éducation, de l économie et autres. Un exemple, et non des moindres, est celui du taux d analphabétisme qui avoisine les 43% 78 comme l indique le tableau suivant : 77 Aissa KADRI, Parcours d'intellectuels Maghrébins. Scolarité, Formation, Socialisation et Positionnements, Paris, Karthala, Selon le Recensement Général de la population et de l Habitat au Maroc (RGPH),

62 80,00% 74,50% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 39,50% 29,40% 46,00% 60,50% 30,80% 54,70% 43,00% Masculin Féminin Ensemble 20,00% 18,80% 10,00% 0,00% Urbain Rural Ensemble Il importe, par conséquent, de se pencher sur d autres raisons expliquant cet engouement pour le téléphone cellulaire. Ces raisons vont être détaillées ultérieurement. Force est de constater que le Maroc a acquis ces technologies d une manière confuse, volontariste sans projet ni débat démocratique. Il n y a pas eu préparation sérieuse pour affronter et maîtriser les conditions de ce nouvel ordre qu est la mondialisation. Les nouveautés parviennent rapidement et les utilisateurs doivent apprendre sur le tas, souvent seuls. A titre indicatif, il existe en France des formations sur la téléphonie mobile. Au Maroc par contre, celles-ci sont difficiles à trouver. Le poids des traditions, les contraintes économiques, les déficits démocratiques, le bricolage technologique sont des exemples parmi d autres qui peuvent être à l origine d une utilisation non judicieuse des TIC d une manière générale et de la téléphonie mobile d une manière particulière. Par contre, même si des lacunes existent au fond en matière d innovation, de recherche et développement des TIC, le Maroc essaie néanmoins de les combler, notamment par une diffusion du téléphone cellulaire. Celui-ci, fruit d avancées technologiques, est un outil au même titre que l ordinateur pour l informatique. Il constitue en lui-même un objet innovant. 62

63 PARTIE II : ESSOR, USAGES ET SOCIO-ÉCONOMIE DU TÉLÉPHONE MOBILE AU MAROC «Les gagnants seront ceux qui restructurent la manière dont l'information circule dans leur entreprise.» Bill Gates 63

64 Les Nouvelles Technologies de l Information et de la Communication se sont développées sur le marché ces dix dernières années. En passant par Internet et le mobile, elles ont modifié le paysage socio-économique, les attitudes et comportements profonds des individus. Le taux de pénétration du téléphone cellulaire croît de plus en plus. Ces impacts sociotechniques sont le fruit d une succession d innovations générées par les découvertes antérieures. Ils impliquent et entrainent de nouvelles pratiques et approches socio-économiques relevant de disciplines variées. 64

65 CHAPITRE 3 ESSOR TECHNOLOGIQUE ET SOCIAL Ce chapitre a pour objectif de montrer l évolution technique, technologique et sociale du téléphone mobile au Maroc. Ainsi, il devient objet innovateur en intégrant plusieurs approches, économiques, sociologiques et autres. Section 1. Evolution du téléphone mobile Parler de l historique d un événement quelconque n est pas toujours chose facile. Le téléphone mobile faisant partie du monde des télécommunications partage cette constatation. Il a rencontré divers processus afin d évoluer pour atteindre ce que nous connaissons de lui de nos jours. Il a révolutionné notre vie quotidienne en nous permettant de communiquer sans fil, partout où il y a un réseau de téléphonie mobile. Tout ceci n émane pas de rien : c est le fruit d une évolution sans précédent, d innovations reposant sur la transmission par ondes électromagnétiques et de transformations sociétales. Historique L histoire d un objet technique se trouve en général confrontée à deux difficultés principales : sa genèse et sa mise en contexte 79. Retracer la genèse d une invention est plus que problématique. En effet, pour l auteur, l historique d une manière générale d un objet suscite plusieurs interpellations qui peuvent être formulées comme suit : - Comment associer un nom unique à un objet technique issu de la convergence de plusieurs innovations? Cette question pourrait concerner l appellation «téléphone mobile». Il est à constater que cette appellation n est pas figée car elle diffère suivant les pays (exemple GSM en Belgique). Dans le même ordre de réflexion, comment retranscrire l ensemble des rencontres qui ont contribué à la mise au point d un prototype? Là également, il faut constater qu un élément technique est le résultat de plusieurs essais, manœuvres effectués auparavant. 79 Lise RENAUD, Dix ans de discours sur le téléphone mobile, Thèse de Doctorat, Université de Lyon 2, Ces deux notions ont été abordées par l auteur. 65

66 Par conséquent, chaque interrogation n a pas une réponse exacte, car une innovation (ici l objet technique) dépend toujours d un existant. Concernant donc notre préoccupation qui est le téléphone mobile, les questions énumérées ci-dessus sont fondamentales dans une approche historique d un objet technique. Pour ceci, nous devons cadrer le sujet de notre recherche en évoquant un aspect pluridisciplinaire faisant référence aux données techniques, économiques, politiques et sociales. Ceci présente une démarche essentielle mais délicate. Il va sans dire qu on ne peut se contenter uniquement d énumérer les évolutions techniques du téléphone cellulaire, mais il est nécessaire de prendre en considération l ensemble des facteurs qui ont de près ou de loin joué un rôle pour la mise en place de cet objet innovant. Nous pouvons également appuyer l idée que toute innovation que ce soit technique ou autre, prend souvent ses sources dans le passé. Elle se présente toujours comme une continuité, une suite. Le téléphone cellulaire ne déroge pas à cette règle. En effet, le développement des réseaux de télécommunications, les travaux sur les ondes électromagnétiques et les progrès de l électronique ont joué un rôle primordial pour le téléphone mobile. Nous pouvons schématiser cette percée par l avènement de la radiotéléphonie, le passage des premiers téléphones de voitures aux cellulaires analogiques et le développement du projet GSM 80. L objectif ici n est pas de détailler pour notre recherche chacune de ces périodes, mais d être conscient qu une logique technique incontestable est derrière ceci, reposant sur la transmission par ondes électromagnétiques. L objet technique qu est le téléphone cellulaire ne date donc pas d hier, mais procure une utilisation évoluant dans le temps. Évolution technique Le téléphone cellulaire a révolutionné notre vie quotidienne en nous permettant de communiquer sans fil, partout où il y a un réseau proche. À l origine, le réseau téléphonique est entièrement manuel et pour communiquer il fallait obligatoirement passer par une opératrice. Et c est vers la fin du XIX e siècle qu Alexander Graham Bell (ingénieur américain), découvre qu'un fil électrique est capable de restituer le son correspondant à la vibration d'un ressort d'acier placé à l'extrémité de ce fil. C est à partir de cette découverte que cet ingénieur construit avec son assistant Thomas Watson un premier prototype de téléphone, capable de transmettre la voix humaine, tout en respectant sa qualité et son timbre. 80 Groupe Spécial Mobile puis Global System for Mobile Communications. 66

67 Ainsi est né le téléphone automatique permettant d'appeler directement un correspondant sans passer par une intermédiaire (l opératrice). Puis, au fil du temps, on assiste petit à petit à des évolutions des télécommunications. Dès 1912, on compte 12 millions de postes téléphoniques dans le monde, dont 8 millions se trouvent aux États-Unis. Le 7 janvier 1927, le téléphone traverse pour la première fois l Océan Atlantique. Dès lors, la téléphonie ne cessera de développer son réseau, d améliorer son matériel et de gagner de nouveaux utilisateurs. Le téléphone portable n est pas, à proprement parler, une invention, mais un objet né de l association de plusieurs technologies. À ses débuts, le téléphone portable n était pas très accessible à la population à cause du prix élevé. Ce n'est qu au début des années 1990 que les téléphones cellulaires sont devenus assez petits et assez bon marché pour intéresser le consommateur moyen. Par conséquent nous pouvons noter que l accélération est néanmoins flagrante depuis environ un quart de siècle. Peut-on alors parler dans ces conditions d une invention du téléphone cellulaire? La réponse est négative dans la mesure où cet objet est né de l association de plusieurs technologies, pour devenir une innovation technique susceptible de procurer un bénéfice économique et de répondre à une nécessité sociale. Chacun de ses composants est le fruit de recherches assidues, d innovations diverses. Le XIX e siècle a vu naître des notions fondatrices d une vision de la communication comme facteur d intégration des sociétés humaines 81. Le concept de téléphone mobile 82 L idée première d un téléphone mobile était de permettre à ses utilisateurs de passer et de recevoir des appels alors qu ils se trouvaient en dehors de chez eux. Deux principales contraintes compliquent cette opération à l époque. La première est l alimentation d un tel appareil, qui demande beaucoup trop d énergie pour fonctionner avec de simples piles. La seconde est la mise en place d une antenne volumineuse, alors indispensable pour espérer se connecter à un réseau sans fil. Ce sont ces deux contraintes qui ont poussé le téléphone à quitter la maison pour s incruster dans nos voitures. En effet, cela réglait du même coup les problèmes d alimentation (le téléphone se fournissant en énergie sur la batterie de l automobile) et de l antenne (il fallait alors rajouter une antenne supplémentaire au toit de sa voiture). 81 Armand et Michèle MATTELART, Histoire des théories de la communication, Paris, La Découverte, 2004, p

68 À partir de la fin des années 1990, les téléphones portables sont devenus un véritable vecteur d innovations, qu il s agisse de mobilité ou de haute technologie en général. Certains modèles ont contribué à la création de nouvelles normes et de nouveaux modes de communication sans fil. Dans l histoire du développement du mobile, nous avons pu remarquer l importance accordée par la recherche aux normes de diffusion. Cette importance est telle que les histoires du mobile adoptent souvent un découpage en périodes par norme de diffusion. Ces normes sont nécessaires à connaître pour bien comprendre l évolution de la téléphonie mobile. A retenir qu au Maroc et comme on le remarquera à plusieurs reprises, les nouveautés viennent de l étranger et notamment de l Occident ou de l Extrême-Orient (Japon, Chine). Section 2. Objet technologique et sociologique contemporain Quelques précisions terminologiques On nomme technologies 83 les techniques dont l'ensemble crée un domaine industriel nouveau et précis. Dans le domaine informatique, quatre technologies au moins se sont distinguées : Première génération : tubes à vide et programmation par câblage ; Deuxième génération : circuits imprimés, transistors et langage assembleur ; Troisième génération : circuits intégrés et langages dits évolués ; Micro-informatique : microprocesseurs et dialogues par interfaces graphiques. D une manière générale, la technologie désigne l'étude, ou encore la science des techniques, c'est-à-dire tout ce qui concerne l'étude, la description, le savoir organisé, la codification, l'explication des techniques. La technique 84, elle, est considérée comme moteur de transformation sociale. En effet, de nombreux économistes considèrent l'évolution de la technique (le progrès technique) comme le moteur de l'évolution de l'économie et de la société. C est une vision technicienne sinon technocratique de l évolution des sociétés qui ne considère que les forces productives indépendamment des rapports sociaux qui y sont indissociablement liés, lesquels à leur tour exercent une influence sur les premières. Il y a interaction dialectiquement réciproque Ibid. 68

69 Parmi les plus célèbres réflexions sur le rôle de la technique dans l économie figurent celles de Schumpeter qui a beaucoup travaillé sur cette problématique, en particulier à travers notamment le processus de «destruction créatrice» 85. Sur un temps relativement court, l acquisition d un téléphone mobile est devenue indispensable pour signifier son appartenance à la société contemporaine. Ne pas posséder de portable équivaut à être considéré comme réfractaire au «progrès technique». Le mobile est en ce sens un objet technique contemporain. D autres objets, comme les lecteurs MP3, le MP4 ou les Ipodes, les micro-ordinateurs, les écrans plasma, etc. ont aussi ce statut. Par conséquent, on peut déduire d après les normes évoquées dans l annexe que la téléphonie mobile renferme bien l aspect technologique. En effet, elle a bien connu une succession logique de normes. De plus, son utilisation a des impacts sur notre société et ce constat ne peut que faire progresser l économie et autres secteurs. Ces impacts relèvent souvent de la technique. Par conséquent, le téléphone mobile, objet contemporain peut englober ces deux termes à savoir technologie et technique même si ces deux notions ne sont pas à confondre. Cette différence ouvre la porte à la concurrence car le marché du cellulaire présente un énorme potentiel à tous niveaux. Mobilité, sédentarité, temporalité, contemporanéité On l'appelle «mobile» et pourtant les chercheurs du Gripic 86 ont pu observer que l'objet vivait une sédentarité bien réelle, notamment dans l'univers privé : l'espace de la maison, voire pour certains le périmètre du bureau. Le mobile est tellement intégré dans notre environnement quotidien qu'on finit, consciemment ou non, par lui attribuer une place 87. Cet emplacement domestique est souvent lié à celui du chargeur, des clefs, du sac, voire du téléphone fixe. Il trouve sa place dans la galaxie des autres petits objets du quotidien. Dans bien des cas, il est à ce point sédentaire qu'il fait même l'objet de rituels domestiques significatifs, ont remarqué les chercheurs. L'allumer au lever signe le début d'une 85 Expression associée à l'économiste Joseph SCHUMPETER ( ). Elle fut popularisée dans son livre Capitalisme, socialisme et démocratie publié en Dans la vision de SCHUMPETER du capitalisme, l innovation portée par les entrepreneurs était la force motrice de la croissance économique sur le long terme, même si cela impliquait une destruction de valeur (ou «ouragan perpétuel» selon Schumpeter) pour les entreprises établies qui jouissaient d une position dominante, voire d un monopole. 86 Yves JEANNERET, Joëlle MENRATH et Emmanuelle LALLEMENT, «La place du téléphone mobile dans la société des discours aux pratiques», 2004, étude réalisée par le Gripic/Celsa, sous la conduite de Yves JEANNERET, Synthèse réalisée par l AFOM. 87 Joëlle MENRATH et Alban GONORD, Le mobile attitude, ce que les portables ont changé dans nos vies, Paris, Hachette Littérature,

70 journée de travail, l'éteindre et le poser sur son bureau avant d'aller se coucher en indique souvent la fin. Cette notion d objet contemporain comporte une dimension temporelle. «Contemporain» ici signifie que l objet fait partie de notre temps 88. Suivant cette définition, nous pouvons considérer que les objets techniques contemporains sont des objets qui ont pris forme à l époque contemporaine. Certains historiens vont jusqu à opposer les objets actuels aux outils plus anciens pour ainsi caractériser une société suivant des techniques ou des outils utilisés. Dans notre raisonnement, le téléphone portable, objet contemporain, désigne, un objet technique permettant à son possesseur de signaler sa contemporanéité. Autrement dit, ce genre d objets est celui dont la possession et l utilisation signifient «être de son temps». On peut opposer la perspective suivante selon laquelle «chaque époque a sa technique, et cette technique a le style de l époque» 89. Particularités Quelles sont les caractéristiques des objets techniques contemporains? Qu est-ce qui les différencient des autres outils de notre quotidien? Le mode de fonctionnement La distinction s opère vraisemblablement du côté du cadre de fonctionnement. Les objets techniques permettant à leur possesseur de signifier leur appartenance à l époque contemporaine fonctionnent majoritairement avec l électronique et utilisent le langage numérique. Les appareils électroniques et/ou numériques sont un gage de modernité pour leur utilisateur. Par exemple, un four électronique permettant de programmer des cuissons a une valeur de modernité plus forte qu un four électrique ou à gaz. Avec un usage principal identique, ces trois objets ne sont pourtant pas associés aux mêmes valeurs. Cette ségrégation peut être liée à leur différence de mode de fonctionnement, renforcée évidemment par le design de l objet. Le recours à la représentation numérique des données est une autre caractéristique des objets techniques contemporains. L opposition entre le statut des possesseurs d appareils photographiques argentiques et celui des utilisateurs de numériques en est une illustration. En résumé, le développement de l électronique et du numérique, au cours du siècle dernier et de nos jours, est appréhendé comme une révolution technique qui a permis la mise 88 «Contemporain», dictionnaire Le petit Robert, Patrice FLICHY, L Innovation technique, Paris, La Découverte, 1995, p

71 au point d outils eux-mêmes révolutionnaires et modernes. Ainsi, les TIC appliquant les procédés numériques et électroniques, sont érigées en symbole de modernité. Les objets techniques contemporains ont donc comme particularité un mode de fonctionnement «symptomatique» d une époque donnée. Polyvalence de l objet et autonomie de l utilisateur Un autre critère de différenciation, lié au mode de fonctionnement, est la polyvalence des objets techniques contemporains. Ces derniers ont comme particularité de permettre des usages associés précédemment à plusieurs appareils. Schématiquement nous pouvons dire que leur cadre d usage est plus large que celui d autres appareils. Certes, l utilisation de tout objet n est pas unique 90. Toutefois, la possibilité énoncée d effectuer une multiplicité d usages avec un seul appareil semble concourir à garantir la contemporanéité d un outil. Le téléphone mobile par sa particularité polyvalente est souvent comparé à un couteau suisse. Cette polyvalence fait de ces dispositifs techniques des systèmes plus ouverts, au sens où l entend G. Simondon. Bien que contraint par la structure technique, l utilisateur a une certaine autonomie face à ces objets mais surtout il est amené à intervenir régulièrement sur l appareil. Il opère des choix sur les fonctionnalités qu il souhaite utiliser. Cette technicité se pose comme une suite se répétant à travers le temps et l espace, mais sans pour autant générer le même résultat. Cette notion qui est la Technique a appartenu dans tout le cours de l histoire sans exception à notre civilisation 91. Elle se confond avec d autres activités non techniques. Ainsi, l utilisation du média téléphone cellulaire peut être caractérisée comme une innovation technique, avec une caractéristique évolutive appartenant à d autres sphères qui n ont rien à voir avec la technique. 90 Voir Dominique BOULLIER, «Modes d emploi : traduction et réinvention des techniques», in Alain Gras, Bernard JOERGES, Victor SCARDIGLI, Sociologie des technologies de la vie quotidienne, Paris, L'Harmattan, 1992, pp L auteur énonce les multiples usages de l outil. 91 Patrice FLICHY, L Innovation technique, Paris, La Découverte,

72 Section 3. Objet innovateur Avant d aborder cette section, il est essentiel de donner quelques éléments théoriques sur l innovation. En effet, en traitant le téléphone cellulaire dans notre recherche, nous sommes amenés à comprendre ce terme d innovation qui a suscité de nombreux écrits. Définitions et modèles d interprétation La qualité et la maîtrise des coûts ne sont plus des atouts suffisants pour affronter la concurrence. La capacité à innover rapidement est désormais l une des clés de la compétitivité de l entreprise. Ces dernières années, la gestion de l innovation et la recherche de la performance sont devenues cruciales pour l entreprise. L innovation vient souvent comme une solution à des problèmes ou des complications. Les gestionnaires Loilier et Tellier estiment qu il existe deux perceptions de l innovation. D une part, l innovation peut se concevoir comme un processus de création de nouveauté sur les prestations offertes par l entreprise et / ou ses procédés de production. Et d autre part elle peut être aussi appréhendée comme une modification plus ou moins profonde des ressources (notamment technologiques) utilisées et développées par l entreprise 92. Pour analyser la notion d innovation, il est d abord possible d adopter une vision statique ou dynamique. La première s intéresse aux différentes formes d innovation et distingue la nature de l innovation à ses différents degrés. La seconde a pour fin de comprendre la succession des innovations dans les secteurs industriels, les phénomènes de ruptures et les choix offerts aux entreprises innovatrices. Nature et degré de l innovation La nature représente la façon la plus simple de classifier les innovations, et se base sur une distinction entre l innovation de produit et l innovation de procédé. L innovation de produit consiste à proposer un produit ou un service présentant au moins une nouveauté par rapport aux offres préexistantes et perçue comme telle par le marché visé. On parle 92 Thomas LOILIER et Albéric TELLIER, Gestion de l innovation, Paris, Management et Société, 1999, p

73 de l innovation de procédé lorsqu on procède à un changement des processus industriels mis en œuvre pour concevoir, réaliser et distribuer les produits et services 93. Toutefois, même si la distinction entre innovation de produit et de procédé est commode, elle n en est pas moins souvent discutable. Ces deux types d innovation sont souvent réunis lors de la création de nouveaux produits. L idée du code barre, par exemple, est apparue en 1949, cependant, il a fallu attendre 1972, pour disposer d un procédé d impression fiable permettant une utilisation massive de ce système de codage. Souvent, les innovations de procédés ont des répercussions significatives sur le produit, en terme par exemple de délai de fabrication, de qualité et de coût. En revanche, une innovation de produit peut permettre des perfectionnements importants dans les procédés de fabrication : simplification du procédé, raccourcissement du cycle de production 94. Innovation dans les services En effectuant le stage étude à Maroc Télécom à Rabat, il est très étonnant d observer la disposition des bureaux à la façon occidentale (ceci rappelle l expérience professionnelle vécue il y a environ quinze années). Cette disposition facilitait le travail et le contact entre collègues. Cette disposition était importée, et il est à signaler que la majorité des responsables avait effectué leurs études en Europe. Ce constat peut paraître banal. Or derrière celui-ci il y a une importation d idées et d autres façons de voir qui ont un impact directement ou indirectement sur les services. Le fait également que la langue française dans les services du premier opérateur marocain soit un atout majeur est également une importation étrangère. Ces innovations dans les services de n importe quelles entreprises au Maroc font partie intégrante de la nouvelle économie marocaine au même titre que les calls centers par exemple. Ces remarques ont un poids non négligeables sur le monde de la téléphonie mobile. En effet, les services sont reconnaissables par leurs dispositions. Chacun d eux est responsable d une tâche particulière. Certains s occupent de la facturation des abonnés, d autres des publicités ou d autres encore de la prospection. Le tout guidé par un ou plusieurs responsables. Cette innovation dans les services n était pas perçue dix années avant, d après les réponses formulée par les responsables. 93 Jean-Claude TARONDEAU, Recherche et développement, Paris, Vuibert, Thomas LOILIER et Albéric TELLIER, op. cit., p

74 De nos jours, nous pouvons souligner que les grandes économies contemporaines sont des économies de services. Djellal et Gallouj 95 soutiennent que pour qu une entreprise soit performante, ceci dépend de sa capacité à innover et à s'approprier des innovations industrielles et organisationnelles. Pour eux, l'innovation est un service rendu à la société, les services (la science, la recherche, l'information) étant à la base de la réalisation de toute innovation. Dans le même registre, les professeurs Faiz et Camal Gallouj, consacrent une grande partie de leur ouvrage 96 à l'innovation dans les services et par les services. Pour arriver à cette conclusion, ils ont dû côtoyer plusieurs spécialistes multidisciplinaires et fait une étude pointue avant de mettre en lumière le rôle de cette innovation omniprésente. Pour eux, l innovation 97 dans les services ne se réduit pas aux innovations technologiques issues des secteurs industriels. Ces services sont au cœur de nos économies contemporaines. Ils rapportent que les travaux de Van der aa et Elfring (1993), ceux de Sunbo (1993) vont également dans le sens d une définition schumpétérienne de l innovation. Selon Sundbo (1993), les innovations dans les services ne suivent pas une trajectoire technologique, mais plus souvent des trajectoires de services (par exemple : un certain nombre d idées sur le management, la banque,..) dont les technologies ne sont qu un vecteur parmi d autres. Ils notent que les innovations sociales définies par Norman (1984) sont des innovations qui créent de nouveaux types de comportement sociaux, qui utilisent de l énergie sociale ou humaine plus efficacement, qui lient entre eux des contextes sociaux de manière nouvelle. L ensemble de ceci confirme que dans les économies, les services représentent désormais l essentiel des emplois et de la valeur ajoutée. Cette innovation dans les services se renouvelle constamment. Elle n est pas fixe. Cette instabilité de l usage du téléphone mobile trouve sa justification dans l'analyse de Patrice Flichy 98 qui conçoit qu une innovation devient stable à l issue d un processus long. Ceci se manifeste lorsqu il y a «alliance» dans un cadre sociotechnique, entre, d une part, le cadre de fonctionnement (celui des savoirs et des savoirfaire 99 ) et, d autre part, le cadre d usage. Toute cette théorie peut concerner notre sujet qui porte sur l utilisation de la téléphonie mobile au Maroc. Cette utilisation varie et dépend de plusieurs paramètres que nous décèlerons ultérieurement. Elle relève d un processus 95 Faridah DJELLAL et Faïz GALLOUJ, Nouvelle économie des services et innovation, Paris, L Harmattan, Camal et Faiz GALLOUJ, L innovation dans les services, Paris, Économica, 1996, 112 p. 97 Ibid, pages 4, 5, 36, Patrice FLICHY, L Innovation technique, Paris, La Découverte, Le savoir-faire ici concerne surtout l usage l Internet (qui nécessite un apprentissage). 74

75 d innovation qu on peut qualifier de non-figé, à l opposé d une «claudication» 100 comme dirait Gilles Ferréol. Par conséquent, nous voyons bien que rien n est figé, que tout suit une courbe croissante jusqu à un maximum et que celle-ci décroît ensuite comme pour le cycle de vie d un système d information lorsqu il s agit de l informatique. Dans le monde de la téléphonie mobile, nous sommes dans la phase de croissance, mais jusqu où? Il est certain, qu en application de l adage familier «le malheur des uns fait le bonheur des autres», le marché de la téléphonie mobile croît alors que celui de la téléphonie fixe décroît au dépend du premier. Nous voyons partout des téléphones cellulaires au Maroc, et surtout chez les personnes qui n en ont pas besoin à première vue. Par contre dans les services visités à Maroc Télécom, à l ANRT ou à l école l ISIC, trois structures où l on s attendrait à un usage massif du téléphone mobile, ce n est pas le cas. Ce constat fait penser au paradoxe de Solow 101. En effet, le progrès technique apporté par les TIC, en l occurrence le téléphone cellulaire, n a pas autant d impact sur l ensemble de l économie que les précédentes économies industrielles, qui ont dégagé d importants gisements de productivité, eux-mêmes à l origine de longs cycles de croissance (les fameux cycles Kondratieff 102 ). Cet économiste présente deux phases distinctes : une phase ascendante (phase A) et une phase descendante (phase B). Avec la téléphonie mobile, c est la phase A qui prédomine dans la mesure où la concurrence incite les opérateurs à augmenter leurs investissements. Il y a de plus en plus de demandes de la part des utilisateurs et ces demandes dépendent de l offre et de l état du marché. En fait, ceci se résume comme en mathématiques à une suite de récurrence ou une suite géométrique, dont, pour la définir, il est essentiel de connaître un minimum de termes avant la résolution. Ainsi, une innovation se fait par rapport à une innovation antérieure. Innover n'est pas réformer 103. Ainsi donc, tout est lié. Aussi, nous admettons que le marché de la téléphonie mobile génère de plus en plus de chiffres. Mais derrière cette montée, le marché des éléments composant le mobile suit également la même courbe. Par contre avec la concurrence, les prix, eux, décroissent. 100 Gilles FERRÉOL, lors d une conférence sur l innovation au centre régional de ressources pédagogiques (C2RP) de Lille, novembre Le paradoxe de SOLOW: We see computers everywhere but in the productivity statistics. 102 Cycle économique de l'ordre de 40 à 60 ans aussi appelé cycle de longue durée. Mis en évidence dès 1926 par l'économiste Nikolai KONDRATIEV dans son ouvrage Les vagues longues de la conjoncture. 103 Citation adressée par Edmund BURKE par lettre à une personnalité importante en

76 Dans le monde économique, Il est possible d aborder le problème des nouvelles technologies et de leur diffusion à travers deux entrées 104. Une entrée «offre», qui consiste principalement à s interroger sur les enjeux économiques et sur les moyens d assurer la pénétration sociale des nouveaux moyens de communication et une entrée «demande» qui à l inverse, part de l analyse des besoins des individus et s interroge sur la capacité des nouvelles technologies à y répondre. En ce qui nous concerne, le mobile faisant partie des TIC fait parler de lui car il y a une demande importante. Cette demande est de plus en plus conséquente même en temps de crise. Ce qui est très étonnant c est de voir dans des familles pauvres voire très pauvres l existence de plusieurs téléphones mobiles dans la même maison (résultat des sondages analysés ultérieurement). Cette appropriation n est pas toujours due à la nécessité, car une voiture d occasion serait plus utile à ces familles qui rencontrent quotidiennement des problèmes de transport. Certains «branchés» vont jusqu à s endetter pour être équipés dernier cri. Ces facteurs économiques liés au facteur innovation ont été largement exprimés dans le même livre cité auparavant 105. L auteur met bien en valeur la notion d innovation qui est l intermédiaire entre ceux qui innovent et ceux qui utilisent. Au Maroc, lorsqu on évoque le téléphone mobile, c est l utilisation et non l innovation qui prime. D après le même auteur 106, l innovation est stimulée par des marchés en expansion, par le coût croissant des facteurs. Elle a pour but de réduire l utilisation des facteurs les plus coûteux. Elle ne devient stable que si les acteurs techniques ont réussi à créer un alliage entre le cadre de fonctionnement et le cadre d usage. Ceci exprime bien cette idée d offre et de demande chère aux économistes traditionnels, où l innovation intervient pour mettre le marché sur les rails. Pour reprendre le fil conducteur théorique de ce qui précède, nous pouvons énoncer cette implication : «La nouvelle économie couplée à l innovation génère des TIC de plus en plus performants et qui sont offerts dans le marché, suivant une certaine demande.» Le processus d innovation est donc complexe et évolue de plus en plus. L innovation n est pas projetée mécaniquement, elle est étudiée et accompagnée. Elle ne concerne pas uniquement le plan technique mais aussi le plan humain. La technique n est pas déterminante dans l innovation de l entreprise où l homme y est important. L utilisation de ce média 104 Armand MATTELART et Yves STOURDZÉ, Technologie, culture et communication, Rapport au ministre de la recherche et de l industrie, Paris, La Documentation française, 1982, p Patrice FLICHY, L Innovation technique, Paris, La Découverte, Ibid. 76

77 téléphone mobile diffère constamment. Il y a une innovation perpétuelle dans la mesure où rien n est figé. Le mobile peut être considéré comme service innovateur ou appartenant à des services innovants. Nous pouvons affirmer que la téléphonie cellulaire s est bel et bien développée à travers le temps. Cette avancée très spectaculaire est le résultat de progrès très pointus et d une volonté politico-économique sans précédent. Elle appartient à une technologie qui évolue de plus en plus et qui fait parler d elle en ne restant pas muette 107. L évolution ainsi que les différentes normes ont également contribué à ce développement qui a donné au mobile d autres fonctions multiples. Une innovation à toute épreuve est née. Le Maroc profite de cette avancée pour se hisser à une place non négligeable dans le Maghreb. Pour preuve, le Bureau Régional Arabe de l Union Internationale des Télécommunications et l Agence Nationale de Réglementation des Télécommunications ont organisé 108, du 5 au 7 octobre 2009, à l Institut National des Postes et Télécommunications à Rabat, un atelier régional de formation sur «les nouvelles orientations en matière de gestion du spectre des fréquences». L organisation de cet atelier s inscrit dans le cadre de la mise en œuvre de l accord de coopération signé en mai 2009 entre l UIT et l ANRT. Cet accord désigne le Maroc en tant que centre d excellence pour la région arabe, chargé des questions sur «la politique et la régulation des télécommunications». Les représentants de sept pays arabes se sont penchés sur cette thématique stratégique afin de répondre de manière pratique et ciblée aux besoins des pays arabes dans le domaine des fréquences. Mais, répétons-le, cette appropriation du téléphone mobile n implique pas un savoir-faire dans les pays arabes en général et au Maroc en particulier. Et ce, bien que de nos jours, la mondialisation oblige les entreprises à être compétitives aussi bien sur le plan national qu international. L une des réponses effectives à ce défi est l innovation 109 et la création du savoir dans l entreprise en général. Cette capacité est désormais l une des clés de la réussite. Elle est devenue essentielle à tel point que les collaborateurs représentant une ressource importante doivent posséder d autres valeurs ajoutées pour se démarquer des autres. Les technologies de l Information et de la communication par le biais de la téléphonie mobile contribuent largement à ce travail délicat. Se basant sur l existence de réseaux informatiques et communicationnels, ces TIC favorisent par conséquent cette extension du monde cellulaire. Le technique ne suffit plus à lui seul dans la mesure où au sein d une organisation (entreprise, 107 Dominique BOULLIER, «La vie, sans mode d emploi», in Autrement, (n 3 Technologies au quotidien), Communiqué de presse, octobre 2009, sur 109 Florence STANKIEWICZ, op. cit. 77

78 .), la nouvelle économie englobant l information, la connaissance, l immatériel et le savoir, s inscrit dans un nouveau paradigme. La R&D, la création d'entreprise et l'innovation peuvent profondément et très rapidement bouleverser l'économie dans la mesure où ils innovent. C est d ailleurs pour cette raison que la croissance observée ces dernières années a largement été dépendante de l innovation dans les services et par les services. En effet, l innovation joue un rôle moteur, particulièrement dans certains secteurs parmi les plus dynamiques de l économie : les technologies de l information et de la communication, les biotechnologies, l environnement et les services. L entreprise innovante peut être définie comme celle qui choisit de développer ses ressources productives dans l objectif de fabriquer un nouveau produit à un coût compétitif (innovation de produit) et/ou un produit existant à un coût plus faible (innovation de procédés). Les entreprises, organismes sociaux complexes, qui ont un lien direct ou indirect avec la téléphonie mobile doivent tenir compte de ce processus d innovation. Il ne faut pas ignorer que le concept d innovation lié aux entreprises a donné lieu à une immense littérature. De nos jours, pour ne pas être laissée à la traîne et être compétitive, une entreprise doit être innovante. Devant la richesse de ce concept d innovation, nous limiterons son étude uniquement à deux points qui sont l innovation dans l entreprise et l innovation dans les services. Le téléphone mobile est une innovation en tant que telle dans les différents services et dans les différentes entreprises. Ce choix du cellulaire est donc loin d être fortuit. Il est souvent issu d un progrès technique. Or, comme le progrès technologique, bien préparé et bien conduit, est une chance pour l'emploi et non l'inverse 110, il faut donc dans une entreprise des spécialités pointues où chaque service a des tâches précises à effectuer. Utiliser un combiné téléphonique mobile prend souvent ses sources dans les services d une entreprise, services où l innovation a son mot à dire. C est le fruit d un long processus. Pour arriver à ce stade, il a fallu faire plusieurs tentatives. Ainsi, dans un contexte marqué par l ouverture de l économie marocaine à la compétition internationale, il est inéluctable que les services de chaque entreprise innovent. Cette innovation est issue d entreprises apprenantes. Afin d y parvenir, l Internet 111, l Intranet et l Extranet sont des moyens employés et largement utilisés dans différents 110 Citation d Antoine RIBOUD, industriel français ( ), fondateur de BSN, devenu aujourd'hui le groupe Danone. 111 Ibid. 78

79 domaines aussi bien ceux liés à la haute technologie que les autres. Ces moyens de communication permettent le partage du savoir. Ce dernier est indispensable dans le cadre d une innovation technologique. Il concerne l innovation de produit, de service et de procédé, ainsi que l innovation de relation externe (dans la relation à la clientèle, aux fournisseurs, etc.) et l innovation organisationnelle interne 112. L innovation dans les services ne se réduit pas aux innovations technologiques issues des secteurs industriels 113. Ces facteurs économiques liés au facteur innovation ont été largement exprimés par Patrice Flichy 114. Celui-ci met bien en valeur la notion d innovation qui est l intermédiaire entre ceux qui innovent et ceux qui utilisent. Pour avoir un impact important, les concepteurs du téléphone mobile doivent jouer sur le côté innovant. Ils doivent concevoir et imaginer ce que recherchent les utilisateurs finaux. Dès lors que tous les mobiles et leurs forfaits trouvent des acheteurs, alors on passe à autre chose. Par conséquent, l innovation ne concerne pas uniquement le plan technique mais aussi le plan humain qu on détaillera dans les prochains chapitres. Chaque organisation, aussi structurée soit-elle, dépend des individus qui la composent car l économie immatérielle mobilise des connaissances et des savoirs et dont les logiques de fonctionnement échappent encore largement à la théorie économique. L utilisation du téléphone cellulaire fait appel à cette innovation qui est modifiée sans cesse. Elle dépend de plusieurs critères que nous dégagerons dans les sondages. Mais auparavant, il convient de se référer aux préceptes théoriques sous jacents. Différentes approches de l innovation Approche classique Les classiques considèrent que l innovation se répand d elle-même. Ils l assimilent au phénomène de la propagation des maladies. Les premières conclusions d observation de ce courant se résument en deux points principaux. D abord, la diffusion d une idée nouvelle se réalise par contact entre les individus. Cette diffusion se réalise en deux temps : lentement au sein d un petit groupe d individus dans un premier temps, puis plus rapidement jusqu à ce que 112 Faridah DJELLAL et Faiz. GALLOUJ, «L organisation du processus d innovation dans les services : les résultats d une enquête postale», Education et Formation, n 59, avril-juin 2001, pp Ibid., page 4, 5, 36, Patrice FLICHY, L Innovation technique, Paris, La Découverte,

80 l ensemble des individus du système social l ait adoptée. Ensuite, le taux d adoption d une innovation prend la forme d une courbe en cloche et sa courbe de diffusion a l allure d une courbe en S. La courbe d adoption est en augmentation permanente. Plusieurs critiques à l égard du modèle classique ont vu le jour. D abord, les classiques ont omis une question importante qui influe sur le consommateur lorsqu il a le choix entre deux innovations qui se manifestent dans l analyse coût et avantage de chaque offre. Cette analyse lui permet de se décider pour l innovation qui lui semble le mieux correspondre à ses attentes. Le choix s avère souvent très difficile car actuellement plusieurs facteurs entrent en jeu et facilitent l entrée de produits qui ne sont pas des plus performants ; par conséquent il arrive que ces produits là imposent leur supériorité par rapport à d autres qui ont eu du mal à s affirmer sur le marché à cause du manque d expérience des dirigeants, aux problèmes liés à la force de vente, à l influence interpersonnelle, à un manque de confiance vis-à-vis des nouveaux entrants L idée d une innovation unique et fixée dans le temps, doit être dépassée car on assiste de plus en plus à une évolution du contenu de l innovation et aussi à des compétitions technologiques. L évolution du contenu de l innovation commence par une phase d adaptation et d apprentissage dans le but de transformer un projet technologique en produit. De ce fait, l un des facteurs clés du succès de l innovation est la capacité de l entreprise innovatrice à apporter rapidement les corrections nécessaires à l innovation après le début de la diffusion. Des tests sont mis en place pour détecter les anomalies à modifier. Ils sont effectués conjointement par les acteurs impliqués dans le projet d innovation et les premiers utilisateurs. Cette collaboration a pour but de modifier certaines caractéristiques, en tenant compte des souhaits des utilisateurs, des partenaires industriels et des fabricants de produits liés. On parle de plus en plus d adaptation de l innovation aux attentes de l entreprise. Cette phase favorisera la construction progressive du nouveau marché 115. Dans la réalisation d un produit, plusieurs technologies peuvent être mises en place. On assiste alors à une multiplication de situations de compétitions technologiques entre entreprises innovatrices. Ces compétitions imposent à l entreprise de faire des choix stratégiques sur la substituabilité et le partage des technologies disponibles. Cette approche classique peut se révéler intéressante pour notre cas puisque l appropriation d un média comme le téléphone mobile concerne des individus qui ont des interactions entre eux. Ensuite cet usage se propage suivant le temps. 115 Thomas LOILIER et Albéric TELLIER, Gestion de l innovation, Paris, Management et Société, 1999, p

81 Approche néoclassique L approche néoclassique a fortement dominé la théorie économique ; ce qui justifie que nous nous référions à ses travaux, même s ils n ont pas réellement porté sur les processus d innovation. En effet, nous retiendrons que les théories néoclassiques reposent essentiellement sur les hypothèses de rationalité et de concurrence parfaite entre des entreprises qui se contentent de transformer des inputs en outputs, en ayant connaissance du prix des produits et des facteurs qui leur sont fournis par leur environnement. Dans ce contexte, la prise en compte des processus d innovation est absente et le changement technologique inexistant. Dans le prolongement de cette vision, des auteurs ont admis que des défaillances du marché pouvaient survenir. L innovation apparaît alors comme un événement exogène et exceptionnel, qui remet temporairement en cause l équilibre général. Comme le décrit Lundvall 116 dans sa revue de la littérature, il semblerait alors que l intervention de mécanismes d ajustement permette de rétablir l équilibre. Concernant le concept d innovation, cette approche ne nous apporte guère de nouveaux éléments dans la mesure où elle s intéresse uniquement aux conséquences de l innovation, sans étudier la manière dont elle est générée. Là également, ce cas peut nous intéresser dans la mesure où les utilisateurs du téléphone mobile peuvent être comparés à des clients, individus cherchant coute que coute la rationalité. Tous dans la mesure du possible cherchent à minimiser la consommation en gérant avec minutie l utilisation suivant un budget, un désir de paraître. Approche Schumpetérienne Les travaux de Schumpeter sont principalement connus pour la théorie du développement qu il a conçue. C est d ailleurs dans ce cadre que l auteur a présenté une véritable théorie de l innovation. A cet égard, Schumpeter procède à une double approche portant l une sur les cycles économiques, l autre sur le rôle de l entrepreneur. Ainsi, il considère que le capitalisme est une dynamique composée de mouvements longs, de cycles de 116 Bengt-Åke LUNDVALL, National systems of innovation, towards a theory of innovation and interactive learning, Londres, Pinter Publishers, 1992, pp

82 croissance et de crises qui se succèdent. Or, c est précisément l innovation, définie comme un processus de destruction créatrice déjà évoqué, qui constitue le moteur de cette dynamique 117. Dans ce sens, l innovation représente le résultat d un processus par lequel l entrepreneur parvient à créer de nouvelles combinaisons productives capables de générer du profit. L innovation constitue ainsi un processus de destruction-créatrice qui révolutionne incessamment de l intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis 118. Or, le mobile qui ne fonctionne plus au Maroc n est en général pas jeté ou détruit. Mais, il trouve toujours des «sauveurs» qui le reconstituent. Plusieurs structures informelles (ce sujet va être traité ultérieurement) existent et celles-ci créent des emplois. Ces structures sont diverses et variées comme le déblocage des portables ou autres. Donc il y a de la création à partir de problèmes de tout ordre (technique, fonctionnel ). Dans ses premiers travaux, Schumpeter, considère l innovation comme le fruit du travail de l entrepreneur individuel. Cet agent économique rompt le flux circulaire de l économie en pariant sur la demande future de nouveaux produits ou procédés, sur l ouverture d un nouveau marché, sur l utilisation d une nouvelle ressource naturelle ou sur l organisation de tout un secteur de l économie. Toutefois, si les travaux de Schumpeter constituent une véritable avancée et ont largement été repris par la suite notamment pour la définition de l innovation comme un processus endogène intégrant des aspects technologiques, mais aussi organisationnels, Schumpeter a cependant fondamentalement opposé la petite entreprise à la grande, sans tenir compte de la complémentarité qui peut exister entre les deux 119. Son approche reste donc très éloignée de la prise en compte du caractère interactif et cumulatif de l innovation et de la multiplicité de ses sources. Quelques cycles économiques qui cadrent avec notre sujet 1) Ceux-ci arrivent par grappes ou essaims et se généralisent par diffusion entraînant le circuit économique dans une évolution cyclique. L évolution du téléphone mobile techniquement comme technologiquement a traversé plusieurs périodes. Elle a eu un impact majeur sur les différentes économies. 2) Schumpeter distingue cinq types d'innovations : la fabrication de biens nouveaux, des nouvelles méthodes de production, l'ouverture d'un nouveau débouché, l'utilisation de 117 Antonella CORSANI, «Réseaux d entreprises et territoires : la dynamique de l innovation dans le capitalisme cognitif», 12 e Séminaire annuel, «Organisations, innovation & international», Université de Technologie de Compiègne, janvier Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, 1984, p Antonella CORSANI, op. cit.,

83 nouvelles matières premières et la réalisation d'une nouvelle organisation du travail. Pour notre part, un parallèle peut être mentionné avec les avancées technologiques touchant le monde du cellulaire. Les smartphones avec les IPod, l internet sur le mobile en sont des exemples. 3) Schumpeter va distinguer trois grands cycles économiques liés à l'apparition de progrès techniques marquant : Première RI et vapeur, chemins de fer - acier, électricité - acier. En ce qui nous concerne, nous pouvons parler des normes du téléphone cellulaire. Ces dernières sans exception ont fait l objet d innovations. La norme GSM prédominante en est un exemple. Rôle de l'entrepreneur comparé au télénaute 1) L'entrepreneur Schumpetérien se distingue de l'entrepreneur néoclassique. En effet dans l'univers néoclassique, la société est composée d'individus interchangeables prenant tous la même décision dans des conditions identiques et ce sans qu aucune évolution ne soit possible. Le système économique se réduit à un simple circuit, c'est à dire une sempiternelle reproduction à l'identique des conditions de départ. Dans notre cas, l utilisateur est comme l entrepreneur chez Schumpeter. Il n agit et ne réagit pas de la même façon qu un autre. Il choisit son option, son forfait en fonctions de sa situation. C est un consommateur qui ne suit pas le moule. Il raisonne. 2) L'entrepreneur Schumpetérien est un personnage hors du commun doué de qualités exceptionnelles et dont l'action provoque la rupture du circuit et déclenche l'évolution. Notre utilisateur peut même avoir une rupture avec ce qui est légal. En effet, les structures informelles foisonnent de plus en plus dans la sphère marocaine et surtout dans les quartiers populaires. Les qualités du consommateur vont jusqu à trouver des astuces pour ne pas payer cher l abonnement. Ces méthodes comme celle touchant les SMS que nous traiterons ultérieurement prouvent que ceux et celles qui s approprient le cellulaire savent ce qu ils font. 3) Ainsi il est amené à distinguer deux types d'entrepreneurs : innovateur qui va prendre le plus de risques en introduisant l'innovation et celui aussi qui fera le plus de profits. Schumpeter emploie dès lors la notion de profit monopolistique. Dans notre cas, nous opposerons les utilisateurs et les acteurs. Les premiers consomment (ce sont les plus nombreux) et les seconds sont par exemple les opérateurs téléphoniques qui voient leurs chiffres d affaires augmenter à travers le temps. 83

84 Approche anthropologique Les sociologues sont parvenus à dépasser la vision classique. Ils ont développé un nouveau modèle de diffusion qu ils ont nommé le modèle de diffusion de la traduction. Deux idées fortes sont à la base de ce modèle 120. D une part, il est impératif de ne pas séparer les phases de conception et de diffusion de l innovation 121. D autre part, l activité innovatrice est le résultat de la collaboration de plusieurs acteurs aussi bien humains, techniques que financiers. La traduction évoquée représente ce processus par lequel l innovation et son univers social vont progressivement se mettre en forme et se stabiliser. Comme le résument Akrich, Callon et Latour 122, l innovation est l art de captiver un nombre progressif d alliés qui rendent l entreprise plus forte 123. Le modèle de cette traduction est un modèle de l intéressement, selon la vision sociologique. Il crée des liens qui unissent l innovation avec son environnement. Ainsi donc, l innovation selon l approche sociologique n est pas à exclure. Plusieurs auteurs ont abordé le sujet. Parmi eux, Michèle Mattelart 124 considère que les enjeux sociaux de l innovation sont les plus fondamentaux dans la mesure où ils conditionnent les réussites économiques et politiques. De plus, elle est convaincue que c est le rapport entre, d un côté la recherche scientifique et de l autre côté, les transformations socioculturelle, qui définit l espace propre à l innovation en lui fournissant un terrain favorable 125. Avec l approche sociologique, l innovation rend plus fort l entourage. La téléphonie cellulaire réunit des personnes de tous horizons, et d approches très variées. Elle élargit ainsi le relationnel et le côté social. Combien de mariages ont eu lieu grâce directement ou indirectement à l utilisation de ce média qui rapproche les distances. Cet impact sociologique génère en effet un brassage entre des acteurs humains situés sur tout le globe terrestre. Le 120 Michel CALLON, «L innovation technologique et ses mythes», Annales des Mines, Série Gérer et Comprendre, n 34, 1994, pp Le technique ne doit pas être séparée du social étant donné que le contenu de l innovation dépend largement du contexte au sein duquel elle prend forme et se diffuse. 122 Les chercheurs Bruno LATOUR, Michel CALLON, Madeleine AKRICH, John LAW entreprenaient de rénover un domaine de connaissance bien précis : la sociologie des sciences et des techniques. Trente ans plus tard, après avoir suscité bien des polémiques, c est une école qui s est formée, dont l influence se fait sentir dans la sociologie et même au-delà. 123 Madeleine AKRICH., Michel CALLON et Bruno LATOUR, «A quoi tient le succès des innovations, Deuxième épisode : l art de choisir les bons porte-parole», Annales des Mines, Série Gérer et Comprendre, septembre 1988, p Yves STOURDZE et Michèle MATTELART, Rapport au ministre de la recherche et de l industrie, remis à JP Chevènement ministre de la recherche et de l industrie, p Ibid., p

85 mobile est cette interface entre les êtres Humains comme un système d exploitation (windows par exemple) intermédiaire entre l homme et la machine. Et plutôt que de quantifier les pratiques de cet outil en dénombrant le nombre d'appels, leur durée, le type de correspondants et les motifs d'appels, il est plus intéressant de se concentrer sur les représentations sociales que les gens se font d'une part de leurs pratiques et d'autre part de l'objet technique lui-même. Pierre Chambat 126 pense que cette question de la représentation sociale est essentielle car l'usage du mobile déborde l'utilisation fonctionnelle et le rapport à la technique n'est jamais purement instrumental. Ce dépassement provient du caractère individuel et personnel de cet objet lié à l individu. La question donc de l'appropriation de cet outil et de la représentation que l'on s'en fait renvoie aussi indubitablement à celle de l'identité. Or d après Corinne MARTIN 127, les premières études d'usage du mobile pointaient cette dimension personnelle dans l'utilisation du portable. Cet auteur assure que cette question de l'appropriation du téléphone mobile renvoie inévitablement à la signification sociale qui est conférée à l'objet par celui qui cherche à se l'approprier. Donc, la question qui se pose est celle de savoir quelle est l identité individuelle mais aussi sociale pouvant s'exprimer et se construire à travers l'utilisation d'un tel média? Cette question essentielle sera problématisée par le recours à la section 5 «Le téléphone mobile face à une société qui se transforme» du chapitre 7. Cette approche socio-anthropologique a été longuement détaillée au cours d une journée scientifique donnée par le professeur Alain Caillé 128. Celui-ci commence son intervention par poser la question suivante : comment pourrait-on ne pas être socioanthropologue? Question ironique puisque cette intervention défend une démarche pluridisciplinaire. Le cellulaire, phénomène de société ne peut différencier l anthropologie de la sociologie. Ensuite, vient le tour de l économie. Là, l intervenant note la concurrence entre l économie et la sociologie. Mais au fil du débat, Caillé note que la sociologie est une économie généralisée c'est-à-dire appartenant à la sphère des sciences sociales. Il donne comme exemple un grand théoricien de la science sociale générale Marcel Mauss ou l un des pères de la sociologie, Durkeim, en rapportant que celui-ci est un grand admiratif de l économie. 126 Pierre CHAMBAT, «Usages des technologies de l'information et de la communication», Technologies et Société, 6(3), 1994, pages Corinne MARTIN, Les représentations du téléphone portable dans les groupes familiaux. 128 Journée d étude scientifique, 26 novembre 2009, Paris 8, organisée par le professeur KADRI. 85

86 Lors de la même journée, le professeur Aissa Kadri note que Paréto conjugue l économie à la sociologie bien que le modèle économicus soit réfuté chez les sociologues. Il s interpelle sur le désintérêt de la sociologie vis-à-vis de certains économistes. Pour ce qui nous concerne, l appropriation du média mobile revêt un caractère multidisciplinaire. Ceci ne peut pas être autrement car plusieurs disciplines se confrontent. Nous pouvons conclure que l utilisateur du téléphone mobile embrasse une adhésion totale de plusieurs approches. Lorsqu un utilisateur s approprie de son téléphone mobile, toute approche est donc sollicitée car l innovation est mise en jeu. D ailleurs, la sociologie de l'innovation a bien montré les écarts qui peuvent exister entre les usages prescrits et les usages réels. Les fonctions émission et réception du mobile sont surpassées pour laisser place à d autres options. Jacques Perriault 129 décrit une logique de l'usage qui est une relation entre l'instrument, sa fonction et le projet de l'utilisateur. Celui-ci diffère suivant le temps. L utilisateur d aujourd hui n est pas celui d antan. Parler du mobile au Maroc implique notamment plusieurs environnements. Ce média n est pas cantonné à l aspect technique, mais bel et bien à plusieurs domaines. Pour que ceci soit vrai, il faut que les sciences sociales évoluent. Ces dernières doivent comporter des disciplines qui ont de plus en plus de points communs. Une nouvelle économie est née. 129 Jacques PERRIAULT, La logique de l usage. Essai sur les machines à communiquer, Paris, Flammarion,

87 CHAPITRE 4 NOUVELLES APPROCHES SOCIO-ÉCONOMIQUES APPLICABLES AU TÉLÉPHONE MOBILE Le téléphone mobile, est un objet innovateur, un facteur non contournable dans une nouvelle économie où la connaissance et l information deviennent prédominantes. Tous les domaines sans exception dépendent de près ou de loin de cet outil. Cette particularité a des fondements théoriques qu il faut aborder auparavant. Aussi, différentes approches interdisciplinaires, qu elles soient issues de l Occident ou du Sud, ont leur propre interprétation de cette économie innovatrice. Section 1. Une nouvelle économie Qu est-ce que la nouvelle économie? Le concept de nouvelle économie n a pas été forgé par les économistes mais par les medias. Il n est pas défini de manière formelle, mais se présente sous la forme d un inventaire de traits caractérisant la période actuelle qui se serait ouverte au cours de la décennie 90. Larbi Hakmi 130 évoque largement la nouvelle économie. Pour lui, La nouvelle économie est un concept allusif qu on oppose à l «économie traditionnelle». Cette nouvelle économie est constituée d activités industrielles de production, et peut se définir comme une économie de services à valeur ajoutée en ce sens qu elle fait recours aux TIC. Elle existe donc grâce à l innovation. Plusieurs auteurs l ont traité dans leurs ouvrages comme étant une économie d innovation touchant de près ou de loin les TIC. Ainsi, nous pouvons déduire que l économie mondiale est engagée dans un processus de transformation en profondeur. D ailleurs, le fait d importer les TIC d une manière générale et la téléphonie mobile en particulier dans un pays comme le Maroc suppose qu il faut jongler avec une économie déjà existante. Cette gymnastique conduit à une transformation de l économie traditionnelle pour la rendre familière avec le pays récepteur. Cette nouvelle économie n a pas réellement de règle. Chaque pays l utilise à sa sauce. Au Maroc, ce qui domine, surtout dans les quartiers 130 Larbi HAKMI, Management de l innovation et dynamique de la firme, Thèse de Doctorat, université d Artois, 2007, cf. son ouvrage Management de l innovation. Théories et méthodes, publié aux Editions L Harmattan, coll. Horizon Pluriel, E2M consulting, Rabat,

88 populaires et moyens que nous avons sondés, est l économie dite informelle, celle-ci étant abordée dans la section 3. Économie de la connaissance L économie de la connaissance intéresse toutes les connaissances issues de près ou de loin des activités économiques. Certains auteurs utilisent l expression «économie de la connaissance» quand ils se réfèrent à la discipline et l expression «économie fondée sur la connaissance» pour décrire le phénomène. Il est à noter que, de nos jours, nombreuses sont les expressions qui évoquent la place grandissante de la connaissance dans l'économie. Parmi ces expressions, citons : «Economie fondée sur la connaissance», «économie (ou société) basée sur le savoir», «nouvelle économie», «économie de l'information», «économie du numérique», «capitalisme intelligent», «capitalisme intellectuel» ou encore «capitalisme cognitif». L'ensemble de ces termes exprime globalement l'idée que la principale source de croissance des économies contemporaines est devenue la capacité à acquérir, créer et utiliser la connaissance 131. En effet la plupart des auteurs sont d'accord pour dire que les économies contemporaines sont devenues de plus en plus intensives en connaissances, dans la production mais aussi dans les services. Ils sont également d'accord pour dire qu'elle se caractérise par une augmentation non seulement quantitative mais aussi qualitative de la mobilisation de connaissances, par une activation de l'innovation technologique et par une mobilisation plus intense des Nouvelles Technologies de l'information et de la Communication. L'économie fondée sur la connaissance est d'abord caractérisée par une production importante de biens intensifs en connaissance, mais aussi par une utilisation accrue de facteurs de production intensifs en connaissance. Les industries fondées sur la connaissance sont définies par l'ocde 132 comme celles qui sont directement fondées sur la production, la distribution et l'utilisation de la connaissance et de l'information. Cette économie se manifeste également du côté de l'utilisation de la connaissance. Cette utilisation croissante se traduit par le développement des investissements riches en connaissances, qu'ils s'agissent d'investissements matériels (par exemple en ordinateurs et autres équipements informatiques) mais surtout immatériels (en R-D, formation de la main 131 OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), L'économie fondée sur le savoir, Paris, OCDE, OCDE, op. cit.,

89 d'œuvre, compétences techniques spécifiques, etc.). Elle se traduit aussi au niveau du processus de production dans laquelle la connaissance est de plus en plus incorporée tandis que la main d'œuvre utilisée est de plus en plus qualifiée. Enfin, l'économie fondée sur la connaissance est une économie où le rythme des innovations est plus soutenu et où les changements sont permanents. On est entré dans un régime d'innovation permanent qui se serait substitué à un régime d'innovation plus traditionnel avec de brèves périodes d'innovations radicales et de longues périodes d'innovations incrémentales 133. Aussi, il faut être conscient que les stratégies de développement dans le monde misent désormais sur la connaissance 134, l éducation et la formation. Ce sont les nouveaux facteurs de réussite des économies modernes. Économie du savoir L économie du savoir concerne toutes les connaissances et les compétences mobilisées dans les différents domaines de l activité économique. Souvent dans la littérature, le terme de connaissance est utilisé de manière générique sans préciser de quel type de savoir il s agit. Généralement, il désigne un domaine technologique, au sens large, y compris le domaine scientifique. La réflexion sur la connaissance technologique pose deux problèmes. D abord, un problème lié à la définition de la technologie qui ne fait pas l unanimité. Puis, un autre lié aux savoirs produits et mobilisés dans les activités économiques qui ne concernent pas uniquement le domaine de la technologie 135, mais concernent aussi les nombreux changements organisationnels connus par les entreprises depuis les années L organisation par projets, les méthodes d ordonnancement et les innovations destinées à améliorer la réactivité au marché sont des exemples de changements qui ont orienté l attention des économistes vers les domaines de l innovation et de la connaissance organisationnelle. 133 Commissariat Général du Plan, La France dans l économie du savoir, Rapport du groupe présidé par Pascal VIGNIER, Paris, La Documentation Française, Lotfi MAHERZI, Les Médias face aux défis des nouvelles technologies, Rapport mondial de la communication, Paris, UNESCO, 1997, p. 59. La société de la connaissance fait l objet de nombreux débats dans lesquels nous n avons ni l intention, ni la compétence, d entrer. Parmi les ouvrages de références à ce sujet, citons en particulier : (a) Peter Ferdinand DRUCKER, Post- capitalist Society, Harper Business, New York city 1993, 232p., (b) Bernard WALLISER, L Économie cognitive, Paris, Odile Jacob, (c) Yann MOULIER BOUTANG, Le Capitalisme cognitif. La nouvelle Grande transformation, Amsterdam, Multitudes/idées, (d) Marc LUYCKX GHISI, Surgissement d'un nouveau monde. Valeurs, vision, économie, politique tout change, Monaco, Alphée, 2010 (ouvrage synthétisant et complétant les précédents de l auteur). 135 Rapport du groupe de travail présidé par Pascal VIRGINIER, La France dans l économie du savoir : pour une dynamique collective, Paris, La Documentation Française, n 70, 2002, p

90 Lors de notre étude effectuée à l ANRT et Maroc Télécom, nous avons pu constater qu au-delà d une économie informelle ou souterraine qui domine dans les quartiers populaires, la connaissance, le niveau scolaire, l éducation et la formation ont chacun leur mot à dire pour faire progresser le mieux-être. En effet, dans les deux structures citées, la plupart des collaborateurs ont un niveau en moyenne élevé et de bonnes connaissances dans le monde des télécommunications. Économie de l information Avant de commenter cette économie, rappelons la citation d un expert en la matière : «Si vous regardez ce qu il y a derrière la prospérité des nations, vous trouverez l information ; derrière la pauvreté des nations, vous trouverez l absence d information. Si l on veut un développement durable, une société civile saine et une véritable production intellectuelle, l information est véritablement ce qui est nécessaire à tous les besoins» 136. De nos jours, ce qui précède se confirme amplement. Ce qui importe n est plus de savoir où stocker cette information mais au contraire de produire des services immatériels et de développer du savoir. On n apprend plus pour apprendre mais il faut que cet apprentissage serve et soit expérimenté, utilisé. Ce qui importe donc c est de savoir comment utiliser une innovation. Comment utilise-t-on un téléphone mobile? Car l essentiel de la valeur ajoutée n est plus détenu par les technologies et la production, mais par leurs usages 137. Kenneth Arrow, prix Nobel d économie en 1972, est à l origine d une première conception économique de la connaissance, qui conduit à l assimiler à la notion d information. Les savoirs sont produits par un secteur d activité spécialisé, à partir d une fonction de production qui combine du travail qualifié et du capital. L output de ce secteur consiste en informations échangées sur un marché. Les notions d information, de savoir, de savoir-faire ou de connaissance doivent être clairement définies. Généralement, l information est assimilée à un flux et les connaissances à un stock. La connaissance est une structure qui se nourrit particulièrement d information. Elle regroupe un aspect cognitif, un code d interprétation de l information, un savoir-faire tacite, une élaboration d algorithmes et une 136 Noah SAMARA, fondateur de WorldSpace (Réseau de télécommunications par satellite). 137 Ibid, p

91 résolution de problèmes qui confèrent un sens heuristique dans la compréhension des phénomènes 138. En ce qui concerne notre sujet, produire des portables derniers cris n a aucune utilité s il n y a pas d utilisation subséquente par l intermédiaire de forfaits ou à la rigueur des cartes prépayées. Pour ceci, l information est primordiale. Les consommateurs doivent être informés par n importe quels moyens. Les producteurs de services doivent connaître les attentes de ces utilisateurs. D où une économie de connaissance qu il ne faut nullement négliger. Section 2. Autres approches au Nord et au Sud Plusieurs sociologues ou économistes parlant du Sud font référence à l économie dite informelle. Ils opposent souvent ce genre d économie à celle dite traditionnelle ou standard. Leurs principaux arguments sont que l économie standard ne répond pas à l attente ou ne correspond pas aux besoins des habitants du Sud notamment du continent africain. D autres auteurs, parfois les mêmes, au Nord comme au Sud, traitent du caractère immatériel et culturel de l économie allant jusqu à mettre en exergue le rôle des cultures, des croyances et des représentations mentales dans le développement économique (cf. notamment Marc Luyckx Ghisi, Henry Panhuys, Hassan Zaoual). Économie dite informelle L augmentation des besoins des familles et celle du niveau de vie des ménages ont poussé plusieurs personnes des couches moyennes et défavorisées à vouloir acquérir le matériel le moins cher dans le secteur informel. Même si le phénomène est difficilement quantifiable, notre sondage a permis de constater néanmoins qu un grand pourcentage investit le marché pour y acheter un mobile pas cher ou pour le réparer d une manière informelle. L exemple ci-dessous extrait du tableau 6 le confirme. 138 Francis MUNIER, «L entreprise fondée sur les compétences : définitions et axiomatique», in Approches évolutionnistes de la firme et de l industrie, Paris, L Harmattan, 1999, p

92 Vous êtes déjà partis réparer ou acheter votre mobile dans une structure non officielle 80,00% 70,00% 69,50% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% Moyenne de tous les quartiers tous sexes confondus D après ce qui précède, 30,5% des sondés ont recours à l informel. En raison donc de l importance de ce secteur, on pourrait se demander quel est l apport des TIC à ce type d économie et comment se situent les intéressés par rapport à cet apport? Dans le cadre des activités œuvrant dans ce secteur, le téléphone portable, comme outil de communication, occupe une place de choix. Tout d abord, il est à signaler que celui-ci a connu un engouement parmi toutes les couches sociales et dans tous les secteurs d activités. Sur une population de trente deux millions d habitants 139, le nombre d utilisateurs de téléphones mobiles est en constante progression dans toutes les couches sociales et classes d âge. Quant aux acteurs de l économie dite informelle, marchands ambulants, artisans, vendeurs de produits divers, «débloqueurs» de téléphones mobiles, etc, tous utilisent de plus en plus le téléphone portable, à tel point que celui-ci est en train de s imposer comme outil indispensable de communication. Une bonne partie de la part de marché des téléphones portables se passe dans l informel : une visite aux marchés aux puces des grandes villes marocaines révélera que l étalage des téléphones portables fait partie du paysage. Cette offre a servi à la promotion de cet outil communicationnel et à sa prolifération parmi les populations, toutes classes sociales confondues. C est dans ce cadre que Dan Schiller parle du rôle que joue le téléphone mobile dans le changement du rapport entre la vie privée et le travail. Dans son livre 140, Il décrit le téléphone portable comme l outil permettant de consacrer quelques minutes de notre journée 139 Fin décembre 2010, selon 140 Dan SCHILLER, How to Think About Information. Chicago, University of Illinois Press,

93 de travail à notre vie personnelle. Mais, dans le même temps, ce média permet à la hiérarchie de nous «tenir» plus étroitement. Pour les travailleurs mobiles, le téléphone portable permet de gérer à distance la clientèle et d organiser les activités. Dans ce secteur informel où l aléatoire, le relationnel et la chance priment sur le rationnel, voire où la précarité l emporte sur la sécurité, le téléphone portable a un rôle important dans l atténuation des aléas. Il permet de parer à l urgence, et dans des situations d accident ou de problèmes imprévisibles ou encore de pannes, d appeler au secours et de trouver les solutions aux situations qui nécessitent des interventions urgentes. D après une enquête 141 du HCP (Haut commissariat au plan), l économie parallèle de 2007 totaliserait 280 milliards de chiffre d affaires représentant 14% du PIB. D après cette même enquête, entre 1999 et 2007, unités de production informelles qui ont été créées chaque année. Le volume de l emploi dans ce secteur est passé de 1,9 million à 2,2 millions de postes (entre 1999 et 2007), soit une création de postes de travail chaque année (c est quatre fois plus que les postes budgétaires créés par le secteur public). Plus des troisquarts du volume d activité de l informel sont réalisés par le commerce, suivi par l industrie (11,5%), les services (6,8%) et enfin le secteur du BTP avec 4,4%. C est principalement dans l économie informelle que la population, en particulier masculine, se procure et fait réparer son mobile, comme le montre le graphe suivant extrait du tableau 6. 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% Vous êtes déjà parti réparer ou acheter votre mobile dans une structure non officielle 62,05% Sexe Féminin tous quartiers confondus 76,94% Sexe Masculin tous quartiers confondus 141 Http : //www.telquel-online.com/402/actu_economie2_402.shtml, L informel gagne du terrain. 93

94 Une bonne partie des Marocains produisent, consomment et survivent tant bien que mal à l intérieur de réseaux et de structures que les socio-économistes qualifient, en vrac, du terme fourre-tout d économie informelle 142. En somme, ceci désigne tout bonnement le mode d existence d une énorme partie des populations, notamment dans les pays émergents tels que le Maroc ou dits sous développés du Sud en général. Hassan Zaoual 143 souligne que l informel constitue le plus grand réservoir de capacité d adaptation et d invention qui existe dans les pays en voie de développement. Il met alors en évidence la vitalité des dynamiques informelles, face à l inertie de l économie formelle transposée. Pour cet auteur, le découpage de l économie que nous connaissons est reproduit dans le paradigme du développement que les pays du Nord ont imposé à ceux du Sud. Cet informel doit prévaloir sur le standard, car dans un pays comme le Maroc, l homme dans plusieurs situations doit mettre tout en œuvre pour vivre. Zaoual évoque dans son livre 144 le cas des Soussi 145 qui, telle une «dynamo», contournent toutes les contraintes formelles du développement en produisant leur propre énergie. Ces personnes travaillent en réseaux interactifs en utilisant au mieux l innovation que constitue le téléphone cellulaire sans se préoccuper de ce qui est formel. L important est que la roue tourne. Parallèlement donc à l économie standard officielle, l'économie dite informelle qualifiée de souterraine est très active dans tous les secteurs d activité. Elle regroupe des micro-entreprises 146 généralement sans patente, dont certaines pratiquent le déblocage et la réparation des portables cellulaires. et d autres, plus largement, le recyclage de matériels liés aux TIC et à l audio-télévisuel en général. On peut parler à leurs propos d entreprises situées 147 dans la mesure où savoirs de toute nature et matériaux divers sont ingénieusement recombinés et ré-encastrés dans des réseaux de relations sociales conférant sens et emplois au meilleur bénéfice de tous. 142 Économie souterraine c'est-à-dire illégale, par opposition à l économie standard. 143 Hassan ZAOUAL, Du rôle des croyances dans le développement économique, Paris, L Harmattan, 2002, p ibid., p Ethnie berbère du sud du Maroc. 146 Ces micros entreprises sont analysées dans l'ouvrage de référence de Mohamed SALAHDINE, Les petits métiers clandestins, Casablanca, Eddif, 1988, 270 p. 147 Hassan ZAOUAL, Management situé et développement local, Rabat, Horizon Pluriel,

95 Économie immatérielle et des croyances. De nos jours, l économie «traditionnelle» n est plus celle qui est adoptée. Elle laisse place à d autres formes d économie. Celle qui fait de plus en plus parler d elle, est l'économie de l'immatériel 148, expression couramment employée pour désigner la nouvelle forme d'économie dans laquelle la plupart des pays développés et émergents se sont engagés depuis quelques années. L'expression économie de l'immatériel ou immatérielle met l'accent sur l'aspect supposé "immatériel" que prend l'information dans les économies modernes. Il faut pourtant remarquer que le terme immatériel est trompeur, puisque dans le processus de dématérialisation, l'information, qui était sur support papier, passe sur des supports électroniques qui sont également matériels (matériels informatiques, réseaux, bases de données,...). Dans l'économie de l'immatériel, le secteur tertiaire, c'est-à-dire les services, devient prédominant par rapport au secteur primaire (l'agriculture,...), et au secteur secondaire (l'industrie). Dans leur rapport remis à Thierry Breton 149, les auteurs 150 traitent le sujet en détail qui est une réflexion générale montrant qu en quelques années, l évolution est bel et bien présente en ce qui concerne une économie qui change constamment. En effet, une nouvelle composante s'est imposée comme un moteur déterminant de la croissance des économies : l'immatériel. Les auteurs de ce rapport faisant le parallèle avec l économie d avant ont mis l accent sur une richesse dite immatérielle (abstraite). C'est la capacité à innover, à créer des concepts et à produire des idées qui devient l'avantage compétitif essentiel. Pour ces auteurs, ce qui est mis en valeur est le capital immatériel ou le capital des talents, de la connaissance, du savoir. Ce sont les hommes et les femmes d un pays qui forment cette richesse. C est par le travail de ces derniers que l économie traditionnelle est modifiée En faisant le parallèle avec notre préoccupation, l utilisation du téléphone mobile ne peut exister que parce qu il y a ces hommes et ces femmes. Ces personnes sont surtout représentées au Maroc par une jeunesse qui trouve grâce au téléphone mobile un moyen d évasion et une bouffée d oxygène. Ce Ancien ministre de l Économie, des Finances et de l Industrie. Il s agit d un rapport remis début décembre Maurice LÉVY et Jean-Pierre JOUYET, L'économie de l'immatériel, La croissance de demain, Rapport au ministère de l Économie, des Finances et de l Industrie, Paris,

96 moyen omniprésent n émane pas seulement de structures légales mais est le fruit de tous procédés pourvu que le prix à dépenser soit le moindre possible. Les acteurs publics et privés de l économie marocaine sous-estiment encore la priorité des investissements immatériels dans l adaptation à une économie de plus en plus globalisée. Dans cette même économie marocaine, les transferts de technologies et de savoirs présupposent un effort endogène d adaptation locale. Elle doit s orienter vers la nécessité d une organisation qualitative des investissements immatériels. De ce point de vue, l adaptation des connaissances, de la formation, des modes de production et d organisation et enfin, la mise en réseau des universités et des entreprises deviennent des impératifs importants. Il est nécessaire qu il y ait une rénovation de la politique au service de l'immatériel, car notre économie se fonde de plus en plus sur cet immatériel et de moins en moins sur des facteurs strictement physiques ou financiers. D après le rapport cité précédemment, ceci est favorisé notamment par trois mouvements de fond que connaissent les sociétés développées depuis 20 ans : l'importance cruciale de l'innovation, l'explosion des technologies de l'information et de la communication et la tertiairisation croissante des économies. Par conséquent, l'économie de l'immatériel est de nos jours la plus forte source de croissance des pays et notamment pour les pays émergents. Elle se fonde sur de nouveaux facteurs et moteurs de production qui sont : le savoir, les connaissances, la créativité, l'imagination, les technologies de l information et surtout la capacité d'entreprendre. Tarik Kasbaoui 151 se propose d élucider le rôle des investissements immatériels dans le développement économique. Il aborde l expérience de l économie marocaine. Pour mener à bien sa démonstration, il combine à la fois la déduction et l induction en mettant en évidence la montée en puissance des investissements immatériels dans la pratique des entreprises et dans le dynamisme économique en général. Il accorde une grande partie de son travail à l investissement immatériel. Pour ceci, il élargit son approche aux multiples dimensions du concept d investissement immatériel (formation, R-D, innovation, marketing, etc.), en enrichissant sa démarche pour l appliquer au cas du Maroc. De ce travail empirique, il déduit la nécessité d une approche territorialisée de l économie du savoir, concept qui sera évoqué ultérieurement. 151 Tarik KASBAOUI, Du rôle des investissements immatériels dans le développement économique : l expérience du Maroc, GREL, Thèse de Doctorat, Faculté d économie appliquée d Aix Marseille en partenariat avec l Université du Littoral Côte d Opale,

97 Nous pouvons de même ajouter la dimension culturelle. Cette dernière va en adéquation avec le monde de l entreprise où l usage d une TIC quelconque, a fortiori le téléphone mobile, est omniprésent. Cette culture commune d une organisation peut être un formidable moteur de productivité, d apprentissage, d innovation et de créativité. Cette dimension culturelle renferme ce goût prononcé pour l immatériel, l informel. La population marocaine se penche plus vers une création tout azimut sans passer nécessairement par une administration souvent «lourde» et contraignante. Ce qui importe pour elle, c est le rendement ou plus précisément la libre efficacité. Kasbaoui soutient que la culture a une influence sur les théories des organisations et du management et qu il existe des relations entre cultures et rationalité. L appropriation du téléphone mobile dépend de la culture. Ce constat va être décliné de façon plus détaillée lors de l analyse des sondages. Économie sociale et solidaire L économie sociale et solidaire est en principe une économie morale dans la mesure où ses fondements, ses formes d organisation et ses modes de fonctionnement se rattachent à une éthique et à une finalité sociale qui ne sont pas celles du profit mais placent les êtres humains sans exclusion au centre de l économie. Cette économie s exprime à travers une grande diversité de statuts juridiques, diversité qui illustre la richesse des pratiques de ce genre d économie. Cette pluralité devient un obstacle lorsque l on tente de rationaliser l univers de l économie sous forme de critères rigides. Et, cette sorte d économie proposée souligne d une certaine manière, les limites du modèle standard (homo œconomicus, rationalité économique, etc.) et ouvre la voie à la théorie des sites 152 où l homo œconomicus est remplacé par l homo situs. Roussel 153 identifie les défaillances économiques et sociales de l économie de marché pour mieux asseoir les bases théoriques d une économie solidaire et plurielle. Partant des limites de la théorie standard (incertitudes, rationalité limitée, besoin de règles et d institutions) mises en évidence par les théories des organisations et des conventions, il souligne la nécessité de promouvoir une pluralité de modes de coordination. Le marché comme structure auto régulatrice conduisant à un équilibre de plein emploi et une harmonie 152 Hassan ZAOUAL, Du rôle des croyances dans le développement économique, Paris, L Harmattan, Érick ROUSSEL, Marché et lien social : une approche par l économie solidaire et plurielle, L expérience de la Région Nord-Pas de Calais, thèse de doctorat ULCO, Dunkerque,

98 sociale s en trouve remis en cause au même titre que les insuffisances des politiques publiques. Les conséquences d une économie exclusivement gouvernée par les lois du marché sont décrites dans cette recherche à travers l existence d un chômage massif de caractère permanent, d une montée en puissance de la précarité des emplois et d une exclusion sociale qui remet en cause les fondements même de la société démocratique. En substance, la marchandisation de la société s accompagne d une décomposition du lien social. Face à cette anomie que la société de marché porte en elle, en raison de l exclusivité du marché comme seul mode d échange entre les hommes, l auteur met en évidence le rôle régulateur de l économie solidaire. Au Maroc, elle se distingue par la multitude de structures formelles de type associatif et/ou de modalités informelles. Un des objectifs de ce type d économie est de répondre aux défaillances économiques et sociales de l économie de marché et aux insuffisances des politiques publiques. Le retour à une économie au service de l être humain, conduira nécessairement à la nécessité de construire un grand paradigme capable d articuler harmonieusement une pluralité d économies : publique, capitaliste privée, et réciprocitaire. C est dans cette perspective que le paradigme en construction de l économie solidaire plurielle est un chantier plein d avenir dans la mesure où l être humain y prime. Le marché apparaît comme une «construction sociale» 154 qui émane des interactions des acteurs (individus, organisations) et qui doit être régulé, encastré, territorialisé sous peine de conduire au chaos. Pour conclure sur ce point, un responsable d une association marocaine, a écrit : "Notre force, c'est le capital humain et tout changement, qu'il soit dans ce quartier, dans le Maroc dans sa globalité ou dans le monde entier, passe par l'être humain" 155. Cet être humain joue l interface entre le téléphone mobile et l économie. L Homme donc a des répercussions non négligeables sur la façon de se comporter avec le média téléphone mobile. Les conditions d appropriation et l usage qu il en fait sont différents selon qu il est d origine européenne ou africaine ou qu il est issu d un quartier riche ou pauvre. Ainsi, utiliser un objet qui peut paraitre technologique renferme plusieurs autres aspects identifiables et analysables à la lumière de pratiques et théories diverses et variées. Il 154 Ibid, 393, p Président d INTILAKA, association pour l'enfance et la jeunesse de Sidi Bernoussi (quartier populaire de Casablanca), lors d une interview. 98

99 faut donc non tenir uniquement compte de la forme et du fond de l outil mais ne pas oublier l historique de ce même objet. D une façon particulière et en ce qui nous préoccupe, un petit aperçu de l historique des télécommunications au Maroc peut être utile afin de suivre une logique chronologique. Sans oublier de parler succinctement des opérateurs principaux de la téléphonie mobile pour comprendre l impact qui est donné à la téléphonie mobile. 99

100 CONCLUSION DE LA PARTIE II A travers cette partie, nous avons remarqué que l innovation ne datait pas d hier. Celle-ci diffère à travers le temps. Elle n est pas figée. Le téléphone cellulaire faisant partie intégrante de cette innovation évolue à un rythme accéléré. Ce résultat en est le fruit qui est généré par rapport aux découvertes antérieures. L économie n est plus ce qu elle était. Une succession de changements est repérée soulignant ainsi que les sciences sociales en général vivent avec leur temps, dans une large dépendance du lieu et sites symboliques de référence. Le monde de la téléphonie mobile baigne dans une économie nouvelle qui se démarque de l économie standard dominante comme de l économie traditionnelle d antan. Grâce à elle, le cellulaire se développe pour atteindre le niveau auquel il se trouve de nos jours. Ainsi, il a su traverser toutes les frontières en s inscrivant comme l outil phare de ce début du XXI e siècle pour toute la population tant analphabète qu alphabétisée, pauvre comme riche. Il ne dépend pas uniquement du technique mais d autres éléments (socioéconomiques, culturels, etc) et approches. Il exprime d autres expirations et tendances sociétales. Néanmoins, il faut retenir que le téléphone mobile n est qu un moyen de communication, un objet de valorisation sociale et culturelle au service des usagers comme c est le cas pour la radio portable dans certaines zones très reculées du Maroc. Outil technique et social de communication, d information et de transformation de la société, certes utile et puissant, il n en est cependant pas l acteur mais un facteur. 100

101 PARTIE III : ENQUÊTE SUR LES USAGES ET EFFETS DU TÉLÉPHONE MOBILE AU MAROC «La raison consiste à analyser les choses et à les élaborer.» Epictète (Extrait de Entretiens) 101

102 La préoccupation de cette partie sera de confirmer empiriquement ce qui a été avancé de manière plus générale dans les deux premières parties. Les sondages réalisés au Maroc et en France pourraient-ils répondre valablement à cette préoccupation? Les variables âge, sexe, catégorie socio-professionnelle, résidence et niveau d instruction ont-elles une influence sur l usage et l appropriation de la téléphonie mobile? Si tel est le cas, ont-elles la même influence? Ces variables suffisent-elles, à elles seules, à expliquer l appropriation du téléphone cellulaire? N y aurait-il pas d autres critères qui pourraient jouer un rôle important pour expliquer l engouement du média téléphone portable? Que pourrait-on dire de la culture ou du contexte de vie d une personne quant à la manière dont elle s approprie son téléphone cellulaire? Cet outil, faisant partie intégrante de notre vie sociale doit-il être appréhendé sous d autres angles que celui de la seule approche technique? Dans l affirmative, lesquels? Parmi d autres, Armand et Michèle Mattelart 156 ont analysé les processus de communication comme étant situés au carrefour de plusieurs disciplines, suscitant l intérêt de sciences aussi diverses que la philosophie, l histoire, la sociologie, l économie 156 Michèle et Armand MATTELART, Histoire des théories de la communication, Paris, La Découverte,

103 CHAPITRE 5 DONNÉES, CHOIX ET ENTRETIENS PRÉALABLES A L ENQUÊTE Ce chapitre a pour but de préparer le terrain du sondage proprement dit. Il comporte un ensemble de données et d informations factuelles relatives au Maroc, d entretiens techniques préalables avec les responsables institutionnels marocains compétents. Cet avant-propos de nature méthodologique est nécessaire pour comprendre la suite. En effet, tout est lié. Les méthodes utilisées comme les critères considérés forment un socle pour le sondage. Ils définissent un point de départ. Section 1. Données sur le Maroc Population Selon des projections du Haut Commissariat au Plan (HCP), la population totale du Maroc recensée à près de 30 millions en 2004 passerait à environ 38 millions en 2030, dont 24,4 millions de citadins 157. Pour l'année 2008, la population totale a été estimée à 31,17 millions d'habitants, dont 17,73 millions de citadins (environ 57%). On peut à partir des données recensées avancer que la population marocaine serait d environ en Cette population jadis jeune laisse de plus en plus apparaître une pyramide d âge semblable à celle rencontrée en Europe. En effet, selon les projections du HCP, le nombre des Marocains âgés de plus de 60 ans passerait de 2,3 millions recensés en 2004 à 5,8 millions en 2030 avec une espérance de vie à la naissance de 76 ans contre 71 ans en Les personnes âgées représenteraient 15,4% de la population totale en 2030 contre 8% en 2004, cette évolution prévisible étant due notamment à une forte baisse de la mortalité. Parallèlement, le nombre des enfants âgés de moins de 15 ans baisserait, passant de 9,25 millions en 2004 à 7,93 millions en Ces données montrent que le Maroc est entré dans une phase de transition démographique Extrait qui prend source de (haut commissariat du plan). 103

104 En conséquence, le nombre des sondés de l échantillon devrait être plus ou moins proportionnel au nombre d habitants, a fortiori à celui de la tranche d âge «stratégique» des plus de quinze ans. Géographie Au Maroc, le réseau présente des disparités entre zones urbanisées et zones rurales, plaines littorales et régions montagneuses. Dans ces dernières, les campagnes, villages et petits bourgs sont relativement moins peuplés et développés. La carte ci-dessus montre que les différentes régions marocaines présentent des disparités en ce qui concerne le relief. En effet, la partie nord a des altitudes plus importantes que la partie sud. 104

105 Par conséquent, il y a d un côté des zones structurées en réseaux (territoires de communication), et de l autre, des régions dépourvues de toute connexion. Ces espaces sont de plus en plus inhabités car le Maroc connaît une migration intense vers les villes. Ceci explique largement le désintérêt de la part des différents opérateurs lorsqu il s agit de lieux isolés. En ce qui nous concerne, les deux villes sondées font parties des régions 1 (Rabat, Salé, Zemmour, Zaer) et 11 (Doukkala, Abda). D une part, la ville de Rabat offre une très bonne connexion alors que Tlat Sidi Bennour, une connexion moyenne. A cet égard, lors de notre sondage dans cette dernière ville (côté rural), nous avons effectivement enregistré quelques plaintes pour dénoncer les défaillances du réseau de la téléphonie mobile. Le choix de cette localité, relativement isolée (même si elle prend de plus en plus d ampleur), et moins bien connectée, constitue un élément significatif de la disparité villes-campagnes dans notre échantillon. Économie chômage Bien que le chômage touche 16,7% de la population active selon le dernier recensement de la population 158, il est à signaler que de plus en plus de femmes dans les villes pénètrent sur le marché du travail, principalement dans le secteur industriel, les services et l éducation. Le principal facteur qui a engendré ce boom est la production de produits manufacturés à bas prix générée par un faible coût de la main d'œuvre qualifiée. Par rapport aux statistiques internationales, l'économie du Maroc est toujours faible, avec une disparité de revenus accusée entre classes sociales. Ce constat d évidence des inégalités de revenus et de situations socio-économique a servi de critère de sondage dans la construction de notre échantillon. Les différents quartiers sondés étaient très hétérogènes dans plusieurs domaines : richesse, éducation, logement, etc. Les habitants n ont pas les mêmes problèmes. Certains comme nous le verrons éprouvent des difficultés financières quant au budget consacré à leur téléphone mobile alors que d autres s accaparent les appareils dernier cri. 158 Selon le Recensement Général de la Population et de l Habitat, 2004, p

106 Services Le secteur des services au Maroc se développe. Il est très dynamique grâce notamment au tourisme (hôtellerie, services touristiques, services de loisirs...) et au secteur des banques et des finances. De petites et moyennes entreprises touchant de près ou de loin le domaine des TIC sont localisées dans les villes importantes du Maroc. A commencer par Casablanca et Rabat où s est déroulée la première partie du sondage. Signalons toutefois que les services progressent de plus en plus grâce aux délocalisations. Aujourd'hui et durant la période , le Maroc a réussi à tirer profit de ces mouvements de délocalisation issue de l Europe occidentale. Dans ce phénomène, on peut mettre en évidence deux périodes bien distinctes. La première concerne les délocalisations dans le secteur du textile et de la petite industrie de transformation, la seconde, les délocalisations dans les domaines de l'industrie des hautes technologies, de l'automobile, et des services (call center 159, services dédiés aux entreprises...). Les principaux pays émetteurs de ce mouvement sont la France qui arrive largement en tête, suivie de l'espagne, de la Belgique et de l'italie. Le domaine de la téléphonie cellulaire est très touché par le phénomène comme en témoigne l implantation des infrastructures importées de l Occident. C est pourquoi, avant d effectuer notre enquête, nous avons procédé à une étude des principaux opérateurs marocains, en particulier Maroc Télécom, qui nous a révélé que non seulement on importe une technologie, mais également une logique de travail, de gestion et d aménagement. Cette constatation touche la disposition des différents bureaux à l intérieur des locaux, disposition très conforme à ce qui existe notamment en France 160. Ce constat s applique naturellement à la téléphonie mobile. En effet, celle-ci, bien que conçue au départ à l étranger, trouve sa place au Maroc. Toutefois, l utilisateur lambda s approprie le média et l utilise suivant son désir. Peut-on alors parler réellement de transfert technologique en ce qui concerne le téléphone cellulaire? N y a-t-il pas réorientation, transmutation de l objet? N est-il pas générateur d un secteur d activités induites de caractère endogène? Les métiers informels directement ou indirectement liées à cet outil que nous évoquerons plus loin n en constituent-ils pas une expression symptomatique? 159 Centre d appel. Ce type de service est très présent au Maroc notamment dans les grandes villes. 160 Remarque faite suite aux différentes expériences professionnelles dans diverses entreprises françaises entre 1989 et

107 Section 2. Choix méthodologiques Différentes méthodes Méthodes inductive et déductive Dans le cas de notre sondage, on utilise surtout la méthode inductive dans la mesure où l on part de constats empiriques pour généraliser ensuite. Ainsi, après avoir sondé une série de personnes d âge différent habitant des lieux différents, issues de catégories sociales différentes, nous pouvons affirmer que les jeunes utilisent plus le mobile que les personnes âgées. L approche empirique adoptée ici part du particulier vers le général. En revanche, sachant que la culture marocaine est généralement basée sur l oralité et que celle-ci a un impact particulier sur l utilisation de la téléphonie mobile, alors la méthode déductive est également empruntée. Mais, il reste néanmoins que la méthode inductive prime dans notre enquête. D autres méthodes existent que nous ne développons pas ici. 161 Afin de confirmer ou d infirmer différents constats théoriques déjà évoqués, le déroulement de notre recherche suivra une certaine méthodologie. Il nous a paru judicieux de procéder par l analyse réciproque de l influence du technique sur le social d une part (ce qui se fait d une manière générale) et inversement du social sur le technique (ce sont nos divers comportements qui influencent ce qui est technique) de l autre. Sources Pour mener à bien l étude, deux grands types de sources ont été utilisées. D une part, une approche documentaire diversifiée comprenant : plusieurs bibliographies d auteurs (ouvrages, articles), les différents courants de pensée relatifs à notre sujet, références issues d Internet, statistiques officielles, documents divers (scientifiques ou autres), revues, fiches de synthèses, études, conférences, colloques, comptes-rendus de séminaires, de soutenance de 161 Mathieu GUIDÈRE, Méthodologie de la recherche, Paris, Ellipses Marketing, L auteur traite les méthodes d analyse suivantes : analytique, synthétique, objective, dialectique, expérimentale et systémique. 107

108 thèse, travaux de recherche, etc. D autre part, une approche empirique vécue de terrain comportant des voyages d étude au Maroc (rencontre avec plusieurs personnes responsables ou non qui ont contribué fortement à ce travail), des stages pratiques d observation à l ANRT et à Maroc Télécom, des sondages effectués dans quatre quartiers des villes de Rabat et de Tlat Sidi Bennour, ainsi qu auprès des MRE en France (marchés de Wazemmes à Lille et de l Épeule à Roubaix). Il va sans dire que les sondages effectués auprès des usagers marocains du Maroc et de France constituent la part essentielle de notre travail d investigation concrète. A remarquer que la connaissance de la langue du pays, en l occurrence l arabe dialectal, est primordiale pour communiquer et obtenir les informations nécessaires à notre recherche. La méthodologie suivie pour notre travail est tournée vers un sondage auto-administré par les sondeurs. Les questions réponses sont réalisées auprès d un échantillon d une population âgée de 15 ans et plus (620 personnes interrogées au Maroc, 100 personnes en France, en face-à-face). Notre démarche porte dans un premier temps sur l appropriation de la technologie du cellulaire en liaison avec plusieurs disciplines, dans un deuxième temps sur l impact et les interactions de cette technologie au sein des populations marocaines. Pourquoi un tel attrait pour le téléphone mobile? Comment se fait l utilisation et quelles en sont les répercussions? Nous avons opté pour des entretiens semi-directifs. Ce genre d entretiens est plus souple et contrôlable. Il facilite l expression de l interviewé en l orientant vers des thèmes jugés prioritaires pour l étude tout en lui laissant une certaine autonomie. Les usagers ne sont pas considérés sous l angle de leur statut de consommateurs-objets mais sous celui de leurs pratiques culturelles en tant que sujets. L entretien semi-dirigé servira dans ce cas à recueillir des informations sur les stratégies d appropriation de la technologie, en plongeant dans l univers des usages sociaux de l interviewé, de son expérience du quotidien. Dans notre cas précis, chacun des entretiens et notamment ceux concernant les questions ouvertes, nous informe sur les usages susceptibles de renvoyer à des pratiques spécifiques liées à l expérience sociale de l interviewé. En effet, l expérience personnelle du sondé est forcément originale, ce qui justifie de la part du sondeur la question : «quelle est la satisfaction première que vous procure votre mobile?» ou, d une autre question «si vous aviez à choisir entre la télé, internet ou le mobile lequel choisiriez-vous?». Par ailleurs, l expérience de ceux qui la 108

109 vivent, doit être suffisamment prégnante et consciente pour que les usagers aient le sentiment qu elle informe une part importante de leur conduite sociale 162. D où, la question posée par le sondeur aux sondés : «Votre comportement quotidien change-t-il avec l utilisation de votre téléphone mobile?». Techniques D un point de vue pratique, deux professionnels du sondage de l école ISIC 163 de Rabat nous ont éclairé sur les techniques à suivre pour effectuer un sondage. Il faut avant tout bien maîtriser la technique de l enquête. Pour ceci, trois options s'offrent : Questionnaire auto-administré par les sondés Il s agit de déposer un questionnaire chez chaque personne qu on voudrait sonder pour le récupérer ensuite après qu il ait été rempli par l intéressé. Cette méthode présente plusieurs inconvénients : obligation de ciblage exclusif de personnes sachant lire et écrire la langue française puisque les questionnaires sont en français (et non en arabe) ; risque de mauvais remplissage des questionnaires distribués, restitution non assurée des questionnaires distribués. Dans la mesure où le contrôle, avec entretien personnalisé complémentaire n est pas assuré, sondé par sondé, la méthode n offre guère de garantie. Cette première option n a donc pas été retenue. Questionnaire-auto administré par le sondeur Cette méthode présente une fiabilité beaucoup plus grande. Aussi, les deux professionnels consultés l ont-ils préconisée. En l occurrence, les questions du sondage sont posées sous une forme affirmative et fermée, le sondé pouvant marquer son approbation sans pour autant nécessiter de sa part une réponse binaire exclusive : oui ou non. L objectif étant d être bref, sans se perdre. 162 Francis JAUREGUIBERRY, «L'usage du téléphone portatif comme expérience sociale», Réseaux, n 82/83, mars-juin 1997, pp Institut Supérieur de l Information et de la Communication, basé à Rabat. Cet institut a pour mission principale de former de futurs journalistes. 109

110 Entretien semi structuré S agissant d une démarche de recherche visant à obtenir de la part des personnes interrogées le plus possible d informations quant au sujet qui nous intéresse, et uniquement sur le sujet qui nous intéresse, cette méthode parait la mieux appropriée. L entretien est semi directif en face à face. En définitive, l approche pratiquée a été celle d un mixage des méthodes 2 et 3. Principaux éléments du sondage par quotas Les principaux éléments méthodologiques du sondage effectué sont les suivantes : Les Indicateurs Le niveau d équipement : quel(s) mobile(s) utilise-t-on? Qui accède à l appropriation de ce mobile ou de ces mobiles? Comment se fait l usage ou l appropriation? L échantillon Celui-ci est constitué de personnes âgées de 15 ans et plus vivant en milieu urbain ou rural. Nous prenons en considération les quotas structurels de la population marocaine autorisant la répartition de la population selon : l âge, le sexe, le milieu de résidence (urbain/rural), la catégorie socioprofessionnelle (CSP). Il nous faut toutefois introduire encore une autre variable qualitative, la dynamique familiale. D. Pasquier 164 rappelait que les variables sociologiques classiques telles que l'âge, le sexe, la CSP, le niveau de revenu, n'étaient pas suffisantes pour explorer les usages des mobiles et leurs significations sociales. La dynamique familiale, le système de communication à l'intérieur du groupe familial nous paraît aussi devoir influer sur les modalités d'appropriation du portable. 164 Dominique PASQUIER, La famille c'est un manque. Enquête sur les nouveaux usages de la téléphonie dans les familles immigrées, Paris, Réseaux,

111 Enfin, nous évoquerons dans un chapitre ultérieur relatif à la «sitologie» ou «logique des sites symboliques d appartenance» 165 forgée par le professeur Zaoual, un autre aspect influent dans l appropriation du téléphone mobile de nos jours. Par ailleurs, la base de référence pour la population à étudier a été établie conformément au recensement 2004 et aux projections 2008 réalisées par le Haut Commissariat au Plan (HCP). Ce dernier prévoit 1,1% d augmentation annuelle de la population marocaine. D après les derniers recensements officiels de 2004, il y a à peu près 30 millions d habitants au Maroc. Cette population se répartit comme suit 166 : Estimation Nombre habitants ans 33,0 % 31,2 % = ans 55,9 % 60,7 % = ans et plus 7,1 % 8,1 % = En ce qui concerne notre sondage, la préoccupation a porté sur les 15 ans et plus. D après le tableau ci-dessus, cette tranche concerne au Maroc une population de personnes ( ) en Cette tranche des 15 ans et plus est estimée à ( ) à fin Ceci sera notre base pour la suite. Nous prendrons pour simplifier 22 millions d habitants. Dans un premier temps, notre sondage tentera d'identifier les «branchés» qui utilisent la téléphonie mobile. Cette identification est marquée par des questions-réponses touchant de près ou de loin notre sujet. Toutes les questions ont une portée directe ou indirecte sur l utilisation et l appropriation du téléphone cellulaire. Ensuite, il s agira d analyser les influences de cette utilisation sur lesdits «branchés» d une part et, de l autre, de détecter les répercussions générées par les us, coutumes et vécus de chacun sur cette appropriation. 165 Etude des «sites» et de moyens de les conserver le mieux possible lors d un plan d urbanisme. Ce terme devient concept d appartenance symbolique à un milieu chez l auteur. 166 Haut Commissariat au Plan, dernier recensement population marocaine 2004, p

112 Pour rendre ce sondage accessible à tous et afin de donner un sens réaliste et pratique à la recherche, nous avons opté pour un échantillon de personnes qualitativement aussi représentatives que possible de la population marocaine. Le choix des quatre quartiers disparates appartenant d une part à une grande ville comme la capitale et de l autre à une ville rurale n est pas fortuit. Détaillons les éléments méthodologiques considérés englobant un certain nombre de variables. 1. Tranches d âge 1 ier tranche : ans. 2 ième tranche : ans. 3 ième tranche : ans. 4 ième tranche : plus de 55 ans. Cette variable influe-t-elle sur l utilisation des portables par les sondés? 2. Le sexe Critère très important. L appropriation du mobile par l homme et la femme est-elle identique? Le téléphone portable a-t-il un «sexe»? Ce critère prédomine-t-il ou est-il équivalent à celui de l âge par exemple? Notons que nous n avons pas trouvé d études sur la téléphonie mobile distinguant les deux sexes. 3. La catégorisation sociale des quartiers Quatre quartiers ont été choisis : deux dans la ville citadine de Rabat, et les deux autres dans la ville rurale de Tlat Sidi Bennour. Ces quatre quartiers détaillés ultérieurement n ont pas été choisis au hasard mais en fonction d une certaine représentativité. L échantillon est constitué selon les critères d âge de 75% de jeunes et de 25% de «vieux», d environ 55% de sexe féminin, 45% de sexe masculin, de 50% issus de quartiers moyens et 35% de quartiers pauvres. Ces pourcentages nous ont été fournis par les responsables de la cellule de sondage de l école ISIC, école déjà mentionnée basée à Rabat. Ils ont été respectés plus ou moins à la lettre dans notre enquête. L échantillon des quatre quartiers sondés se compose de deux quartiers extrêmes et de deux quartiers médians reflétant les disparités socio-économiques : aux deux extrêmes, un quartier très pauvre et un quartier très riche, entre les deux, un quartier assez pauvre et un quartier «moyen». Ils ont été choisis comme terrain d observation privilégié pour saisir très 112

113 grossièrement la configuration globale de la population marocaine. Nous n avons pas voulu choisir un quartier très riche à Rabat, se trouvant derrière Sakka 167. Celui-ci ne reflétant le Maroc que dans la mesure où il est composé d une minorité socio-économique et socioprofessionnelle que tout le monde envie mais sans jamais pouvoir l égaler ou lui ressembler. En effet, les classes populaires cherchent souvent à imiter les classes supérieures en matière de modèles de consommation. La culture populaire ne reproduit-elle pas souvent, avec un décalage dans le temps et l espace, la culture de l élite? Mais, là encore, peut-on affirmer que l utilisation d un média comme le téléphone cellulaire dépend du lieu d habitat? Va-t-on affirmer «dis-moi où tu habites je te dirai comment tu utilises ton téléphone portable?» Persuadé que l utilisation du téléphone mobile diffère selon les critères de sexe, d âge, de lieu d habitat (en relation avec le salaire perçu), la catégorie socio professionnelle et de bien d autres paramètres, notre travail consistera sur la base des sondages effectués à confirmer ou infirmer ces hypothèses. Section 3. Informations et entretiens préparatoires aux sondages Le marché de la téléphonie mobile, été 2006 Au deuxième trimestre 2006, le parc des abonnés de la téléphonie mobile a atteint , soit une croissance trimestrielle de 2,63% ( abonnés au 31 mars 2006). Par conséquent, cette croissance s est répercutée positivement sur le taux de pénétration qui a gagné un peu plus d un point en affichant 44,31% au 30 juin 2006 contre 43,17% au terme du premier trimestre de l année en cours. A travers l analyse de l évolution des parcs des deux opérateurs qui partagent le marché du mobile en 2006, on constate que Maroc Télécom a enregistré un parc de d abonnés contre à fin mars 2006, soit une évolution en hausse d environ 4%. Médi Télécom de son côté possède abonnés au deuxième trimestre 2006 contre à fin mars de la même année. En termes de part de marché, l opérateur historique détient les deux tiers du parc mobile avec 67,38% du 167 Terme qui nous a été expliqué par un pharmacien (Hocine) et qui signifie rail du chemin de fer. Celui-ci désigne ici les logements d une minorité de riches de Rabat site officiel de l Agence Nationale de la Réglementation des Télécommunications (ANRT). 113

114 marché et 32,62% pour son concurrent Médi Télécom soit un léger recul pour Médi Télécom au profit de Maroc Télécom par rapport au premier trimestre En ce qui concerne la répartition des clients du mobile par type d abonnements, on constate qu il n y a aucun changement dans la structure du marché par rapport au trimestre dernier et que le prépayé prédomine toujours avec une part de 95,01% (95,07% à fin mars 2006) contre 4,99% pour le post payé. On note également que les deux types d abonnements ont réalisé une hausse en enregistrant une croissance trimestrielle de 2,56% pour le prépayé et de 3,94% pour le post payé par rapport au premier trimestre Stages d étude et entretiens à l ANRT et à MAROC TÉLECOM Avant de partir au Maroc en juillet 2006, des demandes de stage à Maroc Télécom et à Méditel (concurrent du 1 ier ) ont été envoyées, dans le cadre de conventions passées avec Paris VIII. De son côté, Lotfi Maherzi, directeur de thèse a joué un rôle important d intermédiation avec l école l ISIC afin d obtenir son aide pour le sondage. Un long entretien avec M. Rachid Issari, un des responsables de l ISIC, fut très bénéfique. En effet, celui-ci non seulement nous a expliqué le fonctionnement du service «Sondages», nous mettant en contact avec les deux responsables (lesquels ont d ailleurs contribué à tisser la trame théorique avant le sondage), mais nous a également aiguillé vers l autre structure déjà évoquée, l ANRT située à Rabat. C est ainsi qu après entretiens avec les professionnels du sondage de l ISIC de plusieurs responsables de l ANRT, et de Maroc Télécom, nous avons pu entamer les stages d étude d août et décembre Les stages d études à l ANRT et à Maroc Télécom sous forme de questions réponses n ont pas été faits d une seule traite : ils ont duré environ une heure par jour durant les vacances scolaires d été 2006 et de fin d année Ces séjours ont également fourni l opportunité d entretiens complémentaires à bâtons rompus, particulièrement éclairants pour notre propos. Pour finir, un entretien avec le Professeur Mahdi El Mandjra, économiste et futurologue marocain a été accordé. Ce dernier nous a éclairé sur les TIC en liaison avec les valeurs 169 et surtout le devenir de ces technologies dans le futur, au Maroc. Tous ces entretiens nous ont été très largement utiles pour la suite. A cet égard, l entretien avec M. Rochdi Zouakia, directeur de l audit interne de l ANRT a été particulièrement instructif par ses explications détaillées sur la carte prépayée (décrite 169 Mahdi ELMANDJRA, Valeur des valeurs, Rabat, Najah el Jadida, juillet

115 par lui comme étant une bouée de sauvetage pour les personnes à faibles revenus), sur l ARPU 170 qualifié par lui de bon indicateur de mesure de l usage du téléphone mobile), ainsi que sur les phénomènes de société et sur les activités souterraines formant une économie informelle surtout dans les quartiers populaires. Le long entretien accordé par Mr Rachid Jankari 171, au siège de son entreprise MIT Média, à Casablanca, fut une source d informations particulièrement précieuse. C est en juillet 2007 que le sondage proprement dit a commencé à Rabat. La deuxième partie du sondage a été abordée à Casablanca en juillet-août Mais, ce sondage sera annulé ultérieurement pour être remplacé par celui d une autre ville plus «rurale», celle de Tlat Sidi Bennour. Cette décision réfléchie fut prise à l initiative du directeur de thèse, le professeur Maherzi. En effet, à la réflexion, il valait mieux prendre une ville plutôt «citadine» et une autre «rurale» pour être en phase avec la réalité du Maroc. Difficultés rencontrées Après maints essais infructueux pour obtenir une labellisation de la part de l école ISIC située à Rabat, mon directeur de thèse a donné l autorisation pour commencer le sondage même sans cette reconnaissance. Concernant l ordre administratif, la convention de stage envoyée à Maroc Télécom depuis la France n a jamais été remise à l intéressé. En ce qui concerne la documentation, nous avons rencontré énormément de problèmes pour l obtenir. D une part, les bibliothèques sont très insuffisantes, d autre part, l opérateur historique marocain ne nous a pas facilité la tâche pour nous fournir ladite documentation. L obtention d informations pointues sur la téléphonie mobile à Maroc Télécom a été rendue très difficile voire impossible en raison du fait que ces informations ont un caractère stratégique et ne peuvent être mises à la disposition des personnes étrangères au service. En revanche l étude effectuée à l ANRT (l équivalent de l ARCEP en France) n a posé aucun souci. Son personnel faisait montre d une ouverture d esprit, d une compétence incontestable et d un désir ardent d aider l autre. Dans cette structure, toutes les informations demandées étaient divulguées. 170 Average Revenue Per User Chiffre d'affaires moyen par utilisateur. 171 Journaliste spécialisé dans les TIC et Directeur de la société MIT Media (www.mit-media.com) et de la publication Ce professionnel des TIC nous a été conseillé par le professeur EL MANDJRA qui a d ailleurs trouvé pour notre journaliste la devise : je partage donc j existe. 115

116 Dans les pays arabes, d une manière générale, il est très difficile d accéder à des informations où la concurrence est rude et le contrôle politico-administratif sévère. Soit il y a une absence de documentation (données statistiques), soit il s exerce une méfiance envers les chercheurs ou encore le partage d information relève du secret. Une fois définies les données de départ, et avec l aide des notions théoriques sur la méthodologie du sondage, le sondage proprement dit pouvait être entamé. Ce travail de longue haleine ne pourra se faire qu une fois réunie l ensemble des paramètres nécessaires. Les différentes méthodologies déjà évoquées vont être toutes utilisées bien que certaines le seront plus que d autres. Nicolas BEAU 172 a amplement fait référence par exemple aux travaux journalistiques et universitaires qui peuvent se croiser. Notre sondage fondé sur le choix de sonder des quartiers différents, des tranches d âges opposées, de deux villes, l une une dans la sphère urbaine, l autre dans la sphère rurale, constitue en soi une approche socio-communicationnelle. 172 Séminaire du 17 janvier 2009 à Paris VIII, sur les méthodologies du sondage. 116

117 CHAPITRE 6 CHOIX ET CRITÈRES GÉO-SOCIAUX DES SONDAGES Le travail le plus important de cette thèse concerne les sondages. Pour étayer nos propos et arguments, si divers soient-ils sur l appropriation du mobile à travers différentes théories, il a fallu mener un travail d enquête et de rencontre de terrain. Le choix des sondés n est pas dû au hasard. Il correspond à un panel représentatif de la population marocaine. L objectif ici est d établir un échantillon de personnes provenant d horizons divers (lieu d habitation, catégorie socio professionnelle, sexe ) pour ensuite les sonder et en faire des analyses. A noter que les questions sont simples dans la mesure où elles ne requièrent pas des réponses larges ou très ouvertes. Section1. Maroc : Quartiers de Rabat et Tlat Sidi Bennour 117

118 Ville de Rabat 173 Rabat est la capitale politique et administrative du Maroc, et la deuxième plus grande agglomération du pays. Elle est située sur le littoral atlantique du pays, sur la rive gauche de l'embouchure du Bouregreg, en face de la ville de Salé. L'agglomération Rabat-Salé-Témara compte désormais plus de 2 millions d'habitants et s'étend de plus en plus loin avec de nombreux projets de construction : ville nouvelle de Tamesna (250,000 habitants prévus au sud-est de l'agglomération), de nouveaux quartiers en bord de mer à Salé et enfin un quasi doublement de la commune de Bouknadel qui la reliera au tissu urbain de Salé. Un important projet de 5,1 milliards de dollars, lancé en 2006, permettra l'aménagement de la vallée du Bouregreg qui s étend sur une superficie de 330 hectares. Il est prévu que toutes les étapes du projet soient achevées lors du quatrième trimestre de Rabat offre aujourd'hui une palette de quartiers socialement très différenciés qui se répartissent de façon rayonnante. À l'ouest, un étirement de quartiers de classes moyennes (Akkari, Yacoub el Mansour, Massira, Fath). Un second ensemble de quartiers modestes voire pauvres borde l'oued Bouregreg dans un site assez confortable. Entre ces deux "rayons" des quartiers de classes moyennes s'intercale une vaste diagonale de quartiers aisés (Orangers, Agdal, Hay 174 Riyad ou Al Qaria) voire très riches, à l'habitat luxueux (Souissi, Ambassadeurs) lieu de prédilection des résidences diplomatiques Quartier. 118

119 Lieux de sondage : Hay Al Massira et Douar Al Garaa 175 Océan atlantique Hay AL MASSIRA, classe moyenne (anciennement populaire) 176 Quartier situé à l ouest de Rabat pas loin de l Océan Atlantique longeant la ville de Rabat. Il avoisine le quartier Al Fath et la ville de Témara. Il comporte une population assez dense. Du boulanger au boucher en passant par la parapharmacie et les épicerie de toute sorte, le quartier Al Massira à vu naitre l'un des premier complexe commerciaux du Maroc, le centre Al Manal. Ce dernier, regorge de magasins de vêtements, de chaussures ou même de décoration pour la maison, répartis sur plusieurs étages. Hay Al Massira est néanmoins composé d appartements où loge cette classe moyenne naissante. Le graphe suivant extrait du tableau 10 de notre sondage confirme ce statut

120 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 49,10% Hay AL MASSIRA 37,89% 0,00% votre salaire mensuel ou ce que vous recevez mensuellement n'excède pas DH votre salaire mensuel ou ce que vous recevez mensuellement est compris entre 2500DH et 6000 DH Nous notons que presque un sondé sur deux gagne moins de 2500 DH (environ 250 /mois). Par contre, après plusieurs discussions, des habitants de ce quartier affirment que leur situation commence à s améliorer notamment en exerçant des métiers informels. D ailleurs, plusieurs structures de ce genre se font remarquer ça et là, dans les coins de rues, notamment celles qui ont un lien avec la téléphonie mobile. Douar 177 AL GARAA, classe très pauvre Ce bidonville comprend environ «baraques». Dans chacune d elle, six personnes en moyenne y vivent. Il se situe à une distance de quatre à six kilomètres de l autre quartier sondé Hay al Massira. Il est à noter que la politique marocaine se concentre activement vers la disparition des bidonvilles lieux de nombreux problèmes. 177 Collectivité de base rurale. 120

121 100,00% 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% Douar Al Garaa 91,67% votre salaire mensuel ou ce que vous recevez mensuellement n'excède pas DH Ce bidonville, un des plus pauvres de Rabat concentre une population très majoritairement à bas revenu (91,67% n excèdent pas 2 500DH). Néanmoins, à notre étonnement, l analyse révèle la capacité de cette population à s approprier le téléphone mobile même si les coûts le rendent souvent malaisément abordable. Ville de Tlat Sidi Bennour Sidi Bennour est située dans la région des Abda-Doukkala, l une des seize régions du Maroc. Elle se trouve sur la côte atlantique à environ une centaine de kilomètres d El Jadida. La population de cette ville avoisinant la campagne, est de lors des derniers recensements de Elle est composée de plusieurs quartiers. Hay 179 Al Kamal fait partie de la population riche où le nombre de villas augmente de plus en plus. Al Qarya et Douar Al Abdi représentent une population pauvre. D autres quartiers ou douars tels que Douar Al Makbara, Ard Ouled Omar, Pam, Hay al Fath comportent une population moyenne Quartier. 121

122 Lieux de sondage : Hay Kamal et Douar Al Qarya 180 Hay Kamal Ce quartier regroupe une population faisant partie des riches de la ville de Sidi Bennour. Ce qui nous a paru étonnant lors du sondage, est le contraste entre une population pauvre aux alentours avec des bidonvilles et ce quartier regroupant des maisons traditionnelles marocaines ainsi que quelques villas (une vingtaine)

123 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 59,82% Hay Kamal 20,00% 15,07% 10,00% 0,00% votre salaire mensuel ou ce que vous recevez mensuellement est compris entre 6000DH et DH votre salaire mensuel ou ce que vous recevez mensuellement excède les Le graphe ci-dessus confirme ceci. En effet, presque 60% des sondés ont déclaré gagner entre DH et DH. Or comme le coût de la vie dans cette ville rurale n est pas aussi élevé qu à Rabat par exemple, cette tranche de salaire est considérée comme élevée. A comparaison égale, les loyers y avoisinent les DH alors qu à Rabat, ils dépassent les DH mensuellement. Douar Al Qarya Ce douar est situé à environ cinq kilomètres de Hay Kamal. Il est très peuplé et comprend des habitants pauvres venus de divers horizons. Cette partie de la ville de Sidi Bennour est un lieu connu pour son insécurité et problèmes de vols, meurtres.). En témoigne l ex-directeur adjoint de la prison d Al Ader 181 affirmant que la plupart de ses prisonniers sont issus de ce quartier. Ce dernier est souvent qualifié de «poudrière humaine» de la ville. 181 Prison située à environ 15 Kms d El Jadida et 130 Kms de Sidi Bennour. 123

124 120,00% 100,00% Douar Al Qarya 98,13% 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% votre salaire mensuel ou ce que vous recevez mensuellement n'excède pas DH Ce bidonville de Douar Al Qarya est réputé pauvre mais celui de Rabat traité précédemment est connu au Maroc comme le plus pauvre. Or d après notre sondage et comme le montre le graphe ci-dessus, presque 100% (98,13%) des sondés de Douar Al Qarya gagnent moins de 2 500DH alors que ce taux n était qu à 91,67% pour le douar Al Garaa. Par conséquent, tout est relatif. Ce qu il faut retenir, c est que, malgré leurs difficultés financières, les Marocains essaient coûte que coûte de s approprier le téléphone mobile. Échantillonnage Avant de donner les résultats du sondage constituant notre enquête, partons du graphe suivant, montrant la répartition des ménages (%) selon le type d habitat et le milieu de résidence, extrait du RGPH 182 du Haut Commissariat du Plan : Urbain Rural 15,00% 10,00% 5,00% 0,00% 12,40% 0,10% Appartement 8,10% 8,20% 4,80% 5,60% Maison marocaine traditionnelle Sommaire ou bidonville 182 Recensement Général de la Population et de l Habitat de 2004, p

125 Dans la suite, nous prenons 180 sondés du bidonville de Douar Al Garaa (population pauvre de Rabat) et 320 de Hay Al Massira (population de classe moyenne de Rabat). Ceci est plus ou moins conforme à ce qui précède : 8,20% contre 12,40%. D autre part, selon les mêmes sources ci-dessus, nous choisissons 60 sondés du quartier AL Kamal et 60 de Douar Al Qarya. L un constitué de maisons traditionnelles assez riches et l autre de bidonville. Ce choix est plus ou moins conforme avec les 5,60% et 4,80% ci-dessus. L échantillon ayant donné lieu aux sondages proprement dits est donc composé comme suit : Echantillon 1 : 2 quartiers de la ville de Rabat. Echantillon 2 : 2 quartiers de la ville de Sidi Bennour. Déroulement Rappelons que les 620 sondés sont tous de nationalité marocaine et habitent exclusivement le Maroc ; la durée d entretien avec chacun et chacune a été en moyenne d une heure. Les entretiens ont été assurés pour Rabat par 2 étudiants et 2 étudiantes de l ISIC âgés entre 18 ans et 25 ans. Pour Sidi Bennour, le sondage a été réalisé avec l aide de quatre personnes non étudiantes mais sachant parler le français et l arabe et choisis par nos soins. Ce dernier s est déroulé pendant les vacances de décembre Chacun des sondeurs avait un portable informatique qui lui permettait de lire les questions et d y inscrire les réponses sous Excel. Entre midi et quatorze heures, chacun partait de chez lui batterie de son portable rechargée. Pour la ville de Rabat 500 sondés et 5 sondeurs (100 sondés par sondeur) 10 sondés par jour Durée : 50 jours Travail réalisé en juillet-août 2007 et juillet-août

126 Ville de Rabat (étés 2007 et 2008) : cas urbain 5 sondeurs : Quartier pauvre : 2 étudiantes, 2 étudiants et Bidonville de Douar al Garaa moi-même 500 Sondés 180 sondés Quartier classe populaire/moyenne : Hay Al Massira 320 sondés Sondage 1 : 220 sexes masculins 80 sexes masculins 140 sexes masculins 280 sexes féminins 100 sexes féminins 180 sexes féminins Pour la ville de Tlat Sidi Bennour 120 sondés et 5 sondeurs (24 sondés par sondeur) 20 sondés par jour Durée : 6 jours Travail réalisé dans la période de décembre 2009 Ville de campagne : Tlat Sidi Bennour (décembre 2009) : cas rural 5 sondeurs : 4 personnes non étudiantes parlant le français et moi-même Quartier Riche : Hay Al Kamal Quartier pauvre : Douar AL Qarya 120 Sondés 60 sondés 60 sondés Sondage2 : 54 sexes masculins 27 sexes masculins 27 sexes masculins 66 sexes féminins 33 sexes féminins 33 sexes féminins 126

127 Notre choix de prendre plus de sondés féminins que masculins a pour objectif de tendre vers une plus grande conformité avec la composition de la population marocaine. En effet, d après les résultats du même RGPH 183 indiqué ci-dessus, la population marocaine est composée pour les 15 ans et plus de 35,3% de personnes de sexe féminin et de 33,4% de sexe opposé. Au total, notre sondage marocain représente 620 personnes sur une population d environ 22 millions (les plus de 15 ans selon le RGPH). Section2. Nord de la France : Quartiers de Roubaix et Lille Sondage MRE Réalité sociale de la ville de Roubaix Roubaix est une commune du Nord-Pas-de-Calais. Elle est située non loin de la frontière belge à l est de Lille et au sud de Tourcoing. Sa géographie est marquée par l histoire industrielle de la région (filatures, charbon, métallurgie). La commune est densément habitée et a souffert de profondes blessures : déclin de l industrie lourde, deux guerres mondiales. Elle travaille à la requalification environnementale de son patrimoine. En 2007, Roubaix comprend habitants dont plus d une vingtaine de nationalités différentes. La ville de Roubaix fait partie de l arrondissement de Lille, son territoire communal comportant quatre cantons : Roubaix-Centre, Roubaix-Nord (qui comprend 183 Recensement Général de la Population et de l Habitat de 2004, p

128 également une partie de la ville de Wattrelos), Roubaix-Est (qui comprend une autre partie de la ville de Wattrelos), Roubaix-Ouest (qui comprend également les villes de Croix et de Wasquehal). Elle est également composée de plusieurs quartiers qui offrent chacun une population et/ou une situation sociale spécifique. Quelques quartiers de Roubaix : Centre-ville, Barbieux, Les Trois Ponts, La Fraternité, Le Pile Espérance, Nations unies, Vauban, Crouy, Le Sartel-Carihem L Hommelet, La Fosse-aux-Chênes, L Épeule, Le Trichon etc. Quartiers sondés de l Épeule Les quartiers de l Épeule, de l Alouette et du Trichon sont regroupés en un comité de quartier. Notre sondage dans cette ville s est concentré dans le quartier de l Épeule et, plus précisément, au marché du dimanche où une forte population issue du Maghreb le fréquente. Cette proportion avoisine les 60%. Ce quartier très populaire empruntant son nom de la rue de l Épeule comprend de nombreux petits commerces. Des MRE sont à la tête de quelques-unes de ces entreprises, souvent avec un statut d «indépendant». Réalité sociale de la ville de Lille Lille est située dans le nord de la France, au centre du département du Nord (59) et à proximité de la Belgique. Avec une population estimée à habitants en 2007, Lille comporte une vingtaine de quartiers parmi lesquels le quartier de Wazemmes a été retenu comme quartier de sondage en raison particulièrement de l importance de sa population immigrée notamment marocaine. Il s agit d un quartier ancien et populaire. Il est bordé à l'ouest par Vauban Esquermes, au nord par le Centre et à l'est par Moulins. Il a su opérer une profonde mutation. Peu à peu, les friches industrielles, les usines fermées, ont été démolies ou reconquises. Ces espaces libérés ont été transformés soit en équipements collectifs, soit en logements ou en espaces verts, favorisant l arrivée d une population nouvelle, plus jeune et plus diversifiée, tout en maintenant la mixité sociale. Le rayonnement de Wazemmes a largement dépassé les limites du quartier et de la ville. Le marché réunit environ

129 visiteurs chaque dimanche matin. La rue Gambetta avoisinante draine chaque jour de nombreux visiteurs sur son 1,2 km de linéaire commercial. Notre sondage dans cette ville s est concentré dans ce quartier de Wazemmes et plus précisément sur le marché du dimanche où une forte population issue du Maghreb y est présente également à raison d environ 35%. Composition de l échantillon des quartiers de l Épeule à Roubaix et de Wazemmes à Lille 184 Avant de donner la composition chiffrée des sondages effectués dans ces deux quartiers, il faut rappeler que l objectif est de confirmer ou d infirmer la présence éventuelle d autres variables que celles déjà analysées lors des sondages au Maroc pouvant influencer l utilisation de la téléphonie mobile. Ce sondage en France vient donc compléter celui du Maroc. Il n a pas pour ambition d être complet mais sa valeur ajoutée consiste à la mise en relief d autres critères que ceux de l âge, du sexe ou de la catégorie socio professionnelle. A cet effet, le choix s est porté sur 100 sondés (50 à Lille et 50 à Roubaix) avec le même pourcentage de sexe féminin et de sexe masculin. Sur les 50 sondés de chaque sexe, 30 ont moins de 40 ans et 20 ont plus. Donc, deux tranches d âge : de 15 à 39 ans et de 40 ans et plus. Ce sondage s est étalé sur une durée de deux années (2008 et 2009). 1 sondeur : moi-même 100 Sondés Marché de l Épeule (Roubaix) : 50 sondés Marché de Wazemmes (Lille) : 50 sondés Sondages 3 et 4 : 50 sexes masculins 25 sexes masculins 25 sexes masculins 50 sexes féminins 25 sexes féminins 25 sexes féminins

130 Lieu du marché de l Épeule (Quartier de l Épeule, Roubaix) : Lieu du marché de Wazemmes (quartier de Wazemmes, Lille) : 130

131 Section 3. Conditions de déroulement des différents sondages 185 (Maroc et France) Les sondages effectués au Maroc et en France se sont déroulés dans de bonnes conditions. Ils avaient pour objectif de compléter la partie théorique en apportant une valeur ajoutée empirique importante. Conditions générales Les sondeurs engagés connaissaient bien les quartiers sondés. Les sondés étaient compréhensifs et surtout patients. On traduisait les questions pour ceux et celles qui avaient un problème en langue française. Les réponses étaient données plus ou moins rapidement. Nous trouvions tout de suite les intéressés. La plupart des entretiens se faisaient dans les cafés sauf pour les femmes avec lesquelles ils se faisaient dans un jardin ou un lieu public. Dans la culture marocaine, les cafés sont à 99,99% fréquentés par un public de sexe masculin. Lieu de recherche des sondés avant de faire le sondage : rues, jardins publics, terrasses à café, cyber cafés. Le sondage de Sidi Bennour non prévu initialement a remplacé celui de Casablanca. 1 quartier très pauvre, 1 riche, 1 moyen et 1 pauvre : bon panel pour le Maroc. Le travail de sondage était considéré comme une activité de loisirs ; on ne voyait pas passer les heures consacrées au sondage. Les sondés ont été choisis selon un panel relativement représentatif : étudiants, commerçants, taximen, chômeurs, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes. Ce fut une agréable expérience d autant plus qu il y avait parfois des échanges intéressants non seulement par rapport à l utilisation du téléphone cellulaire, mais par rapport aux autres nouvelles technologies de la communication au Maroc et notamment Internet, et à leurs divers effets. Utiliser un ordinateur portable pour les questions réponses était très bien perçu. Ceci donnait une impression de sérieux et de professionnalisme. Le fait que les sondages soient espacés dans le temps est un avantage pour saisir l évolution de l utilisation de la téléphonie mobile. 185 Voir annexes. 131

132 Difficultés rencontrées Il a fallu, pour nous sondeurs, avant d interviewer une personne, bien expliquer notre travail en convainquant les sondés qu il n y aurait aucune répercussion dommageable pour eux. On devait à chaque fois expliquer le pourquoi du sondage et questionner le sondé avant de débuter vraiment les questions. Certaines personnes contactées n ont pas voulu être interviewées. Mais, ce pourcentage est très minime car il ne représente que 1% (sur les 720 sondés en tout, 7 personnes ont refusé d être sondées). Il n est pas nécessaire de se pencher sur ces cas. En moyenne, l utilisation du portable en une seule traite a duré entre 2 heures et 3 heures. Il ne fallait surtout pas oublier de bien charger la batterie après midi. Il est évident qu une personne sondée n habitant pas le quartier sondé ou ne possédant pas au moins un portable cellulaire n est pas retenue pour l interview. Il est parfois apparu gênant de refuser d interroger une personne alors qu elle voulait à tout prix être interviewée. Le sondage effectué en France avait pour particularité de ne choisir que les utilisateurs d origine marocaine, ce qui n était pas toujours évident. Signalons que ces inconvénients sont largement minimes par rapport à ses avantages. Ce fut un grand plaisir de travailler surtout avec les autres sondeurs dans le cas du sondage au Maroc. Ces personnes ont manifesté chacun et chacune un réel professionnalisme devant une telle tâche, qui sera répertoriée probablement sur leur curriculum vitae. 132

133 CHAPITRE 7 ANALYSE ET INTERPRÉTATION DES SONDAGES SUIVANT UNE PLURALITÉ DE CRITÈRES En moins de quinze ans, le téléphone portable est devenu partie intégrante de notre vie quotidienne. Depuis, cet outil est le centre d intérêt principal de nos discussions, relations et usages. Il est autant évoqué qu utilisé. Certains déplorent son aspect omniprésent qui pourrait, selon eux menacer le lien social ou la civilité et augmenter la solitude de l être au moment où les Nouvelles Technologies de l Information et de la Communication (NTIC) envahissent nos sociétés et univers de vie. Cependant, plusieurs idées reçues sur le mobile sont fausses, ce que confirment comme on le verra plus loin de façon convaincante les analyses des sondages effectués. Un exemple parmi d autres est qu à cause du cellulaire, nous serions toujours joignables. Or, avec ce même outil, il est possible de trouver de multiples stratégies d évitement pour l'être seulement selon notre propre convenance. Une autre idée préconçue est que le mobile réduirait les liens sociaux. Or, il s avère à travers nos enquêtes que c est précisément le média qui contribue le plus à rétablir des contacts et liens relationnels. Bref, il résulte de tout ceci que loin d être uniquement un simple outil de travail ou un émetteur-récepteur neutre, il est fondamentalement un transformateur social à plusieurs variables. Traduisant l intimité de son propriétaire qui le manipule à sa guise, le mobile est un objet à significations multiples dont l usage, l impact sur le comportement et l environnement changent suivant plusieurs autres paramètres : lieu de résidence, famille, culture, économie. L analyse qui suit explore non seulement les discours et l'imaginaire entourant cet outil mais également les comportements générés en situations et contextes variés grâce ou à cause de ce média. L interprétation des résultats qu elle autorise ne change guère la réalité vécue mais elle en fournit une autre représentation. 133

134 Section 1. Raisons de la percée rapide du téléphone mobile Le téléphone portable a envahi notre quotidien. Comment expliquer un tel succès? Les raisons avancées sont multiples et se conjuguent. Il s'avère inopérant d'expliquer ce phénomène par un argument centré sur la technologie qui, seule, dicterait sa loi au moyen de " révolutions" que vanteraient des marchands, toujours prompts à dominer un marché. Inversement, un raisonnement qui ne tiendrait compte que du social ne permettrait pas non plus d'en appréhender la complexité. En réalité, il n a fallu à cet objet qu environ une dizaine d années pour devenir familier dans la sphère marocaine. Familiarité qui se concrétise chez les Marocains de tous horizons (catégories socioprofessionnelles, tranches d âge, etc) les emmenant tous à s'approprier cet objet devenu de plus en plus familier 186. Mais, derrière ces constatations banales, des raisons plus profondes expliquent cette percée fulgurante du téléphone mobile. Quelles sont-elles? Le téléphone mobile, vecteur de démocratisation dans l accès à la communication Quelles sont les significations et les représentations sociales de ce nouvel outil de communication interpersonnelle en tant que vecteur de démocratisation et de mobilisation? La téléphonie mobile a connu au Maroc un essor sans précédent. Le mobile est entré dans la vie quotidienne de quatre Marocains sur cinq. Rappelons qu à fin juin 2011, le parc global de la téléphonie mobile est de avec un taux de pénétration de 108,66%. Cette démocratisation de la communication semble ne plus pouvoir s arrêter. Elle devient familière et banale avec le temps. Tout le monde veut acquérir coûte que coûte cet objet même si la contrainte budgétaire demeure. Il faut souligner que l invention du téléphone cellulaire est en continuité avec le phénomène qui s est vérifié par le passé avec l invention du poste radio, de la télévision. Le téléphone mobile n est donc pas une nouveauté mais une innovation qui prend ses racines dans le monde des télécommunications. Ce qui nous importe ici est de trouver les raisons poussant les utilisateurs à s approprier ce média. Lors de notre sondage, la plupart des sondés 186 Gérard MACÉ, Un détour par l'orient, Paris, Gallimard / Le Promeneur, Chiffre extrait de 134

135 nous a répondu qu il faut suivre l évolution et faire comme tout le monde. Or pour la suivre, il faut un certain budget. Ceci n a pas semblé un frein dans la mesure où chacun peut trouver des solutions adéquates. Les résultats apparaissant au graphe suivant extrait du tableau montrent que sur les 620 répondants au sondage effectué au Maroc, 33% des sondés ont été aidés financièrement pour acquérir le téléphone mobile, 50.79% affirment l avoir acheté sans crédit, 5.51% l auraient reçu en guise de don (parents, petit ami), 13,27% ont un cellulaire qu ils ont volé et 38,82% avouent s être serré la ceinture afin d avoir leur portable. 60,00% 50,00% 50,79% 40,00% 30,00% 33,00% 38,82% 20,00% 13,27% 10,00% 5,51% 0,00% Vous avez été aidé financièrement pour acheter votre portable Vous avez acheté votre mobile sans crédit On vous a offert votre mobile (parents, amis ) On vous a vendu Vous vous êtes votre mobile mais serré la ceinture celui-ci a été volé pour acquérir votre portable Si le désir quasi obsessionnel de posséder un téléphone mobile ne fait plus mystère, notre sondage montre que le plus important est de s approprier ce média, quel que soit son mode d acquisition. Il faut d ailleurs souligner que le mobile intéresse presque tous les publics : professionnels, chômeurs, élèves, étudiants, jeunes et moins jeunes, riches et pauvres. En effet, de nos jours, non seulement il est inconcevable de vivre sans son mobile, mais l appropriation de celui-ci prend de plus en plus d ampleur. Le schéma suivant extrait du tableau 2 montre que tous les sondés utilisent leurs téléphones cellulaires mais avec des fréquences variées % appellent moins de trois fois par jour, 10.24% seulement plus de 6 fois par jour et 9.45% envoient au-delà de cinq SMS. 188 Tous les tableaux cités sont en annexe. Les graphes figurant dans ce travail sont issus des tableaux, après calculs réalisés. 135

136 60,00% 50,00% 50,19% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 10,24% 9,45% 0,00% Vous appelez moins de 3 fois par jour Vous appelez plus de 6 fois par jour Vous envoyez plus de 5 SMS par jour Inversement, à la réception (voir graphe suivant), c est entre une à trois fois par jour que la plupart des sondés sont appelés (64.22%). Le téléphone mobile reste allumé plus de 18 heures par jour pour 46,14% de nos sondés. Sur l ensemble des 620 sondés, 55.22% savent lire et écrire alors que % ne sachant pas lire ou écrire disent n être en aucun cas perturbés par ce «handicap» apparent dans l utilisation appropriée de leur portable. Moyenne en général 70,00% 60,00% 50,00% 64,22% 46,14% 55,22% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% On vous appelle entre 1 à 3 fois par jour Par jour, votre mobile reste allumé plus de 18 heures Vous savez lire et écrire 136

137 Une des raisons à ceci est que l aptitude à recevoir et émettre un message ne requiert pas un savoir élaboré comme pour Internet. A cet égard, on serait naturellement en droit de penser que l analphabétisme constitue un handicap dans l usage du téléphone portable. Ce fléau reste tout de même important au Maroc même si on note un net recul du taux d'analphabétisme : de l ordre de 4,5% pour les personnes âgées de 10 ans et plus et de 4,7% pour celles ayant 15 ans et plus 189. Une nouvelle forme de communication : le SMS et le BIP Le SMS Le service de messagerie plus connu sous le sigle SMS (Short Message Service), permet de transmettre de courts messages textuels. C est un service proposé conjointement à la téléphonie mobile orale. Ce dernier ne se limite plus aux seuls services voix. La communication devient peu à peu «data». La pratique du SMS est entrée dans les mœurs des pays du Sud. Pour preuve, les résultats suivants extraits du tableau 2 montrent que 62,38% (52,93% + 9,45%) des sondés envoient un minimum de trois SMS par jour. Vous envoyez moins de 3 SMS par jour Vous envoyez entre 3 et 5 SMS par jour Vous envoyez plus de 5 SMS par jour 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 52,93% 50,01% 36,23% 36,55% 35,91% Moyenne de tous les quartiers tous sexes confondus 9,45% 13,22% Moyenne de tous les quartiers Sexe Féminin 55,85% 5,68% Moyenne de tous les quartiers Sexe Masculin 189 Article cité dans : par le Secrétaire d'etat chargé de l'alphabétisation et de l'éducation. 137

138 A retenir de ce tableau qu il n y a pas une relation directe et flagrante entre l analphabétisme et la fréquence d utilisation du téléphone mobile. Pour appuyer ce constat, il est à noter qu il a été envoyé en 2007, SMS à chaque minute à travers le monde 190. Cette statistique concerne tous types d utilisateurs : analphabètes ou non. Notons qu au Maroc, comme le constate au Sénégal Annie Chéneau-Loquay 191, le téléphone mobile est un moyen de communication onéreux. Aussi, ses utilisateurs ont-ils su trouver le stratagème pour contourner les contraintes inhérentes au coût des téléphones portables. Le SMS en est un particulièrement fréquent et efficace. En effet, ce choix d une messagerie courte apparaît être aujourd hui une solution très attractive d autant qu elle constitue une réponse palliative à l engorgement des réseaux. Dans un marché marocain qui fonctionne à 104,23% 192 avec des cartes prépayées, le texto a un caractère rassurant, car il permet de contrôler le budget des jeunes qui restent les premiers utilisateurs. L utilisation de la téléphonie mobile au Maroc n existe pas sans cette option utilisée fréquemment du SMS. Cette dernière contribue à la formation d un langage, en perpétuelle construction, à mi-chemin entre le français et l arabe. Ce langage «marocanisé», composé souvent d abréviations, de mots adaptés demeure inaccessible aux non-initiés. Il s enrichit sans cesse en établissant des frontières linguistiques et culturelles entre ces groupes d usagers et les autres membres de leur société. Ce vocabulaire largement utilisé et inventé par les jeunes, tant de sexe féminin que masculin, devient donc un facteur d inclusion, d appartenance à un certain groupe. Par ce biais, il peut conduire en revanche à une certaine marginalisation de ce même groupe. Il emprunte souvent des termes de la vie courante dont voici trois exemples parmi d autres : finak (où es-tu?) baki chi cridi (te reste-t-il du crédit sur ta carte?) ghadi ndawwar lak (je t appellerai) 190 Guinness World Records 2007, Hachette, p. 91 (ISBN ). 191 Annie CHÉNEAU-LOQUAY et Pape Ndiaye DIOUF, Les usages des nouvelles technologies de l'information et de la communication pour les besoins de l'échange au Sénégal, rapport d'une mission en avril 1998, 60 p., juin 1998, in Enjeux pour le développement, textes rassemblés par Annie CHENEAU-LOQUAY in "Internet au Sud" CD ROM (RENAUD P. (ed), col Publica UNESCO. 192 Chiffre extrait de pour fin juin

139 D autres usagers n hésitent pas à utiliser des mots empruntés à d autres langues, comme le plus souvent le français, en les mélangeant à ceux issus du vocabulaire marocain : bippi 3 liya (tu me bipes), tilifoni liya (tu me téléphones), bortabe dyali (c est mon portable). Pareille utilisation du SMS est une réponse au coût souvent exorbitant du mobile comme l indique le graphe suivant : 87,00% 86,00% 86,07% 85,00% 84,00% 83,00% 82,00% 81,00% 80,58% 80,56% 80,00% 79,00% 78,00% 77,00% votre mobile vous revient cher (ses charges) Les unités de vos consommations sont cheres Vous avez choisi votre opérateur par rapport à ses avantages (prix ) Il est d autant plus important que la cherté des abonnements demeure contraignante même si les publicités des différents opérateurs annoncent constamment des réductions. D ailleurs, au Maroc les prix des télécommunications sont élevés comme le montre le tableau comparatif suivant 193 : Chiffres pour mars 2010 exprimés en dirhams 193 Source : 139

140 Les Marocains payent très cher leurs communications téléphoniques, plus cher qu ailleurs dans le monde arabe. C est ce que relate un rapport intitulé Tarifs cellulaires dans le monde arabe réalisé par l Arab Advisors Group (AAG) 194. Celui-ci stipule que le Maroc a le coût moyen le plus élevé par minute en ce qui concerne la téléphonie mobile post-payée et le Liban occupe la tête pour les communications les plus chères pour le service prépayé. Selon le même rapport, l Egypte et le Yémen offrent les moyens les plus bas pour ces deux segments à savoir le post-payé et prépayé. Les taxes élevées sur les services prépayés et postpayés au Maroc pourraient expliquer cette cherté de la communication téléphonique. Pour ce qui concerne la carte prépayée, le graphe suivant issu du même tableau que précédemment indique que 78,80% des sondés l utilisent. Cette forte appropriation pour ce type de carte laisse penser que les couts de communications ne sont pas toujours abordables. Il faut d ailleurs noter que les sondés se plaignent des prix pratiqués alors que leurs salaires ne leur permettent pas souvent de couvrir les frais générés par cette appropriation du téléphone mobile. 90,00% 80,00% 70,00% 78,80% 60,00% 50,00% 45,13% 40,00% 30,00% 39,54% 20,00% 10,00% 0,00% Vous êtes au chômage Vous êtes salarié Vous avez une carte prépayée Ce qu il faut retenir au premier coup d œil malgré une appropriation importante du téléphone mobile, c est le taux élevé du chômage chez nos sondés qui est de 45.13%. Ce pourcentage ne cadre pas avec celui de la réalité nationale qui est de 16,70% comme le montre le graphe suivant extrait du RGPH D après le RGPH (Recensement Général de la Population et de l Habitat) de 2004, p

141 25,00% 22,40% % chômage 20,00% 16,70% 15,00% 10,00% 9,20% 5,00% 0,00% Urbain Rural Ensemble D où provient cette énorme différence? Elle est principalement due à notre échantillon qui n est pas statistiquement représentatif étant donné que nous avons sondé 620 personnes sur une population de plus de 30 millions d habitants. Une autre raison vient du fait que les métiers issus de l économie informelle sont comptabilisés dans le sondage comme chômage. Officiellement, ce type d emploi serait-il alors comptabilisé en tant que travail effectif pour réduire le nombre de chômeurs? Ou, lors du recensement national, les sondés ne diraient-ils pas la réalité? En tout état de cause, notre sondage enregistre 13.16% qui ont une petite affaire comme indépendants. Peut-être que ces derniers se trouvent dans les 18,71% qui affirment gagner entre DH et DH. Ou, pourquoi pas les 17,97% qui sont dans la fourchette [6 000DH, DH] ou chez les 3,89% qui dépassent les DH par mois? 141

142 70,00% 60,00% 50,00% 60,38% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 13,16% Vous avez un commerce ou vous êtes indépendant votre salaire mensuel ou ce que vous recevez mensuellement n'excède pas DH 18,71% votre salaire mensuel ou ce que vous recevez mensuellement est compris entre 2500DH et 6000 DH 17,97% votre salaire mensuel ou ce que vous recevez mensuellement est compris entre 6000DH et DH 3,89% votre salaire mensuel ou ce que vous recevez mensuellement excède les En second lieu, l utilisation du téléphone cellulaire n est souvent pas possible sans un emprunt conséquent comme le décrit le graphe ci-dessous extrait du tableau 3. 45,00% 40,00% 35,00% 30,00% 25,00% 20,00% 15,00% 10,00% 5,00% 0,00% Vous empruntez de l'argent pour continuer votre mois 40,07% Moyenne de tous les quartiers tous sexes confondus Ces 40,07% d emprunteurs en moyenne ne freinent cependant pas la percée fulgurante du téléphone mobile au Maroc. Ce pourcentage serait encore plus important si SMS n existait pas. Plusieurs raisons sont à l origine de cette extension massive. La première, et la plus évidente à notre sens, renvoie à une conjoncture économique qui dope le recours aux services de la téléphonie portable. Le coût de l envoi des messages SMS, de loin plus bas par rapport 142

143 au coût des appels, encourage les usagers à opter pour ce service pour économiser de l argent tout en passant leurs messages. La deuxième raison est relative à la nature même des messages SMS. Le fait de pouvoir combiner la dimension informationnelle au divertissement serait une occasion de joindre l utile à l agréable, d envoyer des messages tout en jouant avec les multiples combinaisons d abréviations qui constituent ce langage. L on assiste même à la récupération de certaines expressions puisées dans d autres médias pour les adapter à ce nouveau mode d expression. Des facteurs d ordre socioculturel, en plus des réalités socioéconomiques, contribuent à la formation et à l évolution de cette pratique liée à une technologie de communication. Ainsi, d une part, il est à souligner que d un point de vue technique, les SMS occuperaient une très faible place sur le canal de signalisation des réseaux. Ceci viendrait équilibrer un réseau souvent engorgé car l envoi de messages écrits apparaît comme une solution. D autre part, la pratique du SMS requiert un minimum de connaissances à l écrit même si cet écrit n est pas privilégié en égard à l analphabétisme de certains usagers. En effet, contrairement au BIP que nous traitons juste après, les SMS requièrent quelques connaissances. Elles facilitent également l envoi de mots amoureux dont nous avons besoin parfois. Force est de noter que dans la culture marocaine, ce genre de messages écrits est traditionnellement peu ou mal utilisé, en particulier par les personnes d un certain âge. Les jeunes sont certainement en train de changer les habitudes. Le BIP Au Maroc, pays où le taux d analphabétisme avoisine les 43% en pour descendre à 40% en , et où le coût de la communication et la recharge des téléphones mobiles ne sont pas abordables pour la plupart des Marocains, il a fallu trouver une solution pour pallier la contrainte relative à ces inconvénients : les utilisateurs marocains usent d une «astuce» de plus en plus familière et très à la mode : le «bipping». L objectif est de faire sonner le téléphone portable d un correspondant. Ce dernier prend l initiative ou non de répondre. S il le fait c est à lui qu incombe la charge d établir une véritable liaison téléphonique et surtout la facture. Cette pratique du bip est très répandue. 196 Selon le Recensement Général de la Population et de l Habitat de points_a11408.html. 143

144 Non seulement elle épargne les utilisateurs d un coût non négligeable mais en même temps elle ne demande pas un acquis d écriture comme celui du SMS. Il est à remarquer que les usagers, même s ils considèrent de plus en plus que la charge consécutive à l entretien d une ligne mobile est aussi importante que la note d électricité, d eau, etc., ne sont pas pour autant freinés dans leur élan par le coût élevé de la communication mobile comme il a été signalé auparavant. La nouvelle stratégie consiste donc à ne plus totalement épuiser son crédit afin de ne pas être dans l incapacité totale de faire une impulsion. L astuce est de garder jusqu au dépassement de la date de validité de leur crédit une infime partie de celui-ci, juste de quoi «biper». Ce qui suit, extrait du tableau 4, confirme deux astuces parmi d autres. L une concerne la carte prépayée culminant à 65,86% et l autre le BIP à 68,09%. L objectif étant de dépenser moins. 68,50% 68,00% 67,50% 67,00% 66,50% 66,00% 65,50% 65,00% 64,50% 68,09% Vous bipez à d'autres pour qu'ils vous appellent 65,86% Si vous avez une carte prépayée, vous ne l'épuisez pas totalement pour laisser quelques minutes de disponible afin qu'on vous appelle ou que vous appelez ce qui est très urgent D autres méthodes utilisées émanent d utilisateurs dont les revenus sont très modestes. Elles reviennent à se rendre dans un point phone pour «biper» ou tout simplement à inter changer des cartes SIM. En effet, dotés d une ligne de chaque opérateur, les usagers n ont plus qu à insérer la puce correspondant à l opérateur du numéro de téléphone à composer pour payer moins cher. Ce procédé qui consiste à inter changer les cartes SIM est une autre forme d astuce originale dans les usages du mobile. Toutefois, cette originalité qui est en réalité une originalité de fait n est que la conséquence de l incapacité qu ont ces usagers à faire face à la charge que constitue l entretien d une ligne téléphonique. L objectif est d atténuer les coûts. De plus, il leur est 144

145 désormais possible d'acheter des téléphones portables déjà "débloqués 198 de manière à recevoir sans anicroche, la carte SIM d'un autre opérateur. Au regard de toutes ces adaptations, on pourrait une fois de plus se demander si en inventant le téléphone mobile les ingénieurs avaient imaginé toutes ces jongleries. Le pire ajouté à ceci est que la plupart des sondés (64.01%) est très critique sur la durée d utilisation de la carte de recharge inscrite par les différents opérateurs. 70,00% 60,00% Vous avez un doute sur la durée d'utilisation de votre carte de recharge entre ce qui est écrit par l'opérateur et la pratique 64,01% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% Ce pourcentage montre que deux sondés sur trois ne font pas confiance sur la durée inscrite concernant la carte de recharge. Effectivement, lors de nos sondages, en tant que sondeurs, nous avions achetés afin de rester en contact les uns des autres des cartes de recharges. Or ces dernières s épuisaient rapidement et notamment celles émanant de Maroc Télécom. Plusieurs sondés nous ont même évoqué une publicité mensongère de la part de certains opérateurs téléphoniques. Pour revenir à l esprit critique remarqué dans les sondages effectués, ceci se ressent souvent dans d autres cas. La population marocaine est souvent dubitative, voire contestataire à tous points de vue. Un exemple concret touche par exemple la télévision marocaine qui diffuse énormément de publicité concernant la téléphonie mobile émanant des trois opérateurs. Il est contradictoire de constater que d un côté les sondés critiquent les opérateurs en affirmant ne pas faire confiance (résultat du dernier graphe) alors que de l autre côté, le taux 198 Le déblocage des téléphones mobiles permet au propriétaire du téléphone d insérer la carte Sim (puce de n importe quel opérateur, même étranger) dans son téléphone. 145

146 de pénétration du mobile ne fait qu augmenter. Le désir d appropriation prévaut-il sur la contestation? Toujours est-il que l astuce du «bipping» remporte un franc succès car elle ne coûte rien aux usagers. Une des raisons de son succès provient de la possibilité qu ont tous les usagers du mobile à avoir systématiquement, et cela de manière gratuite, l affichage des numéros des correspondants. Cela étant, à la moindre alerte, surtout si la personne «bipe» de son portable, son numéro s affiche tout de suite. Cet affichage du numéro permet de vite identifier le «bipeur» et rend sensible le «bipé» qui se voit obligé de réagir. Cette technique du «bip» montre combien les usagers du mobile dans ce pays ont su, non seulement l adapter à leurs besoins quotidiens (moyen de liaison), mais aussi à leur situation économique (faibles revenus). Il est à préciser que la pratique du BIP, prenant de plus en plus d ampleur, a conduit les responsables d administration et entreprises à supprimer la possibilité qu avaient les téléphones de bureaux à appeler vers les téléphones mobiles. La réalité semble évidente : les usages réels (bipping, squat des téléphones de service dans les administrations) sont parfois loin de correspondre à ce qui était attendu par les concepteurs des téléphones mobiles à la base. Morandi 199 souligne que l usage du mobile en Afrique fait l objet d un usage détourné. Ce constat s applique au Maroc où, pour s adapter à la situation économique, les utilisateurs de ce média usent de tous les stratagèmes pour s accaparer cette technologie. En finalité, tout devient démocratisé lorsqu on évoque le mobile. Cette pratique du «bipping» peut être considérée comme une forme de mendicité pour au moins deux raisons : premièrement, celui qui «bipe» le fait non pas par plaisir, mais parce qu il est dans l incapacité de supporter le coût d une communication. Par ce geste, le bipeur sollicite donc le concours de la personne «bipée» pour qu elle lui téléphone. Ensuite, et c est fréquent, cette tentative d appel («bipping») est souvent motivée par une demande latente : on «bipe» généralement pour demander un service. Ainsi, ces astuces pour utiliser le cellulaire démontre bien combien la détention du téléphone mobile a un coût. Ces techniques qui ne sont autres que des adaptations de la technologie aux usages marchent bien. Au nombre donc des difficultés auxquelles se heurtent les pays en développement gagnés par le souci de reproduire le modèle occidental figure la frein financier. Celle-ci semble d ailleurs la plus manifeste. 199 Moise MODANDI, Développement de la téléphonie mobile et lien social en Afrique : le cas du Gabon, Thèse de Doctorat, Université Lyon 2, 2005, p Ici l usage de différents stratagèmes (bip, sms, changement de puce, désimlockage ) implique parfois un usage détourné dans la mesure où le mobile n est utilisé qu à des fins d intérêts non communicationnels. 146

147 En effet, pour le cas des pays du Sud, et plus particulièrement les pays maghrébins dont le Maroc, le coût élevé de l investissement technologique, condition sine qua non de modernisation et d extension des réseaux, constitue un frein indéniable à celle-ci. C est pour cette raison que les utilisateurs trouvent des solutions adaptées, déjà évoquées, afin de s en sortir. Pour ce faire, la technologie doit s adapter aux usages, ce qui n était pas l objectif initial des inventeurs qui ont conçu le téléphone portable. Pour ces derniers, c est l utilisateur qui doit se plier à la technique et non l inverse. Les usagers ont pu retourner les fonctions techniques en leur faveur. Les concepteurs n avaient aucunement prévu au départ que les SMS ou les BIP allaient détourner l usage du téléphone cellulaire. Ces pratiques se sont en effet, développées avec le temps. Renaud 200 décrit bien ce constat lorsqu elle parle des usagers du téléphone mobile qui détournent la fonction principale à savoir émission-réception. Elle ajoute que ce phénomène n est pas le seul. Un autre exemple cité est l utilisation de l éclairage de l écran du mobile comme de lampe de poche. Dans la même foulée, nous pouvons prendre la référence de Gérald Gaglio 201 qui a fait également état de deux ruses consuméristes : la technique du «bip» déjà traitée et celle du désimlockage 202. La deuxième technique constitue une illustration de stratégie développée par les usagers face aux services offerts par les opérateurs. Elle consiste à déverrouiller le simlockage d un téléphone mobile (verrou opérateur) afin qu il puisse lire toutes les cartes SIM. Ainsi, le fonctionnement du mobile n est plus exclusivement lié à un opérateur. Par conséquent, nous pouvons déduire que les usages prévus du mobile ne correspondent pas toujours aux usages effectifs. Ces derniers devenant multifonctionnels conduisent les utilisateurs à vouloir utiliser à d autres fins ce «joyau» du 21 ième siècle qu est le téléphone cellulaire. 200 Lise RENAUD, Dix ans de discours sur le téléphone mobile, Thèse de Doctorat, Université de Lyon 2, Gérald GAGLIO, L Évolution de l usage du téléphone mobile en public : de «l inattention polie» à l émergence d un comportement moyen, Paris, L Harmattan, Gérald GAGLIO, «De la pertinence des usages remontants dans le marché de la téléphonie mobile», Working paper, École d été, Les Rencontres de Cargèse, IESC, juin La technique du bip consiste à faire sonner le téléphone de son interlocuteur et à raccrocher. L interlocuteur sera ainsi prévenu de l appel (affichage de l appel entrant) et rappellera. De fait l appel sera facturé à l interlocuteur et non à l émetteur du premier appel. Cette technique est fréquente pour éviter les dépassements de forfait. 147

148 Métaphore du couteau suisse multifonctionnel Par ses multifonctionnalités, le cellulaire s est développé de nos jours. Il contient les jeux, caméra vidéo, calculatrice, agenda, montre, réveil et internet. Il a plusieurs fonctions utiles à la vie personnelle de l individu. C est parce qu il s accompagne de plusieurs petits appareillages intégrés qui offrent plusieurs fonctions, telles que la communication, la prise de photos, montrer l heure, calculer des opérations, etc., qu il devient un instrument utilitaire indispensable et une innovation fonctionnelle importante. Il est devenu l équivalent du couteau suisse en matière de communication. Passons donc à un autre volet montrant que les consommateurs ne font pas qu émettre et recevoir des appels. Le graphe suivant extrait du tableau 5 décrit non seulement plusieurs cas spécifiant que le cellulaire n a pas une simple fonction de réception émission, mais également montre que les utilisateurs sont familiers avec l utilisation du média. 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 57,94% 65,38% 51,88% 62,03% 67,31% 67,74% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% Vous savez utiliser votre mobile avec au moins trois autres fonctions : caméra, musique, montre Vous utilisez votre mobile pour regarder l'heure Vous utilisez votre mobile pour regarder la date Vous prenez vos rendez vous par téléphone mobile au lieu d'aller sur place Pour un service (plombier, mécanicien, ), vous utilisez votre mobile pour appeler Vous aimez émettre et recevoir de partout et de nulle part avec votre mobile Plusieurs sondés vont dans ce même sens. Presque 58% (57,94%) savent utiliser leur mobile en y intégrant caméra, musique 65,38% ont l habitude de regarder l heure, 51,88% la date, sur leur combiné téléphonique. Les fonctions vont même au-delà puisque même les rendez-vous sont à 62,03% pris à l aide du mobile. Un autre exemple dans cette catégorie est le fait d appeler pour un service chez soi (plombier ). Le mobile sert dans ce cas pour 148

149 67,31%. Il va de soi que cet outil permet de minimiser les efforts nécessaires à la mise en relation entre tiers. Ainsi, les constats qui précèdent permettent non seulement de déceler l efficacité du mobile mais également de comprendre pourquoi cet objet fait parler de lui de plus en plus. En outre, l ubiquité de ce média est très bien considérée. À travers ces constats, il s avère que les sondés aiment appeler de n importe où et à n importe quel moment de la journée. En effet, ils sont 67,74% à utiliser leur mobile pour cette facilité de services. Ce résultat fait penser à un acteur qui participe à une pièce dont l essentiel se joue ailleurs 203. Cette caractéristique tient compte non seulement de l utilisateur mais également du lieu d où on passe la communication. Les personnes sondées affirment être épanouies et très satisfaites de l appropriation de ce média. Ce qui suit renforce cette affirmation. 100,00% 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 74,04% Votre mobile vous est très utile 67,31% 69,22% Vous parlez de votre portable aux autres Vous sentez que vous êtes plus libre et plus indépendant avec votre portable 89,26% Si vous devez choisir entre le mobile et Internet, Vous choisirez le mobile 79,62% 70,24% Votre vie est facilitée avec votre mobile Vous êtes dépendant de votre mobile 61,25% Vous tripotez votre mobile tout le temps La relation téléphone mobile - utilisateur est donc une relation qui devient de plus en plus large et même intime. Elle vient combler un vide. Le mobile viendrait-il en sauveur d une société dont la population avait pour principal souhait de franchir la Méditerranée pour rejoindre l Europe? Les problèmes de flux migratoires laissent-ils place au phénomène socio culturel du téléphone mobile? Il semble que oui puisque les problèmes cités ne font plus les unes des journaux. C est pourquoi le téléphone mobile peut être comparé à un «couteau suisse 203 Armand MATTELART, La Mondialisation de la communication, Paris, PUF, 2002, p. 8. Cette métaphore est donnée pour exprimer que le téléphone mobile a cette caractéristique d ubiquité que ne possèdent pas d autres TIC. Le fixe en est un exemple. 149

150 de l information et de la communication» dans la mesure où ses fonctionnalités vont au-delà de la possibilité d émettre et de recevoir des appels uniquement. En outre l objet exige de son détenteur une disponibilité et une certaine dextérité. Le fait que 61,25% des sondés répondent positivement à la question «Vous tripotez votre mobile tout le temps» montre qu il faut être «on live», toujours prêt à dégainer le mobile quand il sonne. Cette vigilance continue fait penser à un cow boy qui reste toujours sur ses gardes. Celui-ci mettant en valeur son revolver vis-à-vis des amis et ennemis de ses prouesses. Par ailleurs, le sondage révèle que 67,31% des sondés parlent, lors de leurs discussions, de leur mobile aux autres. Or comment donc les consommateurs de ce genre de média procèdent-ils en sachant que 40,07% (tableau 3) d entre eux empruntent pour finir leur mois? Pour répondre à ce genre d interrogation, il n y a pas une seule réponse dans la mesure où les sondés semblaient avoir des priorités. Par rapport à Internet, le fixe et la voiture, le choix est vite fait. En effet, d après ce qui suit (extrait du tableau 6), 89,26% des sondés le choisiraient avant le réseau des réseaux, et en le comparant au téléphone fixe ou à la voiture (seulement 30,97% déclarent posséder le fixe, 23,98% la voiture). Le fixe ne serait plus pratique que pour 23,77%. 100,00% 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 89,26% 59,67% Si vous devez Vous trouvez choisir entre le l'utilisation de mobile et votre mobile facile Internet, Vous ou très facile choisirez le mobile 30,97% Vous disposez d'un téléphone fixe 23,98% 23,77% Vous avez une voiture Si vous aviez un fixe, il serait plus pratique que le mobile Pour rappel, le taux de pénétration du téléphone mobile dépasse les 100% (108,66%) à fin juin Grâce donc à ceci, nous pouvons déduire que son appropriation n est pas difficile, ce que confirment 59,67% des sondés pour le critère de facilité d usage. Une autre raison d engouement de cet outil proviendrait de la multiplicité de ses modes d acquisition et de ses lieux de provenance parmi lesquels prédomine l informel (cas étudié ultérieurement). 150

151 En conséquence, pour ne pas perdre leurs marchés, les opérateurs officiels multiplient les agences annexes presque à tous les coins de rues et essaient de proposer des prix intéressants pour attirer une clientèle qui ne s en sort pas financièrement. D une manière générale, le téléphone mobile a réussi totalement à s insérer dans les modes d organisation sociale 204. De l utilitaire à l identitaire : l envie de se distinguer Au centre des représentations qui entourent la soif de détenir un téléphone mobile au Maroc figurent, à tout le moins, deux motivations : une variable communicationnelle qui trouve son ancrage sur la nécessité d être en contact, et un fondement identitaire qui a pour corollaire, l envie de se distinguer. C est justement ce désir de se faire remarquer qui a pour conséquence la sensibilisation non pas à l'usage du téléphone mobile, mais à sa possession. En voulant se faire remarquer, le «branché» recherche une certaine reconnaissance. Cette logique d action permet au «branché» de se regarder de l extérieur (avec le regard de son entourage) et de concevoir sa vie non seulement comme déterminée par sa dotation (le téléphone portable), mais par son insertion dans un système d interdépendance. Le dépositaire reconnu d un téléphone mobile se voit comme auréolé d une sorte d onction, onction qui lui permet de se démarquer des autres, en particulier de ceux qui n en possèdent pas. Ce genre d attitude est très présent dans la sphère marocaine, attitude consistant à posséder une multitude de téléphones dernier cri et surtout à exposer ces combinés afin qu ils soient apparents. Il convient ici d insister sur le fait que ces individus qui s entourent de téléphones portables sont habités par le souci d exister. Ils sont mûs par le souci de s'affirmer auprès de leur entourage. Étaler les signes d une richesse dont ils ne sont pas toujours réellement détenteurs devient l attitude à la mode. Au Maroc, le paraître se remarque dans les mariages, cérémonies. C est la mariée portant les habits dernier cri ou celle qui a un beau tatouage au henné qui est la mieux valorisée. S agissant de notre objet de préoccupation, cette estime va à celle ou celui qui possède le combiné dernier modèle comme nous le constaterons par la suite et notamment lorsqu on comparera le sexe féminin au sexe masculin. Soulignons toutefois que ce désir est plus apparent non seulement chez le sexe féminin mais également chez les sondés habitant dans les quartiers riches. Ce désir de paraître, nourri 204 Voir la section «L insertion sociale des objets techniques contemporains» pp

152 par le portable, est légitimé par le sens commun. Il y a comme un principe culturel (tacite) de la pensée qui voudrait qu on exhibe ce qui nous distingue des autres. Et la possession des combinés dernier cri rentre dans ce cadre. Ce qui importe est ce que l autre voit et non ce qu on a réellement. Aussi, chez la plupart des sondés l'envie de se faire remarquer outrepasse parfois la morale et le rôle premier assigné au téléphone mobile : être un moyen de communication. Dans la perspective d éviter tout conformisme, un téléphone portable de marque, même hors service, suffit pour se faire distinguer et hisser au rang d homme important son heureux possesseur. Cette approche du téléphone portable consiste à dire que toute option qui ne permet pas de mettre en évidence l'appareil sera caduque pour son détenteur. Elle sera sans intérêt pour cette catégorie de branchés. Il faut de la visibilité, du palpable. Et, l on comprend mieux pourquoi le mobile bat donc tous les records, car ses avantages sont apparents dès qu on l utilise. Or ses côtés fonctionnels dépendent de l utilisateur. Il peut s apparenter au futile et au paraître comme à l utile et au faire. Le terme utiles dans «Vos appels sont utiles» figurant dans le graphe suivant a été expliqué aux sondés en l approchant à ce qui est utile et nécessaire 205. Ils décrivent une courbe croissante, ce qui semble logique. Cet état est fonction de la catégorie socio économique et professionnelle. Plus pauvreté il y a, plus l appel a un caractère utile. Ce dernier se manifeste surtout chez le sexe masculin. 70,00% 60,00% Vos appels sont utiles (urgents) 61,74% 65,29% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 38,03% 46,39% 0,00% sexe féminin sexe masculin sexe féminin sexe masculin Quartier riche Quartier pauvre 205 Utile dans le sens où ils facilitent et permettent les différentes prises de rendez vous, coups de fils professionnels, liaisons avec les hôpitaux ou médecins, dépannage, ce qui est imprévu. 152

153 Facilité d accès et d usage Au Maroc le portable connaît un essor important avec une croissance très forte. Ce succès s explique par la simplicité de l usage du terminal, par l accès aisé aux populations illettrées et analphabètes, par le caractère oral de la communication et sa nature immédiate. Il peut toucher les personnes aisées comme les personnes les moins riches. En effet, ces dernières utilisent souvent les prépayés et par conséquent, elles ne consacrent pas un budget énorme à cette innovation. En outre, l accès aisé aux populations illettrées et analphabètes couplé au caractère oral de la communication renforce cette utilisation massive. D après nos sondages, que ce soit au Maroc ou dans le Nord de la France, le niveau scolaire n a pas de répercussion sur l utilisation du téléphone mobile comme nous pouvons le remarquer dans Internet. Aussi, le portable présente-t-il un attrait certain pour les investisseurs étrangers qui voient dans les pays du Sud s ouvrir un nouveau marché émergent à fort potentiel. Ce n est donc pas pour rien que des sociétés étrangères détiennent un pourcentage important avec les opérateurs au Maroc. En tant que dénominateur commun, le téléphone cellulaire est ici un objet innovateur qui permet de palier les carences des infrastructures traditionnelles de la télécommunication, notamment dans les zones défavorisées ou d habitat peu concentré. Il est en passe de s imposer comme panacée, du fait surtout de l avancement des projets de télécommunication mondiale. Il est donc important de s attarder sur l engouement des Marocains pour le téléphone mobile qui au fil des temps sont sensibilisés aux Nouvelles Technologies de l Information en général et au téléphone mobile en particulier. Incapacité du fixe à répondre aux attentes des utilisateurs Ce sur quoi il faut insister pour expliquer cet attrait du téléphone mobile au Maroc, c est cette incapacité du fixe à répondre aux besoins des populations locales 206. Dans les endroits reculés, la mise en place du réseau fixe demande une problématique logistique d installation. L infrastructure est lourde, coûteuse et longue à réaliser. Le réseau de téléphonie cellulaire suppose en revanche une installation facile et largement inférieure en 206 Lorsque les infrastructures du téléphone fixe sont déficientes, le portable prend le relais avec toutefois des précautions pour ne pas alourdir l addition. Annie CHENEAU-LOQUAY signale que les Sénégalais ont appris à raccourcir la durée traditionnelle des salutations pour ne pas grever le prix de la communication in «Les territoires de la téléphonie mobile en Afrique», Revue Netcom, vol. 15, n 1-2, septembre 2001, pp

154 coût (infrastructures beaucoup plus légères). De plus, le téléphone portable semble bien adapté à de nombreux pays du Sud caractérisés par de grands espaces peu accidentés. Au Maroc, la platitude du relief des zones non montagneuses favorise une plus grande réception des signaux qui permet aux villes secondaires et parfois aux zones rurales non électrifiées, de bénéficier du téléphone 207. Là où le téléphone fixe n a pas su répondre aux besoins des populations locales à cause précisément des infrastructures déficientes, le portable a pu profiter de ce vide pour prendre le relais. L attrait qui s observe par l usage du mobile au Maroc peut avoir des relents de revanche. Les Marocains ne prendraient-ils pas leur revanche sur le téléphone fixe, après plusieurs années de privation? Aujourd hui, la difficulté d accéder au cellulaire ne relève plus d un problème opérationnel ou technique comme ce fut le cas pour le fixe, mais plutôt d un souci financier. Ainsi, l effervescence qui se manifeste autour du téléphone cellulaire est l expression de plusieurs facteurs dont les plus significatifs sont les suivants : simplicité d utilisation du terminal ne requérant pas beaucoup d efforts ; facilité d accès par des populations encore largement analphabètes n exigeant pas un apprentissage préalable ; spontanéité de la communication allant de soi en raison des facilités proposées par le combiné ; libéralisation du secteur des télécommunications ouvrant un marché concurrentiel afin de faire son choix pour l opérateur désiré ; insuffisance du fixe qui ne répond plus à plusieurs attentes dans la mesure où celui-ci n offre pas les mêmes avantages que le mobile ; indépendance du lieu et le caractère intemporel que procure le téléphone cellulaire. Ces caractéristiques absentes du fixe, sont très appréciées en ce qui concerne le téléphone cellulaire. Sans compter l installation facile techniquement, car la mise en marche est presque instantanée. Notre sondage montre clairement que les sondés optent plus pour le téléphone mobile que le fixe. Il est également révélateur que plusieurs ménages au Maroc n ont jamais connu le fixe. Les deux graphiques qui suivent sont significatifs de cet état des faits : 207 Ibid. 154

155 Moyenne féminine Moyenne masculine Moyenne générale Moyenne féminine Moyenne masculine Moyenne générale Vous disposez d'un téléphone fixe 100,00% 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 89,39% 88,06% 88,73% 0,00% 0,00% 0,00% Quartier riche Quartier très pauvre Vous disposez d'un téléphone fixe 40,00% 35,00% 30,00% 25,00% 20,00% 15,00% 10,00% 5,00% 0,00% 35,14% 35,15% 35,15% Moyenne féminine Moyenne masculine Quartier moyen Moyenne générale 0,00% 0,00% 0,00% Moyenne féminine Moyenne masculine Quartier pauvre Moyenne générale Le téléphone fixe est uniquement présent dans les quartiers riches ou moyens. La raison principale est d ordre budgétaire. Le téléphone mobile quant à lui rapproche plus que ne le fait le téléphone filaire. D abord parce que de nombreuses personnes au Maroc ont sauté les étapes pour n avoir pas connu le téléphone fixe. Ensuite le portable offre des opportunités de communication accessoires comme avec les SMS par exemple. Qui plus est, donner et enregistrer un numéro de portable est une promesse d appel. C est cette attente de réciprocité qui explique qu aujourd hui l échange de numéros se fait de façon relativement fréquente, contrairement à ce qui se passe avec le téléphone fixe. La réticence à communiquer un numéro de fixe pourrait s expliquer par le fait que celui-ci est aussi celui de la maison, donc de la localisation de toute une famille. Or avec le numéro de portable il y a une stricte individualisation de l identité. C est un téléphone personnel, et pour 155

156 cela, il n y a pas de risque de tomber sur une tierce personne. Tout possesseur d un téléphone mobile dispose par conséquent de toute la liberté de communiquer son numéro à qui il veut. C'est un engagement personnel. Si le correspondant en fait un usage abusif, cela ne dérangera que l'intéressé lui-même. Par contre dans le cas d un numéro de fixe, il arrive souvent que l on dérange d autres personnes dans l entourage du destinataire. L aisance à communiquer un numéro de portable pourrait donc (aussi) s'expliquer par le fait que le numéro d un téléphone mobile ne correspond pas à un lieu spécifique. Pour cela, celui qui communique son numéro de portable garde l assurance de ne pas faire connaître son lieu d habitation. Ce qui n'est pas le cas pour un numéro de téléphone fixe qui lui, nous l avons dit, est relié à une adresse précise : celle du lieu de domiciliation de la personne qui communique le numéro. Le téléphone portable dans ce cas a un avantage : celui de permettre de conserver son intimité à celui qui donne son numéro. Une personne recherchée ne sera pas facilement retrouvée du fait de détenir son numéro de portable. À moins que cette dernière n engage des démarches auprès de l'opérateur auprès duquel la personne recherchée est abonnée. Mais là encore, les choses ne se passeront pas si facilement, car il y a une procédure administrative à suivre. Donner son numéro de téléphone portable peut donc s inscrire dans une logique de sélection : filtrer en amont les personnes qui méritent d avoir son numéro de mobile. Et en aval, faire une sélection en acceptant ou non de répondre à leurs appels grâce à l option qui permet d afficher les noms ou les numéros des correspondants. Il s opère donc par le numéro de téléphone portable un véritable tri. Le téléphone mobile permet de garder le contact sans en devenir l esclave au point de tuer sa vie privée. Dans son usage privé, le téléphone portable contribue à resserrer les liens déjà existants. Or, ce facteur ne transparaît pas dans le cas des téléphones fixes. Enfin, le réseau de sociabilité téléphonique fixe est non seulement moins étendu que le mobile mais en plus son coût d installation demeure le principal handicap. La relative souplesse d accessibilité du téléphone mobile reste pour les consommateurs une panacée. Ces avantages sont donc décisifs pour basculer du fixe vers le mobile. Ce qui nous a paru également riche de significations est que certains sondés n ont jamais connu le fixe. Ces personnes, en majorité des jeunes, nous ont à plusieurs reprises évoqué le téléphone mobile comme étant un outil comblant un vide. Pour la plupart, le manque de travail, l arrêt de leurs études, l oisiveté les conduisent à s accaparer du téléphone comme d un substitut, en s activant à le manipuler une majeure partie de la journée et à communiquer quotidiennement. 156

157 Section 2. Le téléphone mobile selon le sexe de son utilisateur Pour diverses raisons, notamment sociales, culturelles, religieuses, il nous a paru judicieux de distinguer les deux sexes et de faire du genre un critère majeur d utilisation du téléphone mobile. Avant d aborder ce type de comparaison, il est opportun de signaler que nous n avons trouvé au Maroc aucune étude susceptible de nous aider dans cette perspective. Ainsi les statistiques relatives aux taux de pénétration du téléphone mobile, concernent les utilisateurs tous sexes confondus, sans la moindre distinction de genre. Or, les sondages ont démontré qu il existe des différences notoires entre les deux sexes quant à l utilisation du téléphone mobile. Dans la mesure où les sondés ont tous au moins un téléphone mobile, quelque soit leur sexe, la différentiation ne s est pas faite sur la base du critère de l échantillon de possession ou de non possession d un cellulaire, mais sur celle du genre lui-même, selon une proportion de sondés privilégiant le sexe féminin (Environ 56% pour le sexe féminin et 44% pour le sexe masculin). SONDAGE MAROC, 620 sondés RABAT TLAT SIDI TOTAL Cas urbain BENNOUR Cas rural Sexe Féminin : 55,81% Sexe Masculin : 44,19% Cherté devant l utilisation Le sondage a dévoilé que le sexe masculin se plaindrait davantage que le sexe féminin du coût engendré par l utilisation du téléphone cellulaire. Le graphe suivant extrait du tableau 3 est indicatif de l écart : 157

158 Sexe féminin Sexe masculin 92,00% 90,00% 89,77% 88,00% 86,00% 84,00% 82,00% 80,00% 78,00% 77,46% 83,70% 82,37% 78,97% 82,14% 76,00% 74,00% 72,00% 70,00% votre mobile vous revient cher (ses charges) Les unités de vos consommations sont cheres Vous avez choisi votre opérateur par rapport à ses avantages (prix ) De plus, le sexe masculin est beaucoup plus soupçonneux que le sexe féminin vis-à-vis de l opérateur téléphonique : Vous avez un doute sur la durée d'utilisation de votre carte de recharge entre ce qui est écrit par l'opérateur et la pratique 80,00% 70,00% 60,00% 64,01% 58,02% 69,99% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% Moyenne Sexe féminin Sexe masculin Ce graphe montre que 58% seulement des femmes expriment un doute quant à la durée de validité affichée de la carte de recharge, contre 70% des hommes. Ce constat est plus ou moins largement explicable par le chômage croissant des hommes sur le marché du travail comme le montre l extrait suivant du tableau 3 : 158

159 60,00% 50,00% 40,00% 40,10% Vous êtes au chômage 50,15% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% Féminin Masculin Effectivement, les femmes ou les jeunes filles travaillent de plus en plus. Elles arrivent à s en sortir mieux que le sexe opposé étant donné que dans la plupart des cas l homme reste en général responsable des dépenses du foyer. Pour parer au problème de la cherté, les utilisateurs préfèrent alors s adresser aux autres structures mobiles qui sont beaucoup moins chères et qui font partie de l économie informelle ou parallèle. Nombreux donc sont ceux qui se mettent à débloquer les mobiles illégalement en n ayant ni magasins ni lieu répertorié. Après analyse, il apparait que les sondés masculins s adressent plus facilement aux structures informelles. Le résultat figurant ci après tiré du tableau 6 schématise ce constat. Sexe féminin Sexe masculin 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 54,32% 69,69% Si vous réparez votre mobile, vous le faites au "black" 49,42% 42,10% 36,10% 37,79% 15,96% Vous avez acheté votre mobile au "black" Vos sonneries proviennent d'internet 10,57% On vous a vendu votre mobile mais celui-ci a été volé 61,09% 70,09% Vous achetez et réparez n'importe où votre mobile à condition que le prix soit bas 62,05% 76,94% Vous êtes déjà partis réparer ou acheter votre mobile dans une structure non officielle 159

160 De ce fait, les personnes de sexe masculin ont plus de facilité à côtoyer les structures informelles. Est-ce en raison du prix élevé dans les structures formelles ou pour d autres raisons? La seule exception concerne les 15,96% du sexe féminin qui nous a indiqué que le mobile était volé à la base. Après avoir poussé les explications, la plupart des intéressées nous ont «avoué» que ce n est pas elles qui ont directement acheté leur mobile. La provenance venait souvent de cadeaux ou dons effectués par des hommes. Phénomène d apparence et de séduction Ce qui est très flagrant au Maroc, c est ce désir de montrer son téléphone mobile. Ce comportement ostentatoire est plus fréquent chez les utilisatrices que les utilisateurs. Le tableau 7 montre en effet que les premières exposent plus facilement leur «bien» pour le rendre le plus visible. Les consommatrices sont 50.87% contre 40.74% pour le sexe opposé à déclarer que leur mobile est dans leur main quand celui-ci n est pas utilisé. Par contre il est dans la poche chez 52,73% des sondés et 31,61% seulement pour le sexe féminin. Ces chiffres montrent en effet que même hors service, le téléphone mobile est plus exposé par la population féminine. Il n est donc pas étonnant que ce sont les femmes et filles qui sont le plus exposées aux vols. 12,51% affirment s êtres fait voler leur mobile plus de deux fois pendant l année du sondage alors qu ils ne sont que 5,89% chez le sexe opposé. sexe féminin sexe masculin 60,00% 50,00% 52,73% 50,87% 40,00% 30,00% 31,61% 40,74% 20,00% 10,00% 12,51% 5,89% 0,00% Votre mobile lorsqu'il n'est pas utilisé est dans votre poche Votre mobile lorsqu'il n'est pas utilisé est dans votre main On vous a volé plus de 2 fois votre mobile cette année 160

161 Dans un souci d adaptation de l offre à ces comportements spécifiques, les constructeurs élaborent de plus en plus ces dernières années des gammes de mobiles ayant pour cible le sexe féminin. Ils intègrent des discours publicitaires attractifs pour élargir leur clientèle féminine au point de supplanter celle du sexe opposé. Il est flagrant de constater ces dernières années au Maroc la prolifération de petites succursales d opérateurs téléphoniques. Elles attirent de plus en plus de personnes et notamment celles de sexe féminin. Le graphe «votre mobile lorsqu il n est pas utilisé est dans votre main» dénote un résultat saisissant : Votre mobile lorsqu'il n'est pas utilisé est dans votre main 60,00% 50,00% 40,00% 43,18% 35,42% 51,51% 39,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% sexe féminin sexe masculin sexe féminin sexe masculin Quartier riche Quartier pauvre Deux constats principaux ressortissent de ce graphe : d une part, plus d une personne sur deux (51,51%) de sexe féminin, habitant un quartier pauvre, prend son téléphone cellulaire à la main quand celui-ci n est pas utilisé alors que ce pourcentage n est que de 39% pour le sexe opposé habitant le même quartier ; d autre part, la population féminine dépasse en pourcentage celle de même sexe habitant un quartier plus riche. Par conséquent, la gent féminine (43,18% + 51,51% > 35,42% + 39%) résidant dans un quartier pauvre (51,51% + 39% > 43,18% + 35,42%) a plus tendance à exposer le combiné téléphonique que celle résidant dans un quartier riche. Cette différence traduit aussi un désir de paraitre plus prononcé dans les quartiers pauvres que dans les quartiers riches. Sur la base de ces constats, les opérateurs font tout ce qui est en leur pouvoir pour attirer par une offre diversifiée la clientèle, surtout féminine laquelle d après notre sondage n oppose guère de critiques comme le montre le graphe suivant : 161

162 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% Les 3 opérateurs disent la vérité dans leurs publicités concernant le mobile 53,74% Sexe Féminin 41,23% Sexe Masculin Cette conclusion a déjà été formulée auparavant à propos du doute vis-à-vis des unités de la carte prépayée. Il n est donc pas étonnant que les opérateurs se focalisent plus sur la jeunesse (qu on traitera par la suite) et la population féminine. D après le tableau qui suit, on observe que les sondées sont appelées plus souvent 25.96% (20.92%+5.04%), soit plus de quatre fois par jour pour les filles contre 20.30% (16,30%+4,00%) pour les garçons. Sexe féminin Sexe masculin 25,00% 20,00% 20,92% 16,30% 15,00% 10,00% 5,00% 5,04% 4,00% 0,00% On vous appelle entre 4 et 6 fois par jour On vous appelle plus de 6 fois par jour 162

163 En ce qui concerne les contacts avec le sexe opposé, la population masculine appelle beaucoup plus la population féminine (21.21%). Par contre, cette dernière ne contacte le sexe opposé que rarement (7,02%). Nous parlons de contacts de sexes opposés lorsque la population féminine appelle quelqu un de sexe opposé ou inversement lorsque la gent masculine appelle une personne de sexe féminin. Le tableau qui suit montre aussi que les personnes du sexe féminin ont plus de contacts avec celle du même sexe : sexe féminin sexe masculin 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 7,02% 21,21% Vos contacts sont du sexe opposé 57,51% 41,56% Votre mobile s'ouvre avec un clapet 76,48% 55,22% Vous visitez votre famille comme avant depuis que vous avez votre mobile 57,51% 55,33% 41,56% 43,94% Votre mobile s'ouvre avec un clapet A la maison, vous gardez votre mobile sur vous En somme, les femmes appellent beaucoup plus fréquemment d autres femmes et membres de leur famille que ne le font les hommes. Quels enseignements peut-on tirer de cette différence d appels téléphoniques entre femmes et hommes? Les femmes (76,48% contre 55,22% des hommes) continuent à rendre visite à leurs proches même si elles disposent d un téléphone mobile. Elles appellent donc le plus souvent la famille alors que les utilisateurs masculins ont d autres personnes que la famille au bout du fil. Le sexe féminin serait-il plus protecteur que le sexe opposé lorsqu il s agit de la famille? Dans la culture arabe en générale, c est la femme qui assume en général le lien social entre la famille et l extérieur. Avec le téléphone mobile, elle trouve en ce vecteur social, une occasion de lier deux environnements : l un, intérieur (cellule familiale), et l autre, l extérieur. La femme ici peut être comparée à la «couche liaison», au sens des réseaux informatiques. Cette «couche liaison» se trouve entre couches physiques et réseau. Elle a pour rôle de travailler pour les deux couches adjacentes comme le fait la femme dans son foyer et avec ses proches. 163

164 D autres différences flagrantes peuvent être soulignées de ce qui précède : 57,51% des femmes ou filles sont détentrices d un mobile avec ouverture clapet contre 41,56% chez les hommes. A la maison, les femmes préfèrent davantage que les hommes garder leur «bien» sur elles : 55,33% contre 43,94%. On décèle ainsi une interdépendance importante entre le cellulaire et la personnalité féminine. Ceci se confirme par le tableau suivant (73% de sondées contre 67,47% de sondés), où les personnes du sexe féminin changent plus leurs messageries que celles du sexe masculin (56,10% contre 46,30%) et manipulent plus leur téléphone mobile (66,58% contre 55,93%). sexe féminin sexe masculin 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 73,00% 67,47% Vous êtes dépendant de votre mobile 66,58% 55,93% Vous tripotez votre mobile tout le temps 56,10% 46,30% Vous changez souvent vos messageries En revanche, comme le montre le graphe suivant, le sexe masculin utilise plus le cellulaire pour effectuer des calculs (45.93% contre 29.65%), regarder la date (70.33% contre 33.44%), jouer (43.74% contre 39.39%), télécharger des sonneries via Internet sur le mobile (42.10% contre 37.79%). Sexe féminin Sexe masculin 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 29,65% 45,93% Vous utlisez votre mobile pour effectuer des calculs 33,44% 70,33% Vous utlisez votre mobile pour regarder la date 43,74% 39,39% 42,10% 37,79% Vous jouez souvent aux jeux avec votre mobile Vos sonneries proviennent d'internet 164

165 Comme le révèle l extrait suivant du tableau 3, les personnes de sexe féminin ne comptent pas leur temps de conversation comme le font celles du sexe masculin. En effet, elles sont à 48.45% à dépasser 10 minutes contre uniquement 32.38% chez le sexe opposé. Elles sont donc souvent en contact physique prolongé avec leur combiné de près ou de loin. 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% Vous dépassez 10 minutes de conversation quand vous appelez quelqu'un 48,45% 32,38% 20,00% 10,00% 0,00% Sexe Féminin Sexe Masculin Pour reprendre les propos de Corine Martin 208, elles «monopolisent les contacts téléphoniques du foyer». Ceci va même au-delà lorsqu on effectue une analyse approfondie de notre sondage. Il se crée tellement plus de liens relationnels, d affinité sensorielle qu on oserait qualifier le téléphone mobile par le néologisme «téléphonogynie». Donnons quelques exemples concrets issus du sondage : 100,00% 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% 71,13% 74,40% 64,04% 71,21% 64,26% 63,49% Vous parlez de votre portable aux autres sexe féminin Vous sentez que vous êtes plus libre et plus indépendant avec votre portable sexe masculin Vous aimez émettre et recevoir de partout et de nulle part avec votre mobile 89,72% 88,80% Si vous devez choisir entre le mobile et Internet, Vous choisirez le mobile 81,01% 78,23% Votre vie est facilitée avec votre mobile 208 MARTIN Corinne, «Le téléphone portable : machine à communiquer du secret ou instrument de contrôle social?», Communication et langages, n 136, 2003, pp

166 En revanche, le sexe masculin a une approche plus technique du cellulaire. Il privilégie davantage le côté utile que le côté affectif. 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 29,65% 45,93% Vous utilisez votre mobile pour effectuer des calculs 33,44% 70,33% Vous utilisez votre mobile pour regarder la date 41,21% Féminin 44,84% 61,38% Masculin Vous Vous prenez téléchargez de vos rendez par la musique par téléphone Internet que mobile au lieu vous intégrez d'aller sur place dans votre mobile 76,18% 62,69% 71,69% 71,90% Votre mobile vous est très utile 73,36% Votre mobile est indispensable 50,08% 49,56% Vous avez personnifié votre mobile (écran, sonneries ) il y'a moins d'un mois Les personnes de sexe féminin sont plus en contact avec la famille, les proches. Elles minimisent le nombre de combinés mais sont plus attachées à ce qu elles possèdent. Elles n en changent pas comme le fait le sexe masculin. Féminin Masculin 100,00% 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 8,27% 6,40% Vous utilisez votre mobile pour joindre votre famille à l'étranger 89,21% 79,83% Vous disposez d'un seul portable 18,85% 9,65% Vous disposez de 2 ou 3 portables 1,32% 1,15% Vous disposez de plus de 3 portables 24,02% 33,90% En une année vous avez changé de mobile 1 à 3 fois 5,06% 5,27% En une année vous avez changé de mobile plus de 3 fois 55,06% 73,37% 20,92% 16,30% On vous On vous appelle entre appelle entre 1 à 3 fois par 4 à 6 fois par jour jour 166

167 Aussi, nous distinguons chez les sondées une sorte d apparence qui n est pas très perceptible chez les hommes ou les adolescents. D une manière générale, certains usages sont nettement plus répandus chez les utilisatrices féminines alors que d autres sont plus familiers pour les utilisateurs masculins. Par conséquent, la population marocaine n est pas égale face à l appropriation du téléphone mobile. Pour résumer, nous dirons que le sexe féminin est plus attiré par la forme et le sexe masculin par le fond. Le premier utilise plus souvent des fonctions bien installées et à vocation pratique, et le second des fonctions plus novatrices et surtout plus ludiques. On parle beaucoup de représentations autour du mobile car le téléphone cellulaire en tant qu objet technique contemporain est mis en scène. Cette intention concerne aussi bien l objet de l usage qui en est fait que l usager lui-même. Le mobile présente un double caractère : social, technique. C est un objet sociotechnique. Cette dualité n a pas de sens en elle-même dans la mesure où l utilisateur ne se limite pas à mettre en scène le fonctionnement des téléphones mobiles. En ce qui nous concerne, il est intéressant d appréhender les représentations sociotechniques, les mises en scène et les mises en situation des téléphones mobiles comme permettant de donner du sens à ces objets techniques contemporains. Lorsqu on s intéresse au «phénomène» téléphone mobile au Maroc, ce qui interpelle de prime abord c est le comportement des utilisateurs qui communiquent à tout va. À un moment donné, un des critères de distinction du plus branché était le nombre de contacts sauvegardés. Plus ceux-ci étaient importants et plus important était ce «branché». De nos jours, d autres facteurs entrent en jeu comme les réseaux sociaux. Ceci implique que la communication devient une excellente technologie de la gestion sociale 209. Elle renforce les liens sociaux. Concernant le téléphone mobile, cette communication est couplée avec le paraitre. Cet aspect extérieur trouve bien sa place au Maroc comme nous avons pu le constater lors de nos sondages. Ce qui compte c est comment on nous voit de l extérieur, car c est le langage qui nous sert pour nous lier aux autres, afin d exister. Pour ceci, le téléphone mobile met son utilisateur en situation d acteur. En privé ou lorsqu un usager se sert d un kit mains libres, regarder quelqu un en pleine conversation téléphonique donne l impression d avoir devant soi une personne démentielle plongée dans un monologue. Dans la culture marocaine, ceci peut s apparenter effectivement à la démence. 209 Armand MATTELART, La Mondialisation de la communication, Paris, PUF, 2002, p

168 Car, pour une certaine catégorie de personnes, notamment les personnes âgées, voir quelqu un qui semble parler seul conduit à s inquiéter de son sort. Or l utilisateur concerné est conscient de la présence d un public acquis à sa cause. Et comme tout bon acteur, il se laisse emporter par la tentation de «se la jouer», dans la seule intention de captiver son public. Dans son jeu de représentation, il doit laisser transparaître qu il traite d «un sujet sérieux». D après maintes observations au Maroc, et surtout dans les moyens de transport, certains utilisateurs de téléphone mobile excellent dans le dialogue pour ne rien dire. «Je suis montée dans le train», «Il fait très chaud dans ce wagon», «Qu est ce que tu prépares à manger?», «J ai mal dormi» sont des formules qu on entend souvent. Par contre, la non-possession du téléphone cellulaire peut paraître extrêmement anormale. Dans les pays dits avancés, cette non possession est l équivalent de la non possession d un moyen de locomotion ou d un téléviseur. En revanche, l apparence est moins perçue qu au Maroc où souvent on expose d une manière délibérée le dernier modèle acheté. «Aujourd hui, dans les nations développées qui n a pas de portable passe au mieux pour un marginal, au pire pour un réactionnaire technophobe, sans que l on cherche davantage les raisons de cette exclusion, contrainte ou choisie, de la «tribu» des «mobilautes»» 210. Ces exemples concernant d une part la possession d un bien et de l autre l exposition de ce bien montrent que le paramètre coût n est pas en première position bien que les difficultés économiques au Maroc soient partout perceptibles. En outre, la course à la mode aux téléphones dernier cri conduit de nombreux usagers à arborer ostensiblement toutes les nouveautés. Le sondage effectué au Maroc montre que la quête de la nouveauté est omniprésente dans les consciences et comportements. Cette quête concerne plus le sexe féminin que le sexe masculin comme nous pouvons le remarquer dans le graphe qui suit (extrait des tableaux 9 et 10): 210 Karyn POUPÉE, Le téléphone mobile, Paris, PUF, 2003, p

169 Sexe féminin Sexe masculin 68,00% 66,00% 66,65% 64,00% 62,00% 60,00% 59,51% 58,00% 56,00% 54,00% Il est important pour vous d'avoir un mobile dernier cri Cette envie de vouloir constamment suivre l avancée technologique peut avoir des conséquences néfastes lorsque le budget ne le permet pas. À cet égard, les prêts au Maroc augmentent de plus en plus. Que ce soit pour la téléphonie mobile ou autre, les Marocains s endettent, ils se plaignent énormément des remboursements de ces prêts. Pour revenir à notre cas, prenons pour référence le Maroc des années 1970, période où les garçons avaient pour mode d avoir de longs cheveux. Trente années plus tard, cette mode s est répercutée sur la possession d avoir le dernier cri du téléphone mobile. Or cette propension à suivre la mode a un coût certain. Néanmoins, elle est présentée comme un signe distinctif c est-à-dire comme un indicateur de progression dans l échelle sociale. Le phénomène de l apparence au Maroc trouve donc bien son compte avec le téléphone mobile. En effet, ce dernier permet d exhiber sa classe sociale et son origine socio-économique. À noter tout de même que le téléphone mobile était considéré il y a une dizaine d année comme étant un signe extérieur de richesse, un luxe, luxe à s offrir après les aliments de première nécessité : farine, huiles, sucre, eau, électricité. De nos jours, les utilisateurs de ce genre de média appartiennent à toutes les classes confondues. Les téléphones mobiles sont plus accessibles qu auparavant et deviennent la priorité. Le paramètre richesse bien que dominant ne dénote pas de résultats très divergents entre les sondés issus de classes sociales différentes (extrait suivant des tableaux 9 et 10). 169

170 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 65,68% Le mobile pour vous est le symbole de la richesse 55,28% 58,38% 66,52% 0,00% sexe féminin sexe masculin sexe féminin sexe masculin Quartier riche Quartier pauvre On note toutefois que le mobile est plus synonyme de richesse pour le sexe féminin que pour le sexe masculin, en particulier dans les quartiers riches. La tendance s inverse dans les quartiers pauvres. Une explication donnée pourrait être dans le premier cas l émancipation accrue de la population féminine. En effet, dans les quartiers riches, les femmes travaillent plus à l extérieur que les femmes habitant les quartiers pauvres. Le fruit de ce travail permettrait-il d avancer que l achat d un mobile est symbole de richesse et d émancipation? Toujours est-il que riches et moins riches ont le même objectif : s équiper le mieux possible. Mais, contradictoirement, le fossé se creuse de plus en plus entre riches et pauvres. Par contre, les deux sexes n ont pas le même rapport au téléphone mobile dans les quartiers riches que dans les quartiers pauvres. D une manière générale, ce ne sont pas forcément les pays les plus nantis économiquement qui sont les mieux équipés. Ainsi, le Sénégal dispose d'un équipement technologique meilleur que celui du Gabon pourtant plus riche. Le réseau de télécommunications sénégalais est entièrement numérique, alors que celui du Gabon est seulement en passe de l'être (le Gabon a une population et une densité plus faibles que le Sénégal). Le taux de pénétration de la téléphonie mobile dans un pays n est pas un indicateur représentatif de la richesse de ce pays. D ailleurs, on l a noté précédemment, on peut s approprier le cellulaire tout en s endettant et en continuant à emprunter pour finir son mois. Dès lors, quelle explication globale donner à ce phénomène d extension massive de la téléphonie mobile? 170

171 Le volontarisme politique et le discours commercial (publicitaire) s articulent le plus souvent autour du thème de la modernité, des signes d apparence vis-à-vis d autres pays. Il faut montrer à l extérieur que le Maroc même s il n est pas encore un pays économiquement avancé fait partie des pays émergents. Cette modernité s exprime de moult façons comme «la société du savoir», «la sécularisation de la société civile», «l ouverture sur l Occident» avec tout ce que cela comporte de mimétisme, de figuration mensongère, de dépendance Les pratiques culturelles qui résultent des multiples usages du téléphone portable renvoient, comme en toile de fond, à ce discours progressiste et moderniste. Il ne faut donc pas s étonner du caractère expansionniste du téléphone cellulaire. Quiconque possède un téléphone mobile est respecté et admiré. Pour ce faire, plusieurs de nos sondés nous ont indiqué ne pas hésiter à engager des sommes exorbitantes pour s'offrir un portable. Certains ont même contracté des prêts pour finir leur mois sans pouvoir quantifier le pourcentage qui revenait au téléphone cellulaire. L'exhibitionnisme, comme l expansionnisme, est de mise. Le téléphone mobile, au lieu d'être un outil de travail, devient un objet de luxe que chacun veut posséder. Cette attitude des «branchés» marocains se manifeste par une exaltation du sens qui fait du téléphone portable l un des mythes de la modernité. Une bonne partie des consommateurs use de tous les stratagèmes (préférence pour des téléphones avec voyant lumineux, écrans couleur, etc.) pour ne pas passer inaperçue. Beaucoup de gens ont pris l habitude de se promener le mobile à la main, en particulier les femmes pour que l objet soit mis en valeur au risque même de se le faire voler, ce qui est assez fréquent dans les quartiers populaires. La femme marocaine face au téléphone mobile Dès les années 2000, le Maroc a intégré les TIC dans sa politique globale de développement, notamment en mettant en place comme il a été spécifié auparavant un plan d action E-Maroc. Dans cette visée, il est impératif d inscrire la question du genre en amont pour atteindre la parité, dans un domaine considéré comme innovant et porteur de valeurs de partage de l information, d opportunités de développement à tous les niveaux. Au fil du temps, personne ne peut ignorer que toutes les personnes, femmes ou hommes, jeunes ou vieux, sont de plus en plus attachées à leurs téléphones cellulaires. Mais des différences résident selon qu on est homme ou femme. Le téléphone mobile aurait-il dès lors un sexe? Cette question mérite d être posée pour le développement à la fois des TIC et pour estimer l accès des femmes à ces technologies et à la modernité que ces dernières véhiculent dans des pays en voie de développement comme le Maroc. 171

172 Dans ce même pays, une étude 211 a révélé que les femmes sont moins impliquées dans les secteurs économiques à grande valeur ajoutée. Les femmes y ont moins de chances d occuper des postes à responsabilités politiques ou administratives. Elles sont peu avantagées dans l accès à l innovation et à un secteur émergeant dans la nouvelle économie, à savoir celui des TIC. Cette étude a tenté de vérifier le rapport des femmes aux TIC en utilisant une approche genre ; autrement dit, elle a tenté de cerner la position des femmes dans le domaine des TIC par rapport aux hommes et montrer la spécificité, si elle existe, de ces femmes. Afin de comprendre l impact et le rôle des TIC dans l évolution du positionnement de la femme dans la société marocaine ainsi que les enjeux qui accompagnent cette évolution, l étude a été menée selon quatre axes : 1. Situation des TIC au Maroc 2. Genre et accès aux TIC 3. Genre et maîtrise des TIC 4. Genre et développement des TIC Au final, l état des lieux sur la situation des TIC au Maroc a montré qu il y avait une volonté de développement de ces technologies. Les dispositions et mesures en faveur des TIC ainsi que les rencontres pour les promouvoir en témoignent. Mais une question reste tout de même à poser en ce qui concerne le rapport des femmes aux TIC : quelle place occupent-elles dans l évolution des TIC au Maroc? Toutes les études menées sur les femmes durant ces deux dernières décennies ont souligné avec insistance, la discrimination qui les frappe au sein de la société. Aux déficits de développement, tels que la pauvreté, l analphabétisme, la précarité, le chômage, etc., qui sont subis par les hommes et les femmes, s ajoutent pour ces dernières d autres contraintes d ordre culturel, social et économique, entravant leur participation effective dans le processus de développement. Il est donc certain que le Maroc subit encore et toujours la fracture numérique, par le fait de l avancée réalisée dans ces domaines par les pays développés. Cette fracture se manifeste à travers le faible niveau d infrastructure informatique et la rareté au niveau de la production des contenus, qui reflète et prolonge la faiblesse dans la production du savoir. Par conséquent, les femmes dans ces pays seraient-elles sujettes à une double fracture : celle relative au niveau de développement de leurs pays, et celle qui les concerne en tant que femmes et relative à leur condition de femmes? Pour combler ces lacunes, des efforts 211 Étude menée dans le cadre d un partenariat entre l Université Hassan II Mohammedia et l UNIFEM. Elle concerne les femmes et les TIC. 172

173 immenses restent à déployer dans le domaine de l éducation, de l alphabétisation et de la participation des femmes dans la vie économique et politique du pays. Au cours de notre enquête, nous n avons pas trouvé d inégalité proprement dite dans l utilisation de la téléphonie mobile entre sexe féminin et sexe masculin, étant bien entendu que l appropriation du média diffère suivant les sexes comme il a été spécifié auparavant. Pour pouvoir déceler une vraie différence, nous avons choisi de comparer les deux sexes dans des quartiers différents. On assiste, ces dernières années au Maroc, à une pénétration croissante de femmes sur le marché du travail, principalement dans les services et l éducation. Dans plusieurs foyers, c est la femme qui remplace l homme pour travailler à l extérieur de la cellule familiale, ce qui était très rare avant et même mal vu dans certains cas. Notre sondage a permis de confirmer que les femmes évoluent dans le monde du travail et contribuent amplement à l économie du pays. Ce qui suit montre que les femmes utilisent plus leurs téléphones en relation avec le travail que les hommes ne le font. Moyenne de tous les quartiers Sexe Féminin Moyenne de tous les quartiers Sexe Masculin 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 63,25% 58,18% 48,09% 36,21% 83,47% 76,78% Si vous travaillez, vous utiliseriez votre mobile au sein de celui-ci Si vous travaillez vous achèteriez un mobile pour le travail uniquement Le mobile est nécessaire pour le travail L utilisation du mobile par la population féminine au travail suit la même logique et requiert une attention particulière notamment de la part des opérateurs qui voient en ces femmes un marché potentiel. À cet effet, Méditel pour se démarquer des deux autres opérateurs, a consacré 15 millions de dirhams à une action célébrant le rôle de la femme 173

174 marocaine dans la société 212. Il a invité ses clientes à voir deux pièces de théâtre et à assister à des projections de films cinématographiques et ce, gratuitement. Après le théâtre et le cinéma, Méditel a offert aussi à ses clientes la possibilité d acquérir de nouveaux téléphones portables très design. En plus de ceci, il leur a réservé un élégant sac à main d une grande marque. L objectif n est autre que commercial puisqu il vise à toucher de plus en plus cette clientèle afin que le taux de pénétration de la téléphonie mobile augmente. Par ailleurs, si l écart entre hommes et femmes dans l usage du téléphone mobile s avère faible, cette quasi-indifférenciation sexuelle par rapport à la possession du téléphone portable montre que la femme n est pas en marge de cette euphorie. En considérant leur statut social avant la Moudawana 213 dans la société marocaine, on pourrait parler d une révolution. Avec l avènement du téléphone portable donc, certains tabous se lèvent progressivement. En devenant détentrice d un téléphone mobile comme son homologue masculin, la femme marocaine parvient désormais à outrepasser les us et coutumes, caractéristiques d un conservatisme suranné et d une infériorité de plus en plus mal vécue par elle. Elle devient joignable grâce à cet outil qui révolutionne les habitudes. Les tabous seraient-ils brisés par l usage du portable? 212 Cette décision a été prise pour l occasion de la journée de la femme du 8 mars Code du statut personnel qui stipule droit de la famille au Maroc. 174

175 Vous sentez que vous êtes plus libre et plus indépendant avec votre portable Vous parlez de votre portable aux autres 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 69,62% 69,62% 55,28% 50,28% 77,20% 73,71% 71,52% 59,10% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% Moyenne féminine Moyenne masculine Moyenne féminine Moyenne masculine Quartier riche Quartier très pauvre Nous notons à première vue que la différence entre le sexe féminin et le sexe masculin est relativement importante, en particulier dans les quartiers riches. Sexe féminin Sexe masculin Quartier riche Quartier très pauvre Avec le téléphone portable : 72,54% 59,04% 61,20 70,38% plus de liberté et d indépendance Différence de 13,50% en faveur du sexe féminin 9,18% en faveur des quartiers riches 175

176 On peut conclure que le critère du sexe prédomine sur celui du lieu d habitat en réponse à nos deux questions. Cette remarque n était pas vraie lors des premières années de l apparition du téléphone portable. En effet, à l époque, cet outil était le plus souvent détenu par les classes aisées. Depuis lors, les choses ont changé. Agées ou plus jeunes, habitant un quartier riche ou pauvre, les femmes semblent plus proches et plus épanouies avec leurs téléphones cellulaires que leurs collègues masculins. Elles se lancent dans la mouvance. Véritable prolongement de leur vernis, elles ne ratent pas une seule occasion pour montrer leurs inventions. Elles optent de nos jours pour les mobiles qui font clapet et qui sont miniaturisés pour devenir un objet indispensable comme l ipod ou autre. Ces utilisatrices manipulent leur portables partout (rue, moyens de transports, administrations ) et parlent généralement fort pour exhiber leur nouveau statut, revendiquer une nouvelle place et s inventer un territoire de liberté et d identité. Elles deviennent plus autonomes, restructurent leur place dans la vie sociale et favorisent ainsi un glissement de la sphère privée vers la sphère publique 214. Il est à préciser que les sondages effectués vérifient ces aspects mais également le fait que les femmes sont particulièrement friandes du «bipping». Cette pratique a aussi fini par devenir un moyen de tester les capacités financières de leurs prétendants : «pour voir s ils sont capables de les prendre en charge». Aussi, selon Claisse et Rowe 215 et Akers-Porrini 216, les femmes téléphonent toujours plus que les hommes. Et ceci quel que soit l'indicateur retenu (nombre des conversations, budget-temps ou bien encore coût). Elles sont en tête du palmarès des conversations longues. Notre sondage confirme cet état des faits selon le graphe suivant extrait du tableau 2 : 214 Lise RENAUD, Dix ans de discours sur le téléphone mobile, Thèse de Doctorat, Université de Lyon 2, Gérard CLAISSE et Frantz ROWE, «Téléphone, communication et sociabilité : des pratiques résidentielles différenciées», Sociétés Contemporaines, n 14/15, 1993, pp Ruth AKERS-PORRINI, «Efficacité féminine, courtoisie masculine. La durée inégale des appels téléphoniques mixtes», Réseaux, vol. 18, n 103, 2000, pp

177 45,00% 40,00% 35,00% 30,00% 25,00% 20,00% 15,00% 10,00% 5,00% 0,00% 39,59% 39,14% 10,40% 10,09% Moyenne de tous les quartiers Sexe Féminin Moyenne de tous les quartiers Sexe Masculin Vous appelez entre 3 et 6 fois par jour Vous appelez plus de 6 fois par jour Un autre caractère important que nous trouvons chez les écrivains qui se sont penchés sur la relation femme-téléphone mobile est celui du phénomène d homolalie sexuelle. C-A. Rivière 217 constate que les femmes appellent en majorité des femmes (appartenant à la même famille proche ou lointaine) et les hommes appellent plutôt des femmes (de leur famille toujours). Smoréda et Licoppe 218 constatent ce même phénomène chez les femmes dans les relations téléphoniques avec la famille. Notre sondage confirme ceci par le biais du graphe suivant. 217 Carole-Anne RIVIÈRE, «Hommes et femmes au téléphone. Un chassé-croisé entre les sexes», Réseaux, n 103, 2000, pp Zbigniew SMOREDA et Christian LICOPPE, «La téléphonie résidentielle des foyers : réseaux de sociabilité et cycle de vie», Actes du 2 e Colloque International sur les Usages et services des Télécommunications «A l'heure de l'internet», Arcachon, 1999, pp

178 25,00% 20,00% Vos contacts sont plutôt de sexe opposé 20,21% 15,00% 10,00% 7,02% 5,00% 0,00% Sexe féminin Sexe masculin En effet, les hommes ont des appels mixtes beaucoup plus nombreux que les femmes (d'un homme vers une femme). Les sondés féminins et masculins appellent respectivement le sexe opposé à seulement 7,05% et 20,21%. Cette différence peut être expliquée par la culture du pays où un appel du sexe opposé émanant d une femme est mal vu. Il faudrait aussi souligner le fait que le téléphone potable a permis aux femmes de transporter l intimité de leurs conversations et de maintenir la discrétion de leurs contacts là où elles se trouvent. Néanmoins, nombreuses aussi sont ces conversations téléphoniques entendues çà et là. Le téléphone les rendrait-elles plus bavardes et extraverties? Dans un autre contexte de vie, les femmes divorcées utilisent le portable pour s extraire d une situation sociale difficile dans laquelle elles se trouvent. Vivre le divorce (mal perçu dans la culture marocaine) et se sentir délaissée par sa famille conduit à se tourner vers d autres amitiés. Dans de nombreux cas, il y a quête d un plaisir, d une distraction. D ailleurs, Claisse 219 parle du téléphone mobile féminin comme téléphone «plaisir», outil ludique. Par opposition, le modèle masculin renvoie au téléphone outil technique. Les hommes l'utilisent plutôt pour atteindre un objectif, organiser leur emploi du temps, leurs activités. Face aux préjugés qui accompagnent ledit divorce et face aux difficultés financières et psychologiques, ces femmes n ont pas d autres choix que de se tourner vers un réseau de connaissances où elles peuvent trouver refuge et valorisation. Le téléphone portable servirait à négocier cette situation difficile en donnant à ces femmes la possibilité d entrer en contact 219 Gérard CLAISSE, «Identités masculines et féminines au téléphone. Des rôles, des pratiques et des perceptions contrastées», Réseaux, vol. 18, n 103, 2000, pp

179 avec d autres femmes divorcées. Cette technologie deviendrait pour elles un moyen susceptible de les aider à refaire leur vie, à surmonter certains problèmes d ordre psychologique par le simple partage avec d autres de leurs problèmes, inquiétudes et préoccupations. L objectif visé est plutôt le partage des soucis et des problèmes dans des rencontres informelles sans que cela débouche forcément sur des actions ou des mesures concrètes. En plus de tout ceci, ce qui prime c est cette quête de liberté, d évasion que procure cet outil. Les femmes semblent d après le sondage en profiter plus que les hommes et ce quel que soit le lieu d habitation comme nous l avons remarqué auparavant avec la question : «vous sentezvous être plus libre et plus indépendant avec votre portable». Par ailleurs, les études en sciences sociales contemporaines sur le travail féminin 220 ont alors beaucoup porté sur l entrée des femmes dans des secteurs d activités associés à la "modernisation" du pays tels que l administration publique, l université, les carrières libérales 221. Bien que la réforme de 2004 ait allégé des inégalités auxquelles étaient confrontées les femmes marocaines, il reste néanmoins des facteurs discriminants à leur égard. En effet, lors de l étude stage à Maroc télécom ou à l ANRT par exemple, le nombre de femmes ayant des responsabilités se comptait sur les doigts des mains. Cette remarque est confirmée par Lotfi Maherzi 222 lorsqu il constate que les postes à très haute responsabilité dans les médias comme ceux de directeur général, directeur exécutif ou président-directeur général sont presque exclusivement occupés par des hommes. En général, les femmes ne sont pas non plus à la tête de structures importantes ou de responsabilités déterminantes comme le montre le graphique suivant issu de notre sondage : 220 Cette analyse de la bibliographie sur le travail des femmes au Maghreb est issue du travail de recherche de Meriem RODARY, Communication, Séminaire rapports de genre au Maghreb/Machrek, Voir la liste des thèses et des mémoires publiés depuis les années 1970 sur les femmes et le travail au Maroc, dont une bibliographie sommaire est réalisée dans l'ouvrage de Rachid FILALI- MEKNASSI. Femmes et travail, Casablanca, Le Fennec, Lotfi MAHERZI, Les Médias face aux défis des nouvelles technologies, Rapport mondial de la communication, Paris, UNESCO,

180 7,00% 6,00% 5,00% 4,00% 3,00% 2,00% Vous avez une grande entreprise 6,66% 1,00% 0,00% 0,00% Sexe féminin Sexe masculin En revanche, évoquer le travail des femmes en relation avec les TIC d une manière générale est insuffisant si on ne traite pas leur relation avec les secteurs de l informel. Plusieurs des observations menées ces dernières années conduisent à ne pas ignorer ce cas. Notre préoccupation dans l analyse du sondage était également d examiner le rapport qu entretiennent ces femmes marocaines qui travaillent de près ou de loin grâce en grande partie aux téléphones mobiles. Ces femmes, comme nous l avons déjà constaté, contribuent de près ou de loin au développement du pays ne serait-ce que par leur utilisation de plus en plus massive du téléphone mobile. Les opérateurs préfèrent d ailleurs cette catégorie (ceci nous a été confirmé lors de l étude de stage) qui semble plus «conciliante» à l égard des opérateurs. Les deux exemples suivants montrent en effet que les femmes sont moins critiques que leurs collègues masculins. 180

181 Quartier riche Moyenne féminine Quartier riche Moyenne masculine 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 57,80% 33,61% Les trois opérateurs disent la vérité dans leurs publicités concernant les mobiles 49,85% 57,36% Vous avez un doute sur la durée d'utilisation de votre carte de recharge entre ce qui est écrit par l'opérateur et la pratique Celles-ci contribuent donc amplement à améliorer le travail par le biais du téléphone mobile. Des exemples concrets ont déjà été avancés pour exprimer que les femmes mettent plus en relation leurs téléphones mobiles par rapport au travail que les hommes. Dans la même logique, elles ressentent plus le besoin de connectivité et de contacts avec les autres (membres de la famille, amis, clients, collègues, etc.) qui se sont imposés comme une nécessité des temps modernes. Comme le soulignent Schiller 223 et Williams, ce besoin d être sans cesse connecté est une nouvelle étape de la privatisation par la mobilité. Selon Williams 224, ce n est pas la conséquence mécanique du progrès technique, mais plutôt le produit des rapports de force qui façonnent la société. En effet, la variété des moyens et des outils de communication permet aux différentes catégories sociales d utiliser ceux qui correspondent le mieux à leurs besoins ou situations. Concernant l acquisition de cet outil, on constate qu elle s opère autant par les femmes que par les hommes, bien que les femmes soient plus souvent victimes d agressions dans les rues, agressions qui ont pour but le vol, souvent à l arraché, de leur téléphone portable. 223 Dan SCHILLER, «Illusoire liberté, immense marché. Esclaves du portable», Le Monde Diplomatique, février 2005, p Raymond WILLIAMS, Television: Technology and Cultural Form, Londres, Fontana, 1974, p

182 Le graphe qui suit extrait du tableau 10 confirme cette remarque mais en même temps montre que les vols ne dissuadent en rien d en user, vu le nombre croissant de femmes qui sont appelées. On vous a volé plus de 2 fois votre mobile cette année On vous appelle plus de 6 fois par jour 25,00% 20,00% 15,00% 10,00% 5,00% 0,00% 15,67% 12,49% 23,11% 3,68% 3,33% 3,51% Moyenne féminine Moyenne masculine Moyenne féminine 0,00% 0,00% Moyenne masculine Quartier moyen Quartier pauvre Les discussions avec ces femmes lors de notre sondage ont révélé que le portable faisait partie des objets familiers. Introduit dans les usages, il est considéré comme le «saintbernard 225» de poche des femmes. Au risque de nous répéter, les raisons de son utilisation généralisée sont multiples. Il y a d abord son caractère pratique. Les femmes interviewées mentionnent qu il est beaucoup plus pratique que le téléphone fixe. Sa mobilité et portabilité permettent d être à tout moment en contact avec les autres. Cette facilité n est pas offerte par le téléphone fixe en sachant qu avec ce mobile il y a une indépendance totale. Il y a ensuite sa polyfonctionnalité. Les femmes qui sont actives perçoivent positivement le téléphone portable, en raison de ses multiples utilités comme pour un couteau suisse. Elles sont d ailleurs dans le sondage 34,32% (presque le double des hommes) à avoir vécu une belle histoire avec leur téléphone mobile, assurant avoir pu porter secours ou avoir été secourues grâce à ce média : 225 Expression tirée d une étude réalisée par AFOM/TNS SOFRES 4 e édition, «Observatoire sociétal du téléphone mobile». 182

183 Vous avez vécu une belle histoire avec votre mobile 40,00% 35,00% 30,00% 25,00% 20,00% 15,00% 10,00% 5,00% 0,00% 34,32% sexe féminin 18,89% sexe masculin Quartier riche Michèle Martin 226 a analysé la création d'une culture téléphonique au Canada ( ) par les femmes. Elle a souligné que, face aux premiers usages prescrits par les compagnies à destination du monde professionnel, des abus perpétrés par les femmes sont dénoncés par ces mêmes compagnies : ils consistent en de longs bavardages d'une demiheure, en conversations frivoles. Ceux-ci étaient donc l'apanage exclusif des femmes. Mais l'auteur montre ainsi que c'est bien grâce aux femmes que va s'installer une culture du téléphone qui fera une large place à la conversation. Claude Fischer note aussi que les femmes étaient déjà plus grandes utilisatrices que les hommes. Ce qui, selon lui, confirme bien le stéréotype selon lequel les femmes sont plus sociables 227. Michèle Martin pose l'hypothèse que l'appropriation du téléphone a eu un effet retour sur l'émancipation des femmes. Au Maroc, ces dernières semblent épanouies dans la mesure où nous les voyons çà et là avec ce média. Pour celles qui travaillent, le téléphone cellulaire semble amplement rendre service en contribuant au développement du pays. Mais il reste que la femme marocaine, que ce soit dans les métiers de l informel ou non, ne participe pas aux décisions prises concernant la téléphonie mobile. En revanche, elle participe activement à l économie du pays et petit à petit s y insère comme sujet actif et créatif. Ainsi, l utilisation de la téléphonie mobile diffère suivant le sexe de la personne. Les Marocains s approprient par conséquent différemment ce média. En est-il de même pour l âge? 226 Michèle MARTIN, «Hello Central? Compagnies de téléphone, abonnés et création d'une culture téléphonique au Canada ( )», Réseaux, n 55, 1992, pp Claude FISCHER, «Appels privés, significations individuelles. Histoire sociale du téléphone avant-guerre aux États-Unis», Réseaux, n 55, 1992, pp

184 Section 3. Le téléphone mobile suivant l âge Trois tranches d âge sondées Après avoir analysé au premier abord les questions du sondage, nous nous sommes tout de suite aperçu que le mobile divise la société en générations différentes. Ces dernières peuvent être répertoriées en trois tranches d âges : ans ans 3. Les plus de 55 ans C est d ailleurs plus ou moins la même particularité que révèle la première étude réalisée 228 en France. Dans cette dernière, les trois tranches sont résumées comme suit : multifonctionnelle pour la première tranche (15-39 ans), inconditionnelle pour les ans et rationnelle pour la dernière (les plus de 55 ans). En ce qui nous concerne, et à partir des réponses de nos sondages, nous nommons chaque catégorie comme suit: ans 40-55ans + de 55ans Les branchés Les critiques Les délaissés Mais nous pouvons dans certains cas diviser les ans (les branchés) en deux tranches suivantes : Les ans (les jeunes super-branchés) Les ans (les motivés) En conséquence, nous pouvons considérer les tranches d âges en différentes générations «mobile» avec des maîtrises et relations différentes devant le téléphone cellulaire. En considérant quatre différentes tranches d âge dans l exemple suivant l extrait du tableau 5, nous pouvons confirmer que les deux premières forment une seule tranche : celle des branchés. 228 Étude GRIPIC 2005, par l AFOM. 184

185 Vous savez utiliser votre mobile avec au moins 3 autres fonctions : caméra, musique, montre Vous trouvez l'utilisation de votre mobile facile ou très facile 100,00% 80,00% 90,39% 82,53% 82,20% 73,56% 60,00% 49,57% 52,50% 40,00% 20,00% 26,11% 13,61% 0,00% 15 à 25 ans. 26 à 39 ans. 40 à 55 ans. + de 55 ans. En effet, les 15-25ans et les ans culminent en moyenne pour les deux exemples cités formant une droite décroissante en fonction de l âge. Ces deux tranches peuvent fusionner en une seule tranche. Les ans : les branchés Cette tranche représente un marché très porteur pour les opérateurs qui ont su adapter leurs offres aux attentes des jeunes consommateurs. Les acteurs du marché comptent sur le volet ludique pour consolider le développement du mobile en direction des jeunes branchés. Ils fonctionnent notamment par l intermédiaire de publicités, pour approcher cette tranche d âge qui représente néanmoins le taux de chômage plus élevé (+ de 29%) 229. Cette catégorie qui est en quête de promotion, donc plus anxieuse et plus «excitée», cherche-t-elle plus à utiliser ce média qu est le mobile pour trouver son équilibre? Nous pouvons nous référer à un mémoire 230, où l auteur faisant référence à Freud développe le concept de relation d objet à partir de sa théorie des pulsions. La pulsion a pour but d éliminer un état de tension (d excitation) grâce à l objet. Dans la question qui nous retient, cette pulsion est-elle la conséquence de l excitation? L utilisation du mobile viendrait-elle compenser cet état de fait pour jouer le rôle de régulateur? Si tel est le cas, ceci a été réussi 229 Haut Commissariat au Plan, dernier recensement population marocaine 2004, p Caroline ROBAGLIA, L Impact du téléphone portable sur le lien mère-adolescent, Mémoire de maîtrise de psychologie clinique, Paris X Nanterre,

186 puisque cette jeunesse s épanouit malgré tout grâce à sa relation multifonctionnelle et inconditionnelle au mobile. Pour exemple, les SMS, MMS, sonneries et autres logos téléchargeables constituent des hobbies favoris. Le cellulaire devient même un moyen de désirer ou de séduire l âme sœur, âme qui va peut-être partager les chagrins. Dans un autre volet touchant plus précisément la jeunesse féminine, le mobile intervient comme secours et recours. Nous observons constamment dans les rues marocaines, des jeunes filles qui, souvent seules, sont interpellées par des hommes, jeunes ou moins jeunes. C est une pratique courante. Ces interpellations sont du type : «Tu es belle», «Comment vas-tu?», etc. Et d après nos questionnements à ce sujet, c est dans les quartiers populaires que ce genre d interpellation est le plus fréquent. Dans les quartiers plus riches, cette occurrence est rare. Et si c est le cas, le mobile est là pour jouer le rôle de «sauveur». Il permet d avertir en cas de problème. Les parents dans ce genre de quartiers sont les premiers réfractaires à l interdiction du portable. En revanche, dans les quartiers plus pauvres, il y a interdiction de s approprier un téléphone mobile par peur du vol ou autres problèmes. Afin de minimiser ce risque et de prévenir les dérives sexuelles, les parents tentent d interdire à leurs enfants de faire beaucoup de sorties. Avec le mobile, les jeunes filles semblent trouver une panacée pour préserver leur «vie privée». Elles l utilisent pour prendre rendez-vous quelque part avec leur bien aimé. Ces derniers jouent alors le rôle d escorte ou de garde du corps. Ainsi, ces jeunes filles ne sont plus «importunées» verbalement ou physiquement. L adoption du téléphone mobile et de ses modes d usage par les adolescents arrive à saturation, c'est-à-dire que plus rien n est produit au hasard avec cet outil. Celui-ci devient alors un objet polyvalent à usages variés. Ses propriétaires se sentent à l aise d autant plus que ce média devient un facilitateur de la vie quotidienne. Mais, la réalité quotidienne est autre pour ces branchés. Cette catégorie souffre notamment du chômage et d analphabétisme. Au Maroc, dans la tranche des ans par exemple, le taux d analphabétisme est de 29,5% 231. En plus, cette jeunesse dépend beaucoup de la cellule famille, car elle a énormément de problèmes financiers. Le graphe suivant montre qu en moyenne les sondés de la tranche ans habitant les quartiers riches et pauvres sont pour 36,15% ((15%+57,30%)/2) d entre eux au chômage. Ce résultat cache une détresse profonde qui peut fausser l idée que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes bien que cette même tranche paraisse décontractée avec son téléphone cellulaire. 231 Haut Commissariat au Plan, dernier recensement population marocaine 2004, p

187 Vous êtes au chômage 15 à 25 ans Vous êtes au chômage 26 à 39 ans 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 57,30% 51,35% 20,00% 10,00% 15,00% 10,10% 0,00% Quartier riche Quartier pauvre Précisons également que cette jeunesse rencontre plus de problème lorsqu elle réside dans un quartier pauvre. Mais il demeure néanmoins le fait qu elle dépend du mobile comme elle dépend de sa famille. Cette catégorie est particulièrement friande de cette technologie. Elle bat tous les records en ce qui concerne l appropriation. En voici deux exemples extraits du tableau 5, concernant une comparaison des deux tranches extrêmes. 187

188 100,00% 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 75,75% 2,43% Vous téléchargez de la musique par Internet, que vous intégrez dans votre mobile 85,01% 29,24% Vous prenez vos rendezvous par téléphone mobile au lieu d'aller sur place 93,13% 94,03% 48,06% Votre mobile vous est très utile 15 à 25 ans + de 55 ans 35,49% Votre mobile est indispensable 85,34% 2,08% Vous avez personifié votre mobile (écran, sonneries ) il y a moins d'un mois 89,06% 90,39% 91,51% 37,57% Vous parlez de votre mobile aux autres 13,61% 33,47% Vous trouvez Vous sentez l'utilisation de que vous êtes votre mobile libre et plus facile ou très indépendant facile avec votre mobile Ou alors 15 à 25 ans. + de 55 ans. 100,00% 90,00% 80,00% 78,09% 90,28% 84,41% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 0,00% Vous jouez souvent aux jeux avec votre mobile 7,33% Le portable sert à communiquer uniquement 52,15% 28,19% Vos sonneries proviennent d'internet 25,64% 24,44% Vous avez souvent des problèmes techniques pour émettre ou recevoir 8,11% 58,96% Vous avez besoin de quelqu'un pour composer vos appels 58,14% 37,50% Vous changez souvent vos messageries 23,97% 2,43% 1,39% Vous échangez avec d'autres vos sonneries, logos Vous possédez un iphone 188

189 Nous pouvons à partir de ces deux derniers graphes déceler que l utilisation du téléphone mobile est tout à fait différente suivant les deux tranches d âge. Celle des plus jeunes génère une maitrise à tous niveaux par rapport à celle des délaissés. Ceci fait penser dans le domaine informatique à un système d exploitation multitâche (comme par exemple Windows comparé aux super branchés) en comparaison avec un autre mono tâche (comme le DOS 232 par exemple comparé aux délaissés). En plus, les jeunes trouvent plus de facilités à manipuler les nouvelles technologies que leurs aînés, qu il s agisse de la téléphonie mobile ou d autres supports. Cet état des faits est particulièrement flagrant en téléphonie mobile et en informatique. Ils appréhendent le mobile très intuitivement et en font un usage élargi. Multifonctionnel et multimédia, l objet est perçu comme indispensable. Et surtout lorsque celui-ci est de marque et intègre tous les accessoires possibles et imaginables, comme les Iphones (23,97% chez les super branchés contre 1,39% chez les délaissés), le constat est sans appel. La mobilité que procure le cellulaire permet à cette génération de branchés d exprimer un besoin de liberté, de responsabilité, d autonomie et d intimité. Mais si nous entrons plus à fond dans les usages de cette catégorie de branchés, nous pouvons affirmer que les ans entretiennent une relation fonctionnelle à l objet. Le graphe suivant le montre clairement : 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 75,75% 56,26% Vous téléchargez de la musique par Internet que vous intégrez dans votre mobile 15 à 25 ans. 26 à 39 ans. 85,34% 84,41% 78,20% 67,15% Vous avez personnifié votre Vous échangez avec d'autres mobile (écran, sonneries ) vos sonneries, logos il y'a moins d'un mois 232 Disk Operating Système. Système d exploitation, ancêtre de Windows. 189

190 Pour Laurence Bedeau 233, l utilisation du téléphone mobile par la tranche des jeunes a une relation à la fois multifonctionnelle et nécessaire à l'objet. En revanche, celle des plus âgés, l approche est plutôt utilitaire. Corinne Martin a d ailleurs montré le lien existant entre le succès du téléphone mobile chez les adolescents et sa représentation comme une «garantie» d indépendance 234. Joëlle Menrath lors d une émission radiophonique 235, explique que cette tranche d âge cherche en utilisant le cellulaire à exister, à se «créer». Elle donne par la même occasion une explication fondée émanant d un psychologue connu. Dans la même émission, d autres personnalités dans le métier de la téléphonie mobile expliquent que les jeunes sont les plus accros à cette invention. Ils notent que les Iphones, les Smartphones et tout le matériel High tech ne peut progresser que parce qu il y a des jeunes. Le commerce dans ce créneau est en quelque sorte florissant grâce à cette jeunesse. Cette dernière intègre plusieurs caractéristiques fondamentales que renferme le cellulaire. Parmi les plus évoquées par nos sondés, avec des chiffres à l appui et non les moindres, nous pouvons retenir les plus familiers qui sont les suivants : La praticité (2), la simplicité (4-5), la liberté (1), l'indépendance et la dépendance (1-3) : 233 Directrice d étude à TNS Sofres. 234 ftp://ftp.scd.univ-metz.fr/pub/theses/2004/martin. Thèse de Corinne Martin soutenue en 2004 à Metz et qui a pour titre (Représentations sociales du téléphone portable chez les jeunes adolescents et leur famille : quelles légitimations des usages). 235 France-Inter, émission «Le téléphone sonne», sujet consacré au téléphone mobile, mardi 8 décembre

191 15 à 25 ans + de 55 ans. 120,00% 100,00% 80,00% 60,00% 91,51% 94,08% 58,54% 97,84% 58,96% 82,53% 40,00% 20,00% 0,00% 33,47% Vous sentez que vous êtes plus libre et plus indépendant avec votre portable (1) 31,39% Votre vie est facilitée Vous êtes dépendant avec votre mobile (2) de votre mobile (3) 8,11% Vous avez besoin de quelqu'un pour composer vos appels (4) 26,11% Vous savez utiliser votre mobile avec au moins 3 autres fonctions : caméra, musique, montre (5) Aussi, les professionnels de la téléphonie mobile axent plus leur publicité vers les jeunes tous sexes confondus. Ces «super branchés» comme il a été remarqué à plusieurs reprises se sentent plus dépendants de ce média. Ils jouissent d une indépendance et d une liberté totale. D un côté les jeunes sont plus dépendants de cette innovation et de l autre cette dernière les rend indépendants. Corinne Martin 236 a bien montré que le mobile remplissait une fonction de sociabilité intra-générationnelle chez les jeunes. Ceci se confirme de loin par notre sondage. Par ailleurs, les résultats suivants montrant que les deux courbes concernant les branchés sont situées au dessus des deux autres courbes pour les tranches des plus âgés. Ceci indique que plus l âge est avancé et moins l utilisateur est proche de son bien. 236 Corinne MARTIN, Le Téléphone portable et nous en famille, entre amis, au travail, préface de Jacques PERRIAULT, Paris, L Harmattan, 2007, p

192 15 à 25 ans. 26 à 39 ans. 40 à 55 ans. + de 55 ans. 100,00% 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 91,31% 73,59% 85,34% 78,20% 89,06% 90,39% 91,51% 85,07% 86,15% 82,20% 65,74% 57,53% 52,50% 40,00% 30,00% 30,39% 33,65% 37,57% 33,47% 20,00% 10,00% 0,00% Vous accédez à votre mobile par code secret 2,43% 2,08% Vous avez personnifié votre mobile (écran, sonneries ) il y'a moins d'un mois Vous parlez de votre portable aux autres 13,61% Vous trouvez l'utilisation de votre mobile facile ou très facile Vous sentez que vous êtes plus libre et plus indépendant avec votre portable Le résultat le plus flagrant est celui de 82.45% (( )/2) de la tranche ans concernant l accès au mobile par le code d accès. Par ailleurs, cette même tranche aime parler de son bien aux autres : 87% ((89, ,07)/2) contre 57.53% pour les 40-55ans et 37.57% pour les plus de 55 ans. Donc, les branchés sont favorables à une utilisation personnelle et personnifiée afin d être maître de leur pratique face au média téléphone cellulaire. Ils font tout pour partager leur épanouissement avec les autres. D ailleurs, cette notion d outils personnels ou de communication personnelle constitue un thème récurrent que beaucoup d écrits ont abordée. Ève Michael et Smoréda Zbigniew 237 ont fait partie des premiers à étudier l usage du mobile en pointant la dimension personnelle de cet objet. Ils notent que cet outil par l intermédiaire de son usage renvoie indubitablement à l identité. Ce qui équivaut à, comme le spécifie l étude déjà évoquée réalisée par l AFOM, un «miroir de soi». A travers notre sondage, nous pouvons dire que le mobile recèle en lui non seulement une notion d identité 237 Michael EVE et Zbigniew SMOREDA, «La perception de l'utilité des objets techniques», Retraite & Société, n 33,2001, pp

193 personnelle mais en plus de proximité car plus la tranche d âge est jeune et plus les personnes sont proches de l outil. Les exemples suivants montrent cet état des faits : 15 à 25 ans. + de 55 ans. 120,00% 100,00% 89,67% 98,61% 94,08% 91,03% 93,60% 97,84% 94,57% 86,80% 80,00% 60,00% 58,54% 52,99% 44,93% 40,00% 34,44% 31,39% 20,00% 10,76% 0,00% Vous aimez émettre et recevoir de partout et de nulle part avec votre mobile Si vous devez choisir entre le mobile et Internet, Vous choisirez le mobile Votre vie est facilitée avec votre mobile Pour un service (plombier, mécanicien, ) vous utilisez votre mobile pour appeler Vos habitudes sont changées avec votre portable Vous êtes dépendant de votre mobile Vous tripotez votre mobile tout le temps 193

194 Les branchés se l approprient comme objet porteur de cette variable qualitative, de cette dimension personnelle. L exemple le plus parlant, extrait du graphe précèdent, est «Vous tripotez votre mobile tout le temps». La réponse concernant les ans culmine à 94,57% pour descendre à 10,76% pour les plus de 55 ans. Cet aspect individualiste est donc à noter. Corinne Martin détaille ce point en évoquant les premières années du téléphone mobile en France. Elle cite De Gournay 238 et Mercier qui ont identifié un conflit entre la dimension personnelle et la dimension collective vis-à-vis de la téléphonie mobile. Pour ces auteurs, cette personnalisation de la communication se réalisait, paradoxalement, plutôt sur le terrain de la vie professionnelle. De même, Guillaume 239 note qu'avec l'avènement des mobiles, apparaît l'individualisme dans les réseaux, lequel permet d'échapper au contrôle du groupe familial ou professionnel. Par conséquent, nous pouvons parler d une part d un individualisme et en même temps d un collectivisme émanant de la tranche des plus jeunes. En effet, ces branchés semblent s approprier personnellement leurs combinés en considérant que leur entourage (amis ou connaissances) doit systématiquement connaître leur numéro de téléphone. Ce contexte de vulgarisation du numéro de téléphone est propre à cette tranche. La diffusion tous azimuts du numéro du téléphone mobile chez cette catégorie provient de la considération selon laquelle tout appel téléphonique est important. Par contre, un mobile qui ne sonne pas est considéré comme non utile et ennuyeux. Les branchés sont ceux qui appellent et ceux qui sont appelés le plus. Pour preuve, d après ce qui suit, le fait que 16,94% de cette tranche appellent plus de six fois par jour alors que pour les plus de 55 ans le pourcentage est de 0 %. Parallèlement à ceci, la majorité des sondés de ans n éteint presque jamais son téléphone portable et ce à % (contre % pour les plus de 55 ans). Ce qui suit illustre clairement ces constats. 238 Chantal De GOURNAY et Pierre-Alain MERCIER, «Entre la vie privée et le travail : décloisonnement et nouveaux partages», Colloque international n o 1, Arcachon, 1997, pp Marc GUILLAUME, «Le téléphone mobile», Réseaux, n 65, 1994, pp

195 15 à 39 ans. + de 55 ans. 70,00% 60,00% 64,17% 66,41% 64,86% 65,16% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 41,61% 41,04% Vous appelez moins de 3 fois par jour 35,83% Vous appelez entre 3 et 6 fois par jour 16,94% 0,00% Vous appelez plus de 6 fois par jour On vous appelle entre 1 à 3 fois par jour 19,49% 15,69% On vous appelle entre 4 à 6 fois par jour 6,11% 0,00% On vous appelle plus de 6 fois par jour 27,85% 12,52% Par jour, votre mobile reste allumé pendant au plus 8 heures 49,93% 23,25% Par jour, votre mobile reste allumé pendant une durée de 8 heures à 18 heures 22,22% Par jour, votre mobile reste allumé plus de 18 heures Il est à noter que la tranche des ans est surtout connue par la sous-tranche des ans que nous avons connotée en tant que «super-branchés». Dans les écrits, on l a spécifié tout simplement par «les jeunes». Renaud 240 les compare à des adeptes où le mobile joue le rôle du totem afin de communiquer avec l extérieur. Et de préciser : «C est à croire qu il faut avoir un portable pour survivre, tellement ceux qui en disposent en font un mythe.» Cette tranche représente la jeunesse marocaine la plus fan du téléphone mobile. Il s agit ici de voir quelle signification cette jeunesse limitée à la strate des ans confère à ce nouvel objet. Par quels processus se l approprie-t-elle, et comment se construit la norme d usage? D après les derniers recensements 241, le Maroc compte personnes âgées de 15 à 24 ans, représentant 20,5 % de la population totale : 240 Lise RENAUD, Dix ans de discours sur le téléphone mobile, Thèse de Doctorat, Université de Lyon 2, L auteur évoque les jeunes comme faisant partie d une secte. 241 Recensement général de la population et de l Habitat

196 EFFECTIFS FRÉQUENCE Masculins Féminins Ensemble Masculins Féminins Ensemble ans ,3% 5,3% 10,6% ans ,8% 5,1% 9,9% TOTAL : ans ,1% 10,4% 20,5% Dans la population de cette catégorie, le portable connaît un succès étonnant dans la plupart des pays du Sud, comme le relate un récent article du Courrier de l Unesco 242. Le Maroc n est pas épargné par ce constat. Il leur permet d avoir un véritable moyen d expression et de conserver un lien secret avec l extérieur dont ils sont d ordinaire privés sous le poids de la communauté. C est pourquoi les opérateurs mobiles comptent énormément sur cette cible bien plus réceptive notamment en matière d offre ludique. Les observateurs constatent que malgré leur modeste statut social et qu au-delà des services pratiques, les jeunes changent de téléphone régulièrement et que les SMS, sonneries et autres logos téléchargeables constituent leurs hobbies favoris. Les acteurs du marché comptent sur ce volet pour en consolider le développement en direction des jeunes. Ils espèrent y arriver notamment en renouvelant le succès des sonneries ou des logos à télécharger. Selon les pays et les traditions locales, le portable, loin d être un objet utilitaire et privé, peut aussi être un moyen de séduction ou d intégration. Ce dernier point sous-entend que pour suivre la mode et ne pas être marginalisé, il faut s ouvrir aux TIC et les accepter. Le téléphone cellulaire faisant partie de ces technologies ne fait pas exception à la règle. Il est omniprésent et même prêt à être dégainé. Notre sondage montre bel et bien que cette catégorie des branchés est friande de cet outil dans tous ses aspects. Le résultat suivant montre que plus le sondé est jeune et plus le téléphone mobile est sous tension, prêt à l emploi. 242 Lopez ASBEL, «Les mobiles du développement» in 196

197 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% Par jour, votre mobile reste allumé plus de 18 heures 67,21% 63,10% 32,04% 22,22% 15 à 25 ans. 26 à 39 ans. 40 à 55 ans. + de 55 ans. Toujours par rapport à cette tranche d âges, le téléphone mobile est un objet de socialisation. Il répond à un besoin d appartenance. Au-delà de simple objet «branché», le téléphone portable vient s inscrire dans une société basée de plus en plus sur le plaisir et l immédiateté. L adolescent veut être vu et reconnu, valorisé socialement, accepté dans le groupe constitué ou non. Le téléphone portable est un signe de reconnaissance et donne au jeune un sentiment d appartenance à un réseau relationnel. Il en résulte que les jeunes sont de plus en plus confrontés, dans leur environnement immédiat, à la technologie. Même les milieux scolaires se trouvent envahis par les téléphones portables. Cette technologie n est plus réservée aux adultes. La catégorie traitée est souvent encline à vouloir imiter les aînés, sans compter la pression publicitaire et la pression exercée par les groupes d amis. Concernant leurs relations avec leurs parents, ces jeunes ont trouvé, à travers l usage de cet outil, le moyen de se départir de l emprise parentale. Et ce, contrairement au téléphone fixe sur lequel les parents avaient un pouvoir de contrôle à travers la traditionnelle question que tout le monde a connu : «qui appelle?» ou «qui a appelé?». Aussi, pour notre catégorie, le portable paraît être un outil de communication propre à véhiculer une telle revendication identitaire. Ceci parce qu il permet effectivement l accès direct à la sociabilité personnelle sans avoir à passer par le fixe du foyer qui reste un appareil collectif. Il n est plus besoin d attendre : ses interlocuteurs semblent en effet être à la portée des touches de téléphones. L exemple ci-dessous extrait du tableau 6 montre cette inadéquation du fixe par rapport au mobile pour les «super branchés» : 197

198 Si vous aviez un fixe, il serait plus pratique que le mobile 80,00% 60,00% 62,78% 40,00% 20,00% 0,00% -20,00% 0,00% 2,67% 29,63% 15 à 25 ans 26 à 39 ans 40 à 55 ans + de 55 ans Ce qui précède n a pas besoin de commentaires pour comprendre que le fixe n a pas sa place au Maroc et surtout à l intérieur des maisons, notamment dans les quartiers populaires. Notons que certains sondés (les plus jeunes) n ont jamais eu de téléphone fixe chez eux. Il en ressort également que les ans l emportent pour l envoi dépassant les trois SMS par jour et la réception toutes fréquences confondues. Ils peuvent par conséquent être qualifiés de champions toutes catégories en ce qui concerne ces messages courts. 120,00% 15 à 25 ans. + de 55 ans. 100,00% 95,49% 80,00% 60,00% 59,63% 68,14% 64,86% 40,00% 20,00% 0,00% 25,93% Vous envoyez moins de 3 SMS par jour 17,01% Vous envoyez entre 3 et 5 SMS par jour 15,26% 0,00% Vous envoyez plus de 5 SMS par jour On vous appelle entre 1 à 3 fois par jour 16,62% 15,69% On vous appelle entre 4 à 6 fois par jour 8,06% 0,00% On vous appelle plus de 6 fois par jour 198

199 Une des raisons à ceci est que cette catégorie de jeunes est plus familière avec l écriture et le langage SMS. Cette caractéristique requiert un certain savoir comme la lecture et l écriture, ainsi que le montre le graphe suivant : 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 76,03% Vous savez lire et écrire 65,76% 50,91% 30,00% 20,00% 28,19% 10,00% 0,00% 15 à 25 ans. 26 à 39 ans. 40 à 55 ans. + de 55 ans. Si nous comparons cette catégorie avec les plus de 55 ans par exemple, nous n avons pas les mêmes objectifs. Les seniors sont plus habitués au caractère oral et le contact humain caractérisé par le face-à-face. Peut-on avancer comme pour Internet que l utilisation du mobile suppose un minimum de connaissances? La réponse est oui s il faut saisir des informations. Elle est négative, si la personne ne se contente que de l émission-réception ou du bip, car alors l instruction n est pas nécessaire. En outre, il faut savoir que les SMS étaient utilisés à près de 67% par des détenteurs de téléphone mobile en au Maroc. C est de loin le service à valeur ajoutée qui était préféré des Marocains. Pour les utilisateurs de MMS, les utilisateurs étaient quasiment exclusivement des habitants de zone urbaine tandis que 20% des utilisateurs de SMS résidaient en zone rurale. Les MMS requièrent plus de connaissances pour être utilisés et surtout des combinés plus sophistiqués et plus chers. Le monde urbain est plus favorisé par rapport au rural. Ajouté à ceci, d énormes zones rurales ne sont toujours pas réseautées. Aussi, les autres services à valeur ajoutée (téléchargement de sonneries, logos, jeux, services d informations vocaux payants, navigation sur Internet, s) n attiraient que peu d utilisateurs, essentiellement concentrés en milieu urbain selon cette même étude. Cinq années plus tard, cet engouement pour les SMS et les MMS continue son chemin. Ces pratiques sont généralement affichées par les jeunes. Il est à souligner que ces derniers ont été 243 Selon une étude faite en 2006 et parue sur 199

200 souvent l inspiration de plusieurs écrits. Si le téléphone portable a connu un succès énorme parmi cette catégorie, c est que cet outil a su répondre aux nouvelles exigences de la vie en société. Dans une société plus individualiste marquée par le recul des institutions sociales classiques (famille, associations, ), les rencontres «spontanées» gagnent en importance. Le téléphone mobile se positionne favorablement pour répondre parfaitement à ce mode de vie. Selon Ling et Yttri 244, les jeunes se servent du téléphone portable de deux façons : 1. En permettant de s organiser très spontanément par des SMS et des appels. Le téléphone cellulaire permet une flexibilité continuelle de l emploi du temps (fonction appelée «microcoordination» par les auteurs cités). 2. Il sert aussi comme outil pour le «bricolage identitaire» 245. Corollairement, nous pouvons citer quelques résultats de la 4 ème édition de l étude annuelle TNS Sofres pour l AFOM 246 qui rejoint notre enquête en révélant que les options multimédias émanent plus de la tranche des branchés. En effet, cette étude a montré que 79 % des personnes envoient des SMS et que parmi celles-ci, 98 % font partie des ans. En ce qui concerne la prise de photos avec le téléphone mobile, 61 % en prennent. 91 % de ces derniers concernent les ans et 87 % les ans. 40 % des sondés disent envoyer des films ou vidéos par le téléphone cellulaire. Parmi eux plus de 70 % touchent les Et 33% de personnes interrogées écoutent de la musique avec leur portable. Parmi ce pourcentage, plus de 83% concernent les ans. Ces chiffres montrent bien que les jeunes sont très férus de nouvelles technologies. Au Maroc c est encore plus vrai étant donné qu il y a un écart important entre cette population jeune (les ans représentent 20,5% de la population, les ans, 10,6%) et les plus âgés. La différence se manifeste également par le niveau d utilisation. Les «critiques» et les «délaissés» sont deux catégories pour qui l utilisation du téléphone mobile n est pas perçue comme indispensable pour les «branchés». 244 Richard LING et Brigitte YTTRI, Hyper-coordination via mobile phones in Norway, New York, Cambridge University Press, 2002, p Jean Claude KAUFMANN, L Invention de soi. Une théorie de l identité, Paris, Armand Colin, Chiffres donnés par l AFOM en 2008, France. 200

201 Les ans : les critiques Pour cette tranche d âge intermédiaire entre les branchés et les seniors, la fonction utilitaire est souvent mise en avant. C est celle qui nous a paru une des plus primordiales lors de nos sondages. L utilisation du téléphone mobile, ayant pour objectif uniquement l émission et la réception est un exemple parlant pour cette catégorie d âge. Le graphe suivant indique en effet que 72,81% sont dans ce cas. Les autres exemples cités partagent la même logique ans ans 94,03% 72,81% 69,68% 78,09% 41,35% 38,13% 48,06% 29,26% 7,49% 7,33% Vous utilisez votre mobile que pour émettre et recevoir Vous ne savez utiliser qu'une seule fonction : émissionréception Votre mobile est indispensable Vous jouez souvent aux jeux avec votre mobile Le portable sert à communiquer uniquement Cette attitude vis-à-vis du téléphone cellulaire de la part des ans n implique pas que l outil est utile, mais sous-entend que celui-ci l est davantage pour ses fonctions basiques et primaires comme l émission-réception. Ces dernières sont celles qui sont le plus mises en avant par cette catégorie. Elles représentent 72.81% comme l indiquent le tableau précèdent. Les 48.06% quant à elles indiquées ci-dessus prouvent que le cellulaire a presque une fonction sur deux qui ne sert que pour communiquer. Au Maroc, cette tranche d âge ne prend la décision d appeler ou d utiliser d autres fonctions que très rarement. En général, elle attend d être appelée. 201

202 D après ce que plusieurs personnes de cette tranche nous ont rapporté, nous pouvons avancer que cette catégorie ne se sert de son téléphone cellulaire que pour des appels jugés importants, voire urgents. Elle est moins branchée. Elle utilise rationnellement ce moyen de communication à l image de l homo œconomicus de la théorie économique standard 247. Tout est calculé. Rien n est produit au hasard. Souvent, cette tranche d âge éprouve énormément de problèmes liés au téléphone mobile. Problèmes pouvant être de nature différente : messages non consultés, appels non entendus, téléphone déchargé ou perdu, forfait dépassé Les sondés de cette catégorie, plus que les jeunes, jugent très élevé le coût d un appel sur un mobile 248. Cet aspect les incite certainement à se servir de façon limitée de ce média. Leur approche du téléphone portable paraît dans tous les cas, diamétralement opposée à celle qu en font les jeunes. Cette tranche devient de plus en plus familière avec le téléphone cellulaire au fil du temps. Elle reste néanmoins ancrée vers le côté utile du téléphone cellulaire. En revanche, avec le temps, cette catégorie, prend de plus en plus intérêt aux autres fonctionnalités du téléphone cellulaire. Ceci a été remarqué dans la période où nous avons peaufiné notre sondage sur place. Les plus de 55 ans : les délaissés Que peut-on dire de cette catégorie en la comparant aux branchés? Cette tranche des délaissés est dépassée par les évènements et surtout par les progrès de la téléphonie mobile. Les plus de 55 ans au Maroc se sentent totalement exclus. Leurs téléphones mobiles sont dans la majorité des cas éteints ou oubliés dans un coin. Les appels sortants sont très rares et ceux entrants émanent en général des membres de la famille. Selon le graphe suivant, extrait du tableau 2, 19,78 % des sondés de cette catégorie nous ont certifié être appelés plus de quatre fois par jour. Mais ils ont souvent ajouté que ces appels parvenaient de la famille proche, de leurs enfants surtout. Au Maroc, les personnes âgées ne sont pas très délaissées par leur famille. En effet, même si les visites des enfants aux parents diminuent avec le temps, le téléphone mobile souvent offert à ses ascendants est là pour maintenir les relations familiales. 247 Cette théorie fait l'hypothèse de rationalité économique, qui serait le fait de l'«homo œconomicus».selon cette hypothèse, les individus cherchent à satisfaire leurs besoins au mieux. Cette hypothèse va légèrement plus loin que celle de la simple satisfaction des besoins, car elle implique que les individus sont capables de classer leur choix par ordre de préférence. 248 Même si chacun sait qu ils sont plus enclins (contrairement aux jeunes) à assumer le coût lié à la consommation du téléphone mobile. 202

203 25,00% 20,00% 15,00% On vous appelle entre 4 à 6 fois par jour 16,62% 22,36% 19,78% 10,00% 5,00% 0,00% ans ans Plus de 55 ans Quoi qu il en soit, il subsiste une «pudeur» téléphonique qui se manifeste à cet âge face au cellulaire qui prend de plus en plus de place dans une société qui se modifie. La raréfaction des appels des seniors a plusieurs causes. Deux d entre elles peuvent s expliquer comme suit : Des revenus insuffisants ou inexistants. Souvent, c est aux membres de leurs familles : fils, filles, petits-enfants, etc. que revient la charge budgétaire de leurs mobiles. Des réticences consécutives à la fidélité au «bon vieux téléphone fixe». Ajouté à cette insuffisance des appels, la détention proprement dite du téléphone portable de la part de ces personnes âgées est très faible sinon quasi nulle. Dans notre sondage, il apparait clairement que les plus de 55 ans ne sont en large majorité détenteurs que d un seul téléphone portable comme le montre le graphe suivant, extrait du tableau 7 : 203

204 C'est votre 2ième portable Vous avez dépassé les 3 portables C'est votre 3ième portable 100,00% 80,00% 86,76% 80,80% 86,49% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% 16,68% 10,84% 13,51% 9,38% 2,40% 2,53% 0,00% 3,47% 0,00% 15 à 25 ans. 26 à 39 ans. 40 à 55 ans. + de 55 ans. Dans cette tranche d âge, seulement 9.38% ont eu l occasion d avoir deux téléphones mobiles. Ce pourcentage culmine à 86,76% pour les branchés, comme indiqué ci-dessus. Ainsi, lors de nos différentes discussions, les «délaissés» nous ont souvent manifesté des désaccords sur plusieurs points liés au cellulaire. Ils aiment discuter et critiquer les TIC d une manière générale. Ils mettent plus en avant les défauts du téléphone cellulaire que les qualités. Mais avant d en énumérer certains, il est plus qu utile et nécessaire de préciser que le téléphone fixe est de loin préféré au cellulaire pour les plus de 55 ans. Celui-ci comme il a été précisé auparavant demeure un moyen de communication très fidèle. D ailleurs comme le confirme le graphe suivant, ce sont les séniors qui en possèdent le plus (33,33%). Il est à noter que les ans sont les seconds car vivent pour la majorité sous le toit de leurs parents. Vous disposez d'un téléphone fixe 34,00% 33,00% 32,00% 31,00% 30,00% 29,00% 28,00% 27,00% 33,33% 31,09% 29,61% 29,83% ans ans ans Plus de 55 ans 204

205 En ce qui concerne les sondés dépassant les 55 ans, nous pouvons avancer que ceux-ci ne représentent pas un grand pourcentage relativement à une population qui reste jeune au Maroc. En l occurrence, l objectif de ceci est de confirmer que la tranche d âge que nous sommes en train d analyser varie dans le même sens que l appropriation des nouvelles technologies, notamment au téléphone cellulaire. En outre, nous pouvons affirmer pour notre cas au Maroc, comme il a été déjà remarqué, que les plus de 55 ans mettent plus en valeur les défauts du téléphone cellulaire. Pour eux, le caractère dérangeant du téléphone portable n est pas à négliger. Les deux tableaux suivants englobent plusieurs cas qui dénotent que la tranche étudiée n a pas du tout les mêmes réactions à l égard du téléphone mobile comparativement aux «branchés». 100,00% 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% ou 38,29% 71,81% Vous êtes perturbé par les sonneries des autres quand vous êtes dans la rue 15 à 39 ans + de 55 ans 92,99% 75,42% 73,99% Le mobile est une source de problème lors de la conduite 26,88% 84,65% 77,87% Lorsque vous Votre mobile est conduisez vous parlez mauvais pour la santé en même temps au et présente un danger téléphone à long terme 100,00% 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 87,06% 37,57% Vous parlez de votre portable aux autres 56,87% 15 à 39 ans. + de 55 ans. 92,36% La plupart de vos contacts sont ceux de votre famille 26,50% 18,75% On vous demande souvent de rappeler après vous avoir bippé 16,75% 50,83% Vous avez souvent des problèmes techniques pour émettre ou recevoir 3,58% 63,13% Vous avez besoin de quelqu'un pour composer vos appels 205

206 D après l avant-dernier graphe, il est à souligner que le problème de l incivilité concerne plus les «branchés» que les «délaissés». L exemple concret ici est celui de la conduite automobile. Les plus jeunes avouent conduire en parlant au téléphone mobile à 73.99%. Chez les plus de 55 ans par contre, cela chute à 26.88%. Ce phénomène sans précèdent est flagrant au Maroc. Beaucoup de chauffeurs (bus, camion, car, voitures ) conduisent en parlant au téléphone mobile. Ces personnes ne sont pas conscientes du danger existant, pourtant bien réel. La preuve en est qu il y a de plus en plus d accidents quotidiens au Maroc causés par une conduite souvent brusque de la part de certains chauffeurs de taxis ou de cars. Si la téléphonie mobile s ajoute à la vitesse, alors les accidents ne peuvent qu augmenter. Par ailleurs, Laurence Bedeau 249 estime que les personnes de cette tranche d âge ont un regard plus distancé et un peu méfiant envers le téléphone mobile. Effectivement, comme ceci a été signalé, cette catégorie ne met pas les avantages du téléphone cellulaire en avant. Au contraire, elle insiste sur les inconvénients avant tout. Pourquoi donc les points néfastes sont-ils mis en avant par cette catégorie de personnes? Une des réponses réside dans le fait que les plus de 55 ans sont non seulement très critiques à l égard des TIC et trouvent également des difficultés à les utiliser et les comprendre. Ajouté à ceci, cette tranche fait parfois l économie" du numéro de téléphone portable, en ce sens qu elle ne le communique qu à un nombre restreint de personnes, qualifiés de très proches : membres de la famille, médecin traitant, collaborateurs immédiats avec lesquels ont lieu des échanges réguliers, quelques rares amis. Cette analyse est confirmée par le tableau qui suit : 249 Laurence BEDEAU, directrice d études TNS Sofres, lors d une conférence organisée par l AFOM. 206

207 La plupart de vos contacts sont ceux de votre famille 92,36% 100,00% 80,00% 53,71% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% ans Les plus de 55 ans Ceci montre que 92,36% des appels reçus par la tranche analysée proviennent de la famille. En outre, il y a une concordance de l usage du portable de ces personnes avec leurs interlocuteurs. Les deux appartiennent à la même génération c est-à-dire des personnes pour qui vanter la détention d'un outil de communication portable n'a pas de sens. Ces personnes ainsi que leur réseau de correspondants ne communiquent que trop peu avec le portable. Elles ne cherchent guère à parler de leur média aux autres (37,57%) comme en ont plus l habitude les branchés (87.06% = (89,06% + 85,07%)/2 : Vous parlez de votre portable aux autres 100,00% 80,00% 89,06% 85,07% 60,00% 57,53% 40,00% 20,00% 37,57% 0,00% 15 à 25 ans 26 à 39 ans 40 à 55 ans + de 55 ans Ce sont aussi elles qui ont souvent recours à des personnes tierces pour les aider à résoudre les problèmes de connexion ou autre. 207

208 Vous avez besoin de quelqu'un pour composer vos appels 60,00% 58,96% 40,00% 38,33% 20,00% 8,11% 14,05% 0,00% 15 à 25 ans 26 à 39 ans 40 à 55 ans + de 55 ans Les résultats ci-dessus indiquent clairement que les plus de 55 ans sont dépendants des autres pour utiliser le téléphone portable. S y ajoute le phénomène épineux de la santé. Ces personnes soulignent souvent le «danger» du mobile et son aspect intrusif. Votre mobile est mauvais pour la santé et présente un danger à long terme 85,00% 84,65% 80,00% 75,00% 77,87% 75,82% 70,00% ans ans plus de 55 ans Ou tout simplement tout ce qui a trait à l utilisation de fonctions avancées autre que l Emission - Réception : 208

209 15 à 25 ans + de 55 ans 90,00% 80,00% 83,07% 70,00% 71,23% 75,75% 60,00% 50,00% 40,00% 44,66% 42,85% 59,08% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 18,75% Vous utilisez la caméra avec votre mobile 7,50% 0,00% Vous utilisez Internet avec votre mobile Vous utiliser votre mobile pour regarder l'heure 0,00% 12,50% 2,43% Vous utilisez votre mobile pour effectuer des calculs Vous utilisez votre mobile pour regarder la date Vous téléchargez de la musique par internet que vous intégrez dans votre mobile Ici, les pourcentages relatifs à cette tranche d âge sont les plus bas comme l indique le graphe ci-dessus. De même, chez ces plus de 55 ans, la tendance est plutôt à la rationalisation de l usage du mobile alors que chez les jeunes l usage est sans limite. L exemple suivant montre bel et bien cet aspect : Vous avez personnifié votre mobile (écran, sonneries ) il y a moins d'un mois 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 85,34% 78,20% 33,65% 2,08% ans ans ans Plus de 55 ans 209

210 Aussi, les branchés respectent plus difficilement l usage du cellulaire dans les lieux publics (salles d'attente, cafés, trains...). Pour exemple, seuls 84.28% éteignent leurs téléphones mobiles alors qu ils sont à 93.75% chez les plus de 55 ans. Vous éteignez votre mobile dans les lieux publics 93,75% 94,00% 92,00% 90,00% 88,00% 86,00% 84,00% 82,00% 80,00% 78,00% 84,28% ans Plus de 55 ans Pouvons-nous déduire que «telle utilisation du mobile, telle tranche d âge?». En d autres termes, peut-on à partir d un pourcentage d utilisation donnée du mobile pour déterminer la tranche d âge? Pour être plus explicite encore, pourrait-on dire avec certitude que les 93,75% correspondent aux plus de 55 ans si même nous ne connaissons pas les tranches d âges? Auquel cas, l usage du mobile serait un indicateur de la classe d âge, voire un marqueur sociologique générationnel. Ce qui est sûr, c est que plus l âge est avancé et plus le mobile présente contraintes et dérangements, et plus l âge est jeune et plus il est prégnant. Le graphe suivant extrait du tableau 12 résume cette situation : 210

211 Votre mobile est parfois contraignant, dérangeant 0,12 0,1 9,02% 0,08 6,87% 0,06 0,04 0,02 2,10% 4,12% 0 15 à 25 ans 26 à 39 ans 40 à 55 ans + de 55 ans Peut-on aller jusqu à affirmer qu il pourrait exister une courbe mathématique qui déterminerait l âge, connaissant l utilisation du mobile? Toutefois, comme la fréquence d utilisation n est pas une variable purement quantitative mais que cette même utilisation dépend de plusieurs autres paramètres, alors la réponse trouvée nous paraît être négative ou incertaine. Dans la catégorie des plus âgés, la plupart vit encore en marge de cette mouvance qu est une vie sans portable. Or celle-ci est de plus en plus difficile à assumer. Nous pouvons faire un parallèle avec les nouvelles technologies en général et l informatique en particulier. Plusieurs personnes demeurent réticentes aux changements et se trouvent comme des poissons qu on retire de l eau. Ainsi, même si les écarts sont en voie de réduction en matière d équipement, la «double fracture mobile» demeure encore très visible en matière d usages. Celle-ci concerne d une part l âge et de l autre la capacité à utiliser à bon escient le téléphone cellulaire. Par conséquent, l âge reste néanmoins la variable la plus discriminante et les équipés mobiles n ont pas la même appréhension vis-à-vis de l objet dont il est question. De même, les considérations économiques ne sont pas à négliger. Elles concernent tout le monde. En dehors de la fracture numérique Nord-Sud qui est la plus décriée, il subsiste donc des disparités intergénérationnelles de l usage du téléphone mobile. Les différentes catégories d âge ont montré que ces genres de disparités sont apparentes et surtout très flagrantes entre les branchés et les délaissés. 211

212 Section 4. Le téléphone mobile suivant la catégorie socioprofessionnelle et le lieu d habitation Impact professionnel Le téléphone mobile peut être considéré comme un outil de travail. Nous pouvons facilement constater que beaucoup de métiers sont devenus plus efficaces et plus disponibles grâce à cet objet. Dans toutes les activités professionnelles sans exception, il est fait usage des TIC différemment sans doute et avec des objectifs qui ne sont pas toujours semblables. Plusieurs des sondés, surtout ceux qui travaillent, ont insisté sur l appropriation et l utilisation du téléphone cellulaire. La plupart d entre eux ont manifesté la nécessité et l utilité de ce média pour leurs occupations professionnelles. Notre point de départ concerne ici ceux et celles qui ont une occupation salariale. Ils concernent 54,87% (100% 45,13%), c'est-à-dire 340 personnes sondées sur les 620. Ces 45,13% au chômage, faut-il le préciser, sont loin de correspondre à la réalité nationale où uniquement 16,7% 250 sont répertoriés. Les raisons de cette correspondance ont déjà été fournies auparavant. Moyenne de tous les quartiers tous sexes confondus 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 45,13% 39,54% 0,00% Vous êtes au chômage 2,55% Vous avez une grande entreprise Vous êtes salarié 13,16% Vous avez un commerce ou vous êtes indépendant 250 Selon le Recensement Général de la Population et de l Habitat

213 Dans notre investigation relative à l impact professionnel et résidentiel, l appropriation du téléphone cellulaire concerne toutes les personnes occupant un emploi officiellement ou faisant partie de l économie informelle (souterraine) comme ceux et celles qui sont à la recherche d un travail. Le mobile dans cette sphère y joue un rôle important comme le montre le graphe suivant extrait du tableau représentant les quatre quartiers sondés au Maroc, très pauvre, pauvre, moyen et riche. Moyenne de tous les quartiers tous sexes confondus 90,00% 80,00% 80,12% 70,00% 60,00% 60,72% 55,06% 50,00% 40,00% 42,15% 34,94% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% Si vous travailleriez, vous utiliseriez votre mobile au sein de celui-ci Vous utilisez votre mobile pour répondre à une annonce pour le travail Si vous travailleriez vous achèteriez un mobile pour le travail uniquement Le mobile est nécessaire pour le travail Si vous travaillez les contacts professionnels reçu à la maison vous généreront Ce tableau montre que le téléphone cellulaire et le travail sont dépendants l un de l autre de nos jours. Si nous comparons en prenant les mêmes données de deux quartiers extrémistes, l un riche et l autre très pauvre, les résultats sont : 251 Pour rappel, les tableaux sont en annexe. 213

214 120,00% 100,00% 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% Hay Al Kamal, Quartier riche 79,35% 49,73% 49,27% 39,60% Douar Al Karya, quartier très pauvre 100,00% 59,39% 48,67% 47,63% 34,99% 25,12% 0,00% Si vous travailleriez, vous utiliseriez votre mobile au sein de celui-ci Vous utilisez votre mobile pour répondre à une annonce pour le travail Si vous travailleriez vous achèteriez un mobile pour le travail uniquement Le mobile est nécessaire pour le travail Si vous travaillez les contacts professionnels reçus à la maison vous généreront Ici, l impact professionnel du téléphone mobile est plus visible dans le quartier riche que dans le quartier très pauvre. Á cet égard, soulignons que, dans le monde, il a fallu plus d un siècle pour que les réseaux fixes convergent vers un milliard de «branchés». Par contre, il a suffi d à peine le cinquième du temps (20 ans, soit une génération) pour aboutir au même impact du téléphone cellulaire. Le Maroc, malgré ses problèmes, n est pas en marge de cette dynamique. Il a su trouver, par le canal des nouvelles technologies, un moyen de s intégrer dans l ordre mondial et d offrir à ses habitants un nouveau souffle grâce à ce générateur d emploi qu est le téléphone cellulaire. La téléphonie mobile, même si elle n est pas la solution miracle au problème du chômage que connaît ce pays, n en constitue pas moins un début de solution aux problèmes de développement : multiplication de PME, forte activité autour des cartes de recharge et objets dérivés au mobile, désenclavement des villes et villages, etc. Il s ensuit que la téléphonie et par extension les télécommunications sont, de nos jours, de puissants moteurs du développement économique dans n importe quel pays et a fortiori dans un pays en voie de développement comme le Maroc. Le téléphone cellulaire est omniprésent lorsqu il s agit du monde professionnel. Comme nous avions vu auparavant, les chiffres d affaires des trois opérateurs marocains, Maroc télécom, Méditel et Inwi augmentent de plus en plus, la part de la téléphonie mobile étant très bien représentée. 214

215 Il est à remarquer que même si les personnes issues de quartiers pauvres possèdent de quoi émettre et recevoir, il n en demeure pas moins qu elles ont un budget insuffisant pour égaler celles habitant les autres quartiers plus riches. Le graphe suivant montrant deux quartiers, l un Douar Al Qarya (quartier pauvre-populaire de la ville de Tlat Sidi Bennour) et l autre Hay Al Massira (quartier classe moyenne de la ville de Rabat), exprime cette difficulté technico-financière manifestée par les résidents du quartier pauvre. Quartier moyen Quartier pauvre 120,00% 100,00% 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% 49,10% 98,13% Votre salaire mensuel ou ce que vous recevez mensuellement n'excède pas 2500 DH 23,43% 71,90% Votre famille à l'étranger utilise le mobile pour vous appeler 37,00% 85,09% Vous appelez moins de trois fois par jour 20,08% 58,28% Vous avez souvent des problèmes techniques pour émettre ou recevoir 49,99% 9,24% Vous utilisez votre mobile pour effectuer des calculs 78,30% 26,52% Vous utilisez votre mobile pour regarder l'heure Ce constat est également valable avec des différences flagrantes pour les deux autres quartiers extrêmes, sondés au Maroc, riche et très pauvre : Hay Kamal (de Tlat Sidi Bennour, quartier riche) et Douar al Garaa (de Rabat, quartier très pauvre). 215

216 120,00% Quartier riche Quartier très pauvre 100,00% 80,00% 91,67% 84,36% 85,58% 97,25% 79,48% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% 2,63% votre salaire mensuel ou ce que vous recevez mensuellement n'excède pas DH 10,72% 12,26% Si vous avez une carte prépayée, vous ne l'épuisez pas totalement pour laisser quelques minutes de disponible afin qu'on vous appelle ou que vous appelez ce qui est très urgent Vous bipez à d'autres pour qu'ils vous appellent 28,15% 16,72% Vous avez une carte Si vous n'aviez pas de prépayée mobile, la cause serait le manque de budget Dans un autre registre, plusieurs petites structures commercialisent le petit combiné et contribuent avec les activités et produits d accompagnement à l émergence d une sphère d économie marchande spécifique. Parmi celles-ci, nous distinguons les divers points phones, les commerces de produits connexes aux téléphones mobiles, ceux de cartes prépayées, les nouveaux services générés par l usage de ces téléphones cellulaires sans compter la myriade d activités de l économie dite informelle. 216

217 Moyenne de tous les quartiers tous sexes confondus 62,00% 42,76% 65,59% 69,50% Si vous réparez Vous avez votre mobile, acheté votre vous le faites au mobile au "black" "black" Vous achetez et réparez n'importe où votre mobile à condition que le prix soit bas Vous êtes déjà partis réparer ou acheter votre mobile dans une structure non officielle Tout ceci constitue les signes positifs dans le processus de développement et la création d emplois. Dans le commerce de la téléphonie mobile, l informel domine. Ceci rappelle le commerce des DVD gravés ou du CD à 5 Dirhams 252 dans les souks populaires. Certes, la libéralisation des marchés a permis l arrivée de nouveaux opérateurs privés. Ce qui a conduit à des créations d entreprises souvent indépendantes et dans la majorité des cas à des emplois non déclarés notamment dans les quartiers très pauvres comme le spécifie le graphe ci-dessous : 252 Dirham, monnaie marocaine. 1 équivaut à environ 11,02 DH, été

218 Hay Al Kamal, quartier riche Douar Al Karya, quartier très pauvre 90,00% 80,00% 79,05% 80,71% 83,72% 70,00% 60,00% 50,00% 51,24% 40,00% 30,00% 20,00% 32,11% 15,05% 20,26% 34,27% 10,00% 0,00% Si vous réparez votre mobile, vous le faites au "black" Vous avez acheté votre mobile au "black" Vous achetez et réparez n'importe où votre mobile à condition que le prix soit bas Vous êtes déjà partis réparer ou acheter votre mobile dans une structure non officielle Il va sans dire que, d une part, les utilisateurs sont confrontés à une concurrence importante de l offre et donc ont l embarras du choix. De l autre, les vendeurs sont obligés de diversifier au mieux la gamme de leurs produits. Ainsi, tout le monde y trouve son compte. Notons que les structures non officielles touchant de près ou de loin la téléphonie mobile rappellent le tourisme marocain dans ses premières années. Celui-ci avait également commencé de la sorte : tout le monde faisait le guide. Puis, au cours des années, il a fallu passer obligatoirement par des formations plus pointues. De nos jours, comme il a été spécifié, le cellulaire joue indéniablement un grand rôle d outil de travail. En effet, il est utilisé par toutes les catégories socioprofessionnelles et dans n importe quels domaines : salarié, indépendant, directeur, etc. Avec cet objet nous sommes nomades et sédentaires, proches et lointains. Dans leur vie professionnelle, les utilisateurs l incorporent dans leurs pratiques de travail, gagnant ainsi beaucoup de temps, efficacité et rentabilité. Un exemple simple est de voir les métiers indépendants. Les personnes vont jusqu à afficher les numéros de leurs portables sur leur voiture ou vous donnent une carte de visite où figurent ceux-ci. Le caractère indépendant et individuel remplace le caractère collectif jusque là prédominant dans la société marocaine. Au niveau des usages donc, nous assistons à de nouveaux comportements. Le téléphone mobile favorise ces pratiques individuelles, contrairement au téléphone fixe souvent utilisé dans ce pays comme instrument collectif. 218

219 Des taxis sont appelés rapidement grâce à ce nouveau média. Au Maroc, ceci devient à la mode. Il suffit de connaître le numéro et le taxi arrive à votre porte. Plusieurs personnes n ayant pas l agrément de taxi utilisent celui-ci pour travailler et donnent leur numéro au lieu de l afficher. Les chauffeurs de taxi ayant l agrément n hésitent pas à afficher le numéro de leur téléphone portable à la carrosserie même de leur voiture. Dans le même contexte, combien de fois des transporteurs mettent en avant le rôle crucial de leurs téléphones cellulaires, notamment lorsqu ils préviennent leurs collègues ou tout autre transporteur afin de changer de direction pour «sauver» la recette qui pourrait être partagée avec des policiers, postés attendant l appât. Aussi, en cas d urgence et dans n importe quel genre de situation, le portable ne peut être que bénéfique. Il contribue de manière directe à l activité économique. Pour la bonne marche de leurs entreprises, les professionnels acquièrent cet outil qui leur permet d être présents tout en étant absents, à n importe quel moment. Ils s en servent dans le cadre de leurs activités. Dans les médias que ce soit des chaînes privées de télévision ou de radio, le portable devient un outil de travail inséparable au même titre que l'ordinateur. Dans le domaine du transport, comme cela a été vu, le téléphone portable permet à cette catégorie professionnelle d'éviter bien des tracas : échapper au contrôle de l'employeur mais aussi pour le cas des chauffeurs de taxi éviter la "corruption". De leurs côtés, les travailleurs indépendants ou la catégorie professionnelle des commerçants ne sont pas en reste. Ils utilisent aussi le téléphone mobile comme outil de travail. Pour ces derniers, faute d enseignes publicitaires dignes de ce nom, ils placardent à l entrée de leurs magasins (à même les murs), leurs numéros de téléphones mobiles. Au sein de cette catégorie socioprofessionnelle, le cellulaire offre une grande marge de manœuvre pour la gestion de leurs boutiques. Avec cet outil, les professionnels de la vente n ont plus nécessairement besoin de fermer leurs échoppes. Une personne reste dans le magasin pendant que l autre va l approvisionner. Les deux personnes restent en contact via le mobile. Grâce à la généralisation de l usage du téléphone portable, la plupart des grossistes (qui travaillent avec les détaillants des quartiers périphériques) disposant désormais d un téléphone mobile voient leurs commandes augmenter. Dans ce cas, s équiper d un téléphone mobile est donc loin d être un effet de mode, dans la mesure où il permet à ces professionnels de maximiser leur temps de travail en maintenant tous les contacts. C est pourquoi, des réseaux vendeursacheteurs se créent de plus en plus. Aussi, cette fièvre visant à mettre en valeur les numéros de téléphones portables n a pas échappé aux ouvriers qualifiés ou non attendant qu on les appelle et qui sont postés dans 219

220 des lieux reconnaissables, à la recherche de petites activités génératrices de revenus ou d un emploi définitif. Cette occurrence se remarque souvent dans les quartiers où l analphabétisme est important. Par conséquent, faute de pouvoir lire les petites annonces, les numéros de téléphones mobiles deviennent de véritables enseignes publicitaires. On rencontre ici et là des numéros de portables inscrits sur presque «tout ce qui bouge». Dans des quartiers plus aisés, les panneaux plus professionnels affichent d autres publicités souvent écrites en français et en arabe : «Donne cours de soutien à domicile» suivi d un ou deux numéros de portable. Ceci devient à la mode. Il faut dire que ce genre de publicité est de plus en plus usité car il n était pas donné à tout le monde auparavant de disposer d une ligne téléphonique fixe. Le téléphone cellulaire prend le relai en force. Les gens n éprouvent-ils donc plus le besoin d avoir un téléphone fixe? Il faut croire que non puisque seulement 30.97% des sondés ont déclaré posséder le fixe. En revanche, le taux de pénétration du téléphone mobile est de 108,66% à fin juin On peut par conséquent imaginer qu avec tous les nouveaux services proposés par le téléphone cellulaire que le téléphone fixe (dont le nombre d abonnés se réduit d année en année) ne tardera pas à rejoindre les reliques de l histoire. Aujourd hui grâce aux mobiles, l efficacité de ces vecteurs sociaux n est plus à démontrer. Les clients prennent de plus en plus les rendez-vous par téléphone portable lorsqu ils ont besoin d un service professionnel, délaissant le fixe comme le décrit la figure suivante. 100% 80% 60% 40% 20% 0% 67,31% 5,00% Vous utilisez votre mobile pour appeler pour un service Si vous aviez un fixe, il serait plus pratique que le mobile 253 Chiffre extrait de 220

221 Ces cas peuvent concerner le mécanicien, le dentiste qui sont dorénavant facilement joignables pour un dépannage, un détartrage. À l inverse, le menuisier qui ne peut pas respecter le délai de livraison de meubles ou le tailleur, ont désormais la possibilité de téléphoner à leurs clients pour les prévenir. Il faut bien noter que ces comportements ne sont pas anciens, mais dans la plupart des cas, ce sont les branchés qui usent de ces avantages. Plus important, le téléphone cellulaire permet de joindre les clients en cas d'urgence, d'être contacté à tout moment par des responsables qui transmettront les informations nécessaires pour assurer un service de qualité, fidéliser les clients et maximiser les ventes. Contrairement aux usages précédemment évoqués, on voit ici le véritable caractère (à part entière) d outil de travail du téléphone portable. Parallèlement, la mobilité du téléphone portable convient à la situation de mobilité des marchandes ambulantes (vendeuses de pains faits maison ). Celles-ci l utilisent dans leurs activités quotidiennes. Par le fait qu elles changent souvent de lieux de vente, elles sont confrontées aux risques de perdre les traces de leurs clients et de ne pouvoir les contacter de nouveau. Pour maintenir le contact, ces femmes multiplient les fréquences des appels téléphoniques qui varient d une à plusieurs fois dans la semaine pour conserver les clients. Une femme nous a dit lors du sondage : «Les clients me contactent une ou plusieurs fois pour avoir des indications qui leur permettent de me joindre dans le lieu où j étale ma marchandise dans le marché». Ainsi, la vendeuse, par téléphone mobile, tente de garder ses clients malgré ses déplacements. Il est certain que le téléphone portable s est introduit dans les pratiques économiques des hommes et des femmes travaillant dans le secteur informel. Grâce à sa vocation à rassembler les gens, il contribue amplement à s organiser de manière astucieuse et d avoir un réseau relationnel pour le travail. Cet avantage rend le monde professionnel plus facile comme le montrent les deux exemples 254 suivants : «Ahmed est propriétaire d une voiture de transport Honda. Autrefois, il courait derrière les clients. Aujourd hui, il n a même pas besoin de se déplacer pour chercher du travail : il lui suffit d un bip sur son portable pour savoir qui appelle, le lieu où il doit se rendre et la marchandise qu il doit livrer. Avec son Motorola acheté d occasion à 200 dirhams, et sa carte prépayée Jawal 255 acquise à 50 DH, il est joignable à tout moment.». «Halima est femme de ménage. C est une journalière et elle travaille chez plusieurs employeurs. Le Nokia de deuxième main qu elle a achetée, à 150 dirhams, lui rend bien des services. «Le contact est facile et rapide. J ai des clients réguliers, dit-elle, mais certains d entre eux sont intermittents. Je les perds de vue pendant plusieurs JAWAL est le nom de l offre Maroc Télécom pour les cartes prépayées. 221

222 mois, et un jour, ils appellent pour solliciter mes services. Ils n ont plus besoin de se déplacer pour frapper à ma porte...»». Maçons, fleuristes, chauffeurs de taxi, serveurs de cafés, cireurs, prostituées, entraîneuses de bars, agriculteurs perdus dans des douars éloignés, aucun métier n échappe désormais à la contagion du mobile. D autres métiers autres que ceux informels en sont atteints. En plus des indépendants évoqués (neggafates 256, plombiers, transporteurs, nettoyeurs de carreaux, ), nous trouvons les métiers salariés. Des sondés nous ont indiqué que les métiers des secteurs privés (entreprises d informatiques ou autres) utilisent fréquemment le téléphone cellulaire notamment pour s approvisionner soit en composants informatiques (disques durs, clés usb ) soit en d autres marchandises. Afin d étayer ce fait, donnons l exemple suivant. Lors de l étude de stage effectuée avant le sondage, à Maroc Télécom et à l Anrt, tous les salariés étaient armés d un mobile facile à dégainer, un moyen de communication rapide et efficace. A Maroc télécom, plusieurs salariés bénéficiaient d un média même gratuit. Un autre avantage à ne pas négliger du mobile dans les structures dites officielles est que ce média s inscrit aussi dans une stratégie d accommodement et de diminution de la tension à l intérieur même du milieu de travail. Il sert en effet à régler ou à apaiser des situations de conflit avec les supérieurs et les collègues. Il devient un moyen stratégique pour «humaniser» les relations à caractère jugé trop technique et professionnel en facilitant le rapprochement entre collègues de travail. Il est considéré comme un moyen pour améliorer la manière de travailler et mener les activités économiques. Par les différentes possibilités qu il offre, il permet une communication instantanée et un gain de temps et d économie d argent par l envoi des SMS. Avec 45.13% des sondés qui sont au chômage, nous pouvons aller jusqu à affirmer que le téléphone mobile est loin d être uniquement un outil de travail même si ce dernier devient stratégique et efficace dans le monde professionnel. Nous pouvons alors affirmer que ce média est un outil de communication professionnelle, une chance pour le développement. En revanche, Il est erroné de conclure que la détention du téléphone portable va de pair avec l activité professionnelle et avec les revenus de tout un chacun. Le stage étude évoqué plus haut nous a permis de constater que les cadres travaillant dans ces deux structures (Maroc Télécom et Anrt) qui sont en liaison directe avec le téléphone mobile n utilisent pas 256 Habilleuses dans les mariages. 222

223 autant leurs combinés que les métiers indépendants. Mais, dans tous les cas, le progrès technologique, bien préparé et bien conduit, est une chance pour l'emploi et non l'inverse comme dirait Antoine Ribaud 257. Cette chance en ce qui concerne le téléphone mobile est facilitée pour plusieurs raisons : Les rendez-vous sont pris sans se déplacer Le téléphone cellulaire devient familier pour tous Le chiffre d affaire et le rendement croissent La vie est facilitée 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 67,31% Pour un service (plombier, mécanicien, ) vous utilisez votre mobile pour appeler Moyenne de tous les quartiers 74,53% Vos habitudes sont changées avec votre portable 70,24% Vous êtes dépendant de votre mobile 62,03% Vous prenez vos rendez vous par téléphone au lieu d'aller sur place C est donc grâce à l expansion de cette innovation issue des télécommunications qui fait florès que l économie marocaine peut souffler un bon coup. Derrière ce progrès émanant d individus utilisant un média, se cache un autre paramètre. Celui-ci concerne le lieu d où viennent ces utilisateurs. Peut-on aller jusqu à affirmer : «Dis-moi où tu habites, je te dirai comment tu utilises ton téléphone portable!»? 257 Antoine RIBOUD ( ), homme d'affaires français, fondateur et président de Danone. 223

224 Impacts du lieu de résidence Phénomène de liberté, de modernité et de richesse Avec le téléphone cellulaire, la société n est plus étouffée comme avant. Elle paraît plus responsable, plus libre. Avec cet outil, elle montre une certaine indépendance, une émancipation. Comment donc concilier le besoin de liberté individuelle et le besoin d'être joignable partout, tout le temps (ou presque)? Question qui trouve sa réponse dans le média étudié puisqu il concilie cette valeur universelle qu est la liberté et ce désir ardent qui est l ubiquité. Les taux suivants extraits du tableau 9 en témoignent : Vous sentez que vous êtes plus libre et plus indépendant avec votre portable Vous aimez émettre et recevoir de partout et de nulle part avec votre mobile 100,00% 50,00% 84,35% 62,45% 74,36% 66,78% 0,00% Quartier riche Quartier pauvre La liberté a été souvent mentionnée lors de notre sondage par les sondés. Nous décelons que les personnes habitant le quartier pauvre manifestent plus cet aspect que leurs collègues vivant dans un quartier riche (74,36% contre 62,45%). En ce qui concerne l ubiquité favorisée par le mobile, c est la tendance inverse qui se manifeste (66,78% contre 84,35%). Le mot liberté ici est vague. Il peut porter sur l'ubiquité totale c'est-à-dire sur le fait que le téléphone cellulaire rend son utilisateur joignable à toute heure et n importe où. Il peut également supposer qu on peut appeler ou recevoir ceux qu on désire où qu on soit. Le choix est donc permis. Le portable regorge d autres caractéristiques. Non seulement c est un moyen de se distinguer, mais il est utilisé par les jeunes libérés du téléphone fixe, comme objet de désir et de séduction. Nous tenons à signaler que ce dernier terme n a pas vraiment trouvé sa place dans le sondage effectué car nous avons senti qu il y a une sorte de pudeur de la part des 224

225 sondés. Au Maroc, il y a apparemment des mots ou expressions qui ne sont pas souvent utilisés dans le langage quotidien. Bref, ce nouveau média est souvent comparé à un bijou bien porté en évidence pour séduire l âme sœur 258. Il suffit de visiter les jardins publics pour s apercevoir que plusieurs couples, mariés ou pas, discutent, avec souvent l objet téléphone mobile en apparence. Nous avons l impression que ces «acteurs» désirent qu on les remarque. Ceci est d autant plus vrai lorsqu il s agit de quartiers très pauvres. Les sondés issus de ce type de quartier pensent à 74.06% être mieux perçus par les autres avec leur mobile. A contrario, ce pourcentage dégringole à 41.31% dans le quartier riche comme l indique l extrait ci-dessous du tableau 11. Vous pensez que vous êtes mieux perçus par les autres avec votre mobile 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% 41,31% Quartier riche 74,06% quartier pauvre Les utilisateurs issus du quartier pauvre pensent à une large majorité qu ils sont mieux perçus avec leur outil. Ce dernier diminuerait-il la pauvreté ou l analphabétisme de cette catégorie de personnes? La réponse est bien sûr négative, mais il reste néanmoins que cet outil pourrait combler un vide, c'est-à-dire donner l apparence d être comme «tout le monde». Quoi qu il en soit, le téléphone cellulaire est un instrument précieux pour approcher des sexes opposés, pour séduire et «draguer». Il permet à cette population de contourner les tabous et les interdits ancestraux pour établir des dialogues intimes et programmer des rendezvous confidentiels Annie CHENENEAU-LOQUAY, «Les territoires de la téléphonie mobile en Afrique», revue Netcom, vol. 15, n 1-2, septembre 2001, pp Bô CHEN, correspondant en France du journal China Youth Daily. Intervention dans le cours du DESS Comitec à l université de Versailles Saint Quentin-en-Yvelines le 6 novembre

226 La possession du portable résulte également d'un effet de mode. Les Marocains et surtout les Marocaines le portent comme un gadget, un accessoire de mode venant compléter leurs toilettes. Pour exister, il faut avoir un téléphone portable, montrer qu'on est propriétaire comme on montre que l on possède des vêtements coûteux en les arborant 260. C'est un moyen également d'être populaire et respecté. En outre, le mobile est un signe distinctif de promotion sociale. Il s affiche souvent comme un indicateur de progression dans l échelle sociale. Il permet d exhiber sa classe et son origine socio-économique. Bref, il est symbole de modernité et de richesse. Partout au Maroc, il n est plus l apanage des seuls nantis (hommes et femmes d affaires, jeunes branchés), mais se propage auprès d une population modeste. Beaucoup de personnes rencontrées dans le cadre de notre sondage justifient d ailleurs leur attachement au téléphone mobile pour des raisons de modernité : «Il faut évoluer et vivre avec son temps, le portable, c est un signe de modernité» avons-nous appris de la plupart de nos interlocuteurs. Ce qui suit confirme amplement ce constat. (Extrait du même tableau) Le mobile est symbole de modernité Le mobile est symbole de richesse 100,00% 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 90,60% Quartier riche 69,46% 60,48% 62,45% Quartier pauvre Le symbole «Modernité» l emporte sur celui de «Richesse» car le téléphone cellulaire n est plus comme à ses débuts où celui qui le possédait faisait partie d une certaine élite. Par conséquent, le propriétaire d un téléphone cellulaire peut être considéré comme moderne ou riche. 260 Jean-Aimé DIBAKANA, «Usages sociaux du téléphone portable et nouvelles sociabilités au Congo», Politique africaine, n 85, mars 2002, pp

227 L ensemble de ces deux signes accordés au portable conduit Jean-Aimé Dibakana 261 à affirmer que ce ne sont plus les aînés et les anciens qui détiennent le pouvoir d'autorité et de décision, mais les personnes qui ont un mobile. Elles forment une nouvelle tribu, une nouvelle communauté qui exclut toutes les autres. Une fois de plus, ceci nous fait réfléchir sur ce côté social où les individus doivent ou feraient mieux de s aligner sur les autres pour réussir. Mais cette réussite est-elle engendrée par notre média? Le téléphone portable comme symbole de réussite sociale Une personne ayant un portable va être mieux perçue qu une autre lorsqu on évoque la réussite. Ce gadget, suppose avoir un minimum pour l entretien. Il demande un certain budget. Son acquisition suppose donc au préalable une certaine réussite financière. La détention de ce moyen de communication reste encore dans une large mesure un appareil de distinction sociale. La préférence pour les téléphones de marque à haute technicité qui ne sont pas à la portée de toutes les bourses suffit pour s'en convaincre. Les usagers n'hésitent plus à "miser" pour avoir le dernier cri car c est à cette condition que, d après eux, on peut se démarquer. Un exemple parlant est celui des iphones. L affirmation «Vous possédez un iphone» a été formulée lorsque cette technologie en était à ses balbutiements. Ceci implique que seule une minorité puisse en disposer. Les résultats extraits des tableaux 9 et 10 qui suivent ne dérogent pas à cette logique. Vous possédez un iphone 16,00% 14,00% 12,00% 10,00% 8,00% 6,00% 4,00% 2,00% 0,00% 14,72% 12,88% 0,00% 0,00% Sexe féminin Sexe masculin Sexe féminin Sexe masculin Quartier riche Autres quartiers 261 Ibid. 227

228 La configuration est telle que nous avons d'un côté une petite catégorie d usagers équipés de téléphones dernier cri, ceux-là même qui appartiennent à une sorte de privilégiés. De l autre, la grande masse composée de branchés équipés d'un téléphone standard comme "monsieur tout le monde" constitue la classe moyenne. Quant au dernier carré, composé lui, de personnes non équipées, il constitue ce que nous pouvons qualifier de prolétariat de la téléphonie. Parmi ces non branchés on compte des personnes très pauvres et des personnes très âgées. Il n est pas nécessaire de souligner que la partie bien équipée va revendiquer sa réussite, réussite qui n a peut être rien à voir avec la richesse financière ou intellectuelle. Pour revenir à ce dernier point, il est décevant et malheureux de constater qu au Maroc la richesse «monétaire» prime sur les connaissances. En effet, Il est plus courant d être questionné sur son salaire ou son compte personnel que sur ses connaissances. Ceci peut être comparé à la possession ou non d un portable dernier cri. Si c est le cas, même si le possesseur n a jamais été à l école, celui-ci sera très bien considéré vu qu il a quelque chose d exceptionnel à montrer. Le problème ici est que des personnes n ayant pas la capacité financière se trouvent endettées, car elles empruntent pour acheter des portables dernier cri dans le but d être bien perçues par les autres. Mais, ne peuvent en général s adonner à ce «jeu» que des personnes ayant une assise financière solide : cadres, hauts fonctionnaires, hommes politiques, en un mot ceux qu'on appelle communément les «grands» ou «chabaanines 262». Cette pratique prend d'ailleurs de plus en plus d'ampleur aujourd hui avec la généralisation de l'usage du téléphone mobile, alors que le nombre de boutiques dans lesquelles il est possible de s acheter un téléphone s est multiplié. Il est à signaler que les sondés, surtout habitant le quartier très pauvre, ont souligné à 63,36% que l appropriation du téléphone cellulaire marque un signe de réussite. 262 Rassasiés, ceux qui ne savent quoi faire de leur argent. 228

229 L'utilisation de votre mobile est un signe de réussite 64,00% 62,00% 60,00% 58,00% 56,00% 54,00% 52,00% 50,00% 48,00% 46,00% 52,84% Quartier riche 63,36% Quartier très pauvre Ce taux avoisine les résultats déjà trouvés concernant la richesse (62,45%) et la modernité (69,46%). Autre facteur qui montre que le mobile est de plus en plus primé est le fait de vouloir s en procurer non pas pour émettre ou recevoir des appels mais avec le seul désir d en disposer d un et de marque. Les marques les plus onéreuses sont les bienvenues et elles sont mises bien entendu, en évidence comme le spécifie ce qui suit, extrait des tableaux 9 et 10 : Il est important pour vous d'avoir un mobile dernier cri 100,00% 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% 80,23% 67,22% 53,08% 51,81% sexe féminin sexe masculin Quartier riche sexe féminin Quartier pauvre sexe masculin 229

230 En effet, les sondés, à l affirmation extraite des tableaux 9 et 10 : «Il est important pour vous d avoir un mobile dernier cri», ont répondu favorablement % dans le quartier riche (80,23+67,22)/2, 52,44% dans le quartier pauvre (53.08% + 51,81%)/2. Derrière ces résultats réside le facteur économique mais le symbole de réussite sociale également. Dans le quartier riche, les femmes semblent plus vouloir acquérir le mobile dernier cri peut-être parce qu elles disposent du budget nécessaire. Dans le quartier pauvre, le sexe féminin l emporte également (53,08% contre 51,81%), mais cette fois-ci l écart est moindre. Le budget pourrait en être l explication. Ce qui est essentiel à retenir est que d une part les personnes de sexe féminin veulent coûte que coute s accaparer le téléphone dernier cri et de l autre ne pas se priver d autres moyens (voiture, fixe ). Mais dans l ensemble, tous les sexes confondus ont plus ou moins la même position devant le taux d emprunt dans un même quartier. En revanche celui-ci diffère énormément par rapport aux différents quartiers : Vous empruntez de l'argent pour continuer votre mois 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 16,21% 18,06% 47,51% 48,62% sexe féminin Quartier riche sexe masculin sexe féminin Quartier pauvre sexe masculin Et il n est pas étonnant de trouver une nette différence encore plus marquante lorsqu il s agit d entrepreneurs ayant réussi et habitant des quartiers riches : 230

231 Vous avez une grande entreprise 14,00% 12,00% 10,00% 8,00% 6,00% 4,00% 2,00% 0,00% 13,33% 0,00% sexe féminin sexe masculin Quartier riche 0,00% 0,00% sexe féminin sexe masculin Quartier pauvre Notons par conséquent que l utilisation du téléphone cellulaire dépend de la catégorie socio professionnelle et du lieu d habitation. Mais, les inégalités devant cette appropriation de l outil ne sont pas aussi perceptibles que pour les deux autres variables déjà traitées. Au Maroc, plus qu en France par exemple, les phénomènes de liberté, de modernité, de richesse et de réussite sociale s insèrent dans celui de l apparence. Or le téléphone mobile réunit à lui seul cette dernière caractéristique. D où il existe bel et bien des différences mais celles-ci tendent à converger vers zéro. Ainsi, comme les variables traitées influent sur l utilisation du téléphone cellulaire, la société marocaine ne peut que se transformer. Section 5. Le téléphone mobile face à une société qui se transforme Maintenant que nous savons que la culture et le média utilisé doivent s entendre pour continuer à coexister en bon terme, quelles peuvent-être les utilisations de cet outil? Si l impact économique et les services que peut rendre le téléphone cellulaire sont relativement connus, il n y a pas encore à ce jour d enquêtes sur le terrain pour nous éclairer sur l aspect sociologique de cet outil de communication populaire et relativement démocratique. La technologie, comme dirait Albert Einstein, a dépassé notre humanité. C est cette technologie qui engendre du chiffre d affaire. Or nous démontrons qu à elle seule, elle ne peut rien sans l individu. Notre souci dans ce travail est donc d étudier l interpolation entre le social et le technique. Dans cette section, trois impacts vont être traités. Le socioculturel, l impact 231

232 généré par le téléphone cellulaire sur la cellule familiale, et, enfin celui sur la démocratie. Á cet effet, nous analyserons le sondage en faisant apparaitre deux critères qui nous paraissent pertinents : le sexe et l habitation. Impact socioculturel Les Marocains ont connu la fièvre du téléphone mobile, comme, à différentes époques, ils ont connu celle de la radio, de la télévision, de l antenne parabolique, et, tout récemment, de l Internet et de la téléphonie mobile. Est-ce un simple effet de mode? En réalité, c est bien plus que cela. Comme technologie de l information et de communication, le téléphone portable est devenu un phénomène de société. Plus que toutes les autres nouvelles technologies, Internet compris, le mobile a investi les chaumières et les entreprises, les établissements scolaires et les hôpitaux, les grandes villes et les douars les plus reculés. Aucune catégorie sociale comme nous avons pu le voir, n a résisté à son usage, aucun métier n a échappé à sa séduction, même s il n est pas toujours à la portée de toutes les bourses alors que son utilisation est facile puisqu il n a besoin d aucun branchement pour qu on puisse en user et abuser. Il suffit que la zone soit couverte par le réseau de l opérateur. Et ceci sans même qu elle soit électrifiée, pour pouvoir communiquer à distance, émettre et recevoir des appels, formuler un vœu, une déclaration d amour, recevoir ou envoyer une mauvaise nouvelle par de simples SMS ou MMS, voire écouter les derniers flashes d informations, surfer sur la toile et prendre des photos. Bref, le mobile est un outil magique qui a complètement révolutionné les relations sociales. En revanche, les observateurs de la vie culturelle marocaine, constatent avec beaucoup de dépit et de sévérité, qu il y a de nos jours un vide culturel qui se perpétue de plus en plus. En comparant ces années à celles des années 1970 considérées comme âge d or, le poète marocain Abdallah Zrika renchérit dans la même logique en comparant l atmosphère actuelle qu il qualifie de morose aux années citées où il donne l exemple d étudiants qui étaient plus passionnés, curieux, très engagés dans la défense et la promotion de la culture. Peut-on avancer que le vide culturel de nos jours est comblé par l utilisation des nouvelles technologies comme Internet et la téléphonie mobile? Ce qui est sûr et que nous pouvons avancer grâce à de nombreuses observations, c est que les Marocains pour la plupart ne font qu utiliser ce qui vient de l extérieur. Il n y a pas d innovation directe. Concernant le téléphone cellulaire, l utilisation n est pas très approfondie, comme d ailleurs pour Internet où le copier-coller et le chat prédominent. 232

233 L utilisateur marocain est tributaire de ce qu on lui offre. Il n a pas la mainmise sur les options du média et il est dépendant de ce qu on lui propose. Le côté technique du téléphone mobile n est pas mis en valeur. Il est devancé largement par nos habitudes, notre culture, nos acquits. En définitive, l économie marocaine demeure extravertie, peu productive et autotransformatrice. Pour étayer cette idée, deux auteurs 263 ont mis en évidence que l'insertion sociale des TIC, leur intégration à la vie quotidienne pour les usagers, dépendent moins de leurs qualités techniques ou de leurs performances, que des significations d'usage projetées et construites par les usagers sur le dispositif technique qui leur était proposé. Ainsi les relations entre les utilisateurs potentiels d un objet technique et cet objet ne se limitent pas à un simple rapport instrumental mais découlent de plusieurs éléments si différents soient-ils. Deux auteurs 264 parmi d autres ont largement soulevé ce rapport multiculturel au téléphone cellulaire. Mais ils expliquent que l intérêt des chercheurs en sciences sociales pour les télécommunications est extrêmement récent. En ce qui concerne notre sondage, «Vous respectez les autres lorsque vous parlez avec votre mobile dans les lieux publics» suscite presque 90% de réponses favorables. D autres sources ont abordé la téléphonie mobile comme étant un produit jouant un rôle sociétal. Parmi elles, on ne peut s empêcher d évoquer l humoriste Gad El Maleh 265 lorsque, dans un de ses sketchs, il traite le portable avec humour au Maroc. Toutes les disciplines sont entremêlées pour évoquer ce super média. La culture d un pays ne doit pas être bornée, mais au contraire suivre son temps. Elle est toujours le contraire de l uniformité. Elle s imprègne de l invention, de la liberté de l esprit et de la diversité. Par conséquent, la culture du pays joue un rôle vis-à-vis du média. L utilisation d un média et la culture sont dans une situation d interrelation réciproque. Chacun des termes facilite le passage à l autre, même si la valeur économique n est pas mise au premier plan. Or, il est relativement rare que les économistes s intéressent aux phénomènes culturels, surtout quand ceux-ci ne représentent pas une opportunité pour les opérateurs du système économique, nous le rappelle Zaoual Philippe MALLEIN, Yves TOUSSAINT, «L intégration sociale des technologies d information et de communication : une sociologie des usages», Technologies et Société, vol. 6, n 4, 1994, p Armand MATTELART et Yves STOURDZÉ, Technologie, culture et communication, Rapport au ministre de la recherche et de l industrie, Paris, La Documentation française, 1982, p Humoriste français d origine marocaine. Sketch télévisé en France, Hassan ZAOUAL, Du rôle des croyances dans le développement économique, op. cit. p

234 Mais dans tous les cas, une communication libre doit nous permettre de s exprimer et d être entendue. Elle doit exercer une influence sur les événements qui constituent notre vie quotidienne 267. Cette dernière englobe plusieurs aspects notamment ceux issus des réseaux sociaux. Les réseaux sociaux Tout d abord, donnons une définition d un réseau social. Celui-ci est un ensemble d'entités sociales telles que des individus ou des organisations sociales reliées entre elles par des liens créés lors des interactions sociales. Il se représente par une structure ou une forme dynamique d'un groupement social 268. Un réseau social représente une structure sociale dynamique modélisable ou non par des sommets, nœuds ou points qui désignent généralement des gens et/ou des organisations reliés entre eux par des interactions sociales et communicationnelles. Notre sujet traitant de l utilisation du téléphone mobile entre de toute évidence dans ce cadre. En effet, les utilisateurs sont reliés entre eux par des flux émis ou reçus par le média téléphone mobile. Dans notre cas, l objectif des SMS et des bips par exemple demeure le contact humain. Il est donc indéniable que le mobile est un excellent vecteur de liens entre les individus. Cet intermédiaire qu est l outil mobile cellulaire contribue amplement à un contact humain même si les interlocuteurs ne se font pas face. Or, l utilisateur est, d une part, une personne rationnelle, au sens de l homo œconomicus choisissant son forfait le plus adéquat possible, et de l autre, une personne socialement libre et désireuse d avoir le plus de contacts possibles car il se trouve confronté à plusieurs vecteurs sociaux. Le graphe suivant extrait des tableaux 3 et 4 décrit cet aspect. 267 Lotfi MAHERZI, Les Médias face aux défis des nouvelles technologies, Rapport mondial de la communication, Paris, UNESCO,

235 Moyenne de tous les quartiers tous sexes confondus 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 80,56% Vous avez choisi votre opérateur par rapport à ses avantages (prix ) 65,86% Si vous avez une carte prépayée, vous ne l'épuisez pas totalement pour laisser quelques minutes de disponible afin qu'on vous appelle ou que vous appelez ce qui est très urgent Nous pouvons en déduire que le mobile fait basculer l utilisateur d un paradigme rationnel à un paradigme relationnel en mettant en évidence toute l importance de l appartenance à des réseaux locaux ou sociaux. Pierre Musso 269 a décrit ce constat lorsqu il note que les réseaux sociaux sont le résultat des comportements individuels. Avant de nous lancer dans l évaluation proprement dite de la contribution du téléphone mobile à la création de liens sociaux, esquissons d abord une définition du concept de lien social. Nous entendons par lien social, la manifestation de la fructification des rapports (échanges, fréquentation, proximité) entre les individus, hommes ou femmes, leur permettant d être proches les uns avec les autres. Le tout, de façon quasi permanente et de la manière la plus fraternelle qui soit. Le concept de lien social a tout lieu d être étudié ici car l euphorie qui s observe autour du téléphone mobile apparaît comme une preuve manifeste de la dislocation du tissu social marocain. Les Marocains semblent de moins en moins vivre les uns avec les autres comme dans la société traditionnelle. Il y a donc une transformation notoire qui s opère, accompagnée d un effritement du lien social. Pour preuve, le téléphone mobile transforme la relation avec la famille. Les visites ne sont plus faites à 100% mais divergent suivant le sexe ou l âge comme le confirme le graphe suivant extrait du tableau 7 : 269 Pierre MUSSO, Réseaux et sociétés, Paris, PUF, 2003, p

236 Vous visitez votre famille comme avant depuis que vous avez votre mobile 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 76,48% Moyenne de tous les quartiers Sexe Féminin 55,22% Moyenne de tous les quartiers Sexe Masculin 61,63% 66,29% 68,46% 67,01% 15 à 25 ans 26 à 39 ans 40 à 55 ans + de 55 ans À remarquer que les sondés de sexe féminin sont plus «conservateurs» dans la mesure où le téléphone cellulaire ne perturbe guère la fréquence de leurs visites comme c est le cas pour le sexe opposé. En plus, cet outil au même titre que les autres réseaux sociaux (facebook, twitter, Viadeo, LinkedIn.) envahit toutes les sphères professionnelles ou privées. Plusieurs études ont évoqué ce fait au point de poser la question : faut-il se méfier des réseaux sociaux 270? Elles ont tenté de démontrer que l'utilisation par exemple de Facebook a un impact direct sur la productivité des entreprises. Au Royaume-Uni, les employés qui surfent quotidiennement sur ce réseau social feraient perdre plus de 260 millions de dollars chaque jour à leurs employeurs 271. Les raisons évoquées sont l insuffisance du temps consacré au travail et le manque de concentration. Concernant le Maroc, il n y a pas d études centrées sur ce phénomène. Le mobile ou les réseaux sociaux sont-ils un handicap pour le rendement? Plusieurs des sondés nous ont indiqué que les réseaux sociaux couplés à une appropriation du téléphone cellulaire étaient très bienvenus. De ce fait, la gratuité de twitter par exemple favorise les liens entre des individus de toutes nationalités. Les jeunes n ont plus la même préoccupation qu avant de vouloir traverser la Méditerranée pour rejoindre l Europe car ils ont sur place de quoi «passer le temps». 270 Extrait de 271 Ibid. 236

237 Avec ce grand bouleversement des réseaux sociaux, les habitudes culturelles sont totalement modifiées. Le mobile comme son frère Internet déstabilisent tout l'édifice social. Les contacts téléphoniques liés avec le monde de l Internet constituent des réseaux sociaux d autant plus que la libération de la parole et la possibilité pour toute personne connectée d'exercer de façon significative son droit à la liberté d'expression, deviennent à la mode. En effet, le réseau de réseaux intègre de plus en plus le cellulaire. La fluidité du numérique permet aux sons, aux textes, aux images fixes ou animées de circuler avec une facilité inédite, offrant des possibilités quasi irrésistibles de diffusion, mais aussi de reprise et de réinterprétation. L utilisation d un média ou autre issus des TIC englobe donc le bon et le mauvais. Le bon prédomine évidemment mais il faut savoir l utiliser à bon escient. Ici, les réseaux sociaux évoqués interpellent ceux utilisant directement Internet, ce qui se pratique. Pour la téléphonie mobile, outre une utilisation utile au sein du travail, il est à remarquer que dans plusieurs cas, cette utilisation est perçue comme néfaste. Mais dans le même temps, conduire au Maroc en téléphonant est très bien perçu car ce qui prédomine apparemment c est l apparence et non la sécurité. Plusieurs cas ont été observés de personnes circulant en train de parler au téléphone sans aucun souci. Notre sondage va dans ce sens que les résultats suivants extraits du tableau 8 ne peuvent que confirmer : 79,50% 79,00% 78,50% 78,00% 77,50% 77,00% 76,50% 76,00% 75,50% 75,00% 74,50% 74,00% 78,85% Le mobile est une source de problème lors de la conduite 75,85% Lorsque vous conduisez, vous parlez en même temps au téléphone 237

238 D un côté, les utilisateurs sont conscients à une large majorité (78,85%) du risque d accident en conduisant et de l autre ils conduisent également en large majorité (75,85%). L apparence prime-t-elle sur la sécurité au Maroc? Il faudra énormément de temps pour que les Marocains réalisent que ce comportement est très dangereux. Mais, sachant que le mobile et Internet vont de plus en plus ne faire qu un, autrement dit le caractère multifonctionnel du téléphone cellulaire ne va-t-il pas supprimer les réseaux sociaux d Internet pour le téléphone mobile? Si c est le cas, les utilisateurs d Internet aujourd'hui opteront-ils en majorité pour le mobile prochainement? Aura-t-on alors le même souci d établissement de liens sociaux? Pour répondre à la première question, concentronsnous sur ce qui suit extrait du tableau 9 : Si vous devez choisir entre le mobile et Internet, Vous choisirez le mobile 100,00% 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% 72,58% 73,33% Moyenne féminine Quartier riche Moyenne masculine 95,13% 94,19% Moyenne féminine Moyenne masculine Quartier très pauvre En moyenne, pour tous sexes et quartiers extrêmes (riche et très pauvre) confondus, 83,81% optent pour le mobile. Ce pourcentage s élève à 94.66% pour le quartier sondé qui est très pauvre. Par conséquent d après ce phénomène social, deux résultats importants sont à retenir. D une part, le mobile est plus préféré qu Internet et d autre part, ce même mobile attire plus les quartiers pauvres que les riches. Une des raisons à ceci est que l utilisation du téléphone cellulaire est plus facile que celle d Internet. Mais comme le mobile intégrera de plus en plus des options d Internet peut-on dire alors que c est dans un souci de recomposition des liens sociaux que le téléphone mobile deviendra de plus en plus indispensable à la société? Nous soulevons ici un problème que le Maroc découvre de plus en plus et qui est 238

239 celui des familles recomposées ou celui des divorcés. En effet, après la Moudawana 272, ces phénomènes ne sont plus tabous comme auparavant. Le mobile viendrait-il comme un sauveur de ces situations? Il s agit par conséquent de s interroger sur ce qui pourrait émerger de cette forte implantation du téléphone mobile au Maroc, surtout en termes de recomposition de nouveaux réseaux et de nouvelles formes de sociabilité. Autrement dit, en quoi cet outil technique de médiation de la parole portée par la voix a-t-il pu accompagner ou modifier voire franchement induire une révolution des relations entre les membres d une même société? L une des tâches consistera ici à démontrer que, grâce à l'usage du téléphone mobile, il existe désormais de nouveaux liens nés de la médiation de ce média. Nous pouvons évoquer deux émissions télévisées marocaines, l une diffusée le lundi soir 273, l autre le jeudi soir sur 2M 274. Dans les deux cas, le téléphone mobile joue un rôle positif dans la société marocaine. L un permet de résoudre des problèmes familiaux, l autre a pour objectif de retrouver un proche disparu. Ce "nouveau" moyen de communication contribue ainsi indéniablement à raviver des liens devenus chancelants. Comme pour le réseau des réseaux avec le réseau social Facebook par exemple, où les communications entre les individus engendrent des sortes de groupes que nous pouvons schématiquement présenter de la façon suivante : A sauvegarde les contacts de B et B ceux de C, alors C a les contacts de A. Cette transitivité fait penser à «les amis de mes amis sont mes amis» et les contacts enregistrés ne peuvent qu augmenter. Ces contacts lient une certaine amitié pouvant différer suivant qu ils sont issus d un lien privé ou public. Concernant la téléphonie mobile, ce schéma pourrait illustrer les flux de communications téléphoniques entre les branchés «A», «B» et «C». Ces «branchés» du téléphone mobile constituent des réseaux d amis, réseaux stipulés par l option «contact» du média téléphone mobile. Ce module «contact» intégré dans le 272 Code du statut personnel marocain. 273 Émission de réconciliation entre des familles déchirées. 274 Emission de retrouvailles entre membres de famille disparus depuis longtemps. 239

240 téléphone cellulaire permet en outre de multiplier les liens de tous genres. Cette option très familière des ans (extrait du tableau 7) engendre d autres contacts, et comme ceux-ci se font à distance par l intermédiaire du mobile, la société marocaine se métamorphose et évolue. Vous avez au minimum 10 contacts d'enregistrés 100,00% 80,00% 60,00% 40,00% 93,33% 89,41% 20,00% 0,00% 53,49% 41,81% 15 à 25 ans 26 à 39 ans 40 à 55 ans + de 55 ans Évoquant les usages du téléphone mobile, Francis Jauréguiberry nous dit qu une fois qu on prend le numéro de téléphone d un tiers, on manifeste par ce geste la considération pour ce dernier. Et lorsque ceci se fait à l intérieur d une entreprise, ce lien est encore plus fort. Les intéressés convergent vers l amitié en plus d être des collègues de travail 275. Avec la technologie du mobile donc il n y a pas en général un grand risque de rater son correspondant. Le portable permet de «garder le contact», de «partager», d «exister». Ne dit-on pas : je partage, donc j existe? 276 Ici, le terme partager signifie sauvegarder des contacts pour appeler. Cette action implique une reconnaissance de soi envers les autres. L'équation à résoudre réside maintenant dans la capacité à entretenir ces réseaux de correspondants. Plus il y a d inconnus, et plus le réseau social est large comme chez les ans d après le graphe précédent. En dehors de la facturation qui est un facteur de sélection sociale, le téléphone mobile est un excellent moyen pour resserrer les liens. Ainsi, son utilisation montre clairement que le facteur «liens sociaux» apparaît. Ce qui suit extrait des 275 Francis JAURÉGUIBERRY, Les Branchés du portable, Paris, PUF, Citation du professeur Mahdi ELMANDJRA, reprise par Rachid JANKARI, journaliste spécialiste des TIC à Casablanca, Maroc. 240

241 tableaux 9 et 10 montre bien le rôle incontestable du téléphone mobile dans le maintien des liens entre les individus : Le mobile est très pratique et un vecteur de société Vous visitez votre famille comme avant depuis que vous avez votre mobile 100,00% 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 95,00% 51,57% 78,56% 66,13% 58,66% 87,96% 78,73% 69,32% Quartier riche Quartier moyen Quartier pauvre Quartier très pauvre Concernant le cas 1 : «le mobile est très pratique et un vecteur de société», nous avons une moyenne pour tous quartiers confondus de 75.39%. Soit à peu près trois quarts des sondés qui estiment que le téléphone mobile est une représentation de la société dans laquelle on vit. Nous pouvons assimiler notre média à une matrice car il peut comporter plusieurs vecteurs indépendants les uns des autres spécifiant des disciplines différentes. À travers ce cas, nous pouvons constater de même, que les sondés issus de quartiers plus aisés, plus que les autres, estiment le mobile plus pratique et plus sociétal. Ces résultats peuvent à première vue paraître illogiques, mais en y réfléchissant, nous pouvons imaginer que ces taux élevés de la part de ces quartiers plus riches ont pour objectifs de combler les taux insuffisants du cas 2 : «vous visitez votre famille comme avant depuis que vous avez votre mobile». Peut-être que le fait d habiter un quartier plus aisé implique moins de temps disponible pour visiter sa famille? En fait, tout s équilibre car en faisant la moyenne par quartier des deux cas, nous trouvons ce qui suit : 241

242 Moyenne cas 1 et 2 74,50% 74,00% 74,03% 73,50% 73,29% 73,31% 73,00% 72,50% 72,35% 72,00% 71,50% Riche Moyen Pauvre Très pauvre Ainsi, la téléphonie mobile s intègre de plus en plus dans notre société et permet de combler certaines lacunes. Elle devient partie intégrante de notre personnalité. En effet, notre société est définie en termes de communication et de réseaux 277. Ajoutons à ceci qu il faut être au courant de toutes les nouveautés, car les mises à jour sont nombreuses (options différentes, nombreux forfaits ) concernant les TIC d une manière générale et la téléphonie en particulier. Ce domaine des télécommunications est comme celui de l informatique où rien n est figé. L adage très connu : «En informatique, le présent c est déjà le passé» peut concorder avec le domaine de la téléphonie cellulaire. Ce dernier renferme plusieurs étapes qui sont dépendantes les unes des autres. Leurs objectifs ne sont pas seulement le souci d émettre et recevoir, mais bien d aller au-delà. L impact avec les TIC est omniprésent. Celui-ci a différentes facettes. Quelles peuvent-elles être? Répercussions sur la culture marocaine Toute entrée de technologie nouvelle dans une communauté a un impact sur celle-ci. Le téléphone, outil abolissant l'espace et fonctionnant à la parole ne peut manquer de modifier la représentation de l'homme et la nature des relations sociales. Au Maroc, peu ou pas d'études ont été réalisées sur les conséquences sociales de l'introduction de ces outils. Une des raisons 277 Armand et Michèle MATTELART, Histoire des théories de la communication, Paris, La Découverte,

243 à cela est que ce pays est un pays de l oralité, c est-à-dire un milieu dans lequel l interaction verbale occupe une place importante spécifiée par une communication en face-à-face. Mais il faut bien noter que cet aspect d oralité, se faisant face-à-face (les personnes se regardent), se perd avec l utilisation du cellulaire. L exemple suivant extrait du tableau 7 montre cet état des faits : 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% Vous dépassez 10 minutes de conversation quand vous appelez quelqu'un Vous visitez votre famille comme avant depuis que vous avez votre mobile 76,48% 55,22% 48,45% 32,38% Moyenne de tous les quartiers Sexe Féminin Moyenne de tous les quartiers Sexe Masculin À remarquer que le sexe féminin arrive non seulement à ne pas perdre cette oralité face-à-face car il visite plus la famille et en même temps se consacre plus aux conversations téléphoniques comparativement au sexe opposé. Une autre forme d utilisation de la téléphonie mobile fait parler d elle. Elle concerne les publicités émanant d une minorité issue du monde de la télévision ou du cinéma. En ce qui nous concerne, l appropriation de téléphones cellulaires par des acteurs, actrices, personnalités connues ou autres souvent étrangères génère une demande accrue des consommateurs. Ces derniers sont plutôt préoccupés par l apparence que par la réception/communication offerte par ce média. Par le «copier coller», ils cherchent à imiter coûte que coûte ce qu ils voient, pour essayer de s identifier à tel acteur ou telle actrice. Des prêts pour acheter des téléphones sophistiqués sont souvent contractés. La publicité joue donc un rôle important dans l utilisation de la téléphonie mobile que ce soit par la fréquence ou le mode d utilisation. Ce qui suit (extrait du tableau 6) montre bel et bien que les sondés mettent en valeur cette symbolique même si le pourcentage de 42,80% reste néanmoins faible. Les 57,20% restants ont souvent évoqué la méfiance envers ce qui se dit dans les mass médias. 243

244 Vous suivez souvent la publicité concernant la téléphonie mobile 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 42,80% 10,00% 0,00% Moyenne de tous les quartiers tous sexes confondus Cette fascination pour l autre est de plus en plus présente. Par le truchement des programmes télévisés ou autres, rien de ce qui se fait et se passe dans les pays développés n échappe aux habitants des pays en développement comme par exemple le Maroc. Mais n oublions pas que ce qui se passe dans ce pays dans le domaine cinématographique s est passé il y a une quinzaine d années dans les films occidentaux. En guise d exemple, illustrons ceci par une étude sociétale 278 où les auteurs établissent la liaison entre le mobile et le cinéma dans un chapitre «le mobile fait son cinéma». Ils expliquent que les mobiles des années 1990 étaient très volumineux et donc particulièrement voyants. Cet aspect révélait les signes extérieurs de richesse dans le film Pretty Woman de Garry Marshall (1990) par exemple. Ensuite, le mobile devient le signe distinctif du héros, arme par excellence dans un monde où est puissant celui qui dispose des moyens de communication les plus efficaces. On trouve cet aspect dans Mission Impossible de Brian de Palma ou dans la Mémoire dans la peau de Paul Greengrass. Ensuite, dans les films d actions des années 2000, le mobile passe à un autre registre. Le film A girl and a mobile exprime formidablement l utilité de ce média qui devient de plus en plus familier. Les films les plus récents montrent la banalité du cellulaire. Ce mobile ne sert plus que pour émettre ou recevoir mais pour percer des coffres-forts, scanner des empreintes digitales. Dans les derniers épisodes de James Bond, ceci est bien apparent. De nos jours, les films passent à une autre étape : aujourd hui, le nouveau héros est celui qui 278 L' AFOM a souhaité connaître la place du téléphone mobile en France. Elle a, pour ce faire, confié au GRIPIC (Groupe de Recherche du CELSA) la réalisation d une étude. Cette dernière a été menée par Yves JEANNERET, Joëlle MENRATH et Emmanuelle LALLEMENT. Elle a abouti à la réalisation de La place du téléphone mobile dans la société des discours aux pratiques en

245 saura multiplier les prouesses téléphoniques et passer du super héros à l ingénieur de la communication. Les films contemporains constituent un cadre idéal pour faire du mobile l instrument de l énigme et du suspense. Le mobile devient une star. En ce qui concerne les films marocains, ils évoquent souvent des problèmes sociaux. Le rôle du cellulaire est souvent cantonné à l émission/réception. Il est à noter que, depuis quelques années, des séries étrangères (de Turquie, Mexique ) passent quotidiennement à la télévision. Plusieurs familles marocaines ne les ratent pour rien au monde et vont même jusqu à donner le même prénom à leur nouveau né, prénom de l acteur ou de l actrice préféré. Cette constatation est fournie afin de montrer que les mass médias jouent un rôle important d une manière générale. À travers ces derniers, la publicité émanant d opérateurs mobiles est visible partout (mass médias, pancartes juchées ). Il n y a donc plus de limites. Tout se confond et tous cherchent à ressembler aux autres. Les systèmes de communication sont unifiés, les échanges téléphoniques et les images de télévision ne circulent plus sur des canaux séparés. L ordinateur se confond avec la télévision, le téléphone se rapproche d Internet et le mobile se connecte au portable. Ces changements sont porteurs de modifications sociologiques de grande ampleur dans l usage de ces nouvelles technologies et dans la façon de fournir et d utiliser leurs services. Cette évolution érigeant le cellulaire comme vecteur sociétal produit un nouveau paradigme mondial où il faut raisonner autrement puisqu il est considéré dorénavant comme un élément de la mondialisation. Son indiscrétion est de plus en plus apparente car ce média casse les niches d intimité. En effet, il est omniprésent car il fait parler de lui dans n importe quelle situation. Il est regardé et consulté en permanence. Il joue plusieurs rôles à la fois. De ce fait, nous dit Kaufmann 279, le téléphone portable s intègre aux habitudes personnelles, constitutives de l identité. Cet usage ostentatoire du téléphone mobile est vraisemblablement à l origine d une certaine réticence qui se manifeste à l'égard de ce média. Certaines personnes surtout les plus âgées sont presque devenues réfractaires aux sonneries de téléphones mobiles, et les ressentent comme une véritable agression. Il y a donc tout le lieu de parler désormais de «malaise du portable». Cet impact n était pas présent avant le portable cellulaire. Il se manifeste de plus en plus et perturbe une culture qui n est pas habituée à ce genre de changements brutaux. Pour montrer ce côté contraignant et dérangeant du téléphone mobile, illustrons ceci par ce qui suit extrait du tableau 12 sous trois angles : l âge, le lieu d habitat, le sexe. 279 Jean-Claude KAUFMANN, Ego. Pour une sociologie de l'individu, Paris, Nathan,

246 1 er cas : l âge Votre mobile est parfois contraignant, dérangeant 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% ans ans ans Plus de 55 ans Il est clair que plus l âge augmente et plus le caractère dérangeant, contraignant du téléphone cellulaire prend de l importance. Ce caractère s explique par le fait que l intégration du téléphone cellulaire ne se fait pas d une manière simple vis-à-vis des personnes âgées. Cette catégorie est très critique envers les TIC d une manière générale et envers le téléphone cellulaire en particulier. 2 e cas: lieu d habitat Votre mobile est parfois contraignant, dérangeant 60,00% 50,00% 40,00% 52,11% 54,74% 30,00% 20,00% 22,62% 10,00% 0,00% Riche Moyen Pauvre 246

247 Là également, nous pouvons avancer l idée que l intégration du téléphone cellulaire étant moins perçue dans les quartiers pauvres (coût élevé notamment), impliquerait une critique plus prononcée envers ce média de la part de cette population issue de ce genre de quartier. 3 e cas: selon le sexe Votre mobile est parfois contraignant, dérangeant 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 48,73% Féminin 37,58% Masculin Les sondés féminins semblent plus se plaindre du côté dérangeant, contraignant, du téléphone cellulaire. Après analyse, le dernier cas nous a étonné car la population féminine nous a semblé à travers notre sondage plus familière et plus proche du téléphone que les personnes masculines. Une autre contradiction réside dans le fait que ce média, bien qu apportant parfois un malaise dans la forme, est dans le fond accepté même dans les endroits publics qui véhiculeraient une certaine «sympathie sociale» à ceux qui les fréquentent : c est le cas dans l espace public, le cinéma, les transports en commun, les restaurants, les taxis. Illustrons ceci par le cas suivant montrant qu il y a un respect des utilisateurs envers autrui, même si ce respect n est pas à 100%. 247

248 87,00% 86,50% 86,00% 85,50% 85,00% 84,50% 84,00% 83,50% 83,00% 82,50% 82,00% 86,34% Lorsque vous êtes au cinéma, vous éteignez votre portable 83,52% Vous respcetz les autres lorsque vous parlez avec votre mobile dans les lieux publics Par contre, il est formellement prohibé dans les mosquées et cette interdiction est suivie à la lettre. Pour ce cas précis, devons-nous déduire que le côté religieux est plus réticent à l impact du cellulaire que le côté culturel? Ou peut-il tout simplement y avoir le silence respectueux coutumièrement adopté par toute personne pénétrant dans un édifice religieux? Quoi qu il en soit, lorsqu on évoque un média technique et la culture d un pays, la dimension sociale n est pas loin. Pour expliquer cet aspect sociotechnique, nous pouvons faire référence à deux approches liant les deux versants de l objet : technique, social. Première approche : le technique influe sur le social. Comme notre étude a une préoccupation axée sur la sociologie des usages, on ne peut ignorer que deux courants théoriques existent gravitant autour de ces deux concepts à savoir le côté social et celui de la technique. Le premier, de loin le plus répandu étudie l impact des nouvelles technologies de l'information et de la communication sur l'organisation et le changement social. En clair, celui-ci analyse la manière dont la technique influe sur le socioculturel, l'économique, et éventuellement le politique. Seconde approche faisant la critique de la première : le social influe sur le technique. C'est d une certaine manière la négation du déterminisme technologique dans la mesure où elle considère que ce ne sont pas les techniques qui conditionnent les modes de vie, mais bien l'inverse. Pour ce courant et ses penseurs, la société fait elle-même le tri dans son fonctionnement. Elle finit toujours par accepter, transformer ou rejeter les nouvelles technologies. Ses théoriciens vont d ailleurs plus loin car ils procèdent même jusqu'à une schématisation de la manière dont les technologies entrent dans les usages sociaux. À l'intersection de ces deux principaux courants sur la sociologie des usages, nous considérons 248

249 qu'il n'y a ni déterminisme technologique intrinsèque, ni reproduction sociale totale, mais interaction biréciproque. Par contre, nous admettons en théorie que les TIC produisent des usages, des représentations et des comportements sociaux. D une manière plus pratique, et comme il est difficile voire impossible de dissocier les médias de la culture 280, il faut admettre que l utilisation de la téléphonie mobile et la culture ont un impact l une sur l autre. Ceci est d autant plus vrai au Maroc, où, comme dans les autres pays du Maghreb, domine encore une culture orale. Lorsqu on discute, la voix n est pas souvent basse. Cette caractéristique se répercute inévitablement lors de l utilisation de la téléphonie mobile. Cette remarque est flagrante comparativement à la France. Mais avec l arrivée de ce nouveau média, les traditions marocaines dont les intérêts collectifs l emportent sur les préoccupations personnelles, s en trouvent chamboulées. Ainsi, avons-nous remarqué ici et là des Marocains parlant à voix basse soit avec leur combiné téléphonique apparent soit par l intermédiaire d écouteurs. Ceci s apparente à une innovation au Maroc dans la mesure où parler à voix basse n est pas coutumier. Ce «Twachwich 281» est mal perçu dans la société marocaine qui est souvent une société d apparence où il faut montrer ce qu on a et ne rien cacher. Ceci est encore plus vrai lorsqu il s agit de nouveautés ou lorsqu il s agit de paraître. L arrivée du téléphone mobile apporte d autres habitudes, d autres contradictions. D un côté, on exhibe ce nouveau média; de l autre, on parle soit discrètement à notre interlocuteur, soit d une voix haute afin que les voisins entendent la conversation. Cette utilisation massive est surtout due à la facilité d utilisation des options minimales. Contrairement à Internet où il faut être alphabétisé, l utilisation du portable ne nécessite pas ce savoir sauf pour envoyer des MSN ou ajouter des contacts. Ce qui est demandé au minimum pour utiliser le portable, c est de parler avec un interlocuteur. La culture arabe d une manière générale étant une culture où la parole est souvent présente, le téléphone mobile ne trouve donc pas d obstacles majeurs à ce que ses options minimales à savoir l émission-réception soient utilisées. D ailleurs nos sondés étaient unanimes pour affirmer que la culture marocaine ne pose pas de frein à l appropriation du téléphone cellulaire (extrait du tableau 9). 280 Éric MAIGRET et Éric MACÉ, Penser les médiacultures. Nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde, Paris, Armand Colin, 2005, p Twachwich : le fait de parler à très basse voix. 249

250 Vous pensez que l'utilisation du mobile est en contradiction avec la culture marocaine 25,00% 20,00% 19,43% 15,00% 10,00% 5,00% 8,94% 9,86% 9,40% 4,63% 12,03% 0,00% Moyenne féminine Moyenne masculine Moyenne générale Moyenne féminine Moyenne masculine Moyenne générale Quartier riche Quartier très pauvre La moyenne générale est de 10,71% (tous sexes et quartiers confondus). Presque 90% se disent donc non gênés avec leur culture en utilisant leurs mobiles. Néanmoins une remarque à ne pas négliger est celle concernant la population masculine vivant le quartier très pauvre sondé où le taux culmine à 19,43%. Après analyse profonde de ce quartier pauvre «Al Garaa» situé à Rabat, il s avère que ce pourcentage élevé émane des séniors. Cette catégorie représente 80% d analphabètes. La culture n est donc pas en contradiction avec l usage du téléphone cellulaire. Le portable constitue un espace privé et intime dans une société basée sur le collectif, sur le groupe, la famille. Avec ce média, nous nous libérons en quelque sorte de la famille qui empêche justement ce côté intime ou privé. Le réseau relationnel et l horizon se trouvent beaucoup plus élargis. Grâce à cet objet, les Marocains sont plus libres, peuvent s évader, tisser d autres liens d amitié avec d autres personnes. 250

251 Vous sentez que vous êtes plus libre et plus indépendant avec votre portable 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 69,62% Moyenne féminine 55,28% Moyenne masculine 62,45% Moyenne générale 77,20% Moyenne féminine 71,52% 74,36% Moyenne masculine Moyenne générale Quartier riche Quartier très pauvre Cette propriété contradictoire de liberté et de dépendance à l égard du téléphone mobile n est donc pas à ignorer. Ces dernières peuvent être prises dans plusieurs sens : soit en termes de distance proprement dite (ces distances sont ainsi diminuées), soit en termes de catégories socioprofessionnelles. Emmanuel Todd 282 explicite bien ce constat de liberté liée à la modernité. Il explique que la structure familiale peut changer à cause d innovations technologiques. En ajoutant à ceci que l utilisation de ce média au Maroc a une croissance très forte comme nous avons pu le constater, il est plus qu évident que certaines habitudes de ce pays ne peuvent que changer à travers le temps. Ainsi, l utilisation d un média joue un rôle d innovation dans une société. Elle n épargne donc pas la culture trouvée sur son passage. Soit que cette dernière laisse la route libre à la technologie et trouve des issues favorables, soit qu elle soit mise à l écart. En effet, dans un monde où les TIC prennent de plus en plus d ampleur, il est difficile pour une société de vivre à l écart de ces techniques. L important est de trouver un juste milieu afin de vivre en harmonie avec son temps. En conséquence, la société marocaine dans toutes ses formes ne peut que changer grâce notamment aux différents avantages générés par ce nouveau média importé d ailleurs. À ses débuts, le téléphone cellulaire au Maroc était souvent considéré comme un symbole d occidentalisation. Mais au fil du temps, par leur utilisation de plus en plus massive, les Marocains se sont noyés dans cette nouvelle technologie qui petit à petit a brisé plusieurs 282 Emmanuel TODD, La Diversité du monde : structures familiales et modernité, Paris, Seuil,

252 obstacles jusque là omniprésents 283. Cette «occidentalisation», puisque c est bien à cela que ce comportement aboutit, se manifeste autrement que par l utilisation d un média mais par l importation parfois démesurée d autres habitudes vestimentaires, alimentaires, de goûts musicaux, mais aussi et surtout du modèle économique des pays du Nord. Il y a certes des raisons historiques à cela, si l on se réfère au fait que nombre des pays en développement aujourd hui dont le Maroc, sont d anciennes colonies. Concernant précisément le Maroc, la France s est transformée en «référence sociale» 284. En effet, elle exporte son savoir dans tous les domaines qui touchent de près ou de loin à la téléphonie mobile sans parler de la langue française toujours omniprésente lorsqu il s agit des nouvelles technologies. Cette langue est aussi un signe d appartenance sociale susceptible de consolider les liens sociaux. C est aussi grâce à l Occident d une manière plus générale que le téléphone portable occupe la place qu il détient aujourd hui. Cette réalité irréfutable l est d autant plus lorsqu on sait que les trois opérateurs téléphoniques marocains détiennent des parts européennes importantes : française pour Maroc Télécom avec Vivendi Universal, espagnole jusqu à 2010 pour Méditel avec Téléfonica et encore française ne serait-ce qu au début pour Inwi ex wana et Maroc Connect. Mais, il serait à notre avis très réducteur de ne voir dans cette «occidentalisation» que des effets négatifs. Ce qui est fort étonnant encore une fois c est de trouver une minorité au Maroc qui affiche son opposition par exemple à Internet mais pas à la téléphonie mobile. L adoption des nouvelles inventions en provenance du Nord a bien des effets favorables pour l éclosion du continent africain en général et du monde arabe dont la Maroc en particulier. C est une chance! Pour revenir à notre sujet traitant de l utilisation de la téléphonie cellulaire au Maroc, le téléphone mobile devient un «must», pouvant parfois être considéré comme un symbole de l accession au niveau de vie occidental. En conclusion de cette partie, devons-nous être contre l Occident, sous prétexte que la téléphonie mobile est une technologie qui provient de chez lui et qui «affecte» notre culture? La réponse est d autant négative que cette technologie a beaucoup apporté au Maroc et au Monde, et qu il est hors de question de revenir en arrière. Par ailleurs, tous les experts l admettent : l une des raisons conduisant à la multiplication des canaux de communication est la diversité qui est considérée comme source 283 Ici, on sous entend la catégorie des personnes pauvres et celle des riches. A ses débuts, le téléphone cellulaire était surtout la propriété des riches. 284 Serge LATOUCHE, L Occidentalisation du monde, Paris, La Découverte, L auteur dénonce cette occidentalisation générale envers les pays en voie de développement. En ce qui concerne la téléphonie mobile au Maroc, ceci se confirme avec l opérateur historique Maroc télécom où Vivendi détient 53% du capital et où la plupart des communiqués dans le domaine des TIC sont écrits en français. 252

253 de richesse des peuples à condition que les consommateurs sachent où ils vont et se donnent des limites. En revanche, l acquisition de téléphones portables fabriqués ailleurs qu au Maroc (et plus largement au Maghreb) est bien l expression d une dépendance et d une inégalité économique du Maroc, celui-ci étant réduit au rôle de commercial de marché importateur. Impact de la culture marocaine sur le mobile Comme il a été vu précédemment, le téléphone cellulaire implique un certain nombre d impacts sur la culture. Inversement, cette dernière génère également à son tour des répercussions sur l utilisation du média. L exemple le plus flagrant que nous avons pu déceler lors de notre sondage provient de plusieurs sondés qui nous ont montré le fond d écran de leurs combinés téléphoniques. Celui-ci comporte soit des écritures en arabe ou en berbère soit des calligraphies ou des sonneries de type oriental, des options «réveil» faisant référence à des appels à la prière, des logos des musiques arabo-berbères. Les sondés qui sont dans ce cas nous ont manifesté leurs souhaits de ne pas trop s éloigner de leur culture ou de leur langue. Les résultats suivants concernant la langue prouvent en quelque sorte ce désir conservateur ou identitaire. 49,20% 50,00% 45,00% 40,00% 35,00% 30,00% 25,00% 20,00% 15,00% 10,00% 5,00% 0,00% Des logos ou écriture de votre fond d'écran sont en arabe 6,25% Des logos ou écriture de votre fond d'écran sont en berbère 253

254 Chacun y trouve donc son compte avec ce média qu est le mobile. Elmandjra 285 nous précise que le respect des valeurs des "autres" relativise le concept de valeurs universelles. C'est-à-dire que pour avoir une meilleure communication, il est nécessaire de respecter et tenir compte de la culture de l autre. Cette communication peut concerner la téléphonie mobile. En utilisant ce dernier, ceci montre qu il y a une inter culturalité qui s enrichit de plus en plus. En effet, le téléphone mobile bien que conçu généralement par l Occident trouve d autres clients avec d autres manières de voir. Ce mélange ne peut qu être enrichissant des deux côtés (concepteurs et utilisateurs) à condition que chacune des parties y trouve son compte. Dans le même ordre d idées, Mahatma Gandhi aimait dire que pour aimer les peuples, il faut apprendre leur langue, respecter leurs mœurs, leurs coutumes, leur pensée et leur religion 286. L objectif de ceci n est pas d ignorer ou de refuser ce qui vient de l extérieur mais de s adapter, de progresser sans oublier ses acquis et sa propre origine. Par conséquent, les nouvelles technologies d une manière générale et l utilisation de la téléphonie mobile en particulier, s adaptent-elles à l usager ou à sa culture? Nous constatons qu au moment même où l activité économique change, grâce aux innovations, la technologie s adapte au milieu. C est d ailleurs en cela que les TIC intéressent les sociologues parce qu à côté des usages conventionnels (outils de communication), les usagers inventent toujours des usages non prévus par les concepteurs. Le phénomène du «bipping», déjà traité, en est un exemple. Il existe par conséquent une entière adaptation de la technologie aux usages. Nous postulons donc l existence de nouveaux usages consécutifs aux nouvelles inventions techniques et formulons que la technologie s adapte aux usages. Les «call box», téléboutiques, cybercafés, cartes prépayées, astuces consistant à "biper" ne sont autres que la manifestation de cette accommodation de la technologie aux usages. Tant et si bien qu au lieu que ce soit l offre technologique qui impose son mode d'emploi, ce sont les usagers qui, désormais façonnent les usages à leurs convenances entrainant par réaction des changements de conception et de production. Car, comme le souligne Annie Cheneau-Loquay 287, les populations créent des modes d'appropriation (téléphone mobile collectif, usage d une carte SIM en fonction de l opérateur appelé, prêts de téléphones mobiles, se cotiser pour acheter une carte de recharge, etc.) de ces nouveaux outils conformes à la faiblesse de leurs revenus. 285 Mahdi ELMANDJRA, Valeur des valeurs, Casablanca, Najah El Jadida, Hassan ZAOUAL, Du rôle des croyances dans le développement économique, Paris, L Harmattan, 2002, p Annie CHENEAU-LOQUAY, Mondialisation et technologies de la communication en Afrique, Paris, Karthala-MSHA, 2004, 328 p. 254

255 Il apparaît donc que les TIC s adaptent aux nécessités de l usage qu en font les populations, incapables de supporter, surtout dans les quartiers pauvres, les coûts de leur consommation et ceux du téléphone mobile. C est cette incapacité à supporter (individuellement) les coûts inhérents à l usage des TIC qui conduit à la création des marchés liés directement ou indirectement avec la téléphonie mobile (déblocage, vente de carte sim ). La population marocaine en adoptant aujourd'hui les "nouveaux" moyens de communication que sont l'internet et le téléphone mobile ne se contente pas uniquement des usages prescrits à l'origine. Nous venons de le voir, et le verrons plus en détail par la suite, le téléphone mobile n'est plus seulement un appareil personnel de communication réduit à la seule option émission réception. Il en va de même pour l'internet qui ne se limite plus au seul rôle de canal de transmission d'information ou de base de données mondiale. D ailleurs, dans cette optique, convaincu que la diversité culturelle représente une richesse pour le Maroc, Maroc Télécom a lancé courant 2007 sur le marché marocain deux téléphones portables utilisant l alphabet tamazight 288. Fruit d un travail de recherche et de conception de plus d un an au sein des centres de Recherches & Développement de SONY ERICSSON, en collaboration étroite avec des experts de la langue tamazight et à la demande de l Institut Royal de la Culture Amazighe, cette innovation fut une réussite à plusieurs niveaux. Contrairement à Internet, où il faut avoir un certain budget pour pouvoir surfer, un niveau minimal scolaire pour y accéder, le téléphone portable, par contre ne requiert pas ces exigences. En plus, il ne véhicule pas de contradictions notoires avec la culture marocaine. Tout le monde y trouve son compte notamment les populations illettrées ou celles des plus pauvres. La première catégorie des illettrés n utilise pratiquement que l option émission réception. Les autres choix qu offre le mobile sont délaissés car ils demandent parfois une certaine manipulation. La deuxième catégorie des pauvres quant à elle utilise les «textos» ou le phénomène du bip. Elle n a recours en général qu aux cartes prépayées. Ces deux cas ont été détaillés auparavant. Elles renferment plusieurs astuces pour payer moins : biper pour qu on rappelle, jongler avec plusieurs opérateurs Une comparaison pertinente est faite pour l utilisation du portable au Sénégal 289 qui signale que les Sénégalais ont appris à raccourcir la durée traditionnelle des salutations pour ne pas grever le prix de la communication. Ils communiquent avec des langues vernaculaires, 288 Berbère. 289 Annie CHENENEAU-LOQUAY, «Les territoires de la téléphonie mobile en Afrique», revue Netcom, vol. 15, n 1-2, septembre 2001, pp

256 comme le wolof, qui s adaptent facilement, grâce à la phonétique et la brièveté de ses mots, à l écriture sur mini-écran. Mais dans l ensemble, nos relations aux objets techniques contemporains sont tributaires d un carrefour d horizons : nos valeurs, notre culture de base, notre façon de penser, notre personnalité, notre passé, notre lieu de vie. Autre répercussion de la culture sur la téléphonie mobile et qui n est pas la moindre dans un pays arabo-musulman est l utilisation de tout ce qui est religieux dans le combiné. Plusieurs sociétés prennent ce marché sachant que la demande va être forte. Les sonneries sous forme d appel à la prière ou le logo «dieu est grand» en page de garde sont des exemples parmi d autres. En exemple, dans l article 290 référencé ci-dessous, on y formule le titre comme suit : «L'Islam au secours de la téléphonie mobile». L article parle de la société dubaïote qui lance sur le marché libanais le premier téléphone fabriqué en Corée, spécialement conçu pour le pratiquant musulman. Dans un passage, nous pouvons découvrir : «il n'intègre pas d'appareil photo numérique, mais rivalise d'astuces pour satisfaire la promesse faite à son possesseur de le connecter à sa foi où qu'il soit». Plusieurs options y figurent. Parmi elles, l appel à la prière, le Coran de poche, le calendrier hégirien 291. Ce genre d innovation a bien su traverser les frontières pour arriver jusqu au Maghreb. Les demandeurs potentiels sont surtout les pratiquants assidus et ceux qui croient que la religion et la technologie sont compatibles. Il est inutile de rappeler que 97,95% de nos sondés ne voient aucune incompatibilité entre l utilisation du téléphone mobile et la pratique de la religion (Résultats ressortis des tableaux 9 et 10) : L'utilisation de votre mobile est compatible avec la pratique de votre religion 100,00% 50,00% 97,95% 0,00% Calendrier musulman. 256

257 Moyenne féminine Moyenne masculine Moyenne générale Moyenne féminine Moyenne masculine Moyenne générale Par conséquent, le développement de la téléphonie mobile apporte plus de liberté d expression, de possibilités. Le contact est beaucoup plus favorable, les distances amoindries. Ceci implique que l utilisation d un média comme le téléphone cellulaire est bénéfique dans la mesure où il y a un développement, une avancée dans plusieurs disciplines et ce grâce à une utilisation pertinente de ce média. Ce dernier n est pas la résultante mécanique d un quelconque déterminisme technologique, mais se diffuse en fonction d une masse critique, qui seule peut déterminer sa diffusion partielle ou générale selon les pays. Bref, la téléphonie mobile est essentiellement un construit social et culturel qui résulte à la fois des logiques technologiques, économiques, politiques et culturelles. Dans notre étude concernant l utilisation du téléphone mobile au Maroc, le fait d utiliser cet outil montre non seulement un brassage de différentes cultures, une interculturalité, mais également une ouverture d esprit, une acceptation de l autre. Les utilisateurs de la téléphonie mobile dans les pays arabo musulmans ne sont que des consommateurs en majorité. Cette remarque est d ailleurs la même pour d ailleurs l ensemble des nouvelles technologies. L absence d innovation, de conception est notable. Le schéma suivant provenant du tableau 9 va dans ce sens en notant d ailleurs que ce manque de recherche se perçoit plus chez les sondés issus du quartier pauvre, mais reste très faible pour la majorité. 14,00% 12,00% 10,00% 8,00% 6,00% 4,00% 2,00% 0,00% Vous êtes abonné à une revue concernant les mobiles Vous vous mettez au courant sur l'évoltion technique de la téléphonie mobile Quartier riche Quartier très pauvre 257

258 Moyenne féminine Moyenne masculine Moyenne générale Moyenne féminine Moyenne masculine Moyenne générale Impact sur la cellule familiale La famille contemporaine se caractérise, selon plusieurs auteurs, par l'autonomisation et l'individualisation de chacun de ses membres. L'analyse des contacts téléphoniques est un moyen d'approcher, pour mieux la caractériser, la sociabilité quotidienne des acteurs dans ses différentes modalités. Les études sont majoritairement quantitatives comme notre sondage et visent à décrire les pratiques téléphoniques en fonction des variables sociodémographiques. De ces dernières, il est à constater que le caractère individuel est plus prononcé dans le quartier riche par rapport à un quartier très pauvre. Concrètement, il est à noter que plus le nombre de personnes composant le foyer est important et plus le taux d équipement est élevé (extrait suivant des tableaux 9 et 10). Ceci implique que le mobile devient personnel contrairement au fixe où le nombre d individus composant le foyer n a pas d impact sur le nombre de combinés. Vous pensez que plus vous êtes nombreux dans une famille et plus le nombre de mobiles sera important 100,00% 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% 91,06% 90,14% 90,60% 54,05% 57,19% 55,62% Quartier riche Quartier très pauvre En effet, 90,60% des sondés habitant dans ce type de quartiers ont affirmé que le nombre de téléphones mobiles est fonction du nombre de personnes dans le foyer. Dans le quartier très pauvre de Tlat Sidi Bennour, nous n en avons que 55,62%. Mais en général, nous trouvons une moyenne de 62,57% (les 4 quartiers sondés) tous sexes confondus montrant que la présence d'enfants motive l acquisition d un tel objet. Déjà en 2001, une enquête de l INSEE a montré qu en France, la différence est nette entre les ménages sans enfant et ceux avec enfant(s) : 71 % des couples avec un enfant, 75 % des couples avec deux enfants, 76 % des couples avec trois enfants et plus et enfin 63 % des familles monoparentales sont équipés. 258

259 Moyenne féminine Moyenne masculine Moyenne générale Moyenne féminine Moyenne masculine Moyenne générale Dans la même logique, Corinne Martin 292 se réfère à plusieurs auteurs constatant que la naissance du premier enfant (changement dans le cycle de vie) va avoir des effets sur la sociabilité téléphonique et les pratiques de communication. Ces écrivains notent une diminution de l'activité téléphonique hebdomadaire (budget temps), laquelle n'affecte pas la sociabilité familiale (seule la sociabilité amicale est diminuée). Au Maroc, ceci se confirme puisque le nombre de téléphones mobiles dans un foyer est fonction du nombre de personnes vivant dans ce foyer. Ainsi, en tant qu outil personnel, le téléphone mobile est donc vraisemblablement en adéquation avec l autonomisation des membres de la famille 293. Dans la plupart des cas et surtout dans les quartiers pauvres, un chef de famille préférera s acheter un portable et «sucrer» le budget alimentaire ou autres équipements du foyer. L objectif est de s équiper comme tout le monde avec ce nouveau média qui s en rapproche plus comparativement aux autres inventions comme la radio ou la télévision. Les extraits suivants des tableaux 9 et 10 montrent que dans une même maison, le nombre de mobile peut dépasser celui de la télévision et du poste radio. Nous rappelons que chacun de nos sondés a au moins un téléphone portable. Vous avez une télévision ET une radio 120,00% 100,00% 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% 100,00% 100,00% 100,00% 42,89% 60,19% 51,54% Quartier riche Quartier très pauvre 292 Corinne MARTIN, «Les représentations du téléphone portable dans les groupes familiaux», Colloque Les journées doctorants, GDR CNRS TIC&Société, op. cit. 259

260 Vous avez une télévision ET une radio 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 69,46% 66,48% 67,97% Moyenne féminine Moyenne masculine Quartier moyen Moyenne générale 53,41% 56,94% 55,18% Moyenne féminine Moyenne masculine Quartier pauvre Moyenne générale À remarquer que, dans les quartiers pauvres, certains nous ont répondu qu ils n ont ni radio et ni télévision. Aussi, le mobile pour la famille devient au même titre que le trousseau de clés, l instrument que l on ne doit pas oublier en quittant la maison. Mais la plupart préfère le garder sur eux pour pouvoir le dégainer au cas où. A la maison, votre mobile est déposé sur un bureau ou table A la maison, vous gardez votre mobile sur vous 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 52,12% 50,28% 51,20% 49,78% 21,44% Moyenne féminine 9,86% Moyenne masculine 15,65% Moyenne générale 37,98% Moyenne féminine 55,52% 52,65% 44,48% 41,23% Moyenne masculine Moyenne générale Quartier riche Quartier très pauvre Les résultats ci-dessus démontrent le côté individuel de l utilisateur face à ce média. Avec de telles réponses, la cellule familiale marocaine ne devient-elle pas de plus en plus éparpillée? Le caractère individuel ne remplace-t-il pas le collectif? Par contre un des côtés positifs à ne pas ignorer est que débarquer chez d autres personnes sans prévenir n est plus à l ordre du jour, car les gens prennent désormais plus l'habitude de s assurer que la personne 260

261 visitée est bien chez elle. Ceci est une nouveauté au Maroc. Avec cette organisation de téléphoner avant de partir, le temps et le budget sont bien gérés. De plus, le mobile en famille est avant tout un objet de transactions et de cogestion. Comme les enfants d une famille sont ceux qui utilisent le plus ce média, les dépenses et les factures liées à cet objet sont les premières choses dont on parle et surtout lorsqu on vit dans un quartier pauvre. Ce qui suit démontre en effet que le mobile et le budget sont liés. Si vous n'aviez pas de mobile, la cause serait le manque de budget 90,00% 80,00% 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 14,55% 18,89% 16,72% Moyenne féminine Moyenne masculine Quartier riche Moyenne générale 80,00% 78,95% 79,48% Moyenne féminine Moyenne masculine Quartier très pauvre Moyenne générale Qui dit cellule familiale, dit relation parents enfants. En donnant à leurs descendants l accès à cette technologie, les parents ne les privent pas d un droit et, en même temps, cette même technologie faciliterait l exercice de leur autorité parentale en leur permettant de les appeler fréquemment pour savoir où ils sont et, surtout, avec qui ils sont. Pour rejoindre ce face-à-face concernant le mobile, Corinne Martin 294 se pose ces questions : «Le portable estil vécu par les parents comme un outil éducatif de contrôle à distance, permettant le suivi du jeune? Quelle légitimation est accordée à son usage et à qui incombe ce rôle de suivi?» De leur côté, pour ce qui concerne la relation parents enfants, Rakow et Navarro 295 mettent en évidence les arguments sécurité et utilité. Mais, dans la pratique, les enfants semblent accepter les règles du jeu, parce qu ils savent pertinemment que le téléphone portable n est pas un outil de contrôle parfait et que certains détails échappent toujours aux parents. Par exemple, les jeunes peuvent trafiquer l heure de l envoi des messages MMS et les images. Certains parents, surtout les mères, se doutent de ce petit «jeu» mais savent que 294 Ibid. 295 Lana RAKOW et Vija NAVARRO, «Remote mothering and the parallel shift: women meet the cellular telephone», Critical Studies in Mass Communication, vol. 10, n 2, juin 1993, pp

262 vouloir pousser trop loin les règles de celui-ci, les rendre trop rigides, mènerait à des confrontations. Ce qui suit décrit ce cas concret prouvant que la relation parents enfants est bien perçue par l intermédiaire du mobile afin de consolider les liens familiaux. Si vous avez un enfant (minimum 15 ans) possédant un mobile, vous aurez confiance en son utilisation Si vous avez un enfant (minimum 15 ans), vous lui acheteriez un mobile 100,00% 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% 91,06% 92,92% 78,56% 65,14% 62,37% 60,72% 64,24% 60,52% Moyenne féminine Moyenne masculine Moyenne féminine Moyenne masculine Quartier riche Quartier très pauvre Ainsi il s établit souvent une «paix» négociée que chaque partie respecte par l application des «règles du jeu» entre liberté du jeune et autorité parentale. Pour les enfants en général, le mobile arrive comme une bouée de sauvetage. Les filles marocaines en particulier, nous ont vigoureusement exprimé que cet outil arrive comme le «sauveur» en renfort. Elles sont plus libres et plus indépendantes comme l indique le graphe suivant : Vous sentez que vous êtes plus libre et plus indépendant avec votre portable 80,00% 75,00% 70,00% 65,00% 60,00% 55,00% 74,40% Moyenne de tous les quartiers Sexe Féminin 64,04% Moyenne de tous les quartiers Sexe Masculin Par conséquent, un fossé se creuse entre les générations. Ce qui conduit indubitablement la famille et le téléphone portable à ne pas faire toujours bon ménage. Le cellulaire fait une véritable concurrence aux sociabilités familiales ou conjugales, concurrence 262

263 au lecteur MP3, aux jeux vidéo, à l ordinateur et même à la télévision. Il génère donc malgré tout une certaine inquiétude dans la cellule familiale. Mais dans la plupart des cas, le bonheur réside dans le partage entre chaque membre de ces nouvelles technologies. Ceci conduit à une autre forme de richesse : «On s intéresse aux jeux vidéos qui passionnent son fils, on regarde ensemble des images sur l ordinateur, on compare les fonctionnalités des différents téléphones de la famille, on se les prête pour optimiser les forfaits, on se montre des photos sur son mobile, on s échange des conseils, les plus jeunes initient leurs aînés aux dernières innovations Autant d exemples dans lesquels les différents membres de la famille se retrouvent autour de ce que certains sociologues appellent désormais le «cœur virtuel» du foyer» 296. De nos jours, le mobile comparé aux autres outils technologiques et les objets du quotidien, apparaît comme le plus petit commun dénominateur. En effet, bien que non volumineux et non apparent comme les autres outils, Il fait parler de lui constamment à la maison. «As-tu vu mon portable?» demande le frère. «Tu l a oublié dans la cuisine» rétorque la sœur, en sont des exemples parmi d autres. La communication s enrichit grâce à ce nouvel outil au sein de la cellule familiale. Également, «le portable fait office à la fois de cordon ombilical (il permet de rester en contact), de cordons de la bourse (il participe à la gestion des dépenses). Il sert aussi à sa façon de rêne du foyer, en poussant à redéfinir les règles de comportements «familialement» corrects.» 297. Les discussions portent souvent sur ce cellulaire entre chaque membre de la famille et peu importe le rang de celle-ci : parents, frères et sœurs, grands parents, tantes, cousins. Il devient ainsi une affaire familiale comme lorsqu un membre par exemple réussit un examen scolaire ou a une naissance ou un décès. Tout le monde est concerné. Ce qui suit partage cette volonté de ne pas s éloigner de la famille même si il y a quelques divergences entre le lieu d habitat et le sexe. 296 Lors d une table ronde animée par Anne JARRIGEON et Joëlle MENRATH, chercheuses en sciences de l information et de la communication, réunissant des spécialistes de la famille. 297 Ibid. 263

264 Vous visitez votre famille comme avant depuis que vous avez votre mobile Vous communiquez facilement votre numéro de mobile aux autres Vous prétez facilement votre mobile à quelqu'un d'autre 100,00% 80,00% 60,00% 40,00% 20,00% 0,00% 61,74% 52,36% 67,35% 41,39% 49,58% 34,32% Moyenne féminine Moyenne masculine 85,50% 62,57% 43,96% Moyenne féminine 71,95% 65,62% 59,33% Moyenne masculine Quartier riche Quartier très pauvre Or nous savons qu au sein des couples de nos jours, les décompositions et les recompositions sont fréquentes. Quel est donc le rôle du mobile? Qu apporte-il dans ces cas? Pour trouver une issue à ces dislocations qui ont diverses raisons (sociales, économiques, professionnelles, etc.), le téléphone portable devient, on peut le dire, le moyen de reconstitution des liens familiaux. Selon le sociologue François de Singly 298, les familles contemporaines seraient devenues «relationnelles». L affection et l authenticité des sentiments y joueraient désormais un rôle plus important que les contraintes économiques et institutionnelles, comme c était le cas auparavant. Martine Ségalen 299 confirme que la famille, aujourd hui est plus que jamais affective. On peut se demander quelle place a le téléphone portable dans cette nouvelle expressivité sentimentale. Celui-ci joue souvent le rôle d intermédiaire. Par son utilisation, chacun des conjoints peut contacter un ou une nouvelle partenaire. Il complète Internet. On est donc loin des démarches «traditionnelles» pratiquées jadis où la mère assumait un rôle clé dans le rapprochement des futurs époux. Le portable a facilité la prise de contact et a aboli certaines contraintes dues notamment à des barrières psychologiques (timidité, tabous) mais aussi liées à la distance. 298 François de SINGLY, Sociologie de la famille contemporaine, Paris, Nathan, Martine SEGALEN, «Le téléphone des familles», Réseaux, vol. 17, 1999, pp

265 Ceci se confirme au Maroc également. La relation familiale est en train de se réorganiser. Par exemple, s il était autrefois honteux de divorcer, il est aujourd hui considéré comme malhonnête de rester avec quelqu un qu on n aime plus. Dans ce pays, le divorce n était pas dans les mœurs avant la Moudawana. Il était l affaire de l homme. De nos jours, la femme pourrait le demander ou le refuser. Il n est plus considéré comme auparavant. Il devient en quelque sorte une solution pour trouver mieux. Ce qu on cherche est le bonheur. Le Code de la famille, entré en vigueur en février 2004, est-il la première cause de l augmentation du nombre des divorces au Maroc? Les statistiques officielles émanant du ministère de la justice indiquent en effet un accroissement du nombre de couples qui ont décidé de mettre fin à leur mariage. Pour la seule année 2007, les statistiques du ministère de la justice parlent d environ affaires en cours. Les deux sexes, lors du sondage, ont insisté sur le rôle du mobile en tant que phénomène de liberté et d ubiquité, déjà évoqués auparavant. Certains qui étaient divorcés nous ont précisé que le mobile leur procurait d énormes avantages, ne serait-ce que pour demander des nouvelles scolaires des enfants. Ces personnes peuvent «négocier» une autre vie maritale et augmenter une marge de manœuvre pour trouver le futur époux, la future âme sœur. Par conséquent la famille de nos jours en général et au Maroc en particulier n a pas le même poids qu auparavant lorsqu il s agit d un mariage par exemple. Elle n intervient plus souvent et c est le mobile qui joue ce rôle. L émission sur 2M déjà évoquée «Le Fil blanc» en est un exemple concret où la téléphonie mobile joue un rôle important pour rapprocher des familles en conflit. Le modèle de la famille «traditionnelle» se trouve ainsi ébranlé. Il apparaît par conséquent que, pour l ensemble des situations précitées (liens familiaux, liens sociaux, mariage, religion et travail), le portable assume le rôle d un médiateur. Ce dernier permet d instaurer une négociation continuelle menée par les utilisateurs dans un contexte de migration à la fois géographique (milieu rural vers un milieu urbain), sociale (changement de classe socio-économique) et culturelle (passage d un milieu aux valeurs familiales et religieuses bien ancrées dans un milieu aux valeurs plus «individualistes» et laïques). La technologie devient en ce sens un moyen permettant de jeter un pont entre des valeurs du passé (liées à la tradition) et des valeurs du présent (associées à la modernité). Cette modernité ne se conçoit pas comme une rupture avec le passé ou comme une opposition entre le présent et le passé. Elle intègre le passé et ne l exclut pas. C est un travail de conciliation et de continuité entre deux systèmes de valeurs devenus compatibles,

266 en partie grâce à la technologie. À rappeler que, d après notre sondage, presque 90% des sondés n ont pas exprimé de contradiction entre le téléphone mobile et les valeurs familiales ou culturelles au Maroc. 100,00% Vous pensez que l'utilisation du mobile n'est pas en contradiction avec la culture marocaine 80,00% 60,00% 40,00% 89,28% 20,00% 0,00% Que ce soit pour négocier ou pour concilier, le téléphone portable contribue de façon ou d une autre à apaiser la tension résultant de la confrontation entre les valeurs originelles de la population marocaine et les comportements ou pratiques auxquels elle doit dorénavant faire face. L usage du téléphone portable s inscrit dans une stratégie de négociation continue entre des comportements et des valeurs parfois contraires ou contradictoires afin d établir, pour un temps et de façon cumulative, des formules d accommodement. Les personnes mariées d après nos observations n hésitent pas à téléphoner à leurs enfants, conjoint(e)s et parents à tout moment de la journée pour s enquérir de leurs nouvelles, resserrer les liens tout en profitant de la marge de manœuvre que procure le portable pour organiser d autres rendezvous. Pour les non mariés, il sert parfois à entreprendre des conquêtes amoureuses. Certain(e)s n hésitent pas à avoir deux lignes téléphoniques. Une officielle, pour la famille et les proches et une autre, officieuse, pour des relations d un autre type (rendez-vous d affaires, d amis, d intimité). Face à ceci, les utilisateurs marocains du téléphone mobile ne peuvent qu acquiescer. Une autre occasion où le mobile se positionne en pôle position est le moment des fêtes. À titre d exemple, les iphones et les Smartphones ont représenté en France les premières dépenses pour les fêtes de fin d année 301. Là également, le téléphone mobile tisse encore et encore les liens familiaux. Au Maroc par contre, c est au moment des fêtes religieuses que le cellulaire contribue amplement par ses coups de fils à renforcer les liens 301 Il s agit de l année Prévision donnée dans une émission de radio. 266

267 familiaux. Mais ce n est pas le budget le plus important de la cellule familiale. Il est toujours devancé par l achat du «mouton» lors de la grande fête annuelle. Et c est lors de ces occasions comme celle-citée que les opérateurs mobiles offrent des forfaits intéressants. Dans un article, nous avons pu découvrir comme titre : «85 millions d'appels et 24 millions de SMS durant l'aid El-Fitr» 302. Nos sondés ont confirmé que lors de fêtes religieuses, le téléphone mobile ne reste pas inactif. Ce qui suit extrait du tableau 7 confirme ces dires. 100,00% Lors des fêtes religieuses importantes vous utilisez votre mobile énormément 80,00% 60,00% 40,00% 86,23% 20,00% 0,00% L engouement jusqu à saturation lors de jours fériés est en effet très perceptible. Les utilisateurs se ruent les mêmes jours pour appeler sans compter ceux qui habitent l étranger ou à l intérieur du pays. Ceci montre que l effervescence des appels se situe effectivement lors des fêtes, moments lors desquels les familles se réunissent. Or faisant partie des sociétés où la tradition orale et la valeur de la famille dominent, le Maroc grâce au téléphone mobile représente un moyen privilégié de communication à distance comme il contribue au changement du modèle sociétal. Ce média peut d une part paraître comme ayant un caractère individualiste dans le sens où il constitue un espace privé et intime voir un souffle individualiste dans une communauté étouffante : on se libère de la famille, de l espace et du temps 303. Mais d autre part, il peut regrouper des membres de la famille dans un pays comme le Maroc où les intérêts collectifs l emportent sur les préoccupations personnelles. Peut-on alors soutenir de façon péremptoire que l utilisation du portable contribue à l effritement des 302 Article traitant de l aïd el fitr (Fête musulmane clôturant le mois de jeune du Ramadan) : 303 Voir, sur ce thème, Emmanuel TODD, La Diversité du monde : structures familiales et modernité, Paris, Seuil,

268 valeurs ancestrales? De même peut-on affirmer de manière univoque que les structures sociales comme la famille, s acheminent vers une désinstitutionalisation? Que la famille marocaine est de plus en plus en perdition? Qu elle tend à se limiter, à s individualiser, à devenir de plus en plus égoïste? Que le portable favorise cet état des faits? Sur un autre registre important, faut-il avancer que le portable encourage l infidélité conjugale? Pour répondre à cette interrogation, deux auteurs 304 qui ont travaillé sur le sujet concernant la France sont parvenus à conclure qu il constitue un encouragement de la technologie du mobile à l infidélité. Toutefois, il serait réducteur de ne voir dans ce média que des inconvénients bien que ceux-ci existent bel et bien. En revanche, le téléphone mobile connaît un grand succès au Maroc comme nous sommes en train de le démontrer dans ce travail. A côté des tabous levés et des infidélités conjugales précédemment évoquées existent des arguments sociaux favorables à son usage. Ces arguments, si divers soient-ils, touchent d autres économies, différentes des traditionnelles. Impact sur le soutien à la démocratie Au Maroc comme ailleurs, le portable joue un grand rôle dans la vie politique. Il assure souvent la transparence du scrutin. Les journalistes ou les politiciens l utilisent souvent dans leurs tâches quotidiennes. La population se l approprie notamment pour ses revendications. Le téléphone cellulaire peut être capital pour exercer et conserver le pouvoir politique ou le contester. Dans certaines circonstances, il joue le rôle d informateur. En effet, nous assistons parfois à des manifestations où des informateurs utilisent ce média pour prévenir ou tout simplement rapporter ce qui se dit. Par conséquent, par sa caractéristique discrète, et non localisable dans l'espace, le portable peut être utilisé comme un outil de liaison efficace. Il est omniprésent. Il est la propriété de tout le monde. Il n est donc pas interdit de se le procurer. Cette démocratisation nous fait rappeler le début des années quatre-vingt-dix, lorsque les paraboles étaient interdites en France. Bref, le téléphone mobile fait parler de lui dans le monde politique. Qui ne l utilise pas lors de manifestations diverses ou votes? Nous avons constaté l utilité de ce média couplé aux réseaux sociaux comme Twitter ou autres lors des révoltes arabes qui ont eu lieu en ce début d année 2011 contre les 304 Olivier MARTIN et François de SINGLY, «Le téléphone portable dans la vie conjugale», Réseaux, 2002, p URL : 268

269 gouvernements. Le Maroc n étant pas épargné par le phénomène. Tous les partis politiques en profitent et l utilisent pour faire leurs publicités. Pour l instant le Maroc ne l a pas encore placé comme le fait un parti indien pour sa campagne et ce en vue des élections générales qui se sont tenues en avril Le BJP 305 a estimé que s il était élu, le nombre d'abonnements à la téléphonie mobile passera de 400 millions à 1 milliard, en Inde, d ici Le Maroc n a pas non plus suivi une technique importée des Etats-Unis consistant à appeler par téléphone mobile au lieu d envoyer des tracts. La France qui l a copié a mobilisé par l intermédiaire d élus les abstentionnistes lors des régionales de mars 2010 en les appelant directement à leur domicile. Une technique jugée efficace et peu coûteuse, mais que ne partage pas la Cnil 306 étant donné qu un tel procédé s immisce dans la vie privée. «C'est bien moins cher que faire imprimer un tract et le glisser dans les boîtes aux lettres», avoue un des responsables de cette campagne. Quoi qu il en soit, le téléphone cellulaire demeure un soutien à la démocratie. Dans notre sondage, il est dommage de ne pas avoir sondé un politicien pour avoir un point de vue sur une appropriation spécifique. Mais le Maroc, en ce qui concerne l appropriation de la téléphonie mobile fait également références aux politiques. Pour preuve, l agence nationale de la réglementation des télécommunications (ANRT) doit se concerter avec le gouvernement avant de prendre des décisions importantes. Des hauts responsables des télécommunications et occupants des postes importants au sein du gouvernement sont également concertés dans leurs domaines respectifs. Un exemple concret parmi d autres concerne Abdeslam Ahizoun, PDG de Maroc Télécom. Celui-ci détenait deux portefeuilles le poste de ministre des télécommunications et celui du Président de la Fédération royale marocaine d'athlétisme. Ce personnage peut faire profiter de son expérience afin que le gouvernement donne plus d importance aux TIC et à la téléphonie mobile en particulier. Ceci est un exemple montrant que la politique et les affaires vont parfois de pair. Les deux extraits des tableaux 9 et 10 suivants nous révèlent que le PDG cité est très connu des sondeurs comparativement aux deux autres PDG concurrents. Mais est-il connu grâce à Maroc Télécom ou par le biais de son impact politique? 305 Bharatiya Janata Party : parti religieux indien. 306 Commission nationale de l'informatique et des libertés. 269

270 Quartier moyen Quartier pauvre 18,00% 16,00% 14,00% 12,00% 10,00% 8,00% 6,00% 4,00% 2,00% 0,00% 16,10% 4,86% Vous connaissez le nom du PDG de Maroc Télécom 4,58% 3,60% 1,39% 1,04% Vous connaissez le nom du PDG de Méditel Vous connaissez le nom du PDG de Wana Quartier riche Quartier très pauvre 70,00% 60,00% 50,00% 40,00% 30,00% 20,00% 10,00% 0,00% 62,77% 7,44% Vous connaissez le nom du PDG de Maroc Télécom 15,68% 8,78% 2,31% 3,04% Vous connaissez le nom du PDG de Méditel Vous connaissez le nom du PDG de Wana Dans le même registre, il faut insister sur le fait que le média téléphone mobile, vecteur de société, joue un rôle important lorsqu il s agit de votes dans un pays. Les exemples sont nombreux indiquant que celui-ci a permis de dénoncer à maintes reprises des fraudes. Tristan Mattelart 307 va encore plus loin lorsqu il analyse les médias (vidéo, télévisions par 307 Tristan MATTELART, La Mondialisation des médias contre la censure, Bruxelles, De Boeck,

271 satellite ou encore Internet) dans les pays du tiers monde pour affirmer que ces TIC contribuent à contourner les politiques nationales de censure. Ceci s est confirmé lors des révolutions arabes qui se sont déroulées à partir du début 2011, et où le téléphone mobile, Internet, facebook, twitter ont su montrer leur impact non négligeable durant ce printemps arabe. Une nouvelle vie avec le téléphone mobile D après l étude 308 sociétale déjà citée auparavant, nous constatons quatre grands aspects du mobile. Ce constat peut être calqué tout à fait pour l utilisateur marocain au Maroc. Mais une exception flagrante observée maintes et maintes fois mérite d être relevée. Les sondés marocains, âgés de plus de 40 ans, lèguent plus leur mobile aux plus jeunes pour raisons techniques ou autres afin d être aidés. Ils sont dépendants des autres pour utiliser leurs médias. Le graphe suivant montre cet état des faits : 70,00% 60,00% 58,96% 50,00% 40,00% 30,00% 24,44% 20,00% 10,00% 0,00% Vous avez souvent des problèmes techniques pour émettre ou recevoir Vous avez besoin de quelqu'un pour composer vos appels Mais d une manière générale, que ce soit au Maroc ou en France, le téléphone mobile génère d autres potentialités ou significations méconnues auparavant : 308 Yves J EANNERET, Joëlle MENRATH et Emmanuelle LALLEMENT, «La place du téléphone mobile dans la société des discours aux pratiques», 2004, étude réalisée par le Gripic/Celsa, sous la conduite de Yves JEANNERET. La synthèse est réalisée par l AFOM. 271

272 - Le mobile est un miroir très personnel de son utilisateur : le cellulaire reflète son utilisateur; il octroie une intimité suivant l identité du consommateur; avec lui, le réseau relationnel se développe, tout en restant néanmoins unique, personnel et miroir de son propriétaire. - Le mobile est un outil de mise en scène : le mobile est un objet de mise en scène ; il conduit son utilisateur à maîtriser les situations ; avec lui le propriétaire devient acteur et donne du spectacle. Les observations menées au Maroc confirment ceci à 100%. Les personnes discutant au moyen du mobile le font savoir aux autres. Il suffit de prendre les moyens de transport au Maroc (bus, train, taxi) pour s en apercevoir. Combien de fois, les discussions banales sont interceptées ici et là. Les mises en scènes sont souvent réussies. Dans la plupart des cas, ceci émane de personnes issues de quartiers pauvres comme le montre le graphe suivant : 82,00% Le mobile est pour vous le symbole de l'apparence 81,40% 80,00% 78,00% 76,00% 74,95% 74,00% 72,00% 70,00% Quartier riche Quartier très pauvre - Le mobile est une «machine» à faire parler ses utilisateurs : il suscite d énormes discours ; l utilisateur lambda concerte à propos de sa relation avec son téléphone, sur ses usages, sur ses spécificités et sur les comportements des autres. Le mobile a une vie que l on se plaît à raconter parce que c est un peu notre vie, et parce qu il tient lieu d indice de civilité ; objet de discours, il cristallise de nombreux questionnements sur ce que signifie aujourd hui «vivre ensemble». Les témoignages suivants des sondés sont à cet égard indicatifs. En effet, en ce qui nous concerne au Maroc, les discours existent bel et bien. Les relations très intimes avec son mobile ne sont pas souvent 272

273 perçues. Hormis dans les mosquées, le mobile est présent partout donc et sans exception. 45,00% 40,00% 35,00% 30,00% 25,00% 20,00% 15,00% 10,00% 5,00% 0,00% Vous dépassez 10 minutes de conversation quand vous appelez quelqu'un 40,41% Tous sexes et quartiers confondus - Discours et comportements se contredisent souvent : les comportements observés avec le mobile correspondent rarement à la réalité des choses. Le mobile est considéré comme facteur d incivilité, comme dictateur, comme instrument de puissance ou d aliénation, comme fauteur de stress et producteur d urgences. Or l étude réalisée par les chercheurs de l étude citée montre le contraire : usages pacifiés, maîtrise à tous niveaux, élément apportant la civilité. Les observations au Maroc correspondent tout à fait à ce constat. En effet, bien qu il y ait le phénomène d apparence, le respect envers autrui existe. L indice de civilité est donc confirmée dans les lieux publics mais un peu moins dans les moyens de transport (taxis ). 273

274 88,00% Vous respectez les autres lorsque vous parlez avec votre mobile dans les lieux publics 87,31% 86,00% 84,00% 82,00% 80,00% 79,73% 78,00% 76,00% 74,00% Moyenne de tous les quartiers Sexe Féminin Moyenne de tous les quartiers Sexe Masculin Ainsi, l impact socioculturel dû à l utilisation du téléphone mobile transforme toute la société marocaine. Ce média a réussi à s intégrer au sein de la cellule familiale pour dicter ses lois. Par conséquent, nous pouvons conclure que cet outil va bien au-delà de la simple communication. Véhicule-t-il d autres phénomènes? Section 6. Autres implications et répercussions du téléphone mobile Pour renforcer le constat appuyant que l utilisation de la téléphonie mobile n est pas uniquement un fait technologique, il est judicieux de compléter notre sondage principal par un autre. Ce dernier, effectué dans le nord de la France, traite le téléphone cellulaire comme étant un média générant un autre impact qui est celui du flux migratoire. Cette fois-ci, il sonde des Marocains d origine vivant précisément à Roubaix et Lille. Ces derniers ont en général plus ou moins la même culture que les Marocains sondés au Maroc, mais l utilisation du mobile peut-elle différer? Le fait d habiter en Europe a-t-elle des conséquences sur l utilisation du mobile? Ces MRE s approprient-ils le mobile de manière analogue ou différente de celle de leurs collègues marocains résidant au Maroc ou des Français d origine? Quels impacts leur utilisation ont-ils sur les nationaux marocains? Pour répondre à ce genre de questions, nous n allons pas traiter les problèmes de fractures numériques ou autres phénomènes de ce genre, mais privilégier d autres facteurs d impacts qui ne sont pas couramment mis en valeur par les différents écrits. Parmi ceux-ci nous nous concentrons sur 274

275 les notions de «Proximité et de Territorialité» et sur la théorie des sites symbolique d appartenance initiée par le professeur ZAOUAL. Les deux premières notions qui lui sont chères 309 ont été décelées à travers les deux sondages effectués au Maroc et en France. Ce choix n est pas fortuit, car la théorie énoncée se rapproche plus de notre analyse en ce qui concerne l appropriation de la téléphone mobile par les MRE. Quelques écrits 310 traitant ce sujet existent, mais demeurent incomplets en ce qui concerne notre sujet pour proposer une explication détaillée et satisfaisante, à notre égard. Proximité et territorialité Utiliser le média téléphone cellulaire présente une caractéristique d ubiquité que toutes les autres technologies de communication qui ont précédé n ont pas connue. En effet, pour la première fois, cet élément de communication permet d être partout à la fois. La localisation physique des interlocuteurs importe peu au moment d établir une communication. C'est-à-dire que l homme grâce à son appareil de téléphonie, est désormais capable de communiquer, par l écoute, la voix dans au moins un autre endroit à la fois, un autre territoire. Mais, cette localisation physique n a-t-elle pas un impact réel sur notre comportement face au mobile? Nous ne répondons pas de la même façon à un même interlocuteur si nous sommes dans la rue ou si nous répondons de chez nous en étant avec nos parents. Comme avec le télégraphe et le téléphone fixe, les distances des lieux s évanouissaient en quelque sorte ; avec le téléphone mobile, ce sont les lieux eux-mêmes qui disparaissent. Pour exemple, un individu peut être pris dans les embouteillages ou se trouver dans le plus reculé des bidonvilles non desservi par le réseau filaire, mais par un simple coup de fil au moyen de son téléphone mobile, il finit par trouver l interlocuteur dont il a besoin et lui donner les informations souhaitées. Grâce donc à ce média, parents et amis sont de plus en plus proches. La distance se rétrécit et devient quasi inexistante. La proximité devient psychologique. De façon théorique et succincte, que peut-on en dire? 309 Hassan ZAOUAL : «La socio-économie des territoires. Expériences et théories», Colloque GREL ULCO, 1998, 352 p. Dans notre cas, nous pouvons faire un lien entre les concepts de Territoire et de Site avec l utilisation du téléphone mobile qui dépend du lieu où on se trouve, lieu physique ou symbolique qui fait référence à plusieurs paramètres dont la culture. 310 Parmi ces écrits, on peut citer Tristan MATTELART, Médias, migrations et cultures transnationales, Bruxelles, De Boeck,

276 L approche «proximiste» reproche aux institutionnalistes de restreindre le cadre d analyse à un territoire géographiquement borné, et par conséquent de ne pas être capable d expliquer les avantages comparatifs des liens locaux et des liens non locaux. Pour répondre à cette critique, ils développent l idée que l individu n est pas seulement en interaction avec les membres de sa zone géographique mais aussi avec d autres individus, avec lesquels ils partagent d autres types de liens. Dès lors, la notion de proximité doit être élargie. Dans notre cas, les utilisateurs MRE seront-ils imprégnés par leur pays d origine dans leur façon de se comporter avec leurs mobiles? Autrement dit, le local n est pas postulé dans cette approche. Il est endogène, et présenté comme le fruit d une construction sociale. Le concept de proximité renvoie à l'hypothèse de base d'une séparation, économique ou géographique, entre agents (individuels ou collectifs), et donc à leur éloignement plus ou moins fort. Il s'inscrit dans une conception de la réalité économique et socioculturelle. Ces notions théoriques concernent en pratique notre sujet sur l utilisation de la téléphonie mobile. D un côté, les différents sondés sont issus de lieux différents au Maroc et en France, très distants les uns des autres, mais de l autre ils ont plus ou moins la même origine en tant que Marocains. Qu en est-il donc pour l appropriation du téléphone cellulaire? Rallet et Torre 311 caractérisent la proximité géographique par «la distance kilométrique entre deux entités (individus, organisations, villes...)». Cette proximité peut favoriser l existence d interactions et d échanges de connaissances (notamment de connaissances tacites). En effet, la transmission de connaissances tacites nécessite un transfert qui se fait souvent en face-à-face entre individus ou groupes d individus qui interagissent et se communiquent leurs savoirs réciproques. La proximité géographique constitue le pendant de la proximité organisationnelle du point de vue des relations entre agents. Alors que la proximité organisationnelle traite de la séparation économique et des liens en termes d'organisation de la production, la proximité géographique traite de «la séparation dans l'espace et des liens en termes de distance» 312. Elle fait référence à la notion d'espace (génomique) renvoyant largement à la localisation. Elle intègre la dimension sociale des mécanismes économiques. Il ne s'agit pas uniquement d'une proximité physique dans la mesure où elle n'est pas donnée par les contraintes naturelles, mais, elle est construite socialement. 311 Alain RALLET et André TORRE, La Proximité à l'épreuve des technologies de la communication, Paris, L Harmattan, Jean-Pierre GILLY et André TORRE, op. cit., 2000, p

277 Le système d informations numériques comme le monde de la téléphonie mobile est devenu un élément incontournable. Il permet la circulation et un partage rapide de l information. Les TIC sont considérées comme un moyen de se déplacer dans l univers de la connaissance et par conséquent on assiste à une société globale de l information où cette dernière circule au delà des frontières à une grande vitesse. Avec ces TIC le territoire prend une toute autre dimension, la proximité géographique n est plus ni une condition nécessaire, ni une condition suffisante de proximité relationnelle 313. Cette proximité a de multiples figures qui ont amené les économistes et les sociologues des territoires à distinguer la proximité géographique des autres types de proximités organisationnelle et institutionnelle. Ainsi, utiliser le cellulaire dépend non seulement du lieu où nous nous trouvons mais également de la proximité c'est-à-dire d autres paramètres existants aux alentours. Un exemple concret est celui de la comparaison de deux quartiers pauvres qui ont été sondés. L un Douar Al Garaa se trouvant à Rabat et l autre Douar Al Qarya se situant à Tlat Sidi Bennour. Les personnes vivant dans ces deux quartiers sont issues plus ou moins des mêmes catégories socioprofessionnelles. Mais il ressort d après le sondage que l appropriation du mobile diffère. Le lieu peut avoir un impact non négligeable. Ce lieu avec ses caractéristiques diverses et variées comporte comme dirait Zaoual une dynamique territoriale. 5,00% 4,50% 4,00% 3,50% 3,00% 2,50% 2,00% 1,50% 1,00% 0,50% 0,00% Vous appelez plus de 6 fois par jour 4,45% 0,00% Quartier très pauvre (Rabat) Quartier pauvre (Tlat sidi bennour) 313 Guy MASSÉ et Françoise THIBAUT, Intelligence économique : un guide pour une économie de l intelligence, Bruxelles, De Boeck, 2001, p

278 Dans cet exemple, il y a une nette différence entre les deux quartiers pauvres. Nous serions amenés à intervertir les taux trouvés, mais il se trouve que le quartier très pauvre de Rabat (ville urbaine) dépasse celui qui est pauvre de Tlat Sidi Bennour (ville rurale). Par conséquent, tout est relatif. L auteur 314 met ce concept de «territoire» en mettant en évidence les contradictions de l économie contemporaine. Face à l incertitude engendrée par la globalisation, les acteurs retrouvent dans ce concept des repères collectifs les stabilisant et des ressources spécifiques permettant une redynamisation. Ces acteurs pourraient être assimilés dans notre cas aux sondés. Les repères collectifs concerneraient la vie en communauté entre différentes personnes de même culture. Les ressources spécifiques quant à elles engloberaient le travail professionnel engendré grâce à l utilisation du téléphone cellulaire. En plus des critères déjà abordés à savoir le sexe, l âge et la catégorie socio professionnelle, la notion de site vient s entreposer avec ses composantes particulières : proximité, culture, croyances, origine etc. Il est clair que les techniques n effacent ni les territoires ni l histoire des relations entre les citoyens 315. Dans le même esprit, une technique 316 (le mobile dans notre cas), pour réussir, doit s inscrire, en quelque sorte, dans le prolongement de la culture anthropologique de ses utilisateurs. En un mot elle doit avant de réussir son pari, tenir compte de divers aspects. En ce qui concerne l appropriation du téléphone cellulaire, nous décelons des différences vis-à-vis de la culture marocaine entre les sondés au Maroc et les MRE de France comme le montre le graphe suivant extrait du tableau MRE Hassan ZAOUAL et Taoufik DAGHRI, Développement humain et dynamiques territoriales, vers des savoirs recomposés, Paris/Rabat, Horizon Pluriel/ L Harmattan, Éric MAIGRET, Sociologie de la communication et des médias, Paris, Armand Colin, 2003, p Hassan ZAOUAL, Socioéconomie de la proximité. Du global au local, Paris, L Harmattan, Tableau en annexe. 278

279 Vous pensez que l'utilisation du mobile est en contradiction avec la culture marocaine 20,00% 15,00% 10,00% 5,00% 16,25% 10,71% 0,00% Sondés MRE Sondés au Maroc Cet écart est de 5,54% (16,25% - 10,71%). Les sondés d origine marocaine vivant dans le nord de la France sont ils imprégnés par ce qui se passe en France? Les 16,25% ayant répondu que l utilisation du téléphone mobile est en contradiction avec la culture marocaine ont en majorité mis en avant le caractère individuel du cellulaire, caractéristique qui est en quelque sorte en contradiction avec une culture où ce qui prime est le collectif. Le concept de «territoire» entrerait-t-il en jeu? Signalons tout de même que le mobile n est pas comme Internet par exemple. Ce dernier est souvent rejeté par une certaine tranche de population qui ne voit en lui que le côté négatif. Théorie des sites : l «homo situs» Sur la base de ses expériences d'économiste du développement dans les pays du Sud et de son implication dans des programmes de recherche portant sur le développement local dans les pays industrialisés, Hassan Zaoual a élaboré une théorie mettant en évidence le rôle crucial des croyances et de la culture dans la vie économique. Il a spécifié celle-ci comme «le paradigme des sites symboliques d'appartenance». Cette théorie met en valeur la notion de site qui lie d une part les individus dans le temps et dans l espace et de l autre une autre économie plus «fraternelle», où la quête du profit n est pas ce qui est primordial. L objectif est d humaniser l économie, c'est-à-dire de la rendre plus relationnelle et moins dépendante de la raison exclusive du seul profit. Dans cette théorie des sites, l homo œconomicus de l économie capitaliste standard est démystifié au bénéfice de l homo situs, l homme situé, en 279

280 situation. Ce dernier est l individu qui conjugue plusieurs mondes et dimensions à la fois au même titre que notre utilisateur de téléphone qui essaie par tous les moyens d avoir des relations, sans pour autant être limité à la vision monomaniaque de l homo œconomicus cherchant le profit à tout moment. Maints sociologues et économistes affirmeraient que l acteur dans ses prises de décisions quotidiennes prend en compte simultanément les principes de plusieurs cités 318. Pour ceci, cet acteur (notre sondé) doit savoir s intégrer dans tous lieux pour approfondir le côté relationnel et être épanoui. Les MRE dans leurs appropriations doivent tenir compte de l espace qui les entoure. Un exemple concret venant à l esprit concerne les sonneries. Au Maroc, il n est pas étonnant qu une sonnerie soit du type religieux (appel à la prière par exemple). Par contre ceci surprend lorsqu on se trouve en France même si comme le rapporte Gilles Ferréol 319 : «une cité n est pas faite de semblables». Par conséquent, l important est d une part de respecter le lieu où on se trouve et, de l autre, il faut que la technologie utilisée tienne compte de ses utilisateurs. Par contre, Zaoual 320 explique d une manière générale l échec du développement, que ce soit du point de vue économique ou autre, par le fait que les modèles économiques issus de la science économique occidentale se trouvent confrontés à l inadéquation entre sites «pourvoyeur» et «receveur». L homo situs «méridionalis» ne peut en décoder les «logiciels» et se heurte à de nombreuses «boites noires» qui n ont pas de sens pour lui. A cet égard, l auteur démontre l importance cruciale des cultures locales dans le développement économique. Ainsi, avant d utiliser le téléphone mobile, il est nécessaire de voir ses répercussions. 318 Gilles FERRÉOL et Guy JUCQUOIS, «Culture et développement», et «Site d appartenance», in Dictionnaire de l Altérité et des relations interculturelles, Paris, Armand Colin, 2003, pp et pp Voir aussi Henry PANHUYS, La Fin de l Occidentalisation du monde? De l unique ou multiple, Paris, L Harmattan, 2004, chap. 2 et 3, pp Gilles FERRÉOL, Intégration, lien social et citoyenneté, Lille, Septentrion, 1998, p Hassan ZAOUAL, Du rôle des croyances dans le développement économique, op. cit., p

281 Mais quels sont les liens avec notre sujet? Le «branché» au téléphone mobile utilise son bien suivant son entourage, son origine en plus des critères déjà énumérés (sexe, âge, csp). Le site «phagocyte», «incite» le «sitien», ici le mobilaute, dans son utilisation. Il ne s agit pas d un lieu uniquement, mais d un système de sens, de référence, d appartenance symbolique. Pour preuve, l utilisateur vivant au Maroc et celui en France ont des points communs même si le lieu d habitation diffère. Tout en étant singuliers, les «sites» s imbriquent les uns les autres, ce qui prouve qu il n y a pas de coupure totale entre les cultures de l humanité. Ce pluralisme du site milite en faveur du principe de tolérance en sachant que tout organisme social qui se referme sur lui-même contribue à sa propre destruction. La singularité de chaque groupe se nourrit de la diversité des autres. Tout site est à la fois ouvert et fermé, stable et instable. Comme tout organisme vivant, il a besoin de s ouvrir à ce qu il n est pas pour vivre et prospérer. Cette idée d ouverture se retrouve dans l appropriation du téléphone cellulaire dans la mesure où elle englobe plusieurs disciplines (sociologie, économie ). Elle accentue par ailleurs ce multiculturalisme. N ayant pas de frontières, elle génère une ouverture vers l extérieur et ouvre des horizons vers d autres cultures. Le téléphone cellulaire par son impact sociologique englobe ces caractéristiques. Dans le Nord de la France et particulièrement dans les deux lieux sondés : marché de l Épeule (Roubaix) et de Wazemmes (Lille), de nombreux petits commerces avec des autos entrepreneurs MRE fleurissent et notamment ceux qui ont une relation directe ou indirecte avec la téléphonie mobile. Notre sondage nous a révélé que 19,58% des sondés ont un commerce ou sont indépendants (presque 1 sur 5). Et lorsque nous avons poussé plus loin le questionnement, il s est avéré que le téléphone mobile jouait un rôle majeur dans le travail. 281

282 Vous avez un commerce ou vous êtes indépendant 19,58% 20,00% 13,16% 15,00% 10,00% 5,00% 0,00% Sondés MRE Sondés au Maroc Le nombre de création d entreprises en France, ayant des gérants originaires du Maghreb en général et du Maroc en particulier touchant de près ou de loin le mobile est très important. Les raisons sont diverses et variées que nous ne traitons pas ici. Au Maroc également, le mobile est de plus en plus incontournable surtout dans le monde professionnel, monde partagé par une économie standard et une économie souterraine. C est par ce côté professionnel que le téléphone mobile joue un rôle d intermédiaire entre la personne et l extérieur. Dans le sondage réalisé en France, cet extérieur pourrait être caractérisé par d autres cultures (nombreuses origines ethniques dans le nord de la France), d autres points de vue. Le téléphone mobile met donc en valeur cet échange interculturel sur les pratiques entrepreneuriales dans l économie traditionnelle ou souterraine. Il vise à démontrer que derrière une appropriation se cache des richesses facilitées par des échanges. Ces dernières, que ce soit au Maroc ou en France, génèrent des conséquences importantes. 282

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