La centralité d affaires parisienne face au desserrement des emplois

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1 La centralité d affaires parisienne face au desserrement des emplois Un examen par le biais de la localisation d activités «témoins» ( ) Laurent Terral et Miguel Padeiro Introduction La métropole parisienne enregistre, depuis quelques décennies déjà, une profonde recomposition de son espace économique, exprimant deux logiques qui, sans être forcément liées, sont concomitantes. La première, unanimement constatée dans toutes les grandes métropoles occidentales, se caractérise par une transformation rapide du tissu productif, marquée par l élimination progressive des activités manufacturières et par un niveau supérieur de tertiarisation, grâce en particulier à la concentration des services à la production. La deuxième logique à l œuvre se manifeste dans le desserrement de l activité économique (et de l emploi) ; on assiste à un redéploiement de grande envergure des lieux d emploi, dirigé principalement vers les banlieues de première et de deuxième couronne, qui traduit un glissement de la croissance du centre vers sa périphérie. Ce dernier schéma est désormais habituel dans les métropoles marquées par une forte périurbanisation des populations résidentes. En matière de localisation de l activité économique, l intensité du desserrement a toujours suscité des questions, sinon des inquiétudes, sur la vitalité de l espace central et sur son pouvoir organisateur. L espace économique intra-métropolitain s est historiquement ordonné à partir d un lieu central, et c est en fonction de la distance à ce centre unique que l expansion urbaine se structurait, que les densités d emploi et de population ainsi que la rente foncière se différenciaient (Alonso, 1964). Sans que ce schéma se soit complètement effacé, on constate avec l évolution actuelle que les localisations peuvent obéir à d autres logiques, que les rapports entre centre et périphérie se recomposent, que le pouvoir d attraction qu on prêtait traditionnellement au centre nécessite d être repensé, et que parler de centralité n est plus aussi simple que par le passé (Gaschet et Lacour, 2002 ; Bourdeau-Lepage et al., 2009). Pour ce qui est de l emploi, les analyses empiriques montrent généralement un espace central peu dynamique, quelques fois en déclin ; certains secteurs économiques autrefois attachés au quartier d affaires historique (Central Business District) n hésitent désormais plus à le délaisser. Cette évolution annonce-t-elle pour autant le recul de la centralité d affaires des espaces qui, historiquement, lui étaient dédiés? La réponse est loin d être entendue, notamment quand on l aborde par le biais de l évolution des marchés fonciers (Anas et al., 1998 ; Chapain et Polèse, 2000 ; Gaschet et Pouyanne, 2011 ; Li, 2011), ou de manière plus originale encore par le biais des échanges téléphoniques (Halbert, 2007). Les examens réguliers de la déconcentration de l activité indiquent 1

2 la variabilité des situations d un contexte urbain à l autre, entre métropoles d un même continent (Dijst et Vasquez, 2007), ou bien d un même pays (Glaeser, 2001 ; Bogart, 2006 ; Shearmur et al., 2002). Par bien des aspects, la situation parisienne ne fait pas exception à la règle. Elle fait partie de ces métropoles qui, recensement après recensement depuis trente ans, voient les effectifs d emploi de la ville-centre se réduire (Gilli, 2009 ; Halbert, 2005). Ce déclin de l emploi dans la capitale perte d environ emplois dans le dernier quart du siècle passé pose inévitablement la question de la contribution politique à ce scénario, à la suite des invitations successives faites à l activité économique pour sortir de Paris. Pour n en citer qu une, rappelons que l opération visant la création d un nouveau quartier d affaires hors Paris, La Défense, a vu le jour il y a déjà cinquante ans (Piercy, 1999). Aujourd hui, et c est un des paradoxes de la situation parisienne, on aurait plutôt tendance à s inquiéter de la situation inverse, et à débattre des risques d un affaiblissement trop important de Paris dans l espace économique métropolitain. Certains, à ce propos, n hésitent déjà plus à mettre en doute la capacité de Paris à satisfaire le besoin de centralité des entreprises (Davezies, 2006). Pour comprendre les difficultés qui affectent l espace économique central parisien, on a d abord besoin de les remettre dans le contexte de l évolution générale des localisations intra-urbaines de l emploi. Et ensuite se demander si les arbitrages dont serait victime l espace d affaires parisien sont bien le signe d un relâchement de sa centralité et, par conséquence, d une concurrence de nouvelles localisations, plus lointaines, en périphérie. Cette question pousse inévitablement à discuter des formes prises par le desserrement de l activité économique, même si ce n est pas l objectif principal de notre réflexion ; ce type d approche, comme on essaiera de le montrer, peut poser dans le contexte parisien certains problèmes d interprétation. Les analyses conduites dans ce papier sont donc une manière de participer au débat engagé sur l évolution de la centralité d affaires parisiennes, et à celui plus abstrait qui cherche à identifier des schémas explicatifs. Les réponses apportées sont le fruit d un examen du desserrement de l emploi sur une période de quinze ans ( ) par le biais de secteur témoins, et à partir d un découpage spatial original. Pour commencer, nous revenons sur vingt ans de desserrement dans les métropoles françaises et sur le traitement particulier que cette question a reçu (1). Après avoir exposé le cadre méthodologique (2), nous analysons tour à tour l hypothèse d un fléchissement de la centralité du quartier d affaires à l aune de secteurs d activité préalablement définis (3), celle de l élargissement de la centralité parisienne (4). Nous comparons enfin les profils économiques des communes péricentrales et des quartiers centraux, dans le but d évaluer la tendance au rapprochement fonctionnel des communes péricentrales par rapport au quartier d affaires parisien (5). 2

3 1 Le desserrement de l activité économique dans les métropoles françaises : le scénario américain en toile de fond. En l espace d une quinzaine d années, l analyse des recompositions de l espace économique au sein des métropoles françaises a constitué un solide corpus de travaux. Avec la tendance des lieux d emplois à se diffuser en dehors des villes-centres, et la dimension prise par ce desserrement partout où la croissance urbaine était constatée, les examens empiriques se sont multipliés en cherchant, pour la majorité d entre eux, à répondre à une interrogation principale : les processus à l œuvre reconfigurent-il en profondeur la structure des espaces économiques intra-métropolitains et transforment-ils les hiérarchies internes (Alvergne et Shearmur, 1999 ; Guérois et Le Goix, 2000 ; Aguilera, 2002 ; Gaschet, 2002, 2003 ; Baumont et al., 2003 ; Gilli, 2005a ; Halbert, 2005)? Bien qu elles aient modifié en profondeur les paysages urbains, les premières vagues de desserrement n avaient pas ôté au quartier central des affaires son rôle et la place qu il occupait au cœur des villes (Boiteux-Orain et Huriot, 2002). Les débats actuels ont émergé au moment où plusieurs signes attestaient d un desserrement d une autre nature. Pour commencer, les villes-centres des grandes métropoles perdent de leur attractivité. Les analyses sur les transferts d établissements réalisées au début des années 1990 montrent bien à quel point les couronnes péri-urbaines sont les grandes bénéficiaires des mouvements en cours, au détriment de villescentres dont l activité a plutôt tendance à péricliter (Delisle et Lainé, 1998 ; Lainé, 2000). La nouveauté vient aussi du fait que la périphérie attire non seulement des activités commerciales et des services aux ménages, mais également une partie des activités de bureau et de services aux entreprises. Or ce schéma est plus inhabituel dans le sens où il concerne des activités centrales par nature : s il s explique par la montée en puissance de l économie immatérielle, par de nouvelles divisions du travail reflétant le besoin croissant de flexibilité de la part des entreprises, il fait aussi évoluer le système de localisation vers des formes plus incertaines et vers un fonctionnement plus complexe que par le passé. L hypothèse la plus couramment testée est celle d une évolution multipolaire de l espace économique intra-métropolitain, avec l émergence en périphérie de nouvelles concentrations d activités spécifiques. Elle trouve ses justifications dans les découvertes faites sur l espace économique des villes étasuniennes. 1.1 Le scénario américain en toile de fond. L impression qu on assistait à un tournant dans l organisation spatiale des économies métropolitaines est venue, à l origine, de constatations effectuées sur les villes américaines, à partir des années La 3

4 déconcentration des services supérieurs y est plus avancée que dans les villes européennes car les forces centrifuges, liées à la dégradation de l espace central et à la prédominance de l automobile, y sont beaucoup plus fortes. Elle a pour conséquence d entraîner la formation de pôles d activités tertiaires dynamiques, riches en services supérieurs, en activités commerciales, à bonne distance du quartier central des affaires. De tels niveaux de concentrations sont plutôt inhabituels dans des paysages urbains de banlieue plutôt caractérisés par leur faible densité ; dès la fin des années 1980, de nombreuses études empiriques s attachent à décrire le phénomène, ses nuances, et à préciser le pouvoir d organisation que ces nouvelles centralités périphériques jouaient au sein des métropoles (Leinberger et Lockwood, 1986 ; Hartshorn et Muller, 1989 ; Cervero, 1989 ; Stanback, 1991 ; Garreau, 1991 ; Giuliano et Small, 1991 ; Harrington et Campbell, 1997 ; McMillen and McDonald, 1998). A la lumière de toutes ces recherches, un constat : l espace économique central est en train de perdre son caractère unique, en tant que lieu où les affaires se traitent et celui où interagissent les services experts nécessaires à la prise de décisions. Cette interprétation pointe également du doigt les limites du modèle monocentrique pour expliquer la nouvelle réalité urbaine et entérine l idée que les emplois ne s étalent pas de manière indifférenciée dans l espace suburbain ; pour toute une génération de travaux, cette prise de conscience a encouragé la recherche d un nouveau cadre analytique, plus à même d appréhender les nouvelles règles de localisation. Le scénario américain a servi fréquemment d entrée en matière aux analyses effectuées sur les métropoles françaises, posant en filigrane la question de sa reproduction dans un autre contexte. Les villes françaises allaient-elles suivre la même trajectoire que leurs consoeurs américaines, et le desserrement allait-il agir sur les structures métropolitaines avec le même pouvoir? Les analyses empiriques effectuées sur quelques agglomérations ont vite conclu à la faiblesse de la parenté avec le schéma nord-américain. Certes, on observe bien, en périphérie des villes-centres, l émergence de centralités secondaires en forte croissance, mais la thèse de leur substitution au pôle central est rejetée. En matière économique, ce dernier continue d exercer un pouvoir spécifique et à se spécialiser dans les fonctions économiques centrales (Gaschet, 2003). Et s il y a bien une tendance à la suburbanisation des services métropolitains, c est pour d autres raisons qu un déclin des externalités générées par le centre traditionnel (Buisson et al., 2001). Enfin, les pôles de banlieues, plutôt que de se poser en compétiteur de l hyper-centre, sont vus, dans une majorité de cas, comme des espaces économiques complémentaires à celui-ci, composés d activités avec un moindre besoin de centralité (Aguilera, 2002 ; Baumont et al., 2003). Avec le recul, ces résultats amènent à s interroger sur la compatibilité de la grille de lecture nord-américaine au contexte métropolitain français. Comme le faisaient remarquer Boiteux-Orain et Huriot (2002), les mêmes causes à savoir les mécanismes de suburbanisation ne produisent pas forcément les mêmes effets 4

5 sur le terrain français et américain. En France, l intervention des agents publics, la petite taille des métropoles (en dehors de Paris), et surtout la répartition inverse des aménités urbaines autrement dit un centre généralement plus valorisé que sa banlieue ont produit un autre type de suburbanisation qu en Amérique du Nord et des arbitrages d une autre nature. Si on ajoute à cela les différences historiques de densités du bâti, de compacité des agglomérations et de représentation des distances, on doit admettre que les conceptualisations nord-américaines sont difficilement miscibles à l analyse des nouvelles formes urbaines des villes européennes. Pour le dire autrement, le modèle polycentrique des villes américaines (et toutes ses déclinaisons), à l origine formé sur un vaste espace, a peu de chance de trouver une validation empirique sur l espace réduit des métropoles françaises et européennes. Le meilleur exemple est fourni par les edge cities, devenues la référence quand il s agit d illustrer ce modèle. Or, quand on cherche des edge cities en Europe, malgré quelques ressemblances avec l original, on finit sans surprise par trouver que les différences l emportent largement, que l edge city européenne est plutôt une «city edge» (Bontje et Burdack, 2005). Bref, les questions qui animent la recherche urbaine américaine se posent-elles avec autant d acuité pour les villes françaises, compte tenu de toutes les différences signalées? Tout porte à croire en effet, avec les résultats déjà obtenus, que le modèle urbain monocentrique a, en France, une résistance plus élevée plus que prévue ; c est bien ce que beaucoup d études finissent par montrer, en définitive. D une certaine manière, l interrogation principale qui se pose dans le cas français est inverse à celle qui guide la majorité des travaux américains : c est se demander comment, au côté de centre aussi puissant et à l intérieur d agglomération aussi compacte, peuvent s organiser des formes de polarisations nouvelles, en mesure de faire évoluer le schéma urbain vers une organisation différente. Il ne s agit peut-être là que d une différence de point de vue, mais en termes de recherche, elle soulève d autres types de questions. Tous ces éléments militent donc en faveur de l élaboration d un cadre analytique plus «personnalisé» et porté, un peu moins peut-être, sur l obsession de la métropole multipolaire. L agglomération parisienne se prête bien à ce genre d exercice. D abord comme exemple d une métropole multimillionnaire, aux prises avec un desserrement de grande ampleur, maintes fois constatés. Ensuite, comme exemple d un modèle urbain que les concepts importés parviennent justement assez mal à décrire, à moins d introduire des nuances de taille. 1.2 Le desserrement de l emploi parisien : entre monocentrisme persistant et polycentrisme hésitant. Le desserrement de l emploi parisien, un temps négligé, a reçu beaucoup plus d attention au cours de la dernière décennie, d une part pour en préciser la dimension, et d autre part pour en déterminer la forme particulière. La manière de l analyser reprend en règle générale la trame développée pour les villes 5

6 américaines et posent sensiblement les mêmes questions : Assiste-t-on à un déclin du centre? Le desserrement encourage-t-il plutôt la re-concentration de l activité en périphérie ou bien sa dispersion? L espace économique devient-il plus polycentrique, et auquel cas, quel rôle sont amenées à jouer les villes nouvelles? Les dynamiques de localisation montrent un espace économique en transition, soumis à une variété de tendances qu on peine parfois à démêler. Une certitude cependant : L organisation initiale très centralisée de cet espace continue d exercer un pouvoir structurant sur les localisations actuelles de l activité. C est vrai quel que le soit le type d analyses produites, qu on s intéresse à la distribution des gradients de densité (Guillain et Le Gallo, 2008), à la répartition des services d intermédiation (Halbert, 2005) ou bien encore aux spécialisations dans les services avancés à la production (Shearmur et Alvergne, 2002 ; Boiteux-Orain et Guillain, 2004 ; Halbert, 2006). Ce qui ne veut pas dire par ailleurs que le quartier d affaires central parisien ne connaît pas des difficultés. Son poids économique relatif décline, et ce n est pas seulement en raison de la croissance supérieure des zones environnantes ; c est un espace qu on délaisse comme le prouve le solde négatif les transferts d établissements depuis quelques temps déjà (Gilli, 2007 ; Thiard, 2010). Dans un tel contexte, la réponse à la question du polycentrisme de l aire urbaine parisienne nécessite de prendre certaines précautions. La recomposition de l espace économique francilien indique bien le renforcement de pôles d activités périphériques, qu il est ensuite possible de hiérarchiser selon leur composition économique, selon les relations qui s établissent entre pôles nourriciers et pôles spécialisés, ou bien encore selon les flux d actifs (Gilli, 2005b, 2007 ; Berroir et al., 2007). Et dans ce processus, les villes nouvelles ont joué un rôle prépondérant, elles qui ont polarisé une bonne partie de la croissance d emploi dans les couronnes, peu importe la période. Ceci étant dit, on apprend également qu avec le desserrement, les emplois à l extérieur de Paris se sont pour moitié dispersés dans des zones qui n apparaissent ni comme pôles majeurs ni comme centres secondaires (Gilli, 2009). La dispersion de l activité est aussi une réalité en région parisienne, au même titre que peut l être la multi-polarisation. Enfin, si on considère, comme cela fut le cas pour les villes américaines avec les concepts d edge city ou de suburban downtown, que le polycentrisme implique une duplication du CBD à bonne distance de ce dernier, alors parler de métropole polycentrique dans le cas parisien serait exagéré ; les structures émergentes ne satisfont pas toutes les règles en général retenues pour la désigner comme telle. Dans le cas parisien, la «distance entre les centres», dimension sur laquelle plusieurs travaux insistent, fait défaut (Sarzynski et al., 2005). Si certains pôles, comme La Défense, possèdent effectivement tous les attributs d un deuxième centre, ils sont aussi adjacents au quartier central des affaires, partagent avec lui le même marché du travail ou presque, et n organisent pas vraiment l espace économique de la métropole de manière séparée avec celui-ci. Plus éloignées du centre, les principales centralités secondaires ont un rayonnement plus local, et doivent leur existence à la présence d un ancien noyau urbain désormais intégré à la métropole ou bien au développement d un projet 6

7 d aménagement spécifique (qu on parle de villes nouvelles ou bien de la zone de Roissy-CDG, par exemple). S il fallait dresser un bilan de toutes ces tendances, et à la lumière de la diffusion de faible portée des services à plus forte valeur ajoutée, l idée défendue par certains du débordement de l espace central sur les zones environnantes offre une perspective d analyse intéressante à bien des égards (Halbert, 2005 ; Berger et al., 2006). La question qu elle pose est de savoir si, en région parisienne, plutôt que de procéder par saut comme cela a pu être le cas dans les villes américaines, la centralité d affaires n aurait pas tendance à se recomposer en investissant les zones directement alentour du centre, en privilégiant la contiguïté territoriale. Cette approche invite certainement à réinterroger le périmètre des interactions, celui des processus d agglomération, dans une période, aussi, où s est démocratisé l accès aux nouvelles technologies d information et de communication. En minimisant l éloignement au centre, les objectifs peuvent être multiples. Dans une étude sur treize métropoles espagnoles, Arauzo-Carod et Viladecans-Marsal (2006) suggèrent que la préférence des entreprises des secteurs de services, traditionnellement ancrés dans les centres métropolitains, demeure une liaison rapide et aisée au centre. Ces localisations péricentrales constituent alors une alternative intéressante pour qui cherche à bénéficier des externalités positives de la ville-centre, tout en évitant ses coûts de congestion. Dans un tel contexte, doit-on parler d un déclin de la centralité quand la proximité à l espace central est à ce point recherché? Et ce «polycentrisme de proximité» repéré par plusieurs n explique-t-il pas plutôt la résistance du pouvoir structurant d un seul centre? En plus de s interroger sur le maintien de la centralité d affaires dans son espace initial, notre contribution cherche donc à savoir si l hypothèse du débordement de l espace central trouve une validation empirique dans la période récente ( ) et ce qu elle pourrait signifier. 2 Méthodologie Les données d emplois exploitées comptabilisent l ensemble de l emploi salarié privé entre 1993 et Elles sont issues des déclarations annuelles envoyées par les entreprises franciliennes à Pôle Emploi : seules sont incluses les activités du secteur privé, le secteur public n entrant pas en ligne de compte dans les déclarations obligatoires. Ces données sont localisées au lieu de travail et à la commune. Elles sont disponibles annuellement mais nous ne retenons que quelques années, 1993 pour la plus ancienne disponible, 2008 pour la plus récente, et 1996, 2000 et 2004 pour constituer des intervalles. Ce jeu de données présente plusieurs avantages ; en décomposant l évolution en plusieurs périodes successives, calés sur les cycles économiques, il permet notamment de séparer plus facilement les effets proprement conjoncturels, des dynamiques plus tendancielles ; la période couverte permet d avoir également un 7

8 avant/après de l accès au réseau internet. Plusieurs modalités de la classification NAF Rév. 2 sont disponibles ; pour nos besoins, celle désagrégeant l activité en 38 secteurs constitue un bon compromis. 2.1 Le découpage de l espace métropolitain, et le zoom sur l espace péricentral. Le desserrement de l emploi se mesure habituellement à l aide d une analyse centre-périphérie. Les découpages les plus communs Paris, première couronne et deuxième couronne, ou bien les nomenclatures spatiales de l INSEE pour les aires urbaines manquent de souplesse pour en apprécier pleinement l évolution précise. Les méthodes analysant la déconcentration de l emploi en fonction de la distance au point le plus central (Fouchier, 2003; Gilli, 2009) ou bien en utilisant des anneaux de distance (Shearmur et Alvergne, 2002) ont le désavantage de ne pas considérer les variations du développement métropolitain selon leur quadrant géographique. Or on sait qu à égale distance du centre, on peut trouver en périphérie de Paris des tissus économiques de nature fort différente. Notre propre découpage cherche à prendre en considération ces variations. Il se compose de six grandes zones, correspondant à des densités de population et d activités relativement distinctes les unes des autres et à des secteurs géographiques particuliers de l agglomération (CARTE 1 et ANNEXE A): 1. Le quartier central des affaires (QCA), dans Paris, a été défini sur la base d un certain de nombre de critères présentés dans la prochaine section (2.2). 2. Tous les arrondissements parisiens excluant ceux du quartier central des affaires forment le secteur Paris-Est. 3. Ce que nous appelons «espace péricentral» inclut les 29 communes limitrophes de Paris et 28 autres communes directement adjacentes à ce premier cercle. L ensemble se trouve, à vol d oiseaux, à une distance maximale de 12 km du cœur du quartier central des affaires. Cette zone dense a ensuite fait l objet d une subdivision pour tenir compte de sa diversité territoriale. L agrégation de communes s est faîte par contiguïté spatiale, et dans un souci de constituer des entités territoriales partageant une certaine unité socio-économique et historique. On retrouve à l ouest les secteurs de la Défense, Boucle de la Seine et Boulogne, un secteur Nord-Est, à l origine plus industriel et aujourd hui en reconversion, le secteur Vincennes à l est, et enfin le secteur Ivry réunit les premières banlieues du sud de la capitale. 4. Les villes nouvelles, au nombre de cinq, sont composées de communes situées pour l essentiel en deuxième couronne de banlieue : Il s agit de Saint-Quentin-en-Yvelines, Cergy-Pontoise, Evry, Sénart et Marne-la-Vallée. En tant qu opérations d aménagement planifiées et qu espace en forte croissance, nous les avons considérées à part dans l analyse. 5. La quatrième catégorie, rassemble un ensemble de communes localisées en banlieue encore dense et en zones périurbaines. Elles ont en commun d être des zones de polarisation de l emploi. Cette 8

9 classe vise à regrouper toutes les communes, qui en dehors des zones précédentes, sont les plus susceptibles d accueillir des activités du secteur productif et donc d avoir profité du desserrement La dernière catégorie réunit la grande majorité des communes restantes, et se compose d espaces essentiellement périurbains dominés par la fonction résidentielle. CARTE 1. Découpage spatial des communes franciliennes. B A C D F E km Quartier central des affaires Paris-Est Espace péricentral Villes nouvelles Pôles d'emplois secondaires Autres communes Espace péricentral A : La Défense B : Boucle de la Seine C : Nord-Est D : Vincennes E : Ivry F : Boulogne 1 La définition des zones d emplois est basée sur un seuil minimum du total d emplois dans la commune (E) et sur le taux emplois/population active hors navettes quotidiennes vers Paris (EPA). Cette dernière condition nous oblige à utiliser les données du recensement le plus proche de la première année disponible dans les données Unistatis (1993) : le Recensement de 1990 présente en effet l avantage, pour la description de la polarisation spatiale, de proposer non seulement le nombre d emplois total (y compris l emploi public) mais encore les trajets domicile-travail. Une commune peut être considérée comme une pôle zone d emplois à la double condition suivante : E > ; EPA > 1. Cette méthode a permis de retenir 69 communes, qui ont été classés comme «autres zones d emploi périphériques». 9

10 2.2 Comment définir la centralité d affaires et le périmètre du quartier central des affaires (QCA) : le recours aux «secteurs témoins». Le périmètre du quartier central des affaires ne fait pas consensus dans la littérature récente. Si la grande majorité des études s entendent pour inclure trois arrondissements historiques du «Paris des affaires» 2 ème, 8 ème, 9 ème, la période récente a fait évoluer ses frontières. Guillain et Le Gallo, (2008) lui ajoute par exemple le 1 er et le 17 ème arrondissement. Compte tenu du fait que notre analyse débute en 1993, à un moment où la déconcentration de l activité économique est déjà bien avancée, on propose de partir à la recherche des secteurs «témoins» de la centralité d affaires, puis de tracer les limites du CBD parisien en fonction de la concentration relative de ces secteurs dans Paris. Le choix des secteurs «témoins» n est pas défini a priori ; on retient seulement ceux dont la localisation indique une préférence (absolue et relative) pour les localisations parisiennes en début de période, (TAB. 1). TABLEAU 1. Classement des secteurs d activité les plus parisiens en IDF en Proportion d'effectifs strictement parisiens (75) des secteurs d'activité franciliens (%) Activités les plus pourvoyeuses d'emplois salariés dans Paris (75) En milliers Textile, habillement, cuir & chaussures 69,3 Activités financières et assurances 188,2 Activités financières et assurances 61,9 Commerce ; répar. automobile & motocycle 187,7 Edition, audiovisuel et diffusion 60,5 Act. de services administratifs & soutien 165,4 Activités immobilières 54,4 Hébergement et restauration 101,4 Hébergement et restauration 53,6 Act. juridique, comptabilité, gestion, arch., ing. 91,1 Télécommunications 52,8 Autres activités de services 55,2 Enseignement 49,3 Édition, audiovisuel et diffusion 54,9 Act. de services administratifs & soutien 48,6 Construction 51,4 Act. juridique, comptabilité, gestion, arch., ing. 46,9 Activités immobilières 39,1 Administration publique 45,9 Autres act. spécialisée, scientifiques et tech. 35,5 Emploi Total 35,7 Le classement obtenu, sans présenter de grandes surprises dans le sens où les secteurs traditionnellement centraux sont bien ceux qu on retrouve en tête de liste, signale néanmoins quelques spécificités qu on ne peut ignorer 2 : le bon classement du secteur hébergement et restauration rappelle une facette incontournable de l économie parisienne, et le fait qu il soit si central n est pas le fruit du hasard. Nous retenons comme «secteurs témoins» les activités présentes dans les deux classements (et surlignées en gris), pour l essentiel donc, des activités tertiaires ayant pour marché principal la prestation de services à d autres entreprises. En plus de ces secteurs, nous ajoutons à notre liste les activités informatiques & 2 Au premier rang pour la part d effectifs dans Paris, la présence de l industrie textile & habillement a fort probablement à voir avec le secteur du luxe et de la mode dont l attachement au centre est bien connu, et dont Paris est une des capitales mondiales. 10

11 services d information qui viennent au troisième rang des activités les plus dynamiques sur la période mais qui, en raison de la faiblesse des effectifs en 1993, n apparaissent pas dans le premier classement. Naturellement, tous ces secteurs n ont pas des comportements de localisation identiques, ni le même poids économique. Ils ont simplement en commun d être très parisiens à une date précise. Le secteur hébergement et restauration n est certainement pas le plus caractéristique des économies métropolitaines, mais sa présence se justifie par le fait qu il participe, par bien des aspects, à construire une type de centralité qui n est pas sans lien non plus avec le monde des affaires. Pour tracer les limites du quartier central des affaires, nous cherchons maintenant à savoir, parmi ces secteurs, lesquels ont tendance à se co-localiser. Précisons que la recherche d une adresse parisienne peut poursuivre différents objectifs. Dans le cas de certaines entreprises, ce choix peut fort bien s expliquer par une stratégie de regroupement géographique entre activités complémentaires liés à la nécessité d échanger des informations et des connaissances sur une base régulière. Autrement dit, ce choix se justifie autant par la volonté de mieux satisfaire un niveau d interaction élevé avec d autres entreprises que par le lieu en soi. Cette dimension-là est à l origine même de la centralité d affaires. L analyse de corrélation, pour estimer le niveau de co-présence de tous ces secteurs, fait nettement ressortir quatre secteurs dont le destin, en matière de localisation, semble étroitement lié : Edition, audiovisuel et diffusion / Finances et assurances / Activités immobilières / Activités juridiques, comptabilité, gestion, architecture et ingénierie (TAB. 2). Ils sont ceux que nous retenons pour tracer les limites du quartier central des affaires. Le périmètre constitué inclut tous les arrondissements qui combinent, au sein de l espace parisien, une spécialisation dans l accueil de ce groupe de secteurs, et que les effectifs sectoriels classent dans les 50% mieux dotés à l échelle de la capitale. L espace d affaires, sur la base des critères retenus, dépasse largement ses limites historiques. Aux arrondissements originaux (1 er, 2 ème, 8 ème, 9 ème ) s ajoutent désormais les arrondissements voisins du sud-ouest parisien (15 ème, 16 ème et 7 ème ) et du 17 ème arrondissement, au Nord-ouest. Cette nouvelle géographie, marquée par un glissement vers la partie sud-ouest de la capitale, va dans le sens d autres observations annonçant déjà l extension de l espace d affaires métropolitain dans cette direction (Halbert, 2005). 11

12 3 Le desserrement des secteurs «témoins» coïncide-t-il avec un fléchissement de la centralité d affaires du quartier central? La première série de résultats porte sur la situation spécifique de l espace central. L affaiblissement du rôle tenu par le quartier historique des affaires est un sujet récurrent depuis quelques années à Paris ; il vient en général avec une autre crainte, celle d une certaine muséification des lieux. A l épreuve des données d emploi, que peut-on en dire? Cet espace est-il encore attractif pour les activités dites centrales? On s intéresse pour commencer au poids du quartier central des affaires (QCA) dans l espace économique métropolitain. L évolution de l emploi dans le QCA entre 1993 et 2008 ne laisse planer aucun doute sur sa position moins dominante dans l espace métropolitain (TAB. 3). Tous les secteurs sans exception y sont relativement moins localisés en 2008 qu en Si cette érosion ne surprend pas, dans la mesure où elle confirme une tendance déjà amorcée dans le dernier quart du siècle passé, elle montre, dans le détail, une accélération au passage de l an En effet, pour au moins cinq des sept secteurs témoins, c est à partir de cette date que l emprise relative du QCA se réduit plus significativement. C est vrai pour l emploi total également. Les reculs les plus forts sont enregistrés par la finance et assurances (-9,1 points entre 2000 et 2008), les activités de services administratifs et de soutien (-5,2 points entre ces deux dates), les activités juridiques, comptabilités, etc (-5 points), l activité informatique & services d information (-4,1 points) et enfin l hébergement et la restauration (-2,1 points). Plusieurs hypothèses sont permises, mais on est tenté de voir dans cet affaissement plus brutal deux effets : un premier, difficile à capter avant l année 2000, concerne la démocratisation de l accès aux nouvelles technologies d information et de communication, en particulier internet, entre 2000 et 2008, et donc la possibilité de reconfigurer et segmenter à nouveau la chaîne de production, en recherchant de nouvelles localisations périphériques pour les fonctions banales. Les deux premiers secteurs finance et assurances et activités de services administratifs et de soutien, a priori les plus concernés, sont d ailleurs ceux dont le poids central s abaisse le plus. Si la part des activités témoins localisées hors du QCA augmente, il est aussi possible qu elle soit liée à la progression de nouveaux marchés dans les espaces de banlieue et le périurbain. C est une deuxième possibilité que plusieurs études avancent à l examen d autres métropoles. 12

13 TABLEAU 2. Evolution du poids du quartier central des affaires pour l emploi total et dans les secteurs témoins en IDF, par période entre 1993 et Evolution cumulée du poids par période Emploi total 21,2-0,5-1,5-2,9-4,1 17,1 Secteurs témoins co-localisés Activités financières et d'assurance 50,9-5,1-7,6-13,4-16,7 34,2 Édition, audiovisuel et diffusion 39,0 1,3-4,6-4,8-5,1 33,9 Activités immobilières 36,6-3,4-4,7-10,3-7,3 29,3 Act. juridique, comptabilité, gest., arch., ingé. 32,9-0,6-2,4-4,5-7,4 25,5 Autres secteurs témoins Part (%) en 1993 Part (%) en 2008 Hébergement et restauration 30,8-2,0-1,4-2,7-3,5 27,3 Act. de svices administratifs & soutien 25,8-1,6-3,7-6,5-8,9 16,9 Act. informatique & svices d'information 25,8-1,4-1,3-3,2-5,5 20,3 Le recul du poids économique du Paris des affaires ne permet pas de conclure, pour l instant, à une panne de son attractivité ; si ce recul est confirmé par des variations négatives de l emploi, la réponse ne fera plus beaucoup de doutes. En revanche, si ce recul est le résultat d une progression de l activité plus lente que dans le reste de l agglomération, l interprétation sera toute autre. Il est important de bien faire la distinction entre les deux situations, car elle renvoie à des scénarios différents. Pour y voir plus clair, on compare désormais les variations sectorielles d effectifs dans le QCA à celles enregistrées dans le reste de la région, en prenant le soin de mettre en face des variations relatives (Taux de variation annuel moyen par période, TVAM) les effectifs réels correspondants (Variation nette) (FIG. 1). Car parler de l un sans l autre peut parfois être source de malentendus. Malgré sa position moins dominatrice, les dynamiques sectorielles, décomposées par période, montrent que le QCA continue d exercer un bon niveau de polarisation sur les activités témoins les plus dynamiques (Activités juridiques, comptabilité, gestion, etc / Activité informatique & services d information / Hébergement et restauration, notamment). Dans la majorité des cas, la situation du quartier central des affaires co-évolue avec le reste de l espace métropolitain en suivant une trajectoire presque parallèle à celle observée ailleurs dans la région. Pour le dire autrement, la santé économique du Paris des affaires va aussi bien que celle de sa région. Quand l emploi sectoriel croît ailleurs en Île-de-France, il croît également au sein du QCA, et l inverse se vérifie aussi ; la distinction entre les deux provient du niveau des variations. Quand elles sont positives, le QCA enregistre une progression relative en général inférieure au reste de la région, mais qui, ramenée aux effectifs réellement gagnés, est loin d être négligeable. Ainsi, en quinze ans, les huit arrondissements du QCA ont capté 16,5% des nouveaux emplois métropolitains des activités juridiques, comptabilité, gestion, etc et 18,3% de ceux des activités informatiques & services d information. 13

14 Deux secteurs font exception à ce schéma et semblent se comporter différemment du reste. La finance et assurances et, dans une moindre mesure les activités de services administratifs & soutien. Dans leur cas, alors que le QCA a éliminé des emplois, le reste de l espace métropolitain en a rajouté. Le cas de la finance et assurances est symptomatique alors que les courbes d évolution montrent une symétrie presque parfaite, où les emplois perdus au centre semblent avoir été gagnés dans des proportions quasi-identiques par le reste de l espace métropolitain. Activité centrale par excellence, la finance et assurances a éliminé plusieurs milliers d emplois dans le quartier. Une partie de l explication est certainement à rechercher dans les caractéristiques de ce secteur. En début de période, aucune autre activité n est plus concentrée dans le QCA que la finance et assurances le QCA abrite 50,9% des emplois sectoriels régionaux, c est donc le secteur qui a le plus «à donner» à sa périphérie. Il n en demeure pas moins que cet effondrement central atteste d un changement radical de comportement. En tête de liste des secteurs ayant le plus expérimenté la division de la chaîne de valeur entre d un côté les opérations techniques et routinières, plus banlieusardes, et d un autre les opérations de gestion, à plus forte valeur ajoutée, encore attachées à l espace central, ce processus a certainement gagné en intensité au cours de la période; et il s est accéléré par le développement des nouvelles technologies d information et de communication (Rousset-Deschamps et al., 2009 ; Rowe et Béal, 1995). En sachant que ce secteur a été avant-gardiste dans leur utilisation et dans l échange de données à distance, on peut alors légitimement se demander si les recompositions de sa géographie de l emploi n indiquent pas une nouvelle façon de penser l espace de production et de distribution des services. Pour conclure sur la position du quartier central des affaires dans l espace économique, deux lectures sont possibles. Une première, plus pessimiste, pourrait voir dans la position moins dominante du pôle central le signe de ses difficultés à s adapter au besoin de l économie moderne, et la conséquence du contingentement de l offre immobilière (Davezies, 2006 ; Glaeser, 2011). Et c est vrai que le recul spectaculaire de la Finance et Assurances fait s interroger un peu plus sur la capacité de cet espace à conserver les activités stratégiques, et peut conforter les doutes émis par certains sur le maintien de sa centralité économique. En deuxième lecture, on aurait tort de croire que les localisations du quartier central des affaires ne sont plus convoitées, sinon comment expliquer que les secteurs les plus dynamiques, les activités «phares» de la nouvelle économie qui plus est Activité juridique, comptabilité, gestion, etc et activité informatique & services d information s y concentrent encore ; le secteur de l édition, audiovisuel et diffusion, lorsqu il se porte bien, y conserve un attachement incontestable. Enfin, la consolidation du secteur hébergement et restauration rappelle la double appartenance de ce quartier, à la fois comme lieux d affaires, mais aussi comme espace touristique et résidentiel. Les deux périmètres se confondent et les frontières du second sont certainement plus pérennes que celles du premier ; les monuments et les symboles sont plus difficiles à 14

15 déplacer que les emplois. Présenté sous cet angle, et considérant que le quartier parisien des affaires est non seulement un espace de production des richesses mais aussi un espace polarisant d autres types de flux (touristiques en particulier), peut-on encore douter de sa centralité dans l espace économique métropolitain? Et tout compte fait, à l heure du desserrement des emplois, où certaines tâches n ont plus l impératif d être centrales à tout prix, sa double fonction est peut-être une bonne nouvelle en lui assurant, de toutes les manières, un certain rayonnement. FIGURE 1. Variation nette et relative (TVAM) des secteurs témoins dans le quartier central des affaires (QCA) et le reste de la région IDF Edition, audiovisuel et diffusion Activité juridique, comptabilité, gestion, arch. et ingénierie Activités immobilières Activité informatique & services d'information 15

16 Hébergement et restauration Finance et assurances Activités de services administratifs & Soutien 4 La diffusion des activités témoins en dehors du QCA : la thèse de l élargissement du territoire central se vérifie-t-elle? Conformément à l hypothèse principale qu on cherche à vérifier, on s intéresse désormais à la diffusion des activités témoins en dehors du quartier central des affaires en s aidant de la typologie en six grandes zones de l espace métropolitain. La distribution de la croissance entre 1993 et 2008 ainsi que l évolution du poids économique relatif de chaque zone dans l espace métropolitain offrent un premier point de vue relativement explicite de la situation, en faisant ressortir deux types de pattern (FIG. 2) : - Les activités avec une forte composante décisionnelle et riche en savoir - Activité juridique, comptabilité, gestion, ingénierie + activité informatique & services d information + édition, 16

17 diffusion et audiovisuel + finance et assurances s affranchissent difficilement de la proximité parisienne. Dans le cas des trois premiers, la croissance parisienne déborde en priorité sur l espace péricentral qui capte la grande majorité des nouveaux effectifs. Les espaces économiques plus éloignés, comme les villes nouvelles ou les autres zones d emploi, sans être exclus de la croissance, ne semblent pas faire le poids face à la compétition de cette première ceinture de banlieues. D ailleurs, leur poids relatif au mieux stagne sinon fléchit dans tous ces secteurs, excepté pour les activités juridiques, comptabilité, gestion, architecture et ingénierie dans les villes nouvelles. Quant à la finance et assurances, tout porte à croire qu une bonne partie de l activité a pu migrer vers l espace péricentral qui, par ses gains d emploi, compense la presque totalité des effectifs éliminés dans le quartier central des affaires. Ailleurs que dans ces deux zones, le marché sectoriel de l emploi ne signale pas d inflexions notables. - Une autre configuration se dessine avec les services plus standardisés comme les activités de services administratifs & soutien ou bien encore les activités immobilières. Dans leur cas, la redistribution de l activité vise d abord à éviter les localisations du QCA, mais les nouveaux espaces de croissance se partagent mieux entre l espace péricentral, les villes nouvelles, les autres zones d emploi, ainsi que le reste de l Île-de-France, dont le poids respectif a le plus augmenté au cours de la période. Ce comportement est caractéristique de secteurs plus dispersés géographiquement et qui misent aussi, pour s accroître, sur la demande locale. Dans ce portrait, le secteur hébergement et restauration est à part. L espace parisien concentre encore une bonne partie de l activité ; les deux zones ensemble, QCA et Paris-Est, réalisent les gains d effectifs les plus importants. Sans qu on puisse faire le lien entre emploi et équipements touristiques, ce constat renforce néanmoins l idée que, dans Paris, le marché de l emploi lié à l activité touristique-résidentielle résiste mieux au desserrement que celui des activités de la sphère d affaires. Et cet élément pourrait effectivement donner des arguments à ceux pour qui la patrimonialisation de la capitale gagne sur l espace d affaires central des points importants. 17

18 FIGURE 2. Répartition francilienne de la croissance d emploi ( ) par secteurs témoins et évolution du poids relatif de chaque zone (Différence entre la part en 2008 et la part en 1993). Edition, audiovisuel et diffusion Act. Juridique, comptabilité, gestion, arch. et ingénierie Activité informatique & services d'information Finance et assurances Activités immobilières Activités de services administratifs & Soutien 18

19 Hébergement et restauration Tous secteurs témoins confondus A ce stade, on est évidemment porté à interpréter la forte progression de l emploi des secteurs témoins dans l espace péricentral comme un élargissement de la centralité d affaires parisienne. L hypothèse est d autant plus vraisemblable que l attraction, absolue et relative, exercée par cet espace lui donne un poids dans l espace métropolitain nettement supérieur à celui qu il occupait en début de période. Autrement dit, nous sommes bien dans le cas d une diffusion de courte portée principalement, qui recherche en priorité les localisations en marge du centre traditionnel plutôt que les pôles d activités plus distants. Il reste toutefois à savoir comment se répartissent les secteurs témoins à l intérieur de l espace péricentral. Est-ce le quartier d affaires de la Défense qui concentre la majorité de l activité nouvelle, ou bien l émulation touche-t-elle d autres portions du voisinage parisien? Enfin, pour qu on puisse parler d élargissement de la centralité, encore faudrait-il que l espace péricentral tende à se spécialiser, à l image du QCA, dans l accueil des secteurs témoins. C est ce que nous vérifions dans les paragraphes suivants. Pour tenir compte de la variété urbaine au sein de l espace péricentral, on le subdivise désormais en six zones ; quant aux villes nouvelles, elles sont considérées une à une. Afin de simplifier la lecture, les effectifs des secteurs témoins sont réunis pour le calcul des niveaux de spécialisation par zone, et pour la distribution de leur croissance (FIG. 3). Ce nouvel éclairage apporte des précisions supplémentaires sur l évolution de l espace économique en périphérie de Paris. Si La Défense est bien au niveau de spécialisation attendu et dépasse même en fin de période celui du quartier central des affaires, deux autres observations retiennent notre attention à son sujet. D une part, il semble bien qu au fil du temps, le grand quartier d affaires de l ouest ne polarise plus autant : il attire 40,2% de tous les nouveaux emplois témoins localisés dans l espace péricentral entre 1993 et 2000, seulement 18,7% dans la période suivante. D autre part, il est désormais dépassé par le secteur Boucle de la Seine pour les gains d emploi, et talonné par le secteur Boulogne. En regardant de plus près aux données, la croissance des secteurs témoins, principalement à partir de 2000, 19

20 donne l impression de mieux se répartir entre toutes les zones voisines de Paris, à l ouest comme à l est. Cette évolution est confirmée par l examen des spécialisations, alors que trois zones en plus de La Défense atteignent le seuil de spécialisation en 2008 (le secteur Boulogne, Boucle de la Seine et le secteur Vincennes), contre aucune en Et le secteur Ivry, sans atteindre le seuil minimal, s en rapproche un peu plus. Longtemps restées en marge de la dynamique métropolitaine, les parties voisines de Paris situées à l est et au sud commencent peu à peu à s y intégrer. Cette recomposition interne est encore loin de respecter l équilibre Est Ouest, par contre, l écart dans la répartition de la croissance tend à se réduire. Ce constat est renforcé par les observations dans Paris intra-muros : alors que la croissance, en première moitié de période, se répartit équitablement entre le QCA et la zone Paris-est, elle bascule en faveur de cette dernière en deuxième moitié de période. Pour revenir à la question principale, il y a donc, à l intérieur même de l espace péricentral, une tendance croissante à la diffusion des activités témoins en dehors du pôle de La Défense. Cette évolution donne un peu plus de crédit encore à l idée que la proximité au centre parisien demeure structurante dans les arbitrages. En termes de direction, le desserrement à l œuvre confirme la préférence traditionnelle pour l ouest parisien ; ceci dit l élargissement, toute proportion gardée, de la centralité d affaires vers l est de Paris combinée à son plus faible développement dans les villes nouvelles ou dans les autres pôles réunis attestent du bien-fondé de l argument principal ; l éloignement de Paris représente un handicap. 20

21 FIGURE 3. Niveau de spécialisation, par zone, dans les secteurs «témoins» (1993, 2000, 2008) et répartition de leur croissance ( et ). Niveau de spécialisation Répartition de la croissance tous secteurs témoins confondus 21

22 A la lumière de ces quelques résultats, la géographie économique récente de l espace métropolitain révèlent des tendances nouvelles. La structure spatiale de la croissance d emploi, l analyse des spécialisations ainsi que le nouveau rapport de poids entre zones dans l espace métropolitain montrent sans équivoque la préférence des secteurs témoins pour des localisations péricentrales plutôt que parisiennes. Faut-il y voir un affaiblissement du pouvoir structurant de Paris, ou bien insister plutôt sur le fait que la centralité d affaires, dans sa grande réorganisation, privilégie encore et toujours la proximité à l espace parisien? Comme c est parfois le cas en sciences sociales, les résultats laissent place à plusieurs interprétations possibles, dépendamment du point de vue et du positionnement théorique pris au départ. En ce qui nous concerne, l extension de la centralité d affaires demeure pour l instant la preuve qu une bonne partie des activités sensibles à la centralité peuvent s accommoder de localisations aux portes de Paris, sans que cela n altèrent visiblement la qualité des échanges, l intensité des relations, et les bénéfices en tout genre procurés par leur concentration antérieure. Deux autres questions viennent à l esprit quand on se penche en détail sur les données. Comment expliquer le desserrement à deux vitesses, nettement plus vigoureux après 2000 qu avant cette date? Et comment expliquer, toujours au passage du siècle, que les deux grands quartiers d affaires de la métropole se portent simultanément moins bien, l un en perdant plusieurs milliers d emplois, l autre en voyant sa croissance nettement ralentir? Il est possible que ces deux questions aient une seule et même réponse. Ces changements plus brutaux interviennent à un moment particulier de notre époque, celui où se sont généralisés les échanges instantanés d informations et de données à distance par le biais des technologies modernes de communication. Ce n est bien entendu qu une hypothèse, mais comment ne pas penser qu avec le temps, les entreprises ne commencent pas à profiter des possibilités offertes par le développement des NTIC, dans un marché foncier aussi tendu que l est le marché parisien, pour relocaliser sans trop les éloigner, une partie des fonctions ne nécessitant pas d interactions directes régulières avec le client? On pourrait alors comprendre la stratégie d évitement du QCA et le moindre intérêt pour la zone de la Défense, par ailleurs saturée. Une analyse à partir d une grille structurale fonctionnelle de l emploi, comme celle construite par Beckouche et Damette (1993) ou bien Halbert (2005), apporteraient certainement plus de certitudes à ce sujet, malheureusement, les données que nous avons en notre possession ne permettent pas le croisement entre «catégorie professionnelles» et «branches d activité». Enfin, un autre élément a pu jouer en faveur de la localisation des services témoins dans l espace péricentral. De toutes nos zones, elle est celle que la désindustrialisation a le plus durement frappée, en particulier en début de période (FIG. 4). Difficile de ne pas voir un lien entre l élimination des emplois manufacturiers péricentraux et la croissance rapide des activités témoins dans cette zone. Quand les terrains sont si près du centre, l intérêt des acteurs publics et privés pour une reconversion rapide ne tarde pas car ils offrent en 22

23 général de bonnes opportunités foncières ; c est encore plus vrai quand la pression immobilière qui se manifeste au centre atteint des sommets, comme ce fut le cas à Paris au cours de la dernière décennie. Ces dernières années, les opérations de reconversion se sont multipliés en bordure de Paris : parmi les plus symboliques, celle des moulins de Pantin, dont les bâtiments sont désormais occupés par les services bancaires de BNP-Paribas. FIGURE 4. Répartition francilienne des variations d emploi ( ) de l activité industrielle et des secteurs témoins et évolution du poids relatif de chaque zone (Différence entre la part en 2008 et la part en 1993). Tous secteurs industriels confondus Tous secteurs témoins confondus Avec l évolution récente des localisations, un espace d affaires parisien qui a franchi le périphérique dans plusieurs directions, un pôle d affaires périphérique la Défense désormais plus spécialisé que le quartier d affaires historique dans l accueil des secteurs témoins, on peut se demander si nous ne sommes pas en train d assister à une atténuation des spécificités de l espace central d affaires parisien. Alors qu on a mentionné qu en France, le desserrement de l activité économique avait généralement eu pour effet de spécialiser les centres villes dans les services à la production, la métropole parisienne a peut-être déjà dépassé ce schéma. Si l espace d affaires central s est étendu, comme les analyses précédentes tendent à le prouver, il serait alors logique de constater un rapprochement entre la structure économique des territoires péricentraux et le quartier central des affaires. C est que nous vérifions dans la dernière partie. 23

24 5 Assiste-t-on à un rapprochement entre le profil économique des zones péricentrales et le quartier central des affaires? L analyse de la structure économique par zone intègre, en plus des secteurs témoins, toutes les autres activités de la sphère productive (industrie, commerce de gros, etc), du commerce et de services aux ménages. Cette étape consiste à observer comment a évolué le profil économique des différentes zones par rapport à celle du quartier central des affaires. L indice 3 utilisé revient à mesurer le niveau de différenciation économique de chaque zone relativement au QAC. Plus l indice est élevé, plus la zone en question présente une composition économique proche du QAC ; c est l inverse qui se produit quand l indice diminue (FIG. 5). FIGURE 5. Indice de différenciation économique de chaque zone relativement au quartier central des affaires (1993, 2000, 2008). 3 L indice est calculé à partir de la formule suivante : ID i x j 1 eij E j e E i où e ij = Emplois du secteur économique j dans l entité i e i = Emploi total dans l entité i E j = Emplois du secteur économique j dans l espace de référence E = Emploi total dans l espace de référence 24

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