La Vie économique. Plateforme de politique économique. L ÉVÉNEMENT Les économistes, de nouveaux prophètes? UN CERTAIN REGARD La neuroéconomie

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1 88 e année N 8 9/2015 Frs. 12. La Vie économique Plateforme de politique économique ENTRETIEN Aymo Brunetti, professeur de politique économique à Berne 6 MARCHÉ DU TRAVAIL Les répercussions du chômage sur la suite de la vie professionnelle 39 UN CERTAIN REGARD La neuroéconomie 50 POLITIQUE DE LA CONCURRENCE La révision du droit des cartels: un projet ambitieux 52 L ÉVÉNEMENT Les économistes, de nouveaux prophètes?

2 Siehe auch Handbuch Corporate Design der Schweizerischen Bundesverwaltung Kapitel Grundlagen, 1.5 / Schutzzone www. cdbund.admin.ch Il existe un nombre suffisant de raisons pour consulter le site de La Vie économique La Vie économique Plateforme de politique économique Die Volks Plattform für W STRUKTURPOLITIK Vertiefte Zusammenarbeit der Wettbewerbsbehörden zwischen der Schweiz und der EU 13 FINANZPOLITIK Die Unternehmenssteuerreform III ist ein komplexes Grossprojekt 15 Découvrez qui a écrit quoi Wichtiger HINWEIS! Innerhalb der Schutzzone (hellblauer Rahmen) darf kein anderes Element platziert werden! Ebenso darf der Abstand zu Format- resp. Papierrand die Schutzzone nicht verletzen! Hellblauen Rahmen der Schutzzone nie drucken! Tous les articles sont classés par rubrique dans les archives en ligne Une page d accueil claire permet d accéder à son contenu de différentes manières Une conception optimisée pour les appareils mobiles Un symbole dans la version imprimée mentionne l adresse Internet d objets, comme les graphiques interactifs Pour lire La Vie économique hors ligne, il suffit de la télécharger tous les mois gratuitement dans l App Store

3 ÉDITORIAL Les économistes en ligne de mire La corporation des économistes constitue l événement de ce numéro. Ce choix trouve sa source dans les critiques acerbes que ceux-ci ont essuyées après la crise. Comme le secteur financier n a pas suffisamment été pris en compte dans les modèles prévisionnels, les économistes n ont pas prévu que les perturbations qu il subissait allaient se propager à toute l économie. Ce numéro se penche sur les sévères critiques formulées à l époque envers l ensemble de la discipline. En le parcourant, vous en saurez plus sur l apparition des crises, la valeur des prévisions conjoncturelles et la manière dont la crise financière et économique a influencé la pensée économique. Nous l avons déjà mentionné dans ces colonnes: les connaissances économiques doivent se compléter, il ne s agit pas de repartir de zéro. Ainsi, la théorie macroéconomique se préoccupe davantage des marchés financiers aujourd hui. Encore une chose: nos archives en ligne (3300 articles depuis octobre 2005) ont été transférées, en avril dernier, sur le nouveau site Internet en une seule opération. Pour des raisons techniques, un dixième de ce matériel a été perdu lors du transfert. Il manque donc un bon nombre d articles. Nous faisons de notre mieux pour compléter rapidement nos archives électroniques. Cet outil apprécié des journalistes, des politiques, des chercheurs et des collaborateurs de la Confédération sera de nouveau disponible dans son intégralité après les vacances d été. Bonne lecture! Nicole Tesar et Susanne Blank Rédactrices en chef de La Vie économique

4 SOMMAIRE L événement Les finances éclipsent la pensée économique Josef Falkinger Université de Zurich La société a besoin d une économie moderne Reiner Eichenberger Université de Fribourg David Stadelmann Université de Bayreuth Le monde serait-il meilleur si les économistes ne se trompaient pas? Bruno Parnisari Secrétariat d État à l économie 26 L homo œconomicus, principe intangible de l économie Ulrich Thielemann MeM Denkfabrik für Wirtschaftsethik 6 Entretien avec Aymo Brunetti, professeur de politique économique, Berne 29 À quoi servent les prévisions conjoncturelles Jan-Egbert Sturm KOF Centre de recherches conjoncturelles 33 Des allers-retours entre une tour d ivoire et le public Monika Bütler Université de Saint-Gall «Au fond, les économistes sont des artisans de l analyse» 36 Seco: l analyse économique au service des politiques Eric Scheidegger Secrétariat d État à l économie

5 SOMMAIRE Rubriques 39 MARCHÉ DE L EMPLOI Comment se répercute le chômage sur la suite du parcours professionnel? Elischa Bocherens, Bernhard Weber Secrétariat d État à l économie 43 MARCHÉS FINANCIERS Le plafonnement des règlements en espèces est une menace inutile pour l économie Edoardo Beretta Université de la Suisse italienne 45 MARCHÉS FINANCIERS Compétitivité des places financières: méthodes et limites Daniel Schmuki Administration fédérale des finances b 50 UN CERTAIN REGARD AVEC PHILIPPE TOBLER Bref portrait de la neuroéconomie Université de Zurich POLITIQUE DE LA CONCURRENCE La réforme du droit des cartels pour lutter contre l îlot de cherté suisse: une entreprise ambitieuse Stefan Bühler Université de Saint-Gall POLITIQUE FINANCIÈRE Les communes profitent de taux faibles Christoph Lengwiler, Patrick Köchli, Philipp Richner, Gökan Tercan Université de Lucerne Repères i IMPRESSUM Tout sur la revue Secrétariat d État à l économie CHIFFRES-CLÈS Infographique et indicateurs économiques Secrétariat d État à l économie HUMOUR Économie et météorologie Stephan Bornick RECHERCHE Les publications suisses sont très appréciées dans le monde scientifique Isabelle Maye, Müfit Sabo Secrétariat d Etat à la formation, à la recherche et à l innovation

6 i IMPRESSUM Publication Département fédéral de l économie, de la formation et de la recherche DEFR, Secrétariat d État à l économie SECO Rédaction Cheffes de la rédaction: Susanne Blank, Nicole Tesar Rédaction: Käthi Gfeller, Christian Maillard, Stefan Sonderegger Comité de rédaction Eric Scheidegger (président), Antje Baertschi, Susanne Blank, Eric Jakob, Evelyn Kobelt, Peter Moser, Markus Tanner, Nicole Tesar Chef du secteur Publications: Markus Tanner Holzikofenweg 36, 3003 Berne Téléphone +41 (0) Fax +41 (0) Courriel: Internet: Mise en page Patricia Steiner, Marlen von Weissenfluh Graphisme de couverture Alina Günter, Humour Stephan Bornick, Abonnements/service aux lecteurs Téléphone +41 (0) Fax +41 (0) Courriel: Prix de l abonnement Suisse Fr. 100., étranger Fr. 120., Vente au numéro Fr. 12. (TVA comprise) Parution dix fois par an en français et en allemand (sous le titre La Vie économique), 87 e année, avec suppléments périodiques. Impression Jordi AG, Aemmenmattstrasse 22, 3123 Belp La teneur des articles reflète l opinion de leurs auteurs et ne correspond pas nécessairement à celle de la rédaction. Reproduction autorisée avec l accord de la rédaction et indication de la source; remise de justificatifs souhaitée. ISSN X

7 L ÉVÉNEMENT Les économistes, de nouveaux prophètes? Après la crise de 2008, les économistes ont été critiqués. Ils ont dû se justifier pour ne pas avoir vu les nuages s accumuler sur la finance et l économie mondiales. Pour certains médias, l économie avait même été happée par la crise. L événement de ce numéro d été explique ce qui reste de cette critique. Il se penche sur l influence de l économie et se demande s il faudrait changer quelque chose dans les théories qu elle véhicule.

8 «On ne doit pas réinventer l économie». Aymo Brunetti dans les couloirs de l université de Berne (Uni-S). LA VIE ÉCONOMIQUE, MARLEN VON WEISSENFLUH

9 L ÉVÉNEMENT «Au fond, les économistes sont des artisans de l analyse» Où commence et où s arrête l emprise des économistes? Pour Aymo Brunetti, professeur de politique économique à l université de Berne, cette corporation montre comment les objectifs pourraient être atteints le plus efficacement possible. Un économiste devrait faire preuve de retenue. Dans son cours d introduction à l économie politique, il parle «beaucoup plus des banques, des marchés financiers et de la réglementation financière» que de la crise financière. Au cours des prochaines années, ce secteur connaîtra encore quelques bouleversements rapides, affirme celui qui dirige également le comité consultatif «Avenir de la place financière» mis sur pied par le Conseil fédéral. Nicole Tesar Monsieur Brunetti, pourquoi êtes-vous devenu économiste? J ai commencé par étudier d autres branches et puis je suis resté bloqué sur l économie. Vous ne le dites pas avec beaucoup d enthousiasme. Je m intéressais à beaucoup de choses et n étais pas très déterminé sur mes objectifs au début. Avec le temps, il est devenu toujours plus évident que c est l économie qui m offrait le plus de perspectives. La crise financière de 2008 a pris de court la plupart des économistes. C est pourquoi l économie politique fait l objet de vives critiques dans l opinion publique. Ces reproches sont-ils justifiés? (Hésitation) Dire que l on aurait pu prévoir la crise est une critique injustifiée. Ce serait un peu trop demander. Il ne faut pas oublier que la dernière crise financière d une telle ampleur remontait aux années trente. Depuis, beaucoup de choses se sont passées. La structure économique et le monde de la finance ont complètement changé. Cependant, on a sous-estimé la question de la stabilité financière tout simplement parce que la situation financière mondiale est restée relativement stable pendant des décennies. Quelques économistes comme le professeur Nouriel Roubini qui enseigne à New York avaient vu venir la crise. On devrait aussi compter le nombre de crises que des gens comme lui ont prédites et qui ne se sont jamais produites En outre, on ne peut pas affirmer que personne n a jamais mis en avant les menaces qui se profilaient. Je m en souviens: j étais alors au Seco et nous n avons cessé de répéter que le déficit de la balance des paiements courants aux États-Unis constituait un grand problème, qui devrait être corrigé. Mettre en garde contre des déséquilibres et prédire une telle crise sont toutefois deux choses différentes. À la Banque des règlements internationaux (BRI), le département économique a très vite remarqué que quelque chose n allait pas. Bill White, Claude Borio et leur équipe ont tiré la sonnette d alarme bien avant les autres économistes. en se basant sur des analyses très étayées. Cela m impressionne plus qu un Roubini, qui écrit beaucoup de choses. Pour le prix Nobel Paul Krugman, le fait que les économistes n aient pas prédit la crise n est pas un échec conceptuel, mais un cas de myopie évitable. N est-ce pas une excuse trop facile? Au fond, je partage ce point de vue. On ne doit pas réinventer l économie. Il existe de nombreuses analyses sur les crises financières, mais certaines de ces connaissances sont tombées dans l oubli durant la longue période de stabilité financière qui a suivi la guerre. L invité Né à Bâle, Aymo Brunetti est professeur de politique économique et d économie régionale, au département d économie politique de l université de Berne. Il dirige, par ailleurs, le comité consultatif «Avenir de la place financière suisse» mis sur pied par le Conseil fédéral. Il a également conduit le groupe d experts chargé du développement de la stratégie en matière de marchés financiers. Le rapport final, que ce dernier a présenté en décembre 2014 au Conseil fédéral, a suscité un grand intérêt. Auparavant, Aymo Brunetti avait fait partie de la commission d experts sur la problématique «too big to fail». De 2003 à 2012, il a été chef de la Direction de la politique économique au Secrétariat d État à l économie (Seco). La Vie économique 8 9 /

10 Lesquelles, par exemple? On a oublié les importantes distorsions que peut engendrer une crise financière dans une économie mondialisée. On a sous-estimé le risque que plusieurs grandes banques aient des problèmes en même temps. D un autre côté, on peut aussi dire: si nous n avons pas sombré dans une deuxième Grande Dépression, c est parce que nous avons bien réagi. Lorsque la crise est arrivée, les instituts d émission n ont pas adopté de politique restrictive comme à l époque; ils ont, au contraire, augmenté la masse monétaire. Une abondance de liquidités très bon marché sont venues soutenir les banques. Cela montre que nous avons tiré les leçons de la Grande Dépression. Notamment grâce à la théorie keynésienne. On a fait tout juste? Non, bien sûr que non. Mais on a mieux agi que pendant la Grande Dépression. Pourtant, en voyant l extension inouïe de la masse monétaire et les taux d intérêt négatifs, un économiste n atteint-il pas ses limites? Ces dispositions sont extrêmes. C est absolument vrai. Seul l avenir nous dira si elles parviendront à normaliser la situation ou si elles ne font que retarder le «crash». Est-ce envisageable? Naturellement. Toutefois, je le répète: la réaction à court terme le sauvetage des banques a certainement été meilleure qu en On ne peut pas encore dire aujourd hui si la réponse à long terme une politique monétaire non conventionnelle fortement expansionniste a été la bonne. Nous sommes ici en terre inconnue. N avons-nous pas besoin de renouveler nos manuels ou nos cartes? Actuellement, il serait extrêmement dangereux de dire: jetons tout ce que nous savons et faisons quelque chose d entièrement nouveau. Naturellement, la crise financière et tout ce qui se passe maintenant nous fera avancer en théorie. Cependant, il s agira plus d une évolution que d une révolution. Votre cours d introduction à la politique économique est-il différent d avant la crise? La seule différence est que je parle beaucoup plus des banques, des marchés financiers et de la réglementation financière. Auparavant, je donnais exclusivement des exemples tirés du domaine environnemental pour illustrer la défaillance du marché. Aujourd hui, je signale que d importants effets externes se manifestent aussi dans le secteur financier et que les choses peuvent mal tourner si la réglementation n est pas adéquate. Les risques dus aux banques ne constituent, toutefois, pas une redécouverte. La stabilité des marchés financiers était déjà au centre du débat économique avant la Seconde Guerre mondiale. Jusqu en 2008, de nombreux modèles n intégraient pas les marchés financiers. C est certainement un problème. La recherche macroéconomique y travaille intensément en ce moment. Avant la crise, les modèles de base assimilaient l investissement à l épargne, pour dire les choses simplement. Les banques jouaient un rôle 8 La Vie économique 8 9 / 2015

11 L ÉVÉNEMENT d intermédiaire, qui entre-temps avait perdu de son intérêt. Cela a changé. Les modèles actuels ont conforté le rôle du secteur financier. On a aussi relativisé l hypothèse selon laquelle les marchés financiers sont efficients. Cela s est fait plus tôt: l économie comportementale appliquée à la finance a relativisé cette hypothèse avant la crise. De même, il était déjà clair à ce moment-là que le marché pouvait présenter des défaillances dans le domaine financier. Une réglementation forte s impose, dès lors, là aussi. La question du «too big to fail» est extrêmement importante à cet égard. On se préoccupe également beaucoup plus de l asymétrie de l information. Certes, mais les effets externes, susceptibles de venir en particulier des grandes banques, sont plus importants: si ces dernières font faillite, elles peuvent entraîner dans leur chute des banques saines de plus petite taille et donc la totalité du système financier. L ampleur de ces interconnexions est un enseignement plus important de la crise que l asymétrie de l information. On ne remet donc pas en question les fondements de l économie, à savoir la «main invisible», l homo œconomicus ou les modèles qui s appuient sur la rationalité? Ces concepts restent importants, mais il faut les interpréter correctement. La «main invisible» ne fonctionne de manière optimale que si le marché ne souffre d aucune défaillance, comme des externalités, des biens publics, des monopoles ou des informations asymétriques. C est ce qu enseignent les manuels les plus répandus: il est inefficace de laisse jouer librement les lois du marché en présence de telles défaillances. Voilà pourquoi l on a besoin de réglementer certains cas bien définis. Cela vaut aussi pour la théorie des «attentes rationnelles» -- qui n est pas un dogme, mais un modèle de référence. Elle dit simplement que les gens ne commettent pas systématiquement des erreurs. Cela ne permet pas de tout expliquer. Toutefois, c est souvent une hypothèse qui n explique pas trop mal le comportement. Tous ces modèles de référence ne disparaîtront pas, mais il conviendra naturellement de les enrichir en menant une analyse approfondie. Quelle importance revêt l économie pour le monde réel? Une grande importance, je crois (rires). Keynes l a déjà dit: «Les praticiens qui se croient totalement libres d influences intellectuelles sont habituellement les esclaves d un sombre économiste quelconque.» Pourtant, je ne cesse de le répéter à mes étudiants: un économiste doit faire preuve de retenue. Sur les questions de répartition justement, nous devrions jouer le rôle d analystes et ne nous exprimer que positivement (sur des faits) c est-à-dire de manière non normative (sans porter de jugement). Quand les étudiants me demandent pourquoi l équité de la répartition n est pas l objectif suprême de l économie, je réponds: les économistes en prendraient trop à leur aise. En effet, un tel objectif doit être défini politiquement. Les économistes montrent seulement comment les objectifs pourraient être atteints le plus efficacement possible. Au fond, ce sont des artisans de l analyse. Les économistes sont aussi des individus qui défendent des idéologies. Bien sûr, mais ils doivent essayer de dissocier ces différentes casquettes. Cela me dérange quand des économistes proclament une vérité qui n est en réalité rien d autre que leur opinion personnelle. Prenons la politique agricole. Un économiste est tenté de dire qu il est inefficace, donc erroné, de protéger l agriculture suisse. Seulement, il existe une volonté politique de maintenir des paysans productifs dans ce pays. Ce n est donc pas à l économiste de dire que cet objectif est stupide il n a pas à s occuper de cela. En revanche, il devrait montrer quelle est la manière la plus ou la moins efficace d atteindre ce but: paiements directs, subventions, taxes douanières, etc. C est à mon avis plus important que d annoncer des objectifs généraux. Comment faire pour répartir les ressources le mieux possible dans certaines conditions-cadres? C est de cela qu il s agit. Nous avons parlé de la prévisibilité des crises. Y a-til une bulle immobilière en Suisse? De manière générale, je dirais ceci: les liquidités existantes n exercent pas d effet inflationniste Mon cours d introduction parle beaucoup plus des banques, des marchés financiers et de la réglementation financière. La Vie économique 8 9 /

12 LES ÉCONOMISTES, DE NOUVEAUX PROPHÈTES? sur les prix à la consommation. C est beaucoup plus le cas des actifs, car une partie de cet argent est investi, notamment dans des emprunts. Les taux extrêmement bas ont pour conséquence que les prix des obligations sont très élevés. Le secteur de l immobilier, qui recèle un risque latent de bulle, constitue effectivement une autre zone dangereuse. L appréciation du franc augmente-t-elle le risque d une bulle immobilière? Le risque est potentiellement élevé aussi longtemps que la BNS est obligée de poursuivre une politique aussi expansionniste qu actuellement, en raison de la pression exercée sur le franc. La BNS suit la situation. Les mesures prises sontelles suffisantes? En ce moment, les indicateurs ne montrent pas de fluctuations extrêmes. C est pourquoi j attendrais. Cependant, il y a des problèmes de fond. Dans le groupe d experts sur la stratégie en matière de marchés financiers, nous avons signalé que le système fiscal incite fortement à l endettement. Ainsi, les privés sont encouragés à acheter un bien immobilier en prenant des hypothèques et à ne pas l amortir au-delà du minimum obligatoire, car les dettes hypothécaires sont déductibles des impôts. Des incitations aussi peu judicieuses contribuent à massifier l endettement privé, ce qui peut menacer la stabilité au moment où les taux d intérêt remontent. Vous parlez du groupe d experts que vous présidiez et qui a exigé en décembre dernier des prescriptions plus sévères pour les banques. Depuis juin, vous dirigez le comité consultatif «Avenir de la place financière». Que dit votre cœur d économiste sur cette déferlante réglementaire que vous contribuez à façonner? Le marché financier a besoin de réglementations. C est incontestable. Les principaux problèmes sont les risques d instabilité financière, qui concernent en particulier les établissements «too big to fail», et la protection des clients. Certes, on peut aussi réglementer de manière excessive. Le but est de combattre la défaillance des marchés dans le secteur financier. On peut, toutefois, le faire plus ou moins bien; la question est là. Nous devons faire en sorte que les instituts financiers puissent continuer à être actifs dans ce secteur. À cette fin, une analyse rationnelle doit être menée en tenant compte des intéressés. Pourquoi fallait-il créer un nouveau groupe d experts, à savoir le comité consultatif? Le premier groupe a présenté au Conseil fédéral des recommandations dont la mise en œuvre va encore durer un certain temps. Dans les prochaines années, ce secteur connaîtra encore quelques bouleversements rapides qui pourraient à leur tour affecter l ensemble de l économie. C est pourquoi il est raisonnable que, pendant cette phase de transition, un groupe largement représentatif puisse analyser le processus en restant éloigné des opérations quotidiennes et aborder à temps les thèmes importants. Vous dites que les réglementations devraient être fortement réduites. Je ne suis pas favorable à une déréglementation générale dans le secteur financier, mais plutôt à une re-réglementation axée sur l efficacité. Fondamentalement, je suis bien sûr d avis que l on ne doit réglementer que là où c est nécessaire. Prenons par exemple la protection des clients. On peut procéder de telle sorte qu ils n aient plus à réfléchir du tout. Ou alors on laisse aux gens une certaine responsabilité et la réglementation ne sert qu à leur éviter d être systématiquement trompés. Les excès nourrissent les États paternalistes, ceux qui prescrivent ce que nous devons faire. Nous nous rapprochons de l économie planifiée. Pourquoi les banques siègent-elles dans le comité consultatif? Les banques sont les premières concernées. Il ne s agit pas seulement d introduire une réglementation efficace, mais également de savoir si leur accès aux marchés financiers internationaux pourrait être menacé. Les gens qui sont au front ressentent plus directement les failles que les régulateurs ou moi dans mon bureau. L idée n est pas que la branche financière dicte la manière de réglementer, mais qu elle soit associée à la formulation des problèmes et des possibilités d amélioration. Cette procédure a fait ses preuves dans la thématique «too big to fail». Au sein de notre groupe d experts, les banques étaient même prêtes à accepter des dispositions supplémen- 10 La Vie économique 8 9 / 2015

13 taires. On ne peut donc pas dire qu il n en sorte que des objets sans consistance. Quand commence la surréglementation sur le marché financier, à votre avis? Quand on ne cherche plus à atténuer le plus efficacement possible les défaillances du marché, mais que l on commence à prescrire en détail l activité commerciale ou les relations avec la clientèle. Que valent les prévisions conjoncturelle? Du fait que les prévisions sont souvent fausses, certains disent qu il ne faudrait pas en faire. Ce n est pas la solution. Nous avons besoin de prévisions, ne serait-ce que pour établir le budget de l État. Le frein à l endettement ne fonctionne pas sans elles. On ne peut pas le faire en flairant le vent. Il est plus intelligent de se baser sur des modèles économétriques et des avis d experts. La combinaison de ces deux méthodes produit un chiffre compréhensible. Les prévisionnistes savent que l écart est au minimum d un point de pourcentage vers le haut et vers le bas. La tâche du météorologue est beaucoup plus facile. Il peut regarder par la fenêtre et voir que le soleil brille. Par contre, je ne sais pas quelle est la situation économique aujourd hui. Le Seco fournit une première estimation au plus tôt deux mois après la fin d un trimestre. Le contexte initial est difficile: avec quelques données en partie imprécises, on essaie de saisir quelque chose d aussi compliqué que l économie globale. En fin de compte, une prévision n est guère plus qu un scénario plausible basé sur certaines hypothèses qui ont le mérite de la clarté. Des enquêtes montrent que la fiabilité est mince pour les prévisions à plus d un an. Dès lors, une mauvaise prévision vaut-elle mieux que pas du tout? Oui, mais il faut être conscient des limites. Quand j en étais encore directement responsable, je le résumais souvent ainsi: les prévisions pour l année en cours sont relativement fiables, celles pour l année suivante comportent une marge considérable d incertitude et tout ce qui va au-delà relève de la science-fiction. Étonnamment, il est plus facile de prédire les taux de croissances moyens pour les trente prochaines années. Pourquoi? Ceux-ci ne dépendent pas des fluctuations conjoncturelles, mais de l évolution de la structure démographique et de la productivité. Formuler une hypothèse dans ce domaine est plus facile que de deviner les variations à court terme. Les erreurs de prévision sont-elles dommageables? Si une entreprise fonde son budget ou une décision d investissement sur des prévisions totalement erronées, elle en subira les conséquences. J ai, toutefois, quelque peine à incriminer le prévisionniste. Ce dernier fait simplement «la meilleure approximation possible», avec une grande marge d incertitude. Les bons prévisionnistes sont d ailleurs toujours prêts à le reconnaître. Qui supporte le coût des erreurs de prévisions? Celui qui en a besoin pour prendre une décision. Heureusement, il existe de nombreuses prévisions. On ne doit donc pas s appuyer sur une seule. Entretien: Nicole Tesar La Vie économique 8 9 /

14 LES ÉCONOMISTES, DE NOUVEAUX PROPHÈTES? Les finances éclipsent la pensée économique Les marchés financiers monopolisent le débat scientifique, imposant une vision réductrice contraire à l histoire de la pensée économique. Josef Falkinger Abrégé Toute crise durable doit être placée dans un contexte plus large. Ces dernières décennies, l économie et la pensée économique se sont «financiarisées». Elles se sont détournées des véritables sources de la prospérité la production dont l étude marque l aube de l économie politique moderne et elles ont remis à la mode la pensée mercantiliste appliquée aux valeurs financières. L examen des bases et de l histoire de l économie politique aboutit inévitablement à la conclusion qu il faut revenir à une vision réelle du monde. L a finance a pris de plus en plus d importance dans l économie. On s en aperçoit aux salaires et bénéfices versés par le secteur, à l attrait qu il exerce sur le personnel qualifié, au nombre de produits négociés ou encore à la part des transactions dans le produit intérieur brut. La pensée économique, notamment le regard porté sur les crises, n échappe pas à cette financiarisation: les liquidités et la gestion des attentes accaparent la recherche des causes, tandis que les instruments monétaires se présentent comme la solution. Cette focalisation sur les marchés financiers ne rend pas justice à l économie politique, comme le montre un retour sur l histoire de la pensée économique. L examen auquel nous nous livrons se limite à des sujets qui ont façonné l économie politique moderne. Le marché et ses défaillances: autorégulation ou interventionnisme? Selon Adam Smith ( ), le fondateur de l économie nationale classique, les individus, lorsqu ils peuvent mettre librement à profit leurs forces et leur esprit d initiative, agissent sur le marché en faveur de l intérêt public, sans besoin d intervention extérieure. Mus certes par l égoïsme, ils ne sont pas pour autant dépourvus d empathie et d une certaine conscience du devoir. Cette idée a ensuite été étendue aux échanges entre nations par David Ricardo ( ), considéré depuis lors comme l apôtre du libre-échange. Relayée par Léon Walras ( ), elle a trouvé son apogée provisoire dans la formulation rigoureuse de la théorie de l équilibre général par Kenneth Arrow (né en 1921) et par Gérard Débreu ( ). Ce courant aboutit à la formulation des principales thèses de l économie du bien-être, lesquelles peuvent s entendre comme une réponse au débat opposant l économie de marché et l économie planifiée. Ce dernier est passé dans l histoire sous le nom de controverse Mises- Lange, du nom de ses chefs de file Ludwig von Mises ( ) du côté des libéraux et Oskar Lange ( ) du côté des socialistes. En gros, ces théorèmes postulent que, dans un monde «idéal», les deux systèmes sont interchangeables, car ils aboutissent tous deux à un résultat efficace. Dans ce monde «idéal», on compare une autorité de planification bienveillante et parfaitement informée à des marchés complets caractérisés par la libre concurrence et l absence de pouvoir de marché ou de problèmes d information. Évidemment, le monde réel est bien différent, de sorte que la controverse sur la vision correcte du système économique se déroule sur le terrain de l imperfection. Connaissance limitée et traitement de l information dans les prix du marché Les limites de la connaissance sont l une des principales contingences de la nature humaine. L économiste autrichien Friedrich von Hayek ( ) a démontré que la formation des prix sur le marché peut s entendre comme un mécanisme décentralisé de traitement de l information. Puisque les individus connaissent leurs souhaits et leurs capacités, il est efficient de les laisser réagir, sur la base de ce savoir, aux réalités 12 La Vie économique 8 9 / 2015

15 CORBIS du marché qui s expriment par le biais des prix. Si, cumulées, les réactions individuelles aboutissent à des contradictions, les prix se modifieront jusqu à ce que les connaissances dispersées soient correctement rassemblées et que le marché trouve son équilibre. S appuyant sur l idée de Hayek qui faisait des marchés un mécanisme décentralisé de traitement de l information, la théorie financière moderne a créé la notion d efficience informationnelle des marchés financiers. Celle-ci veut que le libre arbitrage aboutisse à une coordination des opinions s harmonisant avec les connaissances disponibles. Toutefois, le mécanisme de fixation des prix peut lui aussi être perturbé. Faut-il alors intervenir pour résoudre ces perturbations ou toute ingérence ne fait-elle qu empêcher le marché de retrouver son équilibre par lui-même? De nos jours, le débat a repris de plus belle. D une part, les déséquilibres entraînent des modifications de prix et fournissent de précieuses informations. D autre part, ils indiquent la présence de défaillances: entrepôts remplis à ras bord ou files d attente interminables, chômage ou inflation, bulles spéculatives ou crises financières. Théorie de la demande effective L économiste britannique John Maynard Keynes ( ) a montré très tôt le rôle problématique que joue le marché en matière de coordination des connaissances et des opinions. Il estime ainsi que les affaires se concluent sur la base de conventions et d attentes des agents économiques. Cela induit des comportements grégaires qu il faut endiguer en appliquant une politique monétaire et fiscale stabilisatrice. Si l ambiance est au pessimisme, les agents économiques font de grandes réserves de liquidités plutôt que d investir dans des projets réels. La politique moné- Les économistes classiques avaient une vision à long terme. Quelles sont les motivations des personnes? Quelles sont les sources de la richesse et de la croissance? La Vie économique 8 9 /

16 LES ÉCONOMISTES, DE NOUVEAUX PROPHÈTES? taire est alors impuissante et la relance doit provenir des investissements publics. Avec son contemporain polonais Michal Kalecki ( ), Keynes a ainsi fondé la théorie de la demande effective, qui a réfuté la validité à court terme de la loi de Say. Celle-ci, baptisée ainsi en référence à Jean-Baptiste Say ( ), affirme que l offre crée sa propre demande. Ainsi, l épargne est l un des principaux facteurs de l investissement, car on ne renonce à un bien que pour exprimer une demande. Selon la théorie de la demande effective, en revanche, ce n est pas le désir mais le pouvoir d achat qui détermine la demande réelle et le désir d épargner ne peut se réaliser que si des investissements réels se sont produits. Fondée sur les modèles d attente rationnelle, la macroéconomie moderne a revu avec minutie le volet monétaire de la politique de stabilisation keynésienne. Elle l a développé pour en faire un instrument efficace de maîtrise des fluctuations en temps normal. Toutefois, la recherche a confirmé l utilité plus que relative de la politique monétaire, prise isolément, en temps de grave crise. L argent injecté dans le circuit a alors tendance à alimenter la spéculation plutôt qu à encourager les projets d investissement réels des entreprises, dans une situation qualifiée de «trappe à liquidités». Les déséquilibres structurels ayant marqué l évolution de la pensée macroéconomique au siècle dernier, il convient, pour comprendre les profonds chocs de ces dernières années, de revenir aux aspects fondamentaux de l économie politique classique. Prospérité: notion et sources À ses origines, l économie politique moderne se met en quête de réponses aux questions suivantes: qu est-ce que la prospérité? Qui la génère? À quoi sert-elle? Et comment se répartit-elle? Dans le système mercantiliste, la prospérité se mesure à l aune de la fortune et, en particulier, de la possession d or, de métaux précieux et d autres valeurs patrimoniales. Ces biens servent à financer un mode de vie féodal et la puissance du pays. Leur acquisition est en effet un jeu à somme nulle: ce qu une nation acquiert, une autre le perd. Les physiocrates 1 ont opposé à cette perspective le cycle de production, soulignant que seule 1 Précurseurs des économistes classiques; de physiocratie, gouvernement par la nature. 2 «No society can surely be flourishing and happy, of which the far greater part of the members are poor and miserable», dans Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, traduction de Germain Garnier, Livre I, p. 71. la production de biens agricoles, dans leur cas accroît la prospérité. Les économistes classiques Smith, Ricardo et Karl Marx ( ) ajoutent au facteur de production du sol ceux du travail et du capital (soit le travail déjà réalisé qui s accumule sous la forme de biens d investissement). Ils placent ainsi dans une perspective systématique la création et la répartition de la richesse. C est à Smith que revient le mérite d avoir reconnu l énorme énergie générée par le travail et le capital, alimentée par le désir d ascension sociale et d amélioration des conditions de vie. Il l a présentée de façon méthodique comme étant à l origine de la «richesse des nations». Le père de l économie classique a aussi abordé de façon claire la répartition des richesses: «Assurément, on ne doit pas regarder comme heureuse et prospère une société dont les membres les plus nombreux sont réduits à la pauvreté et à la misère 2 Ricardo n ignorait pas non plus que la création de richesses, grâce, par exemple, aux échanges commerciaux, provoquait des conflits de répartition. Les propriétaires terriens virent une déclaration de guerre dans sa défense du libre-échange et son aversion pour le protectionnisme agricole. Il a toutefois fallu attendre Marx pour établir un lien entre l essor des forces productives et la question de la répartition. L inégalité et l exploitation plongent en effet le système dans la crise, que le mouvement ouvrier et l État social moderne ont contribué à prévenir. La mondialisation survenue durant la seconde moitié du XIXe siècle et la réaction protectionniste précédant la Première Guerre mondiale ont fait prendre conscience de l interaction entre l essor des forces productives et les conflits de répartition qu il entraîne. Un siècle plus tard, nous constatons que, si l on gratte sous le débat superficiel consacré à la crise financière, les questions fondamentales de croissance et de répartition reviennent sur le tapis économique. Le temps et son rythme Les économistes classiques avaient une vision à long terme. Quelles sont les motivations des personnes? Quelles sont les sources de la richesse et de la croissance? Quel est le rapport entre pro- 14 La Vie économique 8 9 / 2015

17 L ÉVÉNEMENT duction et répartition? L équilibre néoclassique échappe en partie à l emprise du temps. On ne sait ainsi pas quand travaille le commissaire-priseur de Walras, ni le temps qu il lui faut pour fixer le prix d un marché parfait. Alfred Marshall ( ) est le premier à avoir signalé qu il est important de garder à l esprit les mécanismes d adaptation et d établir une distinction réfléchie entre long, moyen et court termes. Ensuite, Keynes a souligné l importance du court terme dans les déséquilibres macroéconomiques. Ironie du sort, la théorie conjoncturelle keynésienne n est pas la seule à avoir fait sienne l idée du cycle court: ses détracteurs restent eux aussi prisonniers de la logique du choc provisoire. Dans l intervalle, les modèles d équilibre dynamiques, fondés sur des méthodes statistiques, sont devenus une pratique courante dans le monde de la finance au XXI e siècle. Si l on est tenté de croire que l économie s occupe enfin sérieusement de la dimension temporelle, c est en fait le contraire qui semble vrai: on confond les périodicités, de sorte qu il est devenu difficile de distinguer le très court terme de l éternité. On ne sait ainsi pas toujours quel est l objet étudié: s agit-il des fluctuations de cours, des cycles conjoncturels, des cycles financiers, des phénomènes de croissance et de développement, des bulles spéculatives ou des chocs structurels? Il en va de même du rythme: la fréquence retenue est-elle la microseconde, le jour, le trimestre, l année, la décennie, la génération, le siècle ou l ère? Les chocs structurels comptent plus que la crise financière L histoire de la pensée économique montre que les œillères des marchés financiers et de la politique monétaire nous donnent une vision du monde aussi partielle que l obsession des cycles ou des chocs temporaires. La propension à attribuer tous les problèmes actuels à la crise financière de 2007 semble particulièrement peu crédible. N oublions pas en effet que près de dix ans se sont écoulés depuis cet événement et que le monde avait déjà été secoué par des crises financières en 1997, 2000 et KEYSTONE Il faut revenir à une vision réelle du monde. Un sans-abri à l aéroport de Zurich. La Vie économique 8 9 /

18 LES ÉCONOMISTES, DE NOUVEAUX PROPHÈTES? L histoire de l économie politique nous invite à placer les chocs dans un contexte plus large et à les inscrire dans une perspective économique à long terme. Ce faisant, nous identifierons les changements structurels plus profonds, qu il nous faut comprendre pour résoudre durablement les crises. À cet effet, axons notre analyse sur les pays occidentaux et sur la période qui nous sépare de la dernière grande crise, à savoir le «choc pétrolier» des années septante. Celui-ci n est pas sans lien avec un changement de paradigme dans l économie et la politique, connu sous le nom d économie de l offre. Quelles sont donc les tendances majeures des dernières décennies? D une part, la croissance s est ralentie par rapport aux trois décennies qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, pendant que l inflation diminuait, voire disparaissait. D autre part, la déréglementation et la privatisation ce qui inclut la transformation de l économie planifiée en économie de marché ont lancé sur le marché un grand volume de ressources et de capital physique. Cela a rendu plus attrayants l acquisition et le commerce de droits de propriété, stimulé le marché financier et donné des ailes à la vision mercantiliste de la richesse. Cette évolution s est accompagnée au cours des quarante dernières années d une mondialisation imparable qui englobe non seulement les marchés des biens et des services, mais aussi ceux des facteurs de production et le marché monétaire. Les migrations ne sont pas assimilables aux échanges de marchandises et le libre-échange des droits de propriété porte directement atteinte à la souveraineté des pays. En parallèle, de forts déséquilibres de la balance courante sont apparus. Visant l équilibre du commerce extérieur un objectif de la politique économique, l alternance de périodes déficitaires et excédentaires a cédé le pas à une situation où les rôles de pays débiteurs et de pays créanciers sont figés. La répartition des revenus s est elle aussi foncièrement modifiée: l inégalité s est fortement creusée dans les tranches supérieures et les salaires médians ont reculé dans les principaux pays industrialisés, suivis par les quotesparts salariales. Une croissance démesurée des transactions financières, comparée à celle de l économie réelle, a accompagné cette évolution. En fin de compte, les crises bancaires et le renflouement public des banques ont clairement montré que la capacité d autoguérison du marché est inopérante sur un marché financier pourtant réputé efficient. Il nous faut donc revenir à une vision réelle du monde. Le désir de devenir riche sous forme d argent ou d options sur des biens futurs ne génère pas la «richesse des nations». L avenir étant le fruit de souhaits et d efforts réels, voici les questions déterminantes: quels sont les grands besoins et désirs d avenir que nous voulons, nous ou nos enfants, assouvir en investissant et en stimulant la croissance? Quels services financiers nous faut-il pour consacrer les ressources et les biens d investissement à la satisfaction des besoins de demain? Comment garantir que les fruits de la croissance seront partagés entre tous, de sorte que chacun soit motivé à y apporter sa contribution? Josef Falkinger Professeur de sciences de la finance et de macroéconomie de l université de Zurich. Le désir de devenir riche sous forme d argent ou d options sur des biens futurs ne génère pas la «richesse des nations». 16 La Vie économique 8 9 / 2015

19 L ÉVÉNEMENT La société a besoin d une économie moderne Les économistes veulent comprendre les problèmes socioéconomiques et les résoudre. Les modèles mathématiques et les analyses économétriques peuvent certes les aider, mais l élément essentiel demeure une pensée économique simple et disciplinée. Reiner Eichenberger, David Stadelmann Abrégé On reproche souvent à l économie d être naïve, ultratechnique et coupée de la réalité. C est vrai dans certains cas, mais pas pour l économie en tant que discipline globale et encore moins dans une optique comparative. D autres représentants des sciences sociales sont parfois bien plus coupés de la réalité. Une bonne économie aide à comprendre et à résoudre les problèmes socioéconomiques. Les modèles théoriques formels sont quelquefois très utiles, les procédures empiriques sophistiquées le sont le plus souvent et une pensée économique simple et disciplinée l est presque toujours. Les économistes modernes ne sont pas des apôtres de l efficacité du marché, mais plutôt des spécialistes de ses dysfonctionnements, des défaillances de l État et des remèdes à appliquer. Le présent article présente des éléments-clés de ce mode de pensée économique simple et de son inventivité au moyen d exemples politico-économiques actuels. L es économistes ont toujours le coût et le profit en tête, ce qui paraît trop restrictif aux yeux de certains. Pourtant, les termes coûts et profits ne sont qu une autre manière de décrire les avantages et les inconvénients; il s agit d un concept très large. Souvent, les non-économistes pensent soit seule- ment au profit soit seulement au coût. Ainsi, beaucoup estiment que si le taux de natalité augmentait, cela permettrait de consolider la prévoyance professionnelle. Ils oublient les importants coûts sociaux que génèrent les enfants. En effet, calculé sur toute sa vie, un enfant dans la moyenne coûte davantage à l État que ce qu il lui verse. C est pourquoi une politique nataliste menace la prévoyance vieillesse, sauf si elle encourage délibérément des enfants hautement productifs. Les économistes tiennent compte de tous les coûts et de tous les profits, en incluant ceux qui ne sont pas monétaires. Les non-économistes, en revanche, se fixent bien trop souvent sur les valeurs monétaires. Ainsi, la politique de la santé se concentre surtout sur la croissance des dépenses. Elle néglige le fait que les sommes en jeu sont énormes en raison du temps perdu, de la Les non-économistes oublient souvent les importants coûts sociaux que génèrent les enfants. KEYSTONE La Vie économique 8 9 /

20 LES ÉCONOMISTES, DE NOUVEAUX PROPHÈTES? maladie, des traitements, des effets secondaires et des risques. Elles diminuent avec les progrès de la médecine. Les ressources utilisées ne pouvant plus être employées ailleurs, les économistes mettent toujours l accent sur les coûts d opportunité. Le monde politique les néglige de manière impardonnable. Dans le cadre de la réforme de l armée, on ne discute que du budget qui doit s élever à 4 ou 5 milliards ou plus; on en oublie les coûts d opportunité qu engendrent les places militaires et les 6 millions de jours de service. Alors, coûts d opportunité compris, l armée suisse est deux fois plus chère que ce que l on affirme. Par rapport au nombre d habitants, c est l une des armées les plus onéreuses du monde. Ceux qui s en rendent compte appellent de leurs vœux une nouvelle réforme. En fait, les économistes ne se focalisent pas seulement sur les coûts totaux et le bénéfice global, mais surtout sur les coûts marginaux et le bénéfice marginal. Des études montrent régulièrement que les crèches pour les enfants, les transports publics ou les institutions culturelles engendreraient plus de bénéfices que de coûts. Cette constatation est Ils oublient aussi la charge fiscale qui est largement transférée vers le facteur sol et les coûts externes qu engendrent le trafic individuel en raison des dommages à l environnement, des accidents et des embouteillages. secondaire, parce que la question n est pas vraiment de savoir s il faut supprimer ces prestations, mais plutôt s il nous en faut beaucoup ou peu, autrement dit si les bénéfices marginaux sont plus élevés ou plus bas que les coûts marginaux. Les études ne l évoquent pas la plupart du temps. Une conception réaliste de l homme On reproche régulièrement aux économistes leur conception irréaliste de l homme. Effectivement, ils avancent souvent des hypothèses de comportement étroites, parce qu elles facilitent la modélisation mathématique. La pensée économique simple, quant à elle, repose sur une conception de l homme tout à fait générale et très réaliste. Pour l exprimer de manière familière: les êtres humains ne sont ni des anges qui savent tout ni des imbéciles! Ils ne sont jamais informés sur tout; ils ne recherchent pas uniquement le bien commun, mais poursuivent aussi leurs propres buts; ils préfèrent les avantages aux inconvénients et les évaluent de manière à peu près raisonnable; ils ne suivent pas toutes les prescriptions, mais recherchent les solu- 18 La Vie économique 8 9 / 2015

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