ERGU ALOUETTE Tout est blanc. Les murs sont blancs. On les lave tous les deux jours et repeint tous les mois. Pour qu'ils restent immaculés. Intacts. La moquette est blanche, épaisse, soyeuse, douce pour les pieds nus et propres des officiants et des récipiendaires. Le plafond, bien sûr, est blanc. Il n'y a pas de fenêtre. Des haut-parleurs discrets diffusent une musique douce mêlée d'ondes alpha apaisantes. Des brumisateurs diffusent une odeur suave et assurent un degré d'hygrométrie de l'air aussi constant qu'idéal et frais. C'est un lieu de calme et de paix. Un lieu d'harmonies. Le siège aussi est blanc, dans lequel a pris place la vieille femme - la récipiendaire. Elle porte une longue tunique blanche vaporeuse sur son petit corps ascétique. Elle branle du chef, un tic nerveux. Son visage buriné est creusé de mille sillons de rire et de sagesse. Elle garde ses paupières presque fermées sur sa paix intérieure. Habillée de blanc - pantalon large et simple tunique, l'officiante se tient, elle, debout. C'est une femme jeune, assez belle bien que un peu maigre. Elle a un sourire très doux pour la vieille dame et une belle voix onctueuse, toute en velours épais.
- Alouette Martin, dit-elle, vous avez aujourd'hui soixante-cinq ans et vous avez été choisie pour recevoir le toucher de l'ange par la grande sagesse que vous avez su montrer dans les dernières années de votre existence. La paix soit sur vous comme elle est déjà en vous. Moi, Coquilette Legrand, je vais procéder. Alouette sourit - Coquillette aussi. Toutes les deux marquent une pause. - Bien, dit Coquillette en perdant un peu de son attitude figée officielle, les enregistreurs sont coupés. Tout va bien, Alouette? - Oui, merci, chevrote la vieille dame. - Alors, comme je vous l'expliquais en salle de préparation, c'est tout simple. Vous allez fermer les yeux et vous détendre. Ne pensez à rien. Avec mon esprit, je vais contacter le vôtre et procéder au toucher. C'est rapide et totalement indolore. La vieille dame hoche toujours la tête, en souriant de plus belle. - Ensuite, vous partirez doucement, dans le calme et la paix et votre corps sera conservé au mausolée des bienheureux, comme le toucher de l'ange vous en donne le droit. Coquillette marque une pause. Ses beaux sourcils si doux se froncent légèrement. - Je peux vous demander quelque chose? - Allez-y, allez-y, bien sûr! - Vous avez été officiante, n'est-ce pas? Vous savez tout cela. Je l'ai lu dans votre dossier. Vous avez quitté le métier après avoir donné le toucher à une autre ancienne officiante. Comme une chaîne. Coquillette s'interrompt et est à deux doigts de se mordre la lèvre - mais elle sait que, faisant ça, elle diminuerait un peu le capital souplesse de la peau à l endroit mordu. Alors, elle ne le fait pas. - Comme une chaîne, répète-t-elle. - Et cela vous trouble, mon enfant.
- J'aime mon métier, madame. Nous, les officiants, nous apportons la paix aux méritants. Je ne voudrais pas avoir à le quitter. Je m'y sens utile. De sa petite main rabougrie, la vieille dame tapote ce qu'elle peut de l'officiante qui se tient encore un peu loin d'elle - sa hanche, donc, mais peu importe, la chaleur rassurante de la mamie aimante qu'elle lui transmet est la même. - Bien sûr, dit-elle, bien sûr, ma petite. Mais il faut parfois avoir longtemps emprunté les détours du trouble pour mieux reconnaître la voix rectiligne de la tranquillité. J'en ai fait l'expérience. J'ai été faible. Si votre âme est assez forte, ce ne sera pas nécessairement votre cas. Oui. Coquillette sourit et redresse les épaules. Elle connait la force de son âme. - Bien, dit-elle, je vais réenclencher les enregistreurs. Vous êtes prête, Alouette? - Oui, ma fille. La vieille dame ferme les yeux. L'officiante s'approche et lui pose une main sur le front. Elle aussi ferme les yeux. - Alouette Martin, dit-elle d'une voix douce, presque un murmure gazouillant de jeune oiseau, reçoit le toucher de l'ange. Comme un souffle. La vieille dame ouvre soudain les yeux en grand, regarde l'officiante avec ce qu'on pourrait penser être une certaine panique mais c'est plus probablement le début de l'extase. Elle les referme aussitôt. Le coin droit de la bouche de l'officiante se tord une micro-seconde. Une perle de sueur luit sur sa tempe. Et puis, la vieille dame n'est plus. Il en sera de son corps comme il lui a été dit. * * *
La rue est grise, polluée, bruyante. Beaucoup de voiture l'empruntent, des voitures grises. Des flots de piétons la bordent, tous habillés de sombre - canyon noir entre de hautes tours grises. Coquillette Legrand sort du bâtiment de l'ange. Elle a les mains dans les poches et une étrange expression indéchiffrable sur ses traits si doux. Elle regarde en l air, regarde les gens. Elle sourit mais son sourire n est plus le même, si elle le refait trop, elle creusera son visage des mêmes rides que la vieille dame qu elle vient d aider. Elle s'allume une cigarette empruntée à un passant. Elle la fume lentement, marchant plus lentement encore, à contre-courant du flot, ce qui lui vaut son lot de regards en coin. Mais on ne lui dit rien. On reconnait son uniforme. Les officiantes de l Ange jouissent dans la population d un certain... respect. Enfin, elle entre dans un café bruyant, s'installe à une table au fond, commande une bière, fouille dans ses poches, en sort un smartphone, tapote un numéro. - Max? C'est moi. - Ça y est? - Ça y est. - A ta voix, ça ne s'est pas très bien passé, si? Coquillette hausse les épaules. - La fille a résisté. Elle avait regardé mon dossier, elle se doutait de quelque chose. J'ai dû forcer un peu. - Ma pauvre... - Arrête! Tu sais très bien que j'en ai rien à foutre de ces nones. C'est juste que ça augmente le risque de se faire gauler à chaque transfert. Qu'est-ce qui me dit que la prochaine fois je vais pas me retrouver face à des flics? Le serveur apporte la bière, la dépose, s'en va. Le geste un peu lent, le regard un peu appuyé sur son décolleté. Il est jeune, grand, élancé. Coquillette le regarde partir avec un léger sourire.
- Enfin bon, dit-elle, j'ai le temps de voir venir. - Quel âge? - La trentaine, je ne sais pas exactement. Mais la miss parfaite, t'as pas idée. Sûrement jamais une clope ou un verre d'alcool de toute sa vie, au moins dix fruits et légumes par jour, recycleur d'air dernier cri à la maison et quinze heures de sport par semaine au bas mot. Ça faisait longtemps que j'avais pas eu un corps comme ça. Elle marque une pause. C'est pour ça qu'elle s'attaque aux officiantes. Elle sait, pour en avoir été une avant de découvrir le truc, à quel point ces filles sont saines - insuportablement saines, mortes à l'intérieur dès leur plus jeune âge, mais saines. Ça et parce que le toucher de l'ange établit sans fatigue la connexion mentale dont elle a besoin pour opérer le transfert et en masque les traces des fois que la police psy décide de pratiquer une autopsie. Trente-deux ans ans, la dernière! Trente-deux ans à boire, fumer, forniquer, faire tout et n'importe quoi sans en avoir rien à battre des conséquences - la vie, quoi! Pas comme Max qui passe du délinquant psy au flic qui le traque, et retour, une fois tous les six à huit mois. Ça l épuise, le pauvre. Sans compter que ces gens ont toujours une hygiène de vie déplorable - à se voir proposer le toucher de l'ange avant la cinquantaine ou l'élimination pure et simple. (Trois milliards d'humains sur Terre, chiffre en baisse mais des ressources en berne, à peine suffisantes pour deux, un siècle ou deux avant la fin, pas plus à ce rythme et le premier et dernier vol habité vers Mars a explosé en à mi-parcours - étant donnés les progrès continus de la science, les plus optimistes avancent une population maximale d une centaine de million à cinquante ans pour espérer trouver une porte de sortie - ça justifie qu'on propose le toucher de l'ange aux faibles, aux vieux, aux malades, à quiconque serait une charge plus qu'un profit pour l'ensemble - quand on le propose.)
- Ramène-toi, dit Max. On va faire la fête. Mais le serveur... - Pas tout de suite, Max, je crois que je vais commencer à profiter, là maintenant, tu vois. Demain? Elle le sent rire en silence. Il la connaît bien. - Demain est un autre jour, dit-il. - Et demain, je serai une autre pour. - OK. Profite, ma belle, dit-il avant de raccrocher. C'est bien ce qu'elle a l'intention de faire.