TROISIEME PARTIE : L'ALGORITHME DE CROISIERE

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1 TROISIEME PARTIE : L'ALGORITHME DE CROISIERE «Voilà comment nous expliquons les Signes afin que le chemin des coupables soit clairement connus.» Le Coran. Sourate VI, verset Niveau 8 Vue subjective, player 1 (Jean) Fichier enregistré le mardi 29 avril 1997 à 8 heures 15 Derrière ma fenêtre aux petits losanges de verre coloré, les marronniers du patio taquinaient, de la sombre et mouvante mosaïque de leurs feuillages, le subtil lavis d un ciel limpide. Dans son lourd cadre de stuc doré à la feuille, la Justice aveugle, le teint olivâtre, balance et glaive maintenus à bout de bras, s écaillait en dartre luisant. Les caissons ouvragés du plafond, chef d œuvre de compagnons ébénistes, laissaient, indifférents, couler le temps sur la futile comédie humaine. Les étouffantes boiseries murales suaient leur cire en silence. Sur mon bureau - un monument du plus pur style Empire -, dans le prolongement de ma collection de pipes rigoureusement alignées, le lépidoptère dix-huit carats généreusement offert par le maréchal des logis chef Lemoine, un soir d octobre 1991, sur les berges fangeuses du Maroni, avait, comme chaque matin, ponctuellement rejoint son socle de marbre blanc. Trop assommé par les somnifères pour me souvenir de son passage, je savais pourtant que la papillonnante pépite s était nuitamment insinuée au plus profond de mes songes. Un inexorable rituel, vieux de six ans, qui ne prendrait fin qu avec la prochaine reddition du héros de «Colombo, cochon bois», mon premier roman en souffrance. Jamais auteur n avait dû affronter personnage plus récalcitrant. Avec un brin d imagination, j aurais certes pu 1

2 me passer de son accord, le doter d une psychologie à ma convenance, placer dans sa bouche des répliques ciselées sur mesure dans un champ lexical ad hoc, me glisser, pour finir, dans sa peau, au point d en oublier la mienne. Construite autour de lui et pour lui, l intrigue, libérée du carcan documentaire, aurait lentement, de chapitre en chapitre, gagné en épaisseur pour déboucher, à force de maturation, sur l unique dénouement possible. Las! Que faire d une plume dont l agilité s épuisait en stériles gesticulations? Observateur attentif, sémiologue éclairé, zélé rhétoricien, infatigable polisseur de tournures, il ne me manquait que l essentiel : l inspiration! Cette disposition particulière qui, une fois absorbées des bribes de vécu, vous permet intuitivement de les ordonner et de les tordre dans la bonne direction. Cette capacité inouïe d entrer en résonance avec le monde pour en restituer une petite musique intime et universelle. Privé de ce don des dieux, que faire pour donner chair à mon filandreux commissaire Leprieur (patronyme choisi, au hasard, dans le Bottin) et consistance à son enquête guyanaise, sinon vampiriser les cent kilos de l indocile Lemoine et contraindre celui-ci, seul au fait de ce qui s était réellement passé en territoire Wayanas, à éclaircir le quadruple meurtre, épine dorsale de mon récit et épine tout court plantée dans mon amour-propre? * * * Quatre jour plus tôt, une lettre anonyme en provenance de l île d Yeu m était apparue comme un message de la divine Providence. L adjudant Lemoine - monté en grade depuis Cayenne - y était, sans détour, accusé de corruption : une enveloppe, preuve du délit, reposait, selon le discret délateur, quelque part dans son bureau ou son logement de fonction. J avais alors convoqué le lieutenant Laurent Parfait qui, pour n avoir rien à me refuser, allierait efficacité et absolue discrétion. Le garçon avait déjà fait ses preuves en me balançant froidement deux de ses collègues du commissariat ; aussi futé que fut Lemoine, son handicap serait sévère face à ce tenace bullterrier. Avant de laisser la Justice suivre son cours, je mettrai, à mon gendarme, le marché en main : me raconter, sans omettre le moindre détail, son aventure guyanaise et me livrer enfin la clé de l énigme ou déshonorer son uniforme. Rien pourtant ne s était déroulé comme prévu. Pourvu d une commission rogatoire qui, sans lien avec sa véritable mission, lui laissait les coudées franches tout en lui permettant de s incruster à la gendarmerie, 2

3 Parfait s était, dès le premier jour, laissé marquer à la culotte par un maréchal des logis chef aussi obtus qu encombrant. Un boulet qui ne l avait heureusement pas empêché d assister, sur la côte sauvage, au mouvementé renflouage d une 4*4. Evénement à la suite duquel il m avait, depuis son hôtel, donné un coup de téléphone des plus prometteurs. Selon lui, Lemoine, non content d en croquer, en prenait à son aise avec un flagrant délit périmé et se livrait, à l égard du Parquet, à une grave rétention d informations : contrairement à ce que le roublard avait affirmé pour obtenir les moyens techniques nécessaires, l histoire de 4*4 immergée relevait davantage du carambouillage que du carambolage. Cette manière de procéder, si semblable à celle utilisée, six ans auparavant, pour me court-circuiter, m avait mis en appétit : si Parfait ne trahissait pas mes espérances, je récolterai, peut-être, deux scénarios originaux pour le prix d un! Juste récompense d une longue patience. Ne connaissant que trop bien les talents d escamoteur de Lemoine, j avais alors conseillé à mon dévoué émissaire de faire immédiatement monter la pression afin de saisir au vol les ficelles du nouveau tour. Tard le soir, Parfait m avait, comme convenu, rappelé chez moi. Ses premiers mots à peine prononcés, je devinai une hésitation de mauvais augure. Obéissant à mes injonctions, il avait, longuement et à l improviste, cuisiné Lemoine pour ne parvenir qu à un décevant résultat : poussé par son empressement à me satisfaire, Parfait avouait s être fourvoyé et se disait maintenant convaincu que le conducteur de la Laredo n avait été victime que d un banal accident. «Pas si banal que ça, cet accident!», songeais-je, tout à l heure, en compulsant le dernier rapport de la brigade de Saint-Nazaire : si la portière arrachée avait finalement été localisée à une vingtaine de mètres de l endroit où l épave s était posée, le corps de la victime demeurait introuvable alors que les courants, toujours selon les plongeurs, auraient dû le ramener vers le rivage. Mais je ne pouvais, pour l instant, que me fier à l infaillible flair de Parfait aiguisé par la perspective, en cas d échec, de tomber pour proxénétisme. A nouveau concentré sur la seule recherche de la preuve promise par l auteur du courrier anonyme, mon agent à Port-Joinville avait passé la nuit dans les murs de la brigade. J attendais, d une minute à l autre, le victorieux communiqué qui ouvrirait la voie aux négociations. Pour tempérer mon excitation, je me replongeais dans le dossier Origo-Desfontaines dont l épaisseur croissait de jour en jour alors que l un des avocats, avec qui j avais rendez-vous en fin de matinée, hurlait, de plus en plus fort, à la détention arbitraire. Dans un communiqué de presse dont il avait eu, la veille, l obligeance de me transmettre copie, maître Le Guilledoux poussait les feux en désignant nommément le mystérieux personnage dont Origo-Desfontaines aurait été le jouet : un certain Lin Dao Lhou, actionnaire majoritaire de la société 3

4 «Yellow Computers» - une importante chaîne de distribution informatique. Renseignements pris auprès de la section de la police judiciaire désormais chargée de réprimer les délits liés aux nouvelles technologies, de la brigade financière, des RG, du tribunal de commerce de Paris et même des services de l immigration, le portrait de l épouvantail brandi par le défenseur d Origo-Desfontaines s était suffisamment précisé pour semer le doute dans mon esprit. Le Chinois se trimbalait en effet assez de casseroles pour monter une quincaillerie. Soupçonné, en juin 1987, d être à l origine du règlement de comptes entre triades qui avait ensanglanté la rue de Tolbiac, dans le XIIIème arrondissement, la PJ l avait retenu trois jours en garde à vue avant de le relâcher faute de preuves. En décembre 1991, une descente dans une boîte de nuit des Champs Elysée permet à la brigade des «stups» de mettre la main sur un dealer qui, en échange de l impunité et d une protection rapprochée, balance Lin Dao Lhou qu il accuse d exploiter des travailleurs clandestins importés en masse de la province chinoise du Heilongjiang. Quand le Parquet de Versailles débarque à Coignières, le feu a dévasté les entrepôts de «Yellow Computers» et les témoins interrogés affirment n avoir jamais vu d ouvriers asiatiques dans les parages. En avril 1992, un «hacker» très doué réussit, sans laisser de trace, à pénétrer le réseau du ministère de l Intérieur et à en effacer plusieurs centaines de fichiers parmi lesquels ceux de proches collaborateurs de Lin Dao Lhou aux casiers judiciaires épais comme du Dostoïevski. Un coup d éponge qui, par un heureux concours de circonstances, survient au moment précis où de nouveaux recoupements sont en cours dans le but de démontrer l intervention du clan Lin Dao Lhou dans une prise illégale de bénéfices. Le piratage informatique, qui frappe également une partie de la procédure, contraint les enquêteurs à retarder de quelques semaines leur coup de filet : le temps, pour les délinquants en col blanc, de déployer un écran de fumée et de remodeler totalement leur organisation. Une insolente baraka qui n empêche pas le S.E.F.T.I. (Service d'enquêtes sur les Fraudes aux Technologies de l'informatique) de s acharner et, mobilisant un indicateur émérite, d infiltrer, dès le mois de mai 1993, le système Lin Dao Lhou. Entourée, depuis quatre ans, d un secret absolu, l opération était, à en croire les bribes d information parcimonieusement lâchées par la secrétaire qui m avait fait barrage, sur le point d aboutir. Côté tribunal de commerce, l étau se resserrait concomitamment sur «Yellow Computers» dont deux ou trois créanciers pris à la gorge s étaient manifestés. Ceci s ajoutant à cela, la commission des opérations boursières avait, quelques semaines plus tôt, refusé l entrée du vilain petit canard laqué sur le second marché. 4

5 Malgré l antipathie viscérale que m inspirait Origo-Desfontaines, Casanova de province aux mœurs douteuses et au train de vie aussi flamboyant que ses accoutrements, je ne me souciais guère d emboîter, à l étourdi, le pas au juge Pascal - même si le climat des Sables-d Olonne était sensiblement moins délétère que celui de Bruay-en-Artois. Par acquis de conscience et passant outre les véhémentes protestations du S.E.F.T.I., j avais donc, aussitôt, entamée une énième procédure incidente visant à clarifier les relations établies entre le maître chanteur nantais et le louche Chinois. Mes fax n avaient pas atteint la capitale depuis une heure que la Chancellerie s agitait déjà et qu un fébrile attaché de cabinet me contactait pour me conseiller, à titre amical, de différer provisoirement mes investigations : le respectable Lin Dao Lhou, membre du comité de soutien de l un des ténors du FN candidat aux législatives anticipées, n était pas un gibier qu on pouvait forcer sans menacer certains accords informels passés entre la droite et l extrême droite. Seul Jacques Toubon, naïf garde des sceaux, croyait encore en l indépendance de la Magistrature! Ulcéré, j en avais balancé le combiné de mon tout nouveau téléphone sans fil qui, par rebond, était allé s écraser contre le bureau de l ineffable Abel Térien absorbé dans la besogneuse ébauche de l une de nos sublimes assignations. Surpris, il en avait cassé la mine de plomb de son Bagnol & Fargeon avant, par-dessus ses demi-lunes encrassées, de m adresser un regard incrédule. Irréprochable bouc émissaire, il n avait pas attendu que je l apostrophasse pour se lever et, les lombaires à genou, ramasser les morceaux de combiné épars. Une légère grimace avait accompagné son geste qui me permit, venimeux, de brocarder sa mollesse tout en me soulageant de l excédent de bile qui me brûlait l œsophage. Bien des justiciables l ignorent : les greffiers, obscures tâcherons de première instance, sont, hors leurs fonctions statutaires, de puissants remèdes contre l hépatite. J en étais au onzième - dont deux femmes - et celui-ci, au plan curatif, devançait, haut la main, tous les autres : à se demander ce que l Académie de Médecine attendait pour le couronner. - Mon pauvre Térien! Ce que vous pouvez être maladroit! notai-je, apitoyé, mon usuelle placidité recouvrée. Croyez-vous que nous soyons actionnaires de France Télécom? Un Amarys flambant neuf! - Désolé, monsieur le Juge avait-il exhalé, inexpressif à souhait. - Désolé! C est tout ce que vous trouvez à dire? Vous vous débrouillerez avec la maintenance pour qu elle me le remplace dans l heure! Quand on ne peut pas déposer un parapheur sans tout casser, on assume! - Oui, monsieur le juge Et il s était éclipsé, dos voûté, ombre de son ombre. 5

6 Quelques béotiens s indigneront peut-être de mon apparente perfide. Jugement hâtif! Pourquoi frustrer un tel masochiste quand, grâce à lui, je pouvais, toute aigreur dégorgée, conduire chacune de mes comparutions avec une exemplaire courtoisie? Combien de malfrats endurcis, combien de petits délinquants irrespectueux, longuement et sereinement entendus, lui devaient-ils d impartiales instructions? Aux palmes déjà décernées par Esculape, ne serait-il pas de la simple équité d y ajouter celles de la Haute Cour de justice? * * * Une petite demi-heure plus tôt, en ce radieux mardi matin qui allait vraisemblablement voir Lemoine capituler, ce bon Térien, systématiquement en avance d un quinzaine de minutes sur son horaire depuis la péripétie de la montre confisquée, avait, d emblée, eu l amabilité de me délivrer de quelques centilitres d adrénaline : jaillissant, le pas allègre, dans mon bureau, quelle n avait pas été ma stupeur de le surprendre en train de passer furtivement au broyeur quelques pages couvertes de ses pattes de mouches! Procédure hautement prohibée : ordre lui avait été expressément donné, quelques mois auparavant, suite à l une de ses bourdes, de ne rien détruire sans mon autorisation. Inexpiable crime de lèse-autorité qui justifiait pleinement l ire tonitruante dont je le terrassai en préambule à un interrogatoire serré. - Quelle ânerie aviez-vous écrite qu il fallait si précipitamment réduire en lambeaux? vociférai-je sur ma lancée. - Juste un brouillon d introduction d instance, monsieur le juge, balbutia-t-il. - Pour quelle affaire? - Heu hésita-t-il, l imagination ou la mémoire défaillante. - Mais encore? - L affaire du receleur d hier matin parvint-il, les traits déformés par l effort, à avancer. Vous vous souvenez? - Je ne suis pas encore gâteux, Térien! Et vous, vous souvenez-vous au moins de son nom? - Lucien Antonini Un ancien éducateur de rue qui a mal tourné, monsieur le juge. Réponse exacte. Le fromage blanc qu il avait dans la tête n avait pas encore tourné au gruyère. Je n en demeurais pas moins insatisfait. 6

7 - N est-ce pas à moi de décider si vos brouillons sont bons ou mauvais? poursuivis-je, glacial. - Si, monsieur le juge, tremblota-t-il. Mais celui-là était vraiment trop bâclé et je craignais que vous - Et vous avez attendu quatre ou cinq pages pour vous en apercevoir? Je vous d esprit lent, mais à ce point! Térien, espérant un prompt châtiment, baissa la tête sans plus chercher à ergoter. La peine prononcée, aussi lourde fut-elle, ne serait que miel sur la plaie ouverte de son appréhension. La main posée sur le fax en guise de Tables de la Loi, j optais donc pour une terrifiante relaxe. - A quoi bon nous gâcher une journée qui s annonce si bien? lui susurrai-je, radouci. Ça ira pour cette fois, mais que je ne vous y prenne plus! Térien en resta bouche bée, les yeux agrandis par une stupeur mêlée d effroi : l attente du supplice n est-elle pas plus atroce que le supplice luimême? Le pauvre benêt payait pour Lemoine : depuis Cayenne, les cachotteries me rendaient intraitable. Car, pour aberrant que cela fut de la part d un vil rampant, il y avait bien eu dissimulation! Avant d user du broyeur, l olibrius s était préalablement servi du fax : la tiédeur, sous ma paume, dudit appareil ne laissait, à ce sujet, aucun doute. Cela signifiait donc qu au détriment des intérêts des contribuables monsieur mon greffier confondait administration judiciaire et bureau de poste! Sa pingrerie de mangeur de biscottes se mariait assez bien avec cette filouterie de bas étage ; ce qui n excluait pas d autres hypothèses Il n y a de pires dangers que les lâches : on croit les piétiner et c est une savonnette qui vous ripe sous la semelle! Dieu seul savait ce que contenait le laïus de Térien et, en l absence d une mémorisation des appels réservée à des engins plus performants, la recherche du destinataire promettait d être laborieuse. Déjà, en Guyane, un petit substitut sans envergure, misérable lèche bottes, n était-il pas parvenu, par un odieux travail de sape, à provoquer ma brusque mutation? Témoin de ma spontanée rébellion face aux louvoiements de la Chancellerie et du manque d orthodoxie de quelques unes de mes méthodes, ma tête de turc vendéenne s était-elle, elle aussi, avisée de me trahir? La magistrature - qu elle soit debout, assise ou couchée - est une jungle pour le magistrat. Pour y survivre durablement, une seule alternative : être le plus fort ou, à défaut, le plus craint. Privé de la sanction qui valait absolution, Térien était maintenant sur ses fins. La panique ne tarderait pas à le gagner et, à sa première tentative inconsidérée, je n aurai qu à refermer mes griffes. Dans la gueule du loup, la vermine se ferait loquace. Je lui prêterai une oreille attentive, je jouerai un peu avec elle et puis, parce que nul ne peut aller contre sa nature, je lui briserai les reins. 7

8 Sur ses entrefaites, le téléphone sonna. Le lieutenant Parfait se présentait enfin au rapport. 43 Niveau 8 Vue subjective, player 4 (François) Fichier enregistré le mardi 29 avril 1997 à 12 heures 04 Pour la première fois depuis me retour de Paris - qui, contrairement à ce que prétendait la chanson, tenait davantage de la pouffiasse décolorée que d une vraie blonde au sourire enjôleur -, je m étais réveillé de fort bonne humeur. En dévalant la volée de marches qui séparait mon appartement de fonction des locaux de la brigade, je me surpris même à fredonner un air de «Carmen» - moi qui n entendait rien à l opéra! Un sondage réalisé, dès l aube, auprès d un panel constitué de mon petit doigt et de ses neufs copains, s était avéré des plus encourageant : 99% de mes auriculaires se disaient convaincus que cette journée serait décisive. L ordinateur portable volé à Pascal Bardin-Cardaillac par feu Gabriel Huyng était désormais en ma possession ainsi qu une collection d indices et de constations qui, j en étais certain, constituaient l essentiel du puzzle. Mon assassin et son «syndrome de Colomb» provisoirement hors d état de nuire, Marc Dieulafait, commissaire franc-tireur, obligé de sortir du bois et le lieutenant Parfait circonvenu, le terrain se dégageait à vue d œil. Si Sainte Aubaine persistait à damer le pion à la vilaine fée Scoumoune, je sentais que je pourrais bientôt enterrer la hache de guerre dans le pot aux roses. Trop guilleret pour m appesantir sur le teint blafard et la mine déconfite de Kepler, je balayai le tout d un cordial salut avec l intention bien arrêtée de ne pas me laisser gagner par sa débordante morosité. - Alors, le questionnai-je, primesautier, notre ami Parfait a-t-il enfin obtenu ce qu il voulait? - Négatif, mon adjudant, me répondit-il, la langue pâteuse et les yeux vitreux de désolation. Il n a même pas essayé de pénétrer dans votre bureau Difficile à croire si mon maréchal des logis chef - seul gendarme de permanence la veille au soir - s en était strictement tenu à mes instructions : fermer les yeux, au sens propre et au sens figuré, sur les allées et venues de 8

9 la balance étalonnée par Javaire ; ceci afin de lui laisser volontairement le champ libre. Seulement voilà : la fibre paternelle n est par de celles dont on tisse la plus solide soumission. Guillaume lui ayant, pour un peu changer, joué l air de la fugue jusqu à des deux heures du matin, mon Kepler, fou d inquiétude, n avait cessé, par radio et durant tout son service, de harceler la patrouille de surveillance générale! Résultats des courses : Parfait, découragé et assommé par l excès d iode, avait, Gros-Jean comme devant, levé le siège peu après minuit. - Je suis vraiment désolé, mon adjudant, larmoya Droopy, mon air contrarié enfoncé dans le panaris de sa culpabilité. Mais, si vous tenez tant que ça à ce que ce fouille-merde perquisitionne votre bureau, on peut recommencer ce soir. C est Alain qui sera de garde au standard et il est célibataire Indéniable qualité hélas bien en peine de compenser la désastreuse propension du zozo à transformer tous les Austerlitz en Waterloo! Pour être sûr qu il foutrait bien la paix au lieutenant Parfait, je n aurai d autre solution que de lui ordonner, tout au contraire, d être d une extrême vigilance. Un adjudant de gendarmerie, dans l exercice de ses fonctions, se doit parfois de faire preuve, envers ses hommes, d une rare psychologie. Obstiné à sauvegarder, le plus longtemps possible, ma félicité matinale, je m étais déjà persuadé qu il n y avait pas si grande urgence à ce que Parfait découvrît l enveloppe bourrée de billets lorsque le fax sonna. - Ça y est! C est mon cousin! claironna Kepler ravi de cette opportunité de retour en grâce. Regardez, mon adjudant! C est bien d Abel! appuya-t-il en déposant, sur mon bureau, quatre feuilles manuscrites à peine lisibles tant l écriture en était petite et serrée. - Pas très rapide, ton cousin! ronchonnai-je pour le principe. Mais il faut reconnaître qu'il y a mis le parquet Euh le paquet! Mes demi-lunes prestement extraites de leur étui, je me mis subito à étudier la prose prudemment anonyme du sieur Térien. Une littérature à la syntaxe et à l orthographe un chouïa relâchées mais au contenu riche d enseignements. Ainsi donc, c était pas la queue et non la barbichette que Javaire tenait son exécuteur des basses œuvres. Pas très malin, pour un jeune policier plein d avenir, d aller se maquer avec une pédicure dont le cabinet ressemblait davantage à une maison de passes qu à un salon de beauté! S il était établi que les deux associées de la copine de Parfait étaient bien des prostituées repenties aux «cahiers de chansons» épais comme des Bottin, l instruction de Javaire ne reposait, tout bien pesé, que sur l unique plainte d une honnête épouse éplorée. En lisant et relisant le copieux document, ma jubilation se mit à croître proportionnellement à une agaçante frustration : je savais maintenant comment retourner Parfait à une dernière condition : qu il mette dare-dare la main sur les preuves de ma supposée corruption. Avec un Alain aux manettes, c était loin d être gagné. 9

10 - Tu es sûr qu on ne peut pas modifier le tableau de service pour ce soir? m enquis-je auprès de ce bon Kepler. - Impossible, mon adjudant. A moins d annuler toutes les permissions Mais vous connaissez nos hommes : après tout ce qu on leur a demandé ces dernières semaines - Tonnerre de Dieu! rugis-je en frappant la table du poing. Ils sont militaires ou fonctionnaires? - Un peu des deux, déplora Kepler non sans une certaine lucidité. Mais, si vous le voulez, je veux bien encore m y coller Entre la peste et le choléra, le choix était cornélien. Réflexion faite, je décidai de laisser le père martyr à son encombrante progéniture et de courir ma chance avec le vieux garçon, photographe classé «X» et balourd hors compétition. Dans les grandes batailles, force est de laisser au hasard sa picorée. - Laisse tomber, Képler, soupirai-je. «La connaissance de l'heure n'appartient qu'à Dieu ; nul autre que lui ne la fera paraître en son temps.» Sourate VII, verset 187 Occupe-toi plutôt de Parfait. Je compte sur toi pour ne pas le lâcher d une semelle d ici à ce soir! - Et s il recommence à bousiller tous les ordinateurs qu il touche? - Tu le serres pour informaticide involontaire et non assistance à Microsoft en danger. Ravi de ma vanne, le moral soudé au beau fixe, je dus me mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire lorsque Droopy, dans l encadrement de la porte, faillit s emplafonner Baloo lancé, comme un boulet de canon, la truffe collée à un rapport de transmission. - Ça vient de tomber sur le «Rubis», m annonça le projectile évoquant le seul réseau engagé volontaire ; une sorte de Minitel en treillis qui nous permettaient d échanger, en temps réel, avec tout ce que la gendarmerie comptait de brigades spécialisées. - Bon. Voyons ça - Bof. Rien d extraordinaire, commenta Bertrand en me tendant son bout de papier. Pas doués les types de Rosny-sous-bois. A première vue, ils n ont rien trouvé du tout - Et comment tu sais ça, toi? - Ben C est écrit dessus, mon adjudant - Et l entête? Tu l as lue aussi, l entête? - L entête? - Oui! Là! En haut à gauche! Tu veux mes lunettes? «A l attention de l adjudant François Lemoine. Personnel et confidentiel» - Ah! Oui C est vrai J avais pas fait gaffe reconnut l ours des casernes. Désolé mon adjudant, mais comme, de toute façon, ça ne vous apprendra rien, ça revient au même, non? 10

11 Avec un sophiste de cet acabit, à quoi bon essayer d avoir le dernier mot? - Si tu le dis abrégeai-je en lui indiquant la sortie. Resté seul, je vérifiai les dires de mon héraut. En quelques lignes, les cadors de la recherche des personnes disparues reconnaissaient, effectivement, avoir fait chou blanc. Pas plus de Sibylle N guyen (alias Maryline Lempecki) dans leur archives que de pré carré dans un giratoire. En lot de consolation, un bref commentaire avait été rédigé par un major désœuvré à quelques mois de la retraite. En style télégraphique, celuici me signalait, à toutes fins utiles, l attaque d un hacker qui, en avril 1992, était parvenu à pénétrer le réseau du ministère de l Intérieur et à en effacer un paquet de fichiers. Doté de solides relations et d une infaillible mémoire, l «ancêtre» affirmait que quelques repris de justice aux patronymes asiatiques avaient profité de l aubaine pour se refaire une virginité et rectifier leur état civil. Un grand nettoyage de (rouleau de) printemps vraisemblablement commanditée par un certain Lin Dao Lhou, mafieux à la sauce aigre-douce et sympathisant d extrême droite. Avril 1992! Le mois et l année du naufrage du «Black Star» et de la disparition en mer de Sibylle N guyen! Une jeune personne dont on s était acharné à effacer les traces : pendant que les uns escamotaient ses papiers et embrouillaient les témoins, d autres se chargeaient du ménage au ministère de l Intérieur. Un tour de force dont s était venté Gabriel Huyng. Fallait-il, via, par exemple, le groupe «Further Führer», rapprocher le «Péril Jaune» de Lin Dao Lhou? Pourquoi pas! L intervention d un vrai gangster ne faisait qu étayer mes conclusions en éclairant le soutien occulte dont bénéficiait le fils Bardin-Cardaillac, plus ou moins pris en otage. Quant à l implication du commissaire Dieulafait, elle prenait d autant plus de consistance qu une triade avait mis son grain de riz dans l affaire. Revers de la médaille : pour la première fois depuis la matinée du dimanche 20 avril et le rapport verbal de Kepler relatant l accident des Vieilles, je me pris à redouter d avoir inconsidérément embringué mes maigres effectifs dans une aventure désormais promise à la déroute modèle campagne de Russie. Sept gugusses qui ne vidaient leur chargeur qu une fois par an sur des bottes de paille face aux samouraïs d un seigneur de la pègre chinoise adepte de la terre brûlée : le rapport de forces donnait à réfléchir! Mais je m étais maintenant trop avancé pour espérer la sauvegarde d une prompte retraite. Contrairement au «Petit Caporal» effrayé par l incendie de Moscou, je me résolus donc, même si ça empestait le roussi, à poursuivre plus avant l offensive. Et tant pis si Javaire m avait déjà réservé une aller simple pour Sainte-Hélène. Première chose à faire avant de charger, pour l honneur, à la tête de mes cuirassiers : déplier les cartes et dresser un plan de bataille. Je me penchai donc vers mon coffre pour en extraire les petits trésors amassés 11

12 depuis quinze jours lorsque le téléphone sonna : c était la brigade de Poissy. La veille au soir, les Bardin-Cardaillac ne répondant toujours pas, j avais proposé à mes collègues franciliens une petite excursion du côté de l île de Villennes. Manque de bol, portes et volets clos les y attendaient. D après les voisins, tout le monde, y compris le gardien qui faisait aussi office de chauffeur, avait, dès potron-minet, mis les bouts ; destination inconnue. Le «syndrome de Colomb» devrait donc, un temps encore, se passer du secours maternel ; une perte minime à en croire les sarcasmes de David Pecquet ; un garçon par ailleurs fort serviable qui, s il tenait sa promesse faite la veille au soir, allait bientôt débouler pour m aider à autopsier l ordinateur récupéré dans la Laredo immergée. En attendant le dépanneur sur site, je me replongeai, illico presto, dans ma caverne d Ali Baba mais il était dit que France Telecom ne me lâcherait pas la grappe avant de m avoir concasser les pépins. Cette fois, c était l épatant Jean-Pierre Magnin - ancien ministre socialiste candidat, depuis la dissolution de l Assemblée Nationale, à sa propre succession - qui s agitait au bout du fil. Prenant la suite de trois ou quatre huiles qui avaient déjà gâché mon petit déjeuner avec leurs salades, l arbitre des élégances version psychédélisme dégriffé s imaginait, à son tour, que quelques menaces voilées assorties d insidieuses références à ma hiérarchie suffiraient à me faire hisser le drapeau blanc. Notre joute du mardi précédent ne l ayant apparemment pas découragé, je dus lui remettre quelques points sur les «i», à commencer par celui du substantif «indépendance» ; sujet qui, à mon sens, se passait de verbe. Bardin pouvait bien s appeler Cardaillac, rien ni personne ne m obligerait à fermer les yeux sur les «fredaines» de Pascal. - Puis-je au moins savoir ce qui justifie votre stupide acharnement? insista l abus de position dominante. - Ses mauvaises relations. Sans parler de celles de ses parents! persiflai-je. Les amis de monsieur Bardin-Cardaillac père ne m ont pas l air de se soucier beaucoup du secret professionnel - Ni vous des procédures! Comment se fait-il, après plus d une semaine d enquête, que le Parquet des Sables-d Olonne ne soit toujours informé de rien? - Si c est ce que le procureur vous a dit, la magistrature remonte dans mon estime. Je la croyais plus servile et moins discrète - Vous insinuez qu on aurait osé me mentir? glapit J.P., ex C.D. (humour initialitique). - «Nous avons présenté aux hommes toutes sortes d'exemples ; mais la plupart des gens s'obstinent dans leur incrédulité.» Sourate XVII, verset 89 - Qu est-ce que c est que ces conneries? - Le Coran, monsieur le ministre. Très poétique et souverain contre les accès d autoritarisme mal placé. - Amusez-vous, Lemoine! Amusez-vous tant que vous le pouvez! 12

13 - Je n y manquerai pas, monsieur le ministre, lui promis-je en écrasant mon combiné contre sa base. Depuis la constitution de 58, les mœurs politiques ne s étaient pas franchement améliorées : de la pudibonde crispation gaullienne on en était, comme une fleur (une rose de préférence), passé à l éhontée compromission mittérrandienne, éventuellement payable en liquide. Une dégringolade propice au populisme crapuleux et éminemment défavorable aux têtes de lard amarrées, comme mézigue, à contre-courant. Au lendemain du second tour, quel que soit le verdict des urnes, je pourrais numéroter mes abattis : si la droite restait au pouvoir, Magnin userait de son entregent (du même monde) pour me faire payer mon insolence ; si la gauche revenait aux affaires, il s en chargerait personnellement. Dans un cas comme dans l autre, j avais intérêt à souquer ferme pour que tout soit bouclé avant la clôture du scrutin! Sainte Nitouche soit louée, les mortes eaux des législatives anticipées autorisaient momentanément l ancien champion d aviron de Villers-Bocage à mettre un turbo à sa godille. Mon téléphone mal raccroché inscrit aux abonnés absents, je pus enfin, David Pecquet se faisant toujours désirer, piocher tranquillement dans mon coffre. Etalée sur mon sous-main, ma récolte tenait du bric-à-brac oublié dans la poche d un écolier ramasse-tout. Par ordre d apparition à l inventaire, il y avait les bouts de verre récoltés dans la poubelle des Vieilles au lendemain de l assassinat de Gabriel Huyng, la boule de latex récupérée par Isabelle Pecquet dans la chambre qu avait occupée la victime, le minuscule disque de matière plastique teintée repêché dans les graviers lors de ma visite dominicale au fils Bardin-Cardaillac et la gourmette en argent ornée d un motif chinois en céramique rouge découverte, vingt-quatre heures plus tôt, lors du renflouage de la Laredo. Si les éclats de verre m avaient déjà livré leur secret et prouvé que Gabriel Huyng était bien entré par effraction chez son assassin, les trois autres objets s enferraient dans leur mutisme. Poussé, par ma seule intuition, à les collecter, je butais sur la logique : mes petites cellules grises, tournant pourtant en surrégime, restaient toujours impuissantes à en déterminer l origine et l usage. Ma bonne humeur définitivement balayée par la rage de piétiner là ou j aurais dû galoper à bride abattue, je m en tordais sauvagement les moustaches lorsque Martine, toute chamboulée, bouscula Bertrand qui tentait de faire barrage et se jeta dans mon bureau. Pas la peine de me faire un dessin (sa nouvelle robe en était déjà largement pourvue de toutes sortes) pour comprendre qu il y avait du grumeau dans la pâte à crêpe : à une exception près, qui remontait à Cayenne, c était la première fois qu elle se permettait d enfreindre la sacro-sainte et salutaire consigne interdisant aux familles l accès à la brigade. - C est reparti pour un tour, hein! m apostropha-t-elle, furax, d entrée de jeu. Depuis Paris, j étais sûre que tu me cachais quelque chose! 13

14 - Moi? m étonnai-je avec la candeur de l agneau attendant son inscription en maternelle préparatoire. - Oui! Toi! François Lemoine! Roi des hypocrites et danger public! - Là, si je puis me permettre, vous y aller quand même un peu fort, mon adjudante intervint charitablement Bertrand toujours planté, les bras ballants, dans l encadrement de la porte. - Avant de recommencer ton numéro, tu aurais pu me prévenir! poursuivit ma moitié ignorant l intervention du tiers. - Mais qu est-ce que tu racontes? De quel numéro parles-tu? rétorquai-je, éberlué. - De ton numéro de Rambo solitaire, pardi! L homme qui ne craint pas d abandonner sa femme à des sauvages pour passer, tout seul, les menottes à toute une bande de psychopathes! En un éclair, l image, aussi vague que menaçante, du groupe «Further Führer» et des kamikazes de Lin Dao Lhou s imposa à moi avec la force d un uppercut. Je sentis mon estomac se retourner et un fluide glacial me glisser entre les omoplates. - Du calme, Martine! tempérai-je, dissimulant mon anxiété. Assiedstoi et raconte-moi tranquillement ce qui t est arrivé - Ce qui m est arrivé? Tu me demandes maintenant ce qui m est arrivé? - Ben, oui, quoi Qu est-ce qui vous est arrivé? s impatienta Bertrand. - Vous, l ours des cavernes, on ne vous a pas sonné! lui envoya ma mie, la baguette cinglante, avant d en revenir à mes miches : ce qui m est arrivé, c est qu il a suffit d une demi-heure - le temps que je descende au port acheter du boudin aux pruneaux - pour que des voyous fracturent notre porte et mettent tout notre appartement sens dessus dessous! Voilà ce qui m est arrivé! - Un cambriolage? A la gendarmerie? En plein jour? s étouffa Bertrand. Vous croyez ça possible, mon adjudant? - Bien sûr que non! Tout le monde sait que Martine est la reine des mythomanes! ironisai-je. Allez! Hop! Du vent ou je te fais manger des pains pendant un mois! Baloo vira autour de sa bedaine et mit les voiles. N empêche! Un cambriolage, à la gendarmerie, à dix heures du matin! Incroyable! Pour accéder à mon logement de fonction, les casseurs avaient dû escalader la grille, traverser, à découvert, tout le parking et grimper trois étages avec le risque de tomber, à chaque instant, sur l un de mes hommes. Même parcours du combattant au retour! Du boulot de professionnels de haut vol (c était le cas de le dire) ou d amateurs inconscients. Au choix. - Bien la peine d être mariée à un gendarme! pesta Martine avant d ajouter, fronçant les sourcils en direction de mon sous-main : et pendant ce temps-là, monsieur fait les poubelles! 14

15 - Des pièces à conviction, expliquai-je. Toujours l affaire Bardin- Cardaillac. Rien à voir avec notre cambriolage. Au fait, ils ont emporté quelque chose? - Pas eu le temps de vérifier. Le mieux serait que tu montes voir à moins que tu ne préfères que j appelle la police, railla-t-elle pour mieux sauter du coq à l âne : il porte des bracelets, maintenant, ton Bardin- Cardaillac? - Bracelet? - Cette babiole en argent, là, avec le dessin chinois - Ah! Ça! C est la gourmette d un chauffeur-plongeur - Gourmette! Mon œil! Un bijou de femme, oui! Beaucoup trop fin pour un homme! Je te préviens François : s il y a, en plus, une nouvelle Guillemette dans ce coup là Parce que j avais remué ciel et terre, en Guyane, pour sauver la mise à une innocente ethnologue, Martine s était toujours imaginé - à tort - que j en pinçais pour elle. Guillemette était, certes, devenue une copine - une bonne copine même - mais rien d autre! L ennui, avec la fidélité, c est qu elle est toujours plus suspecte que l adultère Afin de prouver ma bonne foi et de prendre en défaut la jalousie mal placée de mon Othello femelle, j empoignai la gourmette pour la passer à mon poignet. Manque de bol, ma membrure, trop épaisse, refusa de se plier à la démonstration. - Le type qui la portait avait vingt ans de moins que moi, argumentaije. Et tous les témoins le décrivent comme plutôt filiforme, si tu veux tout savoir! - Guillemette aussi avait un petit côté garçon manqué, si je me souviens bien, insinua Martine. Si ton truc c est les planches à pain, je me demande ce que tu fais avec moi! Une brigade n étant pas le meilleur endroit pour se donner en spectacle - surtout dans la grande scène du mari terrassé par la mauvaise foi féminine - je brisai là pour, les mâchoires serrées et la démarche virile, grimper constater, de visu, les dégâts. Nos visiteurs, pressés, n avaient pas fait dans la dentelle : la serrure, arrachée à coup de pied-de-biche, avait emporté en souvenir un bon morceau de boiserie. A l intérieur, chaque meuble avait été vidé, chaque tiroir retourné, chaque rayonnage dévasté. Jusqu à ma précieuse collection d insectes dont on avait saccagé la belle ordonnance et jeté au sol les plus volumineux présentoirs. Debout au milieu de la vaisselle atomisée, du linge éparpillé et des débris de verre crissant sous les semelles, j en restais, comme Martine, abasourdi. Tout cela nous renvoyait, effectivement, aux heures les plus sombres de l affaire guyanaise à ceci près qu on avait omis de glisser un anaconda dans notre plumard et de décapiter le yorkshire que Martine, éplorée, n avait jamais voulu remplacer. 15

16 Troublante constatation : rien, pas même les bagues et bracelets en or de Martine, rangés dans sa table de chevet, n avait disparu. Chaque pièce, y compris les toilettes (!), ayant fait l objet d un examen poussé, la thèse du vandalisme gratuit était difficilement soutenable d autant que la superbe fresque de Martine et autres œuvres d art exotiques étaient intactes. L absence d empreintes indiquait, par ailleurs, qu on avait pris des gants (au seul sens propre, hélas!). Moralité : les monte-en-l air ne s étaient déplacés que pour s emparer d un objet bien précis. Objet qu ils savaient être, depuis peu, en ma possession mais qui leur avait échappé pour la bonne et simple raison qu il était ailleurs. Où ça? Dans mon bureau, naturellement! Inutile de me repasser le film image par image pour isoler l accessoire : il ne pouvait, bien entendu, s agir que de l ordinateur portable du fils Bardin-Cardaillac. Un gadget suffisamment attractif aux yeux de certains pour tenter, à moto, de l arracher à l affection d une demi douzaine de pandores cernés par un cordon de badauds! Qu ils fussent ou non à la solde du sieur Lin Dao Lhou, les insaisissables gogols du groupe «Further Führer» n avaient pas froid aux yeux. Le jeu devait en valoir la chandelle et j étais impatient d en connaître les règles. - Eh! Ben! Je vous dis pas le carnage! s exclama Bertrand en découpant sa lourde silhouette dans l encadrement de la porte. Un cambriolage - à la gendarmerie et en plein jour! Oui! On sait! le coupai-je du tranchant de la langue. A part ça, que nous vaut l honneur? - Le téléphone, mon adjudant. J ai essayé de vous appeler mais ça ne répondait pas. Normal : le combiné du salon et sa prise murale avaient, dans la bagarre, choisi des camps différents. - C était si urgent que ça? grognai-je. - Un certain David Pecquet est arrivé. Il dit avoir rendez-vous avec vous, mon adjudant Celui-là, il tombait à pic! Un excursion au joli pays des octets s imposait plus que jamais. Je m apprêtais donc à plier prestement bagages lorsque Martine s interposa. - Et le rangement? Qui est-ce qui va se le farcir? s indigna-t-elle, les mains sur les hanches. - Désolé, chérie, mais je te rappelle que je suis toujours en service - La belle excuse! Pour ce que vous faites d utile! Même pas capables de veiller sur vos propres logements! - Là, vous êtes dure, mon adjudante! s offusqua Bertrand. - Oh! Vous! Hein! s étouffa Martine. - Demande à la femme de ménage des Kepler de monter te donner un coup de main, proposai-je, conciliant. La paperasse et le serrurier, j en fais mon affaire 16

17 Le mollasson époux de la fougueuse Isabelle avait les traits tirés ; accomplir son devoir n est jamais une sinécure, surtout quand il est conjugal. Dans les brumes de sa nuit blanche, il me devina pourtant et parvint à s extraire de la banquette où il gisait. Aux grands maux les grands remèdes : je demandai à Bertrand de lui préparer un express «spécial Kepler» (cinq volumes de caféine pure pour un volume d eau) et le précédai dans mon bureau. Agrippant la première chaise venue, il s y affala, guerrier anéanti par le repos. - Désolé de vous avoir pait foireauter, s excusa-t-il, la langue titubante. Je me suis réveillé dans le pâté et, depuis, je n arrive pas à décoller - No problemo! Ce matin, j étais, moi-même assez occupé et, pour tout vous dire, votre retard m a plutôt arrangé. Vous pensez être en état d examiner la bête? - Ça devrait le faire Mais je peux d abord vous poser une question? - Je vous en prie Indécis, David Pecquet se gratta nerveusement le cuir chevelu avant de se lancer : - C est au sujet du flic qui était, hier soir, dans votre bureau - Un lieutenant des Sables-d Olonne Un peu soupe au lait, comme vous avez pu le remarquer A en juger par la gène qui lui barbouillait le museau, ce qu il avait surtout enregistré, c était mon apparente inhibition face à la véhémente inquisition du vicaire de Monseigneur Javaire. Trop pressé pour en appeler aux bons offices du Saint-Siège, je pris sur moi de me signer, subito, une indulgence. - Police et gendarmerie ne font pas toujours bon ménage, repris-je sur le ton de la boutade. Il nous arrive, de temps à autre, de nous court-circuiter joyeusement Forcément, ça fait des étincelles! - Et la police des polices? insista l incrédule. - Qu est-ce que vous croyez? On a chacun la nôtre : le linge sale ne sort jamais de la famille! En admettant même qu un adjudant comme moi ait quelque chose à se reprocher, il faudrait qu un juge d instruction pète sacrément les plombs pour lui coller un flic aux basques! - Cool! J aime mieux ça! - Moi aussi, figurez-vous. Votre copain Pascal me donne déjà assez de fil à retordre! S il fallait, en plus, se coltiner une inspection Je ne suis ni Eddy Murphy ni Mel Gibson Bon! On peut attaquer, maintenant? - On peut! En écartant le bric-à-brac de mes pièces à conviction afin de poser, devant lui l ordinateur, je croisais les doigt pour que ses compétences égalassent ses légitimes préventions à mon égard. Je ne fus pas déçu : avant 17

18 même que je n eusses sorti l appareil de son papier à bulles, le couperet tombait. - C est le portable que vous avez repêché? s étonna-t-il en approchant sa chaise. - Oui. Pourquoi? Sa mine de décavé s allongea de deux ou trois mentons. - Ne vous fatiguez pas, soupira-t-il. Ce truc n a jamais appartenu à Pascal! Le souffle réfrigérant de la vilaine fée Scoumoune me hérissa les poils de la nuque ; cette greluche avait juré de me faire régurgiter jusqu à la dernière miette de ma matineuse allégresse! - Comment pouvez-vous en être si sûr? me révoltai-je. On ne l a même pas encore ouvert! - Pas la peine, je vous dis! C est un Compaq et Pascal n utilise que des HP - Vous pouvez traduire? - Des Hewlett Packard. Une vraie manie alors que leurs Omnibook valent des fortunes et que leurs track pads - Passez moi les détails! De toute façon, je ne suis pas acheteur! Et il ne change jamais de marque? - Pascal? Pas depuis qu il a jeté son dernier Amiga. C est dire! En fait, il a toujours eu ses fixettes La mienne de «fixette» tournait autour d une double interrogation : 1/ si Gabriel Huyng n avait pas été liquidé pour avoir tenté, à deux reprises, de dérober l ordinateur du fils Bardin-Cardaillac et son précieux contenu, quelle en était la raison? 2/ comme, lors du renflouage de la Laredo, Pascal Bardin-Cardaillac n avait pas pu être moins perspicace que David Pecquet, à quoi - ou à qui - attribuer le déclenchement de sa violente manifestation psychosomatique? Tout un pan de mon scénario s effondrait me laissant les godillots sous les gravats. Jusqu à quelle profondeur m étais-je enfoncé de bras dans l œil? Pour le savoir, que faire sinon pratiquer, quoi qu il en fut, l endoscopie prévue - quitte à racler mon amour-propre au passage? - Cet appareil était pourtant bien dans la voiture de Gabriel Huyng, me confortai-je à haute voix. Il mérite quand même qu on aille voir ce qu il a dans le ventre, non? - OK! Mais ses batteries sont certainement à plat, pronostiqua le spécialiste. Vous avez une alim qu on pourrait bidouiller? Je lui sacrifiai, sans regret, celle de mon propre portable qu il parvint, en deux temps trois mouvements, à l aide de mon seul Opinel et d un bout de chatterton, à adapter au Compaq. Une pression sur une touche et la chose se mit aussitôt à ronronner. Après quelques secondes de mise en route, l image d arrière plan s afficha : le dessin naïf d un buffle ou d un yak au milieu d un pâturage jauni avec, en arrière plan, les sommets enneigés d une 18

19 lointaine chaîne de montage. Cela pouvait évoquer le Tibet ou la Chine septentrionale : pas du tout l univers habituel du fils Bardin-Cardaillac. Sur le paysage bucolique, une foule de petites icônes se mirent à clignoter. J en reconnus deux ou trois, copies conformes de celles visibles sur mon propre écran, mais toutes les autres m étaient absolument étrangères. - Normal, m expliqua David Pecquet. Le type s est amusé à fabriquer ses propres raccourcis. Ceux-là doivent correspondre à des accès réseau, précisa-t-il en m indiquant de minuscules cabines téléphoniques à la mode anglaise dont certaines surmontées du pavillon noir de la piraterie. Et ceux-là à des moteurs de recherches Le miniaturiste ne manquait ni d habileté ni d imagination. Chacune de ses micro-œuvres se distinguait, par l un ou l autre détail, de ses voisines. A l exception d une tête de loup inspirée de l univers de Tex Avery et multipliée, à l identique, une douzaine de fois. Un simple numéro d ordre organisait la collection. - Vous pouvez cliquer là-dessus? demandai-je à mon «hot line» personnelle. L index précis, David Pecquet dompta aisément le curseur qu il précipita dans la gueule de l un des cartoonesques carnivores. Une fenêtre s ouvrit aussitôt au centre de l écran : «Please enter your password». Mes rudiments d anglais me dispensèrent d une traduction simultanée : pour aller plus loin, il fallait montrer patte blanche. Renouvelée avec chacune des icônes, l opération aboutit au même frustrant résultat. - Bon! Nous voilà bien avancés! maronnai-je. - D autant que le contenu des répertoires a, lui-même, été crypté, me soutint David Pecquet suite à une rapide perquisition du disque dur. N ayant - mea culpa - jamais dépassé la première page de «L informatique pour les nuls», je ne pouvais que le croire sur parole. - Impossible de retrouver les combinaisons? me dépitai-je, luttant contre l abattement, éclaireur de l abandon. - En informatique, rien n est impossible! Mais il n y a qu un hacker grave parano pour avoir pris toutes ces précautions et seul un autre hacker pourrait en venir à bout - Un hacker du genre Gabriel Huyng, par exemple? - Par exemple, oui Mais, pour ce que j en ai vu, pas l impression que ce soit un killer Pour l instant, nul doute que le pauvre diable était plus «killé» que «killer». Mais les maladresses du «Péril Jaune» dont David Pecquet avait été le témoin ne relevaient-elles pas de la mystification? Autre possibilité : le vieux copain de Pascal Bardin-Cardaillac, pour une raison ou pour une autre, me racontait des bobards. Comment savoir? Ma marge de manœuvre 19

20 était trop étroite pour appeler le Parquet et les cracks du S.E.F.T.I. à la rescousse. Seule certitude : le Compaq blindé avait mes moustaches à épiler - appartenu à la victime. Que les audacieux motards de la pointe de la Tranche et mes cambrioleurs matinaux l aient, ou non, confondu avec celui de Pascal Bardin-Cardaillac, n ôtait rien à sa valeur : on ne s échine pas à surprotéger des fichiers sans importance. J en étais là de mes falotes lapalissades lorsque une aveuglante illumination les transcenda. D astreinte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, l inconscient d un gendarme ne dort jamais que d une œil : la simple superposition de deux images venait de sonner le branle-bas dans le casernement. Tout était étalé sur les cristaux liquides de l ordinateur : l estampe chinoise de l arrière-plan et les icônes qui la recouvraient partiellement me firent, tout à trac, l effet d un rébus niveau C.P. de perfectionnement : des loups aux yeux bridés! Il n y en avait pas pléthore dans le secteur! Pour tout dire, mon conte à dormir debout n en comportait qu un unique exemplaire surgi depuis peu dans la bergerie : le fameux Lin Dao «Loup»! Téméraire association d idées qui s accordait à merveille avec ma version des faits selon laquelle le fils Bardin-Cardaillac, dépassé par les événements, aurait été, à son corps défendant, instrumentalisé. Pour s en persuader, il n y avait qu à imaginer Gabriel Huyng aux ordres de Lin Dao Lhou. Infiltré à PIXI-Soft non pour en chasser quelque saboteur mais pour tenter d intimider Jacques Pétrel - réfractaire au racket de «Yellow Computers» -, le «Péril Jaune» s était, dans un premier temps, contenté de laisser bosser Pascal Bardin-Cardaillac. Point faible de cette stratégie : la problématique récupération des données accumulées par le rancunier programmeur. Récupération qui, au final, avait salement tourné pour le cambrioleur amateur. A partir de là, je retombais sur mes pattes avec le débarquement, sur l île d Yeu, d éléments du groupe «Further Führer» pilotés, eux aussi, par le grand méchant Lhou. Pour que l attaque de PIXI-Soft ait le maximum d impact, elle devait impérativement avoir lieu avant l E3 ; salon mondial du jeu vidéo dont David Pecquet m avait rebattu les oreilles. D où l intervention d un «Péril Jaune bis» dont j avais, par deux fois, provoqué la fuite lors de mes dernières visites aux Vieilles. La transmission de pensées conservant, en rapidité, une écrasante supériorité sur les plus puissants modems, David Pecquet choisit ce point précis de mon raisonnement pour évoquer, non sans une certaine anxiété, l inconnu qui, durant son expertise dans le salon des Bardin-Cardaillac, l avait silencieusement épié. Je m efforçai de le rassurer arguant du caractère plus pusillanime qu agressif du personnage. - Et s il n était pas seul? persista-t-il. 20

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