«Lalangue qui, cette jouissance, la civilise si j ose dire *»?



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Carlos Guevara «Lalangue qui, cette jouissance, la civilise si j ose dire *»? La phrase du titre de mon exposé est de Lacan, le signe d interrogation est de moi. Cette phrase, vous pouvez la trouver dans sa conférence «La troisième» de 1974 ; pour ma part, j utilise pour me repérer le texte qui a été transcrit par notre ami Patrick Valas. Cette conférence de Lacan a été l objet des commentaires et de discussions très enrichissants au sein d un cartel qui s intéresse à la question du «corps, la langue et le réel». Je voudrais avant de continuer dans mon commentaire vous lire le paragraphe qui contient la formule du titre : «Le sujet supposé savoir qu est l analyste dans le transfert ne l est pas supposé à tort s il sait en quoi consiste l inconscient d être un savoir qui s articule de lalangue, le corps qui la parle n y étant noué que par le réel dont il se jouit. Mais le corps est à comprendre au naturel comme dénoué de ce réel qui, pour y ex-sister au titre de faire sa jouissance, ne lui reste pas moins opaque. Il est l abîme moins remarqué de ce que ce soit lalangue qui, cette jouissance, la civilise si j ose dire, j entends par là qu elle la porte à son effet développé, celui par lequel le corps jouit d objets dont le premier, celui que j écris du petit a, est l objet même, comme je le disais, dont il n y a pas d idée, d idée comme telle, j entends, sauf à le briser, cet objet, auquel cas ses morceaux sont identifiables corporellement et, comme éclats du corps, identifiés 1.» Il me semble que pour établir l articulation de lalangue avec le réel, il nous faut passer par la jouissance ; dans le paragraphe cité, Lacan nous donne des indications sur la manière dont ça se noue, ce qui ne veut pas dire que ce soit facile à comprendre, en tout cas pour moi, d où mon intérêt à essayer de déchiffrer les implications. * Après-midi des cartels, à Paris le samedi 9 juin 2007. 1. J. Lacan, «La troisième», intervention au congrès de Rome, 1974, parue dans Lettres de l École freudienne, n 16, 1975. 43

Mensuel 27 Alors, il me paraît nécessaire d indiquer que dès le début de sa conférence Lacan nous apporte les déclinaisons de la définition du réel : en premier lieu que l objet petit a est opérant dans le réel au titre de l objet dont il n y a pas d idée. Ensuite que «le réel c est ce qui ne va pas, ce qui se met en croix dans ce charroi, bien plus, ce qui ne cesse pas de se répéter pour entraver cette marche. Je l ai dit d abord : c est ce qui revient toujours à la même place. L accent est à mettre sur revient 2». «Ce réel relève de l impossible comme modalité logique et du même coup il n est pas universel, ce qui veut dire qu il n est tout qu au sens strict de ce que chacun de ses éléments soit identique à soi-même, mais à ne pouvoir se dire tous. Il n y a pas de tous les éléments, il n y a que des ensembles à déterminer dans chaque cas 3.» Ce qui revient toujours à la même place, ce qui se précise de ce ne cesse pas de se répéter, c est la jouissance. Dans le séminaire L Envers de la psychanalyse, Lacan qui commente le texte de Freud indique que «ce qui nécessite la répétition, c est la jouissance, terme désigné en propre. C est pour autant qu il y a recherche de la jouissance en tant que répétition, que se produit ceci, qui est en jeu dans le pas du franchissement freudien, ce qui nous intéresse en tant que répétition, et qui s inscrit d une dialectique de la jouissance, est proprement ce qui va contre la vie. C est au niveau de la répétition que Freud se voit, en quelque sorte, contraint et ce de par la structure même du discours, d articuler l instinct de mort 4». Ensuite, dans le même séminaire, Lacan ajoutera que dans la répétition il y a déperdition de la jouissance, perte qui met en évidence dans le discours freudien la fonction de l objet perdu, et à propos du trait unaire, une fonction du signifiant, celle de l identification de la jouissance. Si la jouissance indique le réel, on voit bien que cela implique l action du symbolique, on pourrait dire effet du symbolique sur le réel. Maintenant, le fait que Lacan invente et utilise le vocable lalangue pour désigner ce qui noue le corps ne fait que m interroger ; 2. Ibidem. 3. Ibid. 4. J. Lacan, Le Séminaire, L Envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1969, p. 51. 44

pourquoi ne pas dire le langage, ou le symbolique? Je risque quelques idées pour m orienter. Dans le séminaire Encore, Lacan avance : «Lalangue sert à d autres choses qu à la communication. C est ce que l expérience de l inconscient nous a montré, en tant qu il est fait de lalangue, cette lalangue dont vous savez que je l écris en un seul mot, pour désigner ce qui est notre affaire à chacun, lalangue dite maternelle, et pas pour rien dite ainsi 5.» Dans cette définition, il me paraît important que l accent soit mis sur l affaire de chacun, et de souligner le «dite maternelle» : il me semble que d une part cela renvoie à l aspect particulier du sujet, d usage particulier, et que d autre part, avec le «dite maternelle», il y a quelque chose qui serait à distinguer de l usage courant : langue apprise dans la petite enfance, ou, pour d autres, l idiome. La distinction introduite, il me semble que cela se situe du côté des échanges premiers qui viennent affecter le corps. Dans la suite du séminaire Encore, Lacan précise : «L inconscient est le témoignage d un savoir en tant que pour une grande part il échappe à l être parlant. Cet être donne l occasion de s apercevoir jusqu où vont les effets de lalangue, par ceci, qu il présente toutes sortes d affects qui restent énigmatiques. Ces affects sont ce qui résulte de la présence de la langue en tant que de savoir, elle articule des choses qui vont beaucoup plus loin que ce que l être parlant supporte de savoir énoncé 6.» Pour essayer de mieux déplier les implications que je crois reconnaître de l usage de cette notion de «lalangue», je voudrais vous faire part d un petit extrait de mon expérience clinique. Il s agit du dire d une de mes patientes, jeune femme d une trentaine d années, et je dois dire, pour éclairer mon propos, qu elle partage avec moi la même langue : l espagnol. Au cours des séances quelque chose d un peu étrange vient s introduire dans sa manière de parler, à savoir l usage de temps à autre de termes, de particules ou d expressions en français, suivi d un deuxième temps où cet usage s accentue et se spécifie avec des termes à caractère sexuel. Ainsi, elle pouvait parler avec une grande 5. J. Lacan, Le Séminaire, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 126. 6. Ibid., p. 127. 45

Mensuel 27 liberté de ses rencontres, de son corps, de l usage de son corps lors des rapports sexuels, etc., mais toujours en français, jusqu au moment où j ai décidé de l interroger sur cette pratique verbale. Cette intervention a eu comme effet de la faire rougir, puis elle expliqua que le fait de prononcer cela en espagnol lui produisait une profonde gêne, de l embarras. L intérêt pour moi de m arrêter sur ce passage relève du fait d identifier la fonction de masque que le français vient opérer pour elle sur l affect que son dire comporte, affect qui peut se révéler seulement dans sa langue d origine, ensuite que cet effet n est pas lié à la signification, c est-à-dire que la signification sexuelle, le contenu formel des mots, peut passer dans les deux langues ; il s agit plutôt de la résonance de se l entendre dire dans sa propre langue. Cet aspect de la résonance du dire me paraît essentiel. À la fin du séminaire «Les non dupes errent», Lacan parle de cette solidarité entre lalangue et les affects : «Car il faut bien se résoudre à penser que lalangue est solidaire de la réalité des sentiments qu elle signifie. S il y a quelque chose qui nous le fait vraiment toucher, c est précisément la psychanalyse. Qu empêchement, émoi émoi, tel que je l ai bien précisé : émoi, c est retrait d une puissance, embarras soient des mots qui ont du sens, eh bien, ils n ont du sens que véhiculés sur les traces que fraye lalangue.» Il ajoute : «C est de lalangue que procède ce que je ne vais pas hésiter à appeler animation, l animation c est dans le sens d un sérieux trifouillement, d un chatouillis, d un grattage, d une fureur, pour tout dire, l animation de la jouissance du corps 7.» Si le corps est animé, cela provient d une jouissance privilégiée, distincte de celle du corps, la jouissance phallique dont Lacan nous indique qu elle est hors corps. Lacan dit : «Tout ce qui fait sens dans lalangue s avère lié à l ek-sistence de cette langue, à savoir que c est en dehors de l affaire de la vie du corps.» Et ensuite : «Le sens n est sexuel que parce que le sens se substitue au sexuel qui manque 8.» Pour revenir à notre paragraphe initial, cela implique le critère d impossible du réel, 7. J. Lacan, «Les non-dupes errent», séminaire inédit, 1973-1974, séance du 11 juin 1974. 8. Ibid. 46

l impossible du rapport sexuel, voila ce qui du réel au-delà de la jouissance reste opaque. Lacan distingue lalangue du langage : «Le langage n est que ce qu élabore le discours scientifique pour rendre compte de ce que j appelle lalangue 9.» C est une manière de dire que toute élaboration de savoir dans le langage est une tentative de donner sens à ce qui de lalangue se présente comme «un brin de la jouissance». Lacan dit aussi que le langage est ce qu on essaye de savoir concernant la fonction de lalangue, que le langage est fait de lalangue. On pourrait dire qu elle constitue sa substance, mais il ajoute un élément essentiel, la dimention du savoir-faire avec lalangue : «Le langage est une élucubration de savoir sur lalangue. Mais l inconscient est un savoir, un savoir-faire avec lalangue. Et ce qu on sait faire avec lalangue dépasse de beaucoup ce dont on peut rendre compte au titre du langage 10.» Après ce détour théorique, il me semble qu on peut isoler au moins deux dimensions de lalangue, en tout cas je vous propose cette lecture, mon élucubration à moi : d un côté lalangue comme ce qui noue la jouissance et par là même comme opération qui produit la place de l objet petit a, opération qui provoque en quelque sorte une distribution des jouissances ; d un autre côté, l usage singulier pour un sujet de ce qui relève de la langue maternelle, et où il peut reconnaître la particularité de ses modalités de jouissance, ceci produit de l opération analytique, à savoir sa dimension de parlêtre. 9. J. Lacan, Le Séminaire, Encore, op. cit., p. 126. 10. Ibid. 47