Projet de film à la Cité des Sciences et de l Industrie : parcours d une innovation dans une grande organisation

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1 ECOLE NATIONALE SUPERIEURE DES MINES DE PARIS Option Gestion Scientifique Projet de film à la Cité des Sciences et de l Industrie : parcours d une innovation dans une grande organisation Juillet 2009 Priscille de Coninck Sofia Souihi

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3 Résumé Comment innover dans les grandes organisations? A travers le cas de la Cité des Sciences et de l Industrie, lieu culturel scientifique de grande renommée, nous avons pu dégager une première réponse : les meilleurs fruits mûrissent à l ombre. Nous avons fait cette constatation autour d un projet de la Cité des Métiers (CdM), département de la Cité des Sciences, que nous avons accompagné tout au long de l année La Cité des Métiers, créée en 1993, est un espace d information et de conseil sur les métiers et la vie professionnelle, gratuit et ouvert à tous. Son action est inscrite dans une dynamique plus générale d accompagnement des mutations économiques des territoires. Profitant de sa marge d action au sein de cette grande organisation, la CdM lance un projet de série documentaire montrant que l investissement dans la R&D et l innovation technologique a effectivement des retombées en termes d emploi. L objectif est de montrer par des exemples très concrets, et en privilégiant des témoignages, que les territoires français, en innovant, parviennent à proposer de nouveaux emplois et de nouvelles formations à un vaste public, allant des ingénieurs aux ouvriers et techniciens. Répondant à la demande de la Cité des Métiers, nous avons donc été les chefs d orchestre pour le lancement de ce projet de série documentaire. Il s agissait pour nous de suivre, d encadrer, de questionner et même parfois de piloter ce projet de documentaire scientifique. Pour ce faire, nous faisions partie d une équipe constituée de membres de la Cité des Sciences et de Bonne Pioche Production, maison de production spécialisée dans le documentaire cinématographique et télévisuel. Poser des échéances, chercher des financements, enquêter sur le cadre stratégique de notre action ont constitué le cœur de notre étude à la CSI. Il a fallu également travailler sur le contenu d un tel documentaire, enquêter sur le terrain, être à l écoute de ceux qui vivent les mutations industrielles de l intérieur et qui peuvent témoigner de l'impact des innovations : «oui, dans ma région cette innovation technologique a sauvé les emplois traditionnels» ou encore «mon fils se forme sur une technologie qui n existait pas il y a 50 ans et pourra ainsi trouver une place dans la vie professionnelle». A partir de ces éléments bruts, de ces remontées du terrain, il a fallu ensuite mobiliser un réalisateur, négocier la diffusion sur une chaîne de télévision et imaginer l utilisation et la portée de cette série. Le projet a suscité l adhésion de multiples acteurs et a pu mûrir grâce à la liberté d action dont bénéficie la Cité des Métiers à la CSI. Ce Département se distingue en effet par sa créativité et par sa proximité des publics là où une certaine inertie et une perte de l esprit pionnier se fait ressentir à la CSI. Cette série documentaire en est une preuve révélatrice et rappelle à la CSI sa mission d origine : montrer le lien entre sciences et société. Le projet représente donc pour la CSI un de ses fruits, qui poussent dans son ombre et qui lui permettent de se repositionner sur la scène des grands questionnements scientifiques, à un moment charnière de son histoire, puisqu elle s apprête à fusionner avec une autre institution du monde scientifique et culturel : le Palais de la Découverte. 3

4 Sommaire I] Un beau fruit naît à la Cité des Sciences et de l Industrie ) La Cité des Sciences et de l Industrie (CSI)... 6 a) Naissance de la CSI... 6 b) La CSI aujourd hui ) La Cité des Métiers (CdM)... 8 a) Naissance de la Cité des Métiers... 8 b) Une plateforme multi-partenariale... 8 c) Un modèle reproduit en France et à l étranger ) La demande de la Cité des Métiers : accompagner un projet de série télévisée a) Le projet de film b) Un projet particulièrement innovant II] La maturation des fruits est une affaire délicate ) Le documentaire scientifique a) Echéancier b) L équipe du projet ) Le déroulement du projet a) Le contenu b) Le financement c) Le projet aujourd hui ) Les atouts de la Cité des Métiers III] Les meilleurs fruits mûrissent à l ombre : innover dans une grande organisation ) La réalité de la CSI ) Les risques de l innovation à l ombre ) Les enjeux stratégiques de l innovation à l ombre a) Un enjeu pour la Cité des Métiers b) Un enjeu pour la Cité des Sciences c) Cité des Métiers et Cité des Science sont interdépendantes Conclusion Remerciements

5 Introduction «On reconnaît un arbre à ses fruits». C est ce proverbe qui nous a guidées dans l étude que nous avons réalisée tout au long de l année à la Cité des Sciences et de l Industrie. La CSI est un lieu culturel scientifique qui fut créé en La face la plus connue de la Cité des Sciences est sans doute son offre muséologique, ses expositions. Au fil des années elle s est aussi bâtie une solide réputation autour de la Cité des Enfants ou encore de son cinéma à la Géode. Mais la plupart des visiteurs ne connaissent pas l étendue de l offre de cet établissement. La Cité des Sciences est en fait beaucoup plus étendue que ce que le public en perçoit généralement. Les commanditaires de cette étude, par exemple, n étaient pas membres de la direction des expositions mais font partie d un département plus discret, d une branche plus ombragée : la Cité des Métiers. La Cité des Métiers, que nous présenterons plus en détails par la suite, accueille un public qui se pose des questions sur la vie professionnelle. A ce stade de description, il peut sembler surprenant qu un tel département fasse partie de la CSI. Mais plus surprenant encore, c est pour faire un film que cette mini-cité dans la cité a sollicité l aide de deux élèves-ingénieurs de l Ecole des Mines. Au mois de novembre 2008, elle nous demande d accompagner un projet de série télévisée sur le lien entre innovation technologique et emploi : l investissement dans la recherche, tel qu il peut être prôné par les politiciens, a-t-il un impact sur l emploi? Les territoires français en innovant parviennent-ils à proposer des nouveaux emplois aux ouvriers, aux techniciens? La Cité des métiers veut donc très concrètement illustrer ces questions. A travers ces problématiques de lien entre la technologie et l emploi, il est déjà plus facile de saisir la pertinence de son implantation à la Cité des Sciences et de l Industrie. Nous avons donc suivi, encadré, questionné et piloté ce projet pendant neuf mois à la Cité des Sciences. Et pendant ce temps de gestation, ce projet a très vite pris de l ampleur et a suscité un enthousiasme généralisé : d abord, à la Cité des Sciences, puis auprès des régions et enfin dans les sphères politiques. Au fur et à mesure de l avancement de ce projet, nous nous sommes alors rendu compte que cette proposition de la Cité des Métiers n était pas anodine. Par le biais de ce projet, nous avons découvert un caractère essentiel de l organisation de la CSI : les meilleurs fruits y mûrissent à l ombre. A travers ce mémoire, nous présenterons le parcours que nous avons emprunté et qui nous a menées à cette proposition. Dans un premier temps, nous irons à la rencontre de ce beau fruit né à la CSI : quel est son arbre c est-à-dire comment s organise la CSI aujourd hui? Quel est sa branche ou qu est-ce qu une Cité des Métiers? Et enfin qu en est-il du film lui-même, quelles sont ses caractéristiques, son originalité? Puis nous détaillerons le rôle d agriculteur minutieux qui a été le nôtre : comment peut mûrir un tel projet, quels sont les atouts indispensables de l organisation qui le porte? Dans un dernier temps, nous constaterons d une manière générale que les lieux souterrains dans les grandes organisations peuvent être de véritables sources d innovation et donner naissance à des projets qui auront une portée stratégique insoupçonnée pour l organisation dans son ensemble. C est le cas de ce projet singulier de la Cité des Métiers, au sein de la CSI. 5

6 I] Un beau fruit naît à la Cité des Sciences et de l Industrie 1) La Cité des Sciences et de l Industrie (CSI) a) Naissance de la CSI Dès son ouverture au parc de la Villette en 1986 à l occasion du passage de la comète de Halley, la CSI affichait clairement sa volonté d intéresser les publics aux développements des sciences et des techniques. La CSI est le lieu culturel scientifique de référence pour qui s intéresse aux problématiques scientifiques. Plus de trois millions de visiteurs visitent la CSI chaque année ce qui en fait le quatrième musée de France par sa fréquentation. Elle est également imposante par l espace qu elle occupe, m² de superficie, et par le nombre de personnes qu elle emploie, 1000 personnes. Cette place prépondérante dans le paysage des lieux culturels scientifiques sera renforcée par une fusion début 2010 avec un autre établissement majeur de la culture scientifique : le Palais de la Découverte. Pour mieux comprendre le rôle que la CSI joue dans le paysage des lieux culturels scientifiques, la charte fondatrice de la CSI précise les deux objectifs que le musée devait atteindre : la première mission était de «rendre accessible à tous les publics les savoirs scientifiques, techniques et industriels, ainsi que de présenter les enjeux de société liés à leur évolution». Mais au-delà de ce rôle de pont entre la science et la société, la CSI devait «participer à la diffusion [de ces savoirs] en France et à l étranger». b) La CSI aujourd hui La Cité voulait donc se démarquer des musées scientifiques traditionnels. Elle voulait plonger la science dans la société et montrer à chacun l impact très concret que peut avoir la science dans sa vie. Pour ce faire, il fallait donc plus que des expositions et dès le début, la Cité propose des medias variés pour répondre à ses objectifs. i) Les expositions Il y a évidemment à la Cité un espace d exposition. Il attire aujourd hui 1,6 millions de visiteurs chaque année. Ces expositions sont réparties sur trois grands espaces : Explora, la Cité des Enfants et l Argonaute. Mais même dans cette activité d exposition le prisme avec lequel la Cité aborde les questions de sciences est novateur. Ainsi la Cité lance très tôt un espace de journalisme scientifique qui décortique et explique les controverses scientifiques actuelles : Sciences Actu. Et en dehors des expositions permanentes et temporaires, on trouve également un planétarium ou encore un sous-marin de chasse avec une 6

7 exposition consacré à la navigation sous-marine. La CSI ne s appelle pas musée des sciences à dessein et elle revendique ses différences dans le relais et le traitement de l information. D un point de vue plus organisationnel, la direction des expositions, qui s occupe des activités citées ci avant, est une des plus importantes de la Cité puisqu elle emploie 170 personnes. ii) Les ressources documentaires Sur cette activité d expositions vient se greffer un pôle de ressources documentaires. Il n est pas négligeable dans le rayonnement de la Cité puisqu il accueille plus de visiteurs par an. Ce pôle regroupe bien sûr une grande médiathèque des sciences et de l industrie mais aussi la Cité des Métiers, la Cité de la Santé ou le Carrefour Numérique, tous des services en accès libre et gratuit. iii) Les conférences et débats La Cité voulait aussi être un lieu de débat autour des questions scientifiques, être un lieu de référence pour soulever les questions que posent les découvertes scientifiques et les innovations technologiques. En 2001 a donc été créée une structure pour organiser des conférences : le Collège. Avec le Centre des Congrès de la Villette, le Collège attire visiteurs chaque année. Sa programmation s organise par cycles allant de la physique quantique à la découverte de l inconscient. iv) Les spectacles Cette offre multiple est complétée par deux grandes salles de cinéma, la Géode et le Cinaxe, qui attirent chaque année près de visiteurs. v) Autant d activités que de structures porteuses La CSI s organise et se revendique donc comme un réel conglomérat de PME. A l origine, la CSI se concevait comme un lieu multimédia. La construction de la Géode, la volonté de profiter d une grande médiathèque ou l organisation de conférencesdébats en témoignent. Tous ces éléments qu on peut retrouver à un état embryonnaire dans différents musées ont ici une place prépondérante. C est dans ce contexte, qu une entité particulière est née au sein de la CSI : la Cité des métiers. Il existe, bien sûr, autant de structures porteuses qu il y a d activités à la CSI et cette profusion de sous-entités brouille la lecture de l organisation. Même au niveau géographique, l espace de la Cité est tellement grand qu il est difficile pour un visiteur d y appréhender l ensemble de l offre. Pourtant la position géographique des activités n est pas anodine. Les activités les plus légitimes et les plus reconnues sont dans les espaces les plus visibles et les plus accessibles. La Cité des Métiers a établi ses quartiers au sous-sol du bâtiment et est souvent méconnue des visiteurs des 7

8 expositions. Pourtant, au fil des ans, elle a su tirer avantage de cette situation peu exposée. Elle a gagné en autonomie en s éloignant du cœur des activités ce qui lui permet aujourd hui de proposer un projet de série documentaire. Mais pour mieux comprendre les enjeux organisationnels qui sous-tendent l existence de la Cité des Métiers, intéressons-nous à son fonctionnement et à la raison de sa création au sein de la Cité des Sciences et de l Industrie. 2) La Cité des Métiers (CdM) a) Naissance de la Cité des Métiers A partir de cet exposé du fonctionnement de la Cité des Sciences, on est effectivement en droit de s interroger sur la place d une Cité des Métiers. Quel lien entre emploi et technologie? De prime abord, la relation n est pas évidente La Cité des Métiers a pourtant été créée comme un prolongement de la Cité des Sciences. Elle est née de son principe créateur. Dans le document de propositions de 1990 qui définit le statut, les publics, l offre, les enjeux et les recommandations autour de la Cité des Métiers, nous voyons déjà apparaître son inscription dans le projet plus global de la Cité des Sciences, qui était né quatre ans auparavant. La charte fondatrice de la CSI précise : une des attentes des publics vis-à-vis de la Cité des sciences «correspond au besoin très ancien des hommes de mieux comprendre l univers dans lequel ils vivent, pour mieux s y situer et prendre une meilleure part à ses évolutions. Nos contemporains voient dans la science une grille d explications à la mesure du monde, de ses enjeux, de ses risques et de ses chances. Ils sont en même temps, le plus souvent, désorientés par la difficulté à déchiffrer cette grille, par la vitesse à laquelle elle évolue et conduit à des applications techniques et industrielles. Et cette vitesse de transformation, pour eux, n est pas abstraite. Elle les touche au cœur même de leur vie quotidienne, de leur emploi, de leur métier. Nous devons donc être capable de les aider à mieux comprendre.» C est ici que la Cité des Métiers prend pleinement sa place dans la Cité des Sciences et de l Industrie. Comment faire comprendre au public l impact qu a la science sur leur vie professionnelle? Pour répondre à cette question, la Cité a tâtonné avant de pouvoir proposer le projet pleinement abouti de la Cité des Métiers. La première étape avait été la mise en place d un point d information sur les métiers jouxtant les expositions qui avait été baptisé «le passage des métiers». Cependant, l offre était insuffisante et un projet plus ambitieux a été proposé qui a donné naissance en 1993 à la Cité des Métiers. b) Une plateforme multi-partenariale 8

9 La Cité des Métiers existe donc aujourd hui depuis plus de 15 ans et est placée au sein de la Bibliothèque des Sciences et de l Industrie (BSI). Elle dispose d un «front office», qui est l espace d accueil du public, et d un «back office», qui rassemble l ensemble des fonctions support. i) Front Office L objectif de cette structure est d offrir un espace d information et de conseil sur les métiers et la vie professionnelle, ouvert à tous : jeunes ou adultes, scolaires ou déjà engagés dans la vie professionnelle, à la recherche d un emploi ou non. Cet accueil se fait dans une totale liberté. En effet, le public est reçu gratuitement, sans rendezvous, de façon anonyme et sans limite géographique. Participer à des clubs, ateliers, forum Lire des ouvrages, revues, fiches métier Dialoguer avec des conseillers Naviguer sur Internet La plateforme Cité des Métiers Ce front-office est une plateforme multipartenariale ce qui est unique dans le paysage de la formation professionnelle. Des conseillers à l écoute du public proviennent d organismes très variés comme Pôle Emploi, le CNAM, l Onisep ou la Boutique de Gestion de Paris. Ils sont répartis autour de cinq axes qui correspondent aux problématiques intéressant le public : - Trouver Un Emploi (TUE) - Organiser son Parcours Professionnel et de Formation (OPPF) - Choisir Son Orientation (CSO) - Créer Son Activité (CSA) - Changer Sa Vie Professionnelle (CSVP) A côté de cette activité de conseil, des ateliers, des événements et des parcours métiers sont régulièrement organisés. Le public a également accès à une documentation en libre service : plus de 4000 documents (ouvrages et revues) sont répartis en quatre thèmes (emploi, formation, orientation et création d activité). Des 9

10 consoles multimédias ainsi que des ressources «emploi» complètent l offre d information. ii) Back Office Derrière ce front-office, un back office constitué d une équipe d une dizaine de personnes salariées de la CSI. L équipe constitue également le lien avec la CSI de part leur statut et leur ancrage dans l établissement. Elle s occupe des fonctions supports : - les relations partenariales - la comptabilité et le juridique - la gestion du label Elle coordonne également l offre de service qui entoure les entretiens-conseils : - l offre collective - les évènements et médias - le site Internet Pour surveiller et appuyer cette structure de la Cité des métiers, tous les partenaires, conjointement à des responsables de la Ville, de l Etat et de la Région se réunissent une fois par an en comité stratégique. 10

11 Organigramme de la Cité des Métiers de Paris c) Un modèle reproduit en France et à l étranger Le succès de la Cité des Métiers (CdM) est retentissant. Elle a accueilli plusieurs millions de visiteurs depuis sa création en Mais ce succès ne se limite pas à la CSI. La CdM de Paris a donné naissance à un réseau de CdM qui compte aujourd hui 29 cités (dont 4 en projet). Le réseau est devenu international à partir de 2004 avec la création de cités en Espagne, en Italie ou encore au Brésil. 11

12 Implantations des Cités des Métiers dans le monde Ces CdM sont organisées sur le même modèle que la CdM de Paris à une différence près : ce n est pas une CSI qui abrite ces CdM mais toute organisation s intéressant aux questions d emploi comme par exemple une MIFE, Maison de l Information sur la Formation et l Emploi, ou, un conseil régional ou encore une chambre des métiers. Des procédures de labellisation sont nécessaires pour créer une cité qui passe par l acceptation d une charte. La CdM de Paris, étant pionnière, a un statut particulier au sein de ce réseau: la CSI est non seulement titulaire mais également propriétaire de ce label. Elle est la seule également à disposer d une convention multipartenariale. Le concept de CdM est unique dans le paysage de l aide à l emploi en France. Le simple fait que l accueil se fasse sans rendez-vous, de façon anonyme et sans limite géographique est un service exceptionnel qu offrent peu d organismes d aide à l emploi. 3) La demande de la Cité des Métiers : accompagner un projet de série télévisée a) Le projet de film C est donc à l automne 2008, que la Cité des Métiers demande à deux élèves ingénieurs de l Ecole des Mines de Paris d accompagner un projet que son directeur mûrit depuis quelques temps : monter une série télévisée sur le lien entre innovation technologique et maintien/création d emploi. En effet, la Cité des Métiers de la Cité des Sciences et de l Industrie ainsi que les autres Cités des Métiers du réseau sont confrontées à un manque d'outils permettant de faire comprendre à leurs publics de manière concrète la relation entre 12

13 investissement R&D et création ou maintien de l'emploi. Or, cette nécessité d'éclairer les citoyens sur les politiques actives de développement économique s'impose aussi bien pour aider à l'orientation, encourager l'implication dans les dispositifs de qualification et de formation tout au long de la vie, voire de conseiller en matière de création d'activité. De fait, aujourd'hui, les innovations techniques paraissent souvent comme une menace vis-à-vis des emplois locaux, sans doute parce que les notions de «compétitivité territoriale», de «capital humain» ou de «société de la connaissance» ne recouvrent pas de réalité concrète et ne sont pas incarnées dans des parcours individuels connus. L'ambition de ce projet et de la série documentaire sur laquelle il va s'appuyer est de contribuer à pallier ce manque d'outil concret et d'espace de dialogue. En cette période marquée par la crise économique mondiale, le triptyque «Recherche - innovation Emploi» est un incontournable des discours, colloques, plans de relance économiques, réflexions sur les dynamiques territoriales, européennes voire internationale. Qu en est-il objectivement sur le terrain, aujourd hui en France? Comment fonctionne concrètement cette relation entre recherche et création ou maintien de l emploi? Quels sont les exemples probants, transférables, reproductibles et à quelles échelles? Autant de questions soulevées par la série en projet. La série «J innove donc j emploie», puisque ainsi fut baptisé temporairement le projet, propose de porter un regard différent sur l économie en observant son fonctionnement sous le prisme des régions et des terroirs français. L idée étant : certes nous vivons à l heure de la mondialisation, mais pour autant on peut encore agir localement pour défendre et créer des emplois en région si les écoles, les universités, les entreprises et les décideurs politiques travaillent ensemble. Il existe en France un nombre important de savoir-faire uniques liés à l histoire des territoires. Des compétences rares qui ont permis au fil des siècles à des régions entières de se développer, de créer des emplois. Aujourd hui ces savoir-faire ne suffisent plus à pérenniser l emploi ou à développer l économie d une région. Cependant ces compétences locales et l expérience qui en découle ont forgé l esprit des hommes et donné une identité à ces territoires. La collection documentaire se propose de faire un véritable tour de France pour raconter comment l innovation, la recherche et le développement permettent de générer des emplois en faisant évoluer une activité traditionnelle. En s attachant à des personnages - jeunes en formation, ingénieurs ou créateurs d entreprises qui vivent cette mutation de l intérieur, la série va montrer par exemple que dans le domaine de la porcelaine à Limoges, de la coutellerie en Champagne Ardennes, ou du textile dans le Nord, l apprentissage passé permet, aujourd hui, de faire émerger des activités nouvelles. Mais dans ces bassins d emploi souvent confrontés à de graves difficultés, est-ce que les start-ups innovantes n emploient que des ingénieurs et quelques techniciens 13

14 supérieurs? Sont-elles à même de maintenir en région l emploi de personnes moins diplômées? Et les entreprises traditionnelles du secteur sont-elles capables de prendre le train de l innovation en marche et de s adapter afin de pérenniser leur activité? A chaque fois, le point d entrée pour découvrir l aventure des entreprises d une région est un (ou une) jeune employé que la caméra va accompagner. Ils (ou elles) sont diplômé s d un CAP, d un BEP ou d un BTS. Tous ont trouvé un emploi au sein d une entreprise innovante. A travers leur regard, leurs rencontres et leur expérience, le fil de l enquête se déroule. Ces jeunes salariés sont en quelque sorte le vecteur narratif du film. En suivant leur vie au quotidien, les séquences aident à comprendre le fonctionnement en réseau d un pôle de compétitivité. Elles aident également à comprendre comment les entrepreneurs, les étudiants, les chercheurs, et les décideurs politiques et économiques interagissent parfois sans même le savoir pour que la filière se développe. Sur ce modèle, il est prévu 6 épisodes de 52 minutes portant chacun sur une région et un secteur d activité différents. b) Un projet particulièrement innovant A travers le descriptif de l idée de cette collection documentaire, transparaît l ambition d un tel projet. Il est en réalité innovant par la conjonction de trois facteurs intimement liés : - un contenu d actualité - un format vidéo - des porteurs de projets neutres i) Un contenu important, actuel, en plein cœur des stratégies publiques Dans un contexte national de crise et d évolution rapide des techniques, il est aujourd hui indispensable d aider à l orientation des jeunes vers les marchés porteurs. C est pourquoi la problématique «Innovation/Emploi» est au cœur des discours des politiques publiques, notamment européennes. La stratégie de Lisbonne, initiative de Bruxelles et élément de la politique scientifique de l Europe, va dans ce sens. En voici un extrait qui montre le volontarisme politique de l Europe en ce qui concerne la recherche : «[L UE veut devenir] l économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d une croissance économique durable accompagnée d une amélioration quantitative et qualitative de l emploi». stratégie de Lisbonne Des millions d euros sont alloués à la R&D pour maintenir l emploi à long terme. Investir dans le capital humain est considéré comme un des moyens les plus sûrs pour sauver la compétitivité d un territoire. Mais comment représenter ces discours abstraits de façon plus concrète, à travers des exemples, des témoignages? C est 14

15 l objectif visé par cette série documentaire et aucune opposition ne pouvait naître à propos d un projet d ambition aussi noble. L originalité de l approche proposée réside également dans le fait que la stratégie de Lisbonne n est pas seulement l espoir de multiplier les emplois ultra qualifiés à travers toute l Europe mais aussi de fixer, de développer et de renouveler les emplois moins qualifiés localement. ii) Le format choisi : une série documentaire Comment illustrer ce lien entre innovation technologique et emploi? Toute la difficulté demeure dans cet exercice. La CdM a choisi de faire un film, moyen qui sera susceptible de toucher un public plus large et différent de celui qui peut être touché par les travaux d économistes ou par les études statistiques et économétriques souvent incompréhensibles pour le grand public. iii) Les porteurs du projet : la Cité des Métiers L originalité de l entité porteuse de ce projet est sa neutralité pour le traitement de cette problématique. En effet, les porteurs du contenu ne sont ici ni des institutionnels ni des journalistes en quête de sensationnel. La Cité des Métiers bénéficie de la légitimité scientifique d une CSI. La réunion de ces trois caractéristiques représente donc une innovation dans le paysage des outils pour aider à appréhender ces notions d innovations technologiques et d emploi. Cette série documentaire triplement innovante fut donc le beau fruit né à la Cité des Sciences qui a poussé dans son ombre. Nous décrirons maintenant comment ce projet d intitulé d abord assez vague a pu cristalliser pendant la durée de notre étude. Il s agira également de dégager les atouts de la Cité des Métiers qui ont aidé dans ce sens. Le développement de ce projet a en effet mis en lumière les modes de fonctionnement de la Cité des Métiers, ses relations avec l extérieur, avec la Cité des Sciences et son habilité dans la gestion de projet. 15

16 II] La maturation des fruits est une affaire délicate 1) Le documentaire scientifique a) Echéancier Le projet que nous devions accompagner était un projet de documentaire scientifique. La première priorité a donc été de définir les étapes de réalisation d un tel documentaire pour identifier les tâches, les échéances, les ressources. L activité la plus connue et identifiée de la réalisation d un documentaire scientifique est celle du tournage. En réalité, il s agit presque d une étape de détail puisqu elle ne représente qu une durée assez réduite dans l ensemble du projet (vingt jours dans notre cas). Les parties les plus ardues dans la réalisation d un tel projet sont celles qui viennent en amont et en aval du tournage. Dans la phase amont, il faut d abord enquêter : savoir ce qui sera conté et rassembler les éléments bruts de témoignage du terrain. Une fois que le contenu du message à délivrer est arrêté, il faut s interroger sur le mode de transmission : comment écrit-on une histoire à partir de ces données? C est le rôle du réalisateur qui écrira alors, d abord une ébauche, puis un véritable scénario. Il est également essentiel, avant de se lancer dans le tournage, d avoir identifié l ensemble des financeurs. Dans le cas de notre projet, cette phase amont a duré au total toute la durée de notre stage c est-àdire environ six mois. Lorsque le tournage est achevé vient l étape du traitement de l image, du montage, du mixage du son pour livrer un prêt-à-diffuser à la chaîne de télévision qui aura donné son accord au préalable. Une fois le film diffusé, suit une étape de valorisation qui augmente la durée de vie du produit : rediffusion sur une autre chaîne, diffusion sur Internet, sur une web-tv. Dans le cas de ce projet, est également envisagée l organisation de débats publics en région pour réagir sur les thématiques des films. Une spécificité supplémentaire est introduite dans le cadre d une série : il est conseillé de tourner d abord un premier numéro pilote pour convaincre les financeurs et le diffuseur avant de se lancer dans le tournage de l ensemble des numéros de la série. 16

17 amont tournage aval contenu écriture financement postproduction diffusion valorisation 9 mois 20 jours 1 an et demi Echéancier du déroulement d un projet de documentaire scientifique b) L équipe du projet Pour se lancer dans la réalisation d une production audiovisuelle, il est essentiel de travailler en partenariat avec une boîte de production. Dans notre cas, la décision a été très vite arrêtée pour la société «Bonne Pioche Production». Bonne Pioche Production est une société spécialisée dans le film documentaire pour la télévision ou le cinéma. Parmi leurs réalisations les plus connues, nous pouvons citer «le Renard et l Enfant», «J irai dormir à Hollywood» ou «La marche de l empereur», oscar du meilleur film documentaire en Le choix de cette société est lié à l histoire déjà ancienne de la collaboration entre la Cité des Métiers et Bonne Pioche. En l an 2000, ils avaient co-produit une collection documentaire portant sur l impact de l informatique sur l emploi : «Le temps des souris». Cette précédente collaboration a servi de «jurisprudence» pour le projet. Dans «le temps des souris», les numéros étaient calqués sur le schéma suivant : 2 personnages en portraits croisés sur une durée de 26 minutes. En tout, douze numéros avaient été réalisés. La série avait été diffusée sur France 5, puis re-diffusée en format court (2min) sur France 2. Des kits d animation avaient ensuite été réalisés pour organiser des débats partout en France. Un site internet faisait remonter le contenu des débats en région. Aujourd hui les numéros sont en diffusion libre sur Dailymotion. Satisfaite de cette expérience, la CdM a tout naturellement choisi de relancer le partenariat pour une nouvelle co-production. Le projet de série télévisée, était donc entouré d une équipe dynamique qui était constituée : - Pour la Cité des Sciences et de l Industrie du directeur de la Cité des Métiers et d une chargée de mission à la Délégation aux Affaires Scientifiques 17

18 - Pour Bonne Pioche Production, d une chargée de la production télévisée et d un réalisateur embauché sur le projet - Pour l Ecole des Mines, nous-mêmes. Dans la phase amont du projet (contenu, écriture, financement) qui a occupé toute la durée de notre étude, nous avons pris plus spécifiquement la charge de la définition du contenu et de la recherche des financements en étroite collaboration avec la Cité des Sciences. Plus largement, nous occupions un rôle de chef d orchestre dans ce lancement de ce projet. Bonne Pioche production s est, elle, chargée de l écriture et de la négociation avec la chaîne de diffusion, France 3. 2) Le déroulement du projet a) Le contenu Nous avons été, comme nous venons de le préciser, les chefs d orchestre de la gestion du projet, et notamment de son véritable lancement. En effet, avant notre arrivée, le projet n était encore qu une idée vague que la Cité des Métiers et Bonne Pioche Production avaient caressée sans entrer dans les détails opérationnels de l action. Sur un tel sujet,, le défi était de trouver des exemples qui illustreraient la stratégie de Lisbonne et notamment l ancrage territorial du lien entre innovation technologique et emploi. Notre démarche a été d identifier et d interviewer des interlocuteurs qui nous aideraient à mieux cerner la problématique et à trouver ces exemples. Nous avons d abord contacté des personnes qui avaient une vision transversale de la question et qui connaissaient bien le territoire français. Des personnes travaillant dans des organismes très différents comme certains services déconcentrés de l Etat (ex-drire 1 ), des cabinets de conseil en restructuration, des directeurs d école, des agences de développement régionales ou des syndicats professionnels, nous ont donné des informations essentielles qui, en plus de nos recherches bibliographiques, nous ont permis de mieux cerner le paysage industriel français. Nous avons bientôt retrouvé la spécialisation en secteur d activité du territoire français. L objectif était maintenant de savoir quelles régions avaient réussi à réinventer ces savoir-faire traditionnels pour muter vers une innovation technologique. Chacun de nos interlocuteurs s est plié à l exercice de réfléchir aux exemples concrets qui avaient brillé par le développement de l emploi local suite à des innovations technologique liées à la spécificité du territoire. Nous avons fait figurer sur la carte ci-après l ensemble des sujets qui nous ont paru les plus pertinents pour faire l objet d une enquête plus approfondie. 1 Direction régionale de l industrie, de la recherche et de l environnement 18

19 Répartition des secteurs d activités qui pourraient faire l objet d un épisode de la série Toutes les pistes découvertes nous ont permis de tisser un canevas général pour la série. Nous faisions une sélection de sujets possibles pour les différents épisodes. Mais au fur et à mesure de nos recherches, il s est avéré essentiel de se concentrer sur le premier épisode, le pilote. Stratégiquement, pour la réussite du projet, il était plus judicieux de se concentrer sur un seul épisode que de se perdre dans des recherches trop larges et pas assez approfondies. Un pilote bien fait pourrait convaincre des financeurs et diffuseurs de lancer toute la série documentaire sur une dizaine de régions. Nous avons donc fait le choix de centrer nos efforts sur la réalisation de ce pilote. Dès le début du projet, nous avons pensé associer le réseau des CdM à ce projet car ce réseau constituait un allié de poids qui maillait tout le territoire français. Après avoir réalisé un sondage auprès des CdM, la CdM de Limoges et plus particulièrement la structure qui la porte, Prisme Limousin, s est avéré très 19

20 enthousiaste quant au projet. Depuis quelques temps, la région avait l idée de réaliser un projet en partenariat avec les partenaires de l emploi et la chaîne de télévision régionale, France 3 Limousin. Le Limousin semblait particulièrement propice pour la réalisation du premier numéro. Le fait de disposer d un allié en région fortement intéressé par le projet a, a posteriori, grandement aidé. Par opportunité, le choix du sujet de ce premier épisode a très vite été arrêté : il allait porter sur la céramique dans le Limousin. Nous avons donc été sur le terrain pour réaliser une pré-enquête sur la question à Limoges. Nous avons rencontré des acteurs de la formation, de la recherche et de l industrie pour essayer de collecter des exemples qui pourraient nourrir le contenu de l épisode. Nous sommes allées voir les porcelainiers faisant face à la crise de leur secteur. Ils collaboraient enfin pour mener à bien des recherches en commun. On peut énumérer plusieurs projets collaboratifs: la mise au point d une machine de décor automatique d objets en porcelaine (Celisys Color), la simulation numérique 3D des déformations des produits céramiques lors du frittage (Précoce), ou la conception d une machine de coulage sous pression d un flacon en porcelaine (Whisky). Plus largement, nous avons voulu par cette enquête lever les zones d ombre qui pèsent sur les savoirs développés par la recherche et leur impact sur le tissu économique du Limousin. Ont été explorés : l évolution des savoir-faire porcelainiers, l industrialisation, l élargissement de la palette de savoir-faire avec l émergence des céramiques techniques, les travaux de recherche menés pour soutenir l innovation, les structures mises en place pour accompagner l innovation et l impact sur la vie économique du Limousin. La céramique aujourd hui va bien au-delà des porcelaines. L espoir réside pour le Limousin dans le développement des céramiques techniques. Dans ce domaine, un des exemples les plus frappants est celui des céramiques bio-actives. Des implants crâniens en hydroxyapatite, du phosphate de calcium, sont utilisés actuellement en raison de leur composition chimique quasiment identique à celle de l os. La porosité de ces implants favorise la repousse osseuse (l épitaxie) avec un taux de réussite de plus de 90% après dix années de mise en place. Cette prothèse est un exemple d application industrielle de la recherche qui a été couronné de succès. A l origine, elle a été développée par le CTTC, Centre de Transfert de Technologie Céramique, qui facilite le lien entre la recherche et l industrie. Tous ces acteurs se réunissent dans une «Silicon Valley» à Limoges qui porte le nom d Ester Technopole. Un pôle de compétitivité, le pôle européen de la céramique, dynamise le fonctionnement de ce partenariat recherche industrie. Cette enquête de terrain nous a permis de confirmer l intuition du film. Nous constations que les territoires se transforment et que certains font effectivement le pari de l innovation pour rebondir et créer des emplois. Mais en même temps les céramistes du Limousin nous ont bien fait sentir la difficulté de cette mutation industrielle. Les emplois dans la porcelaine qui a fait la grandeur de Limoges ne sont pas encore prêts d être remplacés en totalité par un emploi dans le secteur des 20

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