Diplôme Universitaire de PSYCHIATRIE TRANSCULTURELLE. Université PARIS 13. Promotion Dunanso (la maison de l étranger)

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1 1 Diplôme Universitaire de PSYCHIATRIE TRANSCULTURELLE Université PARIS 13 Promotion Dunanso (la maison de l étranger) D UN ESPACE CLINIQUE METACULTUREL, TRANSITIONNEL, AU BUREAU DE L AIDE SOCIALE A L ENFANCE DE PARIS Marine POUTHIER Directeurs de mémoire : MR MORO M.A. ABDELHAK Département de Psychopathologie Clinique de l Enfant et de la Famille UFR Santé Médecine Biologie Humaine 74, rue Marcel Cachin Bobigny cedex

2 2 Remerciements Ce travail au long cours a été mené, et se poursuit, dans le cadre de la recherche en psychiatrie transculturelle animée par le professeur Marie Rose MORO à l Université Paris 13 à Bobigny. Je veux la remercier en tout premier lieu, pour l extraordinaire faculté qu elle a de reconnaître chacun autour d elle en tant que personne, et de l inclure dans cette chaleureuse dynamique de recherche. Elle suscite un véritable creuset de transmissions, d échanges féconds, de créativité vivante et puissante, de métissage, dans, pour et autour de la clinique. Merci aussi à Améziane Abdelhak qui a accepté de superviser mon travail de recherche sur deux années. Il m a accompagnée de sa façon et réflexion discrète, aidante, éclairante. Ma gratitude va aussi à Thierry Baubet pour son soutien, et aux cothérapeutes du groupe trauma. Participer aux élaborations cliniques et théoriques de ce groupe est un enrichissement. Merci aux enseignants et cliniciens de Bobigny, en particulier à Gesine Sturm, Léocadie Ekoué, Christian Lachal, leur éclairage avisé est précieux. Merci à Héloïse Marichez et à Barbara Ben Hassine, leur disponibilité et leur accueil sont un appui de qualité. Un profond merci à René Roussillon de l Université Lyon II, pour sa pensée phare. Un grand merci aux collègues de travail à l A.S.E. de Paris et aux jeunes mineurs isolés étrangers, sans qui ce travail n aurait pas existé. Merci à mes relecteurs avisés. Et, last but not least, merci à mon mari et à mon fils pour leur soutien, leur patience et tolérance à mes travaux et absences, pour la créativité qu ils m inspirent.

3 3 Sommaire - Introduction page Le Bureau de l Aide Sociale à l Enfance de Paris et l arrivée des mineurs isolés étrangers (M.I.E.) page Evolution de ma pratique et de mes réflexions page Mes références théoriques page La dimension métaculturelle page Approche théorique page Le processus page La dimension transitionnelle page L adolescent page Les situations extrêmes, le trauma, la notion de précarité psychique page L espace clinique que je propose page Le cadre de mon intervention page Mes références cliniques d intervention page Le cadre juridique et administratif concernant les M.I.E. page La dynamique en jeu - Vignettes cliniques page Conclusion d étape page 63 - Annexe : Critères diagnostiques du «Post Traumatic Stress Disorder» page 67 - Références bibliographiques page 69

4 Introduction 4

5 5 Psychologue clinicienne au Bureau de l Aide Sociale à l Enfance de Paris depuis 1996, j ai auparavant œuvré à la mise en place de la nouvelle Protection de l Enfance en Roumanie de 1990 à 2000, années non exemptes de restes du totalitarisme. J ai aussi fait une partie de mes études, et travaillé, en Grande Bretagne auprès de jeunes. Plus loin, j ai vécu à dix huit ans actifs les bouleversements de 68 ; et plus avant encore, mes jeunes années en Martinique (de sept à quinze ans), période de grand enrichissement, traversée aussi par des tremblements de terre et de vie. De tout cela s origine sans doute ma sensibilité au psychanalytique, au transitionnel, à la résilience ; aux problématiques de l exil, du trauma, de l inscription culturelle, de la construction identitaire des êtres en migration. Lorsque le phénomène des mineurs isolés étrangers venant chercher asile à Paris a commencé d être sensible dans les années 2000, concernant en particulier de jeunes Roumains, ma connaissance de leur langue et de leur contexte culturel là-bas m a naturellement amenée à travailler auprès d eux et des travailleurs sociaux qui les prennent en charge ici. Ce mouvement de migration vers l Europe - et Paris en particulier - de jeunes étrangers venus d Europe de l Est, d Afrique et d Asie, s accentuant, j ai pu bénéficier d un temps plein à partir de 2005, et ainsi centrer mon travail clinique sur ces jeunes, apprenant à travailler en tenant compte de toutes ces langues, situations individuelles et diversités culturelles. Cet espace clinique, que j ai trouvé et créé à la fois (voir infra la notion d espace transitionnel de D.W.Winnicott) a été très vite investi par ces jeunes. De mon côté s est imposée la nécessité de ne pas rester seule pour ce travail spécifique, de pouvoir élaborer avec d autres praticiens travaillant auprès de cette population fragile. J ai cherché, et choisi de me rapprocher de l équipe du Professeur Marie Rose Moro, pédopsychiatre psychanalyste, et de ses collaborateurs, à l Université Paris 13 de Bobigny ainsi qu au centre hospitalouniveritaire Avicenne principalement, et plus récemment aussi à la maison des adolescents du C.H.U. Cochin. Avec une dizaine d années de recul, je sens l importance d écrire maintenant, pour transmettre mon hypothèse de travail : la nécessité de mettre en place de tels espaces de soutien, transitionnels, transculturels, permettant d aménager une poursuite plus favorable de la construction identitaire chez ces adolescents venus d ailleurs et si désireux, même si maladroitement parfois, de trouver leur place ici.

6 6 Je me propose d exposer d abord le phénomène des mineurs isolés étrangers venant chercher refuge à Paris, en présentant le dispositif mis en place par l Etat et par la Ville de Paris; j indiquerai en parallèle l évolution de ma pratique et de mes réflexions. J essaierai ensuite, à partir des références théoriques qui m éclairent et me servent de repères, de montrer les particularités de mon travail clinique. Une conclusion que je qualifie d étape, car je ne suis pas au bout du chemin, précédera en annexe la définition de l état de stress post traumatique (ESPT en français, PTSD en langue anglaise) puis une bibliographie succincte de mes recherches.

7 7 1 Le Bureau de l Aide Sociale à l Enfance de Paris et l arrivée des mineurs isolés étrangers (M.I.E.)

8 8 Le Bureau de l ASE de Paris (B.A.S.E.) est rattaché à la Sous-direction des Actions Familiales et Educatives (S.D.A.F.E.) de la Direction de l Action Sociale, de l Enfance et de la Santé (D.A.S.E.S. de Paris), mis en place par le Conseil Général du Département-Ville de Paris. Il a pour mission d «apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique aux mineurs, à leur famille, aux mineurs émancipés et aux majeurs âgés de moins de 21 ans confrontés à des difficultés sociales susceptibles de compromettre gravement leur équilibre ( ), de pourvoir à l ensemble des besoins des mineurs confiés au service et veiller à leur orientation, en collaboration avec leur famille ou leur représentant légal ( ), de soutenir matériellement et psychologiquement les femmes enceintes et les mères isolées et leurs enfants de moins de trois ans» (Guide de l Aide Sociale à l Enfance du Département de Paris, mai 2007). Pour les 16 équipes socio-éducatives des secteurs ou cellules du Bureau de l A.S.E. de Paris, nous sommes neuf psychologues cliniciennes (8 équivalents temps plein), coordonnées, ainsi que tous les autres psychologues des établissements et services de l ASE de Paris, par la pédopsychiatre psychanalyste conseil de la DASES. En ce qui concerne plus spécifiquement les mineurs isolés étrangers, le journal d information de la DASES de la Mairie de Paris, dans son numéro 79 d avril 2010, leur consacre un article de 2 pages que je cite largement : «Depuis une dizaine d années arrivent en France des mineurs isolés étrangers (M.I.E.) qui fuient leur pays d origine pour échapper à l extrême pauvreté, à la guerre ou à d importantes tensions géopolitiques. «Le phénomène des MIE a évolué depuis 2000 avec d importantes variations du nombre de demandes de prise en charge : près de 850 en 2002, 335 en 2007 et un millier en «Le profil des jeunes a également évolué : il y a dix ans, ils venaient d Europe de l Est et d Asie avec le projet de s installer en France. Ils sont aujourd hui originaires d Afghanistan et de pays en proie à des conflits armés et/ou à des difficultés économiques. Pour nombre d entre eux, la France n est pas la destination initiale et Paris ne constitue parfois qu une étape vers des pays comme la Grande-Bretagne ou la Suède. Arrivés pour la plupart par voie terrestre et passés par le sud de l Europe (Grèce, Italie, Espagne), ils se caractérisent par une grande diversité de nationalités, de cultures, de langues et d histoires

9 9 personnelles. Les MIE constituent incontestablement un enjeu à l échelle de l Union Européenne. «L origine des MIE admis à l ASE de Paris est très variée (une cinquantaine de nationalités différentes). En 2009, les admissions prononcées concernaient : - 85% de garçons, - 39% de jeunes nés dans un pays d Afrique sub-saharienne, - 25% de jeunes nés dans un pays du Proche-Orient et du Moyen-Orient, - 24% de jeunes nés en Afghanistan. Depuis deux ans, le phénomène a pris une ampleur incontestable. Le Bureau de l ASE a ainsi vu le nombre des admissions prononcées en faveur des MIE multiplié par 2 (216 en 2007 et plus de 440 en 2009). «Statut juridique des MIE «Les MIE sont définis par le Haut Commissariat aux Réfugiés comme des enfants (moins de 18 ans) non accompagnés d un adulte responsable d eux de par la loi ou la coutume. Ils sont considérés comme des personnes en danger auxquels s applique la législation sur la protection de l enfance. «Pour déterminer la minorité d un jeune qui sollicite une prise en charge, il lui est demandé de produire tout document d identité ou acte d état civil qu il est en mesure de présenter. Une information est ensuite transmise au Parquet en vue d une saisine du Juge des enfants. Lorsque les éléments produits ne sont pas suffisants, le Procureur peut décider d une expertise d âge. «La prise en charge des mineurs isolés étrangers «Depuis 2003, l Etat finance et pilote un dispositif (dit «Versini» à l origine) de coordination d associations qui se chargent du repérage des MIE en errance à Paris et de leur mise à l abri. «La même année 2003, le Bureau de l ASE a créé la Cellule d accueil des mineurs étrangers isolés CAMIE qui a vocation à assurer l accueil et la première orientation de ces mineurs. «La CAMIE à ce jour est donc un service du Bureau de l ASE, constitué d une responsable, d une psychologue, de 6 travailleurs sociaux et de 3 agents administratifs.

10 10 «Ses missions sont : - «Assurer l articulation entre le dispositif Etat de mise à l abri des MIE et leur prise en charge par les services de l ASE; - «Accueillir ces mêmes mineurs lorsqu ils se présentent directement auprès du Bureau de l ASE; actuellement, tous les jours sont reçues entre 2 et 8 demandes de jeunes qui s y présentent directement. - «Si la CAMIE a vocation à assurer l accueil et la première orientation de ces mineurs, leur suivi relève de la compétence des équipes des secteurs du Bureau de l ASE de Paris. Depuis 2 ans, la forte augmentation du nombre des demandes a obligé ce Bureau à solliciter de plus en plus régulièrement les équipes des différents secteurs de l ASE. «De son côté, le dispositif de mise à l abri (de l Etat) s est adapté au fil du temps aux évolutions des mouvements migratoires et, compte tenu de l importante montée en charge, le Département de Paris a décidé de s engager. Au total le dispositif de mise à l abri des MIE comprend actuellement 154 places : *105 places gérées par l association France Terre d Asile : o 30 places Etat de premier accueil dans un espace insertion, o 50 places Etat en hôtel, o 25 places Conseil Général de Paris dans un foyer, l AMIE (Accueil des Mineurs Isolés Etrangers). *19 places gérées par l association Enfants du Monde Droits de l Homme (sa mission en ce qui concerne les M.I.E. vient d être reprise par la Croix Rouge), dans un foyer collectif avec des activités de jour, destinées en priorité aux plus jeunes et aux jeunes filles; *30 places d accueil collectif avec un cofinancement Département/Etat gérées par l association Aurore, qui a fermé avec l hiver fin mars «La mise à l abri des MIE ne constitue qu une première phase. La recherche d un établissement ou d un autre lieu d accueil est une deuxième étape qui relève des compétences des Conseils Généraux (dont dépend l ASE). Le but est de construire avec ces jeunes un projet de formation professionnelle et d insertion dans la société. «Cela signifie un parcours qui comprend une année pour apprendre le français et 2 ou 3 ans pour acquérir un diplôme professionnel. Pendant ce temps, le jeune est accompagné dans son accès à l autonomie, ce qui comprend la régularisation de son séjour.

11 11 «Agés en général de 15 à 17 ans au moment de leur admission, les MIE engagés dans ce parcours ont la possibilité à leur majorité d accéder à un contrat jeune majeur qui leur permet de terminer leur formation professionnelle. «Fin 2009, le Département de Paris assurait la prise en charge de 600 MIE et de 350 ex-mie bénéficiaires d un contrat jeune majeur, soit au total plus de 20% du total des jeunes pris en charge par les services de l ASE».

12 2 - Evolution de ma pratique et de mes réflexions 12

13 13 Avec l arrivée des mineurs isolés étrangers au Bureau de l ASE de Paris, ma connaissance de la langue et de la culture roumaine (les jeunes Roumains étaient très nombreux dans les années 2000) ainsi que de la langue anglaise, a fait que j ai souvent été sollicitée dès le début de ce nouveau phénomène migratoire. Lorsque la CAMIE a été créée, j y ai occupé d abord un mi-temps, puis un temps complet à partir de 2005, la demande ne cessant d augmenter, et les jeunes se saisissant activement du soutien psychologique offert. La coordination du dispositif Etat-Département a dès le début inscrit cet espace clinique, proposé par le Bureau de l ASE en amont de la prise en charge effective par ses services, au sein du dispositif global destiné aux mineurs isolés étrangers à Paris. Quant à moi, je me suis adaptée et me suis mise à travailler avec des interprètes pour les langues que je ne connaissais pas, le Bureau de l ASE de Paris ayant, dans le souci de mieux accueillir ces jeunes migrants, passé contrat avec l association I.S.M. (Inter services Migrants) qui propose un service d interprétariat par téléphone ou par déplacement. Je travaille avec des interprètes qui viennent à mon bureau (je n ai recours à l interprétariat par téléphone que très rarement, en cas d urgence). J ai ainsi appris, au fil des rencontres, à connaître les différents interprètes des différentes langues, ce qui me permet de choisir ceux qui sont plus sensibles à la dimension de médiation culturelle, en plus de la traduction. En parallèle, au-delà d un espace de supervision personnelle indispensable, j ai recherché des partenariats, sentant la nécessité de trouver des lieux tiers de réflexion avec des spécialistes plus expérimentés que moi, mais aussi des relais de soin psychologique pour les jeunes, car je pensais au départ n être qu un pont vers une prise en charge clinique dans des lieux spécialisés. J ai ainsi rencontré l association Primo-Lévi, le centre Minkowska, le centre Georges Devereux, le centre de psycho-trauma, l association Parcours d Exil, la Mission Psychologie France de Médecins Sans Frontières (MSF), des collègues du COMEDE (Comité Médical pour les Exilés). J ai exploré aussi les différentes consultations existant à Paris, ainsi que les différents lieux de formation. C est avec l approche du Professeur Marie Rose MORO (pédopsychiatre, psychanalyste) et de ses collaborateurs que je me suis sentie le plus en concordance. Des partenariats se sont mis en place avec des praticiens de la maison des adolescents et de la

14 14 consultation transculturelle du centre hospitalo-universitaire Avicenne à Bobigny. Je participe à des séminaires cliniques à la faculté de médecine de l université Paris 13 de Bobigny (où j avais déjà travaillé avec le Professeur Lebovici autour de mes activités en Roumanie dans les années 90), ainsi qu à la maison des adolescents du CHU Cochin. En 2008, je me suis inscrite (avec un financement de l ASE que je tiens à remercier) au cursus du Diplôme Universitaire Européen de Psychiatrie Transculturelle mis en place par Marie Rose Moro, et à l Association Internationale d Ethnopsychiatrie (AIEP) dont elle est présidente. En 2009, le professeur Thierry Baubet, pédopsychiatre, a accepté ma participation au groupe trauma qu il a mis en place depuis plus de 10 ans (à noter qu il succède maintenant à Marie Rose Moro à Avicenne, depuis qu elle a pris la direction de la maison des adolescents du centre hospitalo-universitaire Cochin). En parallèle de cet enrichissement, de pouvoir penser aussi avec d autres praticiens spécialistes extérieurs à l ASE, j ai dû me rendre à l évidence en ce qui concerne l autre plan de ma recherche de partenariats: à deux exceptions près, je n ai pas réussi à orienter, même en les y accompagnant, des jeunes que j avais reçus, vers une autre consultation. Ceux qui ont repris un «travail psy» l ont fait un certain temps après, de leur propre initiative. Je crois qu il y a au moins deux motifs à cette difficulté constatée: - D une part, au-delà de la mise à l abri puis de la prise en charge éducative et sociale, au-delà de l histoire à relater pour pouvoir être pris en charge, l espace clinique que le jeune migrant peut trouver dans mon bureau représente une première rencontre ré-identifiante, après un parcours qui avait le plus souvent demandé l oubli de toute notion de cet ordre pour pouvoir survivre - c est une donnée très importante de l état dans lequel ils se trouvent lorsqu ils viennent demander de l aide. L interprète avec lequel je travaille préférentiellement en langue farsi (une des deux langues d Afghanistan), Reza Shokrani (2010), me dit que leur expression, lorsqu ils viennent demander protection, est : «je viens me rendre» Aussi ce premier entretien psychologique avec un interlocuteur qui s intéresse à leur personne, laisse une vraie trace; une rencontre a lieu, qui permet la reconnaissance de leur être psychique, ce qui leur ouvre ainsi la porte d eux-mêmes, de leur intériorité. C est cette «personnalisation», imprévue, qui entraîne la reconnaissance et l utilisation de l espace ainsi proposé, et que je représente : des jeunes me disent que dans la communauté, au pays, «les anciens» sont de bon conseil. Plusieurs jeunes Africains m ont

15 15 dit que chez eux, c est à la grand-mère qu on parle le plus. Les jeunes Afghans parlent de moi comme de «la grand-mère à l ASE». Mon mode d approche et mes cheveux blancs favorisent cette représentation, dont Léocadie Ekoué, psychologue et anthropologue (2008) souligne l importance : proposer des représentations culturelles, anciennes et/ou nouvelles, permet à la personne qui les reçoit de les valider ou non, de s en saisir ou non, c est une aide à penser. L.Ekoué relie cette fonction à la notion de métissage dont l importance est soulignée par MR Moro (2006) : explorer avec la personne migrante quelle est la représentation qui va le mieux l aider, hic et nunc. D autre part, dans un contexte où peut se produire une certaine mise à distance,voire défiance parfois, du fait du nombre exponentiel de sollicitations au Bureau de l ASE par rapport à des moyens humains qui ne peuvent pas suivre réactions de défense qui ne sont pas nouvelles pour ces jeunes migrants, ils ont traversé plusieurs pays déjà - disposer d un espace où l on peut être reconnu comme personne, parler, être écouté, reçu à intervalle régulier, avec un interprète si nécessaire, et du temps pour prendre soin de soi, est quelque chose de nouveau pour eux. Cela favorise un transfert massif, bien repéré dans les recherches cliniques effectuées, qui, dans une première phase, dont la durée doit être respectée en fonction de chaque jeune, ne peut se reporter sur une autre personne, aussi compétente soitelle, la question n est pas là. Aussi, avec appréhension et beaucoup de questions sur mes compétences quant à cette façon différente de travailler - ce qui, je crois, a été un moteur fort pour moi - je me suis mise en chantier : arriver à penser et communiquer ce que je fais, pourquoi je le fais, comment je le fais, soutenue aussi par la mise au travail psychique effective de la majorité de ces jeunes, pour qui la démarche est absolument nouvelle, il faut y insister : Beaucoup commencent par me dire qu ils ne sont pas fous, ou qu ils craignent de le devenir, ou qu ils ne savent pas pourquoi ils sont là, ou qu ils sont perdus. C est souvent le début d une autre façon de parler d eux-mêmes. J ai mis du temps à écrire, parce que ce que je fais se situe dans l ici et maintenant, parce que je n ai pas beaucoup de temps, ni de recul pour penser ma pratique; parce qu à la différence d Avicenne, le Bureau de l ASE n est pas un lieu de soins incluant du temps commun pour co-élaborer ce qui se passe dans la relation clinique; parce que j essaie de mener une démarche de recherche appliquée à des «bricolages»*, des «tricotages»,** dans

16 16 cet espace clinique différent. Mais ce sont j essaierai de le montrer. des «co-constructions» qui ont des effets, *R. Roussillon, psychanalyste, in «Dispositifs de soins au défi des situations extrêmes», 2007, p.222: «Un autre paradoxe de la situation de soin (dans les situations extrêmes) est qu elle doit s effectuer sans qu il y ait une demande formelle ( ) Ceci veut dire que, si l on peut penser des modalités «générales» ou, disons, «fréquentes» du soin, ici plus encore que jamais, la réponse du clinicien doit être «sur mesure». Ici, le concept de «bricolage» que nous devons à Claude Lévi-Strauss, est indispensable. Le clinicien doit «bricoler» un dispositif de rencontre clinique, il doit inventer et réinventer les conditions d une rencontre clinicienne». **Boris Cyrulnik (psychanalyste, chercheur et éthologue) in «Un merveilleux malheur», 2002 : «Alors se tricote la résilience. Elle n est pas à rechercher seulement à l intérieur de la personne, ni dans son entourage, mais entre les deux; parce qu elle noue sans cesse un devenir intime avec le devenir social ( ). Le fait de représenter la résilience par la métaphore du tricot élimine la notion de force ou de faiblesse de l individu ( ). La notion de résilience souligne l aspect adaptatif et évolutif du moi (p.186)». NB : Tous les auteurs cités sont répertoriés dans la bibliographie.

17 3 - Mes références théoriques 17

18 18 Tobie Nathan, psychanalyste, (1998) dit que le soignant est indissociable de ses références culturelles, qu elles soient traditionnelles ou plus intellectuelles; c est parce qu il a un cadre de référence auquel il s affilie, qui l habite, qu il a une efficacité thérapeutique. Annie Elisabeth Aubert, psychanalyste (2007) de son côté écrit (p. 15) : «Portés par l effort de sublimation, travaux de recherche et d écriture participent au traitement psychique en ménageant un espace tiers; ces travaux contribuent à maintenir la nécessaire créativité du praticien, voire participent au travail de la culture». C est pourquoi il me semble important de développer mes propres affiliations, les références de ma culture professionnelle, non séparables de ma trajectoire personnelle, qui me guident et m habitent, jouant un rôle important dans la relation clinique que je peux proposer aux jeunes. Je vais les aborder de façon complémentariste (voir infra), l une après l autre, ce qui permettra de voir se dégager, au sein de chacune, l importance de l aire intermédiaire, transitionnelle, potentielle, que J.B. Pontalis définit (in D.W.Winnicott, 1975) page x comme une «troisième aire, qui assure une transition entre moi et non-moi, la perte et la présence, l enfant et sa mère». ( ). C est dans cet entre-deux, aussi du dedans et du dehors, de l interne et de l externe, du corps et du langage, que se trouve le soi. J.B.Pontalis résume page xv : «Du jeu au je : tel est le mouvement» La dimension métaculturelle Je commence par cette dimension, car elle est pour moi le cadre, le contexte, le contenant nécessaire pour que le processus du travail psychologique, transculturel, puisse se dérouler, tous les jeunes que je reçois venant d autres cultures que la mienne. MR Moro (2006) reprend les trois types de thérapie différenciés par Georges Devereux, anthropologue et psychanalyste, dans l approche ethnopsychiatrique :

19 19 intraculturelle (le thérapeute et le patient sont de la même culture), interculturelle (le thérapeute connaît bien la culture du patient) et métaculturelle. Dans l approche métaculturelle, le thérapeute et le patient appartiennent à deux cultures différentes. Le thérapeute ne connaît pas la culture de l ethnie du patient, mais il comprend bien le concept de culture et l utilise dans l établissement du diagnostic et dans la conduite du traitement. Au-delà, Tobie Nathan (2001, p. 28), cite un propos de G. Roheim : «La psychanalyse se révèle bien plus utile à l ethnologue en tant qu instrument d enquête, qu en tant que grille explicative. La psychanalyse contient bien le germe d une connaissance universelle métaculturelle». C est avec ces références que j essaie de me mettre en position clinique métaculturelle : je ne connais pas la culture spécifique de chaque jeune que je reçois, mais je sais l importance qu elle revêt pour ses propres références. Je sais aussi qu en arrivant en Europe et en France en particulier, ses repères, transmis par sa culture, ne fonctionnent plus, il ne comprend plus, ou mal, il est dérouté, avec les risques que cela peut représenter pour ses capacités d adaptation. Cette approche métaculturelle (le dictionnaire Robert 2009 définit le niveau méta comme «ce qui dépasse, englobe») permet à la dynamique transculturelle de se mettre en route : il s agit de l articulation des différentes références culturelles et individuelles, des différents niveaux d approches nécessaires. C est bien la prise de conscience de l importance de ce décentrage qui m a poussée à me former à cette dimension métaculturelle, en référence aux fondements de l ethnopsychanalyse tels qu ils ont été établis par Georges Devereux, développés par Tobie Nathan et par Marie Rose Moro; pour cette dernière, la transmission du message de respect de l autre différent, et de métissage des sociétés actuelles, est fondamental Approche théorique Georges Devereux, ethnologue et psychanalyste américain, est le fondateur de l ethnopsychanalyse (qu il appelle également ethnopsychiatrie) : il en a construit le champ à partir de l anthropologie et de la psychanalyse. Il insiste sur l importance de reconnaître systématiquement et la signification générale et la variabilité de la culture, plutôt que sur la

20 20 connaissance des milieux culturels spécifiques des patients et des thérapeutes. C est pour lui ce qui permet d envisager des traitements d individus de culture étrangère. Devereux affirme deux principes au fondement de sa théorie : - L universalité psychique : Ce qui définit l être humain, c est son fonctionnement psychique, qui est le même pour tous. De ce postulat découle la nécessité de donner le même statut à tous les êtres humains, à leurs productions culturelles et psychiques, à leur manière de vivre et de penser, même si elles sont différentes et parfois déconcertantes, précise-t-il. - Mais si tout homme tend vers l universel, il y tend par le particulier de sa culture d appartenance: c est ce codage culturel qui nous permet de lire le monde d une certaine manière, dans notre corps, notre façon de percevoir et de sentir, dans notre rapport au monde, à travers nos systèmes d interprétation et de construction de sens. Devereux précise que la maladie n échappe pas à ce codage culturel. En ce qui concerne le soin, MR Moro (2006) après G.Devereux insiste sur la notion de leviers culturels, conceptualisée par ce dernier. Il s agit de matériel culturel, pris comme véritable levier thérapeutique, pouvant être particulièrement efficace pour faciliter l introspection et les associations d idées à des fins thérapeutiques. Cependant Moro comme Devereux signale que la culture n est pas systématiquement un facilitateur de soins; parfois les mécanismes culturels peuvent fonctionner comme des obstacles. L important au demeurant est la capacité pour le patient de construire son propre récit; de ce fait, les leviers culturels ne sont pas des fins en soi, ils s effacent lorsqu ils ne remplissent plus leur rôle de potentialisateurs de transfert, d affects, de récit. Christian Lachal, psychiatre et psychanalyste (2006 p.74), insiste lui aussi sur l importance du récit. Pour lui, la narration d une expérience traumatique par celui qui l a vécue, l aide à organiser sa pensée, à donner sens à l expérience subie : - «Elle permet le passage de ce qui est implicite à ce qui est explicite, - Elle contraint à la mise en forme, qui requalifie le vécu et lui donne des significations, - Cette mise en forme réunifie les éléments dispersés de l expérience traumatique et l inscrit dans le temps, - Elle entraîne des changements, des transformations».

21 Le processus En ce qui concerne le processus, MR Moro (2006) souligne que G.Devereux a construit l ethnopsychanalyse à partir du principe méthodologique du complémentarisme, qui n exclut aucune méthode, aucune théorie valable, mais les coordonne. Tobie Nathan (2001 p.22-24) explique cette démarche complémentariste en partant du structuralisme de Claude Lévi-Strauss, ethnologue français: «L originalité de Lévi-Strauss a été de tenir tout au long de son œuvre une position méthodologique rigoureuse, considérant que les seuls faits ethnologiques théorisables sont les manifestations de la pensée. Il excluait de ce fait toute tentative de faire intervenir les affects, la libido, le conflit intrapsychique dans la construction théorique ( ). Mais une telle rigueur est difficilement compatible avec l activité clinique, mouvante, surprenante et «diablement» affective». Pour T.Nathan, l apport majeur de Devereux a été de constater qu il est vain de tenter d intégrer les concordances ethno-psychanalytiques établies par Freud dans le champ de l une ou l autre science pure. Il montre (p. 24) «que certains faits bruts relèvent des deux discours (ethnologique et psychologique), que ces deux discours ( ) ne peuvent être tenus simultanément ( ) ils sont complémentaires ( ). C est alors qu apparaît, comme mise à nu et dégagée du reste, la substance psychologique (et inversement)». Nathan résume (p.25): «le complémentarisme, en tant que méthode, consiste à tenir le discours rigoureux d une science pure, tant qu il se révèle rentable, et de passer au discours de l autre science pure, lorsqu il atteint son seuil de rentabilité». Mais MR Moro (2006, p. 163) souligne la complexité du processus en œuvre dans cette approche complémentariste : «La question qui est posée ici, est comment prendre successivement deux places différentes par rapport à l objet sans les réduire l une à l autre et sans les confondre. Un apprentissage du décentrage, au sens piagétien du terme, est ici nécessaire mais ardu. Il faut débusquer ces paresseuses habitudes en sciences humaines qui tendent à ramener les données à soi, ou à ce que l on connaît déjà, et à se méfier de l altérité de l objet d étude ( ). Le principe du complémentarisme est simple et évident comme toutes les grandes méthodes. La véritable difficulté reste cependant la mise en place du complémentarisme en clinique par des thérapeutes qui doivent pouvoir se décentrer, et travailler constamment sur deux niveaux sans les confondre, le niveau culturel et le niveau individuel et sur les interactions nécessaires et parfois conflictuelles entre ces deux niveaux».

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