JEAN-BAPTISTE, LE PRECURSEUR (I). A certains moments décisifs, à certaines articulations de l'histoire, Dieu suscite des hommes et des femmes qui ont à inaugurer une étape nouvelle. Non seulement Jean Baptiste se situe dans cette ligne mais il est celui en qui elle culmine et celui en qui elle atteint son terme. Il récapitule en lui toutes les étapes de la préparation de la fin des temps qu'avaient marquées les vocations successives des Patriarches et Prophètes. Jean le Baptiste apparaît au terme de cette lente préparation comme celui qui précède immédiatement la venue du Seigneur et en qui l'humanité Le rencontre. Les autres ont décrit le Seigneur qui allait venir ; lui a montré le Seigneur présent aux Juifs, en leur disant : 'Voici l'agneau de Dieu...' Le Désert et la Joie. Quand on lit la vie du Baptiste, trois choses sont frappantes qui correspondent aux trois grandes étapes de sa vie. Tout d'abord, la manière dont Dieu l'a réservé pour Lui. A cet égard, Jean baptiste est le modèle de ceux que Dieu consacre totalement à préparer ses voies. Il est séparé par Dieu, sanctifié d'une manière éminente, puisqu'il l'était avant sa naissance. Il représente un ordre particulier dans l'humanité, inférieur à celui de la Vierge qui est au-dessus de toutes les autres créatures, mais un ordre différent de celui des autres. Jean-Baptiste a été sanctifié dès le sein de sa mère, dans cette scène si dense de la Visitation, où Jésus, vivant en Marie, sanctifie Jean et où Jean, avant d'être né, exulte dans le sein de sa mère, saisi par l'esprit qui lui est communiqué, sanctifié déjà par Lui. Il semble que là se réalise déjà ce que Jean Baptiste dira ensuite, qu'il est 'celui qui exulte quand il entend la voix du Seigneur'. Le jour où, vivant dans le sein de sa mère, il a entendu Marie saluer Elisabeth, il a tressailli. Il semble qu'il ne pouvait pas ne pas tressaillir quand le Seigneur était là, qu'il y avait une mystérieuse affinité entre le Seigneur et lui. Il est celui qui s'est réservé pour la joie d'entendre la Voix du Seigneur. C'est pourquoi il nous apparaît comme étant séparé de toutes les choses créées et comme étant celui qui s'est réservé pour la joie unique
d'entendre la Voix du Seigneur. Il n'a pas voulu d'autres joies; il n'a pas voulu être consolé par autre chose. Il n'a vécu que pour cette joie. Cette joie l'a saisi dès avant sa naissance. Ensuite, il ne vivra plus que de cela. Il y aura chez lui une bienheureuse impossibilité de s'unir aux choses de la terre. Il a été tellement saisi par l'esprit Saint qu'il y a en lui comme une sorte d'impossibilité de vivre autre chose. Comme il connaît ce qu'est la vraie joie, il ne peut pas connaître d'autre joie, et c'est à cela que correspond cet aspect de sa vie qu'est le désert. Saint Luc, dans son Evangile, dit à propos de lui après la scène de la Visitation : 'Or, l'enfant croissait et se fortifiait en esprit et il demeura au désert jusqu'au jour de sa manifestation devant Israël.' Le désert, c'est le lieu où Dieu est comme plus proche, parce que, précisément, nos regards s'attardent moins sur les créatures!... Enfin il n'est l'homme du désert que parce qu'il est l'homme de la joie spirituelle. Dans la prière d'ouverture de la messe de sa nativité, l'eglise demande au Seigneur 'le don de la joie spirituelle', c'est en effet la grâce propre du Baptiste. Il est le Saint le plus jubilant de l'ecriture. Mais il est l'homme d'une seule joie qui est celle d'entendre la Voix du Seigneur. Il se sauve au désert pour que rien ne le détourne de cette joie, pour y être tout entier consacré, pour se rappeler toujours cette rencontre d'avant sa naissance et pour attendre la seconde rencontre, celle du baptême, se réservant pour cette unique joie, loin de toutes créatures. Ce qu'il y a de frappant en Jean-Baptiste, c'est qu'il y a chez lui, à la fois, ce grand esprit de pénitence, et en même temps cette jubilation intérieure, l'union de l'extrême pénitence et de l'extrême joie. D'ailleurs l'extrême pénitence et l'extrême joie ont un lien; les plus grands pénitents sont les plus grands joyeux! Il n'y a pas de joie plus grande que celle de François d'assise, de Jean de la Croix, du Curé d'ars, que celle de ces Pères du Désert d'égypte, de Benoîte Rencurel, de ce désert de la pénitence dans lequel fleurit le Paradis de la joie. Jean nous enseigne que le désir, la soif de Dieu, ne peuvent croître en nous que si nous acceptons de limiter la satisfaction de nos besoins. La rude atmosphère de l'école du désert a pour but de dessécher graduellement le feuillage de nos besoins afin que puisse s'épanouir la
fleur du désir. Le Précurseur. Comme il a précédé le Christ avant sa naissance, Jean est le précurseur de sa vie publique. C'est ici, après le désert, le moment culminant de sa vie, où il prépare les Voies du Christ : 'Il y eut un homme envoyé de Dieu dont le nom était Jean. Il vient comme témoin, pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous croient par lui. Il n'était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière.' Jean est donc essentiellement celui qui rend témoignage à la Lumière, celui qui montre Jésus. Son rôle dans la préparation de la venue du Christ et de l'œuvre du Christ est éminent. Il est celui qui prépare la vie publique du Seigneur, prépare son enseignement en y disposant les cœurs. Il fait une sorte d'éducation des cœurs pour les dégrossir et, par cette première préparation, les rendre plus accessibles à la parole du Christ. Cette parole serait trop forte pour des cœurs non préparés. Il faut une éducation préalable. Il faut orienter leurs préoccupations en les détournant de leurs habitudes profanes. 'Jean Baptiste enseigne en paroles et en actes. Vrai maître, il montre par son exemple ce qu'affirme son langage. Le savoir fait le maître, mais c'est la conduite qui confère l'autorité... Enseigner par les actes est la seule règle de celui qui veut instruire. L'instruction par les paroles, c'est le savoir ; mais quand elle passe dans les actes, c'est la vertu. Est donc authentique le savoir joint à la vertu : c'est elle, elle seule qui est divine et non humaine...' (Pierre Chrysologue Ve s.) Ceci est le rôle du Baptiste. Il est auprès de ces hommes qui sont totalement distraits des choses de Dieu, celui qui éveille en eux la préoccupation, qui les dérange dans leur installation, et qui suscite, de leur part, cette première bonne volonté par laquelle ils seront capables de comprendre le Christ. Jean Baptiste retrouve ici la longue suite de ceux qui ont participé à la préparation de la venue du Seigneur, qui ont été séparés eux aussi par Dieu des choses du monde et introduits dans ses desseins afin d'être
rendus capables de tracer ses voies parmi les hommes. Pour cela, Jean Baptiste a donc lui aussi d'abord été saisi, il a été pris intérieurement par le Seigneur car c'est un dur sillon qu'il aura à tracer quand il s'avancera au milieu des hommes de son temps qui sont, comme les hommes de notre temps, préoccupés de leurs intérêts personnels. Ils sont totalement distraits de Dieu, et ce que nous éprouvons lorsque nous passons parmi eux, c'est cette angoisse à sentir l'indifférence immense du monde. Pour secouer le monde dans son indifférence, il faut des prophètes, c'est-à-dire des hommes qui soient intérieurement saisis par cette vision divine des choses et qui puissent secouer les hommes dans leur inertie. Le prophète est celui qui intérieurement d'abord a entrevu les choses de manière à les faire passer parmi les hommes. Le prophète est celui à qui il a été donné de voir et d'annoncer au-dessous de l'insignifiance de son quotidien et du tumulte de son siècle quelque chose de nouveau, d'inaltérable et d'éternel. Ainsi de Jean-Baptiste. Dieu l'a d'abord introduit dans son dessein, dans le mystère de ses plans, l'a retiré au désert pour l'unir à sa joie! Et maintenant et c'est l'essentiel il est le 'témoin', c'est-à-dire celui qui montre le Christ aux hommes. Appel à la Pénitence. Dans l'evangile de saint Matthieu (Ch. 3), Jean-Baptiste nous est présenté de cette manière : 'En ces jours-là, parut Jean-Baptiste, prêchant dans le désert de Judée et disant : repentez-vous, car le royaume des cieux est proche. C'est lui, en effet, dont a parlé le prophète Isaïe lorsqu'il dit : voix de celui qui crie dans le désert, préparez le chemin du Seigneur, aplanissez ses sentiers'. Reportons-nous au texte initial : Isaïe 40, 1-5. Ce dont il s'agit, c'est donc l'apparition de la gloire du Seigneur et la résurrection de toute chair. C'est cela l'annonce de Jean-Baptiste. Il demande la conversion. C'est pourquoi il y a en lui cette sorte de violence et d'intensité par rapport à tout ce qui précède dans l'ancien Testament. Maintenant, l'événement est imminent; la gloire (non pas la renommée) de Dieu va apparaître; l'humanité va se trouver face à la gloire (la densité) de Dieu. Le moment n'est plus de perdre du temps, de se disperser, le moment est tout simplement de se préparer à cette venue par la pénitence.
Ainsi Jean-Baptiste est celui qui annonce l'arrivée du roi et du juge, mais il est aussi celui qui annonce la venue de l'epoux, qui est un des autres noms de 'Celui qui doit venir'. L'Epoux dont avaient parlé le Cantique des Cantiques et les Prophètes vient vers l'humanité qu'il a choisie pour se l'unir dans une seule chair, qui est Sa chair, de manière à l'introduire dans la Maison de son Père. MD