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2 Préface de l auteur de bout en bout Architecturer un site n est pas facile touchalon.free.fr est né de la rencontre entre la capacité de l un et le coup de colère (parler de rancune serait exagéré) de l autre quand mon livre Tirage de tête disparaissait de la Toile tandis que son héros semblait se ranger des voitures avec un tout petit parachute doré dans sa poche. Reprendre cette pratique ancienne du feuilleton m a semblé distrayant, tout simplement comme assez mortifiant pour le héros, soumis à toute sorte d aventures burlesques. Personne, à ma connaissance, n a salué cet effort de résurrection d un genre littéraire populaire mais estimable, qui n a plus sa place dans la presse asservie de notre temps. Pour un tel site (qui ne possède que très peu de liens Web), le nombre de visiteurs aura été anormalement élevé, sans doute à cause du système d indexation de Google : touchalon.free.fr y est désigné comme un site déroulédien, ou s intéressant à la vie atomisée : les admirateurs de Paul Déroulède seront déçus. Au vrai, notre héros, l éditeur véreux Mouchalon, n intéresse personne pas même la plupart de ses victimes comme les faibles ventes de Tirage de tête l ont montré, ce texte accessible gratuitement sur le site. narre la confrontation sévère entre l éditeur mal remis d une grosse faillite et un homme de paille manœuvré par le narrateur pour assouvir une basse vengeance : le sujet s épuiserait presque avant d avoir commencé. C est dans cette objection que se découvre l idée d un feuilleton perpétuel, qui abandonnera souvent le héros à son triste sort. La description de la machine germanopratine ne peut guère intéresser non plus : toutefois, le hasard (qui n existe pas) nous a dénoncé un Mouchalon à la puissance mille qui interviendra brillamment dans la suite, avec une jeune politicienne, un redoutable policier, une irrésistible cavalière, un jeune écrivain prometteur, etc. À la diligence de notre infatigable webmaster, on pourra commencer la lecture n importe où en cliquant sur le titre du pavé, et la continuer en tapant sur la classique mention À suivre. Le moteur de recherche permet de retrouver tout de suite toutes les mentions d un personnage, souvent sous pseudonyme (un procès en diffamation est si vite arrivé!), excitant particulièrement l attention. - Préface de l auteur - 2/444

3 Introduction Dix ans plus tard, la suite des aventures de Michel Touchalon (devenu Hugues Mouchalon, peut-être pour échapper à ses créanciers?)... Et on commence directement au chapitre XXVII. (Vous n avez qu à imaginer les précédents). Toutes ressemblances avec des personnes existantes, ayant existé ou à exister ne sauraient être bien sûr que pures coïncidences. - Introduction - 3/444

4 XXVII Le zombi de la rue de Lancry Les voisins ne sont guère rassurés, on parle d une pétition auprès de Mac Milou, Mouchalon erre dans la rue de Lancry et harcèle au hasard les deux sexes, selon son intuition de l instant. «Vous n auriez pas un manuscrit? quémande-t-il. Je suis éditeur, je publierai tout ce que vous voudrez.» Des flics trop zélés l ont arrêté une fois, mais des ordres venus d en haut sont tombés dans les dix minutes. Il est tout de même président de la Société des Amis de Paul Déroulède, nom de dieu! Alertée par un collègue, le lieutenant Desforges1 est venue elle-même l extraire de la cage en riant. Il a rencontré un type devant un bistrot qui jouait du saxophone sans même avoir mis par terre une petite timbale. Son flair l a emporté. «Seriez-vous écrivain? a-t-il demandé au musicien, car moi, je suis éditeur Assurément, lui a répondu le farceur. Faites-moi donc un contrat et j écrirai tout ce que vous voudrez. Nous sommes faits pour nous entendre! Il ne fait pas chaud, prenons donc un verre, qu on précise votre projet», proposa galamment Mouchalon. Ils entrèrent dans le bistrot où chacun se réchauffait selon sa manière. «Je prendrai un Liebig, dit le musicien. Moi aussi», décida Mouchalon. Il attrapa une soucoupe et fit avec astuce le tour du comptoir et de la salle. «Pour la musique, m sieurs dames, pour la musique!» Il récolta quelques quolibets et largement de quoi payer les deux Liebig. «Quel est votre nom? demanda-t-il au musicien. Liebig, dit l autre après avoir un peu hésité. Formidable! Et vous êtes du trust? Hélas non, soupira le malchanceux. Faites-moi confiance», proposa Mouchalon. Il paya les deux Liebig et mit le reliquat de la quête dans sa poche. «Donnez-moi une semaine et je vous apporte un bouquin sensass, promit le farceur. Mieux que ça! Cinq jours ouvrables et les deux week-ends! On sent que vous êtes vraiment un pro, jugea Liebig sans rire. C est ma fierté, mon audace, mon errance! déclama Mouchalon auquel le mazagran brûlant de Liebig avait un peu tourné la tête. 1 Ex-auteur Mouchalon. Publie depuis chez Anne Carrière - Le zombi de la rue de Lancry - 4/444

5 Pourriez-vous m avancer un ticket de métro? gémit le saxophoniste fauché. Pas de chance, mon vieux, je roule en vélib. Alors, à bientôt.» Malgré son habileté de racolage (théoriquement interdit sur la voie publique), que d échecs! Il a suggéré à la crémière les Mémoires d une bof sans succès, au boucher un Tête de veau, à la couturière Un coup de dé n abolira jamais le hasard Halluciné, il pisse contre un lampadaire et lui demande de trousser des souvenirs érotiques. Les voisins n en peuvent plus, M. le divisionnaire a fait la tournée des boutiques pour rassurer : c est un maniaque inoffensif qui se prend pour l éditeur belge Michalon mais qui jouit des protections les plus hautes Il suffit de le balader par des promesses dilatoires. On se le renvoie comme on demande à l idiot du village d aller chercher la clef des champs. Le malheur, c est qu il ait trouvé refuge chez Mac Milou, un petit éditeur d extrême droite qui le protège pour des raisons mystérieuses. Pis, il lui fait croire qu il est toujours éditeur. Il fait rouler ses livres à 200 exemplaires dans un atelier voisin, Mouchalon, débordant de joie, en envoie 150 aux journaux et il obtient de bons articles dans la presse libérale. Il vient de sortir L Antisémitisme chez les néo-kantiens du Paraguay, d Alex Kimono, du Figaro, ce qui lui a permis de voir son nom imprimé partout. La stratégie de Mac Milou est simple : il attend l occasion de se concilier les anciennes locomotives de l entreprise Mouchalon. Si le zombie récupérait un bouquin vendable, il le mettrait à son propre catalogue. L autre lui doit ce supplément d existence qui fatigue tout le monde, rue de Lancry. Quand on le croise, au lieu de lui dire bonjour, on s excuse : «Mon manuscrit n est pas encore achevé.» Mouchalon sourit douloureusement en pensant : Quelle sacrée bande de lézards! Illustration : Zombie (Dawn of the Dead), un film de George A. Romero. - Le zombi de la rue de Lancry - 5/444

6 XXVIII Le livre d une semaine Ce matin-là, il était exactement midi. Je trempais avec mélancolie ma tartine beurrée dans un grand café noir, après une matinée de songeries sous la couette. Notre vieux bistrot a perdu beaucoup de sa gaieté, et de ses pittoresques figures, depuis l entrée en application de l imbécile loi portant interdiction de fumer au café. «Si j étais plus jeune, dit Louis en posant son mégot sous le comptoir, les choses ne se passeraient pas comme ça. Mais je vais prendre ma retraite, je ne veux pas laisser un fonds repéré derrière moi.» L explication vaut ce qu elle vaut : ce qui est sûr, c est que son chiffre d affaires est en train d en prendre un sacré coup dans le nez! Le douzième coup de midi tintait quand Étienne poussa la porte. En me voyant, un large sourire illumina sa bonne figure. Il serra la main de tout le monde, commanda la mixture assez compliquée qui lui sert d apéritif avant de venir s asseoir en face de moi. «Tu es l homme qu il me fallait! commença-t-il. Robert. Photo Sergio, Paris 1981 Allons Je veux dire : tu es l homme que je cherchais. Qui cherche trouve. Oui, mais là, c était pressé. J aurais pu être en vacances. Nenni. Louis m a dit hier au soir que tu étais là quand tu n étais pas ailleurs. Les patrons de bistrot entretiennent une finesse d observation hors du commun. Voilà le fait, mon vieux. Hier, je jouais du saxo dans la rue pour me réchauffer quand j ai rencontré un éditeur! Un autre me dirait ça que je ne le croirais pas. Le type me fait entrer dans le bistrot et me propose d écrire un livre Jusque-là J ai accepté. Pure forfanterie. Un livre sur quel sujet? Ce point n a pas été abordé. Il t a fait un contrat sur le coin du zinc? Non. Alors? - Le livre d une semaine - 6/444

7 Alors, il m a donné neuf jours pour lui apporter le bouquin. Si bien que Si bien que j ai pensé à toi! Trop aimable. Quel est ton plan? Tu écris un truc et on partage!» J éclatai d un grand rire et agitai une main pour commander un petit café. Étienne avala sa mixture pour être resservi en même temps. «On partagera quoi, mon bel ami? Ben, ce que va rapporter le bouquin. Tu n as pas demandé une avance? Non, je ne savais pas je connais un bon petit jeune homme qui a fait le tour de toutes les maisons de Paris pour encaisser des avances sur des projets de livres. Il n a jamais rien donné à personne, il est donc assez mal vu, mais lui, il l a vue, la monnaie! Nous n avons pas parlé d argent. Comme du sujet du livre. L important, tonna Étienne, c est de publier. Crois-tu donc qu il soit si facile de trouver un éditeur? Moi, j en ai un dans ma manche! Comme un lapin dans ton chapeau. Es-tu sûr de n avoir pas eu affaire à un plaisantin ou à un mythomane? Je me suis renseigné, tu penses, au patron du bistrot. Le type est bel et bien éditeur, il lui a même proposé de publier ses souvenirs de comptoir Ça m a fait marrer, alors je lui ai parlé de toi et de tes bouquins. C est un type en or, un Aveyronnais, il attend ta visite Protégez-moi de mes amis Donc c est d accord? Que je t écrive en neuf jours un livre sur n importe quel sujet? Tu me prends pour Honoré de Balzac Au moins. Livre dont nous partagerions les bénéfices comment? Cinquante cinquante! Tu es rond en affaires!» Je fis signe à Louis de resservir notre prochain forçat du best-seller. L idée de lui bourrer la gueule comme jamais se distillait doucement dans mon esprit. L excellent bistrotier saisit quelques signes cabalistiques. Étienne buvait de l absinthe. Il trempa ses lèvres un peu épaisses dans la troisième fontaine au fond de laquelle l attendait la fée verte, ses yeux se voilèrent. «Toi, je t ai aimé tout de suite, confessa-t-il. J ai souvent cette impression dès qu un homme me regarde, dis-je sans affectation. On va faire un bouquin sensationnel, s enthousiasma Étienne. Aurais-tu un sujet de prédilection? - Le livre d une semaine - 7/444

8 Non. La vie quotidienne des musiciens de rue au début du XXIe siècle?» Cette allusion rappela quelque chose à Étienne, il jeta un œil sur la grande pendule Byrrh. «Faut que j y aille, j ai répétition à la fanfare. Alors, je compte sur toi? Sans compter» répliquai-je, mais il ne m écoutait déjà plus. Je restai là pétrifié, les coudes sur la table, les yeux sur la porte. Louis, venant desservir, perçut mon désarroi. «Une mauvaise nouvelle? s enquit il sobrement. Une commande d éditeur, dis-je. Il aurait pu arriver pire! C est ce que j étais en train de me demander.» - Le livre d une semaine - 8/444

9 XXIX Un best-seller pour Mouchalon! (I) Ma jeune secrétaire possédait une ingéniosité exceptionnelle. J échangeais ses services contre des leçons de philosophie, de morale, de typographie, et d autres éléments de culture générale. Elle ne travaillait pour moi qu en appoint mais toujours disponible, vive, gracieuse, spirituelle. Des bruits couraient sur l étendue de cette disponibilité, malgré l abîme des ans qui nous séparait, hélas! Il se trouve toujours des gens pour envier le bonheur dont vous ne jouissez pas. Je n en avais rien dit à Étienne, mais j étais presque sûr d avoir identifié son complaisant éditeur, jobard auquel un léger différend m avait opposé autrefois. J avais complètement oublié son existence quand un livre de sa marque me tomba sous les yeux dans une librairie : il traitait de la façon dont les pauvres se logent. Incrédule, je relevai la tête et me retrouvai nez à nez avec une figure sarcastique, en laquelle j eus bien du mal à me reconnaître. Qui avait bien pu conseiller à ce jean-foutre de publier un livre sur le logement des pauvres et pour le vendre à qui? Des millions de pauvres dans ce pays ne parviennent pas à payer leur loyer, le gaz ni l électricité. Beaucoup vivent dans le bois de Vincennes dans des huttes sommaires, des cabanons, des terriers. Ils ne vont rien dépenser en un livre qui décrit leur misère. Et quant aux gens aisés, ils ont autre chose à faire que de s apitoyer sur la destinée des malchanceux. Sur le plan éditorial, la parution de ce livre était donc une sottise mais si on y voyait une ruse de la fausse conscience, alors, il fallait élargir la brèche : Mouchalon s intéressait aux pauvres, à leur habitat, leurs mœurs, leurs loisirs, leur alimentation, leurs tares, leurs retraites minables qui les réduisent, les ans passant, à la famine et à l hospice Que lui était-il donc arrivé? Intrigué, j avais demandé son catalogue à la caisse mais il m avait été répondu : «Ça ne se fait plus, monsieur. Voyez sur Internet.» Je ne disposais pas de cet outil devenu indispensable et j avais oublié l incident quand Étienne vint me proposer drôlement d être son nègre. Après réflexion, je décidai de concocter un bouquin sur la façon dont les pauvres se nourrissent, avec des recettes, des conseils et des analyses, mais dans une perspective résolument pipole, afin d en faire un bestseller alimentaire! Mon projet arrêté, j appelai Adèle qui l accueillit avec son optimisme accoutumé. Nous ne mîmes que trois heures pour préciser les axes de la recherche documentaire. À la vérité, ce livre gisait déjà écrit tout entier dans mon crâne. Adèle m imprima, avec une célérité merveilleuse, ce qui avait trait au vin. J étais révolté depuis longtemps par les adultérations que subit le plus noble des breuvages, qui ne sont jamais réprimées que pour des échanges grossiers d étiquettes. J en étais ivre de rage, mes doigts couraient sur le clavier sans que je les contrôle, et je me frottais les mains en même temps! Je n ai jamais eu la plume facile, mais là Adèle était vraiment fantastique. Je l invitai à déjeuner le lendemain, chez moi. J avais fait venir d un célèbre traiteur de Paris les mets les plus délicats, le homard palpitait encore et les ortolans frémissaient sous leur cloche - Un best-seller pour Mouchalon! (I) - 9/444

10 La Closerie des Lilas (en 1909) «Tout cela coûte une fortune, maître, fit-elle avec un léger ton de reproche dans sa voix d ordinaire enjouée. C est pour faire contraste avec le sujet que nous allons traiter, repartis-je gaiement. Et n oubliez pas que nous sommes en train d écrire un best-seller pour Mouchalon! Ah, nous ferons de la Closerie des Lilas notre cantine dans moins de trois semaines. Votre intelligence éblouira les plus grands éditeurs. Je pourrai enfin disparaître sans inquiétude pour votre avenir.» Adèle éclata d un rire inattendu. Nous avions bu de grands vins du Jura. «Si vous comptez sur Mouchalon pour nous payer la Closerie des Lilas, vous rêvez tout éveillé, maître! Mouchalon n a jamais remboursé un radis à personne, ne croyez pas qu il va vous affaler de bonnes briques en euros! C est curieux, il me semble avoir déjà entendu ça quelque part Il y a un site consacré tout entier à ce personnage, mais vous le consulterez plus tard, il faut qu on travaille! Bon dieu! mais il faut que je prévienne Étienne! Vous ferez bien.» Cette fille admirable avait travaillé toute la nuit, ne dormant que deux ou trois heures au petit matin pour recouvrer sa fraîcheur florale et le résultat était là : chapitre par chapitre, un savant patchwork de copiécollé avec des indications marginales. «Il ne s agit que d une ébauche, fit-elle modestement en me tendant cette tâche colossale. Vous verrez ce qui peut suffire pour certains chapitres. Pour les poissons, je n ai donné que le catalogue Picard. Il faudrait ajouter les quelques trucs qui permettent de détecter le surgelé quand il vient dans votre assiette au restaurant. Évidemment!» Moins d une heure après mon appel, Étienne était là, bouleversé, son saxo pendant à la main. «Faut tout arrêter! Ce type n a jamais payé personne! Google m a tout dit! Il vient de réussir la plis grosse faillite du secteur et il recommence! Faut tout arrêter. Allons, allons, dis-je philosophiquement, ne nous fâchons pas!» J ignorais tout de cette faillite, les journaux n en avaient rien dit ils n informent plus de ces incidents qu au niveau Kerviel (cinq milliards d euros virtuels) ou Madoff. - Un best-seller pour Mouchalon! (I) - 10/444

11 Étienne balbutiait son désarroi, la fine Adèle le calma d un mot : «J irai avec vous porter le manuscrit, si vous voulez, cher monsieur», proposa mon étourdissante collaboratrice. Étienne disparut sans rien dire. «Je suggère, poursuivit Adèle, allumée, que vous finalisiez les chapitres avant de donner une Introduction théorique, maître. Mais certainement, et dont j ai déjà l épigraphe, qui date d un temps bizarre où vous n étiez pas née. Elle est de Nancy Reagan, actrice hollywoodienne et femme d un acteur qui fut président des États-Unis : «Les pauvres sont laids parce qu ils mangent trop.» C est admirable!» - Un best-seller pour Mouchalon! (I) - 11/444

12 XXIX Un best-seller pour Mouchalon! (II) La magicienne avait arrangé parties et chapitres en pillant allégrement des sites culinaires ou d associations de consommateurs. Mais son habileté avait été de me laisser un matériau à buriner et à polir : il s agissait de faire semblant d atteindre le niveau Mouchalon tout en maintenant dans la trame du texte des vérités inadmissibles. Quelle tambouille! me disais-je. Et c est là que l idée, assez faible, d un titre me vint : La Tambouille des pauvres Ce travail me réjouissait car il me rappelait quelques bonnes œuvres de ma jeunesse nègre, des pages libres enchaînées à des banalités en elles-mêmes hilarantes. J écrivais pour un packager allemand que je n ai jamais vu, qui faisait imprimer du côté de Hong Kong, très bien d ailleurs, cousu, relié, jaquette (ah! c était pas Mouchalon!) et dont le siège social naviguait entre Cologne, La Haye et Pretoria en passant par la rue SaintAndré-des-Arts. La plupart de ces pages sont enfouies dans des bouquins que je n ai jamais vus finis, signés de pseudonymes anglo-saxons et alignent une bibliographie réjouissante d auteurs fictifs, réputés grands voyageurs, ce qui explique qu ils n étaient jamais là. Ma secrétaire m avait fourni une masse à travailler du même genre, mais c était pour Mouchalon! Après notre repas fastueux, et la brève irruption d Étienne, certains repères s étaient perdus, nos propos confondus, et je l avais baisée longuement pour la première fois. Puis je bandai mes forces et me mis au travail. Un best-seller pour Mouchalon! me disais-je, ce sera le sommet de ma carrière de nègre, les commandes afflueront et je devrai former une tribu de petits nègres Je délirais ainsi, la souris à la main. Étienne avait rencontré cet abruti le mardi, m avait trouvé le mercredi et Adèle m avait remis la doc le vendredi. Après le contretemps que j ai dit, je ne pus vraiment commencer mon travail que vers 20 heures. Et dans le rude langage des ouvriers du Livre, je me dis qu il fallait d abord mettre de l ordre dans ce merdier, établir un plan plus resserré, calibrer les parties, estimer leur longueur selon la maquette des derniers bouquins de Mouchalon, bref ne rien lui laisser à faire ou à objecter surtout la quatrième de couverture, qui constitue souvent un gag délicat chez tous les éditeurs germanopratins. Pour le document de couverture, je me risquai à proposer une admirable photographie de Patrice Molinard : trois gueux, dont une femme, avec de bonnes têtes de romanichels, dînant sur un quai de la Seine, de la pierraille pour caler la marmite et des débris de bois pour cuire la bectance 2 La transformation de mes relations avec Adèle tombait au plus mauvais moment. Je la savais inévitable depuis longtemps mais je ne souhaitais pas ouvrir cette sombre porte à sa destinée. Sa mère, un peu folle, que j avais baisée deux ou trois fois sans déplaisir ni intérêt, m avait demandé de lui donner des leçons de philo avant le bac parce qu elle ne comprenait rien aux bavardages de son enseignant. En quatre mois, elle atteignit facilement, et dépassa de beaucoup, le niveau très bas qui suffit aujourd hui pour qu on vous donne la moyenne et le papier qui ne mérite même plus la belle image de peau d âne Je ne tenais aucun compte de l heure lorsque j instruisais Adèle, qui remplissait des cahiers de mes dires, ne reprenant mes esprits les plus sots que lorsqu elle m avait quitté. Au regard de l heure tardive, il m arriva de téléphoner à sa mère pour m excuser sur le caractère de ce retard. Elle s en foutait d ailleurs. «Oui. Votre fille arrive. Je suis désolé. Lorsque je parle de Kant, je ne vois pas le temps passer» 2 Vous pouvez admirer la maquette de cette couverture, ainsi que le projet de quatrième de couverture, dans l article précédemment paru La tambouille des pauvres. - Un best-seller pour Mouchalon! (II) - 12/444

13 Adèle obtint son bac avec la mention «Très bien», en fut récompensée d un long voyage accompagné dans les pays de l Est et, à son retour, d un confortable studio rien qu à elle. Elle s inscrivit en philosophie, mais je n entendis plus parler d elle durant plusieurs mois. À la vérité, je l avais oubliée, comme toutes mes élèves précédentes (même celles qui, parfois, avaient abusé de moi), quand je reçus d elle une longue lettre d une calligraphie parfaite, qui commençait par l un des deux mots que j exècre le plus au monde : «Maître». Je le caviardai aussitôt. Elle me rendait compte avec gentillesse de l emploi de son temps ces derniers mois et me demandait en fort bons termes de lui poursuivre mon enseignement. J étais bluffé. Je relus cette belle missive trois fois sans y trouver une seule faute d orthographe, entrepris d y répondre de même mais, après un paragraphe qui ressemblait à un mastic, je repris tristement le clavier : je ne savais plus écrire de ma main. Comme ça va, la vie! Je lui adressai donc une lettre aussi pourpensée que la sienne pour lui dire que j acceptais de lui poursuivre mon enseignement. Il ne me fut pas simple, je dois le reconnaître, de feindre l impassibilité devant cette belle fille de dix-huit ans. Néanmoins, j y parvins. Ce moment de gêne surmonté, Adèle me conta en riant les bourdes de garçons qui portaient le titre de maître assistant. Je recommençai mon cours et, par bonne fortune, j avais deux autres élèves cette année-là, ce qui annulait l embarras de me trouver seul avec elle. Quand, à la fin du mois, elle voulut me payer, je serrai sa main sur ses billets en lui disant que j avais deux élèves payant et qu elle devenait donc, selon une tradition très ancienne de l Université, auditeur libre. Elle inclina sa belle tête pour dissimuler sa confusion. Je lui avais tenu la main un peu trop longtemps. - Un best-seller pour Mouchalon! (II) - 13/444

14 XXIX Un best-seller pour Mouchalon! (III) Bref, le caractère de mes relations avec l encore adolescente changea même si je m efforçais de n en rien laisser paraître. J allais baiser sa mère, le plus souvent à sa demande, qui était, j en conviens, un objet irréprochable au lit mais justement rien qu un objet, et d une effarante inculture. Adèle devint, en échange de mon enseignement, très lentement, sans user de féminine cautèle, une sorte de secrétaire informelle débrouillant en un instant les gongorismes 3 de l informatique et les menues escroqueries de la maintenance. Je n avais recours à elle qu en dernière extrémité, mais elle me répondait toujours, elle était là, attentive et légère Lorsque des vacances devaient l éloigner une semaine ou deux, j en recevais toujours une lettre infiniment courtoise. Tels étaient nos rapports jusqu à ce qu éclate l Affaire Mouchalon! Comme je l ai dit plus haut, je bandais mes forces. Peut-on sérieusement demander à un athlète, trente années plus tard, d être égal à lui-même? Dans l ordre intellectuel, je dis oui. Beaucoup, je le crains, ne pourront pas comprendre. L athlète, le champion, le nègre affronte une tâche d abord insaisissable mais qu il se fait fort de maîtriser. Si elle doit être exécutée dans un délai très court, qui ne laisse que peu d heures au repos, c est ce que nous autres, nègres, appelons la pige. Elle n est pas forcément somptueuse, loin de là. J ai décrit une des pires piges de ma vie de nègre dans le chapitre «Un monde trop loin» de mon livre La case Départ (1999) qui n a pas trouvé d éditeur (j ai envie d essayer chez Mac Milou, en prenant un pseudonyme, bien sûr). La pige avec Mouchalon m intéressait par sa probable gratuité finale (je survivrais aussi bien à l échec de ce coup foireux) et, en l acceptant, je voulais démontrer, comme le philosophe Peter Sloterdijk 4 escaladant à vélo, à soixante ans, le mont Ventoux avec un ami, que je n étais pas «hors jeu», que j étais mentalement intact, capable de donner en huit jours un livre où j aurais essayé de glisser quelques-unes des idées que j aurai défendues durant tout le cours de ma vie. Et avec Mouchalon comme éditeur, elles allaient courir comme l étincelle sur le cordon Bickford! La pige, la vraie pige, nécessite l ascèse, la réduction des fonctions organiques à leur étiage, une concentration absolue des fonctions cérébrales qui produisent comme un effet de drogue. Peu importe que le travail se fasse sur le papier ou sur l écran ; la seule règle qui vaille, absurde mais si humaine, c est : Je peux le faire. Mais là, vous êtes seul, vous n avez pas des milliers de crétins dans le stade pour chanter, pleins de bière : «Il va, il va, il va va le faire! Ouah ouah ouah!» La performance restera secrète, et l athlète retournera à l obscurité sans avoir connu la lumière Je jetais sur le papier un plan qui ne me satisfit pas, essayais de donner un ordre aux idées de l introduction que j écrirais à la toute fin de l épreuve puis, bien que je recommande cette méthode à personne, je me mis à écrire au hasard de mon humeur et de mes dégoûts. Je gribouillai cinq jours et cinq nuits sur ce mode, poussant tout devant moi, avec pour seule règle le contrôle quantitatif de la masse écrite. À ce moment, dépasser le volume qu on s est prescrit n a aucune importance : on gagnera ensuite, en émondant, à rayer les passages les plus faibles. 3 Style baroque, voir Wikipédia à ce sujet 4 On vous a dit, pour les mots difficiles de consulter Wikipédia! - Un best-seller pour Mouchalon! (III) - 14/444

15 Je savais qu Adèle travaillait en silence de son côté à attraper des traits qui nous feraient rire, plus tard, comme ce geste de Diogène le Chien, que j avais oublié, cassant son bol en s écriant : «Par Zeus! cet enfant est plus sage que moi!» devant un gamin qui avait creusé un morceau de pain pour y faire tenir une bolée de lentilles. Car le pauvre doit manger avec ses doigts et boire à la fontaine ou au ruisseau dans ses deux mains formant cuvette. Quelques rappels de cette sorte montreraient l identité de la pauvreté à travers les siècles et, à très peu près, que la permanence des trucs pour survivre, n a pas subi de modifications majeures à l époque de la société de consommation thèse tout à fait biscornue mais propre à épater le bourgeois comme le consommateur moyen. Ah! souviens-toi, viril homme, des plaisirs du dénichage et de la succulence du bouillon de jeunes corbeaux! J avais abandonné le projet d un plan en trois parties : grandes villes/campagnes/forêts. Ces dernières sont vides, il n y a plus ni charbonniers ni hors-la-loi pour les animer. La vie en forêt est pourtant facile et passionnante. La plupart des campagnes sont sinistres, zébrées d autoroutes au bord desquelles se décomposent les milliers d animaux abattus par la folie de la circulation tandis qu on interdit la consommation du hérisson, qui paye un lourd tribut à cette démence! Les villes elles-mêmes n existent plus dans leur ancienne fonction de nœud de communication, on construit des ouvrages gigantesques pour les éviter et leurs alentours sont laissés à l hystérie de la distribution qui érige sans aucun ordre des entrepôts de fortune d une laideur indescriptible. Les pauvres, au lieu de se réfugier en forêt ou d occuper les beaux villages abandonnés qui tombent en ruine se concentrent dans ces zones péri-urbaines inhospitalières et sécurisées, où ils meurent en grand nombre, l hiver venu. Seuls les plus courageux, capables de se creuser un modeste terrier dans un bout de pelouse, sont sûrs de revoir un autre printemps. (Voir où il faudrait placer cela.) Il ne faut pas se dissimuler que les pauvres sont souvent paresseux : c est la théorie dite du lézard. Qui ne fait rien n a rien sauf ceux qui sont nés dans la haute du côté de Neuilly. Qu il se débrouille donc pour survivre à deux pas de la vie, comme disait le profond Georges Henein Je me soutenais d une grande quantité de thé, comme Bakounine, et de tabac, comme Léon-Paul Fargue, ne délaissant mon écran que deux heures, comme Aristote, pour reposer. Je sentais que ça y était. - Un best-seller pour Mouchalon! (III) - 15/444

16 XXIX Un best-seller pour Mouchalon! (IV) Plan de l ouvrage Titre éventuel : La Tambouille des pauvres Misère et diététique en France au début du XXIe siècle Introduction lénifiante? L herbe pousse toute seule aux bons endroits, les bovins engraissent joyeusement et se transforment, au terme d un processus humaniste, en succulentes entrecôtes Seule ombre à ce tableau champêtre : tout le monde n a pas de quoi payer «l entrecôte, qui nourrira les chères têtes blondes» Autres introductions possibles : Introduction pratique pomper Ginette Mathiot 5 rétrospective de la mangerie depuis la fin de l Ancien Régime pomper Braudel et Lévi-Strauss. Première partie I. Conditions et coûts de production des denrées et des viandes. Garder un ton bobo pas de marxisme. II. Conditions d achat, d entrepôt de transport et de distribution. achat : calcul faussé du coût de production réel par le grossiste situation de monopsone (puisqu ils sont tous d accord pour flouer le producteur) entrepôt = minimal. Pratique du flux tendu (excl. vins, fromages, etc.) transport : Distribution III Conditions d habitat et d accès à la grande distribution. Quel concombre et à quel prix? 5 À quoi ça sert que Wikipédia se décarcasse? - Un best-seller pour Mouchalon! (IV) - 16/444

17 Deuxième partie Réalité de la misère Rester très discret. Faire semblant de prendre la chose à la légère tout en alignant des chiffres terrifiants qui se trouvent encore bien au-dessous de la réalité. I. Ce que mangent les pauvres : les trompe-la-faim II. Ce qu ils ne peuvent pas manger. Réalité de l exclusion l exemple du homard pour tous. Troisième partie Les marmites libératrices Brève introduction : souligner que nous avons déjà bien avancé. Qu est-ce qui fait survivre les pauvres l instinct de survie ne nourrit pas son homme Les trucs pour vivre de rien. Ordre de présentation traditionnel I. Coquillages, crustacés et poissons. II. Viandes blanches faciles à attraper, volaille. III. Viandes blanches de luxe, veau. IV. Miracle du cochon, mais V. L agneau et le mouton le méchoui! V. Viandes rouges : autruche, bison, bœuf VI. Viandes sauvages terrestres : escargot, taupe, rat, hérisson, chevreuil, biche, marcassin, sanglier célestes : tous les oiseaux comestibles VII. Légumes VIII. Fromages IX. Fruits X. Desserts - Un best-seller pour Mouchalon! (IV) - 17/444

18 Quatrième partie Les boissons Souligner légèrement leur accord avec les mets. Reprendre la présentation traditionnelle. Conclusion Pourquoi les pauvres bouffent-ils de la merde? Je considérai mes feuillets avec suspicion. Certes, il fallait un ordre, mais il ne fallait pas en abuser! Je serrai ma pauvre tête prête à éclater sous l effort : s agissant d un bouquin pour Mouchalon, je n aurais pas eu besoin de me casser mais, de tous mes travaux de nègre, je tenais à honneur de dire : Cherchez, et vous partagerez, de loin en loin, un éclat de rire. Beaucoup de crève-la-faim, sur la place de Paris, pourraient en dire autant, qui ont laissé tant de perles pures en des pages que personne ne lit. À mon accoutumée, je mis ce plan de côté pour écrire un paragraphe que j avais pourpensé dans mon lit. Descartes avait bien raison d affirmer que voilà la meilleure position pour penser, et Blaise Pascal, au fond, disait la même chose Mais ne nous égarons pas. Il s agissait dans ce livre à la fois de montrer que les pauvres se voient contraints de se nourrir le plus souvent d ordures brillamment emballées mais aussi de rappeler toutes les bonnes vieilles recettes des gueux pour ne pas périr. Sous le couvert des éditions Mouchalon, je me sentais tenu de réussir. J avais, depuis que ce con d Étienne déposa sa commande entre mes bras, cette obsession : fracasser ce grand-bourgeois sous des éclats de rire. - Un best-seller pour Mouchalon! (IV) - 18/444

19 XXIX Un best-seller pour Mouchalon! (V) Je jetais des idées en vrac sur l écran, sachant qu elles finiraient par s ordonner toutes seules selon leurs affinités mystérieuses. Mon livre, dans son intention finale devenait un traité de diététique à l usage des gueux. Je voulais les ramener à leur origine. À chacun sa noblesse. Les pauvres de ce temps connaissent cette forme étonnante du malheur : ils sont condamnés à consommer n importe quoi pour reproduire la Valeur et dégager des profits pour toute sorte d empoisonneurs de l esprit public. L état ancien de leur condition était la faim, la famine, l inanition, la mort lente et sûre quand la terre avait rendu moins qu on n avait semé. Leur vie n était qu une mauvaise saison. Pour ne pas mourir, ils engrangeaient des astuces millénaires qui ne les sauvaient pas toujours, mais enfin il est beaucoup plus facile de se nourrir lorsqu on est gueux que cousin de Sardanapale. Aujourd hui, ils meurent souvent de suralimentation : on est passé de l embonpoint des obsédés de la fourchette au XIXe siècle, comme le bon Monselet, au grave problème social de l obésité! Voilà ce qui arrive lorsqu on mange de la merde. Les fils mesurent dix centimètres de plus que leurs pères. Si ce processus se poursuit, il faudra agir à l envers du propriétaire d Alfred Jarry qui avait divisé ses appartements dans le sens de la hauteur, «ne souhaitant y loger que des personnes de petite taille», et faire sauter un plancher sur deux dans les immeubles quelconques ce qui créera un sérieux problème de logement. Il faudra aussi reconfigurer les voitures, les avions, les paquebots ou revenir à une alimentation saine, mais il faudra compter des siècles avant que l espèce humaine ne retrouve une taille raisonnable Les pauvres, de nos jours, mangent de la merde parce qu on ne leur a jamais rien offert d autre. La responsabilité de ce scandale revient certes à la grande distribution mais renvoie à la structure même de la société. (Voir où développer cela. Pomper Baudrillard et le dernier Bourdieu ) Un supermarché pour pauvres - Un best-seller pour Mouchalon! (V) - 19/444

20 Pour la grande distribution, l équation est simple : mettre sur ses rayons à un prix compétitif tout en s assurant les plus larges marges bénéficiaires, donc acheter au plus bas prix la dernière qualité vendable d un produit, ou soumettre, par sa puissance d achat, le producteur au chantage et au racket : Ou on t achète toutes tes pommes au prix qui nous convient, ou on ne t en achète aucune, tu n auras qu à t en faire des tonnes de compote pour l hiver. Récemment, un sympathique arboriculteur de Bollène a dénoncé ce chantage que chaque saison ramène avec éloquence et clarté. Plus les quantités manipulées sont énormes, moins les contrôles deviennent redoutables et plus les papiers peuvent être intervertis. Durant la crise dite de la vache folle, une célèbre chaîne de restaurants carnivores a continué d offrir à ses clients des viandes d origine douteuse. Alors que d honnêtes bouchers devaient se défendre du matin au soir en montrant les papiers de la carcasse en cours de découpe. Mais au supermarché, quand on vous a vendu de la merde, vous allez vous plaindre à qui? Si vous tempêtez un peu fort, les gros bras de service vous foutront dehors! Résumons. Le culte de la vitesse contient cette conséquence : de plus en plus vite signifie de plus en plus loin. Or, les denrées périssables, voyagent peu, ou mal. Plus on prétend les transporter loin, plus leur emballage devra être élaboré, donc coûteux, surtout si on y inclut le coût ultérieur de sa destruction. Quand on présente comme un comportement écologique le fait de retourner un emballage complexe (cartouche d encre par exemple, à des gens qui pressurent effrontément leur clientèle), on se fout du monde, tout simplement. Après la production, la préparation, l emballage, entrent en jeu les conditions de transport et de distribution, assorties de stricts délais sur le papier. La date limite de consommation (DLC) du producteur n est pas la même que celle du grossiste. Devinez laquelle est la plus tardive Les conditions de transport restent aléatoires dans la durée pour toute sorte de raisons. Pourvu que le froid règne dans le camion, que les marchandises n arrivent pas putréfiées, c est tout ce à quoi on oblige le transporteur ; qu elles parviennent à l étal gustativement mortes, le supermarché s en fout. Ce qui lui importe, c est d écouler ce qui lui est arrivé cahin-caha, malgré la religion de la vitesse entretenue par les intervenants. Devant des légumes épuisés, il annoncera une grande promotion sur les produits du jardin ; mais si de vilaines traces noires apparaissent sur ses bouts de barbaque, un employé les rapportera à l atelier de découpe où ils seront liftés et remballés, avec deux jours de DLC en plus. Les cas spéciaux (entrepôt et transport du vin, affinage des fromages, choix des crèmes et pâtisseries) seront examinés dans leurs chapitres particuliers). On voit donc que tout se passe comme si l ensemble de ce système aberrant fonctionnait à la manière d un gigantesque appareil digestif, simplement soucieux de digérer la marchandise. Il ne délivre donc, fort logiquement, au consommateur final que de la merde. - Un best-seller pour Mouchalon! (V) - 20/444

21 XXIX Un best-seller pour Mouchalon! (VI) Mon dernier jour de négritude fut beaucoup plus agréable. Le coup de collier avait été donné, le vieux cheval que j étais pouvait se délasser d un lourd travail de mystification. J avais pillé allègrement Escoffier, La Cuisinière bourgeoise, des recettes venues du Moyen Âge, et La Cuisine paléolithique, amusant recueil de Joseph Delteil, je prenais à toutes mains, dans le désordre. Je ne sais comment cette idée me vint, qu on ne peut qualifier de simplement criminelle, mais bien de diabolique, de glisser dans notre livre les indications de quelques préparations mortelles. Après tout, une erreur est toujours possible, mais une bonne douzaine? Je fouillais en riant dans mes vieux grimoires de botanique : certains champignons réputés vénéneux sont comestibles, et plus ou moins délicieux, à condition d avoir été très cuits. Mais chez d autres, à l inverse, la cuisson concentrera le principe nocif Petite récolte de ravissants Psilocybes semilanceata J inventai, dans l esprit de la mode bio, la recette d une soupe aux herbes sauvages non exactement mortelle, mais qui laissait peu de chances de survie aux enfants et aux vieillards. Je conseillais aussi quelques fameuses confitures Bien sûr, ma conscience se rebiffait : As-tu le droit de faire cela? me disais-je, mais une force supérieure m obligeait à continuer, les larmes du rire brouillaient ma vue tandis que se projetait devant moi le film de l épouvante : Le best-seller qui tue L auteur, activement recherché, serait en fuite L éditeur Mouchalon a été incarcéré à la Santé dans le quartier des VIP Plus de 500 morts en deux mois! Là, je dénonce une franche exagération journalistique : le plus grand nombre de ces empoisonnements relève de simples conflits conjugaux, le best-seller de Mouchalon n y est pour rien. On aurait à peine besoin de souffler sur la braise : un malin parviendrait vite à l hypothèse que s exercerait ainsi une sinistre vengeance contre Mouchalon. Mais alors on identifierait vite les auteurs d un tel coup. Nous aurions, Adèle et moi, changé les disques durs de nos ordinateurs, je les aurais écrasés à la masse avant d aller les jeter dans un dépotoir fumant Mais Étienne, son alibi kubique peu solide, aurait-il récupéré assez d argent pour aller finir ses jours en Uruguay? - Un best-seller pour Mouchalon! (VI) - 21/444

22 Ce salaud de Mouchalon et sa secrétaire dénonceraient Adèle, et l idée qu elle pût être importunée un seul instant m était insupportable. Et si Étienne se laissait attraper, ne se défausserait-il pas sur moi ce qui d ailleurs n atténuerait guère sa responsabilité. Sur ces réflexions, j écartais donc résolument les recettes mortelles pour ne conserver que quelques préparations indigestes ou vomitives qui entraîneraient des coups de téléphone indignés rue de Lancry. Un journal consumériste titrerait peut-être : «Le best-seller qui fait vomir», mais passé le cap des deux cent mille ventes, quelle importance? Ces espiègleries commises, je relus entièrement l ouvrage, aggravant çà et là une énormité invisible, m amusant par avance de la tête de Kub quand je lui mettrais le doigt dessus entre l armagnac et le cigare, après un bon repas au Royal République J ajoutai des indications fictives concernant des épices introuvables, j amplifiai l éloge des racines forestières comestibles, me référai à l alimentation de l ours très proche de celle du vagabond, bref, je mis la dernière patte au tapuscrit électronique tandis que l évidence du succès me devenait aveuglante. Mon sens du livre ne pouvait me tromper : La Tambouille des pauvres serait un best-seller! - Un best-seller pour Mouchalon! (VI) - 22/444

23 XXIX Un best-seller pour Mouchalon! (VII) Après sept jours et sept nuits de fièvre, je remis cette masse incandescente à ma jeune secrétaire, avec pour consigne ce seul mot : «Voyez.» Elle considéra en silence l énorme liasse de papiers à la droite de ma machine et me répondit simplement : «Oui.» Elle me quitta. Je me sustentai d une admirable soupe de poisson trempée de vieux croûtons, fis quelques pas en titubant, vacillai avant de m effondrer, comme un boxeur sonné, sur mon lit. Le téléphone me réveilla, c était Adèle et je n y étais plus du tout. Elle m avait quitté à six heures et il était toujours six heures! J avais dormi douze heures tout rond. Ce sacré Mouchalon finira par me tuer, me disais-je. J étais allé à l acmé des forces humaines pour tenter tout à trac de réussir une plaisanterie de potache. «Euh, balbutiai-je, oui, venez. Si vous pouviez apporter des œufs, je crois qu il me reste du bacon.» Adèle apporta des œufs, du bacon, le résultat de ses douze heures de travail, et quelque chose de plus. «Vous avez été éblouissant, maître, jugea-t-elle, mais dans le désordre. Moi, dans le désordre? Ça ne fait rien, j ai tout arrangé. Merci. Quel chapitre aimez-vous le mieux? Oh, dit-elle en riant aux éclats, le «Miracle du cochon», Pétrone n aurait pas fait mieux! Vous ne me flattez pas, chère Adèle, car, pour sa partie historique, je l ai entièrement pompée sur Marvin Harris. Ah? Dans son beau livre Cannibals and Kings6 paru en 1977, traduit en Tous ceux qui l ont lu sont morts. J avais saisi ce texte qui faisait partie de la petite Anthologie portative que je me suis plu à distribuer dix ans. Le retrouver et l intégrer à La Tambouille des pauvres ne me prit qu une seconde. Bravo. En revanche, les recettes sont de moi, cap y pota, comme on dit à Barcelone. Et votre développement sur le pied de veau n est-il pas trop long? Vous en retrancherez ce que vous voudrez, mais le pied de veau, qui ne coûte rien, m a sauvé la vie dans ma dernière période de grande misère comme autrefois de généreux harengs saurs Et le chou farci de sardines, hemmm Je tiens cette recette d un mythomane, mais elle ne me paraît pas invraisemblable. La sardine grillée est le régal des gueux! J aime que vous parliez avec chaleur de la gueuserie, mais les pauvres d aujourd hui méritent-ils encore ce beau nom? 6 En français Cannibales et monarques, essai sur l origine des cultures Flammarion, Un best-seller pour Mouchalon! (VII) - 23/444

24 Je vous en montrerai, de loin, qui le méritent. Ils ont, dans Paris, des lieux de rencontre et je traverse assez souvent l un d eux. L an passé, ils s étaient rassemblés six ou sept autour d un téléviseur sans doute trouvé à l instant et branché ingénieusement sur une prise de courant du marché Ce n était pas un écran plasma! Ils le trouveront un jour ou l autre. Ils regardaient donc en plein air, bien pourvus de canettes de bière, un match de football important Comme n importe quels idiots dans les cafés! Non, car ils avaient installé leur salon précaire, et leur confort furtif faisait plaisir à voir. À la fin du match, ils abandonneraient l appareil pour aller mendier. Vous en arriveriez facilement à une apologie de la gueuserie Vous rayerez ce qui vous paraît trop voyant.» Adèle me tendit en souriant un paquet de feuilles. je le posai par hasard à côté du mien, il était quatre fois moins épais. J en tournai les pages, tout s enchaînait selon un plan classique, la fantaisie ne régnait plus qu à l intérieur des chapitres. «J ai surligné en bleu mes dernières interventions, m indiqua Adèle en me tendant un CD. Si vous vouliez les valider» Je pris son poignet délicat pour le porter à mes lèvres nues. «Validé! fis-je en riant. Je regarderai cela plus tard, avec vous. J ai toujours pris plaisir à relire des livres signés par d autres, parfois tout entiers de ma main Je suis incapable d y reconnaître ce qui est de moi. Que voulez-vous? je n ai pas le sens de la propriété. Vous avez atteint la sagesse», estima-t-elle en portant sa main fraîche sur ma nuque ployée. Je jetai un dernier coup d œil à la table des matières, posai mon front brûlant au creux de ma main droite et soufflai sourdement : «À toi de jouer, Jean Kub!» - Un best-seller pour Mouchalon! (VII) - 24/444

25 XXX La remise du manuscrit J avais donné rendez-vous à Étienne dans notre petit bistrot à l heure de l apéritif, mais, arrivé largement en avance, je ne pus m empêcher d ouvrir fébrilement le tapuscrit, de sortir mon stylo et d y porter de menues corrections, pour faire sérieux. Je m étais vêtu comme un bourgeois pour épater Étienne. «Vous avez un enterrement, monsieur Clément? s enquit Louis avec émotion. Du tout du tout, mon cher, nous avons rendez-vous avec un éditeur! J espère que ça va marcher», souhaita aimablement le bistrotier. Étienne arriva égal à lui-même, son saxophone sous le bras, un peu tendu mais le dissimulant bien. «Alors, ça y est? proposa-t-il. Vous avez été formidables!» Je refermai la grosse chemise toilée. «Mon cher, tout repose désormais sur toi, tes astuces, ta capacité de représentation, de négociation Ne t inquiète dons pas pour ça. De quoi parle le livre? Je l ignore. Sois donc sérieux Tu acceptes d écrire un livre sans contrat, avance ni sujet Et j admets que tu es un excellent saxophoniste, mais l écriture, c est un don aussi, appuyé sur un patient travail quotidien. Ce type bizarre m a demandé de lui fournir un truc qui marche. Et ça va marcher! On va éclater Angot et Gavalda!» Je frappai sur le paquet avec énergie «Un vrai best-seller! J en prends le pari à quarante contre un! Mais puisque tu me dis que tu ne sais pas ce qu il y a dedans Je blaguais à moitié parce que ce n est pas moi qui l ai écrit. N avions-nous pas passé comme un contrat moral, observa Étienne mi-figue mi raisin. Je ne suis plus d accord pour la répartition 50/50, voilà tout. Tu m avais pris de court, amusé même, mais il faut revoir sérieusement tes prétentions Eh quoi? protesta faiblement Étienne. Nous sommes trois dans l affaire. Je te propose 33/33/34. À qui les 34 soupira-t-il. À ma jeune secrétaire. Elle est pauvre, donc menacée dans ce monde de voleurs. Mais suppose que ça fasse tant d argent que je puisse filer avec et couler des jours paisibles, avec ma petite famille, dans un paradis fiscal? Rien du tout. Tu vas me signer ce petit document.» - La remise du manuscrit - 25/444

26 Je tendis à Étienne un feuillet plié de manière à laisser libre une bande en bas. «Tu signes là. Et je ne peux pas lire? Nan. Y a de l abus. Les affaires sont les affaires. Notre amitié, toute relative, ne résisterait pas à ta soudaine fortune. Je crains que tu n aies raison, mais alors pourquoi as-tu accepté ce truc tordu? Je sais qui est ton éditeur et j ai un vieux compte à régler avec lui. Sur mon dos? Allons donc! Pour toi, c est une affaire en or. Tu vas devenir prodigieusement riche. Je préfère laisser tomber. Je prévois des tas d emmerdes. Ce n est pas moi qui suis allé te chercher. Je lui dirai que je n y suis pas arrivé, c est tout. Je ne lui dois rien à ce type. Et qu arrivera-t-il? Ce livre est un best-seller. Crois-tu que je n aurais pas assez relations dans ce milieu pour le placer sans toi? Et tu serais là à gémir d avoir été si bête Non, mon vieux, non. Je ne veux pas de ta pitié de nègre. Je continuerai à jouer noblement du saxophone au coin des rues, ma casquette renversée sur le trottoir, voilà tout. Allons, Étienne, ne soi pas stupide, tu as exactement la carrure qu il faut pour défendre ce livre. Tu es pauvre et c est un truc de pauvres. Lis-en quelques pages dans la soirée, tu sauras ainsi de quoi il s agit Demain, Adèle t accompagnera chez Mouchalon. Tout seul tu te ferais rouler dans la farine par cet escroc. Il va vous falloir jouer serré, mais Adèle a des instructions. Au fond, tu me prends pour un simple figurant Tu vas ramasser un tiers du bon picaillon pour avoir fait une rencontre fortuite C est le sort qui m a désigné, pas toi! Disons que je respecte le sort en ta personne Monsieur est trop aimable.» Je le sentais froissé. Je consultai ma montre et prétextai un rendez-vous. Je me levai. «Lis au moins l article sur le cochon avant d aller voir Mouchalon Je sais, mon vieux, ricana amèrement Étienne, dans le cochon, tout est bon!» Je lui donnai une petite tape amicale sur la nuque et m en fus tandis que Louis lui servait sa troisième absinthe. - La remise du manuscrit - 26/444

27 XXXI Le rôle de l homme de paille Je connaissais mal Étienne mais je le tenais pour un brave garçon. Dans le papier que je lui avais fait signer à l aveugle, il reconnaissait n avoir pas écrit une seule ligne de La Tambouille des pauvres, mais avoir eu recours à un nègre qui percevrait 67 % des droits à venir. Ce papier ne garantissait rien du tout, il faudrait déduire selon l énorme part que le fisc allait nous piquer et, avec Mouchalon, pas question d étaler le paiement des droits ni de se laisser lanterner. Cette fois, en cas de succès, il faudrait qu il crache tout, et vite! Accaparé par l écriture, je n avais pensé qu en coulisse à la situation d Étienne si le bouquin venait à dépasser les cent mille exemplaires. Comment réagirait-il si son nom faisait les gros titres et, surtout, comment franchirait-il la falaise des interviews? Je me trouvais dans une alternative bancale car si la mystification était dénoncée, et si elle provoquait un effondrement des ventes, conséquence non automatique d ailleurs, la pensée qu il allait en rester des tonnes sur les bras de Mouchalon m amusait, avec à la suite une nouvelle faillite. Mais j en étais venu à aimer notre livre, œuvre aussi d Adèle, et qu il finisse au pilon m aurait bien davantage affligé que la nouvelle déroute de Mouchalon m aurait réjoui. Je ne voulais pas sa mort, juste un peu me moquer de lui. Il faudrait entourer Étienne, le soutenir dans le tourbillon médiatique, lui apprendre à dire n importe quoi avec assurance, et son contraire le lendemain, pour que tout le monde ait raison. Quant au sens profond du livre, on pouvait être tranquille : aucun journaliste ne l interrogerait là-dessus Du moins le croyais-je, ce en quoi je me trompais. Je ne craignais pas non plus le syndrome d Ajar, qu Étienne se mette à se vouloir Kub du matin au soir. Mais comment cerner l influence que produiraient sur sa personnalité de flatteuses séances de dédicaces à Pézenas, à Gap, à Auxerre, avec des «Cher monsieur Kub» par-ci, des «J ai tellement aimé votre livre» par-là, et puis «Quel sera le sujet de votre prochain livre?» Si le bouquin dépassait les cent mille, la question se poserait très vite : Mouchalon lui demanderait d écrire autre chose et Étienne reviendrait vers nous, tout en trouvant exorbitant notre prélèvement de 67 % de ses droits. Et il y avait un autre paramètre dont je ne pouvais soupçonner l influence pernicieuse qu elle allait prendre sur le héros : Gustavia Schumacher, l attachée de presse de Mouchalon, la troisième roue de son carrosse éditorial : elle convaincrait facilement Étienne, si les ventes explosaient, qu il serait la quatrième, et nous, qui l avions jeté sur les fonts baptismaux de la gloire, elle nous réduirait à la taille de petites mouches noires Ainsi vaguaient dans ma cervelle hypothèses et conjectures durant ma promenade. Je m étais écarté de la bordure boueuse d un terre-plein pour ne pas salir mes chaussures et marchai lentement sur la voie cyclable quand trois flics équipés de vélos tout terrain me tombèrent dessus. Ces gaillards sont payés au rendement maintenant ; malgré mon âge, mes cheveux blancs, ma canne, la dignité qui émane de toute ma personne, ces jeunes crétins me dressèrent contravention pour entrave à la circulation des deux-roues - Le rôle de l homme de paille - 27/444

28 XXXII La réception du manuscrit (I) Étienne avait arrêté de remettre le manuscrit à l éditeur le lendemain à 11 h 30. Il caressait l idée naïve d une conversation chaleureuse qui, dépassant les midi, pourrait amener celui-ci à une invitation à déjeuner. Il connaissait mal la ladrerie de son nouveau partenaire. Mouchalon ne vous invitait à partager sa table qu à des fins d entourloupe, et on n en était pas encore là. J avais trouvé excellente la suggestion d Adèle d accompagner le supposé auteur car si un échange nourri pouvait advenir à propos d un texte dont l un n avait pas écrit une ligne et dont l autre ne lirait jamais une page, il valait tout de même mieux que quelqu un fût au courant et sût défendre notre travail s il se manifestait quelque réticence parmi le personnel de la maison. Je me méfiais terriblement de cette Gustavia qui rendait les hommes si fous qu ils encombraient Internet avec leurs déclarations d amour. Mais elle ne ferait pas tourner la tête d Adèle. Mes deux complices se présentèrent donc à l heure dite rue de Lancry. À droite du porche, une plaque vieillie portait : Éditions Mac Milou Au fond à gauche, 1er étage. Quatre bagnoles suffisaient à encombrer la petite cour. L unique étage était éclairé de ce côté par trois fenêtres. «Hum! fit Étienne pour dire quelque chose. Du courage, mon cher Kub! répliqua gaiement Adèle. Ils n ont pas l air de rouler sur l or. Aussi bien n est-ce pas leur or que nous venons rouler.» Mac Milou possédait tout de même une grosse boîte aux lettres. Le nom de son associé y avait été rajouté, un peu de travers sur un bout de carton scotché. Les visiteurs montèrent à l étage par un escalier pas trop sale. Sur la première porte à droite, le nom de l éditeur se lisait sous un scotch. Étienne haussa les épaules et frappa trois petit coups. L éditeur, souriant et en chemise, vint lui ouvrir aussitôt. «Ah! mon cher ami, je vous attendais! L exactitude est la marque des esprits fins et des gens bien élevés. Entrez donc ici. Je ne peux pas vous recevoir dans mon propre bureau, actuellement en cours de réaménagement. Ça ne fait rien, assura Étienne. Mon cher ami, je vous présente mademoiselle Adèle Zwicker, qui s est donné la peine de relire certaines parties du texte. - Parfait, approuva l éditeur, parfait. Et enchanté, mademoiselle.» Adèle se contenta de sourire en inclinant un peu la tête. Étienne sortit le tapuscrit d un grand sac écologique estampillé Franprix. Il venait de le faire relier avec une spirale plastique rouge d un effet superbe c était toute sa contribution à notre œuvre. Il tendit la liasse à l éditeur d un geste sûr, qui la prit et la posa au milieu du vieux bureau de bois. Mouchalon remit sa veste pour solenniser la circonstance. Il paraissait vaguement embêté. Adèle et Étienne s assirent. «Vous n avez pas traîné, commença-t-il. C était notre contrat, rappela Étienne, concentré. - La réception du manuscrit (I) - 28/444

29 Bon, fit-il en se penchant un peu, Jean Kub Il me semble que vous m aviez donné un autre nom l autre jour? Je blaguais, assura Étienne. Bon, bon, La Tambouille des pauvres Oui, enfin La nourriture est une chose importante, quotidienne, argua Adèle de son ton le plus suave. Certainement, mademoiselle, certainement, s empressa Mouchalon, mais ce sous-titre : Misère et diététique en France au début du XXIe siècle non, c est franchement trop long. On peut le supprimer, dit Étienne. Vous avez raison, mon cher ami, ça fait trop XIXe siècle Je n aime pas le mot misère. Les pauvres n ont que ce qu ils méritent. Il faut bien que vous compreniez que vous êtes dans une maison de droite! Bien sûr, approuva Étienne. Mais d une droite populaire : nous ouvrons les bras aux pauvres qui ne sont pas des lézards ou des partageux! Toutes nos recettes sont adroites! euphonisa Adèle en enveloppant le malheureux pédégé d un long sourire. Oui, mais La Tambouille des pauvres, ça vous a encore un aspect trop gentil, ça sent Chabrol ou Vincenot. Ce n est pas un titre qui tape à l œil! Vous voudriez quelque chose de provocant? proposa Adèle, ensorcelante. Exactement. Nous y avions pensé, continua Étienne, mais on craignait de vous choquer Pensez-vous! Je n ose même pas le répéter, moi.» L éditeur inclina sa vieille tête chauve vers Adèle «Alors, c est à vous, mademoiselle Zwicker. Eh bien, monsieur l éditeur, répliqua Adèle de sa voix douce et grave, nous avions pensé à Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde» Mouchalon se renversa dans son fauteuil branlant et se frappa le front avec violence du plat de la main gauche en s écriant : «C est ça! C est exactement ça qui bouillonnait dans mon cerveau! Ils habitent des banlieues sordides, ils partent tous ensemble vers des plages cradingues, ils travaillent le moins possible et ils bouffent de la merde, voilà la vérité! Eh bien, puisque nous sommes d accord, reprit Étienne avec un grand sang-froid, si nous passions, mon cher ami, à la signature du contrat. Il n est pas encore prêt, monsieur Kub Comment ça, rugit Étienne, je vous apporte près de quatre cents belles et bonnes pages et mon contrat n est pas prêt, pourquoi ça? J avais oublié votre nom, mentit Mouchalon, et la personne qui s en occupe ne sera là qu à 15 heures.» On frappa un coup discret à la porte avant de l entrouvrir. Une voix très étudiée prévint : «Je me permets de rappeler à Monsieur le Président qu il déjeune avec Monsieur Alain Minc à 13 heures.» - La réception du manuscrit (I) - 29/444

30 Les espoirs d Étienne de faire bombance en compagnie de la belle Adèle aux frais de l éditeur s effondraient. Il réagit violemment. «Nous reviendrons signer à 16 heures. Et quelle est l avance? Quelle avance? s exclama Mouchalon, mimant une stupéfaction profonde. Le fric qu on échange contre le manuscrit. Ça ne se fait plus, dit Mouchalon en agitant sa main gauche. Il lui manquait la dernière phalange du petit doigt. Réfléchis-y jusqu à 15 h 30, intima Étienne, menaçant. C est un bouquin formidable, sous un titre ou sous un autre. Et ne va pas croire à une vanité d auteur, car je n en ai pas écrit un seul mot, moi. Mon collaborateur a raison, renchérit Adèle. Puisque vous acceptez ce livre, il faut signer un contrat clair sur le montant des droits, et de l avance. Soit un chèque de à mon ordre, soit du liquide. Nous préférerions du liquide, corrigea Étienne. Je ne peux rien payer en liquide, gémit Mouchalon. Notre livre, pronostiqua Étienne avec ampleur, va vous sortir de ce fond de cour, vous reviendrez à SaintGermain-des-Prés, où le monde entier vous attend. Car les pauvres vont l acheter, ce bouquin. Ce ne sont pas les riches qui font les best-sellers, mais les aliénés, qui d ailleurs n en lisent pas deux pages. Vous avez raison, repartit Mouchalon, les coudes sur le bureau, la tête entre les mains. Réfléchissez-y en déjeunant. Imaginez mademoiselle Zwicker chez Ruquier, avec Zemmour et Naulleau essayant de mordre ses jolis mollets! Plus fort que Corinne Maier! Étienne, vous exagérez, nuança Adèle. Toujours est-il que la marchandise est là (elle tira sur une petite chaîne en argent au bout de laquelle pendait, à la naissance de sa poitrine, une clé USB) et, par une indiscrétion que je ne m explique pas, les éditions Lattès m ont contactée : le livre les intéresse. Alors Si vous pouviez baisser un peu suggéra Mouchalon. Rien du tout, gueula Étienne, le contrat et les coupures à 16 heures dernier carat en billets de 100. Débrouillez-vous avec Alain Minc!» - La réception du manuscrit (I) - 30/444

31 XXXII La réception du manuscrit (II) Étienne descendit l escalier dans des dispositions d esprit tumultueuses. Adèle dut le calmer. «Nous avons été très bien, Étienne, et ce type est un crétin. Il n a rien lu du tout pour l instant. S il n était pas idiot, il passerait les deux heures qui viennent à évaluer le manuscrit, au lieu d aller casser la croûte avec Alain Minc Parce que vous croyez à cette blague? explosa Étienne. À l heure qu il est, vingt mille pédégés ont avancé cette excuse pour être tranquilles deux heures. Alain Minc a bon dos!» Ils descendirent le boulevard Magenta, absorbés par leurs pensées, arrivèrent place de la République, gagnèrent le côté sud où Étienne avisa une brasserie à l enseigne Royal République! Ses lèvres s arrondirent : «Ça alors! Pourquoi pas À Tous les Râteliers, pendant qu ils y sont? Si on y allait?» lui proposa Adèle en riant. Je me trouvais au bar, accoudé devant un solide grès de münchen. «Toi ici! s étonna Étienne. On colporte depuis cinquante ans que je passe ma vie de brasserie en café ce qui voudrait dire que je ne suis jamais là. Tu vois que cette rumeur se dénonce d elle-même. Excellent! Cartésien! me flatta Adèle en une éloquente proximité. Si on déjeunait ici? proposa Étienne. Des trucs tout simples pour ne pas se laisser distraire. Bonne idée, approuvai-je, une choucroute légère avec de la bière. Une choucroute avec deux assiettes, tempéra Adèle. Vous n auriez pas été longtemps la petite amie de Léon-Paul Fargue! dis-je en riant Et pourquoi non? C était un cœur d or, mais il ne partageait pas sa choucroute!» Nous allâmes nous asseoir et Étienne me conta si vivement l entrevue avec Mouchalon que j avais l impression de l espionner par le trou de la serrure! «S il vous donne du liquide, pas de problème, mais si c est un chèque, prétextez un besoin, chère Adèle, sortez et téléphonez à la banque. Sans sa garantie, nous échangerions notre travail contre un bout de papier! Mais que ferait-il du livre? objecta Étienne. Té, fada, il trouverait un guignol qui mettrait son nom sur la couverture. Il a déjà eu de vilaines histoires dans ce genre-là! Je leur casserai la gueule! rugit Étienne. Ils peuvent prendre rendez-vous dès aujourd hui avec leur dentiste. Et puis, merde! mon contrat, qu est-ce que t en fais de mon contrat? Autre chiffon de papier Je le montrerai à des journalistes! Je ferai un scandale! - La réception du manuscrit (II) - 31/444

32 Mon pauvre Étienne, ils riront de toi, voilà tout, avant d aller cirer les pompes de Mouchalon!» La choucroute arriva, gigantesque et fumante. «On n aurait pu en prendre qu une pour trois, observa l économe Adèle. Bah! dit Étienne, faut se mettre en forme! Quelle affaire, bon dieu, quelle affaire! Tu verras, pronostiquai-je, on finira par y mettre la majuscule : ainsi, il y aurait trois grandes Affaires dans notre Histoire : l Affaire Dreyfus, l Affaire Blaireau et l Affaire Mouchalon» (À suivre) La réception du manuscrit (III) - La réception du manuscrit (II) - 32/444

33 XXXII La réception du manuscrit (III) Étienne, alias Jean Kub, était très remonté en arrivant à l étage. La comparaison de différents alcools allemands et alsaciens avec le dessert et le café n y était sans doute pas étrangère. Adèle était restée d une sobriété ascétique durant le repas, cachant poliment sa lassitude devant les saillies grossières de son partenaire dans l affaire. Seul, il aurait tout fait échouer. Elle sentait sa propre responsabilité s aggraver alors qu il s agissait d arracher une conclusion favorable tout de suite pour payer au moins d éclats de rire neuf jours de travail acharné. Étienne allait fracasser la porte de son poing vigoureux, il fallut qu elle retienne son bras. Il y eut un peu de bruit dans le bureau avant qu une femme sèche et âgée n en ouvre la porte. «Madame, je suis Jean Kub! annonça fièrement Étienne. Mais bien sûr, monsieur Kub, nous vous attendions. Je viens justement de mettre la dernière main à votre contrat. Parfait. Et voici mademoiselle Zwickelle. Zwicker, corrigea Adèle. Super! C est votre secrétaire? Oui, un peu» Sophie Mérou considéra Adèle avec suspicion : un avocat est si vite arrivé! Mouchalon était assis à son bureau, nimbé dans la fumée d un gros cigare, ce qui ne suffisait pas à dissimuler son embarras. «Mon cher Kub, commença-t-il, vous me mettez sur la paille» Étienne rit un peu trop haut. «Confortable, la paille! Qu est-ce que vous lui reprochez? Voyons donc ce contrat, monsieur Kub, rectifia Adèle sèchement. Mais le pognon, je veux voir le pognon avant, moi! Je crois que monsieur Kub a raison», observa Adèle avec courtoisie. Il y eut une sorte de minute de silence, puis un tiroir du vieux bureau gémit et l éditeur, livide, en tira une mallette en plastique noir qu il tendit à Kub. «Voyons ça, dit l auteur fantôme. Vous me mettez sur la paille», répéta Mouchalon d une voix de zombi. Étienne fit basculer les fermoirs. L intérieur de l ouvrant était frappé du sigle HBSC et le fond tapissé de coupures de 50 disposées par dix sous une petite bande. L argent lui sauta au visage : «Bon dieu, que c est beau! s exclama-t-il. Voyez donc le contrat, fit Adèle en prenant la mallette. - La réception du manuscrit (III) - 33/444

34 Hé!» protesta Jean Kub. C était un contrat standard qu il n était pas du tout préparé à comprendre, droits dérivés, exemplaires de passe, etc. Il faisait semblent de s y intéresser quand Adèle constata doucement : «Monsieur Mouchalon, je ne trouve que huit mille euros Dois-je recompter? Mais n était-ce pas la somme convenue, fit l éditeur en mimant un étonnement profond. Étienne, assez bourré, se leva d un coup, se pencha sur le bureau et attrapa Mouchalon par les revers de sa veste. «Vieux filou! hurla-t-il, tu voulais nous repasser de deux mille! Monsieur Kub, du calme! lui ordonna Adèle, mais comme il continuait à secouer Mouchalon comme un prunier, elle n eut que le temps de fermer la mallette, de la poser sur le bureau avant de se lever pour le tirer en arrière par le col de sa chemise. Un bouton sauta, il se tourna tout étonné vers elle : deux gifles claquèrent, en un superbe aller et retour! Kub comme assommé se laissa tomber sur sa chaise. «Merci de votre intervention, mademoiselle Zwicker», soupira l éditeur soulagé mais tremblant. Sophie Mérou considérait Adèle avec ironie, pensant presque tout haut : Pour une subalterne, quelle autorité! «Je vous présente nos excuses, dit Adèle. Jean n est pas dans son état normal, voilà la vérité. Nous avons rencontré des amis au Royal République et il a arrosé trop tôt son contrat. Autrement, c est le vrai type de l Alsacien solide et loyal qui, une fois sa parole donnée, se ferait tuer pour la défendre. N est-ce pas, Jean? affirma-t-elle presque tendrement. D accord, je vous présente mes excuses pour vous avoir secoué. N empêche qu il manque deux mille euros. C est tout ce que j avais dans ce coffre. Une tirelire que je gardais pour ma petite-fille qui viendra au monde dans deux mois. Vous ruinez mon image de grand-père! L adorable petite ne saura pas compter tout de suite, le réconforta sa secrétaire. Dans deux mois, vous serez riche grâce au livre de Jean Kub, monsieur Mouchalon, continua Adèle en lui accordant son meilleur sourire. Alors, le plus simple n est-il pas de me signer un chèque à deux mois Si vous y tenez Dur comme fer!» assura Kub en un trait tout alsacien. Sa secrétaire lui tendit en tordant le nez un parapheur, il l ouvrit, hésité entre six carnets et tendit finalement à Adèle un chèque tiré sur le Crédit des Antilles et donnant une adresse à Saint-Barth. Adèle le remercia de tout l éclat de ses beaux yeux. «Vous avez là-bas une résidence secondaire? Quelle chance! Ah! mademoiselle Zwicker, c était juste un petit cabanon traditionnel au bord de l eau où je me retirais parfois pour penser Le dernier cyclone l a mis dans sa poche! Je suis désolée, vraiment, compatit Adèle de ses yeux de tornade. Et vous-même, chère mademoiselle, n auriez-vous pas un manuscrit qui serait bien à vous à me proposer? Ne nous dispersons pas, cher monsieur, le Kub d abord! Oui, vous l avez deviné, car c est votre métier, je travaille à quelque chose d entièrement en phase sur le rajeunissement des vieilles idées, quelque chose de complexe mais d accessible dans sa présentation un peu pipole. C est bien volontiers que je penserai à vous quand cet essai pourra paraître, mais le Kub d abord! Bien sûr! Nous sommes fins prêts, assura Étienne qui récupérait doucement de sa demi-cuite, les gifles aidant. - La réception du manuscrit (III) - 34/444

35 Alors, cher monsieur, il ne manque plus à notre accord que votre précieuse signature sur le contrat», ricana, acide, Sophie Mérou. Jean Kub signa pesamment les deux exemplaires. Adèle en prit un et le glissa dans son porte-documents. «N oubliez-vous pas quelque chose? grimaça la secrétaire. Oh! suis-je étourdie! se tança Adèle en posant la mallette sur ses genoux. Puisque tout est en ordre» Elle fourragea sur sa nuque pour faire passer la chaînette en argent au-dessus de sa dense chevelure pour tirer d entre ses seins une clé USB d un bleu fluo. «Voilà, madame», dit-elle poliment. Mouchalon se saisit de la clé tiède et remarqua : «Mais cette chaînette d argent? Oui, c est très pratique. Vous me rendrez le tout. Nous aurons l occasion de nous revoir bientôt. Mais très certainement, chère mademoiselle Zwicker.» Les lèvres de la secrétaire se crispèrent. Adèle se leva, inclina brièvement sa belle tête. Kub se leva à son tour et tendit sa grosse patte à l éditeur : «Sans rancune, hein? N y pensons plus. Dans huit jours, mon vieux, vous voudrez m embrasser!» Kub gagna la porte sur cette promesse, jeta dans le couloir un œil vers la droite et entendit, incrédule : «Cher monsieur Kub, quelle joie de vous rencontrer enfin! On m a tant parlé de votre talent, de votre style de vie si original!» Une créature de rêve se dirigeait vers lui (dans un rêve avec un couloir, elle en aurait fait autant), féline et radieuse, comme si Kub était la plus belle chose qu elle eût jamais vue. Elle lu tendit sa main droite aux effluves discrets de myrrhe comme se détend et plonge une tête de serpent. Kub ouvrait grands ses yeux de grenouille fascinée. «Je suis si heureuse! roucoula la créature. Nous allons faire tant de choses ensemble!» Adèle parut et cassa l effusion de la dangereuse bavarde. «Mais suis-je sotte! Il faut que je me présente : Gustavia Schumacher, première attachée de presse du groupe éditorial Mac Milou-Mouchalon. Je ne suis qu Adèle Zwicker, dit l autre femme méchamment. Monsieur Kub est fatigué, vous le submergerez de vos qualités un autre jour, madame, on s en va.» Adèle poussa l homme foudroyé dans l escalier. Elle fixa aussi durement qu elle y parvint, car elle se retenait de rire, la gode de Mouchalon. «Cela vous étonnera sans doute, vu mon jeune âge, mais je suis agent littéraire, une profession encore nouvelle en France, et je n ai pas que Jean Kub dans ma manche. Désormais, dans l édition, il faudra compter avec moi! J ai ouï dire que vous le saviez ironisa Gustavia. Allons, allons, ne nous fâchons pas!» intervint Mouchalon. Entre les deux femmes, la guerre était ouverte. - La réception du manuscrit (III) - 35/444

36 XXXIII Le «coup» est parti! (I) À peine avaient-ils descendu l escalier que Mouchalon et Sophie Mérou se précipitèrent dans un petit bureau au fond du couloir, celui de Marinette, une gentille brunette frisée qui était la cheville ouvrière de la maison Mac Milou et rieuse avec ça! Elle maquettait donc les bouquins de Mouchalon depuis que Mac Milou et Michou-la-Faillite vivaient ensemble. Mouchalon, surexcité, lui avait donné 150 en guise d heures supplémentaires pour qu elle mette en pages tout de suite son nouveau bouquin. C est ça aussi, l hyperlibéralisme! Il souffla comme un phoque quand, le contenu de la clé apparaissant, elle dit : «Chic, c est du Mac! C est bon! C est bon! Vous en aurez pour longtemps, ma petite? s enquit-il, très professionnel. Je pourrai vous dire ça dans une heure, monsieur Mouchalon. Ça m a l air bon, mais au dernier moment, crac, la couille! comme disaient les vieux du Livre. Restons prudents. Pas de couille, ma petite, pas de couille!» conclut Mouchalon en se retirant. Il revint seul une heure plus tard. «Alors? Eh bien, monsieur Mouchalon, il vous faut compter deux bonnes heures pour que tout soit bien calé. Vous savez, avec cette saloperie de XPress 7 Mais celui qui a donné cette copie ne s est pas moqué de vous. Pourtant, avec cette saloperie de Word Où habitez-vous, ma petite? demanda Mouchalon sur un ton paternel. Rue des Canettes, monsieur, juste en face de Chez Georges. Formidable, nous sommes voisins! Alors, écoutez, dès que c est fini, vous me tirez deux exemplaires sur papier et vous me les apportez chez moi. Voici ma carte. Je veux voir si tout colle avant demain matin. Bien sûr, monsieur Mouchalon, mais avec le tirage N importe, dit-il, n importe, je vous attendrai. Prenez encore ça. Ah! Marinette, comme vous êtes gentille! Monsieur est trop bon», remercia-t-elle en fourrant trois autres billets de 50 dans son blue jean. À 300 la pige, On atteignait les anciens salaires du Livre, mais l opératrice était trop jeune pour se dire cela. Tout se passa bien et il n était pas 22 heures que la jeune femme frappait le heurtoir de l hôtel particulier de Mouchalon, rue du Cherche-Midi. L interphone grésilla, il l invita à entrer. Elle traversa une vieille cour pavée, une porte s ouvrit en face et Mouchalon, en costume d intérieur traditionnel écossais, parut. La jeune opératrice faillit s étrangler devant cette apparition fantastique. Elle se courba sur son paquet et continua d avancer jusqu à lui. 7 QuarkXPress, logiciel propriétaire bien connue de PAO. Préférez-lui Scribus, logiciel libre. (Note du responsable technique) - Le «coup» est parti! (I) - 36/444

37 «Voilà, monsieur Mouchalon, ça doit être impec», dit-elle en lui tendant le paquet. Entrez donc prendre un verre. Nous serons seuls proposa cauteleusement le libidineux sexagénaire. Vous n y pensez pas, monsieur! L homme de mon cœur m attend et il va être furax! Il ne sait pas faire cuire un œuf, et le frigo est vide. À cette heure-ci Alors, dit l éditeur, invitez-le aux Éditeurs, vous savez. Faites bombance pendant que je travaillerai! Vous barrerez seulement la note de ce seul nom : Mouchalon, et vous la signerez. - Monsieur est vraiment trop bon» remercia la jeune femme en lui faisant une sorte de révérence. Puis elle s enfuit en courant. - Le «coup» est parti! (I) - 37/444

38 XXXIII Le «coup» est parti! (III) Il y eut des indiscrétions, malgré la consigne d un silence absolu. On ne peut rien cacher au petit personnel, comme l avait observé Hegel un jour. La rumeur descendit le boulevard Magenta, prit les Grands Boulevards, puis à gauche la rue de Richelieu, sauta par-dessus la Seine pour arriver au café du Pont Royal. «Ce sacré Mouchalon va rebondir!» se disait-on en riant. «Que nous prépare-t-il en croyant que ça ne s est jamais fait?», et autres gentillesses torves car ses anciens succès de ventes avaient agacé beaucoup de monde dans la profession. Il était en réalité le responsable de la plupart de ces fuites avec cette façon de prier («Surtout, tu n en parles à personne! C est top secret pour l instant»), fort satisfait de pouvoir moucher bientôt les moqueurs et ses détracteurs. Avec une disposition aérée, Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde encombrait 320 pages, ce qui en faisait un best-seller de petite taille. À 22 l exemplaire, l éditeur en était déjà à multiplier ses bénéfices, chiffonné par une seule difficulté, mais de grande taille : trouver un imprimeur qui accepte de tirer pour lui à cent mille, même en trois fois. Il n osait demander la caution de Mac Milou, son bienfaiteur, car il ne tenait pas à partager ses bénéfices et si l affaire échouait, quelle importance? Il n en était plus à une faillite près. Mais pour Mac Milou, qui vivotait depuis dix ans de ses petits livrets d extrême droite, c eût été injuste et traumatisant. Il nageait dans la félicité ; il voyait sa bonne action récompensée et son grand rêve d une association solide avec Mouchalon prenait corps. À eux deux, ils défendraient mieux les idées de droite et, le temps passant, il apparaîtrait comme son successeur idéologique naturel. De bavardages en confidences, Mouchalon avait fini par tout dire, à cette réserve près qu il ne savait rien. Des échos flatteurs avaient paru dans la presse, promptement recopiés d un organe à l autre, et puis il y avait Gustavia, que d habiles journalistes invitaient à déjeuner (d habitude, c est le contraire). Un printemps tardif venait enfin d exploser, elle avait remis ses robes légères On la retrouvera plus loin, et même sans robe À la différence de son patron, Gustavia avait lu, avec répugnance, une partie du livre juste assez pour en causer. Son titre l horrifiait mais elle ne pouvait pas le dire. Elle partageait le vœu secret de l éditeur et de sa vieille secrétaire : qu il rentre beaucoup de fric tout de suite, qu on en finisse avec cette situation d hébergement humiliante, qu ils reviennent à Saint-Germaindes-Prés et qu elle ait son bureau à elle, où elle pourrait fumer tranquillement Gustavia parlait avec retenue d un livre sur les goûts des pauvres, oui, un peu dans l esprit de Durkheim, mais modernisé, bien sûr Jean Kub? Une sorte de contre-bourdieu, mais terriblement dilettante, n ayant publié jusquelà que dans de petites revues confidentielles Il donnerait sans doute une conférence de presse pour la sortie du livre Les yeux de l homme tétanisé étaient tombés depuis longtemps dans son décolleté, elle avait allumé une cigarette en souriant au maître d hôtel. Gustavia vampait son convive, Gustavia disait : Nous ne pouvons pas en dire plus pour l instant Il faut se méfier de la concurrence! Nous sommes une toute petite maison, alors Notre idée serait de fonder une grande collection dans l esprit de ce livre, avec des idées de droite efficaces! Le succès va dynamiser Jean Kub! Le patron a déjeuné avec Sabine Herold, c est confidentiel, qui a été - Le «coup» est parti! (III) - 38/444

39 enthousiasmée! Sabine Hérold, vous savez bien, cette cavale altière-libérale, hi hi hi! échappée des écuries de Devaquet! Amusant retour aux mythes grecs, n est-ce pas? Le vieux boss est malin. Ceux qui l avaient enterré trop vite en seront d une seconde pierre tombale! Elle riait, délicieusement, et son esprit animait sa poitrine nue. - Le «coup» est parti! (III) - 39/444

40 XXXIV Magique Gustavia (I) Gustavia Schumacher avait rencontré l éditeur Mouchalon au cours d une soirée dansante organisée par le Syndicat national de l édition. Elle a connu l époque faste où la maison vivait de la vente des livres atypiques de Corinne Maier, qui démantibulent de façon plaisante les concepts Travail, Famille, Patrie. Encouragée par le grand éditeur, elle a alors usé de sa carte de crédit avec une belle insouciance. Et puis l argent a disparu de la caisse sans qu on comprenne où il était passé, les employés ont été licenciés un à un, le cousin Mac Ikéon, directeur financier, est rentré en Écosse sans un sou en poche. Seule Gustavia a pu rester il lui arrive de se demander pourquoi puisqu elle ne recevait pas de salaire. Dans le jugement de liquidation, Sophie Mérou sera qualifiée de représentante du personnel, incarné joliment par la seule Gustavia qui, par un attachement fantasque, va suivre le vieux failli rue de Lancry. Elle venait de rentrer en France après des scandales répétés sur tout le continent américain, ayant finalement été expulsée des États-Unis pour immoralité et y étant définitivement interdite de séjour. Ce n était pas la vraie raison, qui devait rester secrète. Elle se disait qu un entretien personnel avec le président Obama pourrait faire rapporter cette mesure ennuyeuse mais ne savait encore comment le joindre. Dans un entretien, elle aurait pu lui suggérer de l intégrer à son secrétariat privé car ceux qui ont dit que Mme Obama avait le plus beau cul du monde ne connaissaient pas celui de Gustavia. Elle avait été portée sur la liste noire de la C.I.A. - Magique Gustavia (I) - 40/444

41 Elle ne connaissait personne à Paris. Son premier soin fut d acquérir une Aston Martin (elle avait hésité avec Porsche) et de louer un bel appartement rue Cassette, qui disposait d un box pour sa voiture (on ne laisse pas une Aston Martin coucher dehors). Le seul homme qu elle aurait souhaité rencontrer était retenu à la Santé et, sans aucun lien avec lui, elle ne pouvait obtenir de permis de visite qu en subvertissant de très hauts magistrats. Le hasard la servit autrement. Venant se montrer en terrasse au Café de la Mairie, place Saint-Sulpice, elle s assit à côté d un type ni beau ni soigné, mais rigolard, que sa démarche naturellement voluptueuse avait impressionné. Elle lui sourit avec précision et il dit : «J ai grand plaisir à vous rencontrer Je suis enchantée moi aussi, lui répondit Gustavia de sa voix envoûtante. Il lui tendit une petite carte où elle lut : «Charles Dantzig, éditeur». «Ah!» fit-elle comme conquise. «Vous connaissiez mon nom, je suppose? demanda le célèbre essayiste. Non, je suis désolée J arrive des States et je ne connais personne à Paris. Je suis désolée, vraiment Je n ai pas encore de carte de visite. J habite là derrière, rue Cassette. C est très bien!» Dantzig était complètement allumé. «Vous serez une exquise voisine car, voyez ma carte, je travaille rue des Saints-Pères. Si je puis vous être utile en quelque chose Je ne sais pas. Je n ai pas encore raccordé mon portable et j hésite entre les modèles européens. Mais vous êtes française, cette voix si pure, ces intonations si justes, c est merveille que de vous entendre! Cher monsieur, l histoire de ma vie est assez compliquée et il vaut sans doute mieux la taire depuis son origine. Écrivez-la et je vous publie! Comme ça, direct? Vous êtes à Saint-Germain-des-Prés. Tout le monde vous proposera la même chose.» Raphaël Sorin s approchait d un pas pesant de sénateur. Dantzig, tout content, lui fit un petit signe. «Je vous présente l un des plus grands éditeurs du circuit, monsieur Sorin, Fada pour les intimes. Et vous?» Elle tendit une main dédaigneuse au gros Sorin. Il y a des gens qui paraissent habités par l esprit, Sorin, lui, sue l ennui à cent mètres. «Je suis enchantée, vraiment, mais je n ai pas de carte de visite. Je suis Gustavia Schumacher Je suis désolée Bon, eh bien je vous laisse», conclut Sorin, toujours disert. «Vous ne pouvez pas être allemande, s insurgea Dantzig. L important, cher monsieur, c est d avoir des papiers! Vous êtes tellement spirituelle, c est un enchantement! la flatta Dantzig. Tenez, avec une autre, je ne le ferais pas, mais voilà, nous avons une soirée très intime entre éditeurs vendredi soir. Par la barbe de Gutenberg, je vous y invite! Pourquoi pas?» fit-elle semblant de réfléchir. - Magique Gustavia (I) - 41/444

42 Il lui donna une invitation, elle se leva, une très courte robe ne dissimulait rien de la perfection de ses longues jambes, de la magie de sa démarche et les yeux incrédules des types à la terrasse erraient de la courbe fluide de ses hanches à la gueule de Dantzig. - Magique Gustavia (I) - 42/444

43 XXXIV Magique Gustavia (II) Gustavia Schumacher rencontra donc les familiers de ce feuilleton le savent déjà l éditeur Mouchalon au cours d une soirée dansante organisée par le Syndicat national de l édition et à laquelle l avait invitée le fameux essayiste Charles Dantzig. Les plus perspicaces de nos lecteurs soupçonnent déjà, avec raison, que Gustavia va tenir un grand rôle dans la suite de ce feuilleton. Elle a façonné une image électrique des anciennes éditions Mouchalon par sa capacité infinie de séduction On y fera quelquefois allusion mais sans franchir le mur sacré de la vie privée. Les voyeurs et les pornographes n ont rien à faire sur ce site purement littéraire. Gustavia avait mis pour la soirée une très courte robe prune, chaussures assorties à fins talons très hauts et tenait à la main un châle léger de même teinte, pour indiquer qu elle se retirerait dès que tombée la fraîcheur de la nuit Elle ne portait rien d autre qu un fin collier d acier bruni d où pendaient, entre ses seins battants, les clefs de son Aston Martin. Dire qu elle fit sensation chez ces vieux messieurs ne décrirait rien de leur stupéfaction admirative devant le plus bel objet qu il fût possible de rêver. Ni Philippe Sollers ni Dominique Gaultier n étaient là, heureusement ou ce feuilleton n aurait pas existé. Dantzig présentait Gustavia à tous les hommes avec une nuance de familiarité aisément interprétable, qu elle ne démentait par aucun signe d agacement. Gustavia était ce soir-là irrésistiblement charmante. Et Dantzig présenta Mouchalon à Gustavia en des termes flatteurs : «Un vrai chasseur de têtes, chère Gustavia, un braconnier du best-seller! capable de trouver des auteurs vendables au-delà de Saint-Germain-desPrés et de l ours du Figaro! Il aligne les succès avec des auteurs venus de tous les pays. Américain, Suisse, Belge! toute la planète va y passer! Comment fait-il, on se le demande Le rire parfait de Gustavia jaillit : «Oui, mais quel ours du Figaro, cher Charles? Monsieur Mouchalon aurait aussi édité les mémoires d un ours savant? - Magique Gustavia (II) - 43/444

44 Il en est capable! C est actuellement le meilleur éditeur du circuit. Non, pardonnez-moi ce terme un peu technique, qui appartient au jargon du Livre, l ours, c est toute la liste des collaborateurs d un canard, administration comprise. Ah! je retiendrai cet aspect de l ours! Enchanté de faire votre connaissance, déclara Mouchalon, incrédule. Je suis très heureuse, moi aussi, laissa aller Gustavia d un ton sobre. Il faut savoir sortir de chez soi, admettre la vision des Persans ou des Patagons J ai publié un livre sur les Patagons, se rengorgea l éditeur. Il est épuisé depuis longtemps. Je suis sûre que vous êtes un homme passionnant! avança-t-elle avec un peu moins de retenue. Je vous quitte, fit Dantzig car j aperçois un auteur qui me doit un manuscrit. Quand je dis : me doit, je pense au bel à-valoir qu il a encaissé. Et il plaisante avec Jean-Marc Roberts. Méfiance! Je ne verse jamais d à-valoir, c est un principe, affirma Mouchalon de sa voix menue, avant d avoir la copie sur ma table, et encore, dans la plupart des cas je diffère, je temporise, je conseille à l auteur de se remettre tout de suite au travail sur un autre sujet. Pas de lézards chez moi!» Gustavia émit un long rire opératique qui fit se reporter sur elle l attention distinguée de toute l assistance plus exactement de ceux qui n observaient pas déjà cette créature féerique. Les hommes portaient presque tous des costumes de luxe taillés sur mesure, les femmes arboraient des vêtements de haute couture et des bijoux Odile Jacob, en tailleur clair, était égale à elle-même. Il y avait aussi un lot intéressant de jolies filles qui contribueraient certainement à perfectionner l ambiance finale de la soirée. Gustavia souriait à tout le monde et plusieurs, qui ne lui avaient pas été présentés, se dirigeaient vers Mouchalon dans ce but. «Quelle qualité puis-je ajouter à votre nom? demanda-t-il précipitamment. Ah? Ce serait assez compliqué Dites seulement que je suis une Alsacienne en visite à Paris.» Des plateaux de flûtes de champagne circulaient entre ces grands-bourgeois et de jeunes mondaines expérimentées. Le buffet était délicat et somptueux. La douce musique d un slow langoureux s éleva et Mouchalon prit galamment Gustavia dans ses bras Une jeune femme free lance se mit à photographier discrètement les couples dansant. Malgré l extrême comique émanant de la formation de ce couple, Mouchalon n était pas une vedette assez pipole pour que l artiste puisse vendre son œuvre au magazine Closer «Mais, bon dieu! s exclama Dantzig, ce diable de Mouchalon est en train de me soulever Gustavia. Merde alors!» - Magique Gustavia (II) - 44/444

45 XXXIV Magique Gustavia (III) Les familiers de ce feuilleton le savent, nous avions quitté Gustavia Schumacher dans les bras de l éditeur Mouchalon lors d une soirée dansante organisée par le Syndicat national de l édition à laquelle l avait invitée le multi-essayiste Charles Dantzig, qui cachait mal son irritation. Mettez-vous à sa place! Allait-on assister à un incident grave dans cette soirée feutrée? Mais Gustavia était trop attentive pour ne pas lire la déconvenue qui enlaidissait encore la figure poisseuse de Dantzig. Le morceau s achevant, elle se déprit de l étreinte du sexagénaire étourdi en disant simplement : «Merci, mais je crois que Charles veut me présenter son auteur récalcitrant» Mouchalon tira une carte de sa pochette et la lui tendit. «Voici les coordonnées de ma maison, ma porte vous est ouverte, même sans manuscrit!» Elle rejoignit donc Dantzig en frôlant le désir de presque tout le monde. Il se rasséréna avec humour. «J ai cru, chère Gustavia, que ce diable de Mouchalon vous enlèverait à notre aimable soirée! Il est rusé comme un vieux renard et galant comme un loup-garou! On ne compte plus ses succès! Je le trouve très séduisant, moi aussi, avoua Gustavia dans un éclair de féminine cautèle. Elle dansa brièvement avec beaucoup d hommes et aussi deux ou trois lesbiennes avérées mais en gardant toujours un œil sur Mouchalon. Il connaissait manifestement tout le monde et se montrait à tu et à toi avec quelques-uns des plus épais, économiquement parlant, de ses confrères, risquant un mot, une petite tape sur l épaule en se rapprochant du somptueux buffet. Il était, de très loin, le plus laid de cette assemblée qui ne s était pas réunie selon des critères esthétiques, avec une tête ronde et rose sur un cou fripé, des joues tombantes et gélatineuses, des lèvres rentrées, un menton galoché, un petit nez amusant, en pied de marmite, deux gros yeux à la sclérotique injectée, aux paupières fanées, mais surtout un front étendu par sa calvitie, curieusement ridé et bosselé. Quelques vestiges de chevelure subsistaient derrière les oreilles et il avait ce tic de repousser sur son arcade sourcilière broussailleuse une mèche disparue depuis plus de trente ans. En fondant tous ces caractères, on obtenait l image absurde mais touchante d un vieux bébé réjoui ce qui titilla la très petite part maternante de l inconscient de Gustavia. - Magique Gustavia (III) - 45/444

46 Comme l ambiance se débridait, le champagne et les alcools aidant, elle revint plusieurs fois vers Mouchalon, lui accordant des marques d intérêt très sensibles, en veillant à ce qu elles soient relevées par les observateurs voisins. Assaillie de compliments et d invitations qu elle écoutait avec une politesse irréprochable, elle se hâtait de revenir vers Mouchalon pour désigner sa faveur, suscitant un ébahissement général qui était tout ce qu elle recherchait. Elle avait coincé les cartes de visite de tous ces messieurs dans ses chaussures, ce qui la gênait un peu. Elle s isola pour les répartir sous ses voûtes plantaires. Il faisait encore tiède dans le jardin où de jolies filles feignaient de rêver sur des bancs, une discrète atmosphère de partouze s installait, des pièces étaient faiblement éclairées au-dessus de la salle de réception. Gustavia, qui n avait bu que deux flûtes de champagne, attrapa son châle et un sac sur un perroquet, et s esquiva pour se réfugier dans son Aston Martin. Ç avait été un acte involontaire, indifférent : dans le sac, il y avait une enveloppe qui contenait beaucoup d argent et d autres papiers établissant à qui il appartenait. Gustavia éclata de rire en jetant le fric dans la boîte à gants, mit le contact, abaissa sa vitre et balança le sac dehors en démarrant. - Magique Gustavia (III) - 46/444

47 XXXIV Magique Gustavia (IV) Gustavia avait donc rencontré d un coup tout ce qui compte dans l édition parisienne, sauf Gérard Berrebi et Dominique Gaultier qui ne mélange pas ses pochettes avec des plaisantins et fait, plus par jeu que délibérément, le sac d une célèbre éditrice qui ne doutait de rien : 5000 en billets de 200, sans doute destinés à payer, après la partouze, une affaire, un roman, louche, ou des plaisirs inqualifiables Gustavia était fabuleusement riche et avait réussi, grâce à des complaisances sur lesquelles il serait fastidieux de s étendre, à transférer une part importante de sa fortune en Suisse. Mais il s agissait de dollars et elle avait dû attendre un change favorable pour en passer la moitié en euros. L emploi des 5000 de la dame qui ne doutait de rien ne pouvait retenir un instant son attention. Gustavia, contente, rangea sa bagnole et ressortit pour aller écouter de la musique dans une cave voisine. Elle commanda une bouteille de champagne qu elle partagea avec un inconnu. Quand elle lui dit que, fatiguée, elle allait rentrer, le distrait dormait, la tête contre une poutre Au premier jour de son emménagement, après quelques nuits passées dans un bon hôtel de Saint-Germaindes-Prés, Gustavia s était fait livrer un lit confortable (1,60 2 m), avait acquis deux bols de style chichimèque, une bouilloire électrique, une théière, du thé et un petit pot de miel. Après réflexion, elle détourna deux petites cuillers dans un café. Gustavia ne connaissait de Paris que des choses vagues, au nombre desquelles figuraient le musée Grévin et l hôtel Drouot. Ce dernier lieu l enchanta et elle en devint tout de suite une habituée puisque tout y était à vendre et qu elle pouvait tout acheter. Bref, ce serait pour elle un magasin amusant avec la comédie consommée des commissaires-priseurs et des experts. Elle décida d acquérir là quelques meubles, tableaux et babioles pour décorer son appartement. Au deuxième jour de sa venue, on l attendait, et le troisième, on aurait déploré son absence «Nous vendons! Nous vendons! scandait l homme au petit marteau. Lot 29. Jolie commode bourguignonne authentique!» L expert hochait une grosse tête endormie malgré le vacarme. Gustavia faisait un signe, puis enchérissait des yeux Tac! «Le lot 29, la jolie commode pour la jolie dame à ma droite. Nous vendons! Nous vendons! Lot 30, cette superbe pendule franc-comtoise ancienne, mais qui n est pas en état de marche» Subtile Gustavia! Les savoyards déplaçaient les meubles avec une dextérité fantastique et les hommes de peine des antiquaires les prenaient au vol pour les entasser dans leurs camions. Gustavia feignait un désarroi profond tout en caressant sa vieille commode et, inévitablement, un type la félicitait de son acquisition. S ensuivait la scène rituelle : Je ne suis qu une faible, femme, j ai cédé à la tentation, etc. Il ne se passait pas un quart d heure, tous ces gens-là se connaissant, qu un antiquaire de la rue Bonaparte ne vienne s incliner devant elle. «Chère madame, puisque vous habitez rue Cassette, mes garçons vont vous monter cette belle commode. Je la voulais d ailleurs, mais lorsque j ai vu qu elle vous intéressait Je suis désolée, vraiment», lui répondait Gustavia en l enchaînant à son sourire. Le riche antiquaire lui laissait sa carte. Ainsi se fit-elle livrer gratos tout son mobilier. - Magique Gustavia (IV) - 47/444

48 Vite raccordée, possédant un portable de grande puissance, elle put confortablement réfléchir avant de choisir tout son électroménager chez Darty. Car chez Darty, la livraison est gratuite, arrive à l heure, et vous avez le service Darty : des livreurs expérimentés vous installent le frigo, le congélo, le percolateur, la machine à laver la vaisselle, celle pour le linge De véritables Pères Noël : en une heure, vous êtes vraiment chez vous. Qui dit mieux que Darty, hein? Nous remboursons la différence! 8 Mais ne nous égarons pas. Nos fidèles lecteurs se souviennent que Gustavia avait dû quitter les États-Unis dans des conditions précipitées pour fuir une inculpation de fantaisie. Elle n avait donc plus de garde-robe. Mais quel plaisir de flâner dans les magasins de la rue du Four lorsqu on peut tout acheter! Alors, Gustavia, logique, voulait tout essayer. Elle aimait aussi pousser la porte des galants antiquaires de la rue Bonaparte qui l avaient aidée à se meubler. Elle leur achetait des babioles. Plusieurs lui proposèrent des arrangements flatteurs, et un septuagénaire très aimable mit sa fortune à ses pieds en échange d un mariage. Gustavia, indécise sur son avenir, ne lui dit pas non. Le vieillard lui offrit avec délicatesse un précieux petit lézard en bronze de Vienne «C est un talisman, lui apprit-il. Caressez-le chaque jour et il ne vous arrivera aucun mal» 8 Publicité éhontée. Pourtant le site touchalon.free.fr ne touche pas un radis de Darty. Néanmoins, si un responsable de Darty passe par ici, je lui signale que mon PC commence à se faire vieux et que... - Magique Gustavia (IV) - 48/444

49 XXXIV Magique Gustavia (V) Gustavia, absolument libre de son temps, n avait pas de projets pour l avenir. Elle ne pouvait même souhaiter d être heureuse, puisqu elle l était comme cela, ayant réussi à cicatriser d intimes blessures. Elle s était contentée de louer un appartement en arrivant car elle ne comptait pas forcément rester à Paris longtemps. Londres, Berlin, Lisbonne, Copenhague, Amsterdam attendaient cette merveilleuse polyglotte capable de gémir selon les usages de tous les pays Gustavia se baladait un après-midi, se dirigeant sans y penser vers le jardin du Luxembourg quand elle avisa, rue Monsieur-le-Prince, une grande boutique portant l estampille des éditions Mouchalon. Elle avait vaguement retenu ce nom et, par désœuvrement, poussa la porte. «Ce n est pas une librairie ici, madame! la prévint une femme assez âgée à tête de renard. Bien sûr. Je passais seulement saluer monsieur Mouchalon Vous voulez dire : le Président Mouchalon! Je ne savais pas qu il était président Mais enfin, de quelle province perdue sortez-vous? Il est le Président des éditions qui portent son nom. Ainsi, je comprends. Vous aviez rendez-vous? Non, il m avait simplement demandé Voici ma carte. - Magique Gustavia (V) - 49/444

50 Je vais voir.» Mouchalon téléphonait. Il jeta un œil à la carte, esquissa des signes mais sa secrétaire ne pouvait y répondre ainsi. Il raccrocha en s excusant. «Connais pas. Qu est-ce qu elle veut? Comment est-elle? Porte-t-elle de façon ostensible un manuscrit, parce que j en ai par-dessus la tête des manuscrits! Comment arrêter cette graphomanie délirante? La visiteuse ne paraît pas nous apporter de manuscrit. Elle est encore jeune et extrêmement jolie lui apprit la secrétaire sur un ton bizarre. Vous laisserez la porte entrebâillée, que je voie qui est cette inconnue.» La secrétaire s en retourna. «Monsieur le Président a été prévenu de votre présence» annonça avec solennité la secrétaire Sophie Mérou. Mouchalon reconnut aussitôt sa danseuse de l autre semaine. Il vint vers elle, tout réjoui. «Chère jeune amie! mais quel plaisir de vous voir dans ma vieille boutique car nous sommes des boutiquiers, nous autres, des fripiers d opinions. J essaie de défendre les miennes et ce n est pas facile. Mais passons donc dans mon bureau.» Gustavia traversa deux pièces donnant sur la rue dont les occupants prirent le temps de lui sourire. Une ambiance excellente paraissait régner, que ne troublait pas le passage du Président Mouchalon. «Ah! chère Gustavia, je ne vous avais pas oubliée, mentit-il en refermant sa porte. Mais les affaires, les responsabilités Oui. Que faisiez-vous par ici? Rien. Je me baladais, j ai vu votre nom, je me suis souvenue de nos slows langoureux» Mouchalon voulut bien rire, oubliant la déception que la disparition soudaine de Gustavia lui avait causée lors du raout syndico-patronal. «Et qu est-ce que vous faites maintenant? Rien. Je vis de ma fortune.» Un éclair de génie traversa le crâne poupin de l éditeur. Gimperie d après une photo de Coulmont - Magique Gustavia (V) - 50/444

51 XXXIV Magique Gustavia (VII) Nous avions quitté Gustavia dans le bureau de l éditeur Mouchalon, qui lui proposait de devenir son attachée de presse. Elle était sur le point d accepter de travailler sans salaire, mais avec des compensations importantes. Gustavia était hyperlibérale et aussi, nos fidèles lecteurs ne l ont pas oublié, irrésistiblement charmante. «Vous êtes dure, gémit Mouchalon. Je ne suis qu un petit éditeur indépendant. Qu exigez-vous encore?» Gustavia lui décocha un sourire assassin. «Mais c est tout, mon cher, c est tout. Le jour où quelque chose m emmerdera, je vous rendrai le portable et la carte de crédit et je reprendrai ma promenade vers le Luxembourg Pouviez-vous rêver, vous qui vouliez redonner des idées à la droite, d une collaboratrice plus hyperlibérale? Allons, protesta Mouchalon pétrifié, ne me dites pas que vous allez me quitter. J ai besoin de vous, Gustavia!» L intéressée s amusait beaucoup de cette scène devenue quasi passionnelle en quoi son adversaire tentait de la mener en bateau, ce qu elle ne soupçonnait pas encore. Elle pensait seulement que c était un crétin en affaires, cédant tout avec l intention de ne rien donner. Son sourire absolu rassura l éditeur. «Sophie va tout vous montrer. Vous allez mettre le paquet sur le dernier bouquin de Stanger! Ce serait bien que vous le rencontriez. C est un Américain atypique, qui apprécie les choses depuis un autre continent mental. Sophie va vous donner ses coordonnées. «Vous allez rencontrer des tas de gens intéressants, comme l autre soir. Il y avait là toute la crème de l édition. Quand ils vont savoir que vous travaillez pour moi, ils vont être verts! Pourquoi?» questionna suavement Gustavia. Le malheureux essaya de soutenir son regard avant de baisser le nez. «Vous le savez bien avoua-t-il. Vous êtes tellement ah! vous êtes tellement tout ça, comme dans une chanson de Jacques Brel. Il vous suffit de sourire, de faire deux pas Vous demanderez n importe quoi et vous l obtiendrez du plus rebutant. Vous êtes tellement fascinante, Gustavia! On ne peut rien désirer d autre lorsqu on vous voit! Vous êtes magique, électrique, un coup de foudre permanent! Vous avez le sens de l image galante, persifla l invincible créature. Là, on ne peut pas fermer les yeux, tergiverser, se mentir. Votre sourire suffit à tout. Quelle gueule ces cons-là vont tirer, car ils vous donneraient tous dix fois ce que je peux vous donner. Il est même étonnant qu après la soirée spéciale où vous me fûtes vous-même si galante, aucun de ces requins n ait trouvé le moyen de vous joindre pour vous acheter. Je ne suis pas à vendre, mon cher, rectifia Gustavia un peu sèchement. Et Dantzig? Ce fut comme une rencontre dans une île déserte. Je ne croisais que des zombis depuis mon arrivée à Paris et il s est manifesté comme un être vivant, disgracié sous le rapport de la beauté, mais compensant ce handicap par un humour permanent assis sur une culture immense. - Magique Gustavia (VII) - 51/444

52 N empêche qu il vous a ratée. Ah! ça va jaser. Que va penser mon épouse?» Quel touchant crétin compatit Gustavia. - Magique Gustavia (VII) - 52/444

53 XXXIV Magique Gustavia (X) Le soleil de mai tapait dur. Gustavia s était vêtue si on peut dire d une minirobe de lin, chaussée d espadrilles à talons compensés du même tissu et pendait de son épaule gauche une poche assortie dans laquelle elle avait glissé l indispensable. Dantzig, tout bouillonnant, portait un vieux jean, une chemise bleu foncé et une veste d un gris triste, trop épaisse pour la saison. Son nez assez fort chaussé de lunettes à grosse monture, il avait la gueule triste d un prof relégué dans un lycée de province, alors qu il était, avec une petite quarantaine, l un des hommes les plus importants du circuit éditorial germanopratin. On ne peut pas tout avoir Par bonne fortune, il avait croisé en courant à ce rendez-vous magique l un des photographes de la maison et lui avait demandé de l accompagner. La terrasse était bondée et il n avait pas encore été servi quand elle arriva. Il fit un signe au photographe, qui s était placé assez loin pour mieux cadrer. Il put ainsi la clicher de profil et de dos tandis qu elle abordait la terrasse sous des soupirs admiratifs. Dantzig releva en souriant sa grosse monture, elle s inclina avec une parfaite élégance pour lui faire une petite bise sur la joue droite avant de lui dire : «C est si gentil d être là» Dantzig esquissait de mauvais sourires devant l objectif du photographe de la maison où il régnait depuis peu en tant que directeur littéraire. Gustavia s assit tout près de lui juste avant que ne survienne le garçon qui les réunit encore plus étroitement avec un débonnaire : «Que prendront ces messieurs-dames? Il fait si chaud dit Gustavia. Tiens, un sirop d orgeat. Et pour moi, s écria virilement Dantzig, un double bien tassé, comme d habitude! Bien, monsieur le directeur!» plaisanta le garçon avant de s éloigner. Gustavia se pencha légèrement vers l homme de lettres, son épaule nue appuyée à sa vieille veste grise, ses longs cheveux bruns enveloppant Dantzig comme des algues carnivores. Le photographe s en donnait à cœur joie. «Je sens que je vais devenir fou, Gustavia, déplora Dantzig. Allons, Charles, du courage! Mais pourquoi ne m avez-vous pas dit que vous souhaitiez travailler dans l édition? Je pouvais tout vous offrir, tandis que de vous savoir entre les pattes de ce vieil escogriffe» Gustavia rit, délicatement, en fixant l objectif du photographe. «Oh, vous savez, ce n est pas le Minotaure! Je le vois mal dévorer des jeunes filles envoyées en offrande! Une de temps en temps tout au plus Détrompez-vous, naïve Gustavia, j en connais long sur le personnage. C est un satyre de premier ordre, il vous violera un jour ou l autre!» Gustavia, très professionnelle, écartait sa chaise, se plaçait de profil, ses genoux effleurant le vieux jean de Dantzig, enfin jeta ses deux bras, frémissants tentacules, au cou de l essayiste et lui dit à l oreille, en une attitude peu équivoque : - Magique Gustavia (X) - 53/444

54 «Charles, je crois que vous pouvez renvoyer votre photographe, maintenant» Il ne sut que répondre, fit un signe que l artiste comprit. Il exécuta une révérence grotesque en direction de l assistance qui l en remercia avec des rires avant de reporter son attention sur le couple Dantzig-Gustavia. «Si nous trouvions, comme convenu, un endroit plus intime, cher Charles? suggéra Gustavia. Allons chez Albano, si vous aimez la cuisine italienne, au bout de la rue. Nous y serons bien. Oh, cher Charles, je suis si heureuse!» confessa Gustavia de manière à être entendue des tables voisines. Il laissa un billet sous son verre de whisky, elle lui prit le bras comme s ils étaient amants. Ils s éloignèrent, elle était un peu plus grande que lui. - Magique Gustavia (X) - 54/444

55 XXXIV Magique Gustavia (XI) Ils parcoururent la rue Saint-Sulpice en échangeant de menus propos. Dantzig salua plusieurs fois d un hochement de tête des connaissances sur l autre trottoir et Gustavia leur accordait la grâce d un sourire très discret. Chez Albano, ils prirent une petite table au fond de la terrasse et tandis que Gustavia s y installait, Dantzig serra rapidement deux ou trois mains. «Cher Charles, le flatta Gustavia, mais vous connaissez vraiment tout le monde! Ah! vous savez, c est le charme de ce quartier, on y vit comme dans un village, sans se soucier des inconnus et des auteurs impubliables» Gustavia commanda juste une petite salade et Charles, aux anges, des parpadelles aux langoustines et une bouteille de lambrusco frappé. Il se montrait disert sans excès, elle, coquette sans ostentation, en commençant à se dire qu elle avait agi trop à l étourdie. Son téléphone vibra, elle montra en riant le nom de son correspondant à son convive. «Non, Monsieur le Président, je ne suis pas souffrante J ai passé la matinée à rêver, tout simplement Non, non Je déjeune actuellement avec Charles Dantzig C est un homme passionnant Il était un peu chagrin que je vous eusse préféré à lui Je lui devais une sorte de consolation publique Non, c est comme une réunion de travail» Dantzig grimaça légèrement. «Ne craignez rien, Monsieur le Président Si ma personne devait susciter des fâcheries, je reprends mon bagage et je file à Berlin, c est la ville en vogue en ce moment.» «Ce vieux filou vous faisait une scène? questionna l essayiste. Ça commence bien! Non, il s inquiétait vraiment de ne pas m avoir vue ce matin. Il faudra qu il s habitue à mon rythme de travail! Combien vous donne-t-il? Rien. Gustavia, chère Gustavia, je sens que je vais devenir fou!» Elle caressa tendrement sa main à plume. «Je me suis placée dans une situation hyperlibérale Alors, vous ne pouviez mieux tomber que chez Mouchalon, ce chantre mou de la droite dure! Carte de crédit, et ligne téléphonique à ses frais. Pour la carte de crédit, je vous assure que je ne vais pas me gêner. Tenez, je vous invite!» Dantzig riait de bon cœur. «Vous l avez attrapé au bon endroit, si j ose dire!» Le rire magique de Gustavia déferla. Les occupants des autres table marquèrent par des sourires leur sympathie à ce couple charmant. L essayiste conta avec alacrité les dernières amours de Mme Angot, qui publiait ses salades épicées dans une maison concurrente. - Magique Gustavia (XI) - 55/444

56 «Scènes de ménage et coucheries quelconques, je vous demande un peu! Ces vieilles femmes sont infatigables, c est ce que j appelle le complexe de Ninon! Encore cette hystérique vend-elle sa salade, tandis qu il y en a d autres qu on ne publie, sans discussion, que parce qu elles ont couché, il y a trente ans, avec l homme fort de la maison! Tel quel? Précisément. Quand je vous aurai dit les dessous de toute chose, vous serez effarée! Vous êtes tellement passionnant, Charles!» L essayiste jeta un œil à sa montre suisse, Gustavia tendit sa carte de crédit des éditions Mouchalon au garçon. «J ai des rendez-vous que je ne pouvais pas différer, dit-il. Je suis désolée, vraiment» assura Gustavia. Ils reprirent la rue Saint-Sulpice, longèrent la place du côté des boutiques à bondieuseries, empruntèrent la rue du Vieux-Colombier pour gagner la rue des Saints-Pères. Environ deux cents personnes connaissant l essayiste le virent passer avec cette apparition miraculeuse à son bras. Devant la porte de sa maison d édition, elle lui fit en riant une petite bise sur la joue gauche. «Cher, Charles, vous voilà officiellement décocufié pour tout le monde! Sauf pour moi, hélas! rétorqua-t-il avec raison. Vous me ferez passer les photos de votre type, je les laisserai traîner chez Mouchalon!» Et sur cette excellente espièglerie, elle s éloigna en direction du boulevard. - Magique Gustavia (XI) - 56/444

57 XXXIV Magique Gustavia (XII) Gustavia les fidèles lecteurs de ce feuilleton sentent qu elle va jouer un rôle capital dans la suite de cette histoire était partout. Non que le livre de Jean Kub Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde lui plût elle n en avait pas saisi l intention réelle, mais elle aimait se produire partout, elle jouissait de sentir le regard crucifié de l homme sur la naissance de sa poitrine, d entrevoir le battement de ses narines, réflexe animal incontrôlable, sous les effluves capiteux de sa chair mercenaire. Gustavia pouvait dire n importe quoi, qualité essentielle dans sa fonction d attachée de presse, le rédacteur le plus chevronné, le plus insensible, hochait la tête dans le bon sens. Elle savait quitter avec aisance l éloge du livre à promouvoir pour aborder des questions plus générales. Alors elle transformait l entretien initial en bavardages et potins amusants, rejetant d un seul rire l idée que l influent rédacteur puisse avoir autre chose à faire dans l après-midi que de lui «tenir compagnie» Elle repoussait son iphone avec un air de bouderie ou répondait d un mot : «je suis en entretien» avant de raccrocher. Il y avait toujours l intermède, soigneusement préparé, de l appel de Mouchalon. «Ah, c est vous, Monsieur le Président Hélas, non, je déjeune avec Mais certainement Dans la soirée ou demain Bien sûr, bien sûr Mes respects, Monsieur le Président.» Au café, elle contait, mutine, que Mouchalon avait toujours voulu être président de quelque chose. Sa notice dans le Who s Who le donnait même comme président d un Observatoire du comportement! «Jamais entendu parler de ce machin», lui répondait son interlocuteur fasciné. Quand elle se sentait de la meilleure humeur et que son convive lui apparaissait comme assez nettement de droite ou de gauche, ce qui mobilisait beaucoup de perspicacité, elle attaquait une anecdote aussi irrésistible que ses lèvres battantes. «Vous savez qu il est président de la Société des Amis de Paul Déroulède! Je ne connaissais pas ce personnage en arrivant en France. Je ne fis semblant de rien quand on me dit qu il était ce président-là mais, le dimanche suivant, je parcourus les quais, tellement pittoresques! Oui, chère madame, ajoutait généralement son vis-à-vis, la plus grande bibliothèque du monde à ciel ouvert! Et ces vieux bouquinistes, quels puits d érudition! Ils connaissaient tous Paul Déroulède! C est un nom qui sonne! Ils me proposaient tous Drumont, Barrès, Maurras Frères ou fils spirituels de votre héros Enfin, je trouve pour trois sous un petit livre jaune et je rentre chez moi le dévorer tout d un trait! Paul Déroulède! Mouchalon lui-même serait épaté en essayant de me recaler sur le sujet!» Elle se courbait un peu sous l effet d une hilarité travaillée tout en faisant basculer ses yeux vers le haut, vers son interlocuteur subjugué. «Une telle scène aurait-elle pu avoir lieu ailleurs qu en France? Je me le demande sincèrement» - Magique Gustavia (XII) - 57/444

58 L auditeur, de droite ou de gauche, hochait une tête compréhensive et charmée. Gustavia, prenant sa respiration au fond de sa poitrine, ce qui avait pour effet secondaire de projeter ses seins vers l homme attentif, entamait son récit. - Magique Gustavia (XII) - 58/444

59 XXXIV Magique Gustavia (XIII) Gustavia allait commencer à raconter son histoire quand le fatal couperet de ce genre littéraire À suivre est tombé. Nos fidèles lecteurs s en consoleront en partageant l émotion des auditeurs du beau récit de Gustavia car, circonstance rare, elle se trouvait désormais seule avec son invité dans un coin de la grande salle de ce restaurant prestigieux du bois de Boulogne, objet de toutes les attentions d un grand service à la française. Gustavia était tellement étourdissante qu elle se conduisait comme une reine dont chacun attend les ordres. Garçons du service, maîtres d hôtel, sommeliers, gâte-sauce, tout ce qui avait pu s échapper des cuisines, jusqu aux plus petits marmitons, s était rassemblé discrètement derrière elle pour entendre l histoire et son convive éperdu ne lui faisait aucun signe qui pût dénoncer leur présence. Elle avait eu la fantaisie de descendre une bouteille de chassagne-montrachet 1968 avec les fruits de mer et une vieille côtes-de-beaune 1949 avec les viandes, ce qui avait coloré ses pommettes d une intéressante énergie. Gustavia, «moite des pourpreurs charnelles», ou très allumée, comme on voudra, commençait : «Voilà [ses lèvres adorables tambourinent sur le cœur de l homme qui l admire!], c est la revue! C est l heure solennelle! On recompte les boutons de guêtres. Le régiment est aligné dans le plus bel ordre, les sous-officiers un pas en avant. Le colonel et les autres officiers du régiment, à cheval, dans des uniformes magnifiques, passent entre deux rangées d hommes si impassibles qu on les croirait déjà morts.» Le colonel, qui est le père du régiment, ne trouve rien à redire au compte des boutons de guêtres, il voit plus loin, il prépare la Patrie à répondre aux insolences prussiennes! L Empereur a fait de la France, malgré quelques erreurs de détail, le plus grand État de la terre, et notre colonel n a pas l intention d en rester là. Il espère qu une bonne guerre contre n importe qui l emmènerait au grade de général!» Généralement, à ce moment du récit, l auditeur, qui mordait sa serviette pour ne pas éclater de rire, faisait un signe désespéré a un garçon pour qu il lui resserve un alcool. - Magique Gustavia (XIII) - 59/444

60 «Est-ce que vous me suivez, mon cher? continuait Gustavia en entrouvrant à peine le piège de ses lèvres sur l ivoire éblouissant de ses belles quenottes. Imaginez cela, la plaine infinie de Champagne, des centaines de soldats figés, en ordre de combat. Il suffirait d un mot du colonel : Tous à l est! et l effet de surprise aidant» Les officiers se trouvent justement de ce côté quand arrive de l ouest une élégante calèche tirée par deux superbes chevaux noirs qui vont au petit trot.» La voiture défile sur le front des troupes impassibles et son cocher, revêtu d un superbe uniforme civil, l arrête avec maîtrise devant le groupe des officiers. Il saute à bas pour ouvrir la portière de gauche. Une dame extrêmement élégante, étroitement corsetée, couverte d un de ces chapeaux impossibles de l époque, descend de la voiture en découvrant à peine une cheville émouvante» Voyant cela, le colonel, dans un mouvement de galanterie véritablement française, défourche prestement et s avance avec émotion vers cette apparition inattendue sur un champ de bataille.» Les capitaines, les lieutenants en font autant, mais leur surprise fait rechigner leurs montures. Imaginez cela! enchaînait Gustavia de plus en plus allumée, sur un ton de commandement, un colonel, en passe de devenir général, qui abandonne à l instant sa monture pour s incliner devant une femme tellement française! Je suppose, estimait son interlocuteur, de grosses larmes tombant dans son cognac, que votre histoire finira par rejoindre Paul Déroulède! Enfant que vous êtes! Il est là mais vous ne le voyez pas encore! Je me doutais bien qu il n était pas loin!» - Magique Gustavia (XIII) - 60/444

61 XXXIV Magique Gustavia (XIV et dernière) La règle drastique du feuilleton nous avait contraint à interrompre une assez longue histoire de Gustavia juste avant son instant le plus émouvant. Nos fidèles lecteurs, haletants, nous pardonnerons cette légère dilation. Elle continua, de sa voix enchanteresse mais qui savait marteler aux bons endroits : «Imaginez cela! Cette femme d allure parfaite survenant sur un terrain militaire en pleine revue. L officier fait un pas vers elle, elle lui tend des doigts impérieux et, devant son régiment pétrifié, ce vieux soldat s incline pour baiser la main de la dame, les dorures de ses galons et de son beau képi brillant quand même sous un ciel maussade. Les capitaines se rapprochent, lui sont présentés par le colon, s inclinent sur sa main vengeresse avec empressement et le cocher de Madame prononce sur un ton presque militaire : Monsieur Paul, vous pouvez descendre!» Paraît le garçon, et vous aviez raison, mon cher, de penser qu il n était pas loin, boutonneux, d à peine vingt ans, tremblant, mais qui s efforce de sourire.» Un murmure admiratif secoue le groupe des officiers que la dame dévisage avec hauteur. Colonel, dit-elle (car une dame ne doit pas employer, pour des raisons évidentes, cet apparent possessif), colonel, je suis venue offrir mon fils à la Patrie, pour donner l exemple à toutes les mères de notre pays Mon seul regret, colonel, c est de ne pas en avoir dix, en avoir cent, en avoir mille à jeter dans les rangs de nos belles armées!» Des larmes de reconnaissance troublèrent le regard de l officier, il prit le jeune homme aux épaules et lui dit : Quelle chance pour toi, mon cher petit! Considère-moi comme ton père maintenant. Nous allons faire la guerre et, je te le dis en confidence, mon régiment sera l un des premiers engagés, ce sera pour toi l occasion de te couvrir de gloire!» Le jeune Déroulède se jeta entre les bras de sa mère et murmura : Merci, maman Elle l étreignit un instant puis remonta dans sa calèche qui fit lentement demi-tour pour reprendre la direction de l ouest et les officiers renfourchèrent leurs chevaux.» Sur un ordre du colonel, les tambours battirent et les clairons sonnèrent, les sous-officiers gueulèrent, de peloton en peloton, le Présentez arme! pour saluer le passage de la généreuse génitrice d un héros du lendemain.» Cette scène pathétique marqua profondément le garçon.» Il y avait tant d animation dans les yeux, les lèvres, les gestes,, le mouvement des épaules, le corps de Gustavia Elle abandonnait parfois son poignet à l homme pour qu il se retienne au bord du gouffre de l absurde et il avouait assez souvent, en éteignant son portable : «Gustavia si c était possible maintenant vous contez de façon si bouleversante j ai voilà j ai envie de coucher avec vous maintenant» Vu le rendement érotique de cette histoire, Gustavia ne la ressortait qu avec prudence quand le type était potable et qu elle avait envie de baiser. Gustavia avait pris un recul suffisant pour faire oublier à son hôte ses obligations de l après-midi. Elle donnait rendez-vous le plus souvent dans de grands restaurants avec un service de voiturier. - Magique Gustavia (XIV et dernière) - 61/444

62 «Non, non, non, mon cher, disait-elle en effleurant sa main avec une carte de crédit. Et puisque ma voiture est là» Elle ne se décidait vraiment que lorsque le type s était assis à côté d elle, dans son Aston Martin. Elle n avait pas besoin de l inviter à prendre le thé chez elle pour obtenir un bon article sur un livre de merde. Elle pensait à la gestion de son carnet d adresses. Elle avait même réussi à arracher une préface à Alain Minc! Sa technique d approche des femmes n offrait que des variantes à partir de la supposition désolée : «Si je savais aimer les femmes» Gustavia était bisexuelle, nymphomane, adorée sur la Toile le nombre de ses amants virtuels ne se calculait plus, et il s y ajoutait plusieurs centaines d amis agréés, bref, une vraie bête d édition! - Magique Gustavia (XIV et dernière) - 62/444

63 XXXV La réinvention de l imprimerie Sophie Mérou était l âme damnée de Mouchalon. Autrefois, un de leurs jeunes employés les avait qualifiés de «Thénardier de l édition». Elle se tenait au courant de tout, avec une mémoire parfaite, simplement encombrée par une foule de mensonges automatiques dont elle ne pouvait se souvenir, et qui se dénonçaient souvent comiquement entre eux. Mais la voix claire, la parole sobre, elle incarnait depuis quinze ans les éditions Mouchalon, avant que Gustavia ne vienne y apporter des diversions d un autre genre. C était une assez grande femme sèche, ses cheveux roussâtres coupés court, au visage triangulaire, les pommettes hautes, les joues creuses, le nez fin les narines un peu relevées dans une expression de perpétuel reniflement de méfiance. Le cou était bien dégagé, le menton autoritaire, mais pas trop pointu, les lèvres minces, rendues extrêmement mobiles par la pratique permanente du mensonge, et sans doute par d autres vices. Elle était svelte, le plus souvent vêtue d habits de couleur sombre, engainant le bas de son corps dans un pantalon étroit. Sa poitrine, qui n avait jamais été opulente avait disparu sous la main impitoyable des ans. En bref, c était une grande bringue on peut aimer ce genre-là, qui avait le vocabulaire de sa cautèle servant une malhonnêteté à toute épreuve. L imprimeur en quête de travail accueillait sa jactance sans se demander pourquoi elle ne sollicitait pas un de ses confrères géographiquement moins excentrique. Les éditions Mouchalon pouvaient alimenter, par leur production éclectique, des presses à travers tout le pays Mérou présentait comme sa nièce une fille pas mal balancée, de même structure osseuse, mais avec des chairs palpitantes, réparties aux bons endroits, une puissante et longue chevelure aux reflets roux, un visage ovale, quelconque mais agréable, prenant trop souvent un air sot. Cette nièce de comédie jouait plus de sa réserve que de ses atouts frémissants quand elles allaient ensemble démarcher un imprimeur. Elles collectionnaient, par voie électronique, les adresses les plus minimes, avant que Mérou n envoie une lettre type pour un éventuel tirage à trois mille. Pour ceux qui répondaient, autre lettre type, encourageante - La réinvention de l imprimerie - 63/444

64 Quand elles passaient leurs vacances en France, elles organisaient un circuit tordu pour visiter les ateliers qui leur avaient répondu, et quelques autres qui se trouvaient sur leur parcours. Leur numéro de charme leur permettait de juger du bon ou du mauvais esprit du maître de l atelier, d exciter sa versatilité ou sa présomption. Il y avait de quoi être flatté : deux dames de la grande édition parisienne semblant se soucier des ouvriers d imprimerie, des capacités de tirage de leurs presses Elles laissaient de magnifiques cartes de visite : Sophie-Juliette Mérou, secrétaire générale et Florabelle Amand-Mérou, responsable éditoriale. Quand la tante ou la nièce rappellerait, ce ne serait pas la même chose À partir d un listing aux codifications, complexes, enregistrant les milliers d indélicatesses de Mouchalon envers la profession, Sophie Mérou sollicita des devis pour l impression à dix mille exemplaires de Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde. Le nom de l auteur n était pas indiqué. La caisse de Mouchalon était plus que vide, irréelle. Mac Milou avait pris en charge le traitement de Mérou et les notes de frais de Gustavia, qu il rêvait de s associer plus intimement. Avec l insouciance qui ne l avait jamais quitté devant les questions d argent, Mouchalon jeta un œil supérieur et ennuyé sur les devis que sa secrétaire lui présenta. Son choix se porta sur l atelier Lagerfeld, sis à Ensisheim, en Alsace, jugeant suffisante la distance qui le séparait d un imprimeur qu il n avait nullement l intention de payer. - La réinvention de l imprimerie - 64/444

65 XXXVI Préparer le terrain Mouchalon avait demandé à l imprimeur de lui faire livrer deux cents exemplaires rue de Lancry pour son service de presse. Le bouquin était impeccable, techniquement parlant, et l éditeur particulièrement content de sa couverture bien rigide. «C est un vrai travail d Alsacien, remarquait-il. Les autres gaufrent, allez mettre en pile des bouquins gaufrés!» Il en prit deux exemplaires et partit en indiquant, avec un air de mystère : «Je vais préparer le terrain.» Il se fit conduire rue du Faubourg-Montmartre et gagna par une impasse un restaurant excellent et discret où il avait donné rendez-vous au journaliste Ambroise Pamou, du Figaro 9. «Cher Ambroise! s écria-t-il en apercevant l autre tapi dans un coin sombre. Je suppose que vous avez un service à me demander, répondit Pamou d un ton amer. Cher Ambroise, plus de ça entre nous, on se tutoie. Qu est-ce que ça va changer? gémit le pauvre journaliste. Soyons francs, Boise! Je veux qu en ce déjeuner s apaisent tous nos anciens différends. Ce sera un vrai repas de noces alors, ricana Pamou. Je dois te dire que si j avais de quoi me payer tout seul un bon repas, je ne serais pas venu! On me prend quelques articles par charité, mais la vérité, c est que je crève de faim! Je publie un truc au mois d août chez Albin Michel, mais comme je leur ai déjà mendié deux à-valoir, ils ne me donneront plus rien. Allons, Ambroise, c est fini, cette misère», dit Mouchalon en s asseyant et en lui tendant les deux mains. Le rédacteur esquissa un geste de refus : ni droite ni gauche. «Dis-moi quel service tu as à me demander et combien tu me donnes tout de suite et en liquide. Je n ai jamais d argent sur moi, se défendit Mouchalon. C est un principe. Mais tu as plusieurs cartes et ce ne sont pas les billetteries qui manquent dans le coin. Quel cynisme! Eh oui, mon vieux, il a changé de camp.» Il fallut commander et après une effeuillée de foie gras sur un lit de pourpier, le commensal affamé se décida pour un canard de Challans à la broche, avec pommes sautées et salade, comme de juste. «Pour deux, ce sera très copieux, jugea la bonne hôtesse devant le faible gabarit des deux hommes. Ne vous inquiétez pas de ça, corrigea Pamou, je mange aussi le soir et j ai toujours des doggy bags sur moi, à la polonaise. On vous laissera les plats nets. Parfait, monsieur.» 9 Toute ressemblance avec un journal de droite existant ne saurait être qu une pure coïncidence - Préparer le terrain - 65/444

66 Pamou avait commandé une demi-bouteille de sauternes hors de prix pour le foie gras et un haut-batailley de l année de sa naissance pour le canard. Mouchalon rayonnait à demi devant le coût de ces extravagances pour un minable rubriquard. Il lénifiait : «Oublions le passé, Boiboise, commença-t-il. Je n ai jamais été rancunier, moi. Tu t es conduit comme un salaud, c est tout. C est parce que je n avais plus d argent, Boise Mais alors, si tous les gens qui n ont plus d argent se conduisaient comme toi, il n y aurait plus de société mais un coupe-gorge infernal! Les pauvres déchaîneraient leurs pulsions revanchardes, ce serait la révolution! Les pauvres se tiennent tranquilles, rassure-toi.» Un serveur maniéré ouvrait cérémonieusement la demi-bouteille de sauternes. «Apportez-nous donc deux coupes d un excellent champagne pour commencer, décida Mouchalon, très allumé. Je veux lever ma coupe à la santé des pauvres car je suis éditeur, cher monsieur, et je fais paraître un livre sur les pauvres, cette classe méconnue de la société! Quel courage! sourit le serveur. Toutes mes félicitations Mon moteur, c est l audace!» voulut lui confier Mouchalon mais il lui avait tourné le dos. «Oui, mon cher, continua-t-il pour son convive, il s agit d un livre sur les pauvres d une audace inouïe! Je te le donnerai au dessert. Et tu attends de moi que je le chronique dans Le Figaro. Exactement. J aimerais te dire non, mais je suis tellement dans la dèche C est fini ; la dèche, Boiboise.» Opportunément le foie gras parut sur la table. «Tu vas me faire un pont d or pour que j essaie de lancer ton bouquin? Non. Mais je t offre d être le premier à en parler. Je n enverrai le service de presse que lorsque tu auras bouclé ton article. Si ça marche, la notoriété sera pour toi. Pense à ta carrière! Il n y a pas que Le Figaro dans la vie! Et si dans huit jours, je n ai rien donné? Hé, je te donne quarante-huit heures d avance parce que je t aime beaucoup, mais tu sais que je peux déjeuner avec tous les journalistes du Figaro. Toujours ce bonus fiscal des notes de frais!» Mouchalon releva sa coupe de champagne. - Préparer le terrain - 66/444

67 «À ta santé, mon ami», toasta-t-il. Pamou sourit tristement. Le canard de Challans était fondant à souhait, ils en désossèrent une moitié. Quand on leur offrit la seconde, Pamou demanda : «Mettez-la-moi dans un papier d alu, s il vous plaît, avec ces ossements et ce reste de patates grasses. J en ferai mon dîner. Bien, monsieur. Quand tout va mal, révéla-t-il à Mouchalon, j ai pris l habitude de me faire un bon petit bouillon avec les os» Cette confidence venait à son heure. Radieux, l éditeur tendit son nouveau livre au chroniqueur en lui assurant : «Avec toi, j étais sûr que je ne me trompais pas.» Pamou reçut le bouquin comme une bouse en pleine figure. «Mais mais mais c est de la folie! gémit-il. Hein, qui d autre aurait osé sortir ça, qui? Hein? On me disait fini, quel pauvre espoir pour les lézards et autres contempteurs de mon audace! Je rebondis! Je compte sur toi, Boiboise! Je vais réfléchir, dit l homme du Figaro, ma situation au journal n est déjà pas très solide Ambroise, fais-moi confiance, je téléphonerai où il faut.» Après les pâtisseries, le café et une vieille prune, Pamou, méfiant comme un chat, suggéra : «Allons donc chercher le règlement libéral de mon article à la banque du coin D accord» concéda Mouchalon. Le distributeur de billets ne voulut lui donner que 200 sur une carte, 300 sur une autre. L éditeur paraissait embarrassé, mais la froide rancœur de son ancien employé ne se laissa pas surprendre. «Ne te fous pas de ma gueule! Tu vois cette bouche d égout, tu la vois? Tire-moi 2000 illico de ces machines ou je balance ta merde aux rats!» Et il feignit de joindre le geste à la parole devant un Mouchalon convulsé. «D accord, Boiboise, d accord.» Il joua avec d autres cartes et parvint à extraire cette minable somme si on estime qu un article dans Le Figaro n a pas de prix des entrailles du Moloch bancaire. «La peste emporte ces filous et leurs petites coupures! protesta-t-il en donnant au journaliste un gros paquet de biftons. Ça me va aussi bien, fit Pamou, conciliant. Avec les grosses coupures, on te rend facilement des faux billets. Judicieusement observé, mon ami. Alors, cette semaine, hein? Je compte sur toi. Nous avons tant de choses à faire ensemble Promis, jura Pamou, les poches pleines de la libéralité Mouchalonesque. Et il fit signe à un taxi pour aller planquer ce fric dans son matelas. - Préparer le terrain - 67/444

68 XXXVII Le Déroulède de l édition! (I) Mouchalon reçut le journal chez lui à 6 heures du matin, alors qu il se trouvait sous la douche. Il alla ouvrir en peignoir, tout dégouttant, et se trouva en face d une espèce de milicien au sinistre casque noir frappé d un quart de lune d argent. Il crut sa dernière heure venue quand l homme dégaina brusquement un paquet posé en travers de sa poitrine. «La direction du Figaro vous présente ses compliments», fit une voix grave étouffée par le casque. Mouchalon prit le paquet et l homme sortit un petit carnet. «Veuillez signer ici», dit-il en lui tendant un stylo cassé. Mouchalon obtempéra. «Très bonne journée, monsieur Mouchalon», souhaita l homme avec urbanité. Son casque cachait son sourire mais, tout de même, c était un coursier du Figaro. Mouchalon se précipita dans son bureau, s assit, déchira fiévreusement l enveloppe en papier kraft qui portait, sous la belle en-tête du Figaro ces simples mots, tracés d une écriture menue : De la part d Ambroise Pamou. Elle contenait deux exemplaires du journal, l un dédicacé : «Ça valait bien 2000, non?» Comme tous les articles importants du supplément littéraire, il était annoncé à la une. Mouchalon ouvrit tout grand le journal comme, enfant, il aurait cloué un papillon merveilleux, et le titre génial de Pamou lui perça le cœur : «Mouchalon réussit son coup de Kub!» Le sous-titre, idiot, avait été imposé par un sous-chef : «Dans un livre déconcertant mais positif, Jean Kub propose aux pauvres mille recettes pour lutter contre l obésité.» Mouchalon était soufflé : le titre s étalait sur toute la page, la photo de Kub calait l article de Pamou, et puis il y avait le bel extrait sur la soupe de poisson et la vue d un campement sommaire au bois de Vincennes, avec pour légende : «Au XXIe siècle, à deux pas de Paris, des hommes vivent dans des terriers» Le cœur de l éditeur battait à tout rompre. Il se précipita dans sa cuisine, ouvrit le frigo, en tira une bouteille bien glacée de slibowitz et en remplit un bol. Ce sera tout mon petit déjeuner, se dit-il. Ainsi préparé, il s en alla, confiant, lire cet article qui lui avait coûté Les larmes lui montèrent tout de suite aux yeux quand il lut : «Mouchalon, encore et toujours! Le grand éditeur qu on croyait perdu revient en force avec un livre ébouriffant et juste, au titre provocateur, mais qui sonne clair comme le clairon de Déroulède! (Rappelons en passant qu Hugues Mouchalon est président de la Société des Amis de Paul Déroulède.) Seuls ceux qui ne le connaissaient pas l ont cru mort. Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde, de Jean Kub, est un livre qui va faire date. Derrière une image spectaculaire (on songe au Pourquoi j ai mangé mon père, le grand petit chefd œuvre cannibale de Roy Lewis), c est à une démolition des idées reçues sur la pauvreté que nous assistons. - Le Déroulède de l édition! (I) - 68/444

69 Kub renvoie sans façon Proudhon aux latrines de l Histoire. Pour lui, les pauvres n ont pas de place dans la société, ils sont responsables, par leurs mauvaises manières et leur taux de reproduction insensé, du désastre écologique qui menace. Saluons le courage de Kub, qui dit tout haut ce que chacun sait. C est pourquoi on peut prédire un beau succès à ce livre. Le lecteur y trouvera la recette du pâté de taupe et tout autant les conseils, tirés de Robert Giraud, sur la préparation du hérisson (signalons que cette utile espèce est protégée et que les traqueurs de hérissons encourent de lourdes peines). Kub n hésite pas à nous rappeler que certains pauvres vivent dans des terriers dans le bois de Vincennes autant dire revenus à l âge du blaireau. Mais son livre est en réalité, en contradiction avec son titre, un véritable manuel de cuisine à l usage des plus démunis qui devraient manger moins mais mieux pour éviter le risque de l obésité. Bidonville à Ivry, extrait du blog de A. Silverston Ce livre est bien de notre époque, pratique mais moral au bon sens du terme. M. Kub, qui descend des excellents Bouillons, est un humaniste hyperlibéral avancé. Félicitons l éditeur d avoir su mener cette affaire au clairon : Mouchalon, c est le Déroulède de l édition!» Ambroise Pamou Le long article de Pamou était égayé par une belle photo de mon Kub, signée de Gaston Bergeret. Le bougre avait l air un peu Ajar, étant passé chez le coiffeur et ornant son col d une lavallière! Pour Le Figaro, c était parfait, mais est-ce qu il ne commençait pas à s y croire? Mouchalon, singulièrement excité, se leva pour aller décrocher le clairon d honneur que ses admiratrices de la Société Paul Déroulède s étaient cotisées pour lui offrir, un instrument éclatant et poli chaque jour. Sans souci de l heure ni du repos des nombreux vieillards qu abritait ce vaste quadrilatère, il sonna gaiement le réveil. Il était 6 h Le Déroulède de l édition! (I) - 69/444

70 XXXVII Le Déroulède de l édition! (II) Puis il repassa sous la douche, car il était tout savonneux, rasa les quelques poils produits dans la nuit par sa faible pilosité, et se vêtit avec le plus grand soin : superbe chemise bleu clair à la pochette brodée de ses initiales, cravate de soie bleu sombre, nouée avec art, son plus beau costume gris clair et des mocassins noirs en chevreau. Il jeta négligemment autour de son cou une écharpe de soie gris foncé avant de vérifier avec émotion dans une glace en pied que tout allait bien. Il sortit et descendit en sifflotant la rue du ChercheMidi, prit à droite, traversa la rue de Rennes et la place Saint-Sulpice, continua jusqu au carrefour de l Odéon et s installa bien en vue au café des Éditeurs où il prit un petit déjeuner plus classique que le précédent. Le Figaro était négligemment ouvert sur la page qui chantait sa gloire. Quelle revanche, bon dieu, que d audace! Tout près, le bras tendu de Danton semblait commander à cette heure : «Lisez Kub, un livre paru chez Mouchalon!» Il aurait aimé être un petit crieur de journaux pour annoncer la bonne nouvelle, comme ce gaillard, très connu dans le quartier depuis quinze ans, qui halète en portant Le Monde des nouvelles stupéfiantes qui sont presque toujours vraies. Mouchalon attendait sa première victime, mais il n était pas encore 8 heures, aucun grand responsable éditorial ne sortait si tôt le matin : le laborieux Charles Dantzig ne passait qu à 10 heures, et Raphaël Sorin environ une demi-heure plus tard. Il eut la mauvaise idée de téléphoner à Pamou pour le remercier. Une voix pâteuse lui répondit : «Ah, c est toi? Mais si, tu me réveilles Me suis bourré la gueule cette nuit à ta santé Il y a dans mon lit une fille que je ne connais pas Laisse-moi tranquille.» Le rédacteur fatigué raccrocha. Alors, l éditeur aux anges téléphona à tout le monde pour qu on sût qu il fallait lire le Figaro du jour jusqu à épuisement de la batterie de son Blackberry. Il avait un autre portable, mais qu il n utilisait que pour ses affaires privées. Il était près de 9 heures. Pour calmer son excitation, il décida de se rendre à pied au siège de ses éditions, en traversant les îles et le Marais. - Le Déroulède de l édition! (II) - 70/444

71 XXXVIII Success! (I) Après l article phare d Ambroise Pamou dans Le Figaro, la folie s empara des éditions Mouchalon : le vieux standard vibrait sans cesse, Sophie et Gustavia se relayaient pour répondre aux pisse-copie qui voulaient recevoir le livre tout de suite et Mouchalon se frottait les mains : «Ils se souviennent maintenant que j existe! Eh oui, tel ce poisson d Afrique qui s enterre dans une gangue de vase quand il sent que l eau va manquer et qui en ressort tout frais quand elle revient. Avec le fric, c est pareil! Je n étais pas né de la dernière pluie!» Ses deux assistantes lui chuchotaient les noms des journalistes en ligne et il mimait un petit geste de renvoi. Il laissait tourner le répondeur de son portable professionnel, le Blackberry, et suait à grosses gouttes : il sentait que c était gagné. La joie submergeait les bureaux voisins, Mac Milou, radieux, faisait monter du champagne. Ce succès était d abord le sien, puisqu il avait sauvé son confrère en mettant ses doigts dans sa déconfiture. À midi, le coursier de confiance de Mac Milou recevait une vingtaine de plis à distribuer dans l heure. Pierre Bavasseur, du Parisien, André Rollin, du Canard enchaîné, Claude Askolovitch, du Nouvel Observateur, David Abiker, de France Info, Éric Naulleau faisaient partie du petit nombre des élus qui allaient recevoir le livre avec vingt-quatre heures d avance sur la distribution du service de presse. Mouchalon l avait joué fine en se gagnant d abord Le Figaro. L écrasante supériorité intellectuelle de cet organe dans le PIF obligeait les confrères de toute tendance à lui emboîter le pas.. Avoir reçu l aman du Figaro constituait un brevet d existence. Et Pamou, habilement, avait fait sonner le clairon de Déroulède. - Success! (I) - 71/444

72 Désormais, la critique du bouquin de Kub était cadrée : d abord, on allait en parler, et puis on en rendrait compte favorablement. Tout allait reposer sur Kub, un type bizarre et trop méfiant, et sur sa jeune collaboratrice, que Mouchalon avait sentie encore plus insolente que lui à son égard. Le week-end serait décisif. Si un chroniqueur important se manifestait, et plusieurs entretenaient des liens personnels avec lui, alors il faudrait immédiatement réunir les moyens d un nouveau tirage. «Allô, mademoiselle Zwickelle?» Adèle reconnut aussitôt la voix détestée. «Zwicker, mademoiselle Schumacher, Zwicker! Ah! vous m avez reconnue tout de suite, c est formidable, comme dit Sophie. Quel bon vent vous amène? Mais ce succès fou! Vous vous rendez compte, un article de Pamou en personne! Et moi qui ne parviens pas à joindre Jean Kub, son répondeur nasille de vieilles chansons des Rolling Stones Pour le joindre, il faut passer par moi. Vous êtes très possessive! Je protège mes auteurs, c est la première règle. Jean Kub est très fragile, nullement préparé psychologiquement au succès de son livre. On ne peut traiter comme un écrivain ordinaire ce vagabond de la pensée! Je vous entends bien mais il faut qu il paraisse. On l attend déjà à France Culture, je reçois des demandes d interviews innombrables. Je dois préparer tout ça avec lui! Monsieur Mouchalon y tient beaucoup. Envoyez-moi donc ce planning par mél, je verrai Vous êtes terrible Vous aussi, mais dans un style différent. Que Mouchalon veuille booster les ventes se conçoit mais il faut penser à l avenir de l auteur quand le silence retombera sur lui, éviter les accidents psychiques qui peuvent aller jusqu au suicide Bah! Jean Kub deviendra riche. Il l était déjà et se moque de l argent. Écoutez, je vais vous mettre en relation mais, si vous abusez de lui, je le saurai aussitôt. Et que ferez-vous? ricana l attachée de presse. Je dirai tout à Mouchalon! Il vous jettera dehors sans la moindre indemnité! Tant de cynisme chez une aussi jeune femme! J essaie de vous rattraper, ma chère!» Adèle passa à cette goule la bonne ligne d Étienne en masquant son numéro. - Success! (I) - 72/444

73 XXVIII Success! (II) Avec le puissant article d Ambroise Pamou dans Le Figaro, l opération Kub semblait bien partie pour l éditeur Mouchalon, il savait ce que ça lui avait coûté. Mais un méchant grain de sable n allait-il pas enrayer la belle mécanique publicitaire qui devait s enclencher de journaux en radios, de radios en télés, avec le concours de quelques blogs très consultés sur Internet? La part du hasard reste grande dans ce qui fera le succès du livre d un auteur inconnu. La divine surprise vint, le surlendemain, du Journal du Dimanche. Dans un article où brillait son ordinaire subtilité, Philippe Sollers saluait l impertinence d un essai humaniste qui, sous une forme étrange et une couleur scatologique, n hésitait pas à évoquer la question du logement (les fameux terriers du bois de Vincennes), le caractère fétiche de la marchandise (clin d œil aux vieux dogmatismes de sa folle jeunesse), le faux bio, la vraie merde, et les vins désolants. Sollers saluait sous un apparent désordre la rigueur véritable qui avait soutenu Kub dans une dénonciation à caractère universel mais intéressant d abord ceux qui consommaient le plus, en prévenant les autres qu ils seraient bientôt nourris et traités des mêmes ersatz et détritus. L élégance du phrasé sollersien emportait la conviction du plus réticent à admettre l ampleur du désastre annoncé par Kub. Enfin, le maître du cul-de-sac Sébastien Bottin louangeait le courage d un éditeur indépendant, vraiment de droite au bon sens du terme Ce fut Gustavia qui prévint l éditeur de cette fantastique nouvelle : après Pamou, Sollers! Après Le Figaro, Le Journal du Dimanche! Désormais, la best-sellerisation du bouquin était en marche, inéluctable. Quelques articles négatifs ne feraient que créer une polémique encore favorable aux ventes. Mouchalon, ébahi, fixait ses yeux navrés sur le clairon de Déroulède, il avait envie de sonner la charge mais, après son exercice matutinal, il avait reçu de plusieurs voisins des billets peu amènes. Le téléphone vibra de nouveau : c était Alain Minc qui venait le féliciter et lui proposer de dîner ensemble un prochain soir. On se rappellerait. - Success! (II) - 73/444

74 Le Blackberry tressauta encore : c était Éric Naulleau, réellement enthousiasmé, qui voulait obtenir les coordonnées de l auteur. «Je me demande s il croit tout ce qu il dit, conclut-il rudement. Dans ce cas, ça va être un phénomène à montrer à notre nouvelle émission. Je vais en parler à Laurent et à Éric. Vous l avez envoyé à Éric? je ne crois pas Quelle erreur! Tenez, renvoyez m en un autre rue Trousseau, je lui passerai le mien. Parfait, et merci encore. Avec tout ça, bon dieu! j ai raté la messe! Péché véniel, mon cher. Encore toutes mes félicitations et à bientôt. Je vais essayer de tâter ce Kub! Allez-y doucement, c est un brutal!» Mouchalon souffla comme un phoque, sans clairon : Sollers, Minc, Naulleau, qui serait capable de réussir un tel tiercé, hein? Son esprit se brouillait : l appel suivant n allait-il pas être celui de Carla Bruni le grondant gentiment de ne pas lui avoir servi ce livre dont tout le monde parle Elle arriverait dix minutes plus tard à moto, coifferait Mouchalon d un casque pour aller rue de Lancry en prendre quelques exemplaires pour ses intimes et puis, on roule plus vite à Paris le dimanche, il y a moins de poulaille dans la rue Carla aurait un peu anticipé le passage au vert et la bagnole arrivant à gauche forcé sur l orange à 140 Choc latéral à grande vitesse Adieu l édition, adieu la vie, rien qu un faire-part à la une du Figaro : «La compositrice Carla Bruni et l éditeur Hugues Mouchalon trouvent la mort à moto au carrefour Turbigo.» Son esprit se brouillait vraiment. - Success! (II) - 74/444

75 XXXVIII Success! (III) «Monsieur Kub, en quel état êtes-vous ce matin? l interrogea sèchement son agent littéraire. Je ne sais pas, j allais me le demander. Pas de gueule de bois? Votre petit déjeuner s est bien passé? Oui. Je trempe une dernière madeleine de Commercy dans un excellent thé de Ceylan Pas question d avoir la langue pâteuse! Je viens d avoir David Abiker. C est un jeune journaliste de France Info qui en veut et, vous avez de la chance, c est un ami de Mouchalon. Il m a promis de ne pas vous poser de question gênante. Bon. Répondez simplement à des questions simples, avec un ou deux bons mots si vous les trouvez. Si j avais votre esprit, mademoiselle Zwicker, tout serait si simple!» «France Info. Et maintenant, voici «Le livre du jour» présenté par David Abiker! David Abiker. C est le livre dont tout le monde parle, eh bien, parlons-en, bien que son titre soit difficile à prononcer. Il a déjà été remarqué par deux de nos meilleurs critiques littéraires, Ambroise Pamou, du Figaro, et Philippe Sollers, qu on ne présente plus! Il a paru chez Mouchalon qui semble avoir surmonté certaines difficultés hem commerciales. C est le livre de Jean Kub, Pourquoi les pauvres préfèrent manger de la m Jean Kub, vous m entendez? Jean Kub. Oui. David Abiker. Le titre de votre livre est-il une provocation? Jean Kub. C est l éditeur qui l a imposé, mais je ne le trouve pas mauvais. David Abiker. Comment définiriez-vous votre livre? Jean Kub. C est un livre de cuisine, mais avec des réflexions sociales David Abiker. En effet! Vous êtes d une sévérité inouïe pour la grande distribution! - Success! (III) - 75/444

76 Jean Kub. Tous les amis des acides aminés me comprendront. Il est toujours à peine trop tard quand viandes et légumes arrivent devant le consommateur! Et ne parlons pas des fruits, c est une catastrophe nationale, ils passent du frigo à la pourriture en moins de vingt-quatre heures! David Abiker. On vous sent vraiment en colère, Jean Kub! Jean Kub. Ce qui m écœure surtout, c est que des produits qui pourraient être assez bons sont abîmés, dégradés par le mode de distribution. Et puis la quantité rend la qualité invérifiable! David Abiker. Vous êtes curieusement élitiste! Jean Kub. J ajoute le bon sens aux cinq sens, c est tout, je préfère une bonne omelette à une mauvaise entrecôte! J ai rassemblé des recettes anciennes, économiques, oubliées, certaines simplement pour mémoire. La tambouille des pauvres les a sauvés pendant des siècles de la famine, et maintenant ils bouffent du surgelé, ce n est pas sérieux! On ne consacre plus que quelques minutes chaque jour à la préparation des repas, j ai voulu dire aussi que la cuisine des pauvres s est appauvrie. David Abiker. Eh bien, merci, Jean Kub pour ces éclaircissements. Je rappelle le titre de votre livre, en passe de devenir un best-seller, Pourquoi les pauvres préfèrent manger de la je le dis : de la merde, paru chez Mouchalon!» Gustavia prenait son petit déjeuner quand elle entendit la prestation de Kub à la radio. Elle se dit que Mouchalon avait démarché Abiker directement pour avoir ce précieux temps d antenne. Elle n avait pas trouvé Kub mauvais puisqu il n était pas entré dans des imprécations inutiles. Elle l appela : «Allô, Jean, c est Gustavia Hem Je viens de vous entendre sur France Info. Vous avez été très bien, savez-vous? Le type ne m a pas emmerdé avec des questions oiseuses, faut dire. Il a été très bien, et vous aussi. Il faut qu on se voie rapidement. Je vous rappelle dans la journée. Bon.» - Success! (III) - 76/444

77 XXXVIII Success! (IV) L article au clairon d Ambroise Pamou avait paru le jeudi. Beaucoup de lecteurs n avaient senti son importance, de bouche à oreille, que le lendemain. Le lundi matin, après l article promotionnel de Sollers, et alors que la chronique d Abiker tournait en boucle sur France-Info, la lampe témoin du répondeur clignotait frénétiquement c était un modèle qui pouvait enregistrer jusqu à une heure de communications. Quelle bousculade sur la ligne : journalistes implorant, libraires questionnant, abrutis voulant qu on leur dise que c était un canular, Johnny Tombeur espérant tomber sur Gustavia, appels du distributeur demandant qu on le rappelle, messages de félicitations de faux amis, le temps de nettoyer tout ça Mouchalon arriva à 11 heures, la fleur au fusil, le clairon à la main, sûr désormais de se survivre grâce à la belle formule d Ambroise Pamou dans Le Figaro : «Mouchalon restera comme le Déroulède de l édition!» Il exultait mais il était bien emmerdé en même temps : tricard dans toutes les grandes imprimeries de France et de Belgique, il n avait trouvé qu un Lagerfeld, imprimeur à Ensisheim, pour lui fabriquer dix mille Merde contre une courte traite à trente jours. Par une fantasque coïncidence, Lagerfeld et Kub étaient beauxfrères, ce qui mettait le premier dans une position délicate. Toutefois, la détestable réputation de Mouchalon étant arrivée jusqu à lui, l imprimeur avait pris soin de porter de sa main au verso de la facture les plus graves menaces, jusqu à la mort inclusivement, en cas de non-règlement truc enfantin mais qui impressionne toujours. À 10 h 30, le diffuseur lui avait annoncé trente mille commandes ferme de libraires, et le distributeur demandait des instructions pour la répartition des dix premiers mille. Il fallait foncer, c était évident, mais cet Alsacien buté allait exiger une autre traite à trente jours, assortie d une menace de tortures inimaginables Dans ces affres, le téléphone sonna. Sophie Mérou prit tout de suite son ton le plus mielleux : «Ah, monsieur Kub, super de vous entendre! Nous parlions justement de vous! Le succès ne se dessine pas, le succès est là Mais non, mais non Ah! l article de Pamou restera dans l anthologie du Figaro, plus fort que les papiers de Jarry ou de Mirbeau Quel bon journal! Qu est-ce que vous dites? Mais non, mais non Pamou, c est Mouchalon qui l a formé, alors Mais si, mais si Super! On vous attend, cher Kub!» Elle se tassa sur sa chaise. «Qu est-ce qu il a, ce con? demanda Mouchalon. Il arrive!» répondit la secrétaire affaissée. - Success! (IV) - 77/444

78 XXXVIII Success! (V) Mouchalon se frottait les mains. «Je vais mystifier cet imbécile, promit-il, et vous allez m y aider. En attendant, buvons donc le délicieux Rœderer de notre ami Mac Milou!» Les deux femmes étaient déjà saoules de fatigue. Pour bien gérer un best-seller, il faut une bonne vingtaine d hôtesses d accueil. «Sophie, descendez donc dire au gros nègre de laisser passer Kub», réfléchit Mouchalon. Un pseudo-journaliste se réclamant d Internet avait été surpris dans les locaux en train de copier le contenu d un ordinateur sur une clé USB de grande capacité. Mac Milou avait alors arrêté dans la rue un colosse noir, avec un billet de 50, pour garder l escalier. À midi, quand Kub arriva, le diffuseur annonçait trente-cinq mille commandes ferme. Mouchalon accueillit Kub avec effusion. «Mon cher maître, je vous l avais bien dit, nous tenons déjà le succès par la queue, il faut maintenant le saisir par la tête!» Devant ce trait d esprit, les deux femmes pouffèrent. «Ma queue ma tête répliqua faiblement Kub, je ne sais plus où j en suis Mon cher maître couina Mouchalon avec affectation. Depuis vendredi soir, mes lignes sont encombrées d appels invraisemblables. On me demande de venir m expliquer à la télévision. Hier, je n étais qu un saxophoniste de merde et aujourd hui, Ruquier est à mes pieds Les temps changent, mon vieux, optimisa Mouchalon, le succès est là mais avec un hic! Quid hic? rétorqua Kub en alsacien. Il y a que votre best n est encore que virtuel. Il faut, vous m entendez, il faut que demain ce livre soit présent dans la vitrine du marchand de journaux de Peyrat-le-Château! Par conséquent, il faut convaincre votre beau-frère Hans Lagerfeld de rouler, de rouler toujours! Je lui mettrai un pourcentage en plus, on atteindra les trois cent mille! S il m écoute, sa fortune est faite! Alors, il faut aller lui dire à lui Kub, mon cher Kub, puisque c est votre beau-frère, vous pourriez arranger les choses. Je n ai pas pris sa menace de mort au sérieux, mais enfin, ça ne se fait pas! Hans est un taciturne, mais avec un côté blagueur, comme tous les Alsaciens. Nous avons maintenu notre identité nationale dans des conditions extrêmes. Pour nous, l ennemi, ou l emmerdeur, vient de n importe où C est vrai, dit Mouchalon, j ai pris ça comme une blague et je ne lui en veux nullement, je veux qu il imprime votre best-seller! - Success! (V) - 78/444

79 Reste à le convaincre Kub, mon bon Kub, ça va être à vous de jouer. Comment ça? Vous partez toutà l heure pour Ensisheim Impossible, j ai fanfare ce soir! Sophie a prévenu votre chef tout à l heure. Accrochez donc votre saxophone quelque part. Ici, il ne risque rien.» Kub fit une curieuse demi-pirouette en se crispant sur l instrument. «Mon saxo et moi, inséparables! rugit-il. D accord, là n est pas le problème, il faut convaincre Lagerfeld de travailler. Gustavia vous accompagnera pour régler les détails techniques. Gustavia émit Kub comme en rêve. Cher Kub, comme ça va être amusant! imagina Gustavia, je suis moi aussi d origine alsacienne, ou du moins c est le nom de mon supposé père. C est une histoire assez compliquée, je vous expliquerai tout ce que je soupçonne de mes origines tourmentées dans le tégévé.» Elle s était tournée vers lui, le fascinant de ses yeux immenses, avait croisé haut les jambes et les tenait très serrées le piège de ses cuisses en devenait insoupçonnable. - Success! (V) - 79/444

80 XXXIX Le voyage avec Gustavia (I) Un taxi les conduisit gare de l Est. Ils y prirent le premier tégévé en partance, Kub avec la précaution paysanne de se pourvoir de pâles sandwiches et de nombreuses canettes pour la route. «Je n ai pas un sou, déplora-t-il. Mais ne vous inquiétez pas, cher Kub, c est pour la maison. Pouvez-vous m établir une note de frais? demanda Gustavia sur un grand ton à la jeune Asiatique qui tenait cette boutique. Non, dit l autre. Débrouillez-vous avec le ticket de caisse.» Gustavia haussa les épaules. «Les subalternes deviennent d une insolence! Mais cher Kub, vous avez l intention de boire toute cette bière durant le voyage? Non. Mais savez-vous combien de temps il durera? Avec les tégévés, c est imprévisible! Je n en ai que foutre qu on détienne le record du monde de vitesse sur rail! Ils arrachent les caténaires comme l idiot scie la branche sur laquelle il est assis! Ah! moi, je suis pour un retour à la bonne vieille vapeur, à la machine compound, jamais d explosion! On partait et on arrivait à l heure, et puis, les locomotives étaient tellement plus jolies» Sa voix se brisa. «J avais sept ans, pour la Saint-Nicolas, on m avait offert tout un chemin de fer, avec tout, les gares, les sémaphores, des wagons de toute sorte, des accessoires Quel beau cadeau! En grandissant, j ai continué à alimenter mon réseau et je possède aujourd hui une belle collection de machines et de voitures anciennes. Le rail, c est mon jardin secret. Vous êtes un homme passionnant, décidément, cher Kub, dit Gustavia en portant une main légère sur sa nuque. Montons. Vous allez me raconter tout ça dans le train. Et, je dois vous le dire, je suis tellement heureuse de vous accompagner. Je croyais que c était le contraire!» Le tégévé démarra sans un mot avec cinq minutes de retard. «Qu est-ce que je disais! triompha Kub. - Le voyage avec Gustavia (I) - 80/444

81 Bah! cinq minutes, ça se rattrape!», escompta gaiement Gustavia. Comme il n y avait plus de place en première classe, Sophie leur avait réservé des places en seconde. Ainsi se trouvaient-ils plus près l un de l autre Kub, assez grossièrement, fit sauter l anneau et l opercule de sa première boîte de bière, une Heineken. «Je n aime pas l odeur de la bière, protesta Gustavia, je n aime pas les hommes qui boivent de la bière. Peut-être n aimez-vous pas les hommes du tout? ironisa Kub. Quelle idée! dit-elle en effleurant de ses doigts aériens l avant-bras poilu du saxophoniste. Je ne suis pas du tout homosexuelle, mais, pour me plaire, il faut sacrifier tous ses autres goûts pour moi. Bon, admit laconiquement Kub. Je ne suis pas sûre de m être fait bien comprendre Mais si, fit Kub en bibinant avec délices. La Heineken ne sent rien du tout, vous n avez jamais rencontré de vrai buveur de bière, tout simplement, un amateur de Chimay épaisses comme des moines. Parlez-moi de vous, cher Kub, j ai besoin de tout savoir. Vous êtes au seuil de la gloire, il s agit maintenant de ne pas rater la légère marche qui vous en sépare! Bah! jugea Kub, indifférent. Attention! beaucoup s y sont étalés, qui croyaient que c était gagné! Laissez-moi vous aider, cher Kub, je suis payée pour ça. Oui, approuva Kub. Dites-moi tout, vos goûts, vos passions Le petit train, c est bien, mais c est trop intime, ça ne peut pas se raconter. Ça, c est mon jardin secret! répéta Kub. Motus là-dessus, hein, ou je m énerve! Mais oui, cher Kub, continua-t-elle en serrant la naissance de son biceps de sa main délicate. J ai besoin de tout savoir, pas pour tout répéter comme une perruche, mais pour mieux vous comprendre. Il n y a pas grand-chose à comprendre, dit Kub. C est la destinée. Damned! Seriez-vous luthérien? Vous avez raison, madame le démon, avoua Kub avec lassitude, j appartiens à la Religion. Pouah! Quand vous vous serez délectée des Propos de table de maître Martin Luther, vous verrez que nous savons rire! Pouah! Et je suppose que votre beau-frère Lagerfeld appartient lui aussi à cette secte? Secte pour secte, laissez-moi rire.» Gustavia ne répondit rien. Le train fonçait, changeant la campagne en un drap tremblant. Devant ce vertige inutile, Kub avait fermé les yeux, pour tenter d oublier aussi la vibration plus proche des cuisses de Gustavia. La trépidation lancinante du tégévé se continuait comme une caresse parallèle. Gustavia dit à mi-voix : «Je suis heureuse d être avec vous» Elle laissa aller sa charmante tête sur l épaisse épaule de Kub somnolant. Il répondit tout de même à cette marque peu équivoque de rapprochement en abaissant sa main gauche entre les cuisses de Gustavia. Elle soupira, simplement. Kub rouvrit l œil devant un jeune contrôleur qui, ému par ces attitudes romantiques, fit un geste pour ne pas déranger Gustavia dans sa rêverie, et passa. - Le voyage avec Gustavia (I) - 81/444

82 Ainsi leurs relations avaient-elles avancé quand ils arrivèrent à Strasbourg. - Le voyage avec Gustavia (I) - 82/444

83 XXIX Le voyage avec Gustavia (II) Gustavia et son fétiche d auteur débarquèrent donc en gare de Strasbourg avec une merveilleuse exactitude conséquence probable du rapprochement avec les centres exacts de l horlogerie franc-comtoise, l esprit un peu trouble mais avec une obligation stricte : ils avaient rendez-vous à 18 heures avec le beau-frère Lagerfeld en son atelier d Ensisheim. Gustavia, feignant un peu de confusion elle n avait retiré la main de Kub couverte de foutre d entre ses cuisses qu à l entrée en gare, suggéra à son compagnon de l attendre au buffet de la gare pendant qu elle louerait une voiture. Il la regarda s éloigner bouche bée, ne se détourna que lorsqu il ne la vit plus. Sa poitrine se contracta douloureusement. Il se dirigea vers le buffet, ses sandwiches flasques et ses boîtes de bière tiédasses l embarrassaient maintenant, il les donna en passant à un groupe de clochards qui le remercièrent en dialecte alsacien. Au buffet, il prit une table du côté de la ville et commanda une délicieuse Obernai juste brassée. Puis il se mit à feuilleter les Dernières Nouvelles d Alsace. Gustavia revint très gaie, sa faiblesse oubliée, un quart d heure plus tard. «Comme ils sont gentils, ces Alsaciens! Une bagnole toute neuve, cinq mille au compteur! Comme ils sont gentils! Hem, répliqua Kub, est-ce que vous songeriez à dresser une carte des provinces où on ne serait pas gentil avec vous? c est une question d atmosphère.» Le garçon approcha sa grosse tête ronde et cuivrée. Il s inclina un peu, comme un domestique de l ancien temps. «J ai l honneur de vous servir, madame.» Gustavia le considéra avec aménité, réfléchit et conclut : «Je vais prendre un verre d edelzwicker bien frais, et pas trop grand! Bien, madame. En l honneur de votre Adèle Zwicker! ajouta-t-elle aigrement quand le garçon eut le dos tourné. Nous sommes en affaires, voulut s excuser Kub, ça ne durera pas toujours En attendant, elle vous traite comme un chien, elle n a pas hésité à vous gifler devant Mouchalon. Que peut-il penser de vous après ça? Elle a eu raison. Quand je suis saoul,,je suis capable du pire : regardez ces mains et pensez au cou fripé de votre patron. Si je l avais étranglé, nous ne serions pas là! Exact. Vous ne seriez plus qu un matricule dans une prison surpeuplée où des délinquants primaires se moqueraient de votre patronyme! Mademoiselle Zwicker vous a sauvé, n en parlons plus. Pourquoi la détestez-vous Parce que je la déteste! - Le voyage avec Gustavia (II) - 83/444

84 Hem voilà une bonne raison!» Ils restèrent un moment silencieux, puis Kub avança pesamment son embarras. «Il y a autre chose, Gustavia Eh bien, dites-le, gros bêta! Je suis désolé, mais vous ne pouvez pas rencontrer mon beauf avec cette robe-là Pas assez alsacienne? On peut le dire! Allons donc au Monoprix choisir une de ces robes à petites fleurs qui évoquent d abord le printemps Le printemps de la chair Hans ne se permettrait pas d aller jusque-là.» Gustavia, qui n avait pas prévu ce voyage, portait ce jour-là une très courte robe coquelicot avec de fines godasses assorties au talon de hauteur moyenne. Elle s amusa beaucoup au Monoprix entre des motifs rebattus, y ajoutant celui de la gêne de Kub devant la cabine d essayage dont elle faisait danser le rideau comme font les filles dans l entrée de certains bordels de Pigalle. Pauvre Kub, encore incrédule devant un bonheur vertigineux qui se dessinait à grands traits! Elle lui concéda finalement une robe à petites fleurs, qui la faisait ressembler à une bizarre collégienne, avant de suggérer en riant : «Ne trouvez-vous pas qu elle irait mieux avec des petits sabots vernis? Non, dit Kub, les sabots, ça ne se fait plus. Mon beauf va vous trouver très bien comme ça.» - Le voyage avec Gustavia (II) - 84/444

85 XXXIX Le voyage avec Gustavia (III) Gustavia conduisait très vite et très bien. Elle prit la route de l aérodrome, puis la direction de Colmar, laissant Obernai sur sa droite. «Je suis déjà venue par ici et, sans me flatter, j ai une excellente mémoire topographique. De toute façon, c est tout simple, on fonce! Je me demande justement si Ne vous inquiétez, cher Kub, des radars ni des motards. J ai plusieurs permis de conduire établis à des noms de fantaisie. Notez, si on nous arrête, que je suis présentement Caroline Lestinois. Comme c est joli, Caroline! s extasia Kub. Vous préférez à Gustavia? Oh non, mais j aime les deux à la folie, voilà! Que vous êtes galant, Jean! Comment une femme pourrait-elle vous résister? Ouais, j ai du mal à comprendre comment ça a pu arriver plusieurs dizaines de milliers de fois!» Ils traversaient Colmar quand Gustavia dit : «Jean, j ai un besoin. Choisissez un endroit où nous pourrions stopper. Là même! dit l attentif car ils se trouvaient devant la brasserie du Coq Rouge et une grosse Jag venait de libérer un espace dans lequel l habile Gustavia se glissa d un seul coup avec aisance. Elle était assez dissimulée par l arrière d une camionnette, elle fit signe à Kub de se tenir en paravent sur le trottoir, écarta un peu les cuisses et pissa debout à la manière des paysannes, en tenant sa robe un peu écartée. «Ah, merci, cher Jean, et veuillez excuser cette familiarité mais je n en pouvais plus Vous êtes tout excusée, chère Gustavia, lui assura Kub, qui n y était plus du tout. _ Allons nous envoyer un verre, il n est que temps! Vous avez raison, Gustavia.» Ainsi arrivèrent-ils à l(heure dite à Ensisheim devant l imprimerie de Hans Lagerfeld. Ce dernier fumait justement une cigarette sur le pas d une porte. Kub fit un signe et Gustavia vint se garer tout près. Les deux beaux-frères s étreignirent virilement, puis Kub désigna pompeusement celle qui l accompagnait, insoupçonnable dans sa petite robe à fleur. «Madame Gustavia Schumacher, représentante des éditions Mouchalon. Bienvenue, fit Hans, laconique. je suis enchantée, vraiment» commença Gustavia. Elle tendit sa menotte en apparence si fragile, qui disparut dans la grosse patte du rotativiste. «Allons dans mon bureau» proposa-t-il. Ils traversèrent l atelier, très propre mais assez terrifiant, avec ces grosses machines aux appendices incompréhensibles. Il ne restait que deux ouvriers s affairant autour de l une d elles. - Le voyage avec Gustavia (III) - 85/444

86 Ils s assirent. la figure de Lagerfeld, facilement sévère, se présentait comme vaguement souriante. «Je suis venue, continua Gustavia en surveillant son débit, souvent rapide, à la demande du président Mouchalon, pour convenir avec vous des conditions et des délais d impression du livre de Jean Kub. Il est très important que nous nous entendions. Chère madame, dit Hans Lagerfeld posément, je ne demande pas mieux que de favoriser autant que possible le livre de mon beau-frère, mais la réputation de votre président Mouchalon est tellement détestable qu il n y a pas grand-chose à discuter avec un tel oiseau!» Gustavia se courba pour tenter de cacher son rire, elle n avait jamais imaginé un Mouchalon à tête d oiseau. «Ce gaillard tient du coucou! aggrava l imprimeur. Crois-moi, il nous obéira, le rassura Kub. Je l ai déjà pris par le col et il n en menait pas large, il sait que, cette fois, il aura affaire à des hommes! Mais les affaires, mon cher Jean Qu il mette la clef sous le paillasson et on l aura dans le cul!» Gustavia lui délivra un regard torrentiel et positif. «Excusez-moi, chère madame, d user du rude langage des ouvriers du Livre devant une femme charmante. Oh, ça ne fait rien, monsieur Lagerfeld, pourvu que je comprenne Eh bien, de quoi s agit-il? demanda l imprimeur avec aménité. Il faut réimprimer très vite. Pouvez-vous en sortir dix mille tout de suite. Oui, s il me paye à trente jours et s il fait venir le papier. J en ai fait l avance pour les premiers dix mille contre tous les usages. Il est hors de question que je continue. Je n ai vraiment pas envie de faire partie de la liste des créanciers floués lors de sa prochaine faillite!» L imprimeur tendit une carte à Gustavia. «Voici les références du papetier avec lequel je travaille le plus souvent. Il a un transitaire à Hambourg et des magasins à Köln. Les bureaux répondent de 7 heures du matin à 7 heures du soir, voilà ce que j appelle une maison sérieuse! Oui, dit Gustavia. Je dois vous laisser pour transmettre.» Elle quitta le bureau. «Quelle délicieuse femme, mon cher Jean, remarqua Lagerfeld. Attention au piège! Toute femme est un piège, philosopha Kub. La moins aimable porte en elle la volonté obscure de reproduire l espèce et il arrive que les plus beaux garçons sortent du ventre de bossues. Toujours aussi paradoxal, à ce que je vois. Et ce bouquin, alors? c est toi qui l a écrit? Oui et non. Je jouais du saxophone dans la rue devant un café pour me réchauffer, et dans l espoir, je l admets, qu un auditeur de passage aurait l idée lumineuse de m offrir un verre et j ai rencontré cet abruti qui m a proposé d écrire un bouquin.» J ai dit oui à tout hasard, je connaissais un type, et ça s est fait comme ça. Tu dois être bien emmerdé Oui et non. Oui, parce que je ne suis pas un clown, non parce qu il y a beaucoup d argent à ramasser, c est sûr. Ça vaut le coup de faire un peu le clown Moi, je ne peux pas je ne peux pas accepter des conditions risquées Tu me connais, Jean, j ai une conscience de classe, je pense d abord à mes ouvriers. Je sais, Hans. Comme c est beau d avoir une conscience de classe!» - Le voyage avec Gustavia (III) - 86/444

87 XXXIX Le voyage avec Gustavia (IV) Gustavia rentra toute joyeuse dans le bureau où les deux Alsaciens débattaient du problème crucial de la conscience de classe. «J ai pu joindre le président Mouchalon, monsieur Lagerfeld! Il a pris bonne note. Il contacte immédiatement le papetier pour que vous ayez de quoi tirer vingt mille à partir de demain. Le président Mouchalon porte aux nues votre travail d imprimeur, et surtout le choix de cette couverture bien épaisse J avais un reste qui tombait bien, c est tout. Monsieur Lagerfeld, je vous en prie, ne diminuez pas votre mérite, je suis là pour l apprécier, osa Gustavia dans cette bizarre robe à fleurs qui la déguisait. Vous êtes très aimable, madame, mais quoi de précis venant du Mouchalon? S il obtient le papier avec une traite à quatre-vingt-dix jours, tout ira bien! Ce n est pas un pari fou que nous faisons, mais une affaire sûre. Le tirage que vous allez effectuer concerne des exemplaires déjà vendus, des commandes ferme. C est ce que je suis venue vous expliquer à la demande du président Mouchalon. C est moi qui organise la promotion du livre de Jean Kub et, sans me flatter, j ai l expérience des best-sellers Mouchalon, cher monsieur Lagerfeld! Je n en doute pas, chère madame. Il y a ce désagréable problème de trésorerie J entends bien. Si nous pouvions revenir à quatre-vingt-dix jours» La moue irrésistible de Gustavia et ses yeux magnétiques laissèrent l imprimeur de marbre. «À trente jours, pas un de plus! Je paye mes ouvriers à trente jours, ma propre trésorerie ne va pas à quatre-vingt-dix jours. Si l affaire est aussi sûre que vous le dites, votre Mouchalon n a qu à emprunter à court terme, les banques sont là pour ça. À moins qu il ne soit aussi brûlé auprès de ces établissements qu auprès des imprimeurs! Monsieur Lagerfeld fit semblant de gémir Gustavia. À trente jours, pas un de plus, répéta l Alsacien obstiné. Hans a raison, opina fortement Kub. Mouchalon n a qu à se démerder! C est un personnage à double face, éclatante quand il s agit de paraître, fumeuse quand il s agit de payer. Moi, je me porte garant auprès de Hans qu il paiera ou je l étranglerai de mes propres main! Excellent! jugea le maître imprimeur, voilà ce qui s appelle parler!» Devant la coalition des deux beaux-frères, Gustavia ne pouvait plus manœuvrer. Elle admit donc les conditions de l imprimeur : «Eh bien, va pour trente jours, monsieur Lagerfeld, j en fais, moi, le pari parce que le livre de Jean Kub est génial! Mais combien d autres, aussi bons, ont raté leurs premières ventes! Nous avons déjà pour nous Le Figaro, avec Pamou, Le Journal du dimanche, avec Sollers Si nous avions après-demain un article dans Le Canard enchaîné, il faudrait imprimer à cent mille! Vous pourriez travailler jour et nuit. - Le voyage avec Gustavia (IV) - 87/444

88 Je ne fais travailler mes ouvriers que dix heures par jour, dans des conditions exceptionnelles. On vous dit que les heures supplémentaires sont dégrevées, mais ce n est pas vrai! Il faut que j y gagne beaucoup pour ne pas y perdre. Le président Mouchalon est prêt à toutes les concessions, il vient de me le confirmer et me laisse carte blanche Alors? Nous signerons demain, à la réception du papier. Bien. Voulez-vous venir dîner à la maison? Non, dit Kub. Je suis désolé, Hans, mais nous avons encore des tas de détails techniques à discuter, et à cause de ses autres auteurs, je ne vois presque pas Gustavia à Paris. Je mène une vie infernale déplora Gustavia, torride. Eh bien, alors, à demain! proposa l imprimeur. S il a payé le papier, le camion devrait arriver vers 11 heures. Il se leva, ses visiteurs aussi. Ils sortirent. Devant leur bagnole, il donna une bourrade à Kub et serra la main de Gustavia en s inclinant très légèrement. - Le voyage avec Gustavia (IV) - 88/444

89 XXXIX Le voyage avec Gustavia (V) Ils s installèrent dans la voiture. «Vous voyez, chère Gustavia, analysa Kub, tout s est bien passé Vous avez été fantastique, Jean, je vous remercie beaucoup, au nom des éditions Mouchalon. C est vous qui avez su trouver les mots justes, Gustavia Je les ai surtout trouvés avec le vieux! Au fond, je suis d accord avec Hans. Il a une si bonne tête! C est un honnête travailleur, et soucieux du sort de ces compagnons. Il m a fait une excellente impression. Hans est un type en or, résuma Kub. Et si nous allions continuer cette conversation dans la plus proche brasserie, j ai une de ces soifs!» Gustavia, efficiente, mit le contact, revint vers le centre de la bourgade en repérant la direction de Guebwiller, où Sophie leur avait réservé deux chambres dans un bon hôtel, avisa la brasserie des Volontaires (vieux souvenir de la Grande Révolution) et y entraîna notre Kub assoiffé. «C est vrai, à la fin, j ai été obligée d être dure! Sans moi, il n existerait plus. Il est donc normal qu on se pose cette question fort simple : Pourquoi est-ce que j assure la survie fantomatique de ce has been? Eh oui, chère Gustavia, et on se le demande sous une forme encore plus raccourcie! Je sais. - Le voyage avec Gustavia (V) - 89/444

90 J avoue que je ne comprends pas non plus, mais loin de moi l approche de la plus légère indiscrétion Je comprends, Jean, vous êtes un homme tellement délicat, vous êtes un homme merveilleux! Gustavia Expliquer pourquoi je suis chez Mouchalon Avez-vous lu Réflexions sur la mort d un chien, de Jean Grenier? Bon dieu, non! Alors ne conspuez pas sans le savoir les dérives chrétiennes de cet honnête homme. Car il raconte comment un chien misérable s attacha à ses pas, à Venise je crois, et comment il décida de l accueillir dans son intimité, ce qui transforma ses habitudes en voyage, car peu d hôtels acceptent les animaux Quel rapport avec Mouchalon? Eh bien, pour moi, Mouchalon est comme le chien famélique de Grenier. Ouah! ouah! Je l ai trouvé immédiatement si pathétique! Passons sur la soirée où je l ai rencontré, feignant de le préférer à tous les autres, et il y avait là quelques hommes très séduisants, comme Paul OtchakowskiLaurens. C est son cirque présidentiel qui m a ravie. Moi qui ai rencontré quelques-uns des hommes les plus puissants de la terre et plusieurs ont organisé en mon honneur des fêtes insensées, des bacchanales, plusieurs ont mis leur fortune et leur tête à mes genoux mais je voulais rester libre pour revoir un jour le doux pays de France. Je n ai pris que les commissions convenues. Si, en sacrifiant ma vertu quelques nuits, j avais accepté leurs dons, je serais plus riche aujourd hui que Liliane Bettencourt, je serais la reine des Seychelles! Ah! c est trop bête! Dans ce cas, nous ne nous serions pas rencontrés Ah! c eût été trop bête! Il m est arrivé, le champagne aidant, de coucher une seule nuit avec l un ou l autre, parce qu il me plaisait, mais je n ai jamais rien accepté pour cela ; ni les propositions également insensées qui m étaient faites les jours suivants sous la condition que vous devinez Hé bé! commenta Kub, interloqué. Alors j ai pris Mouchalon comme Jean Grenier ce chien quelconque, le président Mouchalon, quelle rigolade! J ai trouvé amusante son évidente malhonnêteté, et qu elle puisse marcher avec tout le monde. Je les connais tous maintenant, quelle dérision d humanité! Je soutiens le plus nul d entre eux et, après la disparition tragique de Françoise Verny, je suis la reine de Saint-Germain-des-Prés! Vous n avez pas le même gabarit, heureusement, chère Gustavia, corrigea Kub en commençant son second demi-litre de bière. «Cher Jean, suggéra Gustavia en portant sur le poignet du soiffard la douceur de ses doigts, vous n allez pas boire tout ça, un solide dîner alsacien nous attend à Guebwiller! N importe! rétorqua Kub, la bière est un plaisir que les femmes ne peuvent pas comprendre, et c est heureux pour la finesse de leur taille! Alors, finissez donc, pour que nous avancions», admit-elle avec gentillesse en agitant un billet bleu à l attention du garçon. - Le voyage avec Gustavia (V) - 90/444

91 XXXIV Le voyage avec Gustavia (VI) Quand ils arrivèrent à l hôtel-restaurant, ils constatèrent qu à la suite d une confusion, leurs chambres n avaient pas été exactement réservées. «Je suis désolée, madame, dit la réceptionniste, nous n avons plus qu une grande chambre, d ailleurs très belle, avec un grand lit et un autre d appoint. Hé mais, ce sera parfait», décida Gustavia sans laisser à Kub le temps de protester. On les conduisit au second étage, les deux fenêtres ouvraient sur de vieux toits et la campagne. «Mais enfin» souffla Kub, la porte refermée. Elle vint tout près de lui et pinça en souriant la naissance de son biceps gauche. «Allons, de quoi auriez-vous peur, un grand garçon comme vous? Et puis il y a un petit lit d appoint, si nécessaire Faites donc un peu de toilette, il faut que je redescende prendre de menues choses dans la voiture.» Pendant la courte absence de l attachée de presse, l infortuné Kub essaya surtout de se rafraîchir l esprit. Si c est ça, la vie d un écrivain, supputait-il, je préfère la compagnie de mon saxo et des copains de la fanfare Il se trouva une sale gueule et décida de se raser, action rendue possible par la présence de rasoirs jetables et d un petit tube de crème moussante sur la tablette du lavabo, délicate attention. Tous les hôtels devraient offrir ça, le dentifrice et une mini-brosse à dents comme au Japon. Qu on en est loin, hélas! Gustavia remonta en chantonnant et, avec un naturel sidérant, affaissa les épaules et jeta sa robe sur un fauteuil. Sa petite culotte suivit, elle quitta ses chaussures et pénétra dans la salle de bain dans nos fidèles lecteurs l ont compris dans le plus simple appareil. «Vous permettez?» sourit-elle à Kub épouvanté qui se battait avec quelques poils rétifs quand le corps splendide et conquérant de Gustavia envahit tout le miroir. Elle enjamba le rebord de la baignoire pour se doucher rapidement. Kub alla se réfugier devant une fenêtre dans la contemplation des toits enchevêtrés. Elle revint en riant pour passer sa courte robe coquelicot, remit sa petite culotte, se rechaussa, retourna devant le miroir pour se maquiller, orner son cou d une chaîne d argent et ses oreilles de longs pendentifs avant de revenir auprès de Kub pour faire cette importante déclaration : «Je suis prête» Kub consentit à se retourner et grogna. Elle mit sa main sur la poitrine du malheureux.` «Qu est-ce qui ne va pas, cher Kub? Je ne suis pas bien? Il y a, éructa-t-il, que vous vous comportez comme si nous étions des copains, ce qui est loin d être le cas, ou alors mari et femme Il ne faut surtout pas m en vouloir, cher Kub, je me conduis toujours avec ce naturel avec les gens que j aime beaucoup, et c est votre cas. N en jetez plus! répliqua rageusement Kub. Descendons dîner, voulez-vous? Cette table est très réputée, le chef est bourguignon.» - Le voyage avec Gustavia (VI) - 91/444

92 Ils trouvèrent une salle très animée et choisirent une table sur la terrasse des fumeurs. Le passage de Gustavia provoqua une émotion sensible dans l assistance, sans doute renforcée par la disparité d allure avec son compagnon : classe parfaite de l une, air pataud de l autre Elle s installa gracieusement en face de lui. «Si tous ces gens-là savaient que vous êtes Jean Kub Oui, je suis Jean Kub, entraîné je ne sais comment dans cette histoire loufoque, l honnête et pauvre saxophoniste Jean Kub mendiant à son beau-frère des délais de paiement pour un loustic qui n a jamais payé personne! C est fini tout cela, Jean, dit-elle en posant ses doigts sur le poignet de l imprécateur, tentant d éteindre sa colère dans le double lac de son regard émeraude. Mouchalon a définitivement rebondi Une vraie comète! Il filera avec mon fric! Mais non, Jean, les temps ont changé. Comment ça? Vilain! Les temps ont changé parce que je suis là, tout simplement. Mouais» Elle serra affectueusement son poignet. «Je suis si heureuse! Prenons du champagne! D accord!» accepta Kub qui avait décidé de se bourrer la gueule une nouvelle fois aux frais de Mouchalon fantôme qu il était en train de requinquer avec son best-seller. Gustavia, très littéraire, parlait de tout et de rien avec élégance et conviction, ponctuait sa phrase d un très petit éclat de rire et ajoutait «N est-ce pas?» pour s assurer de l intérêt de son bavardage auprès de son convive. Bref, Gustavia déployait pour Kub son grand jeu celui qui rendait tous les hommes fous et lui, qui s était toujours conduit honorablement avec les femmes, es demandait s il parviendrait à désamorcer cette bombe sexuelle. Elle dîna délicatement d une grande sole meunière tandis que le rustique Kub dévorait allègrement une tête de veau, agrémentée comme il se doit d un peu de cervelle fraîche, en descendant une bouteille de pinot noir. Gustavia en était restée au champagne, ce qui rejaillissait sur le pétillement de ses mots. Kub sentait que l attention des tables voisines pesait sur eux et il avait envie de gueuler : «Eh oui, je ne suis plus n importe qui, je suis Jean Kub, nom d un chien. Et ce canon-là, c est Gustavia Schumacher! Vous pourrez lui envoyer des lettres d amour par Internet, mais devant moi, un mot de trop et je vous éclate la gueule!» Tels sont les effets du pinot noir d Alsace consommé dans des conditions trop excitantes. Ils conclurent avec une tartelette aux cerises sauvages et une vieille prune. Gustavia n était plus désirable, mais irrésistible, Kub très ivre, et elle assez partie - Le voyage avec Gustavia (VI) - 92/444

93 XXXIX Le voyage avec Gustavia (VII) Gustavia avait fait monter une autre bouteille de champ dans leur chambre. C était vraiment un bon hôtel. Kub, aussi étourdi qu allumé, effondré dans un profond fauteuil, se tapait sur les cuisses : «Ah, ah, ah! si Mouchalon voyait ça, l hôtel, la bonne bouffe et tout, à son compte! Pour un livre de merde! Ah! je me paluche! Je me paluche! Laissez-moi faire, dit-elle. Auparavant, je vous propose, mon cher Jean, un bain de minuit dans la vaste baignoire affectée à nos ébats. Cela vous rafraîchira à plusieurs égards. Je vais vous déshabiller. C est pour aller dans la baignoire, hein? bégaya assez logiquement l ivrogne. Exactement! Alors, je vais me laisser faire, sinon rien!» Ce qui se passa ensuite entre ce puissant quinquagénaire alsacien et cette irréprochable hétaïre de vingt ans sa cadette ne peut être décemment rapporté. Résumons : le pur Kub passa sous la succube une nuit assez peu mallarméenne. Mais par cette grâce qui échoit souvent aux ivrognes, il avait presque tout oublié au matin quand il reconnut Gustavia, crevée, qui dormait à côté de lui. À 11 heures, Hans Lagerfeld les accueillit avec le sourire. «Ça marche, mon beauf, ça marche! Je ne sais comment ce diable de Mouchalon s est débrouillé auprès de mon papetier mais le camion roule, ma responsabilité est dégagée, nous allons caler les machines et, sauf casse, les camionnettes d Interforum pourront distribuer dans la nuit les dix mille. Monsieur Lagerfeld, vous êtes un homme merveilleux, j aurais envie de vous embrasser! Dans le Livre, madame, on ne s embrasse qu entre compagnons, les femmes, c est autre chose!» Gustavia se moquait bien de cette réticence, la mission dont l habile filou Mouchalon l avait chargée était en train de réussir sans qu il eût déboursé un sou de plus que les extorqués par Kub et Zwicker. «Demain matin, nous attaquerons à 6 heures, nous pourrons finir vers 14 heures. Des librairies pas trop lointaines pourront être servies avant 19 heures, - Le voyage avec Gustavia (VII) - 93/444

94 Monsieur Lagerfeld, vous êtes un homme merveilleux! répéta Gustavia, faussement extasiée. Rien qu un patron qui trime pour ne pas couler, madame. Alors, nous en sommes bien d accord, je mets les heures supplémentaires en sus du devis endossé? Mais certainement! Aucun problème! Alors, venez donc dans mon bureau écrire cette clause de votre blanche main sur mon exemplaire du devis, et je veux une confirmation par fax avec la signature de Mouchalon. Vous êtes vraiment méfiant. Si ce n était pas pour rendre service à un parent, je ne le ferais pas. Son livre marche déjà tellement bien! Si je suis payé des dix premiers mille à trente jours, on pourra discuter. À trente jours, ça va être difficile Ce n est pas ce que vous disiez hier! S il a fait une avance au papetier, je vous le dis confidentiellement, il est à sec de trésorerie. Je m en fous, il a de l argent à gauche. Dites-lui que, dans trente jours, si je n ai pas reçu l argent au matin, je viendrais le voir dans l après-midi. Hans en est capable, dit Kub, et je ne réponds pas de la suite. je ne le tuerai pas, ce serait un crime, mais je lui arracherai les oreilles, le nez, et autre chose! Ces actes de barbarie sont sévèrement condamnés, dit Gustavia. On verra où en est la jurisprudence! se moqua le robuste imprimeur alsacien. Rapportez-lui tout cela ; il ne me baisera pas comme il baisé tout le monde, foi d Alsacien!» Gustavia était assez effrayée de la tirade. Elle fit semblant de pleurnicher. «J ai fait tout ce que j ai pu, monsieur Lagerfeld, l argent ne rentre pas à trente jours, vous le savez bien Qu il se démerde avec les banques, qu il emprunte, c est un VIP, votre Mouchalon. Je ferai tout mon possible, assura Gustavia, s il veut bien m écouter Eh bien, merci, monsieur Lagerfeld, on va vous laisser travailler.» À ce moment un trente-cinq tonnes portant d incompréhensibles inscriptions finlandaises rugit sur le parking. «Voilà le papier, s exclama joyeusement Hans. Ça, c est beau. Ah! parlez-moi de travailler avec des Scandinaves et des Allemands!» Les deux beaux-frères échangèrent une longue accolade, Gustavia, malgré un petit mouvement gentil, n eut que le droit de serrer la grosse patte de l imprimeur. - Le voyage avec Gustavia (VII) - 94/444

95 XXXIX Le voyage avec Gustavia (VIII) Gustavia le lecteur attentif l aura soupçonné avait passé une nuit inoubliable sous le boutoir abrupt de cet âne alsacien. Elle quitta Ensisheim ravie, un peu excitée par le succès de sa mission et le souvenir indécent des désordres de sa nuit. Elle prit vers le nord la route de Colmar en agaçant l oreille de Kub des prévisions les plus enthousiastes tandis que se formait dans son esprit enfiévré un projet plus immédiat, plus personnel. Alors qu elle conduisait très vite, elle leva le pied et, dès qu elle le trouva sur sa droite, s engagea dans un chemin creux. «Hé! s étonna Kub. Pardonnez-moi, cher Jean, mais j ai un besoin. Je vous supplie de rester dans la voiture car je suis très pudique. Bon!» concéda Kub. Elle alla s accroupir derrière une haute haie d épineux. Elle revint très vite, mais l attention de Kub, minée par les fatigues splendides de la nuit, s était relâchée. «Excusez-moi, cher Jean», dit-elle en se rasseyant et en portant sa main droite sur son encolure. Puis, avec une habileté de joueur de bonneteau, elle ouvrit sa ceinture, dégagea d un coup l entrejambe et se courba en gémissant Kub n eut pas le cœur de la repousser. Après cette fellation rapide mais savoureuse, elle se redressa et se tint impavide sur son siège tandis que Kub récupérait lentement de son orgasme. À plus de cinquante ans, on ne jouit pas comme un lapin c est d ailleurs l une des raisons pour lesquelles les lapins n atteignent pas cet âge. Le portable de Gustavia crissa : c était évidemment ce peine-à-jouir de Mouchalon qui venait aux nouvelles. Gustavia se reprit comme sous le choc d une matraque électrique. «Ah, Monsieur le Président, quelle joie de vous entendre et de vous crier : Full success! Full success!» Monsieur Lagerfeld est un homme un peu rude, comme tous les Alsaciens, mais très vite adorable Oui, si j étais restée seule avec lui, les choses auraient pu se passer encore mieux Oui, j aurais sans doute pu lui arracher les soixante jours, mais il faut le comprendre aussi Non, je vous assure, Monsieur le Président, il fait tout ce qu il peut et, si vous étiez moins impulsif, il pourrait mener le tirage plus loin, comme il est à prévoir Oui, la distribution coûterait un peu plus cher Ils vous descendraient à 38 ou 37 % Mais vous avez le coup! Alors qu importe le coût!» Oui, Jean Kub va très bien, mais comme c était une situation un peu familiale, il dort, épuisé, à l arrière de la voiture. Sans lui, je n aurais rien obtenu Nous rentrons, bien sûr, mais il y a une soupape qui claque de façon sibylline. Je crains la panne! Mais nous trouverons bien le moyen de rentrer demain Mes respects, Monsieur le Président.» Kub eut un petit sursaut. «Que voulait ce con? Savoir si ça roulait _ Je ne sais plus où j en suis, avoua Kub, vous me faites perdre mes repères - Le voyage avec Gustavia (VIII) - 95/444

96 Essayons de nous y retrouver. C est que je n ai plus trente ans, moi! Et j ai une de ces faims! Si on allait casser la croûte? Mais bien sûr, cher Jean, nous approchons de Colmar par cette route admirable aux villages fleuris. Trouver une bonne auberge ne sera qu un jeu!» Quelques tours de roues plus tard, ils avisèrent une magnifique enseigne plantée au bord de la route : À la Cigogne baladeuse, Auberge de pure tradition alsacienne. Cave renommée. Service familial. Eguisheim, première à gauche. «Cher Jean, regardez comme cette pancarte est soignée, estima Gustavia en levant le pied. Il n y avait pas de véhicule derrière eux et elle ralentit jusqu à la vitesse d un âne paresseux. Que saint Nicolas m entende! s extasia Kub, la Cigogne baladeuse! quelle bonne enseigne! Prenez à gauche, nom de dieu, je sens qu on va se faire, aux frais très relatifs de Mouchalon, puisque ses notes de frais sont totalement dégrevées, un repas du tonnerre! Comme j aime votre sens de la décision, cher Jean» feignit dolemment Gustavia. Et elle prit à gauche la toute d un autre plaisir L auberge de la Cigogne baladeuse n est qu une pure invention de l auteur. Néanmoins l auberge illustrant ce chapitre existe bien. Il s agit de l auberge alsacienne à Eguisheim. - Le voyage avec Gustavia (VIII) - 96/444

97 XXXIX Le voyage avec Gustavia (IX) Nous avons dû laisser ceux qui sont devenus nos amis virtuels, Gustavia et Jean Kub, sur le chemin de Strasbourg, c est-à-dire du retour, mais Gustavia a prévu d inventer une panne opportune pour ne rentrer à Paris que le lendemain. Elle rêve nos fidèles lecteurs l ont bien compris de passer une autre nuit torrentielle sous la verge impitoyable de l homme de paille, en train de devenir l un des principaux personnages de ce feuilleton. Sur une de ces indications, le plus souvent pathétiques ou ratées, qu on trouve au bord des routes, ils se dirigeaient donc vers l Auberge de la Cigogne baladeuse, à Eguisheim. Un quart d heure plus tard, ils étaient attablés sur une terrasse romantique et silencieuse, à l arrière de l auberge. De vieilles treilles donnaient à cette tonnelle l allure d un salon végétal et le murmure d un ru en contrebas venait s ajouter à la fraîcheur du style de Gustavia. «Mais oui, cher Jean, prenez donc un baeckehoffe ou une solide choucroute! pour réparer vos forces ébréchées par la nuit, déclama-t-elle sur un mode d alexandrin. Si vous vous arrêtez dans tous les chemins creux Vilain! Vous n allez pas me reprocher juste une petite fois. J en avais tellement envie! C est incontestable. Cher Jean, je propose que vous rentrions lentement. Vous aurez plaisir à vous arrêter en quelques caves, je suppose? Sûr, mais comme je n ai pas d argent Ne vous inquiétez donc pas de ce détail. Je ferai passer vos fredaines en notes de frais! Très aimable. Vous l avez bien mérité, vous avez été tellement efficace! J ai dit au vieux qu on avait un problème avec la bagnole. Visitons ensemble toute cette vallée merveilleuse et sensuelle! Je le rappellerai de Sélestat ou d Obernai pour dire que c est cassé, qu on nous répare, que nous ne pourrons rentrer que demain si vous en êtes d accord, bien sûr, mon cher Jean.» Elle ponctua cette simple proposition d un regard brûlant et d un baiser enflammé, à la façon de Louise Labé, la poétique putain de Lyon. Il y avait à la carte un foie gras maison et médaillé qu ils choisirent d abord sous les yeux bienveillants de l hôtesse qui leur révéla comme un secret : «Je ne le mets plus à la carte parce que parce que je n en ai presque plus, et si je devais l inscrire au prix qu il a atteint Oh, çà! la rassura Kub, ça ne fera pas difficulté, nos frais sont remboursés par un généreux employeur! Alors Vous êtes si gentils tous les deux Voilà, accompagnez votre foie gras d un tokay pinot gris d Adam, à Ammerschwihr, millésime 1983, un pur miracle! 10 C est que je conduis regretta Gustavia. 10 Publicité gratuite : Néanmoins, une petite caisse, tout ça, serait bienvenue... - Le voyage avec Gustavia (IX) - 97/444

98 Oh, chère dame, personne ne le verra, c est une bouteille de 50 cl, et je vous la compterai au prix d autrefois. Dans ce cas» Après le foie gras, Kub, en véritable Alsacien, s était décidé pour un kassler accompagné d une salade de pommes de terre et Gustavia, toujours légère, pour un poussin local, de la Wantzenau, c est-à-dire forcé par un brouet de lait caillé et de riches céréales. «C est l ortolan de ce pays, n est-ce pas? dissertait Gustavia. Savez-vous, cher Jean, que l ortolan, le vrai, pose encore une énigme aux scientifiques? Qu il doit se poser à lui-même comme à moi car je n en ai jamais rencontré dans la nature ni dans mon assiette! Nous essaierons d en trouver ce soir à Strasbourg. Vous ne pouvez pas rester dans cette ignorance, cher Jean. On dit qu il en coûte une fortune de rencontrer cette énigme et de la dévorer sans comprendre Bah! n avons-nous pas, grâce au sens des affaires du président Mouchalon, les moyens de nous moquer de ce détail? Il nous doit bien ça! Cher Jean, vous êtes un homme tellement merveilleux» Pauvre Kub, aux prises avec la malignité infernale de la Créature! Il reprit la route enchantée bien lesté de viande et de bière. Gustavia, par des mignardises, l avait détourné de l alcool après le café, comme il allait en trouver partout devant lui. - Le voyage avec Gustavia (IX) - 98/444

99 XXXIX Le voyage avec Gustavia (X) Ils avaient, après ce repas magnifique en l auberge de la Cigogne baladeuse, à Eguisheim (vraiment une bonne adresse), toute la fantaisie des amants, Kub modelait d une main impatiente la cuisse droite de Gustavia, qui avait quitté à l auberge sa défroque de Monoprix pour reprendre sa robe seyante. Le jeu de ses cuisses sur les pédales, la perspective d une autre nuit passionnée faisaient oublier à Kub toutes les beautés du paysage. Ils traversèrent Türkheim sans y stopper, malgré les pancartes signalant des celliers mais s arrêtèrent bientôt à Ribeauvillé, où ils écoutèrent patiemment le discours standard et commercial d une animatrice de chai. Kub jeta un œil sur la carte et prit six bouteilles, trois de gewurztraminer et trois de pinot blanc, d un prix assez élevé. Par courtoisie, la jeune femme leur proposa, pour digestif, un petit verre d une élection de grains nobles et il n est pas exagéré de dire qu il n existe rien de plus délectable dans le monde, quand on a Gustavia auprès de soi Bienheureux Kub! Les heures suivantes furent pour lui comme une ascension fantastique! Les amabilités de Gustavia nos fidèles lecteurs connaissent maintenant assez le personnage pour qu on n ait pas besoin d en dire plus relayaient celles des maîtres de chai chez qui ils faisaient étape. Et qu il y en eut de ces étapes! Comment ne pas s arrêter à Saint-Hippolyte? Un monastère y avait été fondé au milieu du VIIIe siècle, et les fainéants de cet asile avaient besoin de vin pour célébrer le sacrifice imaginaire du Crapaud divin. Des ceps furent donc plantés et la bonté du climat développa miraculeusement la vigne. Les manants attentifs firent du vin leur religion et de son commerce leur ressource, sans plus s occuper de théologie. Le monastère fut emporté par des diableries et il régna dès lors dans le village une excellente ambiance. De nombreuses fêtes très païennes vinrent rythmer le travail plaisant mais monotone de la vigne, en attendant les aimables débauches des soirs de vendanges. Saint-Hyppolite Il suffisait au voyageur de se présenter avec sa ravissante compagne. «Je suis Jean Kub, et voici mademoiselle Schumacher. Pour peu de temps sans doute, souriait le viticulteur. Nous y réfléchissons», admettait Gustavia, et son rire se mariait aux vins les mieux conduits - Le voyage avec Gustavia (X) - 99/444

100 Après une dégustation patiente de Kub, elle fit entourer d un papier cadeau un coffret de trois petits bouteillons de vendanges tardives d un prix élevé. «Mettez donc sur votre carte : À Monsieur le Président-Directeur général Mouchalon et votre formule habituelle. Ça lui fera plaisir. C est votre patron? Oui. Et c est lui qui nous paye cette sacrée balade! confia Kub, qui commençait à décoller. L excellent homme! Z avez raison! Comptez-nous donc en plus votre lot Découverte de l Alsace! de six bouteilles! Je vous assure que vous ne le regretterez pas! Avec un dernier verre à la santé de Mouchalon et après on s en va! Qu est-ce qu il fabrique dans la vie, votre Mouchalon? Rien. Il est président-directeur général inamovible. Faudra pas oublier de graver ça sur sa pierre tombale, hein, Gustavia!» - Le voyage avec Gustavia (X) - 100/444

101 XXXIX Le voyage avec Gustavia (XI) Nous avions laissé Gustavia et Jean Kub, très épris l un de l autre, sur la Route des vins d Alsace où ils musardent. À Saint-Hippolyte, la dégustation fut particulièrement réussie. Ils y rencontrèrent un vieux vigneron, Ludvig Schaeffer, qui avait conduit la grosse houe dans sa jeunesse, en commandant son cheval à la voix Les années avaient apporté d autres machines dans les vignes pour d autres générations de laboureurs, mais le vieil homme avait plaisir à regarder vers ce passé où il se sentait encore à sa place. Il émaillait son beau récit de petits verres et Kub l encourageait à continuer de hochements de sa grosse tête alsacienne. Ils parcoururent ainsi tout le cellier, caressant le ventre de respectables barriques. «Il n y a que le rouge d Otrott qu on puisse comparer au nôtre, sentenciait le vieillard, et encore» La fraîcheur de ses propos ajoutait à celle des murs, et les coups de pipette ou la précise aspiration d un siphon remplissait à demi le petit verre de Kub «Je vous verse les preuves de ce que j avance, plaidait le disert ancêtre et le visiteur buvait ainsi de façon cartésienne ses raisonnements de haut goût. Notre Kub sortit de là bien lesté de belles bouteilles mais l estomac un peu chargé. Il s endormit dans la voiture et Gustavia, rêveuse, se mit à remonter lentement vers le nord, au hasard de petites routes, brassant des idées bizarres : est-ce qu une route qu on ne prendra jamais plus existe? Et hem est-ce qu un homme qu on ne prendra plus qu une seule nuit sans doute existe encore? Gustavia jetait de temps en temps un œil attendri sur Kub cuvant. Comme amant, il n était pas renversant, mais elle aimait son côté nature (chasse, pêche et tradition) À Scherwiller, Gustavia stoppa devant une taverne dont la terrasse entourée de fleurs lui plaisait. Kub s ébroua comme s il était dans son lit et qu on cessait de le bercer. «J ai soif», soupira-t-il. Gustavia le caressa un moment avec des murmures flatteurs qui le réveillèrent tout à fait. - Le voyage avec Gustavia (XI) - 101/444

102 La vue de cette accueillante terrasse l enthousiasma, il promit à Gustavia tout ce qu elle voudrait, serment d ivrogne qu elle se promettait de concrétiser au mieux. Un peu agacée de n avoir pu goûter les vins autant qu elle l aurait voulu, elle trinqua d un demi avec la chope de Kub, revint sur des promesses non d ivrogne mais d éditeur c est encore plus léger avant de proposer qu ils fassent un tour à pied dans ce charmant village pour réanimer les facultés de Kub. Ils longèrent la rive encaissée de l Aubach que franchissent dans une espèce de concours d ingéniosité de multiples passerelles individuelles, rêvèrent sur le vieux pont et leurs gestes traduisaient l impatience de la prochaine nuit. Kub ne but là qu un peu de riesling et suivit les conseils qu on lui donna pour l achat de quelques bonnes bouteilles de pinot gris, de pinot blanc à boire à la maison. - Le voyage avec Gustavia (XI) - 102/444

103 PAUSE SYNDICALE Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde?. Projet de couverture Pour paraître aux éditions Mouchalon (octobre 2010) Quatrième de couverture : - Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde?. Projet de couverture - 103/444

104 Jean Kub Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde Misère et diététique en France au début du XXIe siècle Dans cet ouvrage original et ironique, l auteur s attaque discrètement au conformisme des riches et à leurs idées reçues sur la cuisine[...].11 Sociologue, esthète et collectionneur, Jean Kub, né en 1958, est actionnaire et descendant des célèbres Bouillons. 11 L idée de cette parodie nous est venue avant que nous découvrions un autre ouvrage sur un sujet voisin aux Éditions Michalon : L Éloge du miséreux, de Mabrouck Rachedi. On trouvera une critique sur le site com4news.com. - Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde?. Projet de couverture - 104/444

105 XXXIX Le voyage avec Gustavia (XII) Ils arrivèrent tout joyeux à Dambach-la-Ville, majestueusement ceinte de ses vieux remparts du début du XIVe siècle. L ordre admirable de ces pierres rafraîchit l esprit de plusieurs siècles et, avec un petit supplément d ivresse, on s y sent dans un monde parfait! Jean Kub tentait de réduire l ivresse alcoolémique pour augmenter celle des sens, rude gageure sur ce chemin! Dambach-la-Ville Ils traversèrent Türkheim sans y stopper, malgré les pancartes signalant des celliers mais s arrêtèrent bientôt à Ribeauvillé, où ils écoutèrent patiemment le discours standard et commercial d une animatrice de chai. Kub jeta un œil sur la carte et prit six bouteilles, trois de gewurztraminer et trois de pinot blanc, d un prix assez élevé. Par courtoisie, la jeune femme leur proposa, pour digestif, un petit verre d une élection de grains nobles et il n est pas exagéré de dire qu il n existe rien de plus délectable dans le monde, quand on a Gustavia auprès de soi Bienheureux Kub! Les heures suivantes furent pour lui comme une ascension fantastique! Les amabilités de Gustavia nos fidèles lecteurs connaissent maintenant assez le personnage pour qu on n ait pas besoin d en dire plus relayaient celles des maîtres de chai chez qui ils faisaient étape. Et qu il y en eut de ces étapes! Comment ne pas s arrêter à Saint-Hippolyte? Un monastère y avait été fondé au milieu du VIIIe siècle, et les fainéants de cet asile avaient besoin de vin pour célébrer le sacrifice imaginaire du Crapaud divin. Des ceps furent donc plantés et la bonté du climat développa miraculeusement la vigne. Les manants attentifs firent du vin leur religion et de son commerce leur ressource, sans plus s occuper de théologie. Le monastère fut emporté par des diableries et il régna dès lors dans le village une excellente ambiance. De nombreuses fêtes très païennes vinrent rythmer le travail plaisant mais monotone de la vigne, en attendant les aimables débauches des soirs de vendanges. - Le voyage avec Gustavia (XII) - 105/444

106 Il suffisait au voyageur de se présenter avec sa ravissante compagne. «Je suis Jean Kub, et voici Saint-Hyppolite mademoiselle Schumacher. Pour peu de temps sans doute, souriait le viticulteur. Nous y réfléchissons», admettait Gustavia, et son rire se mariait aux vins les mieux conduits Après une dégustation patiente de Kub, elle fit entourer d un papier cadeau un coffret de trois petits bouteillons de vendanges tardives d un prix élevé. «Mettez donc sur votre carte : À Monsieur le Président-Directeur général Mouchalon et votre formule habituelle. Ça lui fera plaisir. C est votre patron? Oui. Et c est lui qui nous paye cette sacrée balade! confia Kub, qui commençait à décoller. L excellent homme! Z avez raison! Comptez-nous donc en plus votre lot Découverte de l Alsace! de six bouteilles! Je vous assure que vous ne le regretterez pas! Avec un dernier verre à la santé de Mouchalon et après on s en va! Qu est-ce qu il fabrique dans la vie, votre Mouchalon? Rien. Il est président-directeur général inamovible. Faudra pas oublier de graver ça sur sa pierre tombale, hein, Gustavia!» - Le voyage avec Gustavia (XII) - 106/444

107 XXXIX Le voyage avec Gustavia (XIII) Nous avons délaissé les nombreux héros de ce feuilleton à leurs sales affaires pour suivre sur la merveilleuse Route des vins d Alsace l auteur de paille Jean Kub et la fascinante attachée de presse Gustavia Schumacher, devenue la discrète mais toute-puissante reine de Saint-Germain-des-Prés. - Le voyage avec Gustavia (XIII) - 107/444

108 Kub, malgré son coffre, s est parfois trouvé dans un état second, mais a réuni une belle collection des meilleures bouteilles du pays. Par chance, il a pu acquérir dans une quincaillerie de Barr deux de ces grands sacs de plastique enduit fort résistants, comme en portent souvent les migrants, 12 pour transporter sûrement son butin. Ils stoppèrent une dernière fois, avant de gagner Strasbourg, à Molsheim dans le but de diluer l alcool dans des chopes de bière procédé qui ne convient pas à tout le monde. «Je vais téléphoner au vieux pour qu il ne nous emmerde plus de la soirée, chéri» dit Gustavia en caressant la nuque de Kub et en lui accordant un baiser volcanique. «Je ne comprends toujours pas» se défendit faiblement Kub. Il n y avait rien à comprendre, dans l immédiat La femelle précieuse déployait le rituel de la parade amoureuse pour tout obtenir de son abandon à l envers des rites de nombreuses espèces animales où le mâle s exhibe pour séduire. Gustavia s était éloignée pour bercer l oreille du plus petit président-directeur général du monde d un conte mécanique qui justifiait leur retour différé, ce qui n avait aucune importance, mais en répétant sur un autre mode les nouvelles positives qu elle lui avait chantonnées six heures plus tôt : les camionnettes d Interforum allaient pouvoir répandre depuis Ensisheim vingt mille exemplaires du bon best partout Kub hem bandait ses forces pour assurer la promotion de son livre, et ils allaient en parler toute la soirée. «Oui, Monsieur le Président, Molsheim est une jolie petite ville Son sylvaner aussi est réputé Nous nous sommes arrêtés dans quelques chais, comment faire autrement? Non, non Alors, à demain. Mes respects, Monsieur le Président.» Elle revint, éclatante, vers Kub incrédule. «Voilà. J ai remis le vieux sur son petit nuage! Les cigares ne lui suffisent plus depuis qu il a plongé dans la faillite, il faut le conforter du matin au soir, lui donner raison. Je vous avoue, mon cher Kub, que je commence à en avoir assez de soutenir ce débris. Je vais réfléchir aux propositions flatteuses que j ai reçues, la plus haute venant de quelqu un à qui Mouchalon a fait perdre beaucoup d argent. Il m a invité sur son yacht cet été pour me montrer que ses confrères ne possèdent pas de yacht. Et vous comptez y aller, bien sûr. Oh, un temps très court, pour repérer les lieux! Et s il n y a personne à bord qui m exaspère!» Ils filèrent vers Strasbourg où ils arrivèrent juste à temps pour rendre la bagnole. Kub mit ses deux sacs à la consigne de la gare, puis ils allèrent réserver une chambre à l écart dans un bon hôtel du quartier de la Petite France. Gustavia sut formuler cette demande avec la plus parfaite exactitude, sans un mot de trop ni nuance d embarras. «J aime tant ce quartier, complaignait-elle, et j y viens si peu. Tant de choses Baladons-nous jusqu à l heure du dîner, et il y aura quelque chose de nouveau, c est que je vais boire aussi! Ouais, dit Kub, les femmes qui ne savent pas boire m emmerdent les hommes aussi, remarquez. Vous êtes merveilleux, Jean! le flattait Gustavia. Dites-moi, est-ce que l argent changerait quelque chose pour vous? Sûr! On pourrait avoir une belle bagnole bien à nous, une Volvo taillée en break, faire de bonnes virées comme celle-ci, et rentrer à la maison avec le coffre plein des meilleures bouteilles, voilà mon programme et j essaierais de publier mes avis, mes notes de dégustation dans une revue d œnologie. Oh! Jean, vous avez dit : à nous! Est-ce que vous songeriez 12 dits sacs Tati. Un fabriquant de sacs de luxe souvent cité dans les spams, a même créé un sac Tati de luxe! - Le voyage avec Gustavia (XIII) - 108/444

109 Pas dans l immédiat, mais ma femme est souvent absente, elle est exploratrice, attachée au C.N.R.S., ethnologue ; elle étudie les dernières tribus africaines sans portables. Et c est de là-bas qu elle fait bouillir la marmite!» Ils rêvaient ainsi enlacés dans le lacis des vieilles rues, alternant champagne et vendanges tardives en attendant l heure du dîner, après avoir inspecté plusieurs endroits et retenu une table isolée au Bon Vivant 13 dans un recoin feuillu. Au bon vivant Ils avaient usé d une méthode sûre pour choisir cet endroit : ou Kub ou Gustavia engageait la conversation au comptoir avec un type qui avait une bonne tête d Alsacien et un sûr coup de coude. Chacun disait ses préférences mais, à l évocation du Bon Vivant, le plus minime soupçon de critique s évanouissait et Kub, généreusement, offrait un verre à son homonyme. Ils dînèrent délicieusement. Kub prit soin de ne pas trop boire en écoutant les flatteries de Gustavia : «C est difficile la première fois, mon cher Jean, l éclat des projecteurs, cette sensation hem stupide d être le centre du monde. Il ne faut pas chercher, je crois, à crever l écran. Contentez-vous de rester vousmême, un peu rustique, un peu ours, mais avec des traits modernes! Mouchalon n aurait pas dû accepter, à mon sens, votre livre tel quel qui est un fourre-tout Vous aviez matière, mon cher Jean, à donner un fort essai sur le scandale permanent de la grande distribution Elle a fini par organiser la société à son image je veux dire les classes sociales qui fréquentent les grandes surfaces Dans des tas d endroits, il n y a plus d autres points de ravitaillement et pour jardiner ou élever des poules, il faut un petit morceau de terrain. Votre livre s adresse à ceux qui n en ont pas, qui seront toujours plus nombreux» Kub termina ce repas instructif en prenant deux petits cafés. 13 7, rue du Maroquin à Strasbourg. Publicité gratuite. Néanmoins nous sommes ouverts à toute offre... - Le voyage avec Gustavia (XIII) - 109/444

110 XL L éternel retour (I) Gustavia le lecteur attentif ou passionné l aura deviné après avoir passé une nuit inoubliable sous le boutoir abrupt de cet âne alsacien voulait recommencer pour comparer les deux. Mais Kub, de son côté, trop ivre la première nuit, pensait qu il n avait pas donné, par courtoisie aussi, toute sa mesure et, alerté par la fellation audacieuse de la fin de la matinée, il se promettait cette fois d agir avec l emportement d un ours! Heureuse Gustavia qui allait jouir de l étreinte d une espèce en voie de disparition! Tirons sur ces scènes d ailleurs indescriptibles le voile épais de la stricte décence pour retrouver nos héros gare de l Est à midi, fort contents d eux, du monde et de la S.N.C.F. On parle trop peu des trains qui arrivent à l heure. L heure de la séparation avait sonné pour Gustavia et Jean Kub, qui portait à bout de bras dans deux grands sacs de plastique fort, bagage ordinaire des migrants, une trentaine de bouteilles intéressantes. «Cher Jean, dit Gustavia, je vous rappelle dès que j ai un moment, mais je vais être très débordée, surbookée. Vous êtes un type adorable! J ai passé avec vous deux jours extraordinaires. Merci.» Une petite bise, et puis s en va. Un homme qui a des oreilles entend : Je me suis servie de toi comme d un âne et ce soir je vais sans doute en essayer un autre Pauvre Kub, abandonné sur le large trottoir de la gare de l Est, embarrassé de ses bouteilles, ébloui par les néons des brasseries en face plus que par le grand soleil, se tâtant, ne trouvant que trois tickets de métro et 25 centimes au fond de sa poche, celles intérieures de sa veste pleines de tracts et de factures impayées. Mais mais nom de die! mais c est bien sûr! cette surépaisseur à gauche, cette fermeture mécanique à la con, cette fille m avait tourné la tête, ils sont là les biftons de Mouchalon, ils sont là, au chaud sous leur petite bande, 500, la moitié de ce que cette salope d Adèle m a laissé au prétexte que j allais me saouler épouvantablement. Mais je pose la question : Quand un ivrogne gagne de l argent, est-ce qu il n a pas le droit de le boire? La joie de Jean Kub éclata après ce monologue intérieur. Il reprit ses sacs, serrant fortement leurs anses, cria «Yppie!», et se précipita vers la Brasserie de l Est. Au comptoir, il gueula : «Un chevalier 14 de munich, s il vous plaît! Vous allez voir comment moi, Jean Kub, je descends ça! Et après, je rentre à la maison! Pourquoi n y a-t-il rien à boire de correct dans ce putain de tégévé? 14 soit un verre de 1 litre - L éternel retour (I) - 110/444

111 Mais, cher monsieur Kub, lui précisa le gérant en lui serrant la main avec cordialité, la consommation des chevaliers n est pas limitée! Faut que je rentre, j ai un boulot terrible! Vous êtes courtier en vins à la sauvette? s enquit le gérant en désignant les sacs remplis de bouteilles. Non, dit Kub, en lui tendant un billet de 50, je suis écrivain.» L homme releva ses deux mains en même temps. «C est pour la maison, monsieur Kub. J ai entendu parler de votre livre. Je vous en félicite. Dommage que je n aie pas le temps de lire Ça ne fait rien», répliqua Kub, amène. Il sauta dans un taxi avec ses bouteilles, rentra chez lui et, crevé par sa nuit foutative entre les hanches de Gustavia, s effondra. Il dormit deux heures et, en se réveillant, s aperçut avec stupeur puis angoisse que son saxophone ne reposait pas auprès de lui. - L éternel retour (I) - 111/444

112 XL L éternel retour (II) Nos fidèles lecteurs pouvant à bon droit s inquiéter du développement dramatique de, nous leur devons quelques mots d explication. Et ils nous accorderons que nous avons déjà bien avancé! S ils suivent ce feuilleton depuis son premier épisode, ils savent que l acteur principal en est un zozo d éditeur, un zombi économique qui croit devoir maintenir son image depuis longtemps décomposée en publiant n importe quoi. On a repris ce personnage à la volée dix ans après avoir donné son portrait et décrit ses méthodes sans que cette dénonciation ait éveillé la méfiance de ses futures victimes. Quelques-unes seront appelées à tenir un petit rôle dans la suite de. L action est maintenant décisivement engagée, mais il convenait de s attarder un peu sur l étourdissante égide sans qui le héros n existerait plus, la mystérieuse Gustavia Schumacher qui bouleverse le jeu de SaintGermain-des-Prés en se refusant à presque tout le monde ce qui multiplie les bruits fantastiques qui courent sur son compte. Après son bref séjour en Alsace avec Jean Kub, nos fidèles lecteurs en savent un peu plus sur le style et les mœurs de Gustavia quand elle s abandonne. Ils apprendront donc avec plaisir qu elle va jouer le plus grand rôle dans la suite de ce feuilleton. Jean Kub, son compagnon de hasard, est aussi un auteur de hasard. Le livre signé de son nom, et qui a été écrit par un nègre, est en passe de devenir un best-seller et le rôle de l imprécateur est un peu grand pour Kub : il flotte dans son costume. C est un saxophoniste quinquagénaire et alcoolique mal préparé à recevoir des droits d auteur énormes que l éditeur va tout faire pour ne pas lui verser. Mais Kub est étroitement surveillé par la jeune Adèle Zwicker, qui s est improvisée agent littéraire. Personnalité de type sadique, elle n hésite pas à user de violence et de menaces, mais sa redoutable intelligence ne suffit pas à contrôler les manigances de Gustavia, devenue la reine secrète de Saint-Germaindes-Prés, et les sottises de Mouchalon, qu elle maltraite avec plaisir. Son rôle dans la suite du feuilleton va être important, puisqu elle va tenter d empêcher l évasion fiscale et physique des droits qui lui reviennent solidairement avec le narrateur. Réussira-t-elle à ne pas se faire voler par Mouchalon elle serait bien la première! et quels moyens utilisera-t-elle pour contraindre Kub à recracher le fric? Avec la rentrée littéraire 2010, qu on s apprête à croiser des personnages glauques et déjantés que la concurrence inattendue de Kub irrite. Le bruit court d une liaison secrète entre Gustavia et lui rumeur insupportable pour les petits princes et Grands Électeurs qui gouvernent la farce des prix littéraires et le bordel germanopratin. - L éternel retour (II) - 112/444

113 Des personnages vont probablement se dégager de ce maelstrom pour se joindre à l action. On a déjà évoqué à demi-mots les souffrances sentimentales de l encyclopédiste capricieux Charles Dantzig, d autres cœurs célèbres subiront bientôt le même sort. Des lettres d amour destinées à Gustavia ont été jetées sur la Toile, généralement copies de romantiques allemands ou français et même quelques épistoles du marquis embastillé à madame de Sade, ou d autres, franchement obscènes, à la sœur de celle-ci, religieuse, qui s évada un moment avec lui en Italie Gustavia ne peut contrôler ce délire épistolaire. Elle imprime ces pochades et, certains soirs de festivités très distinguées, elle coince un octogénaire lettré de l Académie française en s excusant d être si sotte C est loin d être le cas mais sa culture littéraire ne remonte pas au-delà du XIXe siècle. Quand un paragraphe lui dit quelque chose, elle appelle les œuvres numérisées de l auteur pressenti, choisit un enchaînement de trois ou quatre mots peu communs, et démasque généralement le plagiat. Mais il y a les vicieux, collectionneurs d autographes restés inédits, et les retors : «Ah! s exclame l académicien, les cochons! c est une lettre de Marie Dorval, cette femme sublime, qu ils ont passée au masculin, c est une honte!» Gustavia accorde au vieillard la faveur d un durable entretien et lui promet de flageller sur la Toile les faussaires et les farceurs. À mesure qu elle les dénonce, les plus obstinés compliquent leurs sources et masquent mieux leurs emprunts mais il y a aussi de vraies lettres, sans maladresse, sans archaïsmes, de femmes ou d hommes qui désirent follement non pas Gustavia, mais le prestige de Gustavia d être l élu(e) de son aura pour capter à leur profit un peu de sa lumière. Et Gustavia règne sur cette bande de bourgeois détraqués. - L éternel retour (II) - 113/444

114 XLI Petits calculs entre amis (I) Kub alla prendre une douche froide pour reconstituer les faits ahurissants qu il avait dû rêver et qui se transformaient en cauchemar. Sa fière devise : Moi sans mon saxo, jamais! avait été piétinée. Qui avait bien pu commettre un forfait aussi monstrueux? Sous l eau froide, la chronologie des derniers jours se précisa : rien n était capable de le séparer de son instrument, rien ni personne! Il réfléchit encore et l évidence bondit dans son cerveau fatigué par l alcoolisme : personne sauf Gustavia! Son saxo, la part de son être la plus sobre et la plus chère au monde, était pendu à un clou de hasard au siège percé des éditions Mouchalon! Comment imaginer dérision plus amère? Kub dut surmonter un nouveau moment de stupeur avant de se jeter sur son téléphone. Celui de Gustavia donna tout de suite le message d excuse, la garce l avait spamée. Le pseudo-standard de Mérou déconnait tout seul mais, par chance, la fine Adèle avait réussi à attraper au vol un des numéros de Mouchalon. L éditeur décrocha tout de suite et Kub tonna : «C est toi, Mouchalon? Alors, écoute-moi bien, tu m as embrouillé jusqu à ce que je laisse mon saxo en otage chez toi! C est une honte! Écoute-moi bien ; je serai là dans un quart d heure! S il y a un lézard, je démolis la gueule du gros nègre adipeux en bas, et ta porte. Si mon saxo n est pas là, j incendie les lieux, ça vous apprendra! Cher ami, couina Mouchalon, cher ami, c est un malentendu! Votre instrument est là, sous bonne garde, et il y a du nouveau! Ah! cher vieux, ça roule du tonnerre, et je voulais justement en parler avec vous. Venez. Eh ben, j arrive.» - Petits calculs entre amis (I) - 114/444

115 Kub cogna un petit coup avant d entrer. Mouchalon était seul avec son cigare, un journal déplié sur son bureau. Il paraissait aux anges. «Entrez, entrez, mon cher Kub, cette maison est la vôtre! Voyez, votre instrument est là. Si le cœur vous en dit, j ouïrai un petit solo mais oyez d abord la bonne nouvelle et regardez-moi ça : vous avez l article de tête dans Le Canard enchaîné, vous n étiez pas au courant? Ben non, on n a pas acheté les journaux en quittant Strasbourg, on était encombré de bouteilles! Bon, bon, mais est-ce que vous vous rendez compte? Non. Eh bien, le best est là! et bien là! Le Canard tire à huit cent mille, mais il est lu par le double! Et quel bel article! Et d André Rollin! Asseyez-vous, cher Kub, je vais vous le lire tout du long. Allez-y, puisque vous savez lire «La cuisine au maître Kub», hein! quel bon titre! Bof Mais si, mais si. Je commence : «C est sous un titre ubuesque que Jean Kub dissimule un livre étonnant. On songe aussitôt à la question d Ubu au capitaine Bordure : Eh bien, capitaine, avez-vous bien dîné? Fort bien, monsieuye, sauf la merdre! lui répond l officier félon. Il s agit naturellement d une plaisanterie, comme dans le titre de Kub.» Quand on dit : C est de la merde, on veut désigner par là une chose sans valeur et Kub nous démontre avec brio que les pauvres d aujourd hui consomment des aliments sans aucune valeur calorique, sans saveur, sans origine. L exemple des citrons qui mûrissent en faisant trois fois le tour de l Europe est sidérant!» D un côté, Kub dénonce le chiqué, l emballage criard, le trucage des DLC (dates limites de consommation), de l autre, par un singulier retournement, il évoque des recettes oubliées, saines et peu coûteuses (la soupe de poisson maison, la soupe au caillou, le bouillon de jeunes corbeaux, le potage aux petits étourneaux) qui permirent aux ancêtres des actuels pauvres de survivre et de se reproduire.» Il y a dans le livre savoureux de Jean Kub une dimension sociologique à la Durkheim, fondée sur une érudition solide (le chapitre sur le cochon est magistral), tout ça mêlé à des vieux trucs de braconniers et autres piégeurs, car Kub conseille de traquer la nourriture sur pied, ou sous l eau. Mais s il rappelle que s il est facile d attraper du poisson au cageot dans le canal Saint-Martin, encore faudrait-il qu il soit mangeable!» Un roman écologique très actuel, un manuel de survie au cas où dont le titre choc aurait été imposé par l éditeur. Décidément, Mouchalon nous étonnera toujours!» Hein? quel bon article! C est un con, trancha Kub au hasard, il n a rien compris! Ça, mon cher, je m en fous complètement. La question est maintenant : comment imprimer, où, et vite? On en était déjà là lundi Tout à fait différent, faut que je tire à cent mille. Alors, Lagerfeld? Il en tire vingt mille parce que c est moi, mais pas plus - Petits calculs entre amis (I) - 115/444

116 Il n irait pas assez vite. Ah la la, quel métier! Où est Gustavia? En rendez-vous à l extérieur. Bonne réponse!» ricana Kub. Il alla décrocher son saxo et le caressa affectueusement. «Ça ne s est pas bien passé avec Gustavia? biaisa Mouchalon. Tu peux pas savoir fit Kub, énigmatique. Je disais ça sans aucun sous-entendu. J ai vu vos notes de frais, vous ne vous êtes pas embêtés, quand même Quoi! rugit Kub, tu veux parler de la somptueuse robe que ton employée a acquise au Monoprix de Strasbourg sur mon conseil parce que celle qu elle portait était trop parisienne pour aller voir mon beauf? Non, non Nous avons mangé, nous avons dormi à tes frais. Tu les as, ces notes de frais, de quoi te plains-tu? Bon, bon, tempéra Mouchalon. Je me calcule 2,5 par exemplaire et je multiplie par trente mille : après-demain, tu me devras Tu comptes drôlement vite! Avec toi, vaut mieux!» Le téléphone de Kub grelotta : «Oui? s enquit-il. Où êtes-vous, monsieur Kub? Chez Mouchalon. Parfait. Je vous attends au Royal République. Vous connaissez le chemin.» La voix d Adèle avait claqué durement. Kub haussa les épaules, serra son saxophone sur son cœur et tendit la main à Mouchalon. L autre demanda : «Qui était-ce, pour que tu me quittes? Adèle Zwicker, dit Kub. Veinard!» sourit Mouchalon, avec un gros clin d œil libidineux. - Petits calculs entre amis (I) - 116/444

117 XLI Petits calculs entre amis (II) Adèle les fidèles lecteurs de ce feuilleton se souviennent qu elle est devenue l amante du narrateur durant leur rédaction commune du best-seller Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde attendait Kub, leur homme de paille, à une table écartée, devant un verre de menetou-salon. Elle ne portait qu une légère chemise d un violet strident, couleur préférée des lesbiennes, parce qu il faisait très chaud et sourit cruellement à Kub quand elle l aperçut. Il lui tendit une main gênée qu elle effleura à peine avant de lui faire signe de s asseoir. «Quoi de neuf? commença maladroitement Kub, après avoir commandé un demi-litre de munich. Comment ça, quoi de neuf, monsieur Kub? Vous sortez de chez l éditeur, ce serait mieux à moi de vous poser la question! J y allais récupérer mon saxophone Que faisait-il chez lui? Je n avais pas voulu l emporter en Alsace Parce que vous étiez parti en Alsace? Oui. Vous deviez m en demander l autorisation, monsieur Kub. Nous sommes en affaires et ce sont désormais les règles de l honneur qui s appliquent. Est-ce que je me fais bien comprendre? Je crains que oui. Voici notre analyse : ce qui avait commencé comme une énorme plaisanterie le reste, mais nous pouvons en retirer beaucoup d argent. Qu on vous laisse, comme homme de paille, le tiers de ce profit, je pense que c est beaucoup trop. Hé! gémit Kub. Notre vieil ami est d un autre avis parce qu il se délecte de la réussite de notre supercherie. Néanmoins, je pense que vous n avez pas besoin de tout cet argent! Hé!» bégaya Kub. Sa tortionnaire sortit un carnet et un stylo d un sac carré de cuir noir. «Racontez-moi maintenant votre voyage en Alsace sans en omettre aucun détail.» La couperose abandonna un instant les traits affaissés du visage de Kub. Il bafouilla : - Petits calculs entre amis (II) - 117/444

118 «Il s agissait de convaincre Hans, puisqu il faisait le travail et que c est mon beauf. Merde! je l ai pas cherchée, cette coïncidence! Et donc? Mouchalon a décidé que Gustavia m accompagnerait Je m en doutais un peu! Et vous avez éteint votre portable pour ne pas être dérangé! J ai eu un problème de batterie, mentit Kub. Vous savez, c est la cambrousse là-bas, et mon appareil est naze. Je vais faire semblant de vous croire, stupide Kub! Vous avez donc passé deux jours entre les mains de cette créature! Non, se récria Kub terrifié, pas entre les mains!» Adèle fut prise d un fou rire. «Y a quoi de drôle, là? craignit Kub. Comment auriez-vous pu résister quarante-huit heures à cette femelle démoniaque, mon pauvre Kub? Je pouvais pas refuser qu elle m accompagne. C était elle qui garantissait la traite, pas moi. Et si Mouchalon l avait envoyée toute seule, Hans se serait sûrement braqué, mon beauf est très puritain. Plus que vous? Certainement. Donc, entre Gustavia et vous, il ne s est rien passé? Parole! Il me suffisait d avoir votre parole, monsieur Kub. Car on pourrait raisonnablement craindre qu une telle femme puisse représenter un moyen de pression considérable dans le versement de nos droits. Une fois ceuxci encaissés dans leur totalité, je vous rendrai votre liberté sentimentale, monsieur Kub! Mais, bon dieu, je sors de chez Mouchalon, je lui ai dit qu il nous devrait après-demain! Je suis pas un mouton, merde! Essayez donc d éviter cette interjection vide. Ouais. Garçon, la même!» Le garçon s approcha de leur table et s enquit, à la parisienne : «Et est-ce que cette charmante dame?» Adèle inclina légèrement la tête. «Je vais reprendre un menetou-salon, ça me rappelle vaguement le nom d un grand éditeur!» Jean Kub éclata de rire. «Mais bon dieu, c est vrai!» - Petits calculs entre amis (II) - 118/444

119 XLI Petits calculs entre amis (III) De même que Kub, Gustavia s était effondrée en rentrant chez elle, le corps meurtri par deux nuits de débauche infinie. Sa conscience, aussitôt submergée par le rêve, la rejeta dans les bras d un animal fabuleux, aussi doux que furieux un ours idéal La Sieste de Delphin Enjolras ( ) Nymphomane, Gustavia avait été durement secouée par cette seconde nuit durant laquelle Kub avait su mobiliser une puissance fauve! Quand on sait que ce splendide animal possède un os pénien, on imagine mieux la vigueur, et surtout la longueur, des étreintes consenties! Son délire érotique mettait Gustavia dans la situation de cette audacieuse fille de l Ariège qui avait choisi de vivre avec des ours et pour que sa liaison fût bien nette, elle allait nue, jusqu au cœur de l hiver Mettezvous à la place de l ours, comme eût dit le subtil Théodore Monod : il est assez galant pour ne pas confondre cette sorte de sœur bipède dépourvue de fourrure avec une brebis mangeable. C est intéressant aussi sans fourrure, pense-t-il, et avec mille marques d aménité et des grognements intenses et variés bien proches de la parole, il conduit la jeune femme dans sa confortable grotte avant de lui proposer une hibernation à deux Aperçue par des chasseurs, cette fille extraordinaire leur échappa plusieurs fois avant d être capturée au cours d une battue qui ne visait qu elle et menée en prison! Devant la police et les robins, elle se refusa à toute déclaration, se moquant de la mise en scène de ces salauds. Mais ce n était pas une enfant-louve, elle savait parler. Une seule fois, elle laissa aller devant la stupide imputation d un juge : «Les ours étaient mes amis Ils me réchauffaient» Elle se laissa mourir de faim dans sa prison. Son désir onirique met Gustavia aux prises avec un bel ours, bien peigné, irrésistiblement charmant et délicieux par la diversité de ses étreintes La magie du songe lui fait perdre parfois presque tous ses poils et c est Kub qui assaille sans merci le corps vibrant de l amante des ours Fortunée Gustavia! Tant d expériences en si peu de temps pourraient apporter remède à sa sexualité détraquée. Sa vie antérieure, très périlleuse, ne lui avait permis de choisir ni d apprendre et la personnalité de sa mère n avait éclairé la question que d une lumière incertaine. Gustavia avait connu de premières expériences fort pénibles qui avaient fondé une crainte latente en même temps que son revers, la nymphomanie, puisque personne ne pouvait lui résister. - Petits calculs entre amis (III) - 119/444

120 Tour brûlait derrière elle, mais ce n était pas une allumeuse. Jugeant avec justesse la petite société burlesque où le hasard l avait jetée, elle n avait accordé que des caresses de comédie aux pantins les plus importants du circuit littéraire, qui s étaient discrètement flattés d avoir couché avec elle et tous en avaient menti. Beigbeder annonçait depuis trois ou quatre ans un romans à clefs et l incomparable Michel Houellebecq une saga tragique sur le même sujet : la déception amoureuse inédite qui vous abandonne devant votre poulet froid au Flore. La méfiance instinctive de Gustavia l avait protégée et placée dans une position souveraine : les plus humbles écrivassiers s efforçaient de ne plus y penser, certains malgré des avantages physiques incontestables et une ribambelle de conquêtes authentifiées dans les milieux du journalisme, de la radio, du cinéma, et les quelques grands sybarites de la profession qui n étaient pas homosexuels attendaient de voir comment l ouverture de l un d entre eux serait reçue par cette fatale goule. Gustavia, la chair bouleversée par son imprudence, vivait un cauchemar irrépressible : elle ne cessait de s unir à cette machine sexuelle qui reprenait le visage et les halètements de Kub Elle se réveilla en sueur, les cuisses inondées, et décida d aller réfléchir à son erreur sous la douche. - Petits calculs entre amis (III) - 120/444

121 XLII Questions d argent (I) Mouchalon tournait comme une bête en cage dans la petite pièce, gracieux asile offert par Mac Milou, effleurant à chacune de ses révolutions le dossier de la chaise de sa vieille secrétaire et la hanche de Gustavia. Son bedon tressautait de façon comique et sa tête de vieux bébé vacillait sous ce nouveau coup du sort capricieux. «De l argent, gémissait-il, de l argent, voilà ce qu il faut! C est le carburant indispensable pour redécoller une nouvelle fois! On est devant un coup fabuleux après l article insolent du Canard enchaîné mais il faut que le bouquin soit partout sur table au bon moment. Or, le bon moment, c est après-demain! Ensuite, le public, cet âne aux têtes innombrables, s intéressera à autre chose, et le tirage me restera sur les bras. Ça m est arrivé assez souvent, je n ai pas envie de recommencer.» Le pilon m a coûté assez cher! Enfin, c est une façon de parler, puisque je ne l ai pas payé. Maître Goupil, cette conne de mandataire judiciaire, peut toujours encadrer ses créances si ça l amuse, et les autres aussi, je m en fous!» Sa secrétaire, qui le connaissait intimement depuis un bon quart de siècle, l observait avec inquiétude : il n était plus très en forme, et si le cœur allait lâcher? Si l espèce de Livres au pilon résurrection qui se dessinait grâce au succès du Kub arrivait trop tard, dans l illusion triomphale d un retour «à la normale», quand personne n oserait plus évoquer les fâcheuses et énormes créances qu il avait laissées derrière lui moins d un an auparavant? Il y avait pour tous deux l humiliation cruelle de vivre dans cette soupente offerte par leur petit frère en idéologie hyperlibérale, Mac Milou, et la possibilité d en sortir était là. Gustavia était là aussi, avec ses oreilles et ses reins. Comment orienter la décision du président sans se découvrir? Il continuait ses jérémiades : «Mais qu est-ce que j ai fait au bon dieu? La fortune est là qui frétille comme la carpe dans l épuisette, je la vois! Mais il me manque le manche. Jetons-nous à l eau!» Les deux femmes échangèrent quelques mimiques : Mouchalon en pêcheur à la ligne, le cul sur la berge et coiffé d un chapeau de paille, ce n était pas prévisible. Le plus petit président-directeur général du monde tournait toujours avec des volte-face. «De l argent! Qu on m en donne assez et je le multiplierai comme des petits poissons! Le problème, Monsieur le Président, objecta Gustavia avec douceur, le problème, c est qu on ne donne pas l argent comme cela Hé! juste le temps de m en servir! Et si je promets de le rendre? Leur argent ne m intéresse pas, c est le mien que je veux gagner! - Questions d argent (I) - 121/444

122 Puisque vous êtes sûr du coup, vous pourriez prendre sur vos fonds propres» risqua la secrétaire Mérou. Mouchalon explosa, abandonnant le voussoiement dont il usait avec sa vieille complice devant des tiers. «Pas un sou, tu m entends, pas un sou! Je vois plus loin qu eux tous! L Europe est en faillite, je connais ça, le krach est imminent. Ceux qui ont laissé leur argent ici pourront s en servir comme de papier à tapisser. Nous nous réfugierons sous des cieux plus cléments, et ça serait déjà fait si je ne souhaitais pas défendre jusqu au bout les idées de droite.» Pas facile de vivre loin de Saint-Germain-des-Prés quand on y a, comme moi, gambadé tout enfant. Et puis j ai le goût de l édition chevillé au corps. Si je devais m exiler en Patagonie, je publierais en patagon. Pourquoi pas? Je garde mes chers fonds pour une vie meilleure. Alors, dit Gustavia, il faut trouver les moyens d un crédit Même pas! Juste une autorisation de découvert et le tour est joué! Ça, repartit Gustavia sans y penser, je pourrais certainement vous l obtenir» Il y eut presque une minute de silence. Une mouche, une des dernières mouches de Paris, voletait dans la pièce, favorable augure. Mouchalon fourragea dans son agenda et en tira une carte qu il tendit à son attachée de presse. «Vous avez raison, Gustavia. Allez voir ce type. Je n ai jamais eu d histoires avec lui. Si vous savez présenter les choses, vous sauverez la maison! Bien, Monsieur le Président, déclina Gustavia, je vais faire tout le possible mais les banquiers sont des animaux si rétifs» C était une carte du Crédit des Antilles, avenue de l Opéra, au nom de Toussaint Kéroungué. - Questions d argent (I) - 122/444

123 XLII Questions d argent (II) Après vingt ans de déclin régulier dans les affaires, ce qui forme une part considérable dans une carrière professionnelle, Mouchalon avait achevé ses turlupinades éditoriales par un scandale financier qui n avait pas été poursuivi. Indifférent à l argent il en avait eu vingt-cinq ans plein les poches, il avait pris depuis l habitude de se servir de celui des autres, de jouer sur l échéance des traites, sur les délais d encaissement et de débours, sur la confiance ou la négligence de ses créanciers, imprimeurs, papetiers ou auteurs, pour entretenir, avec une trésorerie exsangue, son personnage de souteneur des idées de droite. Et mis à part le cas très particulier de son indéfectible secrétaire, il avait baisé tout le monde tout le monde sauf Gustavia! Ce mince échec ne cessait de le tarauder nos fidèles lecteurs se souviennent des conditions, d apparence raisonnable, qu elle avait posées à son embauche : une ligne téléphonique et une carte de crédit. Certes, elle s était servie très libéralement de cette carte, mais en ne craquant que très rarement plus de 5000 par mois, et pour moitié avec des auteurs Mouchalon sans le sou, ou en vampant des journalistes. Cet échec de l éditeur véreux à baiser Gustavia comportait, on s en doute, une vaste dimension symbolique : depuis la déconvenue de Dantzig, qui avait fait rire tout Saint-Germain-des-Prés, personne n avait jamais croisé ou entrevu la fascinante attachée de presse seule avec son patron car elle avait veillé à rendre cette occurrence impossible. Et ceux qui en tenaient pour une liaison absolument secrète se trouvaient confrontés à une énigme impensable : quel lien pourrait attacher cette créature magique à ce précoce vieillard socialement discrédité, et dont la vie privée était déjà assez compliquée? En outre, on rencontrait souvent Gustavia avec tel ou tel auteur en vogue. La deuxième fois la rumeur naissait, et qu il y en eut de ces rumeurs, qui se dénonçaient successivement. La dernière obsession de Mouchalon aurait été de taper Gustavia à défaut de se taper Gustavia mais il subodorait que ce plaisir pervers lui serait interdit encore plus que l autre, car s il esquissait une manœuvre en ce sens, elle pourrait se fâcher et le quitter ce qui abrégerait son agonie ridicule. - Questions d argent (II) - 123/444

124 Gustavia n avait pas eu besoin de la scène précédente pour se convaincre qu il avait mis à gauche un argent qui ne lui appartenait nullement, puisqu elle avait assisté aux étapes de cette captation, mais sans qu elle provoque son désaccord, puisqu elle avait les moyens d être indifférente à ces questions d argent, et qu elle n éprouvait guère de sympathie pour les auteurs spoliés. Mais cette fois, Mouchalon l avait un peu éclairée avec sa théorie du krach occidental Le vieux filou ne cessait d échafauder des plans fumeux qui amèneraient sa collaboratrice fortunée à lui consentir un prêt d urgence ou à céder à sa marotte en entrant dans une recapitalisation de sa trésorerie fantôme : il y avait des noms de gens qui ne passaient pas pour des naïfs dans la longue liste de ceux qu il avait arnaqués, avec très peu d incidents sérieux. Il ne s était fait sérieusement secouer le poil que par deux ou trois avocats venimeux soucieux que l argent change de poche envoyés par des auteurs excédés : il était irrésistible dans la comédie de la stupéfaction devant la barbarie d un tel procédé! Avec Gustavia, insouciante mais supérieure, il savait qu il y avait un fil rouge à ne pas franchir, que si son obstination à vouloir voler tout le monde rompait ce fil, ils seraient là prêts à tout lui céder, Dantzig, Antoine, Gaultier, Ducousset, ceux du Seuil et de chez Lattès, Véra Michalski et Philippe Héraclès, le voisin de Mouchalon, rue du Cherche-Midi On finirait par la lui voler. Le nom, changeant, de l heureux vainqueur courait dans Saint-Germain-dees-Prés. En l expédiant négocier un cash flow au Crédit des Antilles, il allait au plus loin dans l emprunt qu il pouvait espérer obtenir de la richesse capitale de Gustavia - Questions d argent (II) - 124/444

125 XLII Questions d argent (III) En consultant le site du Crédit des Antilles, Gustavia apprit que Toussaint Kéroungué était le directeur de l agence, ce qui ne la surprit pas. Deux coups de souris plus tard, elle savait qu il n existait que deux autres succursales européennes, à Londres et à La Haye, une asiatique à Tokyo et que le siège de la banque se trouvait à Saint-Martin, avec une annexe à Saint-Barthélemy dont la capitale, par une coïncidence admirable, portait le beau nom de Gustavia. Elle appela pour prendre rendez-vous : «Madame Schumacher, des éditions Mouchalon» L accueil lui répondit avec empressement, dit qu on allait rappeler selon les disponibilités de Monsieur le Directeur. «Fastoche, pensa Gustavia à haute voix, plus fastoche que chez ma gynéco!» Les deux autres étaient sortis pour prendre un café. Le compatissant Mac Milou poussa familièrement la porte : «Chère Gustavia! alors, tout va bien? Vous gérez le best? Quelle chance le vieux a de vous avoir! Mais vous savez que je suis là aussi, hein? Cette maison est la vôtre, sans ambiguïté!» Les cuisses de Gustavia se resserrèrent comme il refermait la porte. Bien sûr, Mac Milou était un type gentil qu elle pourrait mener par le bout du nez, mais son catalogue! Il s était même laissé mystifier par un nègre. Voilà du moins un esclandre qui n arriverait jamais à Mouchalon. Le téléphone sonna à nouveau, c était le Crédit des Antilles, une voix extrêmement posée proposa à madame Schumacher un entretien avec Monsieur le Directeur «à 16 heures, aujourd hui même Mais certainement, madame Monsieur le Directeur vous présente ses compliments Le Crédit des Antilles à votre service. Excellente journée, madame.» Mouchalon et sa secrétaire rentrèrent. «J ai rendez-vous avec votre nègre à 16 heures» leur indiqua-t-elle. Gustavia! tonna Mouchalon, il y a un niveau où la couleur de la peau ne compte plus! Quand je me suis rendu au Zaïre pour arracher mon fiston des griffes de sauvages qui voulaient le manger, personne ne m a fait sentir que j étais blanc - Questions d argent (III) - 125/444

126 C est qu ils ne voulaient pas vous manger, vous», répliqua spirituellement Gustavia. Il continua sans l entendre : «Et lorsque je me suis rendu en Arabie Saoudite pour recevoir le manuscrit du prince Ibn Chose Fatah bin c est à peu près ça Saoud, personne ne m a fait remarquer que j étais infidèle! Quelles tentes, bon dieu! Quelles danseuses! Quelle flotte de Rolls Royce, et les aéroports individuels, les Mystère50 dont les moteurs chauffent pour aller jouer aux courses à Bahrein. Ah! parlez-moi de l Arabie! C est son côté rimbaldien», ironisa Sophie Mérou. Il se tenait debout vacillant d un léger tremblement des genoux qui s accentuait avec les ans. «Il faut que je repasse chez moi, décida Gustavia. Je ne peux pas rencontrer le directeur du Crédit des Antilles habillée comme ça! Vous avez raison, Gustavia», l approuva Mouchalon sur un drôle de ton. Et les lèvres de sa secrétaire se crispèrent. - Questions d argent (III) - 126/444

127 XLII Questions d argent (IV) Gustavia rêvait dans sa baignoire odorante, afin de perfectionner, si faire se pouvait, son principal instrument de travail. Gustavia rêvait de la plage de Sainte-Anne, où elle avait été si heureuse dix ans plus tôt, dans l explosion de sa jeunesse de cet écartèlement divin en se perdant dans la fonction de l orgasme Mais il était déjà 13 heures, son corps jaillit de l eau moussante comme celui de la déesse Aphrodite, dont elle était sans doute la réincarnation. Elle rinça rapidement le ravin de ses reins et la touffe ingénue de son pubis en chantonnant devant la glace : «Si Mouchalon voyait ça!» Edgar Degas, Après le bain Délicieuse et fatale hétaïre! Elle s amusait de la mission spéciale que le vieil éditeur venait de lui confier. Elle en avait rempli tant d autres dans des conditions autrement difficiles Gustavia passa à l importante question de son vêtement, ouvrit en grand une fenêtre pour tâter l air ce qui lui fit rencontrer le sourire amusé d un voisin d en face. Elle se cacha aussitôt. L air était tiède. Elle décida de porter, pour la première fois, une courte robe sans manches d un gris très clair, qui fermait par-devant, sur laquelle il lui avait pris fantaisie l avant-veille de recoudre un jeu de boutons sculptés de vieil ivoire trouvés sur une brocante au Canada. Elle ne l avait pas réessayée après ce changement et vérifiait donc sur son corps qu elle avait eu raison. Le vieil ivoire luisait sur le tissu gris, attirant inévitablement le regard par la bizarrerie de sa taille. Le regard et les doigts songea Gustavia, en portant les siens vers celui du haut. Elle se chaussa de façon provocante, mais pas trop, comme elle avait décidé de se rendre à pied à son rendez-vous, pour y arriver dans le meilleur état de détente, se considéra encore de bas en haut avec satisfaction. «Et si ces boutons étaient magiques, se dit-elle à mi-voix. Je suis sûre qu ils le sont! On va essayer leur pouvoir tout de suite!» - Questions d argent (IV) - 127/444

128 Gustavia eut le temps de prendre un Schweppes au comptoir du Nemours avant de rejoindre le Crédit de Antilles, installé dans un entresol de l avenue de l Opéra, au-dessus des bureaux d une compagnie aérienne. Elle sonna, une porte blindée glissa vers la gauche et Gustavia se trouva en face d une jeune créole d une très grande beauté qui lui tendut la main avec grâce. «Madame Schumacher, nous vous attendions.» L entrée était décorée de deux grandes photographies de Gustavia, la capitale de Saint-Barth et obturée par une autre porte blindée. Une banquette inutile tentait d humaniser ce sas. «Ce sont des mesures de sécurité obligatoires pour tout le monde, dit l accueillante créature. Nous les déplorons. Mais je vous en prie, répliqua Gustavia. Il faut protéger le Capital.» La première porte se referma et la seconde s ouvrit sans attendre sur un accueil étourdissant de plantes vertes et de sourires délicieux. Une fille un peu plus âgée mais aux formes tout aussi paradisiaques que la jeunette vint à la rencontre de Gustavia comme si elle accueillait une amie de longue date et lui dit avec une urbanité parfaite : «Madame Schumacher, monsieur le directeur est victime d un léger contretemps. Nous travaillons dans le monde entier, nous devons en poursuivre les horaires. Oui, ceux de l ouverture des Bourses.» Les deux jeunes femmes l accompagnèrent à l entrée d une agréable salle d attente. Gustavia s y installa, tendit la main vers une table basse couverte de magazines et y prit Paris Match pour se tenir au courant des conneries de la semaine. - Questions d argent (IV) - 128/444

129 XLII Questions d argent (V) Nous avons laissé Gustavia nos fidèles lecteurs ne peuvent pas l ignorer, et, un peu tardivement, les nouveaux amateurs de ce feuilleton, dans la confortable salle d attente d une banque off shore, le Crédit des Antilles, vers laquelle l éditeur véreux Mouchalon l avait orientée dans l espoir d obtenir un cash flow conséquent pour remplacer sa trésorerie fantôme et lui permettre d imprimer le livre de Jean Kub Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde à un tirage de best-seller. Un homme très distingué s approche de Gustavia. «Madame Schumacher Je suis tellement heureux de faire votre connaissance! Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre.» Elle releva vers lui ses yeux de fusillade, avant de déplier son corps meurtrier. «Je vous en prie. Les affaires sont les affaires» Le sourire de l homme multiplia les facettes de son visage brun. Il fit un petit geste de la main droite : «Si vous voulez bien vous donner la peine» Quand elle passa devant lui, en le frôlant, l habile trader Toussaint Kéroungué sentit que cette affaire n évoluerait pas comme les autres car sa verge impatiente s était tendue d un coup. Le bureau du directeur de la succursale parisienne du Crédit des Antilles n avait rien de somptueux dans ses proportions. Sur les parois latérales de la pièce, deux impressionnants masques nègres, d assez grande dimension, semblaient converser par-dessus la tête des hommes. Toussaint Kéroungué gagna son fauteuil, joignit les mains au-dessus de son nez presque aquilin et entra dans la contemplation muette et hallucinée de Gustavia. Comme il y a des choses qui vont sans dire, elle le laissa se préparer mentalement avant de présenter une requête absurde. Chaque seconde de silence jouait en sa faveur tandis qu elle prenait magnétiquement possession de l âme de ce splendide banquier. - Questions d argent (V) - 129/444

130 Elle sortit un paquet de cigarettes de son sac et Kéroungué fit glisser vers elle un gros cendrier. Forte de cette permissivité, elle alluma un clope, feignant la nervosité, avant de commencer par l une de ses meilleures incises : «Je suis désolée, vraiment» Un sourire encourageant du banquier l invita à continuer. «Le Président Mouchalon, trop occupé, m a déléguée auprès de vous Par tous les diables de nos îles, il a bien fait, madame, il a bien fait! s exclama Kéroungué sans user de nuances. Il dirige, presque seul, une maison d édition au catalogue exceptionnel en qualité mais la qualité ne rapporte pas toujours C est, hélas! vrai, confirma le directeur avec courtoisie. Le Président Mouchalon est actuellement confronté à un problème de trésorerie et, sans me donner d instructions précises, m envoie auprès de vous pour qu on tente de le résoudre Les banques sont là pour ça, sourit Kéroungué, nous vendons de l argent au plus offrant. Le Président Mouchalon pensait plutôt à un arrangement Je vous écoute, chère madame, dit le directeur en agissant sur le clavier de son ordinateur ultra-mince, le dernier modèle. Nous sommes devant un coup d édition infaillible. Il me serait bien simple de vous en convaincre : nous avons pu faire tirer le livre à trente mille, qui sont déjà vendus, mais, après l article décisif d André Rolin dans Le Canard enchaîné, il faut tirer tout de suite à cent mille! attraper l occasion aux cheveux!» L auteur est inconnu, c est un bourru, un ours, mais génial! On le sollicite à la radio, à la télévision! Jean Kub? Vous n avez pas entendu ce nom? Moi, je fais autre chose, répondit Toussaint Kéroungué, faussement énigmatique. J ai longuement discuté avec lui, je l ai motivé. Il va être invité à l émission de Ruquier, qui est le centre du PIF. Éric Naulleau soutient à fond le Président Mouchalon dans son succès!» Brusquement, le directeur recula son fauteuil et s effondra, le front sur le sous-main de son bureau. Gustavia, effrayée, se leva. Elle dut contourner le profond bureau pour se porter au secours du banquier qui râlait doucement. Quand elle posa sa main délicate sur la nuque sombre, l homme se redressa pour tourner vers elle son visage sculptural, ses yeux étaient pleins de larmes et il pétrissait fortement ses mains l une l autre. Un grand rire, inattendu, dégagea une denture éclatante tandis que Gustavia se tenait près de lui sans comprendre. «Je suis désolée, vraiment Mais il n y a pas de quoi! Simplement, je vous trouve irrésistible quand vous dites : Le Président Mouchalon J entends ça avec des résonances bananières! Toussaint Kéroungué se rasséréna avant d admettre : «Il se pourrait, chère madame Schumacher, que je vous trouve irrésistible autrement Si vous saviez le dire» admit-elle en regagnant son fauteuil. Elle lui offrit ses beaux yeux humides, voilés par l émotion, ses lèvres imperceptiblement battantes, le mouvement charmant de son menton en essayant de se souvenir si un homme avait déjà résisté à cela Mais Toussaint Kéroungué revenait aux affaires, et plus précisément à l affaire Mouchalon! «Votre Mouchalon est un drôle de zèbre! C est pourquoi je n ai pu garder le sérieux indispensable à ma fonction, comme à beaucoup d autres, qui sont de pure façade, en vous entendant scander Président Mouchalon - Questions d argent (V) - 130/444

131 Il veut qu on l appelle ainsi en public. Trait de sénilité précoce, peut-être Si je comprends bien, il vous envoie me demander une autorisation de découvert sur le compte de ses éditions, qui est vide, alors que ceux de plusieurs membres de sa famille sont pleins à ras bord! Je ne suis qu une simple négociatrice, monsieur Kéroungué, avança précipitamment Gustavia. Je ne cherchais pas à vous tromper. Je n ai pas à connaître des disponibilités, des placements de celui qui m a envoyé vers vous.» Le directeur découvrit une nouvelle fois sa denture éclatante : «On ne trompe pas les chiffres! Ils forment presque toute ma religion! Et pour le reste? s enquit Gustavia. Le reste, madame Schumacher, appartient au domaine du désir Vaste programme» approuva Gustavia devant cet homme magnifique. - Questions d argent (V) - 131/444

132 XLII Questions d argent (VI) Nous avions laissé Gustavia entre les mains du directeur de l agence parisienne du Crédit des Antilles Gustavia venue quémander une autorisation de découvert pour l éditeur Mouchalon, qui veut imprimer à cent mille exemplaires le livre de Jean Kub Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde, qui s arrache dans les librairies et fait l objet d articles flatteurs des plus grands noms de la presse parisienne. Nous n avons pas perdu le fil du récit principal, loin de là, mais avec Gustavia, on s égare facilement. Personne ne nous le reprochera, car des scènes fort intéressantes vont suivre. Jusque-là, la confrontation avec le banquier ne lui a pas été défavorable mais il faut sortir de ces préliminaires où les deux adversaires se sont simplement jaugés. «Chère madame, nous devons, hélas! parler chiffres Votre Président Mouchalon aurait besoin de combien? Le livre se vend 22. Son prix de revient avoisine les 2, sur un papier ordinaire. Nous ne maîtrisons pas le prix du papier, c est un problème» Toussaint Kéroungué sourit, pencha la tête que sa main droite vint soutenir, se redressa, se renfonça dans son fauteuil, resta un moment silencieux. Il ne voyait même plus sa visiteuse. Il se reprit et résuma : «Vous êtes venue me demander une autorisation de découvert de Je le crains bien. C est de la folie! Vous avez des garanties Oui et non. Nous ne pouvons pas, légalement s entend, bloquer les comptes de la famille Mouchalon jusqu à apurement du débit des éditions. Nous pouvons faire pression, mais que de temps perdu. Or, le temps Ne pouvez-vous pas convaincre ce drôle de client de mettre son propre argent dans cette affaire, s il est sûr de son succès? Il a là-dessus une théorie biscornue. Je suis désolée, vraiment Il ne faut pas. Le plaisir que j éprouve à vous rencontrer ne se mesure pas.» - Questions d argent (VI) - 132/444

133 Gustavia réagit vivement à cet aveu. «Je suis sûre que, sorti des chiffres, vous devez être un homme passionnant! Ou passionné» Les deux adversaires s interrompirent pour souffler un peu. «Voulez-vous boire quelque chose? proposa le directeur avec une extrême amabilité. Je ne sais pas, répondit Gustavia, troublée, parce que cette offre signifiait que l entretien allait se continuer. À cette heure-ci, j ai l habitude de prendre un moka d Abyssinie. Nous avons une excellente machine! précisa-t-il avec un rien de satisfaction enfantine. Je veux bien, alors», concéda Gustavia qui ne sentait plus son avantage. Toussaint Kéroungué sonna, une jolie fille parut, il dressa deux doigts, elle dit avec déférence : «Tout de suite, monsieur le directeur.» Il reprit, en portant les mains devant ses yeux : «Oui, ce Mouchalon est un drôle de zèbre! Il jouit de très hautes protections. Je me suis intéressé à ses affaires parce que nous ne voulons pas d argent pourri chez nous. Notre réputation doit rester irréprochable. Je comprends, approuva faiblement Gustavia. Rien que de l argent propre Or, voilà un gaillard qui ne donne aucun bilan de sa société plusieurs années de suite pendant que l argent disparaît, avant de faire faillite, d être liquidé, et de continuer comme si de rien n était! Très fort! Et qui envoie quelqu un à qui on ne peut résister m emprunter ! Encore plus fort! Vous me les prêteriez quand même?» traduisit gentiment Gustavia de cette froide analyse. La jolie créole servit le café et s en fut. «Allons donc! Quand je dis que l argent a disparu, c est une image, et cette image, dit-il en éclatant de rire et en désignant son écran de 20 pouces. Cet argent est là, réparti entre les membres de sa famille et lui.» Une idée surgit dans l esprit enfiévré de Gustavia. «Avez-vous un compte au nom de Mérou?» Le directeur secoua la tête en signe de refus avant d agir sur son clavier. «Qu est-ce que vous faites du secret bancaire, hein? Sophie-Juliette Mérou, boulevard Picpus? Et je suppose que ce compte est largement positif? Exact. On est en plein roman! Je l espère», s exclama Toussaint Kéroungué en se délectant de moka. - Questions d argent (VI) - 133/444

134 XLII Questions d argent (VII) Gustavia nos fidèles lecteurs s en inquiètent a été envoyée par l éditeur Mouchalon, soi-disant à court de fraîche, auprès du directeur du Crédit des Antilles, avenue de l Opéra. Pourquoi? Parce que le siège social de cet honorable établissement est sis à Saint-Martin, paradis fiscal franco-batave et qu il y possède, avec son entourage, plusieurs comptes pleins à ras bord. Mais il essaie de jouer avec l argent des autres, et il a abattu de loin, dans le bureau du directeur du crédit des Antilles, sa carte maîtresse : Gustavia Toussaint Kéroungué reposa sa tasse avec délicatesse. «J aimerais n avoir rien à vous refuse, madame Schumacher Ce ne serait peut-être pas si difficile que vous l imaginez.» Le banquier répliqua : «La beauté, hélas! n est pas une garantie. La mienne d ailleurs ne se chiffre pas. Voilà une partie du problème posée. Je ne comprends pas ce qu une femme comme vous sans savoir encore exactement qui vous êtes fait dans cette boîte minable dont le patron n a même pas le courage de venir me voir alors qu il a des millions de dollars en compte chez nous. - Questions d argent (VII) - 134/444

135 Il a un tempérament de joueur : quand il gagne, il met à gauche, quand il perd, il laisse l ardoise au casino, et il en change. Bref, dans ce cas précis, il repasse les auteurs qui lui ont fait gagner de l argent. Car il en a gagné, le bougre! Monsieur Kéroungué, mima Gustavia plaintivement, je vous sens prêt à m incriminer dans ses malhonnêtetés. Nullement! Mais je ne comprends pas ce qu une femme telle que vous fait auprès de ce turlupin de l édition. Des concurrents plus prestigieux n ont-ils pas essayé de Quoi? de vous débaucher au bon sens du terme.» Gustavia porta ses yeux possessifs sur le banquier : «Je ne vois pas de bon sens là, monsieur Kéroungué. Ça m amuse de refuser les avances, puisque j y serais en butte à chaque instant si je ne faisais preuve d autorité. Au moins chez Mouchalon, je suis tranquille! Avant, je faisais tout autre chose. Me voilà devenue une des personnalités les plus en vue du monde littéraire. Livres Hebdo m a consacré un article dithyrambique illustré d une photo saisissante J ai dîné avec les plus grands éditeurs, en tête à tête souvent Dominique Gaultier était prêt à tout me céder mais je le trouve trop anarchiste! Je ne connais pas du tout cette faune. Des lilliputiens, à côté de l argent que vous brassez.» Le banquier se tut un long moment. Gustavia, gênée, alluma une cigarette. «Je vais essayer d accéder à cette demande insensée, mais uniquement pour vous être aimable, madame, décida-t-il en souriant. Resterez-vous dans ce quartier un moment? Je ne sais pas, fit Gustavia, surprise. J aimerais beaucoup vous donner une réponse positive de vive voix. Je peux rester si vous voulez», répondit-elle sans bien mesurer son dire. Le banquier se leva, elle en fit autant en se reprenant et, pour masquer sa gêne, apprécia : «Ces deux masques sont magnifiques Ils sont très anciens, taillés dans un bois imputrescible. Ils étaient censés repousser les insectes et aujourd hui les petits déposants! décréta Gustavia. Toussaint Kéroungué se tenait très près d elle. Il avoua lentement : «Vous êtes adorable, madame» Gustavia, comme toujours, allait gagner : «Dans ce cas, il faut que vous le répétiez avec mon prénom. Vous êtes adorable, Gustavia, répéta l homme défait, et sachant qu il partageait cette défaite avec tous les autres. C est bien, dit la dominatrice, c est très bien.» Elle effleura la main gauche du banquier passionné. «Comme ces boutons sont beaux, jugea-t-il en portant sa main sur le plus haut de la robe de Gustavia. N y touchez pas, voyons, ce sont des boutons magiques!» - Questions d argent (VII) - 135/444

136 L amateur d antiquités n avait fait que l effleurer, pourtant il franchit mystérieusement sa boutonnière, découvrant un peu plus la poitrine battante de Gustavia. «Je suis désolé, mentit-il, légèrement troublé par cet accident bizarre. Ces boutons sont magiques, je le sais. C est vous qui êtes magique, Gustavia!» - Questions d argent (VII) - 136/444

137 XLII Questions d argent (VIII) La machination pressentie par l éditeur pipole Mouchalon est en train de réussir. Nous avons quitté Gustavia et Toussaint Kéroungué dans un état second, au bord de la caresse. Il lui a demandé de rester dans le quartier tandis qu il essaiera de trouver une présentation financière raisonnable à un emprunt très risqué qu il n accepte que fasciné par les beaux yeux de Gustavia, le mouvement de douce tornade de sa longue chevelure sombre mais lumineuse Notre héroïne, qui a mis sans le vouloir son corps dans la balance, se promène rêveusement rue des Petits-Champs, contemple les vitrines, celle du chocolatier la retient un moment. Elle achète un paquet de clopes au tabac, mais l endroit ne lui convient pas. Elle poursuit sa promenade, il y a un marchand de journaux au début d un petit passage, elle y prend La Quinzaine littéraire, continue, prend une rue sur la gauche Après la vitrine luxueuse d un marchand de vins, il y a un petit café au coin d un passage, et le rue est tranquille : c est le Bougainville, tenu depuis l invention du bistrot par madame Morel qui ne détellera que lorsqu ils seront interdits au nom de la santé publique! Elle est seule derrière son comptoir, essuyant un verre qui brille depuis longtemps Elle accueille sa cliente avec une merveilleuse aménité. Gustavia hésite avant de demander un sirop d orgeat. Elle tourne mécaniquement les pages de La Quinzaine et tombe sur un article d Omar Merzoug : «Drôle de cuisine chez Mouchalon!» Gustavia entend déjà le bruit des casseroles! Ce Merzoug commence par rappeler ironiquement la coloration politique de Mouchalon, évidemment éloignée du trotskysme littéraire du vétéran Maurice Nadeau. Pis, il signale sa faillite, les énormes créances qu il a laissé à ses auteurs et sa récupération de façade par Mac Milou. On sent qu il a été renseigné par un auteur lésé. Ce n est pas Bensaïd, puisqu il est mort. Merzoug émet de vives réserves à l égard de l identité de Kub et d autres quant à l intention de son livre. Il dénonce d un stylo vipérin d énormes emprunts à la limite du plagiat, mais trouve certaines analyses originales et percutantes. Il termine sur ce qu il croit être un trait d esprit : «Mouchalon se fout de tout le monde. Il a lassé les riches mais, avec un calcul de percepteur, il va essayer de faire payer les pauvres : ils sont plus nombreux et on sait toujours où les trouver.» - Questions d argent (VIII) - 137/444

138 Cause toujours, mon bonhomme, se dit Gustavia presque à haute voix, personne ne lit ton canard rédigé gratis par un ramassis de vieilles gens. On citera dans notre revue de presse deux phrases qui nous arrangent. J ai suscité une pleine page dans Télérama, c est autrement important que tes bégaiements trotskards! Gustavia relève la tête, madame Morel continue inlassablement à essuyer le même verre, mais elle n oublie pas de sourire à son unique cliente qui regarde l heure à la grande horloge, replonge dans le journal pour y lire une critique sans appel du dernier livre d Éric Zemmour, Mélancolie française. «On pourrait s arrêter à la couverture, qui reprend le sigle du Front national», note le rédacteur. Ah, Zemmour, il va falloir que je m en occupe! songe Gustavia sans enthousiasme. Elle attend sans impatience l appel du banquier, elle sait qu il a très envie de la revoir et si ses boutons glissaient l un après l autre sous un simple effleurement, ne passerait-elle pas pour une femme trop facile? Mais rentrer chez elle pour changer de robe, il n en est plus temps, et puis cette précaution romprait le charme qui s est créé dans la magie dévorante de son corps exigeant - Questions d argent (VIII) - 138/444

139 XLII Questions d argent (IX) Gustavia s est arrêtée dans un petit café pour passer le temps, dans l attente d un appel du directeur de la succursale parisienne du Crédit des Antilles, qui tente d organiser un cash flow qui permettrait à l éditeur Mouchalon de recommencer ses acrobaties financières avec la sortie du formidable best-seller de Jean Kub, Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde. Gustavia se dit qu elle ne peut donner rendez-vous dans ce rade intemporel à cet homme important, trouve la monnaie pour payer sa consommation, ce qui permet à madame Morel de ne pas cesser de caresser son verre Gustavia s en retourne jusqu au petit passage très ancien qui permet de rejoindre les jardins du Palais-Royal ; elle y flâne un peu, se fait taper des cigarettes par les indiscrets, les chasse d un mot, avant de sortir sur la place du Théâtre-Français, où la librairie Delamain lui tend les bras 15. Gustavia, radieuse, à peine vêtue de ses cheveux et de cette robe symbolique, coupe lentement la place, et les appareils photographiques des touristes se braquent sur elle. Elle incline gentiment la tête sous l admiration des déclics, un professionnel lui donne sa carte, lui demande si elle accepterait de poser pour des œuvres intimes elle l éconduit en riant, traverse la rue et pénètre dans cette librairie très active. Les livres des éditions Mouchalon y sont en bonne place, le Manuel de poker d Aymeric Renou s élève en pile : tricher plus pour gagner plus, encore un beau slogan de l hyperlibéralisme! Gustavia retourne quelques bouquins pour parcourir d un œil rétif des quatrièmes de couverture lamentables. Un des gros problèmes de l édition germanopratine, c est que le rédacteur de ce résumé important n a presque jamais lu le texte dont il doit vanter les mérites et avec raison, puisque la plupart n en possèdent aucun. L exercice ressemble au premier concours d entrée à l École de journalisme : écrire ce que n importe qui aurait trouvé à votre place, en des formules générales et positives Il est vrai que personne ne pourrait accepter cette tâche idiote et épuisante, sauf contre une rémunération très élevée. Enfin, Gustavia aperçoit les trois précieuses couleurs qui font la couverture du livre de Zemmour, elle en prend un exemplaire et se dirige vers la caisse, où il faut faire queue, malgré l extrême obligeance du personnel. Le jeune homme derrière le comptoir lui propose : «Voulez- vous une petite poche?» et le rire de Gustavia déferle : «Non, merci, c est pour lire tout de suite!» Elle retraverse la rue, ce flambeau maréchaliste à la main, et s installe à l élégante terrasse du Nemours, saluée par la faconde toute française d un garçon de belle prestance. Il lit à l envers le titre du bouquin, mais ça ne lui dit rien du tout Le temps de la mélancolie n appartient pas aux garçons de café, ces rouages indispensables d une société évoluée où l ivresse tend la main à la philosophie 15 Celle-là, je ne l ai pas faite exprès! eût dit Allais, ce maître inimitable. - Questions d argent (IX) - 139/444

140 XLII Questions d argent (X) Le regard de Gustavia vaguait sur la place, considérant la diversité des allures, quand son téléphone vibra. «Madame Schumacher? Oui. Où êtes-vous? À la terrasse du Nemours, au fond de la place. C est un bon endroit. Je vais vous y rejoindre. Pardonnez-moi de vous faire attendre Je vous pardonne sous condition» Elle jeta un regard délivré sur les pages de Mélancolie française, descendit aux retraits où elle corrigea son léger maquillage, et celui de sa cambrure dans l escalier assez raide. Elle reprit sa place avec la souplesse d un jeune félin guettant sa prochaine victime Gustavia aperçut le banquier qui traversait la place du Théâtre-Français d un pas décidé. C était vraiment un très bel homme, de taille élevée, svelte et souple, au visage ovale, au crâne. assez dolichocéphale sous des cheveux coupés très court. C était surtout la couleur de sa peau qui séduisait, d un café léger, jouant avec la lumière. Il portait des verres de même teinte pour s en protéger, avec une fine monture d or. Le cœur de l attachée de presse, déjà durement malmené par leur long entretien, chavira à sa vue, sa poitrine se mit à battre un peu trop sous l étoffe légère. Toussaint Kéroungué s approcha, lui sourit et s installa avec aisance très près d elle. «Chère Gustavia, j ai bon espoir pour votre affaire. Le dossier est entre les pattes du Vieux Crocodile à Saint-Barth. Internet a révolutionné le monde! Nous avons un fonctionnement collégial. J ai fait hem pour vous un montage que des confrères vétilleux qualifieraient sévèrement mais Et votre chef suprême, votre directeur de conscience est un crocodile? Le directeur éclata d un bon rire. «Nous n avons pas d autre crocodile aux Antilles! Celui-là représente pour nous toute l espèce!» Gustavia se mit à rire à son tour. «Est-ce un trait spécial d humour caraïbe? Je ne sais pas. Alfred Jarry disait qu au théâtre, on peut faire intervenir le crocodile à n importe quel moment! C est en effet curieux. Vous avez beaucoup lu Jarry? Oui. Alors, il ne doit pas être aussi grossier qu on le croit? Non. Lequel de ses livres me conseilleriez-vous de lire d abord? - Questions d argent (X) - 140/444

141 Messaline Ah?» Le garçon vint avec nonchalance. Kéroungué l interrogea et choisit un whisky irlandais. «Il s agirait de la vraie Messaline? questionna Gustavia. Oui, de l impératrice célèbre par ses débauches. C est intéressant. Sur ce plan-là, nous n inventerons plus rien, je le crains bien, déplora l homme d affaires. Faites-moi confiance», répondit Gustavia sans y penser. Ils restèrent silencieux un moment. L air était doux, le ciel limpide, et l esprit du directeur aussi. Il posa sa grande main sur l avant-bras de Gustavia. «Vous me pardonnerez de ne pas vous laisser le choix du restaurant pour ce soir mais je dois me soumettre à de strictes consignes de sécurité Je pourrais être une espionne russe ou allemande! s amusa Gustavia. Ce point a déjà été vérifié, ma chère.» Il fit signe au garçon, paya, puis prononça dans son portable le seul mot : «Maintenant.» Il se leva sans hâte, s inclina galamment devant Gustavia et ils prirent à gauche pour gagner le trottoir. Une Rolls bleu nuit se gara en silence. - Questions d argent (X) - 141/444

142 XLII Questions d argent (XI) Une Rolls bleu nuit se gara en silence. Un chauffeur âgé, d allure anglaise, en descendit et ôta sa casquette avant d ouvrir la portière à Gustavia interloquée, qui éclata d un rire gracieux en pensant : Si Mouchalon voyait ça! Le directeur fit le tour du véhicule avec simplicité et s installa à droite. Ils partirent en direction de l ouest. «Où allons-nous? s enquit Gustavia. Dans une île. Je vous enlève, comme dans la nouvelle de Vivant Denon. 16 Vous me faites peur!» répliqua-t-elle avant que son rire ne déferle. Le banquier chercha une diversion à l agitation qui le gagnait. Gustavia avait croisé ses jambes irréprochables et sa robe s était ouverte haut sur ses cuisses sans qu elle songe à la rabattre. Sauf à être strictement homosexuel, si le plus désespéré des philosophes pessimistes avait été à la place du directeur Kéroungué, il aurait admis que la vie mérite tout de même un petit détour entre deux néants. «Les trois directeurs et le Vieux Crocodile ont droit à ce véhicule de fonction, il règne entre nous une parfaite égalité démocratique! Nous nous partageons l usage du yacht Crédit des Antilles, qui est l un des plus beaux de la zone, une sobre annexe publicitaire à notre banque. Seul le Vieux dispose d un avion privé. Je voudrais bien en avoir un aussi mais ça coûte une fortune! Si tout le monde avait un avion, on ne verrait plus le soleil! Ni tout ce qu il éclaire, ce serait dommage, estima le banquier qui s efforçait de voir plus loin que le jeu des genoux de son invitée. La Rolls glissa dans un sentier herbue au bout duquel un portail électronique s ouvrit à leur approche. «C est votre propriété? questionna Gustavia. Oui et non. C est un endroit protégé et nous payons une part de cette protection.» L accueil était à la hauteur des tables les plus fameuses et le couple fut introduit dans un petit salon donnant sur la rivière. 16 Vivant Denon ( ), diplomate, graveur et écrivain, un des précurseurs de la muséologie et de l égyptologie. Il a écrit une nouvelle érotique, Point de lendemain (rien à voir avec notre recueil, Sans lendemain!), - Questions d argent (XI) - 142/444

143 «Oh, dit Gustavia, très féminine, il y a des pêcheurs en face. Comme c est amusant!» Le banquier sourit et se garda de commenter cette interprétation. Ils prirent place face à face autour d une confortable table d un ovale étroit et se décidèrent vite entre les plats du jour après un buisson de langoustines. «Ce diable de Mouchalon, quel client singulier! attaqua le banquier en riant. Vous le connaissez depuis longtemps? Pas très. Comment êtes-vous arrivée chez lui? Par hasard. Et vous aviez de l expérience dans l édition? Aucune J avais fait autre chose Et vous vous chargez de la promotion de ses bouquins? J essaie. C est amusant, je connais maintenant tout Saint-Germain-des-Prés! Je reçois chaque jour des dizaines de lettres d amour sur ma messagerie, même d auteurs de haut niveau, qui prennent des pseudonymes transparents Vous êtes tellement fascinante, Gustavia Il me semble que le caractère de nos relations est en train de changer Le mystère de cet endroit, la perfection de la cuisine et du service, si je ne m en tenais à quelques règles simples, je croirais avoir changé de monde!» Toussaint Kéroungué rit de bon cœur. «Si vous êtes aussi spirituelle que ravissante, je comprends mieux ce qui traîne sur le Net à votre égard! C est un fou, ce Johnny Tombeur qui prend toute sorte de pseudonymes, mais il écrit comme un cochon. Je vais lui faire une réponse publique et carabinée, il l aura bien cherchée!» Un chassagne-montrachet millésime 98 animait plaisamment les joues de Gustavia. «La chance suit les pas de Mouchalon. C est un homme à best-sellers. Celui que nous allons sortir vraiment, grâce à vous, je l espère, mon cher Toussaint, dit-elle an avançant sa main gauche qu elle reposa sur le poignet du banquier, ce livre tirera sans doute à un million! Et bien qu il soit d un esprit très franchouillard, il sera traduit en vingt langues au moins, et même en patagon! Je vois ce torrent de fric qui s arrête dans l escarcelle de Mouchalon! Avant de tomber dans la nôtre!» nuança le subtil financier. Ils regardèrent un moment couler la rivière. Kéroungué bandait douloureusement. Il porta son autre main sur le poignet de Gustavia avec un embarras de collégien. «Ce bracelet est très curieux, releva-t-il rêveusement, très ancien Cette usure Oui, c est l un des objets auquel je tiens le plus Ce bijou a des vertus magiques! Quand je le porte, j obtiens tout ce que je veux!» Kéroungué dessina une moue amusée. «Je crois, chère Gustavia, que vous pouvez toujours obtenir tout ce que vous voulez Mais ce bracelet me protège des envoûtements, de la folie! Il a appartenu à une ancienne reine de Sumatra, il est dans ma lignée maternelle depuis plusieurs siècle, avec un collier et des pendentifs que je ne porte qu en des occasions très spéciales Ah! comme j aurais envie de vous envoûter!» - Questions d argent (XI) - 143/444

144 Gustavia renversa sa belle tête vers le plafond, sa chevelure déferla derrière le dossier de sa chaise pendant que les hoquets du rire faisaient trembler son corps presque nu. Elle avait envie de jeter sa robe par la fenêtre. - Questions d argent (XI) - 144/444

145 XLII Questions d argent (XII) Nous avions laissé Gustavia et le banquier métis Thomas Kéroungué presque aux prises dans un salon particulier d un restaurant apparemment réservé aux orgies intimes de la haute canaille internationale. Leurs esprits vaguent dans le plus grand désordre sous la violence d un désir réciproque. Il y a un divan et, sur la porte, un petit taquet Le personnel est accoutumé à des soupirs ou à des cris qui l amènent à différer un moment le service. Il bande épouvantablement, elle sent le bas de sa robe s inonder de cyprine car elle ne porte pas de petite culotte ce qui exige de la retenue. Ils halètent doucement, comme deux bêtes de n importe quelle espèce mais Gustavia réussit à proposer, à bout de souffle : «Pas là, Toussaint, je vous en prie Je ne suis pas une fille! Rentrons. Mais bien sûr», lui accorde-t-il avec courtoisie. Il manipule brièvement son portable et dit : «Maintenant.» Gustavia est gênée de l état du bas de sa robe et se défile comme elle peut jusqu à la sortie. Plus de Rolls mais une grosse bagnole grise, une femme souriante, les cheveux ramenés sous sa casquette, elle porte un uniforme discret, mais un gros flingue appuyé sur la hanche, à l américaine. Quand Kéroungué sort, elle salue réglementairement : Vous êtes un homme si généreux Toussaint» le complimente-t-elle. Rue Cassette, l officier de police contourne le véhicule par l avant pour ouvrir la portière de Gustavia. Toussaint se déporte et sort du même côté. L officier salue réglementairement : «Bonne fin de soirée, monsieur Kéroungué et à vous aussi, madame», souhaite-t-elle de façon nuancée. - Questions d argent (XII) - 145/444

146 Elle surveille attentivement la rue tandis qu ils pénètrent dans le vieil immeuble où loge Gustavia. «Comme c est charmant chez vous, constate Kéroungué, qui ne doute plus de sa bonne fortune. Où puis-je me brancher, chère Gustavia? Le Vieux Crocodile m a certainement répondu.» Elle connecte le portable du banquier avant de gagner la salle de bain. Elle y quitte sa robe de lin imbibée de foutre avant de se rafraîchir sous la douche en réfléchissant : Quel déshabillé? Elle est en train de s essuyer en pensant aux vers parfaits de Charles Cros : Parce que pour elle être nue Est son plus charmant vêtement...quand elle entend de grands cris poussés par Toussaint Kéroungué. Craignant un accident électronique, elle se précipite donc dans la chambre où il se trouve, sans avoir choisi de déshabillé! Kéroungué se lève devant cette vision paradisiaque et tend les bras vers elle. «Que se passe-t-il?» l interroge-t-elle. Il la prend par la taille et l élève dans ses bras au plus haut avant de la ramener au sol. «Lisez la réponse du Vieux Crocodile! Lisez-la! C est un chef-d œuvre!» Gustavia lut donc : «Cher Toussaint, Je suis d accord. J approuve ta méthode, pas très loyale, mais solide. Ce Mouchalon me paraît un drôle de lézard! Je regrette de ne pas te voir plus souvent. Tu sais que l avion est à ta disposition aussi. Viens donc ce week-end. Je t embrasse, Ton V.Cr.» «Il est adorable, s écria Gustavia. On va aller le voir avec son zinc. Voir à quoi ressemble le baiser du crocodile!» Les yeux de Toussaint Kéroungué sont pleins de larmes, mais il ne pleure pas. «Le Vieux Crocodile accepte le découvert? déduisit Gustavia ravie. Oui, contre la consignation de la même somme sur un compte personnel de ce branquignol d édition! À Saint-Martin et à Saint-Barth, on peut le faire! Le bon air de l Océan généreux calme les ardeurs déplacées des rares enquêteurs fiscaux qu on envoie inutilement, à grands frais, vérifier nos comptabilités complexes» Gustavia, splendide et nue, quelques gouttes d eau brillant comme des perles de ses seins à ses aines, résuma : «Toussaint, j étais sûre que vous étiez un homme merveilleux!» - Questions d argent (XII) - 146/444

147 Il défait sa cravate d un geste impétueux, puis, comme un joueur de rugby qui s apprête à plaquer, il se ramasse avant de se jeter sur Gustavia qu il projette au milieu du vaste lit avant de s effondrer la tête entre ses cuisses. «Et moi aussi, rugit-il, j ai obtenu une autorisation de découvert!» - Questions d argent (XII) - 147/444

148 XLII Questions d argent (XIII) Gustavia les fidèles lecteurs de ce feuilleton imaginent maintenant mieux ses capacités érotiques passe donc une nuit onirique sous le pal inlassable de ce bouc antillais. Au matin, avant qu il ne rejoigne ses bureaux, elle lui offre un bon café, le bougre l a bien mérité! Il la quitte, trop ébloui pour rien promettre. Gustavia, le corps dévasté, l âme en feu, se remet au lit, s endort et rêve jusqu à midi qu il la baise encore Une sirène d alarme la réveille, ses longs cils battirent et elle gémit, égarée «Encore! Je vous en supplie Envahissez-moi comme on croit que l ange Gabriel en usa de Marie, galante Ah! par la putain de Dieu, n arrêtez plus! Envahissez-moi Je ferai tout ce que vous voudrez» Puis elle constate, les cuisses inondées, qu elle se trouve seule au milieu de son grand lit. Quelle déception! Mais elle se précipite dans la salle de bain (on ne saurait trop conseiller cette excellente thérapie devant une déconvenue trop courante). Le ruissellement de l eau sur son corps volcanique produit une espèce de buée qui la nimbe et fait décoller son corps idéal, comme on sait que celui des anciens sages byzantins pouvait vaguer à plusieurs mètres au-dessus du sol. Personne, hélas! n est là pour constater ce phénomène, et le toucher, peut-être Sous la douche, elle reprend ses esprits et reconstitue vite l ensemble des événements qui ont amené ce bel animal dans son lit. La glace reflète son rire : être attachée de presse chez Mouchalon, quelle sinécure! Séchée, peignée et affamée, elle enfile un jean anthracite, une chemise noire, un très court veston laissant à découvert les formes ophidiennes de son cul superbe et va se sustenter d un brunch dans un petit endroit chic près du marché Saint-Germain. - Questions d argent (XIII) - 148/444

149 Gustavia ouvre son portable, balaie ses SMS d un seul regard : ce qu elle cherche ne s y trouve pas un mot gentil de son amant de la dernière nuit. Un sentiment étrange l envahit Pauvre Gustavia, faut-il que la peine suive de si près le plaisir! Le dépit, le terrible dépit amoureux commence à tordre son cœur fantasque : Suis-je bête, se dit-elle, je n aurais pas dû me donner aussi vite aussi! Mais le moyen de faire autrement? Elle arrive au siège des éditions Mac Milou dans ces dispositions d esprit contrastées. Pour l heure, Sophie Mérou y assure seule l existence de la marque Mouchalon. Elle accueille Gustavia avec un sourire radieux qui ne lui est guère familier. «Vous avez été fantastique! Comment avez-vous fait? J ai couché avec le directeur, déclare Gustavia le plus froidement qu elle put. Je sacrifie tout, mon temps, ma vertu, à l intérêt de la maison! Oh!» dit simplement la secrétaire, stupéfiée. Elle doit répondre à des appels : de toute part, des libraires réclamaient le livre de Jean Kub. Elle a dû inventer une panne à l imprimerie mais prend bonne note, promet, promet toujours «Il déjeunait avec Alain Minc, révèle-t-elle. Avec l argent et Minc dans sa poche, il faudrait que le Diable s y mette pour que nous ne trouvions pas un endroit où tirer cette nuit même! C est très important. Ah! il faut que vous rappeliez le secrétariat de Ruquier : il voudrait absolument Kub la semaine prochaine. Il faut impérativement que vous prépariez cet abruti, Gustavia. Il faut qu il soit convaincant, qu il s accroche très fort à des passages qu il est censé avoir écrits. Ah! quelle histoire! Nous ne devons pas échouer, nous ne pouvons pas faire faillite tous les ans!» Le Président Mouchalon arrive tout exalté. «J ai mis, se réjouit-il, Alain Minc dans ma poche! Et vous, Gustavia, comment avez-vous pu réussir ce coup fabuleux?» Sophie Mérou se met à toussoter. «Eh bien, répond Gustavia, j ai su le convaincre voilà puisque vous avez beaucoup d argent chez eux. Le directeur général, là-bas, a été charmant aussi Il m a quasiment invitée à Saint-Barth, dans sa résidence privée Parfait. Dès que l affaire Kub sera terminée, vous pourrez aller vous reposer gratis une semaine à SaintBarth. Quelle bonne idée!» juge Gustavia. Mouchalon léche un gros cigare avant de l allumer. tomber Ne vaudrait-il pas mieux que le Kub paraisse rapidement en anglo-américain ce qui pourrait produire un effet d entraînement? Je vous laisse carte blanche, Gustavia. Bon, je vais annoncer tout ça à Benoît, il sera fou de joie! - Questions d argent (XIII) - 149/444

150 Nous acceptons son champagne! plaisanta Gustavia. Les affaires reprennent! analyse Mouchalon en se frottant les mains. Que le cher Benoît prépare donc un pot général pour nos deux sociétés! suggère Sophie, très allumée. Avec des petits fours délicieux!» complète Gustavia. - Questions d argent (XIII) - 150/444

151 XLIII Du commerce de la librairie «Allô, allô, Couquille? Zoui, Zoui, zoui, zézaya l interpellé. Mon cher Couquille, c est Décarron qui vous parle! J entends bien. Décarron, le grand libraire du faubourg Saint-Antoine! Zoui, zoui, zoui. Je suis au désespoir Je souffre le martyre Mais pourquoi? La marchandise n arrive pas, par votre faute! Votre distributeur me lanterne! Je n ambitionne plus que le sort du pauvre Vatel! Ainsi laisserai-je à coup sûr mon nom dans l histoire de la librairie! Mon cher Décarron, que se passe-t-il? L Opinel est là tout ouvert sous mon tiroir-caisse, un mot de trop et je me poignarde à la manière de Charlotte Corday! Suicide à l Opinel, photo de Davy Jourget Comment puis-je empêcher ce drame, barrer cette perte irréparable? Notez, mon cher ami, que Charlotte Corday, si elle jouait du couteau avec ingénuité, ne s est nullement poignardée! - Du commerce de la librairie - 151/444

152 Fournissez-moi la came que je réclame six fois par jour à votre distributeur, qui a choisi de ne plus me répondre, à moi, le plus grand libraire du faubourg Saint-Antoine! C est parce qu il ne pouvait rien trouver à vous dire Jolie réponse! Toutes les dix minutes, je dois répondre, moi, à des gens que je n avais jamais vus dans ma librairie, qui me réclament le Kub sans dépasser la caisse. Le Kub, rien que le Kub! J en ai vendu vingt et j aurais pu en vendre deux cents à l heure qu il est! Vingt sur trente mille! Un mendiant serait mieux servi. Je vais mettre à exécution mon funeste projet!» Couquille entend des cris aigus de femmes et des fracas, un choc sourd sur une estrade et une voix qui expire : «Je suis mort» Aussitôt, il prend un paquet de trente exemplaires du livre fétiche qu il tient dans son bureau, le jette dans le coffre de son scooter à trois roues et fonce vers la librairie du désespéré. Trop tard! deux camions de pompiers, trois voitures de police barrent la rue qui, à ce niveau, n est qu une contre-allée. Couquille, une fois décoiffé, s adresse à l officier de police, qui le laisse passer, puis au à celui qui paraît être le commandant des pompiers. Il entrevoit Décarron gisant, ensanglanté, au pied de sa caisse, avec le réconfort ultime d une jolie femme en uniforme qui pourrait lui fermer les yeux. S étant présenté comme un ami, il s accroupit auprès du moribond pour prononcer une espèce de psalmodie : «Alain, je suis là Alain, je suis là C est moi, Couquille, le meilleur diffuseur du monde» La séduisante réanimatrice lui sourit. «Ne vous inquiétez pas, il est simplement évanoui. C est ce que nous appelons dans notre jargon le suicide romantique. Voyez cet Opinel, la longueur de la lame bien dirigée sur le cœur et pouf! Mais votre ami a juste réussi une petite entaille entre deux côtes. Presque sans saignement. C est l émotion qui l a foutu par terre! Il est tombé sur le nez et le sang a pissé par là. Dans une ville aussi exaspérée, j en vois dix par jour de ces simulateurs. Alain, Alain, tout va bien, chantonne le complaisant Couquille, tu as glissé, tu t es assommé, cette charmante femme t a secouru Quelle charmante femme? Capitaine Amélie Despentes, docteur urgentiste des pompiers de Paris, monsieur. Mon bon Alain, j ai foncé tout de suite. Je t apporte trente exemplaires du Kub, c est tout ce qu il en reste, promis juré! Couquille et le capitaine Despentes se relevèrent en même temps. Le visage de l officier était figé. «Qu est-ce que c est que ce trafic, monsieur? Jean Couquille, capitaine, directeur de la diffusion d Interforum. Nous entretenons avec cet excellent libraire des liens étroits mais un incident de distribution dont nous ne sommes nullement responsables l a conduit à esquisser le geste fatal» Deux sapeurs avaient remis l évanoui sur pied en le secouant doucement. Il entrouvrit un œil. «Décarron, mon cher Décarron, je suis là, moi, l ami Couquille, avec les pompiers qui vous ont sauvé la vie, cette charmante femme Je vous en prie, coupa le capitaine. Mais qu aperçois-je de mes yeux incrédules, s écria le libraire en revenant à lui, un tas de Kub, rien que du Kub. Kub soit loué! Je vous ai apporté, mon cher ami, tout ce qui restait dans mon bureau, sans même en garder un seul pour moi. Il faudra que je vous le rachète.» - Du commerce de la librairie - 152/444

153 Les flics s étaient barrés et les sept pompiers, sous le commandement du capitaine Despentes, attendaient ses ordres. «Rien que du Kub, toujours du Kub, voilà ce qu il nous faut pour faire vivre la librairie, poursuivit avec emportement le boutiquier. Nous sommes embarrassés de trop de livres qui ne se vendent pas. Je ne dis pas qu ils soient mauvais, je dis que je n en veux pas sur mes tables! Le plus terrible, madame et messieurs les pompiers, ce sont les auteurs qui viennent vous démarcher, après vous avoir envoyé un livre que vous n avez pas le temps d ouvrir et que vous ne pouvez même pas vendre, puisqu ils ont salopé la page de faux titre d une dédicace à la con, à moins de découper soigneusement cette page.» Ah! parlez-moi du Kub, de Nothomb, d Angot, de Despentes Au fait, vous auriez un lien de parenté? Hélas, c est ma sœur dévoyée, monsieur, la honte de la famille! Tous les autres sont militaires. Voyez cette pile de Kub, dans deux heures, il ne m en restera pas un. Bénef : 200 en écartant les doigts de pied. Ça, c est du commerce!» Il faut un retirage, et un gros, vous m entendez, Couquille! Il faut le dire à Mouchalon. Les Kub, je lui en vendrai encore cinq cents comme cela, et cinq cents autres en deux heures si l auteur vient faire une signature chez moi. Mes clients sont habitués à rencontrer des auteurs à best-sellers!» Voilà ce qu il nous faut, peu de livres à grosse vente, et que les petits auteurs aillent au diable! Eh bien, merci, cher monsieur, pour cette intéressante conférence sur le commerce de la librairie, apprécia le capitaine Despentes en s efforçant de ne pas rire. J espère que, la prochaine fois, vous réussirez à vous poignarder pour de vrai! Votre sœur Virginie m adore! affirma le requinqué. Allez, salut, petite tête et grosses ventes!» - Du commerce de la librairie - 153/444

154 XLIV Jour de fièvre (I) Gustavia, embarquée dans cette histoire par la main malhabile du hasard, avait pris un peu de retard dans son programme de promotion du livre de Jean Kub Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde (éditions Mouchalon, diffusion Interforum, dans toutes les bonnes librairies, 22 ). Il y avait eu nos fidèles lecteurs ne l ont pas oublié le voyage en Alsace, qui lui avait permis de mieux cerner la personnalité de Jean Kub, et puis cette longue négociation nerveusement épuisante avec le directeur du Crédit des Antilles pour lui arracher l argent dont l insatiable Mouchalon avait besoin pour tirer le best à cent mille. En ces deux occurrences, notre sympathique héroïne a largement payé de sa personne, sa sensualité ayant obligé sa prudence à découcher, mais elle doit maintenant retourner à sa fonction principale d attachée de presse du groupe éditorial Mac Milou-Mouchalon. Benoît Mac Milou l adore ouvertement, elle déjeune parfois avec lui, a réussi jusque-là à éviter le dîner et à décourager une demande en mariage par des allusions à ses indubitables penchants saphiques : elle déclare au hasard son admiration pour des gouines toutes nulles du circuit. La vie d une jolie femme est un enfer : Gustavia entasse sans les lire, depuis plusieurs années, les lettres embrouillées que Dantzig, éperdu, lui envoie sous l en-tête des éditions Grasset, se disant que ce sera peutêtre publiable chez Mac Milou un jour en gommant quelques détails indiscrets comme «l odeur si capiteuse de votre chevelure» Elle n a pris que le temps de lire attentivement le best-seller, et son point de vue sur le texte a changé : elle discerne mieux l intention de la main invisible qui l a écrit, relit trois fois certaines pages et leur trouve trois sens différents. Une crainte immense l envahit, qu elle ne peut confier à personne. Grâce à elle, ce fou de Mouchalon va tirer à cent mille, mais si l imposture éclate le lendemain, ce sera encore la faillite. Et si c était le but recherché par l auteur inconnu de cette œuvre baroque? Il faut désamorcer ce projet, s il existe cette marmite à renversement! Dans son tourment, Gustavia ne découvre qu une seule possibilité, mortifiante, d en savoir plus long et d éviter le scandale, c est de s entretenir avec la jeune Adèle Zwicker, cette affreuse gargouille autoritaire. Elle lui écrit donc par courrier électronique : De: À: Sujet: Demande d entretien Chère mademoiselle, J ai besoin de vous parler, de vous entendre, de vous voir, pour effacer le malentendu qui s est formé entre nous. Et j aurai les meilleures nouvelles à vous apprendre. Cordialement, Gustavia Schumacher - Jour de fièvre (I) - 154/444

155 Comment éviter ce Canossa intime? Gustavia, énervée, va se détendre au petit café du coin, où les clochards sont si amusants! Ils accueillent à merveille «la dame de Mouchalon». Gustavia se marre comme une gamine, ses beaux yeux s emplissent des larmes du rire, elle a un geste étale de sa main droite, Mimile, derrière le comptoir, incline sa vieille tête blanche : «Les gars, c est votre anniversaire! La dame de chez Mouchalon offre la générale!» Quelques exclamations saluent cette bonne nouvelle. Gustavia, princière, s approche des gueux pour choquer leur verre de son poignet si fin «Messieurs, dit-elle en battant des paupières, soyons amis. Plus de dame de Mouchalon entre nous. Appelez-moi Gustavia, ça me fera plaisir.» Elle recueille un assentiment général, s excuse d être si pressée, tend au patron un billet de 20 et lève la main en signe de bénédiction. Alors Fernand, le plus âgé des clochards, et le plus sale, s enhardit jusqu à lui demander la permission de l embrasser! Gustavia y consent en riant et offre sa joue parfaite au poil rugueux du vieillard. Un type qui vient d entrer cliche cette scène touchante, Gustavia va vers lui, lui donne sa carte en l enjôlant : «Vous me tirerez deux photos, cher monsieur, une pour le bistrot, l autre pour moi!» Depuis la rue, elle entend Mimile qui dit au type : «C est une femme extraordinaire! Quand elle passe, y a du soleil dans la rue!» Elle regagne son bureau rassérénée par cet intermède pour y trouver la réponse de l affreuse Adèle Zwicker. De: À: Sujet: Re: Demande d entretien Chère madame, Oui, il faut que nous nous parlions, et le plus tôt sera le mieux. À 19 heures aux Éditeurs, si vous voulez. Cordialement, votre Adèle Zwicker Gustavia accepta ce rendez-vous à couteaux tirés. Illustration : Photo de Patrice Molinard pour le livre de Jean-Paul Clébert, Paris insolite - Jour de fièvre (I) - 155/444

156 XLIV Jour de fièvre (II) Mouchalon l éditeur qui est nous n avons pas besoin de le rappeler à nos fidèles lecteurs en entamant chaque nouvel épisode de notre feuilleton perpétuel le héros majeur de ce feuilleton déjeunait en tête à tête avec sa vieille secrétaire à tête de renard dans un restaurant pipole du côté du canal Saint-Martin, assez calme ce vendredi midi à cause des trente-cinq heures imposées sous un régime détestable par la fille dévoyée d un démocrate-chrétien qui dédaigna le pouvoir qu il tenait à sa main, malgré son manque d éloquence tribunitienne. D ailleurs, ils ne portaient pas le même nom «N ai-je pas eu raison d envoyer Gustavia là-bas? se félicitait Mouchalon avec la joie d un enfant. Cette fille du tonnerre obtient tout ce qu elle veut! C est vrai, mais fais attention à ne pas l user, nous avons tellement besoin d elle Si nous réussissions à quitter ce taudis, je ne suis pas sûre que Gustavia ne céderait pas aux avances de Mac Milou. J ai bien observé son jeu, crois-moi, et pour autant que je suis femme Hem approuva Mouchalon. je crois pouvoir dire que Mac Milou ne lui est pas insensible. Comment ça? Mais les errances du cœur, mon ami! Elle n est restée avec nous que par une forme d insouciance supérieure Si je te disais tout ce qui se colporte à Saint-Germain-des-Prés, ce serait un roman tout prêt? - Jour de fièvre (II) - 156/444

157 Trouvons alors un auteur de paille! Hem attendons un peu. Je crois que nous avons assez du Kub pouur l instant dans ce genre-là Tu crois que Mais enfin! Je reverrai toujours cette scène incroyable où il se lève comme un ours ivre pour t empoigner et où cette petite pécore lui allonge deux gifles violentes qui le forcent à se rasseoir! Mais c est l insolence avec laquelle elle me dévisageait qui me fait croire qu elle tient Kub par je ne sais où, mais certainement pas par le coin de l oreiller! Chère Sophie sourit Mouchalon. Il faut tout décider aujourd hui même puisque, grâce à Gustavia, l argent est là. Tu es sur la liste noire de toutes les grandes imprimeries à cause de ce salaud de Chevrier. Mon avis est de faire agir les amis et de solliciter d abord celle où tu as le plus de dettes : ils en déduiront que les affaires reprennent! Hem Tu crois qu Alain Minc? Mais certainement! Je le joindrai tout à l heure, il m a dit plusieurs fois qu il adorait tes livres. C est un cerveau confirma Mouchalon. Quand on parcourt sa bibliographie De toute façon, un tirage à cent mille, ils hésiteraient tous à refuser Faut trouver un truc pour le papier Je vais y arriver, quitte à le faire venir du Canada! Trop loin! Trop lent! Je plaisantais.» Il redevenait, sous les yeux de son impérieuse complice, cet enfant raté mais comblé qu il avait toujours été. Sans elle, son aplomb, sa cautèle inlassable, son aventure dans l édition n aurait pas duré un an et elle en avait duré quatre avant qu il réussisse à masquer une première faillite, à mendier des fonds pour continuer son rôle, puis à rencontrer la fortune avec les livres de Corinne Maier, directement opposés à ses propres positions économiques et politiques. Mais l argent n aurait pas d odeur, selon une sentence nauséabonde - Jour de fièvre (II) - 157/444

158 XLIV Jour de fièvre (III) Adèle arriva au rendez-vous un peu en avance. Elle était vêtue d un jean bleu délavé, d un chemisier violet, un peigne de corne sombre attachait sa précieuse chevelure. Fatiguée, de mauvaise humeur, elle s assit non loin d un type qui se tenait le ventre en lisant un livre à la couverture jaune ornée d un lézard à la renverse. Trois éclats de rire plus tard, elle se résigna à lui sourire. Manifestement, le type cherchait à faire partager sa joie. Il lui adressa un petit signe amène auquel elle répondit par une charmante grimace, mais elle se leva quand même, alla vers lui, lui tendit une main brutale : «Adèle Zwicker, agent littéraire. Ah? fit l homme, étonné. Mais encore? ironisa Adèle. J ai envie de vous dire Ahah Ce serait très spirituel! Je croyais que vous me connaissiez. Je n avais pas cet honneur. Je suis Denis Tillinac, éditeur en semi-retraite, mais Enchantée. Nous étions faits pour nous entendre. Et donc ce livre vous fait rire? Il est d un type que j ai moi-même édité je ne sais pourquoi! Encore un four! Gage évident de qualité. Il tape sur un éditeur si pourri que c en est merveille! Vous trouvez ça drôle? Ça me désopile!» Une voix ample et grave s exclama derrière l oreille d Adèle : «Cher Denis, quelle joie de vous rencontrer! Vous connaissez mademoiselle? Depuis deux minutes et je crois qu elle trouve que c est trop! Allons donc!» Adèle se retourna. Gustavia portait une petite robe de cuir noir parfaitement indécente pour tenter de dissimuler son corps parfait. Tillinac se leva. Gustavia profita de ce mouvement pour demander à Adèle : «Puis-je vous embrasser?» Adèle haussa les épaules et lui tendit une joue contrainte. Tillinac eut droit à une étreinte spectaculaire. Gustavia disait : - Jour de fièvre (III) - 158/444

159 «C est une rencontre de réconciliation. Nous nous déchirions pour le même homme. C est absurde, non? Ça dépend de l homme, estima l éditeur. Vous marquez un point, cher monsieur», lui accorda sèchement Adèle. Il assécha son verre de scotch. «Je vais vous laisser régler votre différend. Il serait grand dommage que deux aussi jolies tigresses se dévorassent! Quand vous reverrai-je, cher Denis? questionna Gustavia sur un ton langoureux. Pas avant deux mois! Je pars me ressourcer dans ma vieille Corrèze. Solitude, réflexion, écriture, voilà ma sainte trinité! Vous êtes un homme merveilleux!», décréta Gustavia avant de lui accorder une nouvelle étreinte. Roide main tendue d Adèle à l éditeur avant qu elles ne s installent face à face. «Votre robe est indécente, observa Adèle pour commencer. Ce n est pas pour vous que je l ai mise! rétorqua Gustavia en riant. Comment voulez-vous qu on vous résiste? C est un compliment? Ou une proposition? Je pense à ce pauvre Kub qui m a tout avoué Oh! vraiment tout Le pauvre garçon. Et maintenant, où en sommes-nous? C est de cela que je suis venue vous parler. J ai besoin de vous, j ai besoin de comprendre Tout le monde a marché dans ce truc, Sollers, Rollin (pas le professeur, l autre), Abiker, Askolovich parce que c est Mouchalon, «le Déroulède de l édition» selon l immortelle inscription de Pamou. Tout le monde a marché Alors, c est moi qui ne comprends plus! De quoi vous plaignez-vous? Il semblerait que Mouchalon puisse, grâce à Alain Minc, imprimer de nouveau chez Firmin-Didot. Il voudrait tirer à cent mille Que va-t-il se passer? Ce tirage va disparaître en un clin d œil! Adèle, je vous en prie Qu est-ce qui vous chiffonne? Kub ne fait pas le poids, vous le savez bien, et en plus, c est un ivrogne! Ce fut le cas de nombreux grands hommes. Comment s assurer de lui, le diriger? C est un faiblard Pas autant que vous le croyez. Il ne m avait rien avoué du tout concernant une faiblesse que personne ne pourrait songer à lui reprocher! Hem Il n y avait plus qu une chambre à la suite d une erreur de réservation C est un incident. Est-ce que vous croyez que c était le moment d affoler ce fumeux quinquagénaire, avec ce qui lui arrive! Il y avait d autres hôtels dans le coin, non? Mais nous devions conclure au matin avec Lagerfeld Et le soir? - Jour de fièvre (III) - 159/444

160 La soirée fut plus complexe. Nous étions heureux d avoir réussi, et puis, comme je conduisais, il a pu parcourir d une main sûre la route des vins Jolie promenade pour un ivrogne! Je voulais comprendre l homme, voilà!» Adèle Zwicker dévisagea sa rivale avec insolence. «Pour un ivrogne, il baise très bien!» lui assura Gustavia, éclatante de sa rigueur à elle. - Jour de fièvre (III) - 160/444

161 XLIV Jour de fièvre (IV) Nous avons laissé Adèle et Gustavia toutes griffes dehors à la brasserie des Éditeurs. L une a pris un sirop d orgeat et l autre une menthe à l eau, l une dans la fraîcheur intellectuelle de ses vingt-trois ans, l autre dans la splendeur dominatrice d une trentaine impatiente. La question agitée nos fidèles lecteurs s en souviennent se pose ainsi : Kub est-il capable de porter le poids de la gloire? «Comprenez-moi, Adèle, disait Gustavia, j ai besoin de votre aide. On le réclame à la radio, à la télé. Jeudi, si tout va bien, les cent mille seront distribués partout. Et vendredi, c est le début de la nouvelle émission de Ruquier «Debout, paillasses!» dont il sera l invité spécial! Que faire, chère Adèle, que faire?» Adèle essaya, sans grand succès, de torpiller le regard dominateur de Gustavia. Elle était encore trop neuve pour ces attitudes façonnées. Elle proposa de sa voix douce et claire : «Et si, chère Gustavia, nous allions dîner dans un bon endroit?» Surprise par la gentillesse de la proposition, elle répondit simplement : «Oui.» Son Aston Martin était à moitié garée sur le trottoir avec un petit carton calé sous l essuie-glace, «En panne». Gustavia, resplendissante, offrit son visage au ciel lumineux. «Ça ne marche pas toujours avec ces cons-là, mais je m en fous, Mouchalon fait sauter mes contredanses!» Une fois qu elles furent installées dans la voiture, Gustavia reprit son registre familier : - Jour de fièvre (IV) - 161/444

162 «Je suis tellement heureuse d être avec vous ce soir Où allons-nous? Que diriez-vous du bar à huîtres qui fait le coin de la rue du Pas-de-le-Mule et du boulevard Beaumarchais? Parfait! Avec son service de voiturier.» Elles choisirent un grand plateau de fruits de mer, avec un fameux muscadet de propriétaire recommandé par la maison. «Comment préparer notre Kub, telle est la question, résuma Gustavia. Je vous avoue que je n y avais pas réfléchi. Personnellement, ce type ne m est guère sympathique, mais il n a été qu un rouage. C est votre Mouchalon qui nous a entraînées dans cette histoire de fous! Avec, toutefois, l énigmatique auteur de ce livre Le livre existe et Kub doit en répondre. Mais s il se faisait piéger? Naulleau, ce crétin des alpages, nous est acquis pour des raisons que j ignore, mais je crains terriblement la verve d Éric Zemmour Adèle ressentit une intuition lumineuse. «Et si vous le rencontriez avant pour diriger sa verve Le sourire dévastateur de Gustavia déferla sur les coquillages étonnés.. Adèle réussit cette fois à soutenir son regard irrésistible, elle proposa : «Je prépare Kub, et vous préparez Zemmour Ça va? Vous êtes une créature diabolique, sous un minois d étudiante. J ai reçu l enseignement d un sectateur du Diable. J aimerais le rencontrer Il y faudrait des circonstances extraordinaires! Préparez-nous le Zemmour, et après nous verrons!» - Jour de fièvre (IV) - 162/444

163 XLV Une cheville peu ouvrière (I) Mouchalon n avait jamais su vraiment conduire. Ses grands-parents lui avaient offert son permis pour le consoler de son échec au bac. Il avait, comme tout le monde, froissé de la tôle durant son service militaire, encourant les gueulantes des adjudants. Puis, de retour à la vie civile, il circula un moment dans une 203, qui fit d innombrables séjours chez le carrossier. Les circonstances le servirent et tournèrent ses dangereuses maladresses : bientôt, les poches pleines de l or publicitaire, il put acquérir une Mercedes et employer un chauffeur à plein temps, réglant ainsi avec superbe cette difficulté mesquine des créneaux impossibles, des sens interdits sournois, échappant aux observations vétilleuses de certains fonctionnaires pour qui on doit forcément s arrêter à l orange, mais qui vous obligent avec la même autorité à passer au rouge selon des critères qui échappent à l homme de la rue. Quel soulagement d échapper à tant de tracas! Il en alla ainsi pour notre héros jusque dans les dernières années du XXe siècle, jusqu à ce qu il doive renoncer au service d un chauffeur. Pour ses transports dans Paris, pas de problème : taxis et notes de frais, pour de plus longs déplacements, il louait une voiture, mais quand survint ce nouveau tracas du permis à points, pour éviter des questions insidieuses des loueurs, Mouchalon se résigna à acquérir une modeste Twingo. Ce soir-là, il n avait plus qu un point sur son permis et rentrait chez lui quand, au carrefour d Alésia, qu il franchissait assez vie, un scootériste surgi on ne sait d où vint couper sa route! Par réflexe, pour ne pas le heurter, le conducteur donna un grand coup de volant, la petite auto sauta la bordure du trottoir et vint s encastrer avec fracas dans le kiosque à journaux, qui venait de fermer. Le kiosquiste, qui n était encore qu à deux pas, revint vers le lieu du drame tandis que Mouchalon, secoué mais indemne il avait mis sa ceinture, s extirpait péniblement de ces deux tas de ferraille. «C est malin! protesta le vendeur de papier journal. Et mon instrument de travail, hein? Croyez-vous que j aie pu le faire exprès de l emboutir?» plaida l accidenté avec bon sens. - Une cheville peu ouvrière (I) - 163/444

164 Un flic arriva. Ah elle va marcher beaucoup moins bien maintenant! «J ai tout vu, messieurs. L automobiliste n y est pour rien, c est ce chauffard à scooter! Hélas, il était trop loin, je n ai pas pu relever son numéro! Vous voyez dit Mouchalon à l autre victime. Je vois que mon kiosque est démoli! Vous vendrez en plein vent le temps qu on le répare. Il ne pleuvra pas ces jours-ci. Le Ciel vous entende! Nos assurances vont arranger tout ça.» Le flic fournit à Mouchalon les numéros d appel de plusieurs dépanneuses, Mouchalon donna sa carte au kiosquiste qui fut favorablement impressionné par la mention de : Président-directeur général. Il avisa près de ce fâcheux carrefour une agence de voyages qui était encore ouverte et s y rendit. Toutes les destinations du monde s affichaient joyeusement à des prix imbattables! La jeune femme offrit au client tardif un sourire fatigué. «Ce monsieur? Je voudrais prendre un billet pour Dreux demain matin, assez tôt. 7 h 47. Première ou seconde classe? Première, bien sûr.» Le type de la dépanneuse essayait d extraire la Twingo du kiosque sans endommager davantage le modeste édifice. Il y parvint et la petite auto montra un avant démantibulé, le pare-brise s effondra en menus morceaux sous les contraintes de la traction. Mouchalon considéra le véhicule d un œil souffreteux. «La bagnole est à vous? demanda le type. Je le crains, répondit Mouchalon. Je l emmène au garage, vous verrez avec eux, mais, à mon avis, elle est bonne pour la casse!» Mouchalon prit la carte que le type lui tendait et s en fut. - Une cheville peu ouvrière (I) - 164/444

165 XLV Une cheville peu ouvrière (II) Son réveil l alerta un peu plus tôt que d habitude. Comme tous les voyageurs novices, ignorant du dédale des gares parisiennes, il croyait avoir tout prévu pour arriver largement à l heure au marchepied de son wagon. Il avait fait réflexion qu il gagnerait la gare Montparnasse aussi vite à pied que par le métro, qu il n avait pris que deux ou trois fois en toute sa vie. Il se défiait, à juste titre, du labyrinthe incompréhensible et hystérique des couloirs. À l évidence, cette termitière avait été construite à la hâte, dans une situation d urgence, sans plan précis, sans rime ni raison, et il avait fallu ensuite raccorder les correspondances au petit bonheur À Montparnasse, la situation s était inextricablement compliquée avec la destruction de l ancienne gare, remplacée par une façade d immeuble quelconque, le départ des voies écrasé par d énormes piliers de béton soutenant des barres de locaux administratifs et rendant indiscernables la fonction principale des lieux. Mais nous n en sommes pas encore là. Notre héros, l éditeur Mouchalon, après une toilette et un petit déjeuner rapides, occupé par un projet spectaculaire, vient d atteindre la rue de Rennes, cap au sud-est. Il est 7 heures du matin, l homme ressent une intense satisfaction de lui-même devant la pertinence d une entreprise dont il ne s est ouvert à personne. Mais il ne s est jamais trouvé auparavant rue de Rennes à cette heure-là Les bennes à ordures vrombissent, des éboueurs musculeux en uniforme fluo courent comme des dératés d un tas de poubelles au suivant, groupant chacun plus d une dizaine d unités de caissons à roulettes. Dans la précipitation de la remise en place, il y en a toujours un qui s étale, celui qui n était pas tout à fait vide, dégorgeant toute sorte de choses glissantes, comme l écorce de pastèque ou la peau de banane Ces ouvriers, indispensables à l habitabilité de la ville, courent avec frénésie au cul du camion comme s ils craignaient de le voir disparaître, abandonnant dans cet étrange ballet tout ce qui dégueulait des bennes particulières. Il en résulte qu après le passage des boueux, les trottoirs deviennent d une extrême dangerosité - Une cheville peu ouvrière (II) - 165/444

166 Le édiles spécialement affectés par la municipalité à la circulation confortable des piétons ont si bien senti, avec le nez et le cœur, cet embarras qu ils n ont pas hésité à constituer une seconde équipe, dite de petit ramassage, équipée de balais et de paniers légers, chargée de faire oublier le passage de la première. Celle-ci est plus sereine derrière la benne qui vrombit toujours, mais il ne faut pas se prendre les pieds dans ses balais de pseudo-brande fluorescente Notre héros, soucieux d attraper son train, se trouvait donc devant une cruelle alternative : continuer sur le trottoir de gauche ou passer sur celui de droite. À gauche, sa capacité de zigzaguer entre les hommes fluos était presque nulle car le trottoir se trouvait rétréci par une file continue de scooters en stationnement. Il y avait donc un risque sérieux qu un de ces prolétaires, pourtant attentifs aux passants, ne l effleurât avec une poubelle graisseuse, salissant son beau costume. Le plus sage paraissait donc de se rencoigner dans une entrée d immeuble un peu profonde pour laisser passer la vague pour reprendre son chemin au milieu des peaux de banane et des écorces de pastèque, au risque de glisser, de se casser la gueule et de salir son beau costume! S il changeait de trottoir, à droite il rejoindrait rapidement les gaillards de l équipe dite de petit ramassage et, en les dépassant, entrerait sur le même tapis incertain de choses molles qu à gauche et, vu l énorme quantité d ordures produite par les bourgeois de cette rue, il devrait tenter de dépasser la première équipe, dite de grand ramassage. Tout bien considéré, c était kif kif, et Mouchalon resta sur le trottoir de gauche, atteignit sans chuter le rang des balais fluos avant de presser le pas en pestant. - Une cheville peu ouvrière (II) - 166/444

167 XLV Une cheville peu ouvrière (III) Notre héros rappelons qu il s agit de l éditeur Mouchalon, nous ne donnons cette précision que pour nos nouveaux lecteurs, après avoir embouti un kiosque à journaux avec sa Twingo, a choisi de se rendre à Dreux par le train tôt le matin mais il a joué de malchance et pris du retard, coincé rue de Rennes entre les poubelles dégoulinantes et les scooters stationnés en une file ininterrompue. Va-t-il parvenir à attraper son train? Il était 7 h 37 quand, ayant pris le pas accéléré dans la rue du Départ, il parvint aux portes de l établissement ferroviaire, à savoir une large salle anonyme et vide, desservie à gauche et à droite par des escaliers tant fixes que mobiles. Le voyageur prit à gauche un escalier mobile qui ne réagit pas plus à sa présence qu il n aurait fait à celle d une plume de moineau, il dut donc escalader les hautes marches, aperçut là-haut une rangée de guichets, se précipita dans ce qui semblait être une entrée pour tomber dans une atmosphère lugubre de souterrain. Il y avait certes des affichages entre les lourds blocs de béton, mais pour des destinations lointaines, et il ne lisait pas la sienne sur les écrans tremblotants accrochés de loin en loin. Désemparé, il avisa une jeune femme à casquette qui le renseigna aussitôt avec obligeance : «À destination de Dreux? Quai 27. Bon voyage, monsieur.» Bon voyage, tu parles! Mouchalon se trouvait devant le quai 9 et il était 7 h 42 à sa Rolex. Il pressa le pas, à la limite du footing mais les quais, par une malice optique, lui paraissait toujours plus loin les uns des autres! Enfin, il arriva au quai 26 à 7 h 45 précisément et il n y avait pas de quai 27! La salope! pensa-t-il, elle m a raconté n importe quoi, c est pour ça qu elle avait l air gentille Heureusement, il y avait là un de ces braves cheminots paraissant tout droit sorti d un film des années cinquante, l uniforme un peu avachi, des souliers à grosse semelle, la casquette à galon bien vissée sur une bonne figure cuivrée éclairée par des yeux rieurs. Il comprit tout de suite le désarroi de Mouchalon, regarda sa vieille montre chronomètre, fronça les sourcils et dit un mot dans son émetteur avant de rassurer son client en sueur : «Le quai 27 existe, monsieur, ma collègue vous a parfaitement renseigné, mais nous n avons pas pu le mettre à côté du quai 26 parce qu il n y avait plus de place. Venez avec moi, je vais vous le montrer car vous m êtes sympathique. Mais je vais rater mon train! gémit Mouchalon en agitant sa Rolex. - Une cheville peu ouvrière (III) - 167/444

168 Vous ne raterez rien du tout parce qu on va vous attendre. Vous me menez en bateau! Écoutez-moi donc. Vous voyez la longueur de ce quai? Les quais 27, 28, 29 et 30 se trouvent tout au bout à droite. Comment le voyageur débutant pourrait-il soupçonner cet inconvénient? Pourquoi se dirait-il que cette gare a été réaménagée en dépit du bon sens, tout au contraire de notre vieil esprit ferroviaire? Ce qu il souhaite, c est prendre son train et oublier ce lieu horrible! Le quai 26 est le moins laid de tous, on y entrevoit le ciel mais, même en courant, quand vous arrivez au bout du quai 27, c est pour voir les lanternes de votre train qui file! Hem hem Malgré l imbécillité du libéralisme régnant, on n a pu entamer l esprit du cheminot! Si on nous emmerde trop, il nous reste l arme de la grève, sauvage ou déclarée, et tout le monde nous comprend! Si tous les travailleurs, cher monsieur, partageaient l éthique du cheminot, ça mettrait la justice sociale sur des rails bien parallèles et cette saloperie de libéralisme bolloréen sur une voie de garage fermée par un heurtoir. Hem hem Vous me comprendrez mieux quand je vous aurai montré l exemple du quai 27. Les camarades trouvèrent rapidement injuste que les usagers du quai 27 restassent en gare du fait de la configuration aberrante des lieux. Quand un voyageur désemparé, comme vous ce matin, survient, on dit un mot au mécanicien, et il l attend. Il y a un battement tacite de cinq minutes sur cette destination que les postes de contrôle et d aiguillage connaissent bien. Voilà, cher monsieur, comment nous autres, cheminots du XXIe siècle, maintenons la mystique de la ligne de nos ancêtres du bon vieux temps de la vapeur! Et vous voilà, cher monsieur, au marchepied du dernier wagon de cette rame inox. Il est 7 h 51, tout va bien! Bon voyage! À qui? Bah, moi ou un autre Langoureux, sous-chef de gare principal de seconde classe. Et si je n avais mon franc-parler, il y a beau temps que je serais passé en première classe! Merci, mon Dieu.» Sa langue avait fourché mais le généreux cheminot faisait rouler joyeusement sous son sifflet le signal du départ. - Une cheville peu ouvrière (III) - 168/444

169 XLV Une cheville peu ouvrière (IV) Après quelques contretemps irritants, notre héros a réussi, grâce à l obligeance d un cheminot responsable, à attraper le train pour Dreux. Il récupère d abord de son essoufflement, de son agacement, jetant un œil glauque sur l anarchie lamentable des constructions de cette banlieue. Le train s arrête à Versailles Chantiers Mouchalon s y assoupit en ricanant. Les arrêts suivants, innombrables, le réveillent vaguement et son œil ne rencontre que des plaques, mentions, pancartes farfelues il referme les yeux pour oublier la platitude du paysage, se tenant les bras entre les cuisses, le dos courbé, dans une attitude pâteuse jusqu à ce que les freins grincent. Le convoi stoppe et les haut-parleurs grésillent : «Dreux! Dreux Terminus de ce train.» Mouchalon se secoue, va jeter un œil à sa mine dans les toilettes, se passe un peu d eau sur les yeux, se sourit : l aventure commence! Au buffet de la gare, le voyageur s envoie deux tartines beurrées bien craquantes avec un grand noir. Il a su résoudre tout de suite, en vrai manager, le contretemps provoqué par son accident lamentable, cette pérégrination ferroviaire dans des contrées inconnues, aux noms fantastiques, qui n apparaissent jamais dans l histoire de France lui avait ouvert l esprit un esprit naturellement porté à l optimisme. Il se trouvait désormais à pied d œuvre. Il s offrit un double whisky avant de sauter dans un taxi pour rejoindre l imprimerie. Lui sur place, tout irait plus vite. Le taxi suivait un trajet compliqué pour sortir de la ville. «J ai l impression qu on tourne en rond dit le client. La vérité, monsieur, rétorqua le chauffeur, c est que nous sommes gouvernés par des fous! Hé! Depuis le haut jusqu au bas. J en excepte naturellement l humble cantonnier, le goudronneur, le paveur qui taille le granit en chantant, mais tous ceux qui commandent ces braves gens sont des fous à lier! - Une cheville peu ouvrière (IV) - 169/444

170 Hem... hem S ils avaient la moindre notion de géographie! Quand deux routes se coupent, c est un carrefour. Qu on y installe des feux à partir d une certaine densité de circulation, d accord. Quand trois routes se croisent, elles forment deux belles pattes d oie, tout le monde sait ça. On respecte la priorité à droite et tout le monde passe! enfin passait, parce que les fous qui gouvernent la voirie ont rayé la belle et bonne patte d oie au profit de l exécrable et obscurantiste rond-point. Je hais les ronds-points! Hem Faites attention en discourant, j ai déjà eu un accident hier, je ne tiens pas à en avoir un aujourd hui. Qu est-ce qui vous est arrivé? J ai emplafonné un kiosque à journaux. Ça, c est amusant. Mais revenons à mes ronds-points : je suis obligé de faire attention à tout véhicule qui vient de droite en évitant toute manœuvre brutale qui pourrait surprendre celui qui me suit. Résultat : je rate ma destination et dois refaire un tour.» Et ils en mettent partout! Trois ronds-points plus tard, vous avez perdu le nord! J ai l impression que nous n avons guère avancé, dit Mouchalon. C est que nous avons dû franchir des chicanes, épingles à cheveux en rase campagne pour freiner par l absurde la circulation. Ah! voilà la route de Mesnil-sur-l Estrée. Alors, foncez rondement!» Le taxi arriva à 120 à l heure sur le parking de l imprimerie dans un bel effet de gravillons dansant. Un peu saoulé par les théories du bonhomme, Mouchalon le laissa repartir sans même penser à lui demander sa carte. Et l instant d après, il sentit que quelque chose n allait pas : il n y avait que trois voitures, dont l une fortement cabossée, sur le parking, et deux camionnettes garées près d un grand portail clos. Mouchalon s avança vers les bâtiments silencieux, il percevait le calme murmure de l Estrée. Toutes portes closes, il en avisa une, fort étroite, munie d une sonnette. Il y appuya sans conviction, elle rendit un son profond et lointain. - Une cheville peu ouvrière (IV) - 170/444

171 XLV Une cheville peu ouvrière (V) Moins de deux minutes après paraissait une figure ensommeillée, les cheveux dressés en épis. «Je suis l éditeur Mouchalon», annonça triomphalement notre héros. Le type haussa les épaules. «Et alors? Je venais vous confier un travail important Pourquoi n y a-t-il personne? Parce que nous sommes samedi, mon vieux. Nom de dieu! Et vous, qui êtes-vous? Je suis le gardien. Vous m avez réveillé. Hier au soir, nous avions un fameux tournoi de belote. J y ai personnellement gagné une gigantesque rosette de Lyon et six bouteilles de crémant. Je m en fous. Revenez lundi, tout le monde sera là. Y a-t-il des taxis dans votre foutu village? Non. Et d abord où est-il? Là-haut.» Le gardien avait désigné une pente boisée sans la moindre trace d habitation. Mouchalon à son tour haussa les épaules. «Il est loin? Deux bons kilomètres et ça grimpe raide si vous prenez le sentier qui s amorce après cette jolie petite maison en meulière. Si vous suivez la route, la pente est plus douce mais il vous en coûtera huit bons kilomètres. Y a-t-il un restaurant dans votre patelin? Non. Un hôtel? Non. Aucun accueil possible? Il n y a que la mère Lanlère. Le Diable seul sait comment elle a pu obtenir l écusson des Gîtes ruraux. Notre village est indiscutablement rural, mais son hospitalité Elle offre, aux dernières nouvelles, une affreuse tambouille au piéton de passage. Mais elle a cette manière, digne des plus célèbres putains retenues par l Histoire, de se proposer, contre un supplément symbolique, en promettant au voyageur égaré les plaisirs les plus infâmes Ah! ne haussez pas les épaules! Elle fut ouvrière quarante ans ici. Tout le monde l a connue et moi-même, monsieur, qui n avais que vingt ans Hem hem Elle apprend, ou suggère, des perversions inimaginables. La mort seule aura barre sur sa débauche. Sur son lit de mort, elle sera encore capable de se donner pour rien! Dieu me garde d un tel asile. En désespoir de cause Y a-t-il un café? Bien sûr, avec un billard américain. - Une cheville peu ouvrière (V) - 171/444

172 Me voilà sauvé! ricana Mouchalon. Montez-y toujours. Peut-être qu avec de la chance, rencontrerez-vous quelqu un qui pourra arranger votre affaire» Mouchalon soupira, tendit au gardien une main flasque avant de lui tourner le dos pour partir d un pas mol vers ce qui allait devenir pour lui un surprenant golgotha. - Une cheville peu ouvrière (V) - 172/444

173 XLV Une cheville peu ouvrière (VI) Prodromes de la sénescence son jarret ne se tendait plus qu avec difficulté, le ressort nécessaire pour vaincre cette maudite pente ne répondait plus qu à demi Le vieillard soufflant et bedonnant grimpait à la vitesse d une tortue mais sans pouvoir s appuyer sur quatre bonnes pattes. Une ronce adroite lui griffa le nez, il sortit un blanc mouchoir de lin qui s imprégna d un peu de sang. C était un paresseux, un lézard de première grandeur, sans mémoire même de l effort physique, sauf certaines gesticulations orgastiques que l âge allait reléguer aussi dans la soupente poussiéreuse des souvenirs. Il continua son escalade en titubant, s obstinant pas à pas à croire qu il avançait Et, certes, il progressait en tournoyant, il améliorait son maniement de la badine qui, si elle frappait trop violemment, lui ramenait les ronces dans la gueule. Il apprenait des choses dont il n aurait plus jamais besoin. - Une cheville peu ouvrière (VI) - 173/444

174 Il défit complètement sa cravate, qu il roula dans sa poche, reprit 5 cl de whisky, inspira fortement avant de prononcer à haute voix : «J y arriverai, foi de Mouchalon!» Et les ronces se tordaient de rire. - Une cheville peu ouvrière (VI) - 174/444

175 XLV Une cheville peu ouvrière (VII) On avait abandonné nos fidèles lecteurs savent que nous ne pouvions pas faire autrement le héros sur une mauvaise pente, le raidillon qui conduit de l imprimerie Firmin-Didot au charmant village de Mesnil-surl Estrée, le nez éraflé, à bout de souffle, geignant mais persévérant dans une ascension rendue délicate par les inégalités du sol, masquées par des mousses, de hautes herbes, des branches mortes. Il était déraisonnable d attaquer ce sentier simplement chaussé de légers mocassins de chevreau, devenus lamentables sous le choc de cailloux intraitables. Mais cette circonstance périlleuse donne une belle preuve du caractère du héros, qu on a choisi de ne pas analyser d un coup, en quarante pages, au risque de perdre dans une description stendhalienne, quelques-uns de nos fidèles lecteurs, qui souhaitent que les choses avancent! Et nous y travaillons d arrache-pied chaque jour S engager dans ce sentier obstrué illustrait le côté aventureux du caractère de notre homme : mais d ordinaire, il se lançait dans des aventures de papier où, s il se cassait la gueule, le Tribunal de commerce le relevait gracieusement ou bien il trouvait des jobards pour le renflouer. Il appelait audace la sotte précipitation avec laquelle il s engageait dans des projets absurdes, qui ne témoignaient que de son irréflexion et de son inculture. Et ce sentier inconnu allait lui donner une ruse leçon! Malgré l allure pathétique de cette ascension, l éditeur esseulé se trouve maintenant à mi-distance du village désiré, mais non pas à mi-pente, car le terrain se relève rudement, si rudement qu un homme agile et bien membru recourrait à l aide d un alpenstock. Mouchalon, pour s aider, n a trouvé qu une branche morte sur laquelle il s appuie avec prudence mais une traîtrise du sol le déséquilibre vers la droite, il s y appuie un peu trop, elle casse sèchement et Mouchalon tomba pour la première fois. Son genou a porté sur une pierre malveillante qui a déchiré son pantalon de drap fin. L écorchure est profonde, faiblement saignante, il se relève en gémissant, implorant les dieux de la bonne fortune. Il reprend, pour se consoler 5 cl de whisky avant de se chercher une autre vieille branche pour se soutenir. Il accomplit un effort terrible, craint que son cœur n éclate, mais cent mètres plus loin, il voit le sentier qui s ouvre, son sol est régulier, presque sans cailloutis, avant qu il ne se prolonge délicieusement par un récent ruban d asphalte. La joie de Mouchalon éclate, il ne voit toujours pas de village, mais au moins le voilà extirpé de cette foutue nature! - Une cheville peu ouvrière (VII) - 175/444

176 Son genou le fait souffrir et son nez griffé le tiraille mais il presse bravement le pas. Là-bas, il y a une autre route, il a vu passer une cycliste. Une jeune chienne de race pointer fonce en poussant de petits cris affectueux et manque de le renverser en voulant lui sauter au cou ces deux indices montrent qu il est tiré d affaire. De l autre côté du carrefour, vers la gauche, s étendent les bâtiments d une grosse ferme, les poules baguenaudent jusque sur la route, des toits plus serrés apparaissent à cent cinquante mètres : le village, voilà le village! Au café, il n y a personne, il n est que dix heures du matin. Mouchalon commande un double whisky, va laver son nez, peu endommagé. La petite déchirure de son pantalon au genou droit le gêne, il essaie de réfléchir, mais n y parvient pas. Il ne possède les coordonnées personnelles d aucun membre de la direction de Firmin-Didot et même s il en joignait un, l autre comme le gardien, le renverrait au lundi matin, lui qui était venu jusque-là pour gagner du temps! C est à n y pas croire! Sacrés Français, comme le dit si bien Ted Stanger, attachés à leurs trente-cinq heures, à leurs vacances, à leur retraite à soixante ans, à leur Sécurité sociale, à leurs congés de maladie et de maternité! Et devinez qui a édité Ted Stanger, je vous le donne en mille! Mouchalon reprend un deuxième double whisky pour accélérer sa réflexion, téléphone chez Firmin-Didot pour tomber sur des répondeurs désolants, qui redoublent leurs messages dans un anglais bizarre, ouvre un journal local, au titre complètement inconnu, La Glèbe, pour s occuper. Deux types vêtus de bourgerons et chaussés de grosses bottes, des péquenots, entrent, le saluent, sifflent un petit blanc et puis s en vont. Mouchalon est maintenant à niveau, ne trouve plus sa situation absurde, écarte la possibilité acrobatique de passer le week-end au village, dans le taudis érotique de la mère Lanière. Deux solutions de rapatriement rue du Cherche-Midi flottent dans sa cervelle imbibée : demander aux gens du café de lui faire venir un taxi de Dreux, ou bien appeler Gustavia, l indispensable roue de secours de sa vie déclinante. Il se décide pour une troisième qui, dans son état d ivresse aggravé par la fatigue, est la plus absurde : redescendre à l imprimerie dans l espoir d y rencontrer un directeur et, en cas d échec, demander au gardien de faire venir un taxi. Pour se conforter dans sa décision, il prend un dernier double whisky en sortant un gros billet rassurant, avant de vaguer un peu dans la grand-rue du village Ah! ceux-là n ont pas inventé la civilisation, trois ou quatre façades seulement ont été endommagées pour faire montre de commerce. Mouchalon, qui n a jamais tenu un couteau dans sa poche, ne pense pas à acheter un pain chez le boulanger, des tranches de pâté chez le boucher et un kil de rouge à l épicerie pour s accorder un rustique déjeuner sur l herbe. Il persévère dangereusement dans son vice en acquérant à la modeste épicerie du lieu une bouteille de Ballantines, avant d abandonner ce village à son absence de destinée. - Une cheville peu ouvrière (VII) - 176/444

177 XLV Une cheville peu ouvrière (VIII) L échec de ses tentatives de communication avec la direction de l imprimerie, sacrifiant à la tradition française du week-end, l avait désemparé, mais le whisky ragaillardi. Il décida de redescendre vers l imprimerie, plutôt pour se donner un but que dans l espoir trop ténu d y rencontrer un cadre qui pourrait dénouer la situation. Le ciel était d un bleu solide, il aurait pu choisir de parcourir, sur cette bonne route peu passante, les huit kilomètres qui contournaient l escarpement. Mais sous des dehors bouillonnants, c était un paresseux décidé! Il décida donc d aller au plus court. Par prudence, il avait acheté une bouteille de Ballantines à l épicerie. La plus joyeuse animation régnait dans le village, les vaches meuglaient, les coqs chantaient, les chiens jappaient, les chèvres béguetaient gaiement et une chatte en chaleur lançait des râles de volupté. Mouchalon, distrait par ces manifestations curieuses de vie sociale, mit un mocassin dans une grosse bouse, si épaisse qu elle en submergea le bord. C était une bouse que les spécialistes, approuvés par les experts de la Commission européenne, appellent stoppée, du fait que la vache s est arrêtée pour la déposer rondement. Saloperies de culs-terreux, songea Mouchalon, emmerdé d un pied. Il pressa le pas avec impatience, sans bien regarder devant lui pour glisser sur une de ces petites bouses auxquelles les spécialistes ont donné le nom de bousette ou bouse-chapelet, produite par la défécation de l animal en mouvement. Ces chapelets de bousettes peuvent former tapis et sont difficilement franchissables avec de luxueuses groles de président-directeur général. Donc le héros partit en glissant du pied gauche, son talon joignit la bousette suivante, accélérant le mouvement de déséquilibre et, trois bousettes plus loin, Mouchalon chut pour la deuxième fois, son cul ripant sur la trace de sa glissade. Le fond de son pantalon avait changé de couleur mais, par bonne fortune, le pochon contenant le flacon retomba sur son bedon. Il se releva en geignant et en se tenant les reins. Il dépassa la dernière ferme pour reprendre sur la droite l étroit sentier escarpé qui descendait vers la rivière. Il avait tombé, après ces mésaventures, la veste souillée qu il portait sur son bras gauche. Ses préoccupations tournaient en rond dans sa cervelle, il allait en arriver à se reprocher de ne pas avoir agi avec une réflexion suffisante quand il mit son pied droit dans une profonde inégalité du sentier, son - Une cheville peu ouvrière (VIII) - 177/444

178 mouvement l entraîna à basculer dans une espèce de ravin, sa tête porta sur l angle aigu d une pierre qui lui laboura le front, le sang jaillit, la bouteille de whisky cette fois se brisa dans son pochon et une douleur atroce s installa dans sa cheville. Mouchalon avait chu pour la troisième fois. Malheureux Mouchalon, à moitié assommé, une jambe cassée sans doute, gisant dans un trou, sur une pente raide, au risque de rouler encore, par maladresse, de se fracasser davantage pour rencontrer, au lieu d un nouveau succès d édition, une fin lamentable! Il mit plusieurs minutes à reprendre ses esprits pour mesurer le danger qu il courait : un branchage providentiel avait retenu le pochon par ses anses et il ne dégouttait pas, le whisky baignait le verre brisé. Le blessé attrapa un brin d herbe creux et, astucieusement, s en fit un petit chalumeau ; le liquide brûlant le réconforta et lui donna l idée de crier «À l aide!», mais il se trouvait au milieu de ce putain de sentier, dans ce trou de culs-terreux un samedi matin, immobilisé et sanglant Les bêtes sauvages, les chiens errants et les insectes nécrophages auraient le temps de le mettre à mort et de nettoyer ses os avant qu on le découvre. Malheureux Mouchalon, qui allait rebondir et qui s est étalé! Trois rasades de whisky plus tard, l esprit lui revint tout à fait : il lui suffisait de téléphoner au gardien de l imprimerie, qui appellerait des secours. Il rampa en geignant vers sa veste, tâta les poches mais ne trouva pas son portable qui, dans sa chute, avait quitté sa poche pour glisser vingt mètres plus bas. Il brillait au milieu du sentier. Le blessé réussit à s extirper de son trou pour avancer à quatre pattes vers l engin libérateur. Las! la batterie avait sauté, il était inutilisable. L accidenté appuya son corps meurtri contre un fût de bouleau et se mit à pleurer. - Une cheville peu ouvrière (VIII) - 178/444

179 XLV Une cheville peu ouvrière (IX) La règle impitoyable du feuilleton nous avait obligé à abandonner le héros nos fidèles lecteurs pouvaient s en émouvoir légitimement presque inconscient, une cheville sans doute brisée, au pied d un arbre bordant, en surplomb d un ravin, le dangereux sentier qui conduit au bord de l Estrée. De temps en temps, il huchait d une voix rauque : «À moi! À l aide!» mais le silence seul répondait à sa détresse. Il n avait pour seule consolation que son pochon de whisky mais n y pompait qu avec retenue pour le faire durer jusqu à une délivrance improbable Ce fut un petit gardien de chèvres qui le découvrit au crépuscule du soir. En vérité, ce fut une de ses chèvres qui renifla l odeur salée du sang et vint lécher le front ouvert de Mouchalon endormi. Comme le pâtre n avait que trois bêtes, il suivit celle qui lui manquait, pour la retrouver en train de débarbouiller de sa confiture de globules le visage de l éditeur inanimé. îl se pencha sur lui, avec crainte : «Hé! hé! monsieur, est-ce que vous êtes mort?» Entendant cette voix salvatrice, le blessé ouvrit son gros œil droit. «Bien sûr que non, mais j ai fait une mauvaise chute, je ne peux plus marcher, faut une civière pour me transporter, que je me sorte de cette foutue pente. Va prévenir des gens dans ce foutu village et je te récompenserai largement, foi de Mouchalon! J y vais, monsieur! s exclama l agile pastoureau, mais mon village n est pas foutu! Mes chèvres vont finir de vous nettoyer pendant ce temps-là!» - Une cheville peu ouvrière (IX) - 179/444

180 Mouchalon redescendit, sous la langue rapide des chevrettes, dans la douce inconscience qu il éprouvait au bavardage des esthéticiennes de la rue du Cherche-Midi. L une de ces bêtes subtiles imagina même, comme sa culotte était ouverte, de couper le bas de son slip avec ses dents pour lui accorder une fellation rustique ce qui lui coûtait beaucoup plus cher dans le cabinet des esthéticiennes. Là-haut, le garçon prévint son père, le fermier Richard, et, vingt minutes plus tard, trois hommes, sous la conduite du lieutenant Rouillé, descendaient à petites foulées l abrupte pente au secours du blessé, l un d eux porteur d une civière. Après quelques gestes élémentaires de secourisme, le lieutenant examina un vilain hématome noirâtre sur la cheville droite. «Vous vous êtes cassé la gueule, tout simplement, en déduisit-il. Vous avez de la chance, il ne passe personne par ici. Vous auriez pu y passer la nuit. Qui êtes-vous? gémit Mouchalon. Je suis le lieutenant Rouillé, des sapeurs pompiers de Mesnil-sur-l Estrée. Par la barbe de Gutenberg, êtes-vous parent du Rouillé qui commande en bas? Plus que parent, c est moi. Mais le samedi et le dimanche, qu on ne me parle pas de cette saloperie d atelier, de ces appels hystériques en tous sens, de ces livres idiots qui roulent à toute vitesse J ai vingthuit femmes à alimenter en travail trente-cinq heures par semaine, et, avec la concurrence asiatique Je crois que je vais devenir fou. Je suis l éditeur Mouchalon, geignit le blessé, c est vous que je cherchais, mon bon Rouillé!» Le sapeur à genoux siffla d admiration. «Mouchalon? Vous étiez venu effacer vos ardoises? Non, j ai un travail pour vous. Un samedi! ben merde!» L officier reprit ses droits sur l ouvrier. «Sapeur Richard, sapeur Leclerc, placez la civière bien parallèle au corps du blessé, là là Richard, prenez-le sous la nuque, les doigts de vos deux mains noués, et vous, Leclerc, sous les genoux là là Gérôme et moi, on va prendre le cul des deux côtés là là Ouille ouille!» couina le blessé. - Une cheville peu ouvrière (IX) - 180/444

181 Sous la conduite du lieutenant Rouillé, dont d obscures querelles de village retardaient la promotion méritée au grade de capitaine, l escouade remonta au village le corps pantelant de l éditeur, le fermier Richard, court et puissant, tenant l avant du brancard, le jeune Leclerc, grand et délié, l arrière ce qui compensait un peu la forte dénivellation. Au village, porté dans le local de la brigade, le blessé, qui puait la bouse et le sang séché, fut virilement déshabillé et lavé à grande eau. Le fermier Richard alla prendre chez lui une vieille culotte de toile rapiécée, une chemise élimée et des sabots de caoutchouc usés pour habiller décemment une nudité qui prit ainsi l allure peu sérieuse d un épouvantail. On mit ses vêtements souillés dans un grand sac poubelle et on lui offrit après un grand whisky. Il se plaignit, alors que la nuit tombait : «Mon portable et la batterie, qui est tombée plus bas j y vais! dit Louison, mais nous sommes bien d accord, ça me fera deux récompenses! Je ne les oublierai pas», promit Mouchalon, qui commençait à reprendre du poil de la bête. - Une cheville peu ouvrière (IX) - 181/444

182 XLV Une cheville peu ouvrière (X) À l hôpital de Dreux, l interne de service, après avoir fait beaucoup couiner le blessé, diagnostiqua une grave déchirure ligamentaire ; et une radio confirma que les malléoles et autres osselets indispensables à la stabilité étaient dégradés par l âge mais intacts. Le pied fut bandé d importance, le front cabossé, simplement zébré d une profonde estafilade, fut suturé et le patient transporté dans une bonne chambre pour la nuit car il jouissait d une excellente mutuelle. Bienheureux Mouchalon! On put lui servir tout de suite un repas roboratif, arrosé de 25 cl de clapion. Il était affamé car il n avait eu pour se nourrir de tout le jour que les débris de sa bouteille de whisky. Il avait grignoté pour tromper la faim quelques brindilles amères et des feuilles dures. Voyez comme la main sévère de la Destinée peut renverser en un seul instant l état des heureux de la terre! Puis les deux infirmières du service de nuit, la chef et l autre, vinrent se présenter avec déférence au blessé. Ce n est pas tout les jours qu on ramasse un éditeur près de Dreux. Sur un appel d une autre chambre, la chef s en alla, laissant Mouchalon seul avec son assistante la charmante et délurée Mariette Passavoine. C était une fille de la Beauce, solide mais sa jeunesse ne dégageait que des formes agréables, grande, une belle tête, ses cheveux blonds coupés court, des yeux clairs, une bouche adorable de vivacité gourmande, ses lèvres un peu rebondies, couleur framboise (sans colorant). «De quoi auriez-vous encore besoin, cher monsieur, pour passer une bonne nuit? demanda-t-elle avec douceur au blessé. Je vous en supplie, s écria Mouchalon, me voilà seul au monde, coupé de tout, moi l un des plus grands éditeurs de France, un as de la communication! Quelle dérision plus amère! On ne tient plus d agenda de nos jours, tout est dans le machin, et le machin est mort!» - Une cheville peu ouvrière (X) - 182/444

183 Une infirmière expérimentée sait effacer ces poussées d angoisse chez un souffrant. «Cher monsieur Mouchalon, dit-elle, ses mots enveloppant comme une caresse, ce n est rien du tout! Le lieutenant Rouillé m en a dit un mot. Quel bel homme! Là, regardez, je réenclenche la batterie, c est un Samsung, je vais trouver un chargeur quelque part et, dans une heure, vous serez de nouveau en communication avec le monde entier. Vous souvenez-vous de votre code PIN? Oui, c est le » Le blessé s affala sur son gros oreiller, soutenu par un traversin. La douleur devenait psychologiquement supportable avec l assurance qu aucun os n était brisé. Le bandage de son crâne zébré le faisait ressembler à Doc Gynéco. Un quart d heure plus tard, la jeune infirmière revint pour lui annoncer gaiement. «Ça y est, cher monsieur! J ai trouvé, ça charge. Dans une heure, vous pourrez appeler le monde entier! Ah! merci, ma petite Mariette! Imaginez l angoisse de mes proches, mon épouse, mes secrétaires, mes amis. Je ne disparais jamais aussi longtemps du PIF Je comprends, approuva la jeune femme, délurée et pratique. Avez-vous besoin d autre chose? J ai vécu un autre traumatisme, lui révéla Mouchalon, que je ne pourrais avouer à personne, mais vos yeux sont si doux, votre contenance si Ah! ne me faites pas dire ce que je n ai pas dit! L important restant que j aie tout compris Exactement. Et puis tant pis pour la morale, qui n a rien à voir dans mon accident! Écoutez Oui, monsieur. Je fus retrouvé inconscient par une chevrette. Mon pantalon était ouvert je ne sais pourquoi. J avais voulu m aider de ma ceinture pour me relever en ceignant l arbre qui m appuyait, à la manière des ébrancheurs. Je comprends. Et puis elle fouilla mon entrejambe pour me procurer une fellation délicieuse mais incomplète. D où nous arrivez-vous? De Mesnil-sur-l Estrée. C est un village de zoophiles! Il y a plusieurs années que je ne l avais sentie aussi roide et décidée, et vous y êtes aussi pour quelque chose, belle Mariette! poursuivit galamment Mouchalon. Ah! si vous pouviez achever le travail de la chèvre! Il vous en coûterait 100, cher monsieur. Tant que ça? feignit de s étonner le patient. C est le tarif du service public! On nous paye avec des peaux de bananes, il faut bien compenser. Eh bien passez-moi mon portefeuille, se résigna le ladre, dans le feu du besoin. Elle fouilla dans la petite armoire et trouva la bourse plate de l éditeur exaspéré par le désir. Il rejeta le drap qui le couvrait dans un geste à l antique. «Vous sentez mon état, vous tenez les moyens, combien en coûterait-il pour une étreinte moins allusive? 250 pour la biblique, et 400 pour la sodomique. 17 Par la barbe de Gutenberg, ce n est pas donné! 17 En d autres époques les professionnelles annonçaient 10 sacs dans le feuilleté, 20 sacs dans le joufflu. C est l inflation... - Une cheville peu ouvrière (X) - 183/444

184 Dans certaines cliniques à la noix, on vous demande dix fois plus au prétexte que les filles sont asiatiques alors que le voyage en Thaïlande ne coûte plus rien! Ici, vous jouissez de la langue du pays!» L éditeur tendit à cette jeune femme si diserte, si française, son beau billet de 100 qu elle glissa dans une poche de sa blouse blanche, puis elle fit riper les pieds d une chaise auprès de la couche du blessé et courba sa nuque d une finesse égyptienne sur le modeste braquemart du client. - Une cheville peu ouvrière (X) - 184/444

185 XLV Une cheville peu ouvrière (XI) Un coup discret fut frappé à la porte et la jeune femme se redressa. «Hé là! protesta Mouchalon. On me demande, dit-elle, et dans votre état, à votre âge, il ne faut pas trop vous fatiguer. Je reviendrai tout à l heure.» Les fidèles lecteurs de ce feuilleton se souviennent que nous avions laissé notre héros, hospitalisé après une chute grave, la queue entre les lèvres d une charmante infirmière beauceronne et quelque peu vénale. Ce récit s attachant à n avoir aucun contenu pornographique, nous ne dirons donc rien de cette scène. Mouchalon se retrouva seul, un peu déçu, mit la radio pour écouter les nouvelles, puis de la musique douce pour somnoler agréablement. Il était presque endormi quand la jolie fille revint, un bon rire sur ses lèvres efficaces. «Et voilà, cher monsieur, votre téléphone ressuscité! Ah! merci, ma petite, merci pour tout! Je vous assure que je ne regrette pas mes 100!! J étais sûre que vous étiez un galant homme Si j osais, je vous demanderais autre chose Ménagez-vous. J ai l hygiénique habitude, avant de m endormir, de descendre un double whisky, ça facilite mes rêves. Si vous pouviez me trouver ça Sans aucune difficulté. J ai ma propre bouteille dans notre frigo collégial. Ah! que vous êtes gentille!» - Une cheville peu ouvrière (XI) - 185/444

186 Le portable contenait de nombreux appels enregistrés, dont trois de la secrétaire Mérou, qui était passée de l étonnement à l inquiétude, comme elle savait qu il n était plus très solide. Il l appela aussitôt pour lui conter sa mésaventure et la rassurer. Il n était pas certain qu on le laisserait sortir dès le lendemain. Seule bonne nouvelle de sa part : il avait rencontré le chef d atelier Rouillé, déguisé en pompier de village et lui avait appris le retour des éditions Mouchalon chez Firmin-Didot. Lundi, à la première heure, il traiterait avec la direction de l imprimerie. Il s endormit sur l idée consolante qu il existait encore, donc que le monde avait un sens En milieu de matinée, il fut visité par les médecins : au moins huit jours de repos complet avant de consulter un orthopédiste qui lui dirait l avenir de son pied. Habilement, le blessé n évoqua pas son intention de s en aller, mais il s y était décidé. Il avait demandé à sa secrétaire de préparer son accueil rue du Cherche-Midi, madame Mouchalon passant désormais le plus clair de son temps en Écosse, dans le château hanté de ses ancêtres. Puis il avait demandé à Gustavia de venir le prendre dans l après-midi avec son Aston Martin plus chic qu une ambulance. Il entendait déjà cette créature qui bouleversait ses rêves dire de sa voix absolue : «Oh! Monsieur le Président, je suis tellement désolée Quelle triste aventure! Monsieur Kub et mademoiselle Zwicker forment des vœux pour votre prompt rétablissement Ah! ces béquilles» Les types de garde n oseraient pas refuser sa sortie. «Je suis venue à toute vitesse. Le Président se rétablira mieux dans son hôtel particulier, et puis nous avons tant de travail» Tout se passa comme il l avait prévu, on l équipa de béquilles à sa taille et il passa à la caisse en sautillant pour y donner les références de sa mutuelle patronale qui lui aurait remboursé même des béquilles dorées à l or fin. Ses salariés avaient eu moins de chance, qui s aperçurent un jour que l argent qu il leur retenait pour leur propre mutuelle, il le mettait dans sa poche insatiable. - Une cheville peu ouvrière (XI) - 186/444

187 XLV Une cheville peu ouvrière (XII) Il gaza le curieux épisode de la fellation caprine Gustavia fut spirituelle aussi en détaillant le plan de préparation de Kub pour la première de la nouvelle émission de Ruquier, «Debout, paillasses!». Elle dissimulait sa gêne sous son bavardage, car les apparences formelles de leurs rapports rue de Lancry ne pouvaient plus être maintenues dans la luxueuse intimité de l hôtel particulier de la rue du Cherche-Midi. L éditeur, à son accoutumée, se remit à brasser les quelques derniers projets fumeux qui lui étaient venus : un nouveau livre avec Sabine Harold, bien sûr, mais sur quel sujet? Pourquoi pas sur la grave question des retraites, sur laquelle une analyse hyperlibérale était nécessaire? «Le système protectionniste s en va de la caisse, ironisait-il. Des gens qui ont à peine travaillé trente ans vont coûter un demi-siècle à la société, ce n est pas tenable! Et avec les progrès continus de la médecine et de la chirurgie, ils nous coûteront des sommes pharamineuses! Nous sommes déjà, hem en faillite d où la nécessité d inventer un nouveau modèle social Sabine Harold va vous arranger ça», estima Gustavia en s efforçant de ne pas rire. L égérie thatchérienne de la rigueur l horripilait, tout simplement. Malgré son aplomb apparent, elle la trouvait godiche. Il entrait sans doute un peu de jalousie dans ce jugement car Mouchalon ne découvrait pas d expressions assez flatteuses pour louanger la personnalité idéologique de la jeune femme, dont la beauté n était pas trop sévère. Il s était montré quelques fois avec elle et des bruits avaient couru que nous laissons au lecteur attentif le soin de reconstituer. (Du reste, il retrouvera bientôt Sabine dans ses œuvres ) Gustavia hésitait à tenir ces rumeurs de galanterie pour entièrement fantaisiste tant les idées de cette pimbêche au demeurant bien balancée et celles du vieux zombi de la rue de Lancry se confondaient. - Une cheville peu ouvrière (XII) - 187/444

188 L estropié acheva ce dîner de résurrection avec une tasse de verveine avant de suggérer aux deux femmes une petite séance de cinématographe, rendue confortable par le grand écran plasma de son salon fumoir. Il manifesta le désir de revoir le film Un idiot à Paris, avec l admirable Jean Lefebvre dans le rôle central, qui ne peut parvenir, sauf pour quelques paysans attardés, à subvertir l insondable bassesse du dialoguiste Audiard. Gustavia trouva les premières scènes au village, censées consacrer l idiotie du héros, particulièrement pénibles, s intéressa un peu aux scènes tournées dans les Halles et à la pochade hyperlibérale déjà de «l empereur de la viande», avant de craquer devant la tirade ridicule d un chauffeur de taxi supposé représentatif de sa profession «Je vais rentrer, dit-elle aux deux vieux, je suis un peu fatiguée. Je laisse mon Aston Martin ici parce que j ai beaucoup trop bu, selon les normes en vigueur. Depuis qu on a mis les flics au rendement, ils ne respectent plus rien. Je n ai pas envie de finir la nuit au commissariat, avec fouille à corps, c est le règlement, les doigts du brigadier femelle fouaillant vos étuis intimes avec une délectation perverse! Ma chère Gustavia, s écria Mouchalon, je suis là! Pour vous, on interviendrait à toute heure, et d ailleurs je vais exiger qu on vous porte sur la liste confidentielle Ça suffit comme ça, leurs conneries! Bonne nuit à tous les deux», souhaita Gustavia en se retirant sur la pointe des pieds. Elle referma la porte du fumoir, celle du salon suivant et celle du vestibule où la veille de sécurité s enclencha. La nuit était douce et, malgré la cloche de pollution qui recouvrait la ville, de nombreuses étoiles restaient visibles. Gustavia rentra lentement rue Cassette en essayant de démêler des questions qui ne l intéressaient pas toutes Elle s en voulait d avoir révélé à la secrétaire Mérou qu elle avait couché avec le séduisant directeur du Crédit des Antilles parce que, à la vérité, son corps n avait pas fait partie de la transaction Si Mérou dévoilait ce secret à Mouchalon, il l interpréterait tout de travers. Gustavia serait contrainte, pour le ramener à la raison, de le menacer d évoquer son apparente liaison avec Sabine Harold dont plusieurs farceurs habitués de La Closerie des Lilas se portaient témoins - Une cheville peu ouvrière (XII) - 188/444

189 XLVI Un dimanche de fête (I) À 9h 5, Mouchalon, tout bouillonnant, décrocha son téléphone pour appeler la direction administrative de l imprimerie Firmin-Didot, à Mesnil-sur-l Estrée. Nos fidèles lecteurs n auront pas oublié qu il s y était cassé le nez le samedi au matin, avant de se fouler gravement une cheville et de se sentir victime des assiduités d une jeune chèvre amoureuse Depuis l imprimerie, une voix jeune et désabusée lui répondit : «Les membres de la Direction ne sont pas encore là. Ils prennent le café avec leurs ouvrières préférées. Merci de rappeler après 9h 30.» L éditeur raccrocha en haussant les épaules. «S ils commencent à lutiner leurs ouvrières dès 9 heures du matin s émut-il. Ces gens du Livre m ont toujours révulsée, approuva Sophie, tout anarchistes et compagnie» Mouchalon, turbulent et bandé, jeta un œil hargneux sur Le Figaro du jour : encore des grèves de fonctionnaires et des incivilités de footballeurs nègres À 9 h 40, il rappela. Le jeune standardiste reconnut sa voix et le prévint : «Je vais vous passer M. Dequois, le secrétaire général, qui me semble d excellente humeur. Profitez-en! Dequois ricana Mouchalon avant que l autre ne prenne la communication. Mouchalon! s exclama Dequois, un revenant! qui a retrouvé le chemin de notre vieille maison non sans mal, à ce qu on m a conté hier Vous vous êtes cassé la gueule? S il y avait quelqu un dans votre foutue boîte le samedi pour recevoir les clients, ce malheur ne me serait pas arrivé! Ce ne sera sans doute qu un petit bobo. Quand nous avons pris de vos nouvelles à l hôpital, hier soir, on nous a annoncé que vous aviez filé avec une très jolie fille dans une Aston Martin! Toujours aussi sémillant malgré la soixantaine largement dépassée! Et quand je dis : sémillant, je me comprends - Un dimanche de fête (I) - 189/444

190 Mêlez-vous de ce qui vous regarde! Ce qui est certain, c est que le lieutenant Rouillé et ses hommes m ont sauvé la vie en me tirant de votre putains de ravin! Le lieutenant Rouillé n existe plus, monsieur. Quoi? Se serait-il tué hier lors d une mission encore plus périlleuse? Non, monsieur, mais à partir de dimanche prochain, c est : le capitaine Rouillé qu il faudra dire. Bon, bon. C est un héros modeste que nous fêterons. Car il a sauvé des vies, monsieur. Son expérience lui a permis de secourir à pied sec des gens qui se noyaient dans l Estrée! Combien d incendies n eussent-ils point proliféré sans lui? Il a sauvegardé des milliers d hectares de céréales, évité la destruction totale de nombreux immeubles ou d habitations, toujours prêt à interrompre le travail de l atelier pour courir conjurer la catastrophe, briser les reins du mauvais sort bon, bon Nous avons besoin d hommes comme lui, responsables jour et nuit, au service de la communauté, ne ménageant ni leur temps ni leurs peines Certes, certes Il aurait dû être promu au capitanat depuis belle lurette, mais on craignait que cet avancement ne l éloigne de l atelier. Nous ne pourrions pas nous passer de lui. Il dirige avec une équanimité merveilleuse une équipe de plus de trente femmes, et jamais un mot, jamais un ragot, jamais une aventure. Le scandale recule dès qu il montre son front. C est le type parfait du chef et du père de famille, exact sans ambition, généreux par nature, partout et toujours à sa place, qui vous tend une main chaleureuse pendant que de l autre, il repousse le malheur ou l accident. Il a le profil et l épaisseur du pompier parfait! - Un dimanche de fête (I) - 190/444

191 XLVI Un dimanche de fête (II) Nous avons dû laisser l éditeur Mouchalon en communication avec un cadre supérieur de l imprimerie Firmin-Didot qui lui fait l éloge du chef Rouillé, promu capitaine des pompiers du village. L éditeur, qui ne se sent pas directement concerné, commence à s impatienter. «Je vais essayer de placer un mot Non, monsieur, non, laissez-moi finir ce portrait en pied. Il a enfin été récompensé de son dévouement infatigable, mais il ne le sait pas encore. Ses camarades lui apprendront la bonne nouvelle vendredi à la sortie de l atelier pour le cas où il aurait prévu de partir en week-end Écoutez ce que nous avons prévu pour fêter la promotion de cet honnête homme : le samedi soir, à partir de 18 heures, apéro géant dans les rues du village! Très tendance, ça, les apéros géants, réussit à placer Mouchalon. À 19 heures, lâcher de vachettes sous la surveillance de la Croix-Rouge pour mettre un peu d ambiance. Interviendront aussi des clowns, des acrobates, des équilibristes, des cracheurs de feu, des prestidigitateurs, des poètes, des accordéonistes et autres chanteurs de rue En bref, il ne manquera personne À partir de 21 heures, grand banquet civique dans la prairie haute : tajine de légumes de saison et méchoui, non moins géant que l apéro! - Un dimanche de fête (II) - 191/444

192 Hem hem À la nuit tombée, feu d artifice, avec le concours des sapeurs des brigades voisines, puis bal populaire jusqu à la pointe de l aube animé par le célèbre orchestre beauceron La Voix du ch min! On pourra dormir sur place dans des tentes prêtées par l armée. De discrètes feuillées ont été creusées et des cabinets rustiques installés grâce à l ingéniosité de nos sapeurs.» Au matin du dimanche, à partir de 10 heures, défilé des fanfares du coin, avant un bœuf général à midi. Collation légère aux frais de la commune.» À 14 heures, ce sera le grand moment : le brave Rouillé sera promu capitaine devant la mairie par le colonel, venu de Dreux tout exprès, une main experte coudra le galon si mérité, le nouvel officier remerciera brièvement sa hiérarchie, et ses camarades de leur confiance» Puis, ce sera encore un moment bien émouvant, le sous-préfet fera un petit discours pour saluer le héros du jour, avant d épingler sur sa poitrine la belle médaille du Mérite pour services rendus. Il est possible qu un personnage encore plus important honore notre petite fête de sa présence. On ne l a pas assez vu avec des pompiers jusque-là. Rien d officiel encore mais la campagne de 2012 approche et les voix des champs compteront comme celles des villes. Alors» Après cette partie officielle, la liesse populaire reprendra ses droits, le brave Rouillé donnera le signal des réjouissances sportives : pêche au trésor et jeu de piste pour les enfants, courses à pied sur diverses distances par tranches d âge de 10 à 60 ans, concours de pétanque et tournoi de belote pour les sexagénaires et les vieillards, exercices gymniques, barres parallèles, tir aux pigeons, démonstrations de lutte bretonne et joutes nautiques sur l Estrée, il y en aura pour tous les goûts!» Mais, j y pense, pourquoi n emprunteriez-vous pas un fauteuil à roulettes et ne viendriez-vous pas vous joindre à nous? Cela vous distrairait de votre immobilisation. Propulsé par votre jeune et sensuelle hétaïre, vous zigzagueriez entre les groupes et les attractions, arrosant la promotion de celui qui vous a sauvé la vie avant-hier Qu en dites-vous? Je crois que je vais devenir fou!» murmura Mouchalon avant de raccrocher. - Un dimanche de fête (II) - 192/444

193 XLVII Sombre lundi (I) «Que se passe-t-il, mon ami? demanda gentiment Sophie à l invalide. Je suis tombé sur un illuminé qui m indiquait dans le détail le programme de leur fête dans ce village de demeurés pour célébrer la promotion de Rouillé, mon sauveur, au grade de capitaine de pompiers. Tu parles si je m en bats l œil! Mais il faut réserver un créneau d impression, c est très important! Tiens, je vais essayer à mon tour. La secrétaire refit le numéro appelé, tomba sur le jeune standardiste et demanda sur un ton un peu sec. «Ici les éditions Mouchalon. Je suis bien chez Firmin-Didot? Parfaitement, madame. Alors, pourquoi, quand nous venons vous parler de travail, nous décriton à perte de vue les prochaines festivités de votre village? On a excédé, avec ces fantaisies dominicales, le Président Mouchalon!» Le jeune homme éclata d un bon rire. «Je vous ai passé monsieur Dequois parce qu il venait d arriver. Il est très sérieux dans le travail de l atelier mais, en tant que président du comité des fêtes de Mesnil-sur-l Estrée, il lui arrive d être un peu fatigant! je dirais même saoulant! Que voulez-vous, chère madame, chaque homme a ses défauts Veuillez m épargner les développements de votre intéressante philosophie et passez-moi quelqu un d autre, un responsable tacite. Alors, ce sera le directeur général Souvestre que je viens de voir passer aussi. Impossible de vous renseigner sur son humeur, il sourit toujours vaguement mais c est un tempérament déchiré, sarcastique Bon, on va faire avec.» Elle redonna l appareil à l éditeur immobilisé. «Souvestre, directeur. Connais pas. Allô, oui, monsieur Souvestre? Monsieur Mouchalon? Lui-même. J attendais votre appel. On m a assuré, en très haut lieu, que, cette fois, je pouvais vous faire confiance! Hé! Laissez-moi rire! Hem hem pourquoi? Je suis nouveau ici, mais vous figurez sur une liste noire que je connais par cœur. J ai fait sortir votre dossier vendredi soir pour l examiner à la maison Aïe! Mais puisqu il était entendu qu on allait jeter sur le passé le voile profond de l oubli? Dites-moi quel travail vous voulez nous confier. - Sombre lundi (I) - 193/444

194 Un bouquin qui marche du tonnerre! Déjà trente mille d enlevés! Je veux tirer à cent mille illico. Et vous paieriez quand? À quatre-vingt-dix jours, selon l usage. Je refuse. Mais puisque Alain Minc m avait promis Il a obtenu des autres que vous puissiez tirer sur Cameron, c est tout. Ici, pour les conditions financières, c est moi qui décide. Vous allez tirer à cent mille, et si votre best fait long feu, hein? je n aurai plus qu à m asseoir sur ma créance, une fois de plus. Que proposez-vous? Envoyez vot nanard, on vous fait un devis soigné et on fixera la date d impression quand on aura reçu 50 % de la somme estimée. Ça revient à m égorger, tout simplement. On fait comme ça, je vous laisse, j ai du travail.» «Le salaud! geignit Mouchalon, il veut que je le paye! Cette fois, je crois que ça en vaut la peine», pondéra Sophie. Ils appelèrent aussitôt Marinette chez Mac Milou pour qu elle envoie la composition du bouquin, en signalant l urgence du devis. Avec son expérience de l arnaque, Sophie Mérou calcula qu ils devraient lâcher au moins pour obtenir le tirage. Ils étaient coincés, mais à 50 % seulement. Le Crédit des Antilles était fermé le lundi. Il faudrait, si l avance demandée n était pas exorbitante, que Gustavia joigne Kéroungué, qu il transmette son accord à ces buveurs d encre et de sang et qu il promette un virement le mardi. Toutes les heures allaient compter pour que le best soit en place le samedi matin, après l émission de Ruquier. Et si d ici là jaillissait un autre livre de Gavalda ou de Houellebecq, ce serait foutu. Les best se dévorent entre eux. Heureusement, ils se trouvaient presque seuls sur le créneau de juin. Les livres des auteurs à grosses ventes étaient prêts pour la plupart mais ne sortiraient qu en août pour alimenter la farce des prix littéraires Tiens, c est une idée, ça, se dit le momentané invalide, j ai fait semblant de m en moquer parce que je ne pouvais pas en avoir, mais si Gustavia travaillait au corps un jury pour que Kub décroche un prix en novembre. Aux dernières nouvelles, cette rentrée littéraire s annonce comme particulièrement minable Très bon timing, ça, on pourrait aller vers les deux cent mille Après, je passe cette merde en collection de poche et on en vendra un million, de cette merde, à ces pauvres cons de pauvres Ah! Gustavia, Gustavia, merveilleuse polyglotte, qui négocie dur les droits de traduction! Ah! toutes les langues de Gustavia cette vallée enchantée où le conquérant intrépide engagerait sa monture Mais ne nous égarons pas. - Sombre lundi (I) - 194/444

195 XLVII Sombre lundi (II) On a laissé le héros tout songeur et nos fidèles lecteurs dans une étroite expectative. Après les menaces de l imprimeur alsacien Lagerfeld, voilà que Firmin-Didot lui demande un énorme cautionnement pour imprimer le Kub à cent mille. Mouchalon se réfugie dans une solution provisoire : allumer un superbe panatella. Il commence à en jouir quand on sonne à la porte, et c est à un importun de taille que Sophie, dans une attitude hiératique, ouvre le lourd vantail. «Monsieur Je suis maître Jaloux, huissier de justice, porteur d une assignation à comparaître pour le nommé Mouchalon, poursuivi pour fraude, tromperie et dissimulation de comptabilité Le Président Mouchalon est très souffrant. Je vais voir s il peut vous recevoir. Tous mes déplacement sont facturés, chère madame.» Mouchalon, qui a pu tout entendre, fait signe de le laisser entrer. «Le Président est en état de vous recevoir, maître», annonce-t-elle d un ton tragique. Maître Jaloux est un petit homme extrêmement laid que, n importe l humanisme, on a envie d écraser sous son talon. «Plaît-il? commence Mouchalon avec hauteur. Faut-il que je répète ou avez-vous entendu? Parfaitement. C est une folle qui prétend me poursuivre. Elle a joué et elle a perdu, voilà tout. Tous ceux qui ont joué avec moi ont perdu Vous êtes superbement logé, c est le plus bel hôtel particulier de la rue. Je connais tout le cadastre ici. Dommage que cette belle cour ne soit plus à usage privatif, toutes ces bagnoles Vous devriez essayer de la récupérer pour vous seul. Et on me demanderait de faire creuser à mes frais un parking dessous. Et les arbres, hein, qu est-ce que vous en faites? Ce serait votre problème. Ce bel hôtel, il est à vous? Ma femme est très riche. Faites attention aux risques de saisie, cher monsieur. Souvenez-vous des mésaventures de votre voisin Bernard Tapie, rue des Saints-Pères, que j ai rencontré à de nombreuses reprises Vous me prenez vraiment pour un con. Cet hôtel appartient à une société civile immobilière constituée entre mon épouse, mes enfants et les tout-petits. Sage précaution Celui qui me foutra dedans n est pas encore né! Bel optimisme! - Sombre lundi (II) - 195/444

196 Prenez l exemple de cette conne : elle a placé dans ma caisse en rêvant de prendre le contrôle de ma maison. Comme mon bilan était déjà largement négatif, son fric a disparu, voilà tout. Voilà la citation à comparaître le 3 septembre en correctionnelle Pourquoi pas au Tribunal de commerce, sacrebleu, où je ne compte que des amis? Parce qu elle vous poursuit pour escroquerie. C est trop fort, s exclama Sophie, nous n en voulions même pas de son argent. Cette femme est folle! J ai encore beaucoup à faire ce matin, dit l huissier. Donnez-moi reçu de cette citation. D ici le 3 septembre, vous aurez le temps de vous retourner.» Mouchalon griffonna sa signature simplifiée sur le papier que l huissier lui tendait. Cette espèce de nain esquissa une sorte de révérence : «Et tous mes vœux de prompt rétablissement, monsieur Mouchalon! Merci», fit l invalide excédé. Sophie raccompagna le recors à la porte. - Sombre lundi (II) - 196/444

197 XLVII Sombre lundi (III) Qui a connu des mauvais jours comprendra l exaspération de notre héros rappelons pour les lecteurs qui prendraient l action en mouvement qu il s agit de l éditeur pipole Mouchalon en passe de réussir un best-seller sensationnel, à condition qu il surmonte quelques obstacles immédiats notamment son manque hurlant de liquidités dans sa caisse. Sombre lundi Il n a pas fini de supporter l insolence d un imprimeur qu un huissier vient ébranler son huis. Et celui-là n a pas tourné les talons qu un autre pourrait bien surgir la fantaisie de ces gens étant inlassable, comme le nombre d escroqueries, petites ou grandes, réussies par l éditeur, incalculable. Il lui arrive de penser, très vaguement mais cette crainte s éloigne au fil des années qu un jour il ouvrira sa porte à un type qu il ne connaît pas, ou qu il connaît trop bien : dans le premier cas, il se ferait démolir salement la gueule, dans le second, son visiteur l assassinerait d un bon mot pour qu il n aille pas le dénoncer aux gens de la police. Devant cette hypothèse, aussi improbable que farfelue, il déroule dans sa cervelle automatique la collection des beaux articles qui narreraient sa fin mystérieuse et tragique, mais surtout son importance dans la diffusion de la pensée à la fin du XXe siècle et au début du troisième millénaire Mouchalon, simple estafette de la pensée de droite, mort à la tâche, tombé en héros modeste mais singulier Il chasse ces idées noires comme de mauvaises mouches. Comme tous les imbéciles heureux, il ne s attendait pas à l accident qui l immobilise pour une dizaine de jours au moins. Le caractère enfantin croit toujours à sa bonne fortune, qu elle se continuera, qu elle ne croisera jamais la contradiction au carrefour du malheur, et puis l accident, la maladie ou l infirmité le rejoignent et le jettent dans une petite chaise. Une chute de cheval est si vite arrivée, ou un infarctus, ou un accident vasculaire cérébral Son pied plâtré soutenu par un gros coussin sur une table basse, notre héros n est plus égal à lui-même, ne se présente plus comme une illusion d être, dépouille ses apparences mondaines et journalistiques pour laisser place à sa vérité fracassée de pauvre loque Heureusement, la bonne vieille Sophie est là, qui veille, qui prévoit, qui console La voilà justement qui revient vers lui avec un pauvre sourire crispé, un feuillet à la main., C est un article de La Charente libre, d une violence peu commune que L Argus de la presse vient de mettre en ligne, On y lit sous l ironique titre «Un lézard chez Mouchalon?» : - Sombre lundi (III) - 197/444

198 «L éditeur de fâcheuse réputation Mouchalon, depuis sa scandaleuse faillite de 2009, tente de se refaire, avec ses appuis d extrême droite, dans le secteur pipole du grand lessivage (de crânes) éditorial.» En osant publier un livre au titre ordurier, Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde, mais au contenu intéressant, que cherche-t-il? À refaire sa trésorerie éclopée avec un best, comme il le fit avec l intéressant Bonjour, paresse de Corinne Maier, dont les droits ont disparu dans les obscurités de sa comptabilité. Mais de bons esprits croient qu ils se sont perdus dans sa poche, tout simplement.» Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde est un ouvrage excellent et inattendu, mais qu il paraisse chez Mouchalon, y a comme un lézard!» Nous espérons pouvoir donner dans un prochain numéro une interview de Jean Kub, que nous assurons de notre sympathie. R. Ch.» «Je me fous de l avis de ces culs-terreux de Charentais! s exclame hautement Mouchalon, ces gens-là n achètent pas de livres, ils vivent hors de la civilisation, se nourrissant d huîtres, de coquillages et de poissons et La Charente libre est leur Figaro à eux. Que le Diable les emporte! Ce type qui t en veut toujours, dix ans après, il n était pas de ce coin-là? Je ne sais plus, je m en fous. Il faut retrouver Gustavia, par elle l argent, par l argent le bouquin, par le bouquin une trésorerie solide, et je reprendrai la main, je referai des coups, Stanger me reviendra avec ses sacrés essais sur n importe quoi. Mais tout repose sur Gustavia! Oui, mon ami», l approuve sa vieille complice. Sophie a su maîtriser le phénomène Gustavia dans la tête de son retors compère, même si elle n a pas tout compris des écarts et des fantaisies de l aventurière. Elle se trompe par exemple en pensant que Gustavia peut recevoir de l argent d admirateurs éperdus contre de brèves complaisances, elle n a pas éventé que Gustavia est personnellement très riche et se moque de l argent puisque, tant que la beauté répandra sa lumière sur son visage d ange pervers, elle pourra payer presque tout d un sourire. Mais voilà : l ange pervers n est pas parfait, c est-à-dire qu il n est pas parfaitement pervers et qu il ne lui vient pas l idée difficile d essayer d être perversement parfait, Gustavia traverse en ce triste lundi un moment de spleen très éprouvant pour une créature aussi légère. Les plus perspicaces de nos fidèles lecteurs en ont deviné la cause, mais auront la discrétion de ne pas la crier sur ls toits pour ne pas déparer nos prochains épisodes de leurs bouleversements dialectiques. À tous, merci! - Sombre lundi (III) - 198/444

199 XLVII Sombre lundi (IV) Gustavia n a pas prolongé un week-end libertin à Deauville mais elle est d une humeur exécrable et ne répond à aucun appel. Charles Dantzig vient de lui adresser un joli quatrain par SMS «Je ne comprends pas, mon ami, déplore la secrétaire privée de Mouchalon, je ne parviens pas à joindre Gustavia Je n ai pas souvenir que cela soit jamais arrivé Quand elle lit mon numéro Hem hem Elle n est pas dans nos bureaux de la rue de Lancry, chez elle je n entends que le répondeur de son fixe, et idem pour son portable Je ne sais pas, moi, elle a peut-être un problème, ou elle fait autre chose Mais, mon ami, tout repose sur elle, je n ai pas envie que nous prenions un jour de retard avec ce con de Souvestre. Pour que le livre soit partout en librairie samedi matin, s il n a pas l argent demain, nous risquons de devoir payer des heures supplémentaires à ces messieurs du Livre, ces véritables sénateurs du prolétariat! ces grands condors de la classe ouvrière! La modernisation, heureusement, nous a délivrés de la plupart de ces cons-là! Mais pas de ceux dont nous aurons encore besoin. Tu parles d or, ma chère Sophie Je lui ai envoyé un mél il y a une bonne heure, pas de réponse non plus, c est étrange. Tu ne l as pas trouvée bizarre hier au soir? Non. Elle s est retirée par discrétion. Gustavia est adorable mais Gustavia a disparu! Qu on se mette à la recherche de Gustavia! Je vais téléphoner à Benoît. Bonne idée!» Elle forme le numéro personnel de Benoît Mac Milou et tend l appareil à Mouchalon. «Allô? Allô, Benoît, c est Mimiche! Tu sais que j ai été très sensible à ton message, mais j étais à l hôpital, groggy J ai reçu des dizaines de messages de soutien, mais trop sonné pour répondre à personne Je voulais te dire que le tien était le plus beau et le plus affectueux Une gentille infirmière me les racontait à mesure, j étais dans un état second. J ai frôlé la mort, mon cher ami, tout simplement! Hem hem Je faisais de la randonnée seul, dans le but de noter, au vent du chemin, quelques nouvelles pensées libérales attrapées dans la fertilité de la plaine quand je me suis retrouvé, sans m en apercevoir, dans une pente absurde, au bord du vide! C est mon bedon, formant ventouse, qui m a retenu sur la pente fatale! Hem hem - Sombre lundi (IV) - 199/444

200 Enfin, je fus sauvé, radiographié, bandé, recousu, puis ramené en mon hôtel par la diligence de Gustavia Ah! Gustavia! Justement, mon cher ami, je suis à la recherche de Gustavia, elle ne serait pas dans vos bureaux? Hélas, non! Je sais bien que vous cherchez à vous l attacher, mais Gustavia m est fidèle! Profond mystère qui étonne tout le monde, et moi itou. Hem hem Tout le monde se demande pourquoi mais c est ainsi. Même Dominique Gaultier, qui est d autre part un homme très séduisant, n a pu avoir son oreille Mais vous, mon cher ami, vous venez d égarer la totalité de sa personne On ne parvient pas à la joindre Elle n est pas là. Eh bien merci, mon cher Benoît. Je vais me remettre sur pied dans les meilleurs délais.» Le président-directeur général et sa secrétaire étaient tous deux pensifs, elle avec un vague soupçon qu elle ne pouvait communiquer au vieillard, crainte de le peiner. Gustavia usait de son Blackberry avec une discrétion parfaite et il avait semblé à Sophie qu elle s était retirée la veille après avoir reçu un message. Rien d étonnant à cela, mais aurait-elle passé la nuit avec l auteur de ce message que cela n aurait pas expliqué le silence de la matinée. Gustavia n était pas d un caractère à faire traîner l aventure aussi longtemps, présumait Sophie qui, malgré son sens aigu de l espionnage, n avait jamais rien pu apprendre de vraiment croustillant sur la vie sexuelle de Gustavia, sauf sa liaison de type gourmontien avec Charles Dantzig, qui faisait jaser tout Saint-Germain-des-Prés. La confidence cynique quant à la manière dont Gustavia avait arraché une autorisation de crédit au banquier antillais ne laissait pas préjuger qu elle allait le revoir jusqu au point de se laisser distraire de sa tâche fondamentale au service des éditions Mouchalon qui, grâce au livre de Jean Kub, allaient entrer dans une nouvelle période de redressement, de beaux succès, puis de gloire - Sombre lundi (IV) - 200/444

201 XLVIII Un peu de correspondance Gustavia voulait obtenir deux choses du banquier : de l argent et qu il accepte de coucher avec elle au moins une autre nuit. Elle préféra lui écrire pour être plus précise. On peut adresser de vraies lettres par courrier électronique. Elle se corrigea dix fois dans l après-midi, attendant toujours l appel de son amant d une nuit. De: À: Sujet: Je vous attends Cher Toussaint, Voici quatre jours que j espère vous entendre en vain. J en suis attristée plus que je ne saurais dire. Je m étais rarement sentie aussi immédiatement attirée par un homme (ou une femme), mais l inégalité des sentiments existe toujours. Il faut souvent plus de quatre nuits pour les consolider. Bien sûr, il y eut un monde avant Gustavia et il y en aura un après ces deux époques où je n étais, ne serai plus là pour vous. L idée de m être offerte une seule nuit m est insupportable. Il se peut que vous m ayez prise pour une simple aventurière. Je l ai été et il m en reste sans doute quelques traits, mais que je vous dise : je vous ai reçu dans un appartement plutôt modeste, que je loue, car je ne suis pas sûre de rester longtemps à Paris, mais ma fortune est assez considérable pour que je puisse vivre fastueusement trois cents ans (l espérance de vie s accroissant). Vos coffres, votre yacht, votre avion, je m en fous. C est vous que je veux posséder. Mais venons-en au cœur de nos affaires : le vieux s est cassé la gueule samedi en faisant de la randonnée et démoli une jambe. Ça ne pouvait tomber plus mal. Je suis allée le sortir de l hôpital hier pour le ramener dans son hôtel particulier. Il y est immobilisé. La direction de l imprimerie réclame un cautionnement de pour tirer le best. Or, il faut qu il soit en place samedi, sinon ce n est pas la peine. Je vous en prie, Toussaint, selon nos accords, faites-leur ce virement demain matin et téléphonez au directeur Souvestre pour le rassurer. Vous y parviendrez mieux que moi. Il est maintenant 22 heures. Ce soir encore, vous ne m appellerez pas, je vous envoie donc cette double prière. Je ne réussis plus à dormir que dans le rêve de votre étreinte, mais quand je me réveille, quelle déconvenue! - Un peu de correspondance - 201/444

202 Votre Gustavia Le message gagna la stratosphère pour être analysé par les services de police de la SACEM et LOPPSI réunis, La CIA, qui passait par là, le transmis immédiatement à WikiLeaks. Gustavia, assez contente de sa missive, se versa un sérieux whisky, se roula un pétard considérable et se mit à somnoler en écoutant vaguement France Musique. Deux heures plus tard, son ordinateur lui signalait la réception d un message. C était la réponse de Toussaint Kéroungué. Elle lut : De: À: Sujet: Re: Je vous attends Chère amie, Je suis d abord un homme d affaires et je me trouve à La Haye depuis vendredi soir pour les affaires de ma banque. Pardonnez-moi de ne pas vous avoir adressé un mot gentil mais les circonstances ne s y prêtaient guère. Notre enquête vous concernant m avait révélé votre niveau de fortune, vos fonds placés dans d excellentes banques. Il n y a pas de malentendu entre nous. Je rentre dans la nuit. J effectuerai le virement dans la matinée et joindrai l imprimeur, pour vous être agréable. Je serai très occupé dans les jours qui viennent. Votre Toussaint Kéroungué Gustavia esquissa la moue charmante d un léger dépit. - Un peu de correspondance - 202/444

203 XLIX Préparatifs au grand jeu (I) Gustavia nos fidèles lecteurs s en souviennent malgré les avanies et autres mésaventures arrivées entretemps à Mouchalon était convenue avec Adèle de préparer Zemmour à la confrontation avec Kub et avait obtenu sans difficulté de dîner avec le prestigieux essayiste le mardi soir. Car il avait été rencardé par Naulleau, qui avait déjà entrevu Gustavia plusieurs fois. Zemmour donna rendez-vous à Gustavia chez Lipp, pour que nul n en ignore. À la table voisine dînait seul un vieux monsieur barbu à Légion d honneur. Comme toujours, l entrée de Gustavia provoqua émotion et incrédulité. Elle semblait prête à saluer tout le monde de son regard magique et, quand on la vit se diriger vers le petit vieux à rosette, la stupeur fit taire tout le monde. Alors, la voix délicieuse de Gustavia s éleva, mais pour un seul, hélas! «Cher Éric, je suis si heureuse de vous rencontrer! Ah! Naulleau ne m avait pas menti! s exclama le penseur. À quel propos? demanda Gustavia, suave. Hem. hem en me parlant de vous. Et que disait cet excellent garçon? Que Mouchalon avait bien de la chance, pardi! Mais sans aucune allusion désobligeante, j espère? Ah! Gustavia, quand on vous voit, on se dit que quelque chose ne tourne pas rond sur cette terre! Je vous demande pardon Pourquoi servez-vous cette vieille canaille de Mouchalon? Hem hem Et comme il est notoire que vous entretenez une liaison avec Charles Dantzig - Préparatifs au grand jeu (I) - 203/444

204 Mais non! Je me suis montrée avec lui parce qu il était désespéré de me savoir chez Mouchalon. Un moment, je craignis le pire, un geste romantique absurde mais fatal. J en fis les cauchemars les plus affreux, je le vis se trucider de mille manières, s immoler par le feu dans ma cour ou devant nos bureaux, et se décider finalement pour la pendaison, à la manière de Gérard de Nerval, dont il est un spécialiste incontesté. Mais me voilà rassurée, ce fin connaisseur de Remy de Gourmont m écrit désormais à peu près tous les jours. Je suis son amazone à lui» Le petit vieux à côté, qui se délectait d un pied de cochon à la Sainte-Menehould, aspirant des os la substantifique moelle, faillit s en étrangler. Il portait des verres ronds à grosse monture pour dissimuler son regard mais se permit un clin d œil de connivence. Comment la fine Gustavia aurait-elle pu reconnaître un espion sous cette barbe hirsute de lévite? «Si vous travailliez chez Grasset, je comprendrais, mais chez ce ringard de Mouchalon Cher Éric, il est aussi à droite que vous, je vous assure! Il n est pas sérieux, c est un zombi politique! Et, sur le plan éditorial, sans vous, existerait-il encore? Assez parlé de moi, cher Éric. Causons maintenant du Kub, qu en pensez-vous? C est de la merde.» Le petit vieux fit un soubresaut indigné. «Comment l entendez-vous? Du Mouchalon typique. Personne d autre n aurait publié cette merde. Mais c est un succès! Nous avons pour nous Pamou, Moix, Sollers, Rollin, Jean d Ormesson, Omar Merzoug un véritable raz de merde! Trente mille ventes, cent mille à l impression. Et si tout se passe bien vendredi Vous me promettrez qu on se reverra, le truc est connu! Cher Éric, je vous demande seulement de ne pas fusiller Kub. Faites-le pour moi» Elle pulvérisa sa victime de ses yeux magnétiques. Zemmour baissa le nez sur son homard à l américaine. «Évidemment, si vous le prenez comme ça, je comprends l unanimité de mes confrères répliqua aigrement l auteur de Mélancolie française Mais je ne les ai pas rencontrés, eux» Nouveau flux magnétique sur le convive désemparé. Le petit vieux voisin, fasciné par le style de Gustavia, ne faisait même plus semblant, en croquant ses petits os, de regarder droit devant lui. «Gustavia Gustavia que voulez-vous? fit Zemmour sur le ton d un gémissement équivoque. Que vous ne cassiez pas la vente du best. Car vous en seriez fort capable! Si vous n étiez pas là,ce serait fort probable! Qu avez-vous contre le Kub? C est une insupportable apologie de la misère, une dénonciation ouverte de la marchandise et de la société de consommation. Comment Mouchalon a-t-il pu publier une telle ânerie? Parce qu il n en a rien lu. C est un vrai éditeur. Mais l auteur, venons-en à l auteur. J ai vu sa bobine dans Le Figaro une grosse tête stupide! Vous le connaissez? Hem il le faut bien. Un auteur qui tire à trente mille a droit à des égards Gustavia gémit Zemmour, hypnotisé. Quoi, cher Éric? Je ferai tout ce que vous voudrez. Je savais que vous seriez charmant. Mais attention, comme le brave Naulleau va défendre le best, - Préparatifs au grand jeu (I) - 204/444

205 critiquez-en, vous, des points de détail. Je vous autorise à vous moquer de certaines recettes, mais veillez à ne pas désarçonner l auteur. Je crains qu il n ait guère le sens de la repartie. Vous me demandez, chère Gustavia, de vous sacrifier mon esprit, de piétiner ma déontologie de journaliste Rien qu une petite heure Ce bouquin a été écrit par un fou ou par un mystificateur. Je ne comprends pas qu ils aient tous marché sans vous avoir vue. Hem Je leur ai téléphoné, tout de même! Et vous les avez déjà rencontrés? Dans le cadre de mes fonctions, oui. Et Naulleau? Je crains fort que sa capacité de séduction Naulleau, non. Il a téléphoné à Mouchalon pour le féliciter, voilà tout. Je sais pourquoi : il adore foutre la merde, il ne pouvait pas mieux tomber!» À la table voisine, le petit vieux à rosette se dressa tout d un coup, devant son assiette d ossements grignotés, comme excédé du dialogue qu il avait dû subir. Il se saisit d une ridicule canne avec un pommeau à tête de canard et entreprit de traîner sa scoliose jusqu à l escalier. - Préparatifs au grand jeu (I) - 205/444

206 XLIX Préparatifs au grand jeu (II) Adèle avait donné rendez-vous à Kub pour déjeuner dans un bon restaurant de la rue des Fossés-SaintBernard, face à la hideuse faculté de Jussieu, qu on ne parvient ni à désamianter ni à détruire Elle commença avec cautèle : «Mon cher Kub, il faut que je vous félicite! À quel propos? À propos de Gustavia Pourquoi? Elle m a tout avoué, et vous rien ce qui prouve que vous êtes un homme solide, loyal et discret. Comment a-t-elle pu? Je lui ai annoncé que vous m aviez tout avoué. Ce n est pas joli joli, je vous l accorde, c est une méthode de flic mais ça marche presque toujours La salope! Ne dites pas ça, elle est restée très allusive sur ce qui s est vraiment passé entre vous. Mais, nom de dieu, cette créature satanique a réinventé pour moi le paradis sur cette méchante terre. Je n en dors plus, elle m a spamé, j ai commencé à lui écrire une lettre désespérée mais, comme je ne sais pas écrire, ça ne va pas vite!» Adèle sourit. «Nous nous comprenons mieux maintenant. Je lui parlerai de votre intention de parcourir tous les vignobles de France avec elle. Mais dites-moi, à votre âge Ah çà! je n ai jamais tant bandé que pour cette sorcière. Ce furent deux nuits de sabbat inoubliables. Si je ne peux la revoir, je deviendrai fou dans une cellule matelassée! Allons, cher Jean, vendredi soir, vous serez mille fois plus célèbre qu aujourd hui, vous aurez moult jolies femmes à votre main. Essayez-en plusieurs pour tenter d oublier l ensorcelante Gustavia. Plusieurs en même temps? Ce serait encore le mieux! Qu un sabbat chasse l autre!» La spirituelle Adèle ne portait qu une légère robe qu il vaut mieux qualifier d allusive pour combattre la chaleur étouffante du printemps finissant. S asseoir à côté d elle dans sa Twingo fut pour Jean Kub un supplice renouvelé des extravagances de l Inquisition. Adèle, lucide, le regard de Kub tombant lourdement sur ses cuisses nues, précisa. «Contemplez, mais ne touchez pas, c est interdit par le code de la route! Et puis une paire de gifles est si vite arrivée. Vous êtes érotomane, monsieur Kub! J aime les filles, c est tout, et là, ça devient dément! J ai des calmants chez moi.» - Préparatifs au grand jeu (II) - 206/444

207 Adèle voulait briefer Kub avant son passage chez Ruquier et avait sélectionné plusieurs fragments d émissions qui illustraient la manière de Zemmour et Naulleau faux siamois, deux hémisphères pour deux. Elle installa confortablement Kub devant le grand écran de son ordinateur, mit un peu de musique et alla préparer du café pour Kub qui avait arrosé son andouillette d une bouteille de gigondas. Elle se tint derrière lui pour commenter les morceaux choisis. «Regardez bien : cette charmante femme, c est Corinne Maier. Elle passe à cette émission en tant qu auteur du best-seller Manuel de savoir vivre en cas d invasion islamique. Ce n est pas elle qui a écrit ce livre, mais Mouchalon, malin, a mis son nom sur la couverture. Elle est donc très à l aise pour défendre un bouquin dont elle aura lu quelques pages dans le train Bruxelles-Paris. Vous serez exactement dans la même situation. Prenez-en de la graine!» Car voyez nos siamois de droite et de gauche funny complètement d accord pour descendre le bouquin. Ce qui est très étonnant, c est qu ils l ont lu. Ils prétendent qu un enfant de quatre ans l aurait mieux écrit, sans évoquer une célèbre réplique de Groucho Marx. Voyez le Zemmour teigneux, hautement réactionnaire, défendant l innocente liberté de religion des musulmans contre un pamphlet qui suppose une République devenue islamique» Écoutez bien ça, mon cher Kub, voilà l homme qu il s agit de remettre à sa place. Et si je lui cassais la gueule? Ça, mon cher Kub, ça ne serait pas une mauvaise idée!» L auteur de paille fit tourner son fauteuil de 180. «J en ai une autre qui Eh bien? Vous avez vu ce bordel, ces types sont rodés. Tout seul, je me ferais avoir. Mais si vous étiez près de moi proposa-t-il sur un ton enfantin. Il y aurait une question de présentation On dira que vous êtes ma secrétaire. Vous êtes si jolie, Adèle, qu il serait étonnant que vous ne fussiez pas télégénique. C est à voir Comme ça, si je reste court devant une attaque de ces deux cons, vous balancez un mot charmant et la salle sera pour nous. Ça, mon cher Kub, je peux le faire! Je vais recueillir l avis du maître. Prenez ce CD et repassez-le chez vous plusieurs fois pour vous habituer à leurs gueules et à leurs tics. Bien, maîtresse», dit Kub en rigolant. Sur le seuil, il parut pensif. «Je ne sais même plus qui m a entraîné dans cette histoire de fous. Bah, ne nous fâchons pas! Ce soir, j ai fanfare!» - Préparatifs au grand jeu (II) - 207/444

208 XLIX Préparatifs au grand jeu (III) Gustavia venait de rentrer chez elle, pas très sûre d avoir mis Zemmour dans sa poche quand il y eut un appel sur sa ligne fixe. «Oui? Gustavia, pardonnez-moi de vous appeler un peu tard, mais je n ai pas pu m en empêcher Habile début Qui êtes-vous? Éric Pas Zemmour tout de même, je viens de le quitter et vous n avez pas la même voix! Meuh non, son siamois spectaculaire, Éric Naulleau. J avais pourtant dit au vieux de ne donner ce numéro à personne. Deviendrait-il gâteux, je me le demande! Il est sur son petit nuage, tout le monde le félicite, Pamou prépare avec Yann Moix sa biographie officielle qui sortira chez Plon en principe en octobre. Il y aurait de quoi faire tourner des têtes mieux faites! Et l objet de votre appel, cher Éric? Me rencontrer avant l émission, je suppose? Il n y aurait pas besoin d objet, Gustavia! L objet, c est vous! Faites attention à ce que vous dites! Moi qui venais vous féliciter! Vous vous y êtes très bien prise avec cet animal de Zemmour Il vous a déjà tout raconté? Non, mais j ai tout entendu, uh uh! Comment ça? Le petit vieux barbu au pied de cochon à la table d à côté, c était moi! Zemmour fatale imprudence! m avait indiqué l heure et le lieu du dîner. Ça alors! Comment vous est venue cette idée insoupçonnable? En potassant les aventures de Tintin! Ah, Éric, vous êtes un homme merveilleux Alors, vous m avez trouvée plutôt bonne avec Zemmour? questionna-t-elle le grand critique avec une pointe de coquetterie inquiète. Étourdissante, spirituelle, adorable! Ah, Gustavia, si j osais Ça ne va pas être possible avant l émission, cher Éric. Je suis désolée, mais je suis surbookée et je dois préparer mon auteur. Comme vedette, il ne serait pas très fiable. Si Zemmour le déstabilisait, ça pourrait être terrible pour les ventes! Ne vous inquiétez pas, chère Gustavia, je serai là. - Préparatifs au grand jeu (III) - 208/444

209 Je vous fais confiance, oui. J essaierai de me libérer pour vous un soir de la semaine prochaine. J aime beaucoup votre look bobo de bûcheron canadien avec ces grosses chemises à carreaux, cette façon hardie de ne pas vous raser Je suis sûre que vous êtes un homme passionnant Ah! Gustavia, si je pouvais l être pour vous seulement! On verra ça la semaine prochaine!» - Préparatifs au grand jeu (III) - 209/444

210 XLIX Préparatifs au grand jeu (IV) Gustavia avait invité Laurent chez Laurent, délicate attention, pour parfaire la préparation de l émission qui allait consacrer la gloire de Kub ou provoquer une nouvelle faillite de Mouchalon. Malicieusement, elle avait apporté deux exemplaires du best pour marquer le contraste avec cette table prestigieuse. Évidemment, la célébrité du présentateur et la fascinante beauté de Gustavia guindaient encore le service, mais les deux convives s en moquaient. «Cher Laurent, récitait Gustavia, je suis si heureuse de vous rencontrer une nouvelle fois Je vous avoue que j étais très fâchée contre vous depuis la tentative d exécution publique de Corinne par vos deux bourreaux! Chère Gustavia, repassez-vous l émission quand vous serez de bonne humeur, vous verrez que j ai essayé d arranger les choses Il eût fallu nous prévenir de leur méchant état d esprit ce soir-là. Corinne Maier s en est sortie à son avantage, et je ne vous reparle de ce piteux incident que parce que Kub, aussi vivement attaqué n y tiendrait pas. Ce serait désastreux pour votre émission. Y a pas de souci, Gustavia! D accord, mais il ne faut pas qu il y ait de lézard non plus! Hem hem Jurez-le-moi sur le col de cette mission-haut-brion 1986! Vous êtes tellement craquante, Gustavia, que je jurerai tout ce que vous voudrez! Rien que de me dire la vérité. Qui allez-vous opposer de pipole à Kub? Eh bien, je vais vous surprendre! Étonnez-moi, cher Laurent, je n en demande pas plus J ai pensé à Roselyne Bachelot! Trop fort, Laurent! Mais dites-moi pourquoi, que je comprenne. Elle est capable de dire n importe quoi, c est tout à fait dans l esprit de mon émission! Certes, mais ça ne la distinguerait pas de beaucoup d autres, je crois Elle est en charge de l hygiène publique, elle en a fait des tonnes sur la fièvre porcine, et tout le monde estime que le chapitre de Kub sur le cochon est excellent. Ça peut provoquer un choc formidable! Je vais y préparer notre auteur. Et comme représentant du monde culinaire? Jean-Pierre Coffe, naturellement! C est un habitué de mes émissions et il a même écrit un bouquin que celui de Kub relaie de façon amusante, quelque chose comme Manger en famille avec 15 par jour Extrêmement drôle, non? Je ne connais pas bien le personnage - Préparatifs au grand jeu (IV) - 210/444

211 Il devrait sympathiser avec Kub, à mon avis, ou du moins faire semblant. Si le bouquin de Kub explose, Coffe en fait un dans le même genre dans les six mois et lui demande une préface! Nouveau best, chère Gustavia, accouché par vos soins Pourquoi pas chez Mouchalon? Ah! Laurent, vous me faites tourner la tête! On va faire une bonne émission, j en suis sûr! Au fait, connaissez-vous Adèle Zwicker? C est la secrétaire de Jean Kub. Mouchalon m a appelé pour exiger qu elle prenne place près de lui et qu elle puisse intervenir en cas de problème Çà! cette jeune personne n a pas la langue dans sa poche! C est un tempérament autoritaire. Si elle se met à faire les gros yeux à Zemmour, il va comprendre! Ce serait marrant! J ai dîné avec lui. Il m a promis de ne pas étriller Kub mais je ne crois pas trop à sa sincérité Bah! si Naulleau et Coffe défendent Kub, que Zemmour l attaque et ce sera le bordel habituel de l émission! Alors, cher Laurent, que saint Kub nous protège!» - Préparatifs au grand jeu (IV) - 211/444

212 L Joyeux mardi (I) Mouchalon avait passé une mauvaise nuit. Sa déchirure ligamentaire le faisant souffrir, il avait pris deux fois des calmants à haute dose. Le matin le trouva donc flapi. Sophie lui prépara son petit déjeuner avant de filer rue de Lancry, où elle n avait pu se rendre la veille. Le sommeil du blessé avait été troublé par des songes chiffrés : et si Kéroungué se ravisait, malgré tout l argent que Sophie et lui avaient planqué dans sa très sûre niche fiscale de Saint-Barth? Ah! installer son siège social dans cette île bénie où il suffisait de déclarer qu on n avait rien à déclarer! Dans la confusion du songe, il oubliait qu il en faisait autant à Paris. Qui dit Saint-Barth dit Gustavia Réussirait-elle à arracher à temps le cautionnement exorbitant exigé par ce vampire de Souvestre? C était une question d heures car il faudrait trouver une niche d impression Ils allaient en profiter pour lui foutre des heures supplémentaires sur sa facture Ces messieurs du Livre de Mesnil-sur-l Estrée ne travaillent pas le samedi mais une heure en plus un autre jour et pan! le coup de bambou! Excellent, ça, le coup de bambou, ça pourrait être le titre d un nouvel essai en défense de l hyperlibéralisme! Il faudra que j en parle à Sabine Harold. Ah! quelle charmante femme, tout à fait dans mes cordes Il faudra que je sois plus précis avec elle Hem pourquoi pas une liaison durable? Ces vagabondages de la pensée joints à l effet des neuroleptiques l avaient épuisé des forces limitées, entamées par la souffrance. Si on ajoute à cela le projet de sauter, rien qu en rêve, Sabine Harold, on ne retrouve plus au matin que le fantôme de l homme. L éditeur invalide en était là quand le téléphone, à sa portée, sonna. Sophie venait de partir. C était monsieur Couquille, chef de la diffusion, le prolixe, le serviable Couquille qui apportait une rafale de bonnes nouvelles en porte à faux. «Comment allez-vous, mon cher ami? Ça va! Ça va! Ah! quel coup fabuleux vous êtes en train de réussir, quel sens de l édition! Du jamais vu depuis Paul-Victor Stock et Thadée Natanson! Chez Gallimard, entre nous, ils peuvent aller se rhabiller, c est frileux, c est bourgeois. Quand ils tirent à dix mille, ils sont contents! Ah! André Gide doit se retourner dans sa tombe! Vous vous souvenez de cette lettre déchirante qu il adressa à Proust pour lui demander pardon d avoir rejeté un de ses manuscrits? C était admirable de modestie et d autoflagellation! Hem hem Et ce jour où l inimitable Proust écrit un billet fulminant au jeune Gaston Gallimard pour réclamer ses droits d auteur! Comment imaginer plus d innocence! Gaston lui répond très habilement que l édition coûte au lieu de rapporter et qu il va devoir, à regret, mettre la clef sous le paillasson.» Alors Marcel reprend sa plus belle plume pour lui demander pardon, frappe son front avec l encrier et lui signe un chèque d un joli montant pour qu il puisse payer les frais de magasin! Ça, c était de l édition, et vous appartenez, mon cher ami, à cette illustre lignée! Votre opération Kub est un chef-d œuvre, une apothéose! - Joyeux mardi (I) - 212/444

213 Oui, parlez-moi du Kub, suggéra Mouchalon, complètement ensuqué. Tout le Kub et rien que le Kub! claironna gaiement Couquille. Les derniers dix mille de votre Alsacien ont été distribués samedi en arrosage Comment ça? C est notre jargon, ça veut dire : un peu partout, mais en évitant trop de frais Bon, bon. C est le système de la poste nouvelle manière, qui ne se déplace plus pour distribuer une seule lettre. Et avec raison, l étatisme nous a coûté assez cher! À bas le Front populaire! Eh bien, malgré une répartition équitable de votre bouquin, on nous le demande de toute part! Les libraires profitent du lundi pour passer leurs commandes, nous en sommes à douze mille de plus. Ah! vous pouvez remercier André Rollin! L expérience prouve qu un bon article du Canard fait vendre toute une semaine! Oui, Rollin est un brave type, il faudra que je trouve un moyen de le remercier Mais il y a plus, les kiosques et les maisons de la presse veulent avoir le Kub à cor et à cri! Ça, mon cher ami, c est un filon d or! Le kiosquiste, pressé de se débarrasser de la marchandise, la vantera comme un camelot et, si elle part tout de suite, en redemandera. J ai un accord profitable avec les messageries mais il faut leur livrer la marchandise d un coup. Il faut réimprimer, mon cher ami. Votre décision est-elle prise? Oui. À combien? Cent mille. Bravo! Et quand? J attends une confirmation Il ne faut rien attendre du tout! Faites rouler, roulons! Mais si ça pouvait être ailleurs qu au fin fond de l Alsace, ça m arrangerait! Je dois tenir compte des frais à la pompe. Bien sûr Je suis en pourparlers avec Firmin-Didot. Plus de pourparlers! Qu on cale les machines! Si vous n avez pas de quoi payer le papier, je vous en fais l avance! Là, mon cher Couquille, vous me sauveriez la vie! Je vais téléphoner de ce pas à Souvestre. Nous avons de bons rapports, je vous laisse, mon bon vieux, il faut faire vite!» Le chef de la diffusion abandonna un Mouchalon tout étourdi dans son fauteuil crapaud. Il entendit une clef tourner dans la serrure de la grande porte, c était la jeune femme de ménage malgache qui entrait. Il lui demanda de lui préparer un café puissant pour se réveiller. - Joyeux mardi (I) - 213/444

214 L Joyeux mardi (II) Nous avons laissé notre héros immobilisé chez lui et groggy malgré les bonnes nouvelles qu il vient d apprendre : le Kub pourrait être diffusé aussi par les marchands de journaux et le diffuseur pourrait faire l avance pour le papier On sonne à la porte, Fanantemana, la jeune femme de ménage malgache, va ouvrir. Un type en blouse blanche lui dit : «J ai cet engin à livrer pour un monsieur Mouchalon. C est bien ici, lui répond la jeune femme. Entrez donc, demande l invalide un peu haut. Le livreur pénètre dans le grand salon en poussant une brillante machine devant lui. «C est le dernier modèle et elle est toute neuve, précise-t-il. Madame Mouchalon a pris l assurance pour le cas où vous vous casseriez la gueule avec! Ce n était pas madame Mouchalon et je n ai pas l intention de me casser la gueule! Est-ce que je sais, moi?» Le type déplie la chaise et assujettit les barres transversales. «C est un modèle sobre, solide, élégant et confortable, avec des accoudoirs, un fond et un dos plein cuir. Les cercles moteurs permettent d actionner la machine avec aisance. Vous vous déplacez aussi librement que sur vos deux pattes, en un mot, c est la liberté retrouvée. La dame qui n est pas madame Mouchalon l a louée pour deux semaines.» La jeune Malgache ouvre de grands yeux étonnés. «Allez-vous-en», commande Mouchalon. Le type ne bouge pas. «Fanantemamna, jetez ce monsieur dehors, il me prend la tête!» La jeune femme s adresse au livreur trop disert : «Vous avez livré et bien livré. On vous a assez vu et entendu. Y a-t-il un papier à signer? C est précisément ce que j étais en train de me dire, que j oubliais quelque chose, et il y a que la dame qui n est pas madame Mouchalon m a prié de remettre ce billet à monsieur en main propre.» Mouchalon prend le billet et répète, sur un ton d extrême lassitude : «Allez-vous-en. Mais ma feuille de réception? Fanantemana, signez son papelard et jetez-le dehors!» Elle griffonne la signature du patron et pousse par les épaules le type dans le vestibule. - Joyeux mardi (II) - 214/444

215 «Qu est-ce qui vous arrive, mon vieux? Auriez-vous besoin d une chaise à roulettes? Non, mais ce nom de Mouchalon me disait quelque chose Ce n est pas étonnant! C est un ministre? Exactement! Allez, ouste!» Elle lui donna une bourrade imperceptible et claqua la porte dans son dos. «Quel crétin!» s exclama-t-elle en se portant à l aide de Mouchalon qui tentait maladroitement de s installer dans son nouveau siège. Sans le secours du bras léger de la jeune femme, il se erait cassé la gueule. «Pas mal du tout», jugea-t-il dès qu il y eut calé son cul. Le billet affectueux de Sophie disait qu elle avait pensé que le grand éditeur de la rue de Lancry ne pouvait se béquiller à l émission de Ruquier, tandis que ce fauteuil permettrait une entrée majestueuse, quasi sénatoriale. «Chère Sophie» murmura-t-il, les larmes aux yeux. - Joyeux mardi (II) - 215/444

216 L Joyeux mardi (IV) Mouchalon battit joyeusement des mains dans son fauteuil d infirme. «Ma petite Fanantemana! Ma petite Fanantemana!» monde en solitaire avec un célèbre navigateur breton Si, de mon côté, j avais été irréprochable, mais comme c est loin d être le cas Pourquoi ne me serviriez-vous pas à plein temps, ma petite? Comment l entendez-vous, monsieur? Voudriez-vous dire avec une vraie feuille de paye, un salaire fixe, avec les charges sociales bien indiquées, et payées aux caisses idoines et des heures supplémentaires les soirs où vous recevriez du monde? Non, non, pas de charges sociales! Alors, n en parlons plus. Je suis sollicitée de même sorte par plusieurs de vos illustres voisins. Je serais bien bête de ne pas faire monter les enchères!» Mouchalon éructa avant de sortir un billet de 50 de la pochette de sa chemise bleu clair, brodée à ses initiales. «Ma petite, courez acheter le Parisien et, au retour, demandez au Nicolas le whisky de monsieur Mouchalon. Je craindrais d en manquer. Bien, monsieur. Et réfléchissez en route à ma proposition. C est tout réfléchi, monsieur. Le directeur littéraire de la maison à gauche, quand on sort de chez vous, me fait les yeux doux et me propose la même chose, avec des nuances importantes Hé, quelles? Il laisse entendre un autre arrangement, si j acceptais de coucher avec lui. C est honteux! une resucée de colonialisme! Je ne vous demande pas comment s appelle cet infect personnage, car je connais son nom!» - Joyeux mardi (IV) - 216/444

217 L Joyeux mardi (V) Fanantemana était pour Mouchalon un de ces extraordinaires oiseaux d îles lointaines, ou un gracieux lémurien arboricole. La jeune fille achevait sa deuxième année de lettres en Sorbonne, elle lisait La Princesse de Clèves et Les Liaisons dangereuses, nettoyant, pour vivre, le matin, les éviers des bourgeois. Fanantemana était très jolie, avec cette taille fine propre à sa race, ce découplement et cette légère divergence des hémisphères affolante, qui évoquait une longue et sensuelle grenouille. La lumière jouait dans la torsade de ses cheveux sombres, mettant en valeur sa peau doucement cuivrée un peu plus que celle de Gustavia. Fanantemana passa d abord prendre au Nicolas «le whisky de monsieur Mouchalon», sans s y intéresser plus que ça, avant de pousser jusqu au kiosque pour attraper Le Parisien et de traverser pour prendre un bon petit café au Sauvignon, excellent bistrot à vins (dont la patronne est une amie intime du narrateur. N insistons pas). Il y en avait une pleine page sur Kub et Mouchalon, qu elle balaya en moins d une minute. Vraiment rien qui n arrête l esprit de la sauce blanche très diluée. Kub leur avait passé une photo qui lui plaisait, légendée : «L essayiste aime se détendre au saxophone au coin des rues» mais on voyait surtout une photo animée de Mouchalon avec la plaisante Corinne Maier qui recevait cette explication cardinale : «Mouchalon, un fameux chasseur de têtes et de best-sellers». Comme le quotidien populaire avait pris un peu de retard sur ses confrères dans le succès Kub, Pierre Bavasseur en remettait une couche pour ne pas être soupçonné de partialité sous le titre œcuménique «Pour une meilleure diététique des pauvres» avec pour sur-titre : «Le livre de Jean Kub bouscule les ventes». Le sourire de Fanantemana se précisa lorsqu elle lut : Voilà quelque temps qu on n entendait plus parler de Mouchalon, on disait le chasseur de têtes fatigué, malade, aigri. Certains bruits malveillants le donnaient comme retiré dans une modeste propriété ariégeoise, vivant en compagnie de chèvres et ayant adhéré à la Confédération paysanne. Il s agissait de faux bruits. Après une année 2009 difficile et de basses attaques sur le Net qui n affectent pas sa bonne humeur, Mouchalon nous revient égal à lui-même avec le best-seller impressionnant de Jean Kub Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde. Nous avons rencontré Kub, curieux personnage (notre photo) qui se refuse à toute interview. «Je suis, comme le bouillon élaboré par mon ancêtre Adhémar Kub, un concentré», affirme-t-il avec humour. Mais, au fil des consommations, on comprend que ce sympathique musicien quinquagénaire, un peu égaré dans la littérature, a utilisé de nombreuses recettes familiales ou traditionnelles pour donner un livre de cuisine décalé et savoureux, qui permet d organiser des festins à petit prix. - Joyeux mardi (V) - 217/444

218 Kub retourne au temps pas si lointain de la dernière guerre pour nous rappeler les qualités gustatives du topinambour et du rutabaga, il se revoit, enfant, dans son Alsace natale, dénichant de jeunes corbeaux non encore capables de voler pour en concocter un bouillon délectable La dimension ethnologique du livre de Jean Kub en fait déjà un best-seller de première grandeur. Sans doute l ouvrage le plus important depuis L Origine des manières de table de Claude LéviStrauss prédit la charmante Gustavia Schumacher, qui veille à la promotion des livres de Mouchalon depuis plusieurs années. Certes, il y a dans Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde une dimension polémique, mais de saine polémique : Kub rappelle, comme Jean-Pierre Coffe, qu il est absurde de vouloir manger des cerises ou des pommes en toute saison. Il est pour la tranquillité des hémisphères. Mais Kub a l art, auquel n atteignait pas l illustre académicien récemment disparu, de faire passer ses analyses par le fond de la cocotte. Cet Alsacien est imprégné d un pur esprit français. On sent que nombre de ses recettes, il les tient de ses grand-mères, qui les tenaient elles-mêmes de plus loin. J ai aimé l exemple du pâté de taupe. On attrapait la petite bestiole pour utiliser sa fourrure en pelleterie, mais pourquoi rejeter l infime mais délicieuse viande qu il y a dessous? Le livre de Jean Kub convient mieux, à certains égards, aux gens qui vivent encore à la campagne même si cette forme d habitat devient résiduelle. Qui sait aujourd hui poser un collet sans que les lapins se moquent de lui? Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde a déjà été enlevé à trente mille exemplaires. Il sera réassorti dès demain, nous précise Gustavia Schumacher, la principale collaboratrice de Mouchalon, que nous avons longuement rencontrée et qui nous a laissé entendre, avec délicatesse, qu elle poursuivrait l œuvre du fondateur s il venait à disparaître. Bonne chance donc à ce nouveau best et longue vie à Mouchalon, l éditeur rebelle de Saint-Germain-des-Prés. Fanantemana porta sa douce main devant sa bouche pour ne pas régurgiter son café sur la page, plia le journal, paya et reprit le chemin de l hôtel particulier de Mouchalon, rue du Cherche-Midi. - Joyeux mardi (V) - 218/444

219 L Joyeux mardi (VII) Mouchalon battait des mains dans son fauteuil à roulettes, ce qui lui faisait replier Le Parisien dans un effet d éventail. «Excellent! Excellent! se réjouissait-il. Ah! ce Bavasseur, il faudrait que je l embrasse, car je ne sais comment le récompenser! Pfff après une page comme celle-là Vous l avez lue, ma petite Fanantemana? En prenant un petit café, et pour être agréable à Monsieur Ah! petite diablesse, vous profitez de mon infortune pour me dire de ces choses Si je comprends bien, et si je puis me permettre, il semble que votre Gustavia ait profondément influencé le rédacteur Gustavia est magique, résuma Mouchalon. Elle a quelque chose que vous avez aussi, ma petite Fanantemana! Monsieur parle par énigmes Elle a le sens de l édition! Hé mais, dans un an d ici, j obtiendrai ma licence ès lettres. Si vous me proposiez un emploi honorable dans votre maison Je n ai pas l intention de rester longtemps fille de ménage Je comprends, oui, pourquoi pas? Je vais y réfléchir, mais ça ne règle pas le problème de la vie quotidienne J ai sept sœurs, monsieur, dont cinq sont moins âgées que moi Sont-elles aussi jolies? Nous nous ressemblons toutes car notre mère n avait d yeux que pour notre père. Bien, bien. Jusqu à ce que ce salaud s évanouisse avec une Anglaise de vingt ans sa cadette! Sans les allocs, maman aurait été contrainte de se prostituer, mais avec les allocs et les bourses d études, on a pu s en sortir en faisant des ménages. Pfff Savez-vous ce que je pense? Dites, ma petite, dites Après le claironnant article de monsieur Bavasseur, si j étais à votre place Vous y êtes presque, je vous écoute avec tant d intérêt, ma petite Fanantemana! Cette cour magnifique! Vous demanderiez aux voisins de dégager leurs bagnoles et vous offririez un grand banquet littéraire et de voisinage, sous la présidence de Jean Kub, avec les auteurs les plus célèbres de votre catalogue et les journalistes qui vous soutiennent. Ce serait l occasion de remercier publiquement ce brave Bavasseur! Le soir tombant, sous l obscurantisme des projecteurs, on pourrait réaliser une émission formidable! Mais croyez-vous que j aie les moyens de goberger tout ce monde? Ta, ta, ta. Je vais en parler à maman. Pourquoi ça? On peut vous préparer, avec mes sœurs, un banquet traditionnel malgache pour une somme dérisoire rapportée aux prestations convenues de vos traiteurs. C est vrai. Je ne parle pas des boissons, c est un budget à part, Monsieur en décidera. Bah, je demanderai au Nicolas de me livrer des cubitainers buvables Si vous voulez Il serait amusant de créer une synergie, de faire démarrer un apéro géant dans la rue - Joyeux mardi (VII) - 219/444

220 puisque tout le monde se connaît ici Pas toujours en bien. N importe. L essentiel sera que les télévisions du monde entier soient là pour immortaliser la scène, pour montrer comment vous trairez vos auteurs, avec faste et bonhomie en même temps. Ah mais! chère Fanantemana, il y a comme un air de génie dans votre petite tête! Si Gustavia vous entendait, elle serait jalouse! Je ne veux pas lui en donner la moindre raison, monsieur. Qu elle soit ange ou démon, comme a dit le poète, Gustavia vous appartient Ah! Fanantemana, comme vous faites tourner ma vieille tête!» - Joyeux mardi (VII) - 220/444

221 L Joyeux mardi (VIII) On sonna à la porte de Gustavia, qui alla ouvrir dans un déshabillé provocant. Un coursier, tout de noir vêtu, son casque à la main, se tenait, une lettre dans l autre, la nuque inclinée dans une attitude de déférence préalable. C était un superbe garçon noir de race wolof. Il réussit à supporter le choc de la vision de Gustavia presque nue, qui biaisa : «Je croyais» Il lui répondit précipitamment, pour éviter de penser : «Monsieur le directeur du Crédit des Antilles m a chargé de vous remettre cette lettre en main propre. Je vous remercie. Excusez ma tenue. Je ne puis me permettre Quel dommage! s exclama Gustavia, qui désirait violemment ce beau garçon. Mais la raison prévalut, difficilement, de part et d autre. «Je comprends fit le coursier subtil. Bonne journée, madame Schumacher.» Et il remit vivement son casque pour se protéger. Gustavia referma son huis et rejoignit son lit pour lire la missive qu elle attendait tant. Elle était manuscrite et d une graphie très élégante, sur un beau chiffon anglais. Elle disait : «Chère Gustavia, Je ne pouvais vous en dire plus dans ma réponse électronique, mes courriers étant indexés par certains services que ma manière de travailler intéresse Je ne suis pas assez profond philosophe pour être sûr qu il ait pu exister un monde avant Gustavia un vague brouillon à la rigueur Et s il devait exister un monde après Gustavia, je crois qu il y manquerait le plus précieux qu un monde sans Gustavia serait inabouti. J ai ressenti vivement cet inaboutissement depuis que je vous ai quittée. Par chance, nous entrons dans l été, qui me laissera un peu de loisir et à vous aussi, j espère. L invitation du Vieux Crocodile vaut pour vous, mais si nos installations, villas, plages privées, avion, yacht vous embêtent, je crois que le programme que vous inventeriez me conviendrait encore plus. Il ne m est pas indifférent que vous soyez extrêmement riche, cela prouve que vous avez su vivre dangereusement et supprimera toute gêne entre nous à cet égard. Je réfléchis aux moyens pratiques d organiser le monde dans l ère qui commence. Voulez-vous être libre demain soir? Toussaint» Gustavia essuya ses joues toutes mouillées, elle ne s était pas rendu compte qu elle pleurait. - Joyeux mardi (VIII) - 221/444

222 Un passage dans la salle de bain arrangea cette brève émotion, elle laissa tomber son déshabillé pour admirer son corps exigeant, se vêtit à peine, rattacha ses cheveux en un charmant désordre et sortit pour disperser sa joie à l air libre. Il y avait un petit paquet dans sa boîte à lettres. Elle le prit et s en alla le cœur battant au Café de la Mairie, où Charles Dantzig ne paraissait pas à cette heure-là. Elle commanda un double noir avant de déchirer la forte enveloppe qui contenait un objet gainé de cuir. Gustavia tira d abord un feuillet pllié qui portait ces mots : «Pour se débarrasser du trivial» Suivaient les codes PIN et PUK de l appareil et un étrange numéro de téléphone. Elle prit l étui de cuir qui était frappé à l or fin du sigle du Crédit des Antilles, un albatros protégeant de son aile la sphère terrestre, en tira l appareil, un iphone du dernier modèle et le mit en service, sans dissimuler son contentement. Elle écrivit seulement «Merci», ce qui ne pouvait alerter les services d écoutes. Interprétant par l emballage qu il s agissait d un cadeau, le garçon observa en lui rendant sa monnaie : «On ne saurait faire meilleur choix.» Il n est pas certain qu il parlait de l appareil. - Joyeux mardi (VIII) - 222/444

223 LI Un banquet de rêve (I) Nous avions laissé Mouchalon dans son fauteuil de handicapé provisoire, très excité par les propositions, purement littéraires, de sa jeune femme de ménage malgache, qui est aussi étudiante en lettres en Sorbonne. La jolie Fanantemana dont les jeunes charmes pourraient facilement le disputer à ceux de Gustavia proposait au prestigieux éditeur d initier un apéro géant dans le rue du Cherche-Midi cependant que Mouchalon, avec le concours de Jean Kub, de Corinne Maier et de Ted Stanger, ses trois principaux bestsellerisants, traiterait les personnalités du monde littéraire, ses confrères éditeurs et les journalistes spécialisés autour d une délicieuse table malgache organisée par la mère et les sept sœurs de Fanantemana tout cela presque gratuitement, ce qui excitait sa ladrerie, qui provoquait la pitié de tous ceux qui connaissaient l exacte étendue de sa fortune. Cette idée, filtrée par les errances songeuses de la nuit, attire l ancien publicitaire, et s il n y avait que l idée Mais comment la présenter à Gustavia et à Sophie? Elles connaissent assez ses tares, sous des angles différents, comment accepteraient-elles l irruption de la jeune femme de ménage dans leur cérébral ménage à trois? Sous la forme d un ménage à quatre? Notre héros compte jouer sur l économie domestique, au sens d Aristote, pour leur démontrer que cette fête qui ne coûtera presque rien, deviendra, grâce à Internet, un support publicitaire formidable pour sa maison d édition ressuscitée d entre les faillites. Il entre dans une transe cathartique, il se voit déjà séant en majesté et présidant ce banquet de rêve. Il affecte ces derniers temps de faire peuple quand ça l arrange. Son acceptation du livre de Kub et le succès maintenant à portée de main renversent ses vieilles idées. C est un réactionnaire brouillon mais les nombreux bouillons qu il a édités l ont entraîné dans un scepticisme dépité. Auparavant, il décidait après un semblant de réflexion, trois doigts sous le menton, depuis sa faillite et son rachat de façade par Mac Milou, il joue au poker avec des livres de merde, il pourrait aussi bien jouer à l hôte fastueux un soir enchanté. Imagine! Huit jolies filles en costumes indigènes tournoyant autour de cette tablée de VIP installée avec simplicité au milieu de la grand-cour tandis que les caméras du PIF tourneraient Trop fort! L hôte en milieu de tablée avec Bavasseur à sa droite et Rollin à sa gauche face à Gustavia parée de ses antiques bijoux javanais, sa beauté explosive, son rire irrésistible, avec Philippe Sollers, bien sûr, à sa droite et Ambroise Pamou à sa gauche, Sophie au plus haut bout surveillant de son œil de renard qu on n oublie de flatter personne Sur un geste de Gustavia, le silence s établirait, elle dirait : - Un banquet de rêve (I) - 223/444

224 «Chers amis, je donne la parole au Président Mouchalon.» L estropié se secouerait dans son fauteuil à roulettes, toussoterait pour s éclaircir la voix : «Hem hem mes chers amis, j aurais préféré être sur pied ce soir, mais comme un banquet se consomme assis, ce n est pas grave!» On rirait beaucoup de ce trait d esprit. «J avais, sans rancune, invité tout le monde. Tant pis pour ceux qui ne sont pas venus, et merci aux autres d être là. Cela m encourage à continuer ma noble mission d éditeur au service des idées de droite. Il y a parfois des embarras dans les affaires mais il faut savoir les oublier, il arrive qu on perde de l argent mais ce n est pas grave. Je salue particulièrement ceux qui en ont perdu mais qui ont tenu à être là, comme ce vieux Ted Stanger, et la nouvelle vague, la relève, comme dirait Paul Déroulède, des Liebig, Guérin, Abiker, Levassor, Kub Je remercie nos amis de la presse écrite, les Moix, Pamou, Rollin, Bavasseur et ceux de la grande éditions, les Sollers, Sorin, Beigbeder, Héraclès Je me flatte encore de la présence parmi nous ce soir de notre amie Sabine Harold, dont nous savons tous qu elle représente l espoir et l avenir. Et maintenant, que la fête commence!» Il y avait un carton de réservation pour la place à gauche de Rollin et presque tout le monde avait fini de se congratuler et de s installer quand parut un être étrange, la taille prise dans une longue robe de trentin vert sombre égayée de menus fils jaune d or, fermée, malgré la douceur du soir, jusqu au col qui ne laissait passer qu une légère dentelle ivoire. La tête était coiffée d une perruque sombre surmontée d un curieux petit calot et la figure de l étrange convive était à demi dissimulée par un masque vénitien au long nez pendant, comme celui, déplorable, du nasique Sollers, qui adore les déguisements, se tapait de joie sur le ventre en répandant des propos spirituels que Mouchalon faisait semblant d apprécier. À l arrondi du menton et au dessin des lèvres, on pouvait penser qu il s agissait d une femme. Gênée par son masque, elle n avait pas aperçu la place qui lui avait été réservée à côté du spirituel chroniqueur du Canard enchaîné et dut parcourir majestueusement sous les rires toute la longueur de la tablée. Elle dit un mot à la secrétaire Mérou avant de revenir de l autre côté vers le Président Mouchalon qui eut droit à une petite bise sous quelques commentaires gouailleurs, puis vint s asseoir auprès de Rollin qui lorgnait les gros chatons de ses bagues d un air peu rassuré. Mais elle lui dit un mot à l oreille et il se remit à rire. Sorin, impavide au naturel, lui jeta un œil ennuyé. C était Catherine Médicis encore un fameux auteur Mouchalon! en costume d époque qui avait publié chez lui deux livres-programmes en vue de l élection présidentielle de 2007 et puis on n entendit plus parler d elle et seuls quelques initiés surent son nom. Prendre pour pseudonyme celui d une femme qui a assassiné deux rois de France pouvait passer pour assez peu politique. Un autre éditeur lui aurait conseillé Jeanne Darc ou Mireille Hachette, mais la culture historique de Mouchalon ne remontant qu à Paul Déroulède, il n objecta rien à cette phénoménale sottise. Au paradis des crétins, son strapontin était marqué et scellé. - Un banquet de rêve (I) - 224/444

225 LI Un banquet de rêve (II) La réception imaginée par Mouchalon ignore un strict protocole, dix ans de déconfiture ont modifié son caractère de grand bourgeois bohème pour l orienter vers la bordure pipole médiatique où le paraître suffirait. Tous les invités ne sont pas assez célèbres pour s identifier les uns les autres. Philippe Sollers se penche sur l épaule nue de Gustavia : «Et qui est cet homme étonnant couleur café au bout de la table, chère Gustavia? Je ne le connais pas. Un écrivain antillais que notre Mouchalon songerait à publier? Quelle classe, quelle aisance, et pour tout dire, quel charme!» Gustavia devrait trouver vite à répondre autre chose que la vérité. «C est un homme d affaires qui pourrait entrer dans le capital de Mouchalon, car le Président envisage une recapitalisation. Pour lui, la recapitalisation, c est le Veau d or! Quant à désigner le veau Hem Je suis tout à fait de votre avis, cher Philippe, cet homme est très beau. Et vous, chère Josyane, qu en pensez-vous? Oh, moi, je m y connais très peu en hommes, mais celui-là est incontestablement distingué.» Cette repartie franche fit sourire Sabine Harold et le jeune journaliste du Parisien Aymeric Renou, qui se trouvait placé par le hasard entre elles. Cette jeune égérie de l hyperlibéralisme avait trouvé en Mouchalon son éditeur naturel. Pour qu elle sentît encore quelqu un à sa droite, le galant Benoît Mac Milou, qui n avait pas les yeux dans ses poches, s y était imposé, la couvrant dès l abord des compliments idéologiques les plus gracieux. Sabine Harold était une de ces brunes d allure décidée, au regard impérieux et au corps convulsif, qui font que votre sang se met à tourner plus vite dans votre tête. Mac Milou que nos fidèles lecteurs connaissent depuis longtemps ressentit en plein ce phénomène, mais il fut sauvé de sa confusion par la bonhomie du placement qui jeta près de lui l humoriste Christine Domrémy, qui entretenait encore un peu d aigreur, transposée en sketches, envers Mouchalon. - Un banquet de rêve (II) - 225/444

226 Les idéologues avaient trouvé leur place naturelle à la droite de Mouchalon, le néo-chouan Coûteaux, le confus droitier Taguieff, entre lesquels s était glissée Hélène Trottart, secrétaire éditoriale de la maison quelques années mais qui n avait connu directement ni l un ni l autre. Son aisance et sa beauté jetaient les deux essayistes dans l embarras. «Alors, Paul-Marie, attaqua-t-elle vivement, qu en est-il de cette brouille avec Philippe de Villiers? C est trop bête! Vous savez, les politiques sont, hem comme des amants, ils ne se fâchent que pour cultiver l espoir de se réconcilier, et c est maintenant chose faite! Ah? Oui, à Pâques sonnantes, je me rendis incognito au Puy du Fou, j empruntais à de braves gens du pays un costume complet, culotte bouffante bleu foncé serrant au-dessous du genou sur des bas de laine, gros sabots de vergne avec des demi-jambières de cuir clouées, gilet de laine rêche avec un grand cœur rouge surmonté de la Croix, surcot de tissu gris avec un cœur cousu plus petit, chapeau rond noir à large bord. Je m étais laissé pousser les cheveux, qui couvraient l ourlet de l oreille. Pour tout armement, une vieille rapière et une faulx emmanchée à l envers! Vous deviez être superbe! Personne ne m avait reconnu! Quand Philippe, fringant, passa près de moi, je lui murmurai : Un chef doit savoir reconnaître les siens Nous tombâmes dans les bras l un de l autre. Quelles bonnes accolades nous eûmes! Prestige de l uniforme Et vous, Pierre-André, après les racines de l antiracisme, où en êtes-vous? Que rongez-vous? Je cherche maintenant à en extirper les rhizomes, c est plus coriace, plus résistant, le rhizome. Je l étudie dans le petit terrain qui entoure ma maison de campagne sur les racines filantes de noisetiers. C est à tomber sur le cul mais, que voulez-vous, le chercheur, en sciences sociales surtout, doit savoir prendre des risques! Je comprends» Taguieff jouissait, à sa droite, de l agréable présence d Amandine Levassor, dont l épaisse et longue chevelure auburn dégageait une puissante animalité, une capiteuse provocation. Et s il n y avait que la chevelure se disait Taguieff sans oser y penser vraiment. L intéressante Amandine, qui avait près d elle le sinistre Crapez, était une autre invitée remarquable de ce banquet de rêve : déjà portée au catalogue de Mac Milou, elle allait faire paraître début septembre son bestseller L homme qui jonglait avec les milliards chez Mouchalon, qui semblait en passe, pour ce genre d ouvrages d actualité nauséabonde, de supplanter Michel Lafon. Il n aurait pas fallu la mettre entre ces deux-là, ça va la défraîchir, songeait la secrétaire Mérou. Heureusement, elle se trouvait assez près de la future vedette pour déverser sur elle des flots d aménité cependant que Taguieff s amusait de ses propres renversements thématiques comme un enfant du jeu de sa toupie. Tandis que déferlait la féerie Gustavia faisant des petits signes gentils à Dantzig et à tout le monde, naturellement princière, les épaules nues et découvertes, à peine vêtue d une petite robe de soie rouge sang elle a noué ses longs cheveux arrangés en tresse d un ruban de velours rouge foncé, picorant un beignet de poisson, pendant que Pamou, son voisin famélique, se régalerait largement. «C est vachement bon! confierait-il à Gustavia. Mais mon cher, vous pouvez en redemander» - Un banquet de rêve (II) - 226/444

227 Quelques gorilles réquisitionnés par la diligence de Sophie Mérou filtreraient les entrées au portail donnant sur la rue où l apéro géant se développerait logiquement pour prendre l allure supérieure d une grande beuverie. - Un banquet de rêve (II) - 227/444

228 LI Un banquet de rêve (III) L étroite rue du Cherche-Midi avait été rapidement envahie par les apéritiveurs de proximité, rameutés par la vox publica et par la Toile. Avec le secours du métro et des taxis, des milliers de libres consommateurs furent bientôt sur place, apportant qui du blanc qui du rouge qui un seau de glaçons avec une bouteille de Ricard pour les animer La direction de la boulangerie Poilâne, profitant de l aubaine, décida de cuire une fournée supplémentaire, cédant de larges tartines tièdes contre une pièce symbolique dans un but de publicité, et de ces habiles petits marchands qu on trouve toujours en bordure des manifestations installèrent aux points stratégiques leurs fourneaux à charbon de bois. En moins d une demi-heure, grâce à l odeur prégnante des merguez et de la viande d agneau rôtissant, on se serait cru, rue du Cherche-Midi, à la fête de L Humanité! Une escouade de policiers, le casque à la ceinture et une longue matraque bien visible vint protéger la vitrine du Nicolas, leurs véhicules formant chicane, comme son gérant avait décidé, aux noms conjoints de l hyperlibéralisme et de la fête de quartier, de rester ouvert jusqu à 3 heures du matin. L officier le plus ancien en grade avait tenté de convaincre le marchand de baisser son rideau, mais il refusa avec indignation, se réfugiant derrière la doctrine au pouvoir. Bref, l orgie spontanée n allait pas manquer de carburant, et les policiers spécialisés dans le renseignement immédiat ne savaient plus où tourner de l œil et tendre l oreille. La rue du Cherche-Midi, vouée depuis plus de un siècle au commerce des lettres, d ordinaire si paisible, si bourgeoise, avec une touche légère d insolence de classe, n était plus qu un ruisseau de hurlements, de toasts absurdes, d élucubrations idéalistes. Des bouteilles vides éclataient à chaque instant sur le pavé sous les hurrah, et il avait fallu repérer, par des moyens artificieux, les rares immeubles qui tenaient encore dans leur cour une cuvette à la turque, tant pour la décence que pour l hygiène publique. Ces lieux de soulagement étaient signalés par un pochoir parlant ou une affichette de Miss-Tic, mais de solides gaillards éméchés devaient répondre à l irritation des propriétaires de se voir pénétrés par des inconnus. - Un banquet de rêve (III) - 228/444

229 La dégradation continue des conditions extérieures se faisait aisément perceptible aux oreilles des convives de Mouchalon. Un farceur avait même annoncé que leur hôte était à l origine de cette réjouissance et on entendait parmi les clameurs diverses des ivrognes des «Vive Mouchalon!» bien prononcés. Les incidents avec les gorilles se multipliaient au portail, maint participant déjà cassé souhaitant faire étape par ce diverticule. Sophie Mérou quitta sa place pour joindre de l autre côté de la tablée un homme encore jeune, un quadragénaire débutant, assis à côté d une fille solide qui semblait lui inspirer le plus vif intérêt. «Dites donc, mon petit Aymeric, allez donc voir ce qui se passe dans la rue. C est votre rubrique au Parisien! Tout ce tumulte au portail m exaspère et si ces sauvages, dans un débordement de foule, en venaient à saccager notre banquet, ce serait désastreux! Tenez, je vous accompagne, je vais faire clore le second vantail et donner des ordres à la valetaille! J y vais tout de suite, madame, agréa le jeune journaliste sur le ton de l humilité, et je reviens vous rendre compte. Vous êtes un brave garçon, intelligent et serviable, Aymeric, vous irez loin», lui promit Sophie tandis que sa voisine de table, Sabine Harold, avec laquelle s était engagée une discussion passionnée sur les bienfaits et les vertus de l hyperlibéralisme, pinçait les lèvres de dépit. - Un banquet de rêve (III) - 229/444

230 LI Un banquet de rêve (IV) Nous avions laissé nos fidèles lecteurs au milieu d un plan de table imprécis mais impressionnant, quand le tumulte toujours vulgaire de la plèbe, cette fois rassemblée sous la forme récente d un apéro géant, était venu battre les lourds vantaux fermant la cour donnant sur l hôtel particulier de Mouchalon, le plus beau de la rue. Rappelons aux plus distraits de nos fidèles lecteurs que l éditeur Mouchalon est le véritable héros de ce feuilleton, même s il nous arrive de le perdre de vue. Quelques épisodes plus loin, nous le rattraperons par le col ou par la culotte. Avant que le festin ne commence, avaient paru sur la table des grignotons épicés en même temps que les punchs étourdissants préparés par la mère de Fanantemana, la jeune étudiante malgache qui paraissait devoir, par sa gentillesse et sa beauté, recueillir bientôt le mélange graveleux des dernières faveurs du Président Mouchalon. Philippe Sollers s inclina nettement sur l épaule nue et frémissante de Gustavia pour s enquérir : «Quelle est donc cette grande femme sèche qui semble donner des ordres? Je l ai déjà entrevue mais je ne me souviens pas C est Sophie Mérou, la secrétaire privée du Président. Elle veille à tout. Hem je comprends. Et le garçon qui se lève sur son injonction? C est Aymeric Renou, du Parisien. Le Président soigne spécialement, comme vous le savez, les rédactions du Figaro, du Parisien et du Nouvel Économiste, et avec raison! Renou s apprête à publier chez nous un manuel de poker C est pas vrai! Mouchalon jouerait-il au poker les droits de ses auteurs, comme on l a dit? C est un bruit malveillant. Hem Et qui est cette fraîche créature assez ample qui semble dépitée par l abandon provisoire du galant Aymeric? Hé, vous le savez bien, c est Sabine Harold, la Diane chasseresse de l hyperlibéralisme! En politique, Mouchalon n a plus d yeux que pour elle! Quelle erreur! s exclama Sollers en pressant discrètement le poignet de Gustavia. Que voulez-vous? le Président vieillit, s affaisse Ses affects ne s attachent plus qu à la chose immédiate, au sourire de l instant. Il est sensible à la flatterie, supporte qu on fasse son éloge et qu on - Un banquet de rêve (IV) - 230/444

231 l exagère en des proportions ridicules et, quand on verse dans l idéologie, qu on le plante en pionnier de l hyperlibéralisme en France, en visionnaire politique. Sabine Harold, qui pourrait passer pour sa fille spirituelle, l a vivement impressionné. Hem Vous croyez que Je ne suis pas assez proche de la domesticité pour vous répondre, répliqua Gustavia avec hauteur, mais je ne serais pas étonnée si Je vous entends, chère Gustavia. Sa réputation de faune est établie depuis longtemps mais, sa puissance effondrée, ces dernières années se sont déroulées sans trop de scandales. Autrefois, il avait coutume d offrir de l argent contre le silence. Avec Sabine Harold, il ne s agirait pas de cela, ils sont idéologiquement si proches» Sollers reporta sur l assistance un sourire quasi papal. «Et vous-même, chère Gustavia, quelle distance mettriez-vous entre les choses, ou les désirs, et vous? Telle quelle, votre question appelle mille réponses! Et quelles? Je vous les dirai bientôt en grand secret Ah! femme adorable! dont l esprit est aussi concentré que la beauté, si je n étais pas tenu de participer à ce banquet de rêve, je vous enlèverais à l instant! Prenez garde, je vois les yeux du Président Mouchalon qui fulgurent! Il nous surveille. Possessif comme un barbon, il me veut tout à lui! Il sait pourtant que je n ai en rien influencé votre bel article qui a lancé le Kub dans le cirque tourbillonnant des meilleures ventes!» Sollers prit un petit air de brillant collégien bordelais : «J espérais que vous le remarqueriez, chère Gustavia Je ne rate aucun de vos articles, cher Philippe, affirma-t-elle en caressant à peine son poignet, et j ai lu presque tous vos livres.» Gustavia arrangeait la vérité aussi astucieusement que sa chevelure. - Un banquet de rêve (IV) - 231/444

232 LI Un banquet de rêve (V) Le grand banquet malgache imaginé par la jeune Fanantemana, la jolie insulaire, qui semble devoir régner bientôt sans partage sur l esprit affaibli du vieux Mouchalon dont nos fidèles lecteurs n ont pas oublié qu il était le héros malmené de cette histoire, bat son plein, présidé par Gustavia Schumacher, la reine noire de Saint-Germain-des-Prés. Les avances érotiques de Sollers ne l empêchent nullement de tenir son rôle hyperbolique sur l assemblée, bien proche de celui d une divinité démoniaque Adèle Zwicker admire la performance de celle qu elle a feint de se concilier mais veille surtout sur Jean Kub, qui n est pas arrivé là à jeun et a repris trois fois du punch. Il l a ensuite suppliée d aller au Nicolas du coin acheter dix bouteilles de rhum, ce qui conviendra mieux à l ordre du festin que la vinasse minable offerte par leur ladre hôte. Sollers, qui a l œil à tout, note l attitude presque confuse du grand Kub et l expression dominatrice d Adèle, qui accepte enfin de se lever. «Et qui est, chère Gustavia, cette, hem fille qui déplie une anatomie intéressante mais qui semble fort agacée? C est l agent littéraire de Kub, une fille extrêmement intelligente qui a imaginé d importer ici ce métier anglo-saxon. Si, comme il est à prévoir, le Kub dépasse les cent mille, quelques auteurs maladroits en affaires pourraient avoir recours à ses services, et si elle en attrapait un des plus importants Ce ne sera pas moi, car elle ne me paraît pas fort aimable, chère Gustavia Détrompez-vous, cher Philippe, elle peut être très agréable, c est l état de Kub qui l exaspère, il est déjà presque à niveau, la nuit ne se passera pas sans qu il fasse esclandre! Bah! nous sommes ici pour la fête, et pour le plaisir» Adèle, moins bégueule que ne la juge Sollers, à consenti au vœu de Kub parce qu elle-même trouve la côte de leur hôte particulièrement mesquine. En s en revenant avec ses deux sacs, elle en a cédé une, dans la rue, à des gosiers assoiffés par l apéro géant, que cerne un lourd dispositif policier. Elle a été interpellée avec une courtoisie très relative par deux officiers casqués. Ils ne lui ont pas consenti le salut réglementaire, mais leur attitude a changé du tout au tout quand elle leur a appris sèchement que ce rhum était destiné à abreuver le banquet créole du Président Mouchalon. Elle a dit créole pour faire plus chic. Avec courage et urbanité, en faisant tourner leurs longues matraques, ils l ont accompagnée jusqu au portail de l hôtel pour lui éviter d être pillée davantage par les ivrognes et l ont saluée comme s ils avaient devant eux une ministre de l Intérieur. Adèle les a remerciés avec ce petit air penché qui lui va si bien, et les gorilles ont entrebâillé respectueusement un vantail devant elle. Jean Kub s est réjoui avec exaltation de l arrivée du rhum. Il était le roi de la fête, entouré de deux auteures Mouchalon, le lieutenant de police Bénédicte Desforges, en civil, et la romancière Claire Cros qui avait égayé sa seyante robe noire de coléoptères d argent arrêtés dans des postures mystérieuses Le lieutenant Desforges, qui est attentive par nature et physionomiste par fonction, remarque une étonnante ressemblance entre son voisin de gauche, qu on ne lui a pas présenté, et Jean Kub. «Je suis une auteure Mouchalon, lui apprend-elle, enfin j étais et vous? - Un banquet de rêve (V) - 232/444

233 Par la barbe de Gutenberg, madame, je suis Étienne Liebig, le frère aîné de, hem Jean Kub. Mouchalon a fait paraître deux de mes livres pour des raisons qui échappent à tout le monde. Aussi, quand le frérot m a appris qu il avait lui aussi un contrat chez Mouchalon, lui ai-je conseillé d emprunter le nom de notre mère, Marie-Madeleine Kub, pour ne pas surcharger le catalogue de cet imbécile de trop de Liebig Vous avez bien fait. Trop de potage pourrait fatiguer Et vous, sur quoi écrivez-vous? Bof sur la banlieue. Je suis éducateur et j ai fait un petit bouquin pour dire que les jeunes n avaient pas tous un couteau entre les dents Hem Et puis un autre sur la sociologie de ces zones. Je lui avais trouvé un titre un rien provocateur, Les pauvres préfèrent la banlieue. Je vais le porter à Mouchalon, il était mort de rire, il tapait compulsivement sur mon manusse en marmottant : Je vous le prends, je vous le prends et il m a signé, les larmes aux yeux, un à-valoir de mille euros! Étienne Liebig J ai peine à vous croire. Je vous le jure sur la tête de nos vieux parents! Mouchalon est tombé comme amoureux de moi, mon petit livre faisant un peu de vente. Il voulait absolument publier autre chose de moi Alors, pour m amuser, je lui ai proposé un Traité de la fellation! Ce cochon-là ouvre son catalogue comme il ouvre sa braguette! railla Jean Kub. - Un banquet de rêve (V) - 233/444

234 LI Un banquet de rêve (VI) Le sympathique Étienne Liebig appartient à la dernière vague, chaotique, du catalogue Mouchalon. Il entreprend de dévoiler le projet de son prochain livre à ses charmantes voisines de table : ce sera tout un traité consacré à la fellation! «J avais, poursuivit-il avec chaleur, des tas de notes sur le sujet, des références de haute littérature aussi, et noté mes propres impressions sur le sujet depuis mon plus jeune âge, à la manière d Alfred de Vigny En réalité, je destinais cet ouvrage à mon autre éditeur, qui publie des choses libertines 18, mais chez Mouchalon, ce sera drôle! En effet, approuva le lieutenant. Et, cher confrère, fellation passive ou active? s enquit hardiment Claire Cros en riant. Selon moi, c est tout un, exposa doctement Liebig. Si l action est commandée, ou fortement suggérée, la fellatrice, ou le fellateur, paraîtra d abord être le patient, mais les rôles se renversent dans la montée vers l orgasme : le patient initial devient l agent réel, et la jouissance de l autre, qu il soit amant ou simple client, sera multipliée par son savoir-faire, son empressement, il devient donc bien certainement l agent principal d une relation que je n hésiterai pas à qualifier de dialectique! Exactement! approuva Claire Cros, l œil allumé. Comme vous dites bien ces choses-là, cher confrère!» De grosses larmes brillaient sur les joues sombres de Toussaint Kéroungué. Adèle Zwicker observa : «Si on accorde ce caractère à votre action, alors pourquoi ne titreriez-vous pas votre livre Dialectique de la fellation?» Les rires fusèrent d autant plus que la remarque avait été énoncée sur un ton professoral. «Mouchalon ne va pas comprendre», objecta Liebig avec raison. Je saurai convaincre Mouchalon d adopter pour titre Dialectique de la fellation, répète Adèle Zwicker. Traité sent un peu trop son thomisme encore que j ignore tout de la vie sexuelle de Thomas d Aquin. Ho! ho! préjuge Liebig en esquissant un geste obscène. Je vais vous conter la plus étonnante fellation que j ai reçue en toute ma vie! propose Kub dans un mouvement d énergie quasi homérique. Oh oui! oh oui!» applaudit Claire Cros. Le banquier antillais hochait douloureusement la tête, serrant les dents pour ne pas hurler. «Monsieur Kub, vous ne raconterez rien du tout! le coupa son agent littéraire, car nous sommes devant les caméras du monde entier, donc votre récit mettrait nécessairement en cause quelqu un vivant sur cette planète, et qui pourrait même être assis au long de cette table! Vous confierez ça quand vous ne serez pas 18 Édition La Musardine - Un banquet de rêve (VI) - 234/444

235 saoul à votre frère, ça épicera son bouquin! Mais les caméras, on s en fout! décréta Claire Cros, très provocante. Avec tant de beaux esprits au long de la tablée, nous sommes tout simplement en train de recommencer le Banquet de Platon, et je demande, chère Adèle, que nous allions plus loin sur l importante question de la fellation! Oui, commenta Kéroungué, ce sera donc un Banquet plus technique que le précédent! Oh, vous savez, rigola Claire Cros, ces anciens Grecs se comprenaient à demi-mots. Claire a raison, appuya Kub dont la main droite s égarait sur les reins de la romancière, qui lui accordait des sourires langoureux et murmurait à son oreille des promesses secrètes On trouvera le début du traité de Liebig sur le site de la défunte Mèche : La fellosophie : pour une philosophie de la fellation (Chapitre 1). Dessin de Caza pour l article de Liebig dans la Mèche - Un banquet de rêve (VI) - 235/444

236 LI Un banquet de rêve (VII) Le banquet malgache et littéraire offert par Mouchalon à ses auteurs promettait d être passionnant. C est chose faite à ce bout de la table que Jean Kub domine de sa célébrité toute neuve mais, pour le moment, c est son frère aîné, Étienne Liebig, qui anime le débat en exposant ses idées théoriques sur la fellation à trois femmes très intéressées par le sujet. De l autre côté de la table, Danielle Sallenave paraît pensive. «Dans mon livre, reprit Liebig, je me propose de préciser la part de la fellation dans la relation sexuelle. Et aussi sa répartition géographique! La fellation est indispensable, s attendrit le misérable Rachedi, dont la présence n avait pas encore été commentée. Sommes-nous tous bien d accord là-dessus? compléta Adèle Zwicker, ou y a-t-il des exceptions? des oppositions? Les coutumes de certains peuples sont si étranges» Les petits rubis brillèrent aux doigts du généreux banquier. «Hélas! il y en a, déplora le métis, et j en vois de deux sortes : le refus absolu, et le refus relatif Précisez donc cela, l encouragea le lieutenant Desforges, Puisque ce banquet doit résoudre toute sorte de questions Je sentais que vous étiez un homme passionnant, ajouta Claire Cros que les caresses de Kub excitaient vivement. Nous sommes toutes suspendues à vos lèvres satirisa la froide Adèle. Hem J ai rencontré des filles qui refusaient absolument cette pratique, cela m était insupportable. C est un bon signe, jugea Kub, dans ces cas-là, faut laisser tomber tout de suite! Jean a raison, le félicita Claire en portant ses lèvres près du lobe de l homme du jour. Mais il y a d autres étreintes, continua le trader. Et puis il y a celles qui acceptent la fellation, mais refusent son résultat. Je ressentais cela encore plus durement quand la fellatrice allait recracher la plus précieuse partie de moi-même à ce moment-là C est des bégueules! grogna Kub. Ce rejet m a souvent plongé dans un désarroi sans fond, confessa Kéroungué, et sa belle tête ne fut plus qu un masque pathétique. Avec des filles de quelle couleur? demanda Liebig, qui griffonnait des notes sur un petit carnet. De toutes les couleurs, hélas! Ma fonction m amène à voyager, j ai payé cher les extravagances de ma jeunesse, j ai baisé des femmes partout, il n est guère que les Lapones, les aborigènes australiennes et les - Un banquet de rêve (VII) - 236/444

237 Patagones de mer, s il en existe encore, dont j ignore le goût spumeux du foutre! Voilà le point, assena Claire Cros. Mon cher Liebig, votre ouvrage sera-t-il purement mécanique ou bien abordera-t-on la si délicate question de, hem du goût de son résultat? Cela ne me paraît pas une petite chose! Hem J ai prévu une partie conclusive là-dessus, mais comme le sujet est, si j ose dire, presque vierge, je rêve de donner un jour un ouvrage spécial sur le goût du sperme et de la cyprine. Pourquoi pas en collaboration avec Claire, mon cher Étienne? proposa l agent littéraire. Je vois déjà la pub du bouquin dans Le Figaro : Deux auteurs Mouchalon se rencontrent et une douce musique s élève de leurs cœurs Je vous prédis les cent mille tout de suite! Ce serait bel et bon, mais ma consœur s est engagée sur la voie étroite de l Art pour l Art Oh! rassurez-vous, pas à toute heure!» optimisa l intéressée. Toussaint Kéroungué avait sorti un grand mouchoir immaculé qui formait contraste avec sa peau sombre, pour éponger les larmes du rire qui jaillissaient lumineuses de ses yeux. «Si vous me laissez négocier ce contrat avec Mouchalon, aux conditions d usage, le succès sera à votre main, et je m engage à suivre la gestation de votre texte. Sans blague? railla Claire Cros, qui se supposait, par l âge, une expérience en la matière très supérieure à celle de la jeune agent littéraire. «Il faut un œil froid pour relire les pages achevées, n importe le sujet, se défendit Adèle. Si vous n étiez pas aussi autoritaire, vous me plairiez», confessa Liebig en se déportant pour se pencher sur son épaule nue. Un homme de type arabe, avec une dégaine et des gestes rabougris de pauvre, se tenait entre eux, à la gauche de l exubérant Liebig. Il essayait de se recomposer maladroitement un visage serein que rompaient les tics de l embarras. Il présentait une grosse tête, attachée sur un cou assez fort, sur laquelle se dressaient les épis de ses cheveux noirs, et de bonnes joues couvertes d un poil exubérant tout aussi sombre qu il devait raccourcir aux ciseaux, atténuant l expression amène de ses lèvres. Une vieille chemise couvrait son torse et un bon regard franc illuminait cette indiscutable figure de vrai gueux. «Z êtes aussi un auteur Mouchalon, mon pauvre vieux? le questionna rondement Liebig. Mieux que ça! Je suis Mabrouk Rachedi, auteur d un Éloge du miséreux, et je crains de n avoir été invité là que pour qu on se moque de moi Personne ne se moquera de vous devant moi, monsieur Rachedi, le conforta Adèle Zwicker avec fermeté, mais vous n auriez pas dû venir. J ai faim, et on m invite à un dîner dans la haute Hem On défend notre bifteck!» traduisit Liebig, prosaïque. Mabrouk Rachedi essaya de trouver une espèce de sourire au fond de sa poche percée. «Ce pauvre type me fait pitié, murmura Kéroungué à l oreille d Adèle. Quand il sera bien ivre, vous mettrez ça dans sa pochette» C était quelques billets de 100 pliés en quatre. - Un banquet de rêve (VII) - 237/444

238 LI Un banquet de rêve (VIII) L éditeur Charles Dantzig avait pris place à la droite de Claire Cros. Il résolut, facile astuce, de témoigner à cette femme d un beau caractère des attentions qui pourraient atténuer un peu les bruits répandus sur sa liaison gourmontienne avec Gustavia. Et l exigeante romancière lui prêtait déjà une oreille attentive Être éditée chez Grasset, quel certificat d existence! Par courtoisie, Toussaint Kéroungué, qui n avait d yeux que pour son amante, voulut lier une vague conversation avec sa voisine, Adèle Zwicker. «Seriez-vous un de ces nouveaux auteurs Mouchalon que je ne connais pas? lui demanda Adèle avec un peu d humeur. L énervement lui avait fait perdre son sens de l observation. «Madame, répondit-il avec son plus beau sourire, si j en étais là et les petits rubis enchâssés dans ses bagues d or frappèrent les yeux d Adèle. Je vous prie de m excuser, je ne souhaitais pas vous offenser Je suis l invité personnel de madame Schumacher, qui m a suggéré d assister à cette soirée à titre d observateur, comme le journaliste américain, à l autre bout de la table. Et puis, la couleur de ma peau paraît pittoresque à beaucoup On choisit son esprit, monsieur, pas la couleur de sa peau. Je préjuge que la vôtre n a pas provoqué une, hem répulsion chez Gustavia. Vous la connaissez? Nous sommes en affaires.» Dans la diagonale de la tablée, l autre bout était animé par l essayiste imprévisible Corinne Maier, dont les ventes pharaoniques auraient permis, croyait-on inexactement, à l éditeur Mouchalon d acquérir cet hôtel quasi ducal. Elle avait tenté de ruiner dans ses derniers best les concepts de Travail et de Famille et œuvrait à dénoncer celui de Patrie dans son prochain livre. Ses amis politiques trouvaient osé que Mouchalon brûle leurs vieilles idoles contre de l argent, mais ils n avaient pas tout saisi de son caractère. L habile Héraclès, dont la maison d édition était logée dans cette même courée et que, pour cette raison, Mouchalon n avait pu se dispenser d inviter, avait réussi à se glisser à la droite de la best-sellerisante, à qui il faisait les yeux doux. Il était accompagné de son auteur préféré, Patrice Delbourg. Depuis ce coin-là, l analyste américain Ted Stanger, qui avait donné à Mouchalon plusieurs best-sellers décrivant les Français, surtout ceux des basses classes, comme une race fantaisiste et soiffarde, contemplait la bacchanale commençante de son œil rond de chat-huant. Il se penchait parfois à l oreille de David Abiker, qui hochait doucement la tête pour valider quelque fine remarque. Ils apprirent rapidement que la jeune attachée de presse du Cherche-Midi assise près d Abiker se prénommait Valentine, ce qu ils trouvèrent très beau. Elle était déjà un peu partie et point n était besoin de posséder une profonde science du cœur féminin pour estimer qu elle voulait très vite aller plus loin en cette belle nuit de juin où les étoiles clignaient en lueurs de volupté. Au plus haut bout, Sophie se tient un peu de côté auprès d un grand fauteuil de reps rouge installé dans l axe exact de la table. Pauvre Sophie qui a failli se noyer dans le flot de ses propres artifices pour obtenir la présence du nouveau président du Syndicat national de l édition. Elle a eu beau égrener à son secrétariat la - Un banquet de rêve (VIII) - 238/444

239 nomenclature des invités qui avaient confirmé leur présence à ce banquet qui renouvelle une sympathique tradition, il est resté de marbre. Elle a tenté d agir par la bande, auprès de romancières qu on présente comme très proches de lui, mais le nom de Mouchalon a suscité des ricanements aigres. Elle a simplement pu apprendre qu il se trouve en Sologne, dans l immense propriété d un ami à particule non moins immense. Il est injoignable car il a laissé ses portables dans sa chambre. Une chute de cheval est si vite arrivée Antoine ne viendra pas. Nos fidèles lecteurs se sentent sans nul doute perdus devant ce flot de personnalités non encore rencontrées dans ce feuilleton : ce sont tous des auteurs Mouchalon. L éditeur les a réunis autour de lui pour montrer au monde de la Toile que tout va bien, malgré de méchants bruits, et qu il est toujours debout, même s il ne peut pas se lever. - Un banquet de rêve (VIII) - 239/444

240 LI Un banquet de rêve (IX) Avec sa notion de sacré exclamatif, Ted Stanger s était imposé comme le Mircea Eliade du lieu commun. De légers différends, qui ne tenaient pas à la vertu de leurs épouses, ni à d autres histoires de femmes, plus confidentielles, avaient amené le best-sellerisant à abandonner Mouchalon pour publier son nouveau best Sacrés lézards! dans une maison où la comptabilité des droits était mieux tenue. Mais bah! il fallait savoir tourner la page, le temps de la réconciliation était venu pour tout le monde. On ne se fâche jamais vraiment, à Saint-Germain-des-Prés. Il y a bien l exemple de Léon-Paul Fargue entrant au Flore, s arrêtant à toutes les tables, serrant quelques mains mais déclarant le plus souvent à l assis : «Toi, je t emmerde!» Mais Fargue, célèbre avant d avoir presque rien écrit, était un esprit supérieur et, dans les années trente, d une carrure imposante L adorable Malala, qui n avait que treize ans, vint en courant tendre une feuille à sa grande sœur : c était un mél du lieutenant Rouillé, encore ignorant de sa promotion imminente. Fanantemana le balaya d un trait avant de se pencher à l oreille de l invalide. Il hocha sa grosse tête au front lézardé, tapa sur la table pour réclamer le silence, et tendit, d un geste présidentiel pesé, le feuillet à Gustavia. Elle se leva pour montrer que le déferlement de ses hanches était plus puissant que tous les cyclones, Liebig, Kub et Kéroungué s étaient figés, extatiques, ne voyant plus rien d autre. Ils partageaient pourtant le même champ visuel et auraient pu se dire l un de l autre que mais cela ne s avéra pas. «Hem hem commença Gustavia pour éclaircir sa voix souvent grave, je vais vous lire, chers amis, à la demande du Président Mouchalon un message du lieutenant Rouillé. Beaucoup d entre vous ne savent pas qui est le lieutenant Rouillé, pas plus que Paul Déroulède!» Des murmures de protestation s élevèrent des canines des idéologues, Coûteaux, Taguieff, Crapez, Beigbeder, Moix, Serge Guérin, etc. «Pardonnez-moi, chers auteurs, mais il s agit là d une histoire à la Paul Déroulède! Nous avons tous de la vénération pour ce grand homme.» Gustavia sourit malicieusement à son illustre convive. Des murmures d admiration jaillirent de toute part. Gustavia donna une dernière et infime correction à sa cambrure, fusilla du regard la délicieuse Fanantemana, qui se tenait dans une attitude respectueuse derrière le fauteuil à roulettes du blessé, appuya sa main droite sur l épaule confortable de Philippe Sollers dans un geste d appropriation résolue et lut : «Hem hem Mon cher ami, Mes sapeurs et moi-même avons été très sensibles à votre invitation. Mais ce n est pas parce que nous vous avons sauvé la vie que vous nous devez quelque chose. Mes sapeurs auraient agi de même pour sauver la pire canaille imaginable!» Notre éthique sans blabla, c est le courage, la décision, le sacrifice.» Hem hem Mes sapeurs et moi regrettons vraiment de ne pas être présents à ce petit barbecue intime chez vous mais le devoir nous attache à notre chère commune qui comporte à la fois des dénivellations dangereuses, comme vous le savez, une rivière profonde à certains endroits, une installation industrielle particulièrement sensible, l imprimerie Firmin-Didot, et, enfin, tant de vieilles fermes éparses, dont les tenanciers n ont pas toujours les moyens de moderniser l installation électrique, dangereuse en diable! Je rêve de m attacher à cette tâche de modernisation» - Un banquet de rêve (IX) - 240/444

241 Quoique loin l un de l autre, Paul-Marie Coûteaux et Sabine Harold furent pliés par le fou rire en même temps. Crapez ricana ostensiblement. «Laissez Gustavia finir! exigea Sollers avec autorité. Hem Depuis ma place de troisième adjoint au maire, j ai suggéré l achat par la commune de matériel électrique moderne que mes sapeurs installeraient durant leurs week-ends chez les plus démunis.» Pour moi, le rôle du pompier consiste autant à prévenir l incendie qu à le combattre. Ces idées neuves font lentement leur chemin, je les ai théorisées dans mon Pompier moderne, un manuscrit que je n osais jusque-là vous proposer, mais l ouverture récente de votre catalogue aux questions pratiques (poker, jardinage, pêche à la ligne) me donne bon espoir» Vous excuserez notre absence à votre petite fête, car elle signifie notre présence ici, veillant sur le bon ordre de nos foyers et des campagnes adjacentes en alternant parties de belote et exercices physiques astreignants.» Toute la brigade vous souhaite, cher Mouchalon, un prompt et entier rétablissement, Lieutenant Rouillé.» Gustavia se rassit au milieu de manifestations diverses, Kub gueulait : «Vive Rouillé, le sauveur de Mouchalon!» Charles Dantzig ironisait à l oreille de la fantasque Claire Cros : «Ça dérouille!» Le séduisant trader Toussaint Kéroungué applaudissait son amante de ses belles mains ornées d or et de rubis. C est à ce moment que Sophie Mérou, prévenue par son oreillette, courut à l huis qui s entrouvrait pour laisser passer Aymeric Renou, le sympathique rubriquard du Parisien, retour de la mission qu elle lui avait confiée. Il titubait, le nez en sang et les vêtements en lambeaux. «Mais enfin, que vous est-il arrivé? questionna Sophie, stupéfiée. Sans vos gorilles qui m ont tiré de là, j étais mort! Ils m ont écharpé! Même avec des types très bourrés, le coup des cinq as ne marche pas toujours!» - Un banquet de rêve (IX) - 241/444

242 LI Un banquet de rêve (X) Le banquet en l honneur de Jean Kub, de tous les auteurs Mouchalon, et de l éditeur lui-même bat son plein cérémonie égotiste malgré le nombre des acteurs concernés. Kub, avec prudence, a gardé par-devers lui deux bouteilles de rhum qu il a planquées sous le banc, le contenu des sept autres s est volatilisé en un instant au long de la tablée et, malgré la courtoisie, le niveau social, et intellectuel, élevé de l assistance, on fait grise mine au gros rouge offert par Mouchalon pour arroser ces délices malgaches aussi somptueux que modestes le peu de bonnes bouteilles apportées par les invités ayant été promptement liquidées. La jolie Fanantemana, en passe de devenir l intendante de la maison, se penche à l oreille de l hôte qui sourit béatement à l effleurement de ses lèvres éloquentes. Gustavia, excédée, jette les siennes à la tempe de Sollers, et les caméras tournent, en rond. Fanantemana, encore neuve dans l usage du monde, pressent qu elle domine, au moins par sa beauté, tous ces assis, qu elle est la Princesse noire qui règne sur leurs phantasmes Elle parle au Président avec une telle discrétion que son voisin, André Rollin, qui a pourtant l oreille fine, n y comprend rien. Tous ceux qui se trouvent du même côté que Gustavia peuvent former des réflexions parallèles à celles de l héroïne : la jeune femme, à la contenance si parfaite, au corps si souple, a au moins toute l oreille du Président Mouchalon, nouveau Sardanapale, paraît baigner dans un bonheur parfait puisque les circonstances semblent forcer Gustavia à manifester sa jalousie. Il écoute Fanantemana avec une aménité onctueuse qui laisse à l observateur impartial peu de doute sur l état réel de leur relation. Et l observateur impartial de s exclamer dans son for intérieur : Quel veinard, ce Mouchalon! Et comment ce débris bourgeois a-t-il pu séduire cette adorable fille de vingt ans? Souple comme un serpent, la jolie Fanantemana se redresse, la tête du président dodeline, ce qui ne vaut pas approbation. Car avec l âge, et quinze ans de pratique éditoriale, Mouchalon a tant hoché du chef, à propos de tout et de rien, qu elle ballotte comme une vieille chiffe Mais il esquisse un petit mouvement permissif de sa dextre. Aussitôt, la prochaine surintendante des plaisirs de la cour (23, rue du Cherche-Midi) fait signe à deux de ses sœurs qui viennent l écouter, filent dans l hôtel et en rapportent tout ce qui se peut trouver d alcools. Mais ce n est pas grand-chose, des flacons entamés, sauf une maigre provision de huit bouteilles de whisky. L hôte confie à André Rollin : «Ce soir, j ai décidé de brûler mes vaisseaux! Hé! pas vos vaisseaux sanguins! s affole le spirituel chroniqueur littéraire. Moi-même, avec cette jeune fille, je ne sais si le bloc cardio-pulmonaire y tiendrait Il ne s agissait pas de cela, mon bien cher ami, mais cette délicieuse fille me représentait que j avais gaffé en ne commandant que du côtes-du-rhône Ça, c est sûr! Heureusement, Kub a réparé en partie ma sottise en offrant du rhum Ce Kub est un très brave garçon. C est avec impartialité que j ai défendu son livre. et maintenant, je jette à la compagnie mes précieux alcools! Vous en ferez revenir demain, mon bien cher ami, et vous serez là pour les recevoir, avec cette mauvaise cheville qui, j en suis sûr, va redémarrer sur les chapeaux de roues! Ah! mon cher Rollin, comme ces souhaits me vont droit au cœur!» - Un banquet de rêve (X) - 242/444

243 LI Un banquet de rêve (XI) Tandis qu un apéro géant secoue le rue du Cherche-Midi, le banquet offert devant la façade de son hôtel particulier par l éditeur Mouchalon à ses auteurs et à ses journalistes préférés se poursuit dans la bonne humeur, malgré l absence, peu excusable, de vins fins. N écoutant que son bon cœur, Jean Kub a laissé aller vers la société son avant-dernière bouteille de rhum, il est fortement éméché et n a pu se retenir de faire à Claire Cros, séduisante auteure du catalogue Mouchalon, les propositions les plus indécentes dans l esprit du banquet platonicien. Elle en est extrêmement flattée, ce n est pas son autre voisin de table, le pétrarquisant Charles Dantzig, ni le gros Sorin, tassé un peu plus loin, qui y auraient pensé! Kub veut maintenant prendre la parole et balbutie cette intention qui parvient, trois couverts plus loin, à son agent littéraire. Au milieu d un charivari plus propre à une noce de village qu à un banquet littéraire rassemblant la moitié des décideurs de l édition parisienne, Adèle Zwicker se lève et frappe la table d une longue cuillère. Gustavia lui sourit, avec cette distance infinie qui désigne les puissants de la terre, et annonce : «La parole est à notre amie Adèle Zwicker Qu il me soit d abord permis, avance Adèle, de remercier le Président Mouchalon pour l idée de ce festin féerique! Hem Il a su renouer avec la tradition des grands banquets littéraires du XIXe siècle. Ce n est pas étonnant si on consulte son catalogue! Je crois que notre ami Jean Kub, dont le livre est devenu un phénomène sociétal, souhaite prendre maintenant la parole! Voulez-vous prendre la parole, Jean?» propose Gustavia avec une intonation vaguement langoureuse. Kub se lève malaisément et s appuie sur la ferme épaule du lieutenant de police Desforges. «Hips! Je suis bourré, bien et bien bourré dans cette belle cour, avec plein de femmes charmantes, au bord du solstice Hem qu est-ce que je disais? La vie ne devrait être comme ça qu une orgie perpétuelle, un festin de Trimalcion, mais ce soir, à qui devons-nous cette jubilation dans l atmosphère? Au Président Mouchalon! Hip! hip! hip! Sans lui, je n existerais pas, vous n existeriez pas, il n y aurait tout simplement rien, les pages du Figaro seraient blanches, les idées de droite seraient noires, la confusion serait totale! Je salue Mouchalon, nouveau Déroulède, clairon de la pensée, initiateur et éclaireur!» Un imprévu fléchissement de ses genoux renvoya l orateur en arrière, il accomplit une pirouette tordue avant de s effondrer derrière son banc. - Un banquet de rêve (XI) - 243/444

244 «Votre frère boit vraiment trop, fit observer Bénédicte Desforges à Liebig. Oh, pas plus que moi, mais il est venu ici par le côté chargé de la rue, et moi, par le moins alcooleux. Ah?» Adèle Zwicker, Kéroungué et Dantzig se portèrent aussitôt au secours du pochard, il râlait faiblement. Dantzig lui saisit les jambes et Kéroungué les épaules, et ils le transportèrent à l intérieur de l hôtel pour le rafraîchir. Fanantemana les rejoignit et les dirigea vers une grande chambre d amis. «C est la salle de bain qui nous intéresse, mademoiselle, précisa Adèle. La voici, madame», dit la jeune femme en ouvrant une porte sur une installation ancienne mais de belles dimensions. Ils posèrent d abord le pochard alsacien sur le tapis de sol. «Laissez, cher Dantzig, je vais m en occuper», dit Keroungué. L essayiste en profita pour filer à la suite de Fanantemana. Débarrassé de Kub, il croyait avoir ses chances auprès de Claire Cros, ou du moins qu il parviendrait à piquer la vanité de Gustavia. Il se sentait dans un état éréthique que l excitation perceptible de sa voisine de table multipliait. Dans la salle de bain, l Antillais, superbe athlète, fit «Han!» en soulevant le lourd ivrogne qu il déposa avec douceur dans la baignoire. Adèle fit couler l eau froide sur Kub, ivre mort, qui grogna un peu. «Merci de votre aide, dit-elle à l haltérophile. Vous devriez conseiller à votre ami de moins boire, observa le banquier, voilà ce qui s appelle être noir!» Ils rirent tous deux de ce bon mot. «Je le connais trop. Un peu plus tôt, un peu plus tard Hem hem C est ce qui pouvait arriver de mieux, une déclaration courte mais saisissante, une chute parfaite, la séquence sera rappelée des millions de fois sur Internet. Que voulez-vous, je suis une femme d affaires.» Toussaint Kéroungué tendit sa carte à Adèle. «Ah! fit-elle sans pouvoir dissimuler sa surprise, mais Mouchalon m a déjà payé sur votre banque Cela se peut bien. Grâce à Kub, nous allons ramasser pas mal d argent. Est-il, hem difficile d ouvrir un compte chez vous?» La mimique du banquier atteignit le comique du cinéma muet. «Pas forcément, chère madame Pas si vous venez me voir dans mon bureau. C est que nous souhaiterions éviter toute évasion fiscale! Bien sûr. Mon établissement s est spécialisé dans ce souci» Adèle avec un tournemain et une prévenance propre à son sexe attrapa une cordelette à linge, en entoura la gorge de Kub protégée par une serviette et la rattacha au robinet pour lui éviter de se noyer. «Il a une chance de pendu!», philosopha rêveusement Kéroungué. Ils vinrent reprendre leurs places sous le ciel étoilé. «Alors, comment va le frérot? s enquit Liebig qui causait de soupes populaires avec ce gueux de Mabrouk Rachedi. C est le cas de dire qu il cuve!» le rassura le spirituel trader. - Un banquet de rêve (XI) - 244/444

245 LI Un banquet de rêve (XII) La galipette et la disparition de Kub avaient amusé tout le monde. Malgré la surveillance que Sophie Mérou avait apportée au placement des convives les plus prestigieux, il n avait pas été établi de véritable plan de table, et plusieurs cherchaient à établir l identité de leurs voisins inconnus selon leurs propos, leur allure, leur culture Frédéric Beigbeder, dit Toto (prix Interallié 2003, prix Renaudot 2009), sans qui rien ne se passe à SaintGermain-des-Prés, était arrivé en retard. Il s assit à ce bout de la table, après avoir secoué toutes les mains disponibles. Il entretenait pour Michalon une espèce de tendresse : fils de pub tous deux, ils avaient glissé dans l édition et dans l évanescence germanopratine. Auprès de lui, Danielle Sallenave (prix Renaudot 1980), une vieille amie de l éditeur, avait à sa droite le sociologue Serge Guérin. Cet essayiste avait habilement surfé sur la faillite de Michalon en publiant chez lui avant, pendant, et après! Il s était spécialisé dans l étude des vieillards, estimant que ce sujet aux mille têtes chenues ne pourrait lui fausser compagnie et que, le temps passant, il le comprendrait de mieux en mieux à travers ses os, sinon par sa cervelle Le seul souci de cette paisible carrière de gratte-papier lui serait de trouver un autre éditeur à la mort de Michalon. Mais Mac Milou serait là vingt et trente ans encore pour servir les idées de droite. justement, Benoît Mac Milou avait dû un peu insister pour que Marinette accepte de participer à ces prestigieuses agapes. Il voulait ainsi lui marquer gratuitement à la Michalon sa reconnaissance. Car elle abattait, seule et gaiement, un travail fantastique raccourci boiteux pour signifier qu elle pouvait passer des travaux assez importants avec une aisance constante (nos fidèles lecteurs se souviennent qu elle a mis en page le Kub en un temps record, et sans mastic!). Car, dans cette forme de composition, les plus terribles mastics peuvent survenir sans qu il se trouve personne pour les relever avant l impression. Les plus jeunes de nos fidèles lecteurs supporteront la légère pédanterie de cette précision : dans l ancien métier, le mastic consistait à intervertir deux paquets de composition de longueur voisine soit par distraction, soit parce qu ils commençaient par les mêmes mots et se trouvaient rapprochés sur le marbre, près de la forme de la page. Avec la composition électronique, la sélection indue d un paquet peut le renvoyer n importe où dans le texte. S il n est pas effacé à son emplacement précédent, on aura en outre là un doublon. On ne confondra pas l importation accidentelle de dizaines de pages appartenant à un autre auteur avec le mastic, simple erreur de manipulation du metteur en page. Marinette n en avait jamais commis, alors que c est si facile, qui auraient obligé à envoyer tels bouquins au pilon. Et, quand il lui arrivait de sortir de ses idées nauséabondes d extrême droite, Mac Milou n était pas un mauvais bougre : hyperlibéral, il voulait garder Marinette en la payant le moins cher possible mais il considérait, avec raison, qu il gagnerait à la garder à tout prix, tandis que l innocente ouvrière était loin d avoir fait ce calcul. Non soumise, mais pragmatique, elle acceptait, en sus de son salaire, des enveloppes pour réaliser, certaines nuits ou fins de semaine, des travaux urgents. Elle y perdrait à terme, mais pas sur le moment, et Mac Milou était moins chiche que Michalon dans le règlement dessous la table de ces émoluments libéraux et extraordinaires. Ils retrouvaient ainsi sans le savoir l un ni l autre un ancien usage du Livre. La compositrice n avait jamais émis la prétention surannée de ne pas travailler plus de trente-cinq heures. En échange de son salaire fixe, elle en effectuait plus souvent quarante, mais quand Mac Milou lui demandait ce qu il n est pas exagéré de qualifier des heures supplémentaires, il ne barguignait pas, puisque ces heures-là se trouvaient dégrevées de toutes charge sociales. - Un banquet de rêve (XII) - 245/444

246 Après avoir payé le loyer de son taudis et les plaisirs de son grand homme à elle, il restait encore assez à la cheville ouvrière des éditions Mac Milou pour que ne lui sourde l idée absurde de demander administrativement plus Mais il craignait qu elle ne lui vînt, de soi ou d une proposition extérieure, Il était prêt à presque tout pour s attacher Marinette même à trahir ses convictions libérales! La gentille Marinette, participant au mince décor de son autorité, n était pas son genre : courte de taille, un peu râblée, la vivacité de sa jeunesse suppléait à un jaillissement plus gracieux. C était une fille adorable, simple, sincère, fidèle (dans certaines limites), s efforçant de ne pas trop laisser paraître son esprit gavroche devant les bourgeois. - Un banquet de rêve (XII) - 246/444

247 LI Un banquet de rêve (XIII) La pochardise de Kub, les considérations ethnologiques et érotiques de son frère, l esprit des femmes qui les entourent avaient rompu, à ce bout de la tablée, l ambiance compassée qui règne souvent au début de ce genre de banquets. Avec de ce côté Marinette, la jeune employée de Mac Milou, on a presque fini d indiquer quelques disparités dans le placement des convives. Elle avait tenté de refuser la flatteuse suggestion de son patron, argüant et qu elle était trop neuve et trop obscure pour se frotter aux célébrités qui seraient présentes à la fête mais l habile éditeur lui assura que son invitation émanait du Président Michalon lui-même, pour la remercier de la bonne fabrication du Kub, qu elle ne pouvait donc la décliner sans chagriner l invalide, et que, du reste, lui, Mac Milou était si content de son travail qu il avait résolu de lui accorder une substantielle augmentation de son salaire fixe. Devant tant d aménités patronales, la petite ouvrière s était résignée, contre son cœur, à assister à ce banquet, dont elle soupçonnait les prévisibles débordements. Et, ayant observé l installation des personnalités et choisi de s asseoir au bout du banc, à la droite du sociologue Serge Guérin, un peu effrayée par la magnificence de l homme à la peau couleur café qui tenait avec une parfaite aisance le milieu de ce bout de la tablée, face au grand fauteuil vide de reps rouge, et par l attitude acide et méprisante de la jeune femme à sa droite Cet homme allait inévitablement lui adresser la parole, il dégageait, outre son charme, une formidable puissance sociale et Marinette, devant lui, se sentant la densité d une poussière, regrettait d être venue. Pourtant l homme à la peau moka lui souriait avec la meilleure urbanité. Pour marquer son état, Marinette s était vêtue, ce que la douceur du soir tombant autorisait, d une simple salopette de lin écru, et d un chemisier blanc dont les boutons restaient libres jusque sous la bavette. Selon les circonstances, ce détail peut prendre une grande importance La poitrine battante, elle considérait tous les hommes attablés en face d elle, et aucun ne lui plaisait. Des vieux schnoques, des décatis, la plupart portant cravate. Comme elle avait libéré sa nuit vis-à-vis de son compagnon, elle n avait pas envie de la perdre en discussions oiseuses. Elle avait terriblement envie de baiser et le seul qui la faisait bander, c était le bel homme aux bagues d or et de rubis Ô, contradictions de classes, quand vous nous tenez! Et elle caressait la poche de sa bavette où elle avait glissé une douzaine de Mannix King Size. Survint une femme d allure très libre, qui choisit de ne pas entrer dans la bousculade momentanée des reporters et techniciens de l audiovisuel mais de s installer là, puisqu une place restait vacante à gauche de l homme à la peau sombre. Une des petites servantes improvisées lui apporta aussitôt une confortable chaise pliante. «Je suis Biba Lambert, du magazine Bonnes Fortunes, se présenta-t-elle à sa jeune voisine et à Toussaint Kéroungué. Je travaille avec monsieur Mac Milou, déclina modestement Marinette. Ah mais! c est très bien, cela! Benoît défend d excellentes idées de droite. Sans des gens comme lui, la canaille nous submergerait en moins de deux! C est une opinion fit semblant d admettre la jeune ouvrière. Vous êtes l assistante de Benoît, c est très bien, trancha la journaliste. Et vous, monsieur? interrogea-t-elle très directement le banquier antillais. - Un banquet de rêve (XIII) - 247/444

248 Je suis l invité personnel de madame Gustavia Schumacher. Ah! Gustavia, oui, bien sûr, c est une excellente amie! Et vous êtes auteur? Non. Je suis en reportage, vous comprenez, je dois signaler toutes les présences importantes, et comme je connais tout le monde ici Je vois d ailleurs monsieur Charles Dantzig qui vous fait de petits signes, on dirait un moulin à vent! Ah! ce cher Charles, oui. Quel talent! Je vais en profiter pour lui demander où en est son histoire avec Gustavia Vous ferez bien.» - Un banquet de rêve (XIII) - 248/444

249 LI Un banquet de rêve (XIV) Biba Lambert s en fut embrasser Dantzig, sous les caméras, et Moix et Sorin. Sans s adresser directement ni à sa voisine de droite, Adèle Zwicker, ni à l employée de Mac Milou, Kéroungué laissa aller, comme pour soi : «Mauvais esprit et Bonnes Fortunes» Marinette leva son verre de punch en riant, son voisin lui parut encore moins impressionnant, mais elle ne trouva pas les mots qu elle cherchait, écrasée par l idée de ce corps gigantesque labourant son désir «Qui est-ce? demanda Adèle au trader. Une journaliste pipole, elle connaît tout le monde ici! Singulière exagération! Elle voulait dire que seuls les gens qu elle connaît sont importants Regardez comme elle caresse ce bon à rien de Sorin. Va-t-elle faire le tour de la tablée? Je le crains, et qu elle ne me revienne. Faites enlever cette chaise, alors, suggéra l esprit pratique de Marinette. Bonne idée», repartit le banquier, et saisissant le siège, il le passa d un geste sûr sous la table. Cédant au vertige de classe, l ouvrière se rapprocha du beau trader. Biba Lambert poursuivit en donnant une petite tape familière sur la joue gauche d André Rollin, le spirituel chroniqueur littéraire du Canard enchaîné, avant de se courber sur Michalon pour lui accorder une longue bise télégénique, sa chevelure couvrant avec sensualité le crâne d œuf de son hôte. Cette attitude, mieux, ce collage fit beaucoup rire Sollers et Gustavia. Biba Lambert, ne connaissant pas directement les idéologues de Michalon, Coûteaux, Taguieff, Crapez, remonta la tablée jusqu à sa consœur Amandine Levassor. Après des embrassades, elle remarqua qu une place restait libre entre un inconnu et Sophie Mérou. Nouvelles embrassades avec la secrétaire qui lui explique : «Chère Biba, je gardais cette place pour Guérin, mais je le vois astucieusement installé entre Sallenave et cette jeune personne Oui, l assistante de Benoît. Je ne serais pas étonnée s il suspendait pour la soirée son étude des seniors pour s intéresser à un sujet si frais! Quel humour, chère Sophie!» La journaliste prit place là, fort satisfaite. La secrétaire privée allait la renseigner complètement. Son voisin paraissait en proie à un profond ennui. - Un banquet de rêve (XIV) - 249/444

250 «Et qui est ce nègre élégant mais énigmatique, chère Sophie? Hem C est un homme d affaires, un investisseur. Le Président pense à une diversification, une recapitalisation L avenir du livre sera numérique. Il se dit proche de Gustavia Hem ils vous diraient tous ça autour de cette table! plaisanta la secrétaire pour ne pas répondre plus nettement. Et ce grand fauteuil de reps rouge? questionna l infatigable reporteresse. Il était réservé à Antoine, mais il participait à une chasse à courre le lapin sauvage. Un accident, chute de cheval ou un tir malencontreux est si vite arrivé Notre vieux Sollers lui-même est complètement scotché aux lèvres de Gustavia! Je ne sais comment s y prend cette fille, si naturellement princière Il faut que son origine soit aristocratique, et de très vieille souche. Je me promets d éclaircir cette question Mais que fait le pâle Pamou à côté d elle? C est lui qui a eu l idée de lancer le best dans les colonnes du Figaro, ça mérite bien quelques photos auprès de Gustavia! En effet.» Ainsi, alors que les circonstances et les punchs installaient un certain désordre dans les têtes, la tablée fut-elle complète, nonobstant le vide du grand fauteuil de reps rouge - Un banquet de rêve (XIV) - 250/444

251 LI Un banquet de rêve (XV) Qu il est difficile de réussir un banquet simplement littéraire en évitant le heurt des personnalités, les unes excentriques par besoin de paraître, les autres trop fatiguées par leur image officielle ou, déjà, leur légende Le hasard a voulu que s asseyent l un près de l autre au banquet Mouchalon la fille la plus pauvre, pas très jolie, et l homme le plus fastueux, mais qui, n appartenant pas au monde des lettres, ne fait qu observer cette soirée d apparences. La jeune, et discrètement spirituelle, Marinette, compositrice pour les éditions Mac Milou - Mouchalon, qui a dû se forcer pour venir là, se sent submergée par la carrure sociale et physique de cet homme athlétique. La jeune femme se trouvait plus à l aise avec son convive de gauche, qui allait donner un nouveau livre à Mouchalon qu elle devrait mettre en page et corriger selon les soulignures en rouge de la machine pas toujours justifiées. Guérin lui exposait, sur un ton de conférencier, pour être entendu de tout ce bout de la tablée : «J ai choisi le Président Mouchalon comme éditeur quand j ai senti qu il prenait de la vraie bouteille! Je crois avoir saisi là la meilleure décision de toute ma vie! Hem Comme vous y allez! tenta de tempérer la jeune employée de Mac Milou. Écoutez-moi donc : fin 2009, un tract injurieux et diffamatoire circule dans les milieux de l édition. Signé d un pseudonyme burlesque, il indique que mon éditeur est sur le point de réussir une coquette faillite avant de prendre une retraite dorée, les droits de ses auteurs dans sa poche Hem Vous êtes sûr? Je n ai rien lu là-dessus dans les journaux. Il est arrivé chez Mac Milou comme une fleur. On n aurait su trouver annonce plus stupide! Preuve en est que personne ne l a reprise! Certes, mon éditeur efface habilement ses vieilles dettes, empoche la belle retraite qu il s est patiemment ménagée depuis quarante ans comme manager mais va-t-il se croiser les bras à l aube d une vie nouvelle, que nenni! C est vrai, cela! Regardez-le, comme il est beau dans son fauteuil! Cette tête de vieux bébé malicieux! Ne vous paraît-il pas beaucoup plus frais que Rollin et que Bavasseur? Hem Mouchalon est le modèle des seniors qui gambadent dans tous mes essais! Du reste, c est un homme de foi et de parole! Hem De conviction et de fidélité! Question de point de vue Il est président de la Société des Amis de Paul Déroulède! Il a écrit un beau livre il y a trente ans pour conspuer la paresse sociale des pauvres, matelassés de protections en tout genre, et affirmer qu il ne raccrocherait jamais, même la mort aux dents! Mouchalon est un superbe exemple de mes thèses! On peut voir les choses comme ça Savez-vous qu un senior naît en France toutes les 37 secondes? Je vous avoue que je l ignorais. Ils ont des maternités spéciales? Mais non! C est la main infatigable du Temps qui les accouche! Vous m effrayez, cher monsieur! Vous soutenez que, dans ce court laps, nos concitoyens basculeraient l un après l autre dans le troisième âge, celui de la retraite! s exclama la fraîche jeune femme sous l influence positive du punch. Qu on ne me parle plus de troisième âge! Mes analyses ont pulvérisé cette notion caduque! Je démontre - Un banquet de rêve (XV) - 251/444

252 tout au contraire la mort du troisième âge au fil de mes livres sur la seniorisation de la société que Mouchalon publie à toute berzingue et qui obtiennent un gros succès! Vous devez ramasser de jolis droits d auteur! Hem Permettez-moi de rester discret là-dessus. En somme, pour vous, le temps de l action et de la séduction commencerait à soixante-cinq ans? Hé, je n interdis à personne de démarrer avant! Il est certain, ironisa Marinette, qu une retraite à quarante-cinq ans, à condition de ne pas commencer trop tôt, semblerait attractive à beaucoup! Si Mouchalon vous entendait! Heureusement, il plaisante avec Catherine Médicis, ils doivent évoquer la Saint-Barthélemy! Oui, pour lui, la question de la retraite étant bonnement réglée, il peut se donner du bon temps! Mais pour nous autres, pauvres lézards littéraires ou assimilés, intervint Danielle Sallenave, pas de retraite, hélas! Nos vieux doigts arthritiques se crispent sur le clavier, nos vertèbres cervicales se coincent, nos hémisphères cérébraux se ramollissent, notre imagination s épuise, notre capacité de travail s affaisse, on accepte nos manuscrits par charité mais nos livres ne se vendent plus, il faut courir l à-valoir, mendier, grenouiller dans les jurys des prix littéraires, coucher jusqu à l âge de Ninon de Lenclos Ah! Ninon de Lenclos, c est un de mes modèle! s exclama un peu trop haut le gérontophile. Mais voilà encore autre chose, argumenta l ouvrière de Mac Milou : vous déclarez seniors, comme les compagnies aériennes, les gens qui ont dépassé soixante ans et qui ne travaillent plus. Or, cet état apparaît fragile et transitoire. Après-demain, il faudra travailler jusqu à soixante-sept ans et, pour moi, je crains de devoir battre le clavier jusqu à soixante-quinze. Complètement abrutie à cet âge, je ne correspondrai plus du tout à votre définition du senior triomphant, produit d un sursaut démographique qui ne reviendra plus Vos seniors risquent fort de disparaître dès que vous aurez atteint l âge de la retraite! Bah! Je me découvrirai un autre hobby.» Kéroungué et Adèle Zwicker avaient tout entendu du lamento de Sallenave et de la curieuse sortie de Marinette, qui était un peu saoule, n ayant guère l habitude de boire. Ils confondirent leurs rires avec ceux des deux protestataires. Le seniorolâtre s en trouva un instant tout étourdi. - Un banquet de rêve (XV) - 252/444

253 LI Un banquet de rêve (XVI) Le sociologue Serge Guérin, l un des plus fidèles et prolifiques fournisseurs du catalogue Mouchalon, exposant avec feu sa théorie de la senioritude à la jeune convive assise à sa droite, tandis que le désordre grandit autour d eux (Danielle Sallenave culotte une petite pipe de bruyère d un tabac odorant de Hollande), vient d avouer sa passion posthume pour l immarcescible Ninon de Lenclos. Adèle, l imperturbable collaboratrice du narrateur, lui fait observer : «La belle Ninon n est plus qu un fantôme! Vous la prendrez à travers le drap, comme chez les mormons! Hem Je voulais dire que l activité des seniors peut être aussi sexuelle. Vous parlez d un état d esprit, intervient Kéroungué, mais l expérience de la vie montre qu il y a un temps pour tout. Les exceptions, comme Mme de Lenclos, ne font que confirmer la règle. Et ce n est ni le lieu ni l heure d entrer dans de tristes détails physiologiques Il n en reste pas moins, cher monsieur, que mes seniors inaugurent un âge nouveau dans l existence individuelle. Pour notre époque, c est Mouchalon que j élis en prototype du senior exemplaire! Il rassemble toutes les qualités que je discerne dans cette nouvelle race humaine! Regardez-le qui préside, débonnaire, disert et souriant, la plus belle palette d intellectuels et d écrivains qu on puisse réunir autour de soi. Sauf Sollers, il n y a pas beaucoup de vrais vieux remarque Marinette, moite des pourpreurs charnelles. Sollers musarde déjà dans l éternité et je lui promets cent ans de gloire, sauf si Sauf si? Votre suspension m effraie! le ciel ne se change pour lui en abîme entre les cuisses de Gustavia! Quelle terrible restriction, mon cher! Comment le monde pourrait-il se continuer sans posséder l idée des cuisses de Gustavia? Schopenhauer lui-même aurait rejeté un tel pessimisme!» rétorqua très vivement le banquier antillais. Adèle Zwicker ne parvint pas à contenir une expression explicite devant ce feu philosophique. Guérin corrigea : «Hem Ne nions pas les problèmes cardiaques ou cérébro-vasculaires Cette tentation d exister Je songe à l accident fatal qui priva la République du président Félix Faure qui n était pas encore un vrai senior En pleine force de l âge. Mais avec les soucis de l État, mon cher. Il existe sur ce trépas fameux une hypothèse amusante, déclara, l œil allumé, Danielle Sallenave, qui avait un peu forcé sur le punch et que l excentricité de la soirée achevait d émoustiller. Il est juste d admettre que la composition dudit punch était elle-même assez forcée. Elle avait passé sa pipe à son voisin Toto, sans qui rien ne se fume à Saint-Germain-des-Prés. «Instruisez donc, chère madame, les jeunes étourdies que nous sommes! persifla Adèle Zwicker. Les trois témoins de la mort du président ont toujours gardé le silence sur ses circonstances exactes. Je fais observer qu il s agit d un cas unique dans toute l histoire du monde! Hem fit Kéroungué, les mystères de Paris Il y avait, au palais, une certaine sonnette, comme dirait madame Robbe-Grillet, qui annonçait les visites privées du président. Or, ce soir fatal, il attendait sa Marguerite quand le timbre retentit. - Un banquet de rêve (XVI) - 253/444

254 » Le président n était pas en aussi bonne forme qu il y paraissait, il avait renoncé au matin à sa promenade à cheval au Bois. Il est presque établi qu il absorbait une certaine potion avant de rencontrer la très séduisante Marguerite Stenheil.» Or, ce fatal soir, comme dans une plaisante nouvelle de M. de Sade, l un vint trop tôt, l autre fut retardée, l ordre des visites intimes s intervertit : Félix Faure s attendait à recevoir son amante, ce fut un cardinal de belle apparence qui se présenta. Quelle bonne fortune pour un franc-maçon! Mais, son épouse affligée de bigoterie, il ne pouvait consommer cette passade sans craindre un esclandre domestique.» L audience resta donc chaste et quand, un peu plus tard, Marguerite sonna, il aurait avalé une seconde dose de son cordial aphrodisiaque, qui déclencha une irréparable hémorragie cérébrale.» S il avait assouvi son plaisir avec le cardinal, ce malheur ne serait sans doute pas arrivé!» Un silence funèbre accueillit ce récit. Étienne Liebig lui-même en resta nouche bée. «La pharmacologie s est affinée sur ce point, reprit Serge Guérin avec ardeur. Soit. Vous nous dites qu un senior paraît au doux pays de France toutes les 37 secondes, mais combien en meurt-il pendant le même temps? insiste la jeune collaboratrice de Mac Milou, qui se retenait mal de pouffer. Beaucoup moins! C est pourquoi nous assistons à un vieillissement fantastique de la population! Et les jeunes? Pfui les jeunes, il en naît un toutes les 42 secondes, vous voyez donc que la part productive de la population n est plus renouvelée tandis que la part retraitée s éternise, donc s accroît.» Peu d entre ces jeunes auront la chance de dépasser les soixante-cinq ans. Dans le monde démentiel qui les attend, ils périront prématurément victimes de la malbouffe, d accidents du travail ou des conséquences de la vitesse tandis que tout ira de mieux en mieux pour les seniors entre golf (excellent, ça, le golf!), thalassothérapie, tournois de bridge, sorties touristiques ciblées avec descentes dans les meilleurs relais gastronomiques (mais attention au cholestérol!). Hem Vos seniors paraissent tous nantis d une confortable retraite, comme Mouchalon objecte la jeune ouvrière. Hélas non! mais mon idée serait de désincarcérer les retraités qui pourraient vivre dans de vastes espaces affranchis de perpétuelles contraintes monétaires, d espèces de Disneylands qui, bien organisés, coûteraient finalement moins cher à la société tout en optimisant l existence de ceux qui ont quitté la production. Si bien que les sexagénaires d aujourd hui, selon vous, représenteraient l avenir? Les chiffres sont là, des critères favorables, hygiène, éducation, logement ont fait, si j ose dire, la culbute avec les enfants du baby boom de l immédiat après-guerre, dont notre Mouchalon est un brillant exemple! Regardez-le! Quelle vivacité, quel charme! Ne dirait-on pas que les idées se battent autour de sa tête pour mieux briller? Et vous alors, jeune encore, sans être né il y aurait 42 secondes, comment vous situeriez-vous dans la chaîne sans fin des générations? s enquiert, un rien moqueuse, la petite ouvrière. Moi, eh bien, c est tout simple : Je suis le père du papy boom!» Toussaint Kéroungué, le directeur de l agence parisienne du Crédit des Antilles, avait écouté avec attention toutes ces divagations sociologique, les lèvres souvent scellées par l index de sa main gauche. Il éclata d un bon rire devant la révélation des œuvres séminales d un auteur si fécond et murmura à l oreille d Adèle Zwicker : «Je ne regrette pas de payer une partie de la fête!» - Un banquet de rêve (XVI) - 254/444

255 LI Un banquet de rêve (XVII) Le principal héros de ce feuilleton, l éditeur de droite pipole Mouchalon, tente de renouer, le temps d un solstice, avec l ancienne et sympathique tradition des banquets littéraires où chacun congratule indistinctement tous les autres invités en s efforçant de noter les absences inexpliquées comme les présences surprenantes ou incongrues. Arrivé un peu en retard, le théoricien du papy boom Serge Guérin n a pu, gêné par les perches et les caméras, rejoindre le coin des idéologues. Il fait face à Étienne Liebig, qui conte maintenant au lieutenant Desforges des histoires pendables de mauvais garçons En face de la place abandonnée par Kub, un homme court, dodu, dont la grosse tête ébouriffée conservait une expression chafouine, pérorait en dévorant la si désirable Claire Cros, l un des plus solides espoirs du catalogue Mouchalon, de ses yeux globuleux : «L édition, c est un robinet, dites-vous bien ça, quelle que soit votre place dans ce robinet! À son entrée, je place l éditeur, et notre hôte de ce soir, Mouchalon, en est un des meilleurs exemples qu on pourrait trouver. Quelle est la mission de l éditeur? Fournir le robinet, envoyer le jus. Est-ce que vous me suivez? Continuez, cher monsieur, à nous parler de votre petit robinet, c est passionnant, ironisa Claire Cros en humeur de libertinage. Ah! chère Claire, comme vous savez dire ces choses, soupira Dantzig. Merci de votre permission, chère amie. En haut, la pièce tournante qui règle le débit, la manette, c est le diffuseur qui la tient. Le public ignore son rôle, pourtant essentiel. À quoi servirait de laisser couler en pure perte perte sèche si j ose dire, comme elle sortirait de mon robinet fictif, car il y a les frais de retour pour les invendus, souvent détériorés dans les manipulations. Je soutiens ma comparaison car, tous les plombiers vous le diront, un robinet ne fonctionne pas à l envers. Donc, l ajustement de son débit est essentiel.» En ai-je vu de ces bouquins qu au prétexte d un prix littéraire, on me faisait prendre en pile. Et puis quoi? La pile restait là à m agacer jusqu à ce que je renvoie ce nanard! Car la troisième partie du robinet, sans laquelle les deux autres ne seraient rien, c est le bec, rond et goulu, mais qui, heureusement, a son mot à dire! En somme, ajouta Raphaël Sorin, que la verbosité du causeur fatiguait, il refoule du goulot!» Des hurlements de rire saluèrent ce bon mot. «Sorin a raison, poursuivit, imperturbable, le théoricien, et je commets une digression où en serait l édition sans des hommes comme lui, comme Carcassonne, comme Dantzig, comme Roberts, comme Naulleau, comme Beigbeder? Je salue en Sorin l un des plus fins éditeurs de ce temps!» Mais revenons à notre robinet imaginaire : tout ce qui en coule doit être distribué, réparti, et voilà où le rôle du libraire vient compléter celui du diffuseur et de l éditeur : accord entre les parties, juste partage des bénéfices et désir de faire mieux la prochaine fois.» Voyons donc l édition comme un gros robinet à régler avec prudence!» - Un banquet de rêve (XVII) - 255/444

256 Un silence consterné accueillit cette péroraison hydraulique, alors que le dîneur s attendait à une salve d applaudissements. «Qui est cet imbécile?» demanda Josyane Savigneau à l oreille de Philippe Sollers. «Qui est cet imbécile?» murmura Sollers (prix Médicis 1961, prix de la BnF 2009) en frôlant de sa lèvre inférieure le lobe de celle de Gustavia Gustavia savait parfaitement qui était cet individu, mais elle avait envie de s amuser et se trouvait fort excitée par les caresses adamantines du célèbre septuagénaire. «Qui est cet imbécile?» s étonna-t-elle en alertant Pamou (prix Décembre 2000) qui gloutonnait. «Qui est cet imbécile?» sursauta Pamou en approchant la pommette fardée d Émilie Dubuisson. «Qui est cet imbécile?» s amusa la charmante et suave journaliste au grand pavillon d Héraclès. «Qui est cet imbécile?» voulut apprendre Héraclès de la subtile Corinne Maier. «Qui est cet imbécile?» demanda sans plus de précaution Corinne Maier à son voisin de gauche, le poète Patrice Delbourg. «Qui est cet imbécile?» demanda Delbourg à la jeune, et charmante, attachée de presse des éditions du Cherche-Midi, dont il était l une des locomotives. «Qui est cet imbécile?» interrogea la belle enfant, qui avait pour voisin le jeune et séduisant journaliste David Abiker. «Qui est cet imbécile?» enquêta Abiker auprès de son vieux confrère Ted Stanger, qui n était pas rangé des voitures et prenait là une foule de notes d allure ethnologique pour un prochain Sacer Homo germanopratens pratens! Stanger ne pouvait demander au grand fauteuil vide de reps rouge. Il tourna sa haute figure désemparée vers Sophie Mérou. Elle se leva aussitôt pour se rapprocher de lui. «Qui est cet imbécile?» la questionna-t-il en désignant la grosse tête ébouriffée à l autre bout de la tablée. Hem hem» répondit prudemment Sophie, avant d aller se renseigner auprès du Président Mouchalon. - Un banquet de rêve (XVII) - 256/444

257 LI Un banquet de rêve (XVIII) La secrétaire privée se pencha familièrement à l oreille de Mouchalon en souriant à André Rollin. «Comme on n a pu présenter tout le monde, plusieurs de vos convives, hem parmi les plus importants, se demandent qui est cet orateur confus. Il est saoul comme un cochon, victime de la traversée de l apéro géant qui agite la rue Vous devriez dire quelques mots Oui, c est un brave garçon mais j ai sans doute eu tort de l inviter. Il m avait téléphoné avec obligeance au sujet du Kub et il a rendu des services Vous le connaissez? demanda Mouchalon à Rollin, car c est un libraire du faubourg Saint-Antoine, à très peu près votre voisin Dieu me garde de mettre les pieds dans une librairie! Je reçois dix livres chaque jour! Comme ces grands singes dont les Abyssins sont persuadés qu ils s abstiennent de parler pour qu on ne les oblige à travailler, j aimerais, mon bien cher ami, que la rumeur se répande que je ne sais pas lire Oh! certains le disent! Réglons d abord cet incident», rappela la secrétaire privée en se redressant. Elle fit deux gestes en direction de Gustavia qui se leva aussitôt, provoquant un silence attentif. Une caméra sur pied se tenait dans l axe de sa jolie gueule. «Mes chers amis Je vais donner la parole au Président Mouchalon, qui ne peut pas se lever et, s agissant d une soirée intime, nous n avons pas voulu installer de sono. Il va répondre à l orateur précédent que plusieurs d entre vous ne connaissent pas.» La syntaxe de Mouchalon était limitée, sa voix fluette, son inspiration courte ne pouvaient le mener bien loin, mais d avoir l oreille de Sollers, il se jeta dans l éloquence! «Hem hem Mes chers amis C est un sympathique libraire que nous venons d entendre. J ai voulu réunir tous les intervenants de notre commerce au long de la table. Alain Décarron est, hem un libraire très actif du faubourg Saint-Antoine, toujours disponible à la brèche Quelles bonnes signatures avons-nous eues là avec notre ami Ted Stanger! Pas vrai, Ted? Décarron sait que les livres existent pour être vendus, et il ne disait pas autre chose. Voilà un homme essentiel. Bravo.» Quelques minces applaudissements saluèrent la faible prestation de l hôte, mais elle avait suffi à remonter la mécanique cérébrale de Décarron. Il tenta de se lever, un de ses bras battit l air puis le poids de son cul le ramena dans une position moins dangereuse. «Mouchalon a raison, reprit-il, trois fois raison, cent fois raisons. Voilà un homme qui sait écouter les libraires. La petite fête de ce soir ne prouve-t-elle pas sa simplicité? Tandis que, pour certains de ses confrères que j aurai la charité de ne pas nommer, nous ne sommes que de simples larbins» Josyane toucha l épaule nue de Gustavia qui se ploya derrière Sollers pour l entendre : «Maintenant que nous savons qui est cet imbécile, je vous en prie, faites-le jeter dehors, je n en peux plus!» Gustavia mima de loin à Sophie le geste de l évacuation. La secrétaire inclina brièvement la tête. - Un banquet de rêve (XVIII) - 257/444

258 «Voyez l opération Kub, poursuivait Décarron, quelle merveille! Mouchalon m a écouté. Ma porte est toujours ouverte aux grands auteurs, Nothomb, Ellroy, Beigbeder, Angot, Gavalda, Vargas, Stanger. Avec Kub, la signature prendra des allures de manif, la queue s étendra jusqu à la place de la Nation!» Gustavia se rendit vivement auprès de Mouchalon et lui dit : «Il va y avoir une surprise, je préfère vous fermer les yeux» Le vieillard fut complètement subjugué par la douceur des doigts de Gustavia. À ce moment, deux gorilles, un Blanc, un Noir, par un habile mouvement symétrique enlevèrent l importun sous les aisselles et le dirigèrent vers la porte. Il couinait et ses pattes détachées du sol battaient l air. Cette attitude contrainte fit rire tout le monde, sauf Mouchalon qui n avait rien vu. - Un banquet de rêve (XVIII) - 258/444

259 LI Un banquet de rêve (XIX) Sollers, le plus illustre participant au banquet Mouchalon, avait l avantage du prestige et de l expérience, les caméras qui tournaient l excitaient, et d être l objet des attentions marquées de Gustavia, qui commençait à se lasser de son vieux cheval, pourtant de dix ans moins âgé que le maître de la rue Sébastien-Bottin. «Et, dites-moi, chère Gustavia, qui est cette splendide jeune femme sous ses nippes indigènes, qui semble desservir tout spécialement la part de table du Président Mouchalon?» C est le couac, le terrible et presque irrémédiable couac, mais Sollers est trop subtil pour ne pas l avoir compris. Que nos fidèles lecteurs se rassurent, il va se rattraper très vite, et brillamment! D autres auraient besoin d un petit coup de pouce du narrateur, pas lui. Une moue indéfinissable transforme les lèvres si désirables de Gustavia en une mauvaise cicatrice : «C est une étudiante qu il employait à de petits travaux de ménage le matin, mais depuis son immobilisation, le caractère du Président a changé. Il a demandé à cette fille d être davantage présente auprès de lui Il y a trouvé un prétexte peu soupçonnable. Hem hem Il se fait rouler, conduire, soutenir. Hem hem Il y a donc des contacts physiques Je vous le dis en confidence : le Président décline. Elle devient une sorte de gouvernante et impose sa famille. Madame Mouchalon ne quitte plus l Écosse, où elle passe le plus clair de son temps avec les fantômes de ses ancêtres Il n est pas difficile de préjuger la suite Voilà pourquoi nous avons cette ronde de petites moricaudes autour de la table! Hem Ces filles sont toutes très jolies, on s en souviendra, du banquet malgache de ce diable de Mouchalon! Il y a cependant quelque chose qui me choque, et même, chère Gustavia, qui me fait souffrir Hem Et quoi donc, cher Philippe? Dites. Je puis tout ici. Sans moi, Mouchalon n existerait plus. Nous le savons tous, chère Gustavia, c est pourquoi des bruits courent de folles supputations Laissez-les courir, c est idiot. Il suffit que je paraisse avec quelqu un. Regardez le brave Dantzig, là. Que n a-t-on pas dit? Pourquoi lui a-t-on inventé cette liaison dangereuse! Hem Il existe tout de même des pages qui ne laissent aucun doute sur l identité de l adulée et des photos compromettantes ont circulé. Vous étiez presque nue! Allons donc! À la terrasse du Café de la Mairie! Il faisait chaud et je portais une fraîche petite robe de lin! Avec tant d échancrures! Ah! Gustavia!» La dominatrice avait trop, fascinée par Sollers, délaissé son convive de droite, le prestigieux chroniqueur du Figaro Ambroise Pamou, qui était tout de même à l origine du succès du livre de Kub, Pourquoi les pauvres préfèrent bouffer de la merde. Par bonne fortune, la journaliste mondaine Émilie Dubuisson, une de ses meilleures admiratrices, s était gracieusement installée entre Héraclès et lui. Elle pronostiquait avec une douce énergie, dont on pouvait préjuger d autres emplois, le succès de son prochain livre, Quand j étais concombre, une œuvre difficile, discrètement inspirée d Arthur Cravan. «Cher Ambroise, s enquit Gustavia en caressant d un doigt le dos de sa main poissée, tout se passe bien? Je ne parle pas des attentions d Émilie, c est une femme passionnante! Vachement bon et super-léger! J ai bien envie de m en faire une autre pleine assiette!» - Un banquet de rêve (XIX) - 259/444

260 Gustavia fit un petit signe à une sœur de Fanantemana et, à l instant, l assiette vide disparut, pendant qu elle hypnotisait Pamou, pour être remplacée par une assiette bien garnie où les divers beignets délicieux, petits boudins et meulon de riz étaient joliment disposés. «C est de la magie! s exclama le gourmand. Je suis magicienne à mes heures, lui promit Gustavia en l ensorcelant de son plus dangereux sourire. Gustavia est une femme extraordinaire!» renchérit Émilie Dubuisson. Pamou recommença à bâfrer et Sollers reprit facilement l avantage. «savez-vous, mon cher Pamou, que, sans vous, ce livre génial aurait pu échapper à ma sagacité. Le Déroulède de l édition, cette inscription burinée d un ciseau exact s attache pour toujours au nom de Mouchalon! Ça m est venu comme ça. Je sais, un coup de génie pour un coup de clairon! Si vous vouliez bien, cher Philippe, m accorder un jour Pourquoi cette restriction, chère Gustavia? Vous êtes très occupé et je suis surbookée. Il y a le coup du Kub et, surtout, la préparation avec Ambroise et Yann de la biographie de Mouchalon. Mais un soir, nous pourrions dîner ensemble, chez moi par exemple, et je vous raconterais une fameuse histoire à la Déroulède! Il entre, je ne vous le cache pas, un peu de coquetterie narrative dans cette proposition car c est un de mes succès, une fable patriotique! Je crois qu on m en a dit quelque chose», avança Sollers à tout hasard. Du bout de la table, Toussaint Kéroungué, qui avait près de lui la sévère Adèle Zwicker, admirait le cirque parfait de son amante. - Un banquet de rêve (XIX) - 260/444

261 LI Un banquet de rêve (XX) Pour réussir un banquet, point n est besoin d une tonne de caviar, de tonneaux de whisky, de monceaux d ortolans et de marcassins entiers rôtissant. Ce qui importe, c est la qualité des convives, leur culture, les subtils accords qui vont régner immédiatement entre eux, même s ils ne se connaissent guère. Le lieu, les objets du service et son personnel peuvent compléter à merveille, comme dans le cas qui nous occupe, cette fête des sens et de l esprit : cette vieille cour à gros pavement, cette longue table drapée de blanc, la dignité des figures masculines, la beauté des femmes, qui ne sont pas toutes jeunes Catherine Médicis par exemple, tous ces caractères favorables se croisant dans l air léger comme des vols étourdissants de chauves-souris, sous la majesté kantienne d une admirable voûte étoilée, font qu on s en souviendra, du banquet malgache de Mouchalon! Mais un hic, un simple hic non renvoi d ivrogne mais préposition latine allait le faire dégénérer. Quand parurent sur la table trois grandes planches de magnifiques fromages venant de chez Androuet, Philippe Sollers ne put réprimer une vilaine grimace. «Quel dédain, cher maître, vous afflige? feignit de s inquiéter Gustavia. Ne seriez-vous point un homme à fromages?» L auteur de répondit à côté : «Il l a carafé, bon, pour masquer son origine, mais enfin c est un côtes-du-rhône générique, et qui n a sans doute jamais vu les rives du Rhône, comme eût dit Charles Maurras. À l époque de ce maître injustement diabolisé, on nommait ce vin-là côtes-de-bercy Je bois très peu dans cette sorte de circonstance. Je m en suis tenue à quelques gouttes de punch. Regardez le niveau social impressionnant de cette tablée dont Jean Kub animait jusque-là tout son bout de sa verve, et Danielle Sallenave non loin du type à la peau café. Elle se montre plus marrante que l autre, qui semble porter un masque égyptien. Et Ted Stanger! voilà les gens qui ont fait sa fortune et à qui il offre à boire cette pauvre vinasse. Quelle ladrerie! Quelle dérision! Je ne comprends pas, Gustavia! Je ne comprends pas non plus, cher Philippe, ce hiatus du Président.» - Un banquet de rêve (XX) - 261/444

262 Pour le coup, l ancien maoïste en papier, qui avait donné dans une veine proche de Pierre Dac Sur le matérialisme De l atomisme à la dialectique révolutionnaire (Le Seuil, 1974), était justement indigné, ses yeux flamboyaient rouges vers l orient. C était bien la peine, après ces frasques et ces foucades de jeune homme, d avoir retrouvé dans la haute bourgeoisie la vieille putain qui avait initié ses débuts dans la vie, et de l en remercier depuis plus de trente ans par des pantalonnades indigentes, pour se retrouver devant un côtes-du-rhône générique spécieusement carafé, qui sentait le cubitainer! Mouchalon trahissait sa classe avec un cynisme impensable! Dans sa colère, son écœurement, Sollers ne voyait plus Gustavia, et elle savait qu il ne la voyait plus Elle pressa de sa main droite le poignet gauche de l ancien causeur-du-peuple et, la trémulation irrésistible de ses lèvres effleurant le pavillon sollersien, lui proposa : «Vous avez raison, c est inadmissible, mais nous allons, vous et moi, lui jouer un bon tour, à ce ladre Dites. Je suis prêt à tout entendre, Gustavia Je sais où la clef de la cave à vins est appendue. Si c est vous, mon cher Philippe, qui commencez à remonter les précieux flacons, le vieux singe ne pourra rien dire Ah! Gustavia, comme vous m affolez!! Votre esprit plus précieux que cent liqueurs dirait Li Po à ma place. Écoutez-moi : à droite, au fond du vestibule, il y a la porte donnant sur les retraits, deux portes en face et une autre sur le côté gauche, c est la porte de la cave. Je la refermerai derrière moi et vous frapperez trois petits coups. Suivez-moi dans la minute.» Sollers conta en riant de son espièglerie le projet à Josyane, qui s ennuyait un peu car elle avait un homme à sa droite, tout de suite agaçant, le fracassé Renou, maladroit joueur de poker. «J y vois encore autre chose, préjugea-t-elle avec subtilité. Ah! s exclama le grand écrivain, comment pourrais-je refuser ce coup-là?» Sollers suivit les indications de Gustavia et elle lui ouvrit la porte qui donnait sur un petit palier carré. Une assez rude échelle de meunier était desservie par une corde. «Ça va aller? demanda Gustavia au vieillard. Ah! ça ira! dit-il sans y penser. Scruter et dénicher les bouteilles de ce faquin de Mouchalon, plus fort que la soupe aux jeunes corbeaux de Kub!» On nommera tous ces excellents crus quand ils seront sur la table, en pleine lumière. Pour l instant, Sollers et Gustavia, notre infatigable héroïne, se trouvent face à face dans une cave assez propre, qu ils se proposent de piller, mais, comme Josyane l avait pressenti, il y a autre chose - Un banquet de rêve (XX) - 262/444

263 LI Un banquet de rêve (XXI) Nous avons laissé la si désirable Gustavia et Philippe Sollers seule à seul dans la cave, qu ils se proposent de piller, de l éditeur véreux Mouchalon et nos fidèles lecteurs haletants devant le choc prévisible de ces deux personnalités qui jouent maintenant sur terre battue. Gustavia se tient, magique mais oppressée, devant l auteur du Cœur absolu, ses lèvres tremblent, ses paupières battent, le rythme de son cœur capricieux se désordonne, elle dit, sans aucune nuance de provocation : «Nous sommes seuls Nous sommes seuls, réplique Sollers, non moins troublé. La porte est fermée, précise Gustavia. Nous sommes seuls et la porte est fermée, résume Sollers. Ah! si j osais, Gustavia Quoi donc? vous excitez tellement mes membres perclus par l âge Allons donc! Avec un tel mental! Chère Gustavia, si vous pouviez provoquer la mentule, je crois que vous feriez merveille! Tant d esprit sur ces lèvres! J ai été obligé d écrire qu avec l âge, je ne bandais presque plus, parce que j étais trop sollicité, mais vous, c est autre chose! Ah! s exclama Gustavia en attrapant un bout de moquette pour protéger ses genoux de la dureté du sol, ah! entrer de plain pied dans la litanie interminable de vos succès, savoir que tout cela sera rendu demain au millimètre dans votre prochain livre, quel bonheur pour moi! quel honneur aussi! Pompez donc au lieu de jacasser!» s impatienta le libertin qui avait ouvert sa ceinture. Gustavia s agenouilla, commença une fellation rapide et artistique qui, d ordinaire, se concluait vite par l orgasme, mais les forces du septuagénaire, bridées par les circonstances, ne répondirent pas à l effort de ces lèvres incomparables et n émurent que faiblement le corps caverneux, sans qu il réussît à remplir noblement la bouche exigeante. Au bout de cinq minutes de succion emportée, sans insister, la fellatrice se releva. «Nous ne pouvons pas rester absents aussi longtemps. Ils se douteraient de quelque chose. Passons à la seconde partie de notre plan! Vous viendrez chez moi, nous verrons. La cravache, peut-être» - Un banquet de rêve (XXI) - 263/444

264 LI Un banquet de rêve (XXII) Nous avons laissé nos héros de plus en plus nombreux et nos fidèles lecteurs de plus en plus exigeants autour d une longue table festive, et deux d entre eux, Philippe et Gustavia, dans la cave de leur hôte, l éditeur Mouchalon, qu ils s apprêtent à piller pour parachever dans le délire son banquet littéraire et publicitaire à la fois. Gustavia vient d accorder à son complice une fellation partielle mais éloquente, et a su trouver des mots consolants, des promesses brûlantes pour caresser la vaste vanité du vieillard. Il y avait deux grands paniers porte-bouteilles accrochés à une poutre fissurée par les siècles. Gustavia les décrocha en sautillant. Ils les remplirent à toute main, six introuvables bouteilles de bordeaux, et six de bourgogne. Sollers, quand même satisfait de sa fellation et de la suggestion de Gustavia d aller plus loin, remonta d une cheville souple l un des précieux paniers, et elle le suivit avec l autre. Dans la cuisine où s affairait avec contentement, aidée de sa plus jeune fille, la mère de Fanantemana, la sentant au bord d une assimilation complète à la société parisienne, Gustavia chipa le Screwpull, fit sauter les bouchons dans le vestibule et redescendit illico à la cave pour en remonter d autres flacons orgiaques. L arrivée de Sollers avec ses deux vieux paniers d osier de six bouteilles fut saluée par des hurlements d enthousiasme bizarres dans une assemblée aussi distinguée. Il fit l honneur du premier choix à Dantzig, qui tira au hasard un santenay Le capricant encyclopédiste se leva pour l embrasser et cinquante appareils numériques figèrent cette scène touchante. Nos fidèles lecteurs se souviennent que nous avions laissé le vrai héros de la fête, Jean Kub, la tête hors flot dans une baignoire d eau froide. Rien ne dessaoule mieux, le truc est connu, il faut seulement prendre la précaution de mettre le pochard au fond avant de faire couler l eau. Ayant repris rapidement conscience, Kub était sorti rasséréné de sa cuve, à cette nuance près qu il ne savait plus du tout qui il était ni ce qu il faisait dans ces aîtres inconnus. Deux certitudes le guidaient : il tenait debout et il avait soif. Ses vêtements mouillés le gênant, il les abandonna sur un tabouret et enfila un long peignoir de bain rouge sang, draperie qui paraissait annoncer une bacchanale à la romaine. Toutes les femmes présentes, même les gouines, frissonnèrent de désir à sa vue quand il parut à la porte de l hôtel, sa robe mal fermée - Un banquet de rêve (XXII) - 264/444

265 LI Un banquet de rêve (XXIII) Le banquet éditorial et littéraire donné par Mouchalon en l honneur de ses meilleurs auteurs, ainsi que de ses journalistes favoris, semble sur le point de se transformer en orgie romaine de la Décadence avec cette considération esthétique favorable que la représentation des sexes reste assez équilibrée, et qu on pourrait facilement y adjoindre les huit jeunes Malgaches du service, si l exaltation générale amenait à au développement d une partouze classique. Nos fidèles lecteurs se souviennent qu après un bref mais significatif intermède érotique entre Gustavia et Sollers, les deux complices avaient entrepris de piller jusqu au dernier flacon le précieux cellier de Mouchalon. Le héros de la fête, Jean Kub, vient de se relever de sa première gueule de bois de la soirée et recommence à boire du vin vieux cette fois. Que nos fidèles lecteurs se rassurent, tout le monde est là : Ted Stanger prend des notes sur un petit carnet pour son prochain bouquin Sacrés Germanopratins! pendant que David Abiker courtise d une main décidée la jolie Valentine, attachée de presse aux éditions du Cherche-Midi, qui fait semblant de soupirer. Après avoir fait à Dantzig l honneur de ses paniers, Sollers les porta avec une feinte déférence devant Kéroungué, car il était curieux de savoir qui était cet homme d affaires, à qui Gustavia accordait tant d attentions. Kéroungué, habilement, tira de l autre panier un château La Gaffelière 1998, un grand cru de saint-émilion, masqua sa semi-déception en se levant gracieusement pour, à l instar de Dantzig, embrasser Sollers, dispensateur d ivresses. Depuis la double porte de l hôtel particulier, Gustavia, qui venait de péter au Screwpull une douzaine d autres inappréciables bouteilles, vit donc l incomparable athlète qui l avait tant fait jouir étreindre avec courtoisie le vieil érotomane - Un banquet de rêve (XXIII) - 265/444

266 Il donna ensuite le choix de ses paniers à Beigbeder, le mieux placé pour lui succéder, après sa mort, en tant qu éminence suprême du circuit éditorial. Beigbeder était jeune, il pourrait tenir au moins vingt-cinq ans la queue de la poêle, à défaut des hanches de Gustavia, s il réussissait à surprendre Charles Dantzig, moins fragile de la plume que lui-même. Enfin, ses paniers encore bien garnis, avec le typique machiavélisme sollersien qui lui permet de passer sans hiatus du discours hystérique de Mao Tsé-toung aux yachts étincelants de Gallimard ou de Bolloré, il se dirige ver Mouchalon tétanisé. La douce Fanantemana lui soutenait la tête, il était au bord de l évanouissement. Sophie arrivait, à grands pas, avec de la Ventoline. Sans tenir compte de ces détails, Sollers, dynamisé par la fellation symbolique que lui avait accordée Gustavia, présenta ainsi, sous le masque d un simple incident, le pillage de la cave présidentielle. «Mon cher ami, j allais pisser. Une porte s ouvre, un escalier s amorce Quoi d étonnant? Je me retrouve dans une cave au sol de terre battue. Mon besoin étant pressant, je pisse dans un coin, ce qui ne gêne rien du tout. Puis mes yeux s habituent à la pénombre et se portent sur ces trésors accumulés Pour la plupart, mon cher ami, il est temps de les boire! Et je me suis dit, de mon propre chef, au vu de l assemblée si distinguée que vous avez su réunir, qu il ne viendrait jamais de meilleur moment pour péter ces prestigieuses bouteilles! Au nom de tous, merci!» Les quelques participants qui purent entendre ce petit discours l applaudirent, la tête assommée de Mouchalon ballottait dans les mains de la jeune Malgache, il semblait comme expirant. En face, Gustavia avait repris sa place et le bel homme à la peau café avait occupé celle de Sollers. Sophie Mérou avait abandonné son haut bout pour tenter de comprendre par quelle inadvertance la porte de la cave avait pu rester ouverte. Et la clef avait disparu Dantzig, fort allumé, exigeait une autre bouteille de santenay 1949 (comme si c était facile!) et Étienne Liebig, qui avait tiré, au deuxième tour, une côte-rôtie 1981, commençait un petit récital de chansons à boire. Ses voisins les moins ignares pouvaient y reconnaître les meilleurs succès de Li Po, dans une interprétation originale. C est cela aussi, Étienne Liebig. - Un banquet de rêve (XXIII) - 266/444

267 LI Un banquet de rêve (XXIV) Sa secrétaire regonflait Mouchalon de Ventoline, sa nuque reposait sur les paumes secourables de sa jeune gouvernante, Bavasseur et Rollin lui donnaient de grandes tapes dans le dos pour le requinquer tandis qu autour d eux l ambiance se détériorait. Catherine Médicis tentait d exciter par la libéralité de ses dires Yann Moix, l infaillible critique littéraire du Figaro. Mais le masque vénitien de la politicienne semblait le rebuter. Charles Dantzig, inspiré, avait grimpé sur la table tandis que la diligente Adèle Zwicker se jetait à ses pieds pour épargner la verrerie, et il entonnait a cappella en l honneur de son hôte «Le Clairon», l hymne magnifique de Paul Déroulède plus tard modernisé par Boris Vian. Rappelons aux plus distraits de nos fidèles lecteurs qu il a été indiqué dès le premier épisode de ce feuilleton, «Le zombi de la rue de Lancry», que Mouchalon est président de la Société des Amis de Paul Déroulède. C est donc une bonne manière que consent l essayiste encyclopédique et capricieux à l égard d un éminent successeur spirituel de Paul Déroulède. C est cela aussi, Charles Dantzig. «Le Président souhaite-t-il se retirer? suggéra avec bon sens Fanantemana, sous les hochements approbateurs de la secrétaire privée. Rien du tout! gueula soudain Mouchalon. Je resterai là tel la statue du Commandeur et si je meurs d indignation, qu on coule sur moi l airain des héros! Je mettrai ça dans mon article, c est superbe, Président! le conforta Bavasseur, mais ménagez-vous tout de même Rien du tout! Je veux voir de mes yeux qui liche le vin de ma cave privée. Ces millésimes inoubliables, aujourd hui introuvables! Pensez que j en tenais certains de mon grand-père! Mais, Sollers vous l a bien dit, il était temps de les boire. Ah! par les cornes de Mahom, je n avais jamais bu une aussi vieille romanée! Divine avec ce vieux-lille! Vous êtes, cher ami, un homme merveilleux! Hem j ai déjà entendu ça quelque part! D une femme peut-être mais pas du chef de la page littéraire du Canard enchaîné. Eh bien, c est fait!» se rengorgea le courageux André Rollin. Et, assez fait lui-même, il déporta son cul sur sa chaise pour étreindre l éditeur immobilisé. Cette image touchante s envola aussitôt dans le PIF. «Bon dieu! gueula de nouveau Mouchalon, il faut que j aille pisser, mais ne vous y trompez pas, je reviens!» Fanantemana saisit les mancherons du fauteuil à roulettes pour mener l invalide jusqu aux retraits. Adèle, qui n avait guère bu, laissa aller son caractère autoritaire sur les serveuses malgaches en commentant le désordre qui s était installé. Elle avait un peu débarrassé ce bout de table où Dantzig, seul, les larmes aux yeux, dansait avec la mélancolie du dernier ours vivant Dans un mouvement du cœur, et peut-être même de l esprit, Sabine Harold monta sur le banc, équilibrée par deux coupes de champagne et en tendit une au poétique éditeur. Les couleurs profondes de l ivresse à ses joues rendaient cette fille superbe encore plus intéressante. Elle balbutia un peu trop longtemps à l oreille de Dantzig, et Gustavia décrypta la scène pour Toussaint Kéroungué, son amant : - Un banquet de rêve (XXIV) - 267/444

268 «Elle va coucher avec lui cette nuit même! Que voulez-vous, quand on voit l état de Mouchalon, on est pressé de trouver un autre éditeur! Tout de même chère Gustavia, il y a le Kub, c est un coup de maître. Je ne crois pas que votre bonhomme lâche la rampe, c est appelons les choses par leur nom le pillage de sa cave qui le met dans cet état et je trouve qu il y a de quoi : tous ces grands vins avalés dans le désordre par des gens qui ne savent plus ce qu ils font, c est scandaleux! D autant qu il ne comptait pas les boire! Hem Je ne vous comprends pas. Il voulait les faire passer en vente. Il y en avait là pour une petite fortune que nous avons dilapidée Pour vous mettre en valeur auprès de Sollers! C est un personnage incontournable, comme Dantzig. Il me doit ce succès auprès de la noble assistance! C est vrai, Gustavia. Vous êtes un ange diabolique Ne mélangeons pas tout, je vous prie! Ça m a pourtant l air bien parti!» - Un banquet de rêve (XXIV) - 268/444

269 LI Un banquet de rêve (XXV) Après l éviction du stupide libraire Décarron, Christine Domrémy s était retrouvée avec Frédéric Beigbeder à sa droite, complètement absent pour toute sorte de raisons. Toto se demandait, dans ses rares moments de lucidité, s il était à la hauteur de son rôle dans le circuit germanopratin, ou rien qu un pantin drogué par les apparences et les prix littéraires. Comme il en patronnait un, très pipole, à flatter sa nullité les habiles pouvaient s attendre à tous les renvois d ascenseur. Sa réputation avait été compromise lorsque la coqueluche du faubourg l avait quitté pour se jeter dans les bras du gros Sorin, cet invraisemblable bon à rien qui, ce foutu soir, se trouvait de l autre bord de la tablée, affichant son air de satisfaction perpétuelle, renforcé par le punch, le rhum du généreux Kub et l ambiance gourmande et festive, tandis que Toto, mélancolique, allongeait sa triste gueule d histrion hirsute. La piquante Christine se défiait de son convive de gauche, l associé de Mouchalon, Benoît Mac Milou, qui pourtant faisait montre à son égard de la plus grande courtoisie. Il importe à la vérité de dire qu on ne pouvait la voir sans la désirer et, en ce soir de rêve, la fraîche et très courte robe d un vert vif qu elle s était choisie ajoutait encore à sa séduction un léger supplément canaille. Benoît Mac Milou, quadragénaire assez élégant, avec une belle chevelure châtain d un mouvement romantique, présentait la haute, étroite et placide figure d un bon chien contrastant avec les nombreuses chienneries qui émaillaient son catalogue. Comme on l a déjà dit, à titre privé, ce n était pas un mauvais bougre. Son alliance avec Mouchalon n en était que plus curieuse puisque, ni sur le plan humain ni dans les sombres couloirs de l idéologie, ils ne pourraient s entendre fort longtemps. Christine Domrémy avait publié chez Mouchalon un livre qui eût pu être admirable, Thérèse au plumard, contant les sévices moraux subis par une haute responsable mise à l écart de ses fonctions de direction dans une importante entreprise publique (il en subsistait encore quelques-unes à cette époque) pour devenir l un des principaux attraits d un service très spécial, désigné par litote entre les responsables mais que notre héroïne désignait comme : le service Plumard! De telles mœurs, banales dans tous les trusts du secteur privé, font frémir quand on songe qu elles règnent aussi dans les rares grandes entreprises survivantes du secteur public, dont l hyperlibéralisme bolloréen achève aujourd hui le démantèlement. La prédation économique déchire la chair même du prolétaire, comme Yves Le Manach l a très précisément analysé au fil de ses livres, et s il s agit d une femme, son corps devient simple objet d usage sous les verges des maîtres. - Un banquet de rêve (XXV) - 269/444

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