Chapitre 1 S informer pour aider Quand tu es heureux, regarde au plus profond de toi. Tu verras que seul ce qui t apporte de la peine, t apporte aussi de la joie. Quand tu es triste, regarde à nouveau dans ton cœur, et tu verras que tu pleures ce qui te rendait heureux. Kahlil Gibran La tristesse : guide de voyage Lorsque le deuxième ou le troisième enfant s est fait renverser à un carrefour, on pense enfin à y placer des feux. C est la pression des circonstances qui nous fait réagir à un besoin. C est vrai pour beaucoup de problèmes de société. On retrouve cette attitude dans la vie quotidienne, face au deuil et à la tristesse; on la retrouve également dans notre anticipation d une perte possible. Chacun sait que la perte fait partie de la vie. La mort est la fin de toute existence. Tous ceux que nous aimons mourront un jour. Pourtant, peu de gens s y préparent. Souvent, on s y trouve confronté de façon totalement imprévue. On prépare habituellement fort bien ses vacances d été. On achète un guide touristique et une carte routière pour préciser l itinéraire. Cela permet de profiter au mieux de ses vacances.
14 S informer pour aider N est-ce pas paradoxal que la plupart d entre nous ne se préparent pas à ce dernier voyage au-delà de la vie, ni pour eux-mêmes, ni pour ceux qui leur sont proches? Rares sont les familles où l on trouve un livre qui parle de la mort, des émotions et des problèmes rencontrés, des réactions possibles dans ces circonstances. Tant la personne endeuillée que sa famille ou ses amis se posent pourtant toutes sortes de questions : «Est-ce normal que je me sente encore triste après tant de mois? Pourrais-je un jour à nouveau jouir de l existence, aimer la vie? Comment se fait-il que je n arrive plus à me concentrer, que j oublie des tas de choses, que je me sente si fatigué même quand je n ai presque rien fait? Est-ce normal qu après trois ans, je pleure encore lorsque je vois une fillette de l âge de ma fille décédée? Pourquoi suis-je si triste quand je trouve qu il y a trop peu de gens qui viennent me voir, et, quand quelqu un vient, pourquoi suis-je si révolté et agressif au point qu on m évite? Mes sentiments de culpabilité ne partiront-ils donc jamais? Est-ce normal que je puisse me sentir si violente envers mon mari qui, par sa mort brutale, m a abandonnée? Suis-je responsable du suicide de mon fils? Comment se fait-il que mes enfants ne parlent presque plus de leur père, et, si j essaie d en parler avec eux, pourquoi réagissent-ils si durement? Est-ce qu un enfant de cinq ans peut comprendre la mort de sa mère? Ne faut-il pas protéger les enfants du chagrin?» Il y a aussi les questions de la famille, des amis : «Est-ce bien utile qu elle parle autant de son mari décédé? Ne va-t-il pas s installer dans son chagrin? Est-ce bien d aller avec nos enfants chez des amis qui ont perdu le leur? Ne vaut-il pas mieux que je ne parle pas à ma sœur de ma grossesse, elle qui vient d avoir un enfant mort-né? Est-ce bien normal que cette femme soit si triste de la mort de son mari de quatre-vingt-quatre ans? N est-ce pas mieux d éviter de prononcer le nom d un enfant mort, d éviter ce sujet? Ne seront-ils pas plus vite mieux si on les aide à ne plus y penser? Ne doit-on pas lui déconseiller d aller si souvent au cimetière?» C est à tout cela que ce livre essaiera d apporter des réponses. Il s adresse à des personnes dans la tristesse, il essaie d approcher ce qu elles vivent. Comprendre ce qu est le deuil, ce qu est le travail de deuil, est très important pour en guérir. Lire ce livre n enlèvera pas la douleur, mais mieux comprendre permet de chasser des angoisses inutiles et d éclairer mieux le problème. Cela ne ramènera pas l être aimé qu on a perdu, mais peut aider à vivre avec ce que l on a perdu, ou à éviter une douleur ou un chagrin supplémentaire, en ayant des attentes plus réalistes pour soi-même ou pour les autres.
Une perte est toujours unique 15 C est aussi un livre pour les amis et les familles qui cherchent à savoir comment aider. Souvent, on évite les personnes en deuil, tout simplement parce qu on ne sait que dire ou que faire. Les gens voudraient aider, mais parfois de façon inadéquate. On peut éviter certaines erreurs si on comprend ce que pourrait être une réaction de soutien plus juste. Cela peut construire un pont vers la compréhension, vers la sympathie et aider à franchir la faille de la détresse, de l angoisse et du désespoir. Des intervenants professionnels médecins, infirmières, prêtres, travailleurs sociaux, enseignants, éducateurs, employeurs, dirigeants d entreprises ou d associations, policiers, fonctionnaires tous peuvent y trouver des pistes pour soutenir des personnes en détresse et les aider, malgré leur tristesse, à cheminer vers l avenir. Une perte est toujours unique Une perte est toujours une émotion intense, et tout à fait personnelle. Il n y a pas deux personnes qui vivent un deuil de la même manière, même si on peut trouver, chez la plupart, des vécus et des émotions semblables. Un deuil est toujours unique, jamais pareil à un autre. L effet d une perte est toujours changeant, et laisse chacun avec d autres attentes, d autres besoins. Perdre un conjoint ou perdre un parent n est pas la même perte. Même si c est une seule et même personne qui décède, cette perte sera vécue autrement par le conjoint survivant ou par les enfants. En outre, pour chaque enfant cette même maman représente des tas de choses différentes. Les expériences personnelles, sa propre relation, l âge auquel on perd la personne aimée, les circonstances de la vie, tout cela fait qu une perte est toujours différente pour chacun, et donc unique. De même, deux parents qui perdent un enfant pourront le pleurer tout autrement. Il semble quelques fois qu ils perdent chacun un être différent. Ils peuvent devenir, dans leur détresse, étrangers l un à l autre, comme s ils n avaient plus de lien entre eux. La tristesse peut créer un gouffre entre eux qui les empêche de se retrouver. À d autres moments, la perte de leur enfant peut les rapprocher et rendre leur relation plus intense qu avant. Certains peuvent se perdre dans le chagrin, puis, se retrouver. On passe à côté de cet aspect individuel de chaque perte si on ne tient pas compte de la position spécifique que chacun occupe. Ce dont un parent a besoin lorsque meurt son enfant n est pas pareil à ce qu attend un père devenu veuf, avec trois jeunes enfants. Accepter la mort sera souvent
16 S informer pour aider plus facile si on a eu l occasion de s y préparer lors d une longue maladie. Le souvenir sera différent si on a pu se dire adieu, se parler avant la mort, ou si on est brutalement confronté à une mort accidentelle ou à un assassinat. Chaque perte a ses exigences. Il y a des similitudes mais il y a aussi des différences utiles à repérer. D autres pertes et deuils Le deuil fait d abord penser à la tristesse après le décès d un être cher. On peut néanmoins ressentir des sentiments analogues lors d autres pertes importantes. Toute expérience proche de la perte de quelqu un ou de quelque chose de précieux peut entraîner un processus de deuil. Un couple qui ne peut avoir d enfants et qui doit définitivement abandonner son désir d être parents. La perte d un projet de vie important, une espérance qui ne se réalise pas, une promotion ratée. La perte d un emploi, une mutation non souhaitée, un renvoi, tout cela peut bouleverser quelqu un autant qu un décès, surtout s il s agit de quelqu un qui investit énormément son travail, qui veut s y réaliser personnellement. Pour certains, la pension n est pas simplement la fin d une carrière professionnelle, c est aussi la fin de contacts sociaux importants, la fin d une position, d un statut, voire de l estime de soi. Des fiançailles rompues, se sentir progressivement devenir étrangers l un à l autre dans un couple, jusqu à la rupture On peut aussi perdre un être cher qui reste en vie, ce qui est encore moins repérable par l entourage : ainsi un proche touché par une maladie mentale, ou qui glisse lentement vers la démence. Il est toujours là, mais ce n est plus lui. Il devient autre, et c est une autre relation qui s installe. Un deuil commence également lorsque quelqu un devient gravement malade. Tant le malade que la famille doit apprendre à vivre avec d autres attentes. Malade et entourage commencent en même temps un travail de deuil. Le malade perd peu à peu la santé, puis la vie. Les membres de la famille se préparent à la séparation et à continuer un peu plus seuls. On passe trop souvent à côté de la signification bouleversante de certaines pertes. Qui pense à ce que représente, pour des parents, la confrontation quotidienne à leur enfant handicapé? Au désespoir d un vieillard qui, malgré son désir de rester dans son environnement familier, doit entrer en maison de repos? À la perte d un ami? L amitié est une valeur importante dans notre société. Pourtant on porte peu d attention à la tristesse causée par la perte d un ami.
Joie et peine 17 Joie et peine On dit que la tristesse est une expérience universelle, et que chacun est touché par la tristesse. Ce n est pourtant pas la même expérience pour chacun. Seuls ceux qui sont capables d amour, ceux qui tiennent aux hommes et aux choses, éprouvent aussi le chagrin. Ceux qui ne sont pas capables d aimer, ou de jouir de la vie, ou de s engager pour quelqu un ou quelque chose, éprouvent bien moins de tristesse. La tristesse est l autre face de l amour. Kahlil Gibran écrivait : «On pleure ce que la joie nous a donné. Quelqu un qui aime intensément son conjoint, ses enfants, son travail est promis à de grands chagrins.» Le deuil, c est notre manière de faire dans la tristesse, c est vivre avec la tristesse, pour guérir peu à peu. Le temps ne guérit rien «Le temps panse toutes les plaies» est une idée fort répandue. Rien n est plus faux. Le temps, en soi, ne guérit rien. Si on s installe dans un coin attendant que le temps nous guérisse, le temps ne fera rien. Si on ne surveille pas une blessure, si la plaie n est pas désinfectée et soignée, si elle n est pas pansée soigneusement, cela ne guérira pas : ce sera pire. Ce n est pas le temps qui guérit, c est ce qui se passe pendant ce temps. La douleur peut diminuer avec le temps, l intensité être moins forte mais la peine n est cependant pas disparue. Une femme de 72 ans raconte : «37 ans sont déjà passés. Jusqu il y a 4 ans, je n ai jamais eu ni l occasion ni la permission d en parler. Ni avec mon mari ni avec ma famille, ou mes amis. Je ne pouvais ni m exprimer, ni pleurer. Personne ne voulait l entendre. Je me sentais coupable d avoir laissé dormir mon enfant sur le ventre. Maintenant j ai 72 ans, et seulement depuis peu, depuis que des amis de ma fille ont eu, eux aussi, un enfant décédé de mort subite, j ai eu l occasion de parler de ce qui s est passé, et de trouver un peu de réconfort.» Ce n est pas le temps qui soigne, mais pouvoir exprimer sa peine pendant le temps nécessaire, ainsi que trouver un soutien dans l entourage. Reconnaître la tristesse aide et soulage plus que la taire ou la refouler. Dans ce livre, on trouvera des idées, des suggestions concrètes à propos de ce qui serait à faire, ou à ne pas faire. Si l émotion ne peut s exprimer, elle trouvera souvent d autres portes de sortie, sous forme d amertume, ou de maux physiques. Si on devait surmonter sa tristesse en quelques jours, comme c est trop souvent attendu dans notre société contemporaine, il faudrait alors
18 S informer pour aider convenir que la relation que nous avions avec la personne décédée était une relation banale, un peu comme la relation entre une personne et ses lunettes, ou ses vêtements. Notre culture contemporaine se trompe. Dans le deuil, on perd littéralement une partie de soi-même. Ceci n est pas une image. Les hommes ne sont pas faits que de morceaux de chair, mais aussi de morceaux d histoire, et de relations. La personne endeuillée est blessée; c est comme du sang qui coule d un corps blessé. Et telle la plaie qui fait mal quand on s y cogne, la tristesse reste sensible quand on y est confronté lors de souvenirs ou d expériences, même bien plus tard. Le deuil nous touche à tous les niveaux. Il existe le cliché d un endeuillé triste et déprimé, pleurant assis dans un coin. Le deuil est bien plus complexe, bien plus intriqué dans tous les plans de la vie de l homme. Il n y a pas qu une seule réponse à la question : pourquoi cette douleur après tout ce temps? Pourquoi cette femme de 72 ans pleure-t-elle encore un enfant mort au berceau il y a 40 ans? Qu est-ce qui fait remonter la tristesse chez cette femme dont le frère fut accidenté il y a 20 ans? Sans doute ce livre apportera-t-il quelque lumière à ce qui reste obscur dans le deuil et la tristesse, tant pour l endeuillé lui-même que pour ses proches. Grandir dans la tristesse Y a-t-il encore un avenir quand on a vécu une grande perte? Il n y a pas qu une réponse à cette question. Parfois c est comme si on ne vivait plus que dans le passé, replié sur ce qui nous manque. Certains s adaptent plus facilement et refont des projets, parlent boulot, reprennent leur rôle dans la famille, dans la société, transforment la maison, s ouvrent au monde. On trouve encore d autres attitudes : l impression d errer sans but, l amertume, le désespoir, l impossibilité de penser à un quelconque avenir. D autres fois, on peut être impressionné par la capacité de certains à réagir à des drames de l existence : perdre la vue, être amputé, perdre un travail passionnant, un divorce, la mort d un conjoint, d un enfant, perdre plusieurs proches coup sur coup, On voit certains se relever, plus sages, plus généreux, plus humains. Ce livre ne suggère pas d oublier sa tristesse. Les couleurs du passé imprègnent l avenir. Ce livre indiquera simplement quelques pistes pour s adapter à une nouvelle vie, sans oublier l ancienne, afin que le passé n envahisse pas le présent au point d étouffer l avenir. On peut trouver une nouvelle relation avec un proche décédé, relation dans laquelle le souvenir reste vivant et enrichit la vie.
Grandir dans la tristesse 19 La souffrance ne provient pas seulement de la perte de quelqu un ou de quelque chose de cher. Elle vient aussi du vide qui se crée, de la confusion qui nous empêche de voir ce qu il faut faire, comment le faire, à qui s adresser pour être soutenu et consolé. L aide de la famille, d amis, d accompagnants, peut être précieuse, du moins au début, face au vide qui paraît infini. Mieux comprendre ce qu on peut éprouver dans la détresse, ce qui peut aider, ce qui peut blesser, pourra, espérons-le, diminuer nos peurs et nos préjugés. On peut plus facilement accepter certaines réactions quand on les sait inévitables et passagères. Ces réactions sont une partie d un processus par lequel on guérit graduellement, par lequel on s adapte aux changements consécutifs à la perte. Une meilleure compréhension peut apprendre à ceux qui veulent aider qu il est préférable de soutenir celui qui cherche ses propres solutions plutôt que de vouloir lui suggérer les siennes. Il faut que le lecteur garde à l esprit combien toutes les «connaissances» sur les réactions au deuil, sur l aide éventuelle, sont inutiles si la personne utilise ce savoir sans établir une relation respectueuse, sans écoute de ce que l autre ressent et éprouve. Il n y a aucune recette pour créer un lien avec quelqu un dans la détresse. Ça ne sert à rien d expliquer à quelqu un comment il devrait se sentir. On ne peut qu écouter ce qu il ressent et l aider à l exprimer. La question qui tracasse de nombreuses personnes et qui les empêche d approcher quelqu un en détresse, est : «Que dois-je lui dire?» Nous n avons pas à leur dire l une ou l autre chose, mais à écouter ce qu ils ont à nous dire de leur tristesse. Rien ne fait autorité dans le domaine du deuil et de la tristesse. Chacun vit la mort d un être aimé à sa manière. Il n y a pas une «bonne» ou une «mauvaise» manière de vivre un deuil. Le plus important est que chacun puisse trouver ce qui lui convient le mieux. Savoir ceci peut donner la confiance et la sérénité nécessaires pour écouter avec suffisamment d intensité et de sympathie. Afin que l autre soit encouragé à trouver ses propres réponses.