L'INDIFFÉRENCE FUNESTE OU LA QUERELLE DU CHAT ET DE LA SOURIS



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Transcription:

L'INDIFFÉRENCE FUNESTE OU LA QUERELLE DU CHAT ET DE LA SOURIS Le conte africain en tant production collective est un espace de rencontres, d'échanges et distraction. Au cours des soirées de contes, les frontières sociales disparaissent et de manière indifférenciée, les hommes, les femmes, les enfants, les notables, les indigents, les riches, les handicapés, les jeunes et les vieux se retrouvent égaux devant le conte. Si dans la tradition des Moose, il était interdit à un chef (naaba) de s adonner publiquement aux plaisirs du conte, un notable de la Cour royale de Ouagadougou, par amour de l'art et de la littérature, réussit à faire évoluer les mentalités dans ce domaine. Il s'agit du laglé naaba Abga, de son vrai nom Yamba Tiendrebéogo. Né en 1907, alors que le pays était déjà sous le joug colonial, l homme fut élevé dans les pures traditions des Moose. C est en 1928, à la mort de son père Pawitraoogo qu il accéda au trône. Il sut entretenir des relations cordiales avec l administration moderne, tant à l époque coloniale qu après les indépendances. En dépit de sa connaissance rudimentaire du français, car il n eut que «deux années (de 16 à 18 ans) des leçons de l école primaire» 1, il a été désigné vice-président du syndicat des chefs traditionnels en 1947. Aux lendemains de l indépendance, soit en 1961, il est désigné comme quatrième adjoint au maire de la commune de Ouagadougou pour s occuper des questions matrimoniales, selon le droit coutumier. Homme très affable et ouvert, il prit l habitude de réunissant à sa Cour les virtuoses de la musique, de la danse, de la littérature et de la tradition orale. Il parvient même à constituer une troupe musicale qui porte son nom. L homme doit surtout sa popularité aux soirées de contes qu il organisait dans sa cour et qui étaient retransmises tous les mardis sur les ondes de la radio nationale 2. Ces émissions étaient suivies tant par les mooréphones du Burkina que par la forte diaspora installée au Ghana et en Côte d Ivoire. Grand maître de la parole, l homme manie avec dextérité les proverbes (yelbũna), les récits vraisemblables ( kibaya), les contes (soalem wokdo), les Devinettes (soalem koeese), les devises (zab-yυya), les chants (yiila), etc. Les contes du Laglé-naaba Abga se présentent en général comme une célébration de la vertu et une critique des comportements déviants. Dans un conte intitulé " Yũug ne yõngr-yirg zabre, il montre les liens invisibles qui unissent les destins individuels et qui commandent de la part des hommes une solidarité agissante, au-delà des différences conjoncturelles. Selon un proverbe en pays moaaga " wa t'd zĩnd, yaa wa t'd zabe", autrement dit "vivre ensemble c'est accepter de se quereller". Mais le conflit inhérent à toute vie collective doit être circonscrit et géré avec efficacité, car le besoin des autres est un 1 Robert PAGEARD «Le Larhallé naba et ses contes» dans Contes du Larhallé.- Ouagadougou : chez le Larhallé, 1964 ; p. 7. 2 L émission se poursuit de nos jours avec son petit-fils, aussi bien à la radio qu à la télévision nationales. 163

L'INDIFFERENCE FUNESTE OU LA QUERELLE DU CHAT ET DE LA SOURIS besoin qui caractérise l humain ; à ce sujet Seydou Badian écrivait : "l'homme n'est rien sans les hommes, il vient dans leur main et s'en va dans leur main" 1. De tous les êtres vivants, l'homo-sapiens est celui qui vient au monde dépourvu de moyens autonomes de subsistance. Dans ses conditions, la solitude et l'individualisme apparaissent comme des attitudes maladives. Le conte, à la différence du mythe ou de la légende, a le mérite d'aborder des questions graves dans un langage ludique. Le choix du lieu, de l'espace, du temps et des personnages contribuent à créer une certaine distanciation entre l'auditoire et le récit. 1. LA NÉCESSAIRE LUTTE POUR LA SURVIE Le conte du Larlé-naaba débute par un conflit opposant un chat à une souris étourdie. En effet, il est dit : "Un jour, un chat aperçut une souris à l'intérieur d'une case. Il se mit à sa poursuite mais la souris, qui n'avait pas toute sa raison 2, prétendit résister. Une bataille mouvementée s'engagea 3 ". A priori, l'on ne peut reprocher à un chat de faire la chasse à une souris qui fait partie de son alimentation. Le chat autant que la souris sont des animaux qui vivent auprès de l homme : l un avec l assentiment de l homme et l autre par intrusion. Les souris, en tant que rongeurs, se nourrissent des vivres de l'homme, creusent des trous dans la case et détruisent ou subtilisent des objets utiles ou précieux. Les chats par contre sont considérés comme des animaux de compagnie qui se montrent affectueux et utiles dans la mesure où ils débarrassent les demeures des rongeurs. Aussi, la lutte du chat et de la souris apparaît comme la lutte du bien contre le mal. C'est en cela que l'homme, du fond de sa case, ne se sent nullement concerné par le combat que le chat livre à la souris : "le maître de la concession dormait dans la case mais son sommeil était si profond qu'il n'entendait rien". Le sommeil profond de l'homme traduit à l'évidence le peu d'intérêt qu'il accorde à un non-événement. Dans ses études, Freud définit le sommeil comme un retrait et un certain désintérêt du Moi par rapport aux sollicitations du monde extérieur. À regarder de près, l'on s'aperçoit que le sommeil de l'homme est la marque d'une conspiration visant l'extermination des souris de la case : telle est la justification première de la présence du chat dans la case. Il s agit d un acte délibéré qui atteste de l antériorité de la présence de la souris dans la case. Ainsi, le maître de maison a volontairement élevé le chat dans le seul but de le voir débarrasser la case de la présence inopportune de la souris. De ce fait, il existe une complicité entre l'homme et le chat pour perpétrer un assassinat (s'agissant de la souris) ou une extermination (s'agissant de toutes les souris vivant dans la case). Comme pour ôter toutes circonstances atténuantes à la souris, elle est accusée, par le conteur, d être une étourdie. À l évidence le parti pris de l'homme est réel et il se manifeste à travers la voix du narrateur qui se range du côté de l'agresseur. Ainsi, le fait que le chat se mette à poursuivre la souris, sans une raison valable, ne choque en rien le narrateur. Celui-ci non seulement approuve l'agression, mais il condamne l instinct de survie mise en œuvre par la souris pour retarder l issue fatale qu il qualifie de "prétention" 1 Seydou BADIAN.- Sous l orage suivi de La Mort de Chaka.- Paris : Présence Africaine, 1972. 2 Il s agit en réalité d une souris étourdie. 3 Les citations non référencées sont des extraits du conte joint en annexe. 164

ANALYSES et de "résistance" : A zãgs a na zoe n na bao n na mao ne yũugã 1. L'attitude partisane du narrateur le conduit à affubler la souris de tous les défauts de nature à justifier après coup son élimination. En effet, la souris ne sera pas tuée du seul fait d'être une souris, mais pour avoir osé défier le chat. Il s'agit à n'en pas douter d'un crime de lèse-majesté. Dans une société organisée, chaque individu doit connaître sa force et sa place. Les chats sont les maîtres des souris, tout comme les nanamse sont les maîtres des talse 2. L'ignorer est un délit passible de mort. Ainsi, contrairement au "rogem-miki" (la coutume), une "bataille mouvementée s'engagea" entre le chat et la souris. Du coup, la souris apparaît comme une folle dont l'élimination participe d'un acte de santé publique. Sa folie réside dans son incapacité à comprendre que toute résistance face au chat est vaine et contraire à l ordre naturel. La sagesse moaaga stipule que "kodgre sã n ta boεεg, b'a bas kelongo la a tẽeg lemde ", autrement dit, "il est inutile pour la chèvre de bêler quand arrive le moment d'être égorgé. Il lui faut seulement tendre le cou". À l'image de la société des Moose, les forts et les hommes de pouvoir souffrent de voir leur autorité remise en cause par les faibles et les sans pouvoir. En outre, à quel moment l affrontement entre les deux protagonistes eut lieu «B yiibã sid na kẽ taaba, n bas roogã ne wubsgu 3» au point de devenir "bataille mouvementée" quand c est seulement le chat qui se lance à la poursuite de la souris? À la vision du narrateur (complice de l agression du chat), il peut être opposé la vision de la souris (agressée) pour une autre lecture de la séquence de la lutte entre le chat et la souris. Surprise par l attaque de celui-ci, alors qu elle sortait de son trou, elle est prise de panique, d où l usage du mot «yirga» en moore. Mû par l instinct de survie (Eros), elle tente désespérément d échapper à une mort atroce incarnée par le chat (Thanatos) en entamant une course dans une case de forme circulaire. Paniquée et incapable de retrouver le trou par lequel elle est sortie, elle est plus affolée que folle, étant entendu que le chat n aura de cesse que de la dévorer. Et une telle perspective peut finir par rendre effectivement la victime folle. 2. LA MÉDIATION OU L'INITIATION DU CHIEN Si le maître de la concession se montre indifférent au drame que vit la souris, le chien en fait une préoccupation majeure. Alerté par la lutte des deux animaux dans la case, il "mit son museau à l'intérieur de la case et vit les deux animaux s'affronter". Plutôt que de se comporter en un voyeur ou un spectateur, il choisit d'intervenir physiquement et moralement afin de mettre un terme à l'affrontement et d'emmener les deux protagonistes à la raison. Son action se révèle pourtant vaine, car le chat et la souris continuent leur rixe en dépit de son interposition. Une confusion subsiste quant à l'attitude du chien et de la souris vis-à-vis du chien : "Il tenta de les calmer, mais sans succès. Pendant qu'il tenait l'un des combattants et le raisonnait, l'autre le battait". Les deux protagonistes profitant de la trêve battent-ils leur adversaire ou s'en prennent-il au chien? Le narrateur ne le précise pas, mais l'on peut penser en toute logique qu'il s'agit du premier cas de figure. Ainsi, la ligne de 1 Traduction littérale : «elle (la souris) a refusé de s enfuir et a cherché à l affronter». 2 La société des Moose est organisée avec des Nanamse (Nobles ou chefs) qui règnent sur des talse (sujets). 3 Traduction littérale : «les deux s affrontèrent et une grande poussière envahit la case». Les questions de traduction que pose le texte de R. PAGEARD seront abordées dans une étude ultérieure. 165

L'INDIFFERENCE FUNESTE OU LA QUERELLE DU CHAT ET DE LA SOURIS cessez-le-feu que représente le corps du chien est contourné et franchi tour à tour par chacun des belligérants. Si la souris est présentée comme une étourdie, l'on s'aperçoit que le chat est pris d une folie violente dans la mesure où il se montre impénétrable aux tentatives de conciliation. Dans son désir de dévorer la souris, il se montre irrévérencieux en se refusant à la médiation du chien. Dans la culture des Moose, quelle que soit la situation, l'honnête homme est celui qui se montre capable de maîtriser ses passions. Le refus du pardon, qui est une offense aux ancêtres et aux morts qui sont chargés de veiller sur le bien-être des vivants, constitue une souillure à la terre qui se solde par une mort violente. C est du reste ce qu exprime le proverbe "sũur kυυdame tι bõn gυse" qui signifie que "la colère tue et laisse le soin à la perte de plumer". Le chien, symboliquement, représente la doublure de l'homme 1. Dans une des légendes en cours au Moogo 2, il est l être civilisateur qui fait sortir l'homme du trou et lui apprend la culture du mil 3. Devenu par la suite le compagnon le plus fidèle, il est chargé d'assurer la sécurité de la maisonnée. C est ce qui justifie, dans le conte, le rôle de médiateur qu il mène afin de réinstaurer la paix dans un milieu devenu conflictuel. Après avoir pris conscience de son incapacité à ramener les deux adversaires à de meilleurs sentiments, le chien opte de faire appel aux habitants de la concession : le coq, le cheval, le bouc et le bœuf. Mais sa démarche se solde par un refus, car les animaux, frustrés de se voir refuser l accès à la case de l homme, estiment n être pas concernés par ce qui s y déroule. Si le coq évoque le mépris de l homme à son égard (Wakat fãa, maam n kẽ roogẽ, b bee m rigbu 4 ), le cheval ( m zi n yi baarẽ wã ye. Ka rũn da la m na yik n tι kẽed roogẽ tι gãems a yiib n tar taab yĩnga 5 ), le bouc ( b ninga maam pẽkẽ-ka wã, kaẽng yell ka toll n pak maam ye. B put n da gom zabrã yell mam taore ye 6 ) et le bœuf ( mam zii n kẽ zakẽ wo, tι roog pυgẽ. La sã n kella mam yĩnga, bι yũug ne yõngr sã n dat bι b kυ taaba ) se plaignent de leur captivité et de l ostracisme qui les frappe 7. Forts, par conséquent, des injustices dont ils se considèrent être victimes, ils refusent d aider le chien dans sa médiation. À l'analyse, les griefs des quatre animaux tiennent à la discrimination instituée par l homme en leur sein : d'une part, il y a ceux qui ont accès à la case, et d'autre part, tous ceux qui n'y ont pas accès. Les premiers, considérés comme des privilégiés, se recrutent parmi les chiens, les chats et les souris. Les défavorisés du deuxième sont constitués du coq, du cheval, du bouc et du bœuf. Une rivalité oppose dès lors ces deux catégories d'animaux et les empêche de solidariser. La division en deux camps recèle certaines disparités internes : ainsi, la souris, bien que résident de la case, ne bénéficie nullement de la sympathie de l'homme. 1 Le sacrifice du chien permet de sauver la vie d un humain. 2 Le terme désigne le territoire des Moose. Ils s expriment dans une langue dénommée le moore. 3 "les hommes apprennent à cultiver le mil" dans Contes du Burkina.- Paris: Edicef, 1985; p. 125. 4 «Je suis chassé chaque fois que j entre dans cette case. Que ceux qui s y battent se tirent d affaire tout seuls. Cette affaire ne me regarde pas» 5 «Je ne quitte jamais les abords de ce piquet. Ce n est pas aujourd hui que je vais entrer dans une case pour séparer deux furieux». 6 «Je suis parqué dans ce coin de la concession. Et ce qui se passe ailleurs ne m intéresse pas. Je ne veux pas entendre parler de cette bataille». 7 «Je suis parqué dans ce coin de la concession. Et ce qui se passe ailleurs ne m intéresse pas. Je ne veux pas entendre parler de cette bataille». 166

ANALYSES Le parcours emprunté par le chien pour sa médiation comporte deux dimensions : physique et symbolique. La première dimension permet de figurer le parcours du chien à travers un axe vertical comportant cinq points : Case : Le chat et la souris 1 Abords de la case : le coq 2 Abords du piquet: le cheval 3 Enclos : le bouc 4 Devanture concession: Le bœuf 5 Fig.1- les étapes de la mise en œuvre de la médiation du chien (dimension géographique) À chacune des étapes, le chien se trouve confronté à des animaux enfermés dans leurs rancœurs et leurs incapacités à s ouvrir aux préoccupations d autrui. La seconde dimension permet d appréhender l enfermement moral des animaux que nous avons représenté sous forme de cercles (Fig.1). Le chien est le seul personnage qui échappe à un tel carcan ; il pénètre à l intérieur des différents cercles, mais parvient à en sortir. Le parcours du chien le mène du centre (intérieur de la case) à la périphérie (extérieur) : plus il s éloigne du cercle du conflit, moins les animaux interpellés se sentent concernés. Le coq autant que le cheval, le bouc et le bœuf (enfermés dans leurs vérités respectives) se montrent incapables de s ouvrir à la Vérité du chien. À une lecture mécanique de l absence de relation entre les différents cercles, il peut être substitué une approche dynamique qui montre l interdépendance entre tous les habitants de la concession. Les différents cercles, plutôt que successifs, se trouvent enchâssés les uns dans les autres (Fig. 2). Au centre des différents cercles se trouve la case habitée par l homme, la souris et le chat (1- la case). Viennent ensuite les cercles du coq (2- les abords de la case), du cheval (3- les abords du piquet), du bouc (4- l enclos) et du bœuf (5- la devanture de la concession) : Fig. 2- les étapes de la mise en œuvre de la médiation du chien (dimension symbolique) 167

L'INDIFFERENCE FUNESTE OU LA QUERELLE DU CHAT ET DE LA SOURIS Les cinq (5) cercles se présentent comme des murailles dans lesquelles chaque personnage se complaît. Entre les différents cercles ont été érigées des frontières qui font de chaque cercle un univers carcéral : le coq est interdit d accès à la case, le bouc est enfermé dans son enclos, le cheval est rivé à son pieu et le bœuf est attaché à son piquet. L unique animal qui échappe à une telle «bantoustanisation 1» est le chien qui ignore l existence des tabous 2, incarnés par les cercles des interdictions. À la sortie de la case conflictogène, le premier animal que le chien rencontre est le coq qui a la possibilité de pénétrer, sans autorisation, à l'intérieur de la case de l'homme, en raison de la liberté de mouvements dont il bénéficie 3, même s il en est chassé aussi bien par l'homme, le chat que le chien. Le coq, considérant l attitude de l homme comme une marque de mépris, refuse d apporter aux habitants de la case son assistance. La réaction du coq ne tient pourtant pas compte des habitudes comportementales des gallinacés à qui il est fait le reproche de n'avoir aucun sens de la propreté. En la matière, un proverbe moaaga stipule que "m'ba noaaga yeelame tι b sã n yeel tι yẽ yaa pυto-neda, bι b wa kẽ n ges yẽ roogo", autrement dit le coq invite tous ceux qui l'accusent d'être malveillant à visiter sa demeure et se rendre compte que les poules défèquent indistinctement dans les poulaillers, les espaces publics et les cases. Ainsi, il apparaît que c est l incontinence du coq qui justifie son exclusion de la demeure de l homme, et non un quelconque mépris. Le deuxième animal que le chien sollicite est le cheval. Attaché à un pieu et maintenu hors de la case par l'homme, le cheval s'estime peu aimé et de ce fait ne se sent pas solidaire avec les habitants de la case. Pourtant, le cheval apparaît plutôt comme un animal noble 4 que les Moose (hommes) apprécient. Mais de peur de le voir s'en aller, il est maintenu attaché par l'homme et surveillé par le chien. Handicapé par le pieu auquel il est attaché, le cheval n'a aucune possibilité de se mouvoir en direction de la case ; aussi ne se sent-il pas concerné par le conflit opposant le chat à la souris. Deux raisons peuvent pourtant expliquer objectivement la non-présence du cheval dans la case de l'homme : sa grande taille qui ne lui permet pas de loger dans les cases (qui sont, en pays moaaga, de taille modeste) et ses grandes déjections et urines malodorantes. Après le refus du cheval, le troisième animal que le chien sollicite, sur le trajet qui le mène de la case à la sortie de la concession, est le bouc. Celui-ci, à l'instar des deux précédents, reproche à l'homme le fait d'être parqué dans un coin de la concession, sans aucune possibilité d'accès à l'intérieur de la case. Considéré comme un animal peu discipliné, le bouc est régulièrement placé dans un enclos, non loin de la porte d'entrée de la concession. La forte odeur qui exhale de son pelage en fait très peu un animal de compagnie. Au regard de la place qui lui est réservée dans la cour, il est frustré et ne se sent pas concerné par le conflit entre le 1 Système politique du temps de l apartheid en Afrique du sud qui prônait le développement séparé des races. 2 Cf. Sigmund FREUD.- Totem et tabou.- Paris : Payot, 1965. 3 Ce qui n est pas le cas du cheval, du bouc et du cheval. 4 L ancêtre fondateur des Moose porte le nom de Wedraoogo (Etalon), en souvenir du cheval qui a rendu possible la rencontre entre la princesse Yenenga et Riallé (cf. Albert OUEDRAOGO «L épopée des Mosse ou la problématique quête de l identité nationale» dans Cahiers du CERLESHS, n 13 - Ouagadougou, 1996 ; pp. 221-250). 168

ANALYSES chat et la souris : " ce qui se passe ailleurs ne m'intéresse pas. Je ne veux pas entendre parler de cette bataille", affirme-t-il. Le chien, après avoir épuisé les possibilités de médiation auprès des animaux vivant au sein de la concession, poursuit sa mission qui le mène à l'extérieur de la concession. «Il aperçut un bœuf près du mur et lui fit également part de son embarras 1», mais celui-ci, du fait de son isolement à l extérieur, se montre sourd aux sollicitations du chien : "Que le chat et cette souris se tuent s'ils le veulent!" 2 rétorque-t-il. Le rôle de médiation qu assure le chien lui confère un statut particulier. Il est un éclaireur chargé d ouvrir des voies, à l instar des devins ou des grands initiés. Transmetteur de lumière, le chien est un animal emblématique (donateur) qui met à la disposition des néophytes l'objet magique qui permet l'ouverture au monde et à la connaissance (co-naissance). Sur le plan symbolique, le chien, considéré comme un maître des savoirs occultes (sorcier), a la mission de faire passer les néophytes ( souris, chat, coq, bouc, cheval et bœuf) de l état d ignorance (univers infantile) à celui du savoir (univers adulte). À l instar de la chenille qui, à la sortie de la chrysalide, se transforme en un beau papillon qui vole, le chien doit faire traverser le bois sacré aux habitants de la concession (homme, souris, chat, coq, bouc, cheval et bœuf) pour en faire des êtres matures et responsables. Il s agit de tuer en eux l'enfance et l innocence en vue de permettre l'éclosion de l adulte qui sait et assume 3. Pour mener à bien sa mission civilisatrice, le chien met en place des cercles d initiation (ésotériques) qui ne coïncident pas avec les cercles profanes dans lesquels les animaux s étaient enfermés (Fig. 1 et 2). Les nouveaux cercles épousent les contours de la parenté : 1 R.PAGEARD, ibid. p.83. 2 R.PAGEARD, ibid. p.83. 3 Chez les Bobo (une ethnie de l'ouest du Burkina), l'initiation consiste à nier symboliquement la naissance biologique pour privilégier la renaissance culturelle qui s'obtient par le masque. En effet, à la veille de leur internement dans la brousse, les jeunes garçons sont enlevés violemment par les masques, sous les cris et les pleurs de leurs mères. Il est alors déclarés que le dieu des masques, en l'occurrence Do, a avalé les enfants. La sortie du bois sacré qui intervient plusieurs semaines plus tard, est désignée par le vomissement du masque. A compter de cet instant, les initiés ne sont plus les enfants issues des femmes, mais considérés comme les vomissures de Do. 169

L'INDIFFERENCE FUNESTE OU LA QUERELLE DU CHAT ET DE LA SOURIS 1 2 3 Fig. 3- les cercles de l initiation du chien (dimension ésotérique) Selon Paul LARIVAILLE «Les progressions par lesquelles s opère la progression du récit suivraient un axe logique conduisant d un état dégradé initial à un état amélioré final à travers un processus dont les trois étapes centrales (Qualification, Affirmation, Confirmation) ne sont pas sans rappeler des cursus initiatiques qui remontent à l aube des premières sociétés et persistent encore de nos jours» 1. À la différence des cercles profanes qui sont des lieux d enfermement pouvant contenir un seul individu, les cercles ésotériques sont des lieux d ouverture. À ce titre, ils se constituent à partir d un groupe d individus partageant des valeurs sociétales communes et entretenant entre eux des rapports hiérarchiques. Ainsi le cercle 1, constitué de l homme, de la souris et du chat, est celui du roog-rãmba ou pende (la fratrie) ; le cercle 2, constitué du coq, du bouc et du cheval, est celui du zak-rãmba (la parenté élargie) et le cercle 3, constitué du bœuf et des voisins, est celui du ying-rãmba (les étrangers). Les cercles de la parenté se présentent comme une synthèse des cercles profanes dans la mesure où ils suppriment les cercles du coq, du bouc et du cheval pour en faire un cercle unique. Dans l ordre du savoir et donc de l initiation, l individu fait d abord l expérience du cercle (1) de la fratrie (pende), vient ensuite le cercle (2) du clan (buudu) et enfin il découvre le cercle (3) du voisinage (yak-n-taare). Cet ordre est celui qui mène l individu de la naissance à la mort, en passant par le mariage. En effet, l exogamie sur laquelle se fonde la société des Moose oblige les individus à aller chercher des épouses dans des clans avec lesquels ils n ont aucun lien de parenté reconnu. La démarche du chien auprès des animaux domestiques permet de révéler la véritable nature des êtres entourant l'homme. En tant que témoin de l'expression de la mauvaise parenté (rog-beedo) qui se traduit par la bataille entre les habitants de la case, à travers la lutte symbolique opposant le chat à la souris, le chien choisit d'agir 1 Paul LARIVAILLE.- Perspectives et limites d une analyse morphologique du conte. Pour une révision du schéma de Propp.- 1973 ; p. 43. 170

ANALYSES dans un premier temps à l'intérieur du cercle de la fratrie (cercle n 1). En cela, il met en application le proverbe selon lequel "buud warb sã n saoda laagẽ, ninkam fãa tog n saglega a karga" (lorsque la danse du clan se déroule dans un plat, il revient à chacun d'y mettre le pied") qui invite à solidariser aux causes communes. Le chien offre sa médiation aux belligérants afin d'assurer la survie de la fratrie. Mais, aveuglée par la haine, les frères ennemis ne surent pas mériter l'objet magique du donateur. Nullement affecté par l échec de sa démarche auprès des frères ennemis, le chien quitte le cercle de la fratrie pour celui du clan (cercle n 2) avec l'intention de mettre à la disposition de ses membres (le coq, le cheval et le bouc) la sagesse séculaire. Nourrissant de la rancœur (sũ-puuri) à l'encontre de la fratrie, les membres du clan se révèlent, à leur tour, incapables de recevoir la sagesse que leur propose le chien. Dans un troisième temps, flairant la catastrophe, le chien entreprend de mobiliser les énergies de la communauté à travers le cercle du voisinage (cercle n 3), devant l'incapacité de la parenté à résoudre ses conflits internes. Le recours au voisinage (cercle n 3) répond à la sagesse traditionnelle qui stipule que ned yak n gũuda ( chaque individu évolue sous la protection de son voisin). Mais à l'instar de la parenté, le voisinage (le bœuf) se montre incapable de s'élever au-dessus de la jalousie (sũ-kiiri). Le refus du voisinage met un terme à l'entreprise du chien et à sa volonté de prévenir une catastrophe collective. En définitive, aucun des personnages du conte ne se révèle digne de recevoir l'objet magique à même de mettre fin au conflit né à l'intérieur de la parenté. En dépit de son engagement, le donateur n'est parvenu ni à arrêter la lutte des roog-rãmba (chat et de la souris), ni à obtenir l'intervention des zak-rãmba (le coq, le cheval et le bouc) et des ying-rãmba (le bœuf). Par trois fois, la communauté des animaux s'est montrée indigne de recevoir la sagesse du chien. Le chiffre trois, en plus d'être le symbole de la masculinité, marque le point ultime de la patience. L'échec de la médiation du chien est en fait l'aveu de la bestialité des hommes incapables de s'élever au-dessus de leurs passions et de leurs instincts de destruction (thanatos). 3. LE PRIX DE L'IMMATURITÉ : LA MORT Préoccupés par des querelles intestines (rancœur et jalousie), les animaux refusent d inscrire leurs actes dans la logique de la médiation et de la réconciliation développée par le chien. Ce faisant, ils ont oublié que ninsaal yaa a to tiim (l'humain a pour remède l'humain). Il apparaît au fil du temps que les cercles dans lesquels évoluent les différents personnages se révèlent être des carcans qui compriment et dessèchent jusqu'à la mort. Le chien, découvrant l inhumanité des animaux domestiques, renonce à les transformer et reprend le chemin retour pour la case de l'homme. Ce trajet est illustré à travers le schéma-ci : 171

L'INDIFFERENCE FUNESTE OU LA QUERELLE DU CHAT ET DE LA SOURIS Case : Le chat et la souris 1 Abords de la case : le coq 2 Abords du piquet: le cheval 3 Enclos : le bouc 4 Devanture concession: Le bœuf 5 Fig. 4- Le retour du chien ou l initiation manquée des animaux La souris et le chat, pourtant placés à l intérieur du cercle de la fratrie, ignorent leurs liens de parenté! Une telle connaissance se trouve inscrite dans l enseignement du chien. Mais, mus par leurs rancœurs, ils ont préféré assouvir leur inimitié atavique : la violence qui les habite leur ayant fermé le chemin de la raison et de la vie. En effet, malgré l'interposition du chien, les belligérants ont poursuivi leur bataille jusqu à ce que l irréparable se produise : " Au cours de la poursuite, de lourds objets suspendus au-dessus de la tête du dormeur avaient été déplacés. En tombant, ils avaient fracassé le crâne de l'homme qui avait cessé de vivre." La mort du zak-soaba (maître de la concession) marque le début de la dysphorie des animaux ayant refusé d apporter assistance à la souris 1. La mort du maître de la concession, survenue avec la chute des objets de la case sur sa tête, semble être une sanction des ancêtres (kiims wẽedo) qui lui reprochent de n'avoir pas su inculquer les bonnes mœurs aux animaux domestiques, à l exception du chien. Dérogeant à la tradition qui veut que les victimes de mauvaises morts 2 ne bénéficient pas de funérailles, ce décès donne lieu, dans le conte, à des funérailles grandioses. La dérogation faite au dormeur de la case tient essentiellement à son statut de "chef de famille jouissant d'une situation honorable" et au lieu du décès (la case). Tous les animaux relevant du cercle du clan (le coq, le cheval, le bouc), reprochant aux habitants de la case leur exclusion, ne se sentent pas concernés par le conflit qui oppose le chat à la souris. Forts d'une telle vérité, ils refusent leur soutien à l'action de médiation entreprise par le chien. Au-delà de la frustration commune dirigée contre la fratrie (pende), les membres du clan (roogo) ne présentent aucune cohésion interne. Ceci explique pourquoi, informés par le chien du drame qui se déroule dans la case de l'homme, le coq, le cheval et le bouc n'entreprennent aucune action concertée. Ce faisant, le clan apparaît plus comme un cercle qui renferme plutôt qu'un espace de solidarité et de vie, du fait de l'absence d'un projet commun. Par leur indifférence et leur individualisme, les membres du pende (clan) se révèlent inaptes à subir l'initiation que leur propose le chien. Enfermés dans leurs cercles, à l'image du bouc dans son enclos et du cheval attaché au piquet, ils ne parviennent pas à effectuer le parcours intérieur qui permet aux individus de sublimer les rancœurs et les frustrations afin de se rendre disponible aux sollicitations d autrui. Par leur refus d'accorder à la souris une assistance, ils se 1 Le conte ne dit pas ce qui est advenu des deux belligérants, mais l'on peut imaginer qu'avec la mort de leur maître, une vie d'errance commence pour le chat et la souris qui, contraints de rejoindre la brousse avec la transformation de la demeure du maître en raboogo (ruines), deviendront des animaux sauvages. 2 Sont considérés comme mauvaises, les morts survenues par accident (traumatisme physique, pendaison, noyade), par maladie infamante (lèpre, hydropisie) ou en dehors de la concession. 172

ANALYSES rendent complices du chat. L'absence de compassion manifestée par les membres du buudu (clan) vis-à-vis de la souris, justifie, après coup, la série de malheurs qui les frappera. À tour de rôle, les différents animaux, vainement sollicités par le chien pour la médiation, seront sanctionnés. Dans le sens du parcours qui a conduit le chien de la case à l'extérieur de la concession, le coq, le cheval, le bouc et le bœuf seront les victimes collatérales du conflit qu'ils n'ont pas su ou voulu circonscrire. Après avoir échoué dans sa tentative d'élever les animaux des cercles du clan (coq, cheval et bouc) et du voisinage (bœuf) au statut d'êtres humains, le chien entreprend de leur appliquer la rançon de leur inhumanité : il ne leur offre plus la médiation dont ils n'ont pas su reconnaître la valeur au moment du conflit opposant le chat à la souris. Par un renversement de situations, les ancêtres, reprenant le parcours initiatique du chien, vont sanctionner les animaux qui ne se sont pas sentis concernés par le conflit du chat et de la souris. Le chien qui se révèle être le messager des ancêtres n'intervient plus pour apporter son assistance. Il leur applique la leçon selon laquelle "zẽem sã n noomame, bι bυεεg reeg n yũ!" (si le bouc juge la potasse digeste, alors qu'elle s'en abreuve!). Ainsi, après la mort du maître de la concession, des messagers sont envoyés à la cour royale afin de tenir informé le naaba (chef) du drame survenu. Conformément à la tradition qui exige que le chef soit honoré par un présent à chacune des visites que l'on lui rend, car " naab pa Wẽnd n puusd nug-zaal ye" (le chef est différent de Dieu que l on honore sans présents), le coq est choisi : "Aussi s'empressa-t-on de saisir le coq qui rôdait autour de la case, afin d'en gratifier le chef". Une fois appréhendé, le coq est "attaché" pour être porté, comme présent, au chef à qui l'on doit communiquer le décès du maître de la concession. C'est alors que le chien intervient pour s'enquérir de la situation du coq. Prenant désormais conscience de sa responsabilité dans le malheur qui le frappe, celui-ci fait du chien son dernier confident et opte pour la voie de la repentance :" C'est fini pour moi ( ). On me porte chez le chef de canton et, là-bas, je vais être égorgé. Tout cela est dû à cette querelle du chat et de la souris dont tu m'as parlé". Le chien, devenu la conscience morale (surmoi) des habitants de la concession, rappelle alors au coq son immaturité antérieure : "Tu vois ( ), tu aurais bien dû m'aider à les séparer". Il l'instruit de la leçon de vie qu'il aurait dû acquérir s'il avait mérité l'initiation et qui est contenue dans le proverbe-ci : "ned sẽn bud la a kẽebda" (on ne récolte que ce qu'on a semé). Le coq ligoté sera tué pour avoir compris tardivement que tout conflit à l'intérieur de la fratrie commande la médiation des membres du clan. Après le chef, les parents de la victime mettent à contribution le cheval afin d informer les membres extérieurs du clan du décès : "Il fut nécessaire de prévenir en toute hâte les parents du mort car ils devaient être présents au moment où le crâne du défunt serait rasé. On confia donc le cheval à un jeune homme qui le fit courir impitoyablement en s'aidant du mors et du fouet". Ainsi, le cheval, mécontent jadis d'être attaché à un piquet, connaît depuis la mort du maître de la concession, des violences nettement plus importantes : il est transformé en une bête de courses et contraint de courir à coups de fouet. Confronté aux difficultés et à la douleur, il prend conscience de son attitude fautive : "C'est cette affaire de chat et de souris. On me bat cruellement pour que je courre chez des 173

L'INDIFFERENCE FUNESTE OU LA QUERELLE DU CHAT ET DE LA SOURIS quantités de gens." Le chien, après lui avoir rappelé néanmoins sa forfaiture passée, l'abandonne à son sort : "Tu aurais dû m'aider, vois-tu". Empruntant le chemin de la médiation du chien, les ancêtres, à travers les funérailles fraîches (kυ-masgo), vont sévir contre le bouc qui avait refusé "d'entendre parler de la bataille opposant le chat à la souris". En effet selon "l'usage" qui "veut qu'aux funérailles d'une personne considérée un bouc soit égorgé aux pieds du mort avant son ensevelissement", le bouc est extrait de son enclos et " solidement attaché avant que la cérémonie ne commençât." Mais contrairement au proverbe qui stipule que "kodgre sã n ta bυεεg, bι a bas yãbre" (lorsque survient le moment pour le bouc d'être égorgé, il devient inutile de bégueter), le bouc se mit à se " plaindre" afin de refuser l'issue qu'il sait pourtant inéluctable. Apercevant le chien, il confesse la faute qui lui vaut la sanction suprême : "Cette bataille entre chat et chien me coûte la vie. Je vais être immolé aux pieds du maître défunt 1. C'est alors que le chien, en tant que messager des ancêtres, lui confirme la vérité qu'il venait de découvrir : "Ne t'en prends qu'à toi-même. Si tu m'avais aidé à séparer les combattants, tu ne serais pas dans cette situation." Ainsi le bouc sera tué par n'avoir pas su, en tant que membre du clan, être solidaire du drame qui oppose des membres de la fratrie. Après avoir sanctionné tous les membres de la parenté, à travers les cercles de la fratrie (pende) et du clan (roogo), les ancêtres, revisitant le parcours initiatique du chien, sanctionnent (wẽedo) le cercle du voisinage (yak-n-taare). Ainsi, le bœuf se révèle être un "yag-yoogo" (mauvais voisin), dans la mesure où, sollicité par le chien, il refuse sa médiation au motif qu'il n'a accès ni à la concession, ni à la case. Son attitude étrange en fait un étranger dont la préférence va à l'appartenance ethnique. Informé du drame qui se déroule chez les voisins, il se montre insensible et profère de mauvaises paroles (goam-yoodo) : "Que ce chat et cette souris se tuent s'ils le veulent!". Par ce fait, il s'exclut de l'univers humain, fait de solidarité et d'assistance mutuelle, indépendamment de l'appartenance familiale ou tribale. Dans la culture des Moose, les mauvaises paroles traduisent les mauvaises intentions qui sont à la base de la sorcellerie. En effet, un proverbe affirme que "noor-sõod wẽnem yiida sõod menga" (la sorcellerie en parole est plus nocive que la véritable sorcellerie). Le bœuf, en proférant des paroles relatives à la destruction du chat et de la souris, pêche en paroles et manifeste ainsi une inhumanité digne des sorcières 2. Revisitant le parcours de la médiation du chien, les ancêtres, à travers la célébration des funérailles sèches (kυυre), sanctionnent le bœuf et lui font subir la peine capitale pour n'avoir pas su apporter son assistance à des voisins en danger (le chat et la souris). Les funérailles sèches sont un moment important dans la vie du groupe, car elles marquent la fin du deuil et le départ de l'âme du disparu pour le séjour des morts. À cette occasion, tous les parents, amis et alliés sont conviés à une grande fête populaire au cours de laquelle la nourriture et l'alcool sont servis à profusion. De nombreuses bêtes sont immolées pour les besoins du repas ou pour des offrandes sacrificielles (essentiellement des poulets ou des chèvres 3 ). Le fait 1 Communément à la mort d un homme respectable, il est sacrifié un coq à ses pieds (nor-noaaga). 2 La sorcellerie, sous son aspect mangeur d'âmes, est considérée comme une pratique essentiellement féminine chez les Moose. 3 La cérémonie est désignée par le terme de no-wẽere (sacrifice des poulets) ou bu-wẽere (sacrifice des chèvres). 174

ANALYSES pour les habitants de la concession de s'emparer du bœuf, au moment des funérailles, s'inscrit dans une telle logique. En effet "l'enterrement eut lieu et, un mois plus tard, il fallut célébrer dignement, par des funérailles publiques, la disparition d'un si digne chef de famille. Le bœuf fut empoigné et solidement attaché avant d'être sacrifié à l'esprit du mort." Le chien, comme à son accoutumée, accourt et entend le bœuf qui, dans une ultime prise de conscience, avoue sa responsabilité dans le malheur qui le frappe : "Je vais mourir à cause de cette histoire du chat et de la souris dont tu m'avais parlé". Il se contente dès lors de lui faire la morale : "tu l'auras mérité ( ), car si tu avais été moins paresseux et m'avais aidé à les séparer, ce malheur ne te serait pas arrivé". Ainsi pour avoir refusé la médiation du chien dans le conflit opposant le chat à la souris, le bœuf ne peut recevoir de la part d'autrui une quelconque assistance. La démarche du chien peut s'appréhender sous sa double signifiance cosmique : l'eau et le feu 1. Alerté au départ par la lutte, à l'intérieur de la case, entre le chat et la souris, le chien pénètre à l'intérieur de la case avec l'intention de ''kiis bugem" (éteindre le brasier). La même intention l'anime lorsqu'il entreprend de solliciter la médiation des animaux des différents cercles. Une telle intention persiste au moment où il retourne dans la case, après le refus des animaux de s'impliquer dans la médiation. Animé par l'instinct de vie (Eros), il place ses premières interventions sous le signe de l'eau (koom) et de la recherche de la paix et de la concorde. Lorsqu'il veut mettre un terme au conflit entre les deux animaux de la case, il s'aperçoit que l'eau dont il est porteur s'avère insuffisante pour ramener la quiétude et pour éteindre le feu (bugem) qui habite les deux protagonistes que sont le chat et la souris. C'est le sens que revêt sa démarche en direction des autres animaux qui sont censés lui apporter la quantité d'eau nécessaire à son entreprise. Mais en lieu et place de l'eau attendue, il reçoit de la part de ceux-ci des paroles de feu (goam- wisdem) qui ne sont d'aucune utilité pour le retour de la paix dans la case. C'est alors que débute la seconde étape de la démarche du chien, placée désormais sous le signe du feu (bugem) et de la mort (Thanatos). Après avoir échoué dans sa tentative de rassembler, auprès des animaux des différents cercles, la quantité d'eau nécessaire pour circonscrire le feu naissant (conflit), le chien s'aperçoit que celui-ci a eu le temps de s'alimenter du feu (passion) des animaux sollicités pour se transformer en un immense brasier dans lequel périt le maître de la concession. Dès lors, le chien subit une mutation symbolique pour devenir le couteau sacrificiel 2 des ancêtres qui tranche la gorge de tous les animaux porteurs du feu de la violence, à l'exception du cheval. Le coq, le cheval, le bouc et le bœuf, par leurs attitudes impies (refus de la médiation sollicitée par le chien en faveur du chat et de la souris), deviennent des animaux sacrificiels dont l'immolation, sur l'autel des ancêtres, permet une renaissance sociale. Le couteau sacrificiel des ancêtres, en répandant sur la terre le sang des suppliciés, libère les animaux de leur double négatif et transforme leur feu en un liquide chaud et rouge (similaire au dãam 3 ) à même d'épancher la soif des ancêtres. L'immolation des animaux apparaît comme un 1 Gaston BACHELARD.- La psychanalyse du feu.- Paris : Gallimard, 1949 (rééditée en 1998) et L eau et les rêves.- Paris : José Corti, 1942. 2 Dans les mythes des Moose, la foudre est considérée comme la hache des ancêtres. 3 Appellation de la bière de mil. 175

L'INDIFFERENCE FUNESTE OU LA QUERELLE DU CHAT ET DE LA SOURIS acte de purification sociale qui doit permettre une refondation de la société dont les membres se doivent d être solidaires et responsables. L on peut observer pourtant qu à la différence des autres animaux des cercles du clan (poule, bouc et bœuf), le cheval n est pas mis à mort. Pourquoi? Animal emblématique chez les Moose, le cheval est lié à l'origine du peuple et du naam (pouvoir). La légende raconte que le peuple moaaga est issu de la rencontre entre une princesse maprunga 1 du nom de Yenenga et un chasseur d'origine mandingue du nom de Rialle. De leur union naquit Wedraoogo (mot qui, en langue moore, signifie ''étalon"), en souvenir du cheval avec lequel la princesse a quitté la Cour royale pour rejoindre le chasseur. De ce jour, le cheval devint un animal prestigieux que tout homme important se doit de posséder, à commencer par les chefs (namamse) dont c'est, du reste, l'animal totémique. À l'évidence, le cheval relève du groupe des nakomse 2 dont les membres bénéficient de certaines immunités. Ainsi, en considération de leur rang, il est interdit, même en cas de fautes lourdes, de les exécuter 3. Le cheval, pour avoir failli, mérite les souffrances subies, mais ne peut être mis à mort, sous peine de sacrilège. Le conte du Lagl-naaba Abga, quoique s inscrivant dans le cycle des fables des pays de savane, se présente comme une allégorie 4 destinée à faire prendre conscience à la communauté de la nécessité de la solidarité et de la paix. Si comme l écrit Denise PAULME «Un conte peut être rapporté pour illustrer un enseignement, critiquer une institution ou simplement divertir l auditoire. Il est toujours et d abord une œuvre d art où le souci de bien dire s allie à celui de la répétition : un conte n existe qu à partir du moment où un auditoire l ayant apprécié décide de la communiquer à un nouvel auditoire 5», il faut convenir que par ses récits du soir, le Lagl-naaba Abga a réussi à ancrer la tradition dans la modernité, ce que poursuivent avec bonheur ses successeurs. C est ainsi que de nos jours, le Lagl-naaba, en plus de la poursuite de l émission hebdomadaire du conte à la radiodiffusion nationale, est co-animateur de l émission du conte à la télévision. Il est également le président d un magazine culturel dénommé «Tradition et modernité». Ainsi, le contage, jadis réservé aux roturiers (talse), est devenu, par la passion iconoclaste de l un des principaux ministres du moog-naaba (chef suprême des Moose du plateau central), une activité anoblie qui se poursuit de nos jours pour le bonheur des auditeurs du Burkina et de la diaspora. Albert OUEDRAOGO Université de Ouagadougou BIBLIOGRAPHIE BACHELARD Gaston.- L eau et les rêves.- Paris : José Corti, 1997 (25 ème réimpression). BACHELARD Gaston.- La psychanalyse du feu.- Paris : Gallimard, 1998. 1 Population de la région de Gambaga ( Nord Ghana). 2 Les Nakomse constituent la noblesse dont les membres se réclament de la lignée directe de Wedraoogo. C'est en leur sein que les chefs suprêmes (moog-nanamse) et les chefs de principautés (rima) sont choisis. 3 Dans la tradition, lorsqu'un empereur commet une faute grave, un collège secret se réunit et l'invite à se suicider en lui faisant parvenir secrètement un message sous forme d'une bande de cotonnade ou d'une fléchette dont la pointe est enduite de poison. 4 Cf. PLATON.- La République.- Paris : 5 Denise PAULME.- La mère dévorante : essai sur la morphologie des contes africains.- Paris : Gallimard, 1986; p. 44. 176

ANALYSES BADIAN Seydou.- Sous l orage suivi de La Mort de Chaka.- Paris : Présence Africaine, 1972. CALAME-GRIAULE Geneviève.- Langage et cultures africaines.- Paris, 1977. Contes du Burkina.- Paris: Edicef, 1985. FREUD Sigmund.- Totem et tabou.- Paris : Payot, 1965. LARIVAILLE Paul.- Perspectives et limites d une analyse morphologique du conte. Pour une révision du schéma de Propp.- 1973. OUEDRAOGO Albert «L épopée des Mosse ou la problématique quête de l identité nationale» dans Cahiers du CERLESHS, n 13 - Ouagadougou, 1996. PLATON.- «Le mythe de la caverne» dans La République. Livre VII.- PAGEARD Robert.- «Le Larhallé naba et ses contes» dans Contes du Larhallé.- Ouagadougou : chez le Larhallé, 1964. PAULME Denise.- La mère dévorante : essai sur la morphologie des contes africains.- Paris : Gallimard, 1986. PROPP Vladimir.- Morphologie du conte.-paris : Gallimard, 1970. TIENDREBEOGO Yamba.- O Mogho! Terre d Afrique. Contes, fables et anecdotes du pays mossi.- Ouagadougou : Chez le Larhallé Naba, 1976. TIENDREBEOGO Yamba.- Contes du Larhallé.- Ouagadougou: Chez le Larhallé Naba, 1964. TIENDREBEOGO Yamba.- Mogho! Terre d'afrique.- Ouagadougou: Chez le Larhallé Naba, 1976. ANNEXE Yũug ne yõngr-yirg zabre 1 Dare a ye, la yũug a ye yãend yõngr n zoet roog pυgẽ. A sẽn n yãend-a wã, a sid bee ne pis-wae la wae. Mik yõngr yaa yirga. A zãgs a na zoe n na bao n na mao ne yũugã. B yiibã sid na kẽ taaba, n bas roogã ne wubsgu. Wakat kãng tι rooga soab dag zuka gõeem n pa tol n tõe n wυm yũuga ne yõngr n tar taaba ye. Baag n zĩnd yinga n wυm rãamdã. A n kolog rooga noore, a mikame bõ-muks a yiibã n sid tar taaba. Ka saked ye, tι yẽ na bõs-b sugri. La a sẽn n be ne yõ-soaba n baod na maag a sũurã, la a yembr soab n gilgd n baod n na wẽ! Tι tar woto n tar woto. Baagã wa n mikame tι yẽ ka na tõog-b ye, t a na bas-b la na yi n tι bao sõngr. A bee no-raoog segbo. T a na yãe yellã n togs-a. La no-raoog n na yãend moor n yeel-a yaa : Wakat fãa, maam n kẽ roogẽ, b bee m rigbu. Zab-zabdba bãg ne taaba. Bũnig n ka pak maam yaa yellkãnga. Baag be loogr n na ti leok gomdã wed-moaaga. La wed-moaag yeel-a-lame : m zi n yi baarẽ wã ye. Ka rũn da la m na yik n tι kẽed roogẽ tι gãems a yiib n tar taab yĩnga. Tι baag loog n ta taoore. A tι mika boεεg n pag rums roogẽ n taas-a gomdã. La Boεεg leokame: b ninga maam pẽkẽ-ka wã, kaẽng yell ka toll n pak maam ye. B put n da gom zabrã yell mam taore ye. Ti baag na kong yi yinga. A mika naaf lalga saega. Tι a na togs-a zuloεga. La naaf leok-a-lame: mam zii n kẽ zakẽ wo, tι roog pυgẽ. La sã n kella mam yĩnga, bι yũug ne yõngr sã n dat bι b kυ taaba. Baag n bõs sõngr n konga, a lebg n waa roogẽ-wã n tuk tι yell n yõneg n maan yẽnd poorẽ. Õ-õ, yũug ne yõngr n zoet n pugd taaba, b wa tι tusa teed n dag dog gõngõta zugu; tι teedã na siig n wõr roa zugu, t a be kũum. Mik kiida yaa suk-neda. Woto-wã, zak-rãmb n wυm yellã, togdame t b tι wilig dĩma. La Moos maana b kibar tι «naab pa Wẽnd n pυυsd nug zaal ye». Woto-wã yĩnga, b sid bee no-raoog n dag n kẽnd rooga poor yõkre n na ti kõ naaba. Baag n yãend t b sẽba no-raoog n gãnege, a kolog n sok-a-lame tι bõe n maane?la no-raoog leok-a: Rũnda-wã yẽ, mam yell saeme. B na tall-m-lame n tι lebg dĩm zẽedo. La yaa yũug ne yõngr zabrã, fo dag n kιk maam, n wa ne yell kanga fãa. La baag lebs n yeel-a: Fo neeme, fo dag n dog n sõg-m-lame t b far taaba. Kiida rogdb n be zĩι-nig fãa n togd n wa zu-põnda, b ninga weef salbre, n zombg-a bi-pol t a na yer-a la a kiid-a kalwaase. Weef zoem tι tãtã-pυυda pid ne noor. Wakat kãng la baag seg-a, a sid dag n yaε fas. T a na sok-a m zoa a weefo, yaa bõe n paam yãmba? La weef leok-a Bas woto. Yaa yũug ne yõngr yellã. B tar-m-la mukri t m zoe n kẽng a zaleg nẽngẽ-la, n yi be n kẽng neda to nẽngẽ la. Baag n tem t a na n yeel-a tι a dag n togd n sõnga yẽnda yũug ne yõngr zabrã wakat, la weefã- soab n be weefã n be-a mukri, tι leb n yaa zoese. Ninsaal tirg ka tõe soleg t b pa kodg buug a zugẽ ye. B sid bee boεεg wẽbgre, n sẽb n gãneg n gũud a kodgre wakato. Baag wυma boεεg yãbrã, t a koleg na sok-a : «Yaa wãna, m ba boεεga, ne wala yell n paam yãmb koe!». La m ba boεεga be sir wẽebo la a sing yãbre: Fo neeme, yaa yũug ne yõngr 1 R. PAGEARD a choisi de désigner la souris de folle, il aurait plus précis de traduire le mot «yirga» par étourdie. 177

L'INDIFFERENCE FUNESTE OU LA QUERELLE DU CHAT ET DE LA SOURIS zabrã na kυ maam. B na kodga maam n kõ kιιda». Baag leok-a-lame: Foo n bao, f sã dag sak n song maam t d farg zab-zabdba, yell kãnga kõ n paam-f ye! Mumba loogr poore, b yãka kυυrã tι na yi kiuug pυgẽ. Kυυrã n ka kυ-bil yĩnga b bee m ba naaf wẽbgre, n sẽb n gãneg n gũud a kodgre wakato Baag wυma m ba naaf kũsbã, t a kolog n sok-a: Yaa wãna, m ba naafo, yaa bõe paam yãmba t y neng ka wẽnd y zaame nenga? Naaf kong yeelame: Yaa yũug ne yõngr zabrã, fo dag togs maama, n na kυ maam». Ti baag na kill n leok-a yaa: Rẽ n são ne yãmba! Y sã n dag n bas y kuĩnga n yik n wa sõng maam tι tõnd far-b ne taaba, yell kanga tũuda yae n paam yãmba? Wẽnd n sõng neb-niis tι b tõe n sõng n maneg yell t a pa sãame, b modg n sid n yi sugr-koatba, la b sõng tι zemsg kẽ moor n yõsg zĩningẽ. B sã zãdge,b maandame t b bãngẽ La bãngẽ yaa pag biyaoga. Le Chat et la souris folle (Traduction de Robert Pageard dans TIENDREBEOGO Yamba.- Contes du Larhallé.- Ouagadougou: Chez le Larhallé Naba, 1964.) Un jour, un chat aperçut une souris à l intérieur d une case. Il se mit à sa poursuite mais la souris, qui n avait pas toute sa raison prétendit résister. Une bataille mouvementée s engagea. Le maître de la concession dormait dans la case mais son sommeil était si profond qu il n entendait rien. Ce fut un chien qui s alarma du tapage. Il mit son museau à l intérieur de la case et vit les deux animaux s affronter. Il tenta de les calmer mais sans succès. Pendant qu il tenait l un des combattants et le raisonnait, l autre le battait. Après plusieurs tentatives, le chien décida d aller chercher du secours à l extérieur. Il s adressa d abord à un coq. «Je suis chassé chaque fois que j entre dans cette case dit le coq. Que ceux qui s y battent se tirent d affaire tout seuls. Cette affaire ne me regarde pas». Le chien s adressa ensuite au cheval. «Je ne quitte jamais les abords de ce piquet- dit le cheval. Ce n est pas aujourd hui que je vais entrer dans une case pour séparer deux furieux». Allant un peu plus loin, le chien vit un bouc enfermé dans la bergerie et lui demanda secours. «Je suis parqué dans ce coin de la concession- dit le bouc- et ce qui se passe ailleurs ne m intéresse pas. Je ne veux pas entendre parler de cette bataille». Le chien sortit de la concession. Il aperçut un bœuf près du mur et lui fit part également de son embarras. «Je n entre jamais dans la concession- dit le bœuf. A plus forte n entrerai-je dans une case. Que ce chat et cette souris se tuent s il le veulent». Désolé, le chien revint seul dans la case du maître et ce fut pour constater qu une catastrophe s était produite. Au cours de la poursuite, de lourds objets suspendus au-dessus de la tête du dormeur avaient été déplacés. En tombant, ils avaient fracassé le crâne de l homme, qui avait cessé de vivre. L accident fut bientôt découvert par les habitants de la concession. Comme la victime était un chef de famille jouissant d une situation honorable, il fallut avertir le Chef de canton. Mais, comme dit le proverbe, «Naba pa wendé poussed zalem yé», «le Chef n est pas un Dieu pour être salué les mains vides». Ainsi s empressa-t-on de saisir le coq qui rôdait autour de la case, afin d en gratifier le chef. Le chien, voyant le coq attaché et tout congestionné, s approcha de lui et lui demanda ce qui lui arrivait : «C est fini pour moi- lui dit le coq-on me porte chez le Chef de canton et, là-bas, je vais être égorgé. Tout cela est dû à cette querelle du chat et de la souris dont tu m as parlée». «Tu vois lui dit le chien, tu aurais bien dû m aider à les séparer». Il fut nécessaire de prévenir en toute hâte les parents du mort car ils devaient être présents au moment où le crâne du défunt sera rasé. On confia donc le cheval à un jeune homme qui le fit courir impitoyablement en s aidant du mors et du fouet. Le chien rencontra le cheval, fourbu. «Que t arrive-t-il, ami cheval?» lui demanda-t-il. «Ne m en parle pas- lui dit le cheval. C est cette affaire du chat et de souris. On me bat cruellement pour que je coure chez des quantités de gens». «Tu aurais bien dû m aider, vois-tu» dit le chien mais il ne put s étendre car déjà le cavalier fouettait le cheval et reprenait sa course. L usage veut qu aux funérailles d une personne considérée un bouc soit égorgé aux pieds du mort avant son ensevelissement. On saisit donc le bouc et il fut solidement attaché avant que la cérémonie ne commençât. Le chien l entendit se plaindre et s approcha. «Eh bien, bouc, tu me parais mal à l aise». «Hélas, fit le bouc. Cette bataille entre chat et souris me coûte la vie. Je vais être immolé aux pieds du maître défunt». Ne t en prends qu à toi-même- lui dit le chien. Si tu m avais aidé à séparer les combattants, tu ne serais pas dans cette situation». L enterrement eu lieu et, un mois plus tard, il fallut célébrer dignement, par des funérailles publiques, la disparition d un si digne chef de famille. Le bœuf fut empoigné et solidement attaché avant d être sacrifié à l esprit du mort. Le chien s approcha de lui. «Eh bien, pauvre bœuf, tu parais malheureux». «Je vais mourir à cause de cette histoire de chat et de souris dont tu m avais parlé»- 178

ANALYSES avoua le bœuf. «Et tu l aurais mérité lui répondit le chien, car si tu avais été moins paresseux et m avais aidé à les séparer, ce malheur ne te serait pas arrivé». Les personnes que leur situation met en mesure d apaiser les conflits ne doivent jamais manquer d user de leur pouvoir pour séparer ou concilier les adversaires. Si elles ne le font pas, elles auront tôt ou tard à souffrir des hostilités qu elles n auront pas voulu éviter. 179