Rhétorique de la chasteté dans les Enseignements d'anne de France à sa fille Suzanne de Bourbon. (paru dans Jean-Jacques Vincensini (dir.), Le Corps dans son environnement culturel et politique, Paris, Maisonneuve & Larose, 2003) Malgré son importance dans l'histoire événementielle comme dans l'histoire culturelle, Anne de France, alias Anne de Beaujeu, est un personnage quasi inconnu du grand public. Il faut dire que les historiens ne lui ont jamais fait beaucoup de publicité, car elle détonne fortement dans le paysage laborieusement reconstitué qui nous sert de savoir sur l'histoire de France de cette époque. La fille de Louis XI, en effet, est arrivée au pouvoir à l'âge de 23 ans, et elle a gouverné le royaume des lys durant la minorité de son frère Charles VIII puis en collaboration avec lui, soit durant une dizaine d'années ce qui ne colle visiblement pas avec l'image que se font d'un pays régi par la loi salique les rédacteurs de manuels scolaires et d'histoires de France 1. Ayant eu à combattre de nombreuses coalitions de nobles qui voulaient le pouvoir pour eux, et de puissances étrangères qui tentaient de profiter de la minorité du roi, Anne de France a plusieurs fois pris la tête des armées et battu ses ennemis à plate couture ce qui ne colle pas non plus avec la mythologie française, qui ne veut voir dans ce rôle que Jeanne d'arc. Ayant clos ces années de guerre par le mariage de son frère Charles VIII et de la duchesse Anne de Bretagne, c'est- à- dire par le début du rattachement de la Bretagne à la France, celle qu'on appelait Madame la Grande s'est ensuite retirée de la vie politique ce qui ne colle pas cette fois avec l'image qu'on se fait volontiers de ces femmes ayant acquis du pouvoir et s'y accrochant contre vents et marées. Pour finir, devenue veuve alors qu'elle n'avait qu'une fille vivante, et se voyant disputer la possession de son duché de Bourbon par François I er et sa mère Louise de Savoie, elle a convaincu son gendre, le fameux Connétable de Bourbon, de passer au service de l'espagne ce qui n'arrange pas son cas. Évoquer Anne de France, c'est donc poser d'un coup beaucoup de problèmes très politiques, tant institutionnels qu'idéologiques, et les historiens préfèrent la laisser dans la pénombre. Les littéraires, quant à eux, ne semblent pas encore s'être aperçus qu'elle est l'auteure de deux textes, pourtant publiés dès le XVI e siècle, puis réédités au XIX e et au XX e. Le premier, les Enseignements d'anne de France à sa fille Suzanne de Bourbon, n'a guère intéressé que les historiens du féminisme, qui le recensent parmi les traités d'éducation des princesses. Le second, une assez longue nouvelle qui suivait les Enseignements, n'a, à ma connaissance, intéressé personne ; il n'est ni répertorié dans les histoires de la nouvelle à la Renaissance, ni comme une 1. Sur l'effacement des femmes ayant eu des responsabilités politiques (ainsi que des actions collectives des femmes) dans les manuels scolaires, voir Denise GUILLAUME, Le Destin des femmes et l'école, Manuels d'histoire et société, Paris, L'Harmattan, 1999. Sur la Renaissance plus particulièrement, voir mon article, «Les femmes d'etat de l'ancien Régime : un enjeu de mémoire capital pour le partage du pouvoir en démocratie», dans La Démocratie à la française, ou les femmes indésirables, É. VIENNOT éd., Paris, Presses de l'université de Paris VII, 1996.
source de l'heptaméron de Marguerite de Navarre, bien que la filiation entre les deux œuvres soit évidente, et que la sœur de François I er ait elle- même fait publier les Enseignements 2. C'est de ce premier ouvrage que j'ai choisi de parler ici, parce qu'il permet d'entrer de plain pied dans la thématique de la souillure et de la pureté du corps : à la fois telle qu'elle se posait de manière générale à la Renaissance (c'est- à- dire sous l'angle du rapport spécifique du corps féminin à la sexualité) et aussi telle qu'elle se posait pour les femmes du rang d'anne de France (c'est- à- dire sous l'angle d'une rhétorique leur permettant d'accéder à des fonctions d'où elles étaient normalement exclues). Je dois dire tout d'abord que cette question de rhétorique m'intéresse depuis de nombreuses années, et notamment depuis que j'ai remarqué que beaucoup de femmes françaises ayant occupé des fonctions politiques de premier plan à la Renaissance ponctuent leurs discours ou leurs écrits par des formules du type moi qui ne suis qu'une faible femme Face à de telles déclarations, les commentateurs ont le plus souvent été partagés entre la pitié («les pauvres!») et la colère («les hypocrites!»). En réalité, il semble que ces formules interviennent essentiellement dans les situations inhabituelles, lorsque ces femmes sortaient du rôle attendu d'elles, c'est- à- dire s'exposaient à être critiquées, et qu'elles étaient destinées à «capter la bénévolence» du public ou de l'auditoire, ou du moins à atténuer l'incongruité de leur geste par une démonstration solennelle de leur adhésion à l'ordre dominant. Ainsi Jeanne d'albret termine- t- elle le violent réquisitoire qu'elle adresse en 1568 à la couronne de France, pour se justifier de prendre les armes contre elle, par ces mots : «Je prieray ceux qui liront cecy excuser le style d une femme 3». Les Enseignements d'anne de France jettent une lumière très crue sur la nécessité pour les femmes «de grande façon» d'adopter de telles stratégies discursives, en même temps qu'ils précisent en quoi celles- ci consistent. Ecrits aux alentours de 1504-1505, alors qu'anne venait de perdre son mari et qu'elle redoutait de mourir elle- même avant d'avoir pu marier sa fille, ils reflètent son souci de laisser à celle- ci, alors âgée de treize ou quatorze ans et objet d'âpres discussions matrimoniales, un ensemble de conseils à méditer, à adopter au plus vite, et auxquels revenir en cas de difficultés. La parfaicte amour naturelle que j'ay à vous, ma fille, [ ] me donne couraige et vouloir de vous faire, tandis que je vous suis présente, aucuns petis enseignemens, advertissans vostre ignorance, et petite jeunesse, espérant que en auscun temps en aurez souvenance, et vous pourroient quelque peu profiter 4. Les Enseignements peuvent donc se lire comme une somme de préceptes donnés à une jeune princesse au seuil de sa vie d'adulte, mais aussi comme un testament d'anne, un résumé de sa propre sagesse au sens philosophique du terme, une clé de sa propre réussite. Ces deux lectures, toutefois, ne s'imposent qu'à la réflexion. Car les propos et les conseils qui apparaissent là ne semblent pas, 2. Voir É. VIENNOT «Une nouvelle d'anne de France : l'histoire du siège de Brest», dans les Mélanges en l'honneur de Nicole Cazauran, à paraître. 3. Mémoires et poésies de JEANNE D'ALBRET, publiés par le Baron de Ruble, Paris, Paul, Huart et Guillemin, 1893, p. 120. 4. Les Enseignements d'anne DE FRANCE, duchesse de Bourbonnois et d'auvergne, à sa fille Susanne de Bourbon, Ed. A.- M. Chazaud, Moulins, Desrosiers, 1878, p. 1 (toutes les références données ici sont tirées de cette édition). 2
au premier abord, pouvoir logiquement provenir d'une femme ayant eu la carrière d'anne de France ce qui a dû finir de troubler son image aux yeux de la postérité. Aucune mention, en effet, de la manière d'écarter des prétendants, ou de diviser ses ennemis, ou de dominer une assemblée, ce savoir- faire qu'anne avait appris de son père et qu'elle a mis en œuvre au cours de sa vie, bref de ces «enseignements» qu'on pouvait attendre de l'ancienne régente. Après un préambule où elle mentionne son «povre, rude, et débile engin [faible esprit]», ainsi que «l'estat de nostre povre fragilité, et meschante vie présente», viennent 30 courts chapitres dont le premier commence ainsi : Le premier, et principal point, sur tous les autres, est que affectueusement, et de tout vostre léal et plain pouvoir, vous gardez de faire, dire, ne penser chose, dont Dieu se puisse à vous courroucer, quelques temptations subtilles que le monde, la chair ny le Dyable vous puissent jamais bailler. Dont, et pour plus chastement vivre, et vous mieulx garder de pécher, aiez, comme dit sainct Augustin, en memoire tousjours, que, sans avoir de seureté une seulle heure, il fault que ce meschant corps meure, qu'il pourrisse, et soit mangé de vers, et que sa povre ame désolée incontinant reçoive le guerdon [la récompense] de la desserte de sa vie. Pensez parfaictement, au secret de votre cueur, aux terribles, merveilleuses et infinies peines d'enfer, et aussi aux grans et inestimables gloires et joyes qui à jamais sont en paradis, craignant sur toutes choses, et en grand douleur de cueur, la journée tant redoubtée du jugement général que incessament actendent bons et maulvaix. Le dernier chapitre, quant à lui, reprend ce même thème, sur un ton très similaire : Et pour tant, ma fille, pour venir à la conclusion de nostre matière, pour acquérir icelle haultaine gloire, et grant grace, aussi vous mieulx attraire à dévocion, et vous garder des temptacions qui vous peuvent advenir pour les causes susdictes : délicieuses nourritures, gaieté de couraige ou autres causes, pensez songneusement que, à la fin, il fault mourir. Sans mettre en doute la sincérité de telles préoccupations, il est aisé de voir, pourtant, en parcourant les autres chapitres, qu'anne cherche avant tout à protéger sa fille ici- bas, à la persuader d'adopter une ligne de conduite irréprochable aux yeux de ses semblables l'insistance sur la nécessité de plaire à Dieu, jamais inutile, n'étant peut- être là que pour emporter l'adhésion de Suzanne, au cas où l'intérêt de plaire à son entourage ne lui semblerait pas un objectif suffisamment motivant. En effet, si les références aux paroles de Jésus, des pères de l'eglise, de saint Louis, des docteurs et des philosophes de tous les temps saturent les premiers chapitres, avec la fonction manifeste d'accréditer et de renforcer le discours maternel, en revanche dès le chapitre IV intervient le terme renommée, qui avec son synonyme bruit tient la vedette dans les Enseignements. Ce qu'anne cherche à faire entrer dans la tête de sa fille, c'est qu'elle doit travailler à conserver une réputation irréprochable, et surtout à ne pas faire comme ces folles l'expression revient de manière quasi obsessionnelle qui ruinent leur honneur ou le mettent en péril inconsidérément. Par exemple en jouant au plus malin : ne ressemblez pas à ces folles musardes, qui, par leurs besteries, cuident estre bien saiges et renommées, quant, par leur maudite et venimeuse finesse, déçoivent et abusent plusieurs gens, qui est chose à Dieu détestable, et au monde abhominable. Et dit ledit docteur Lienard, que oncques homme ne femme de grant fasson, ne qui eust bon sens, ne désira avoir ce bruit. (V) Comment donc avoir une bonne renommée? Pour l'essentiel, en évitant de donner prise à l'envie, ou à la haine, ou à la médisance ; et, en toute chose, adopter une conduite moyenne. D'abord, si Suzanne devait vivre à la Cour, Anne lui rappelle le mot des sages : «que on doit avoir yeulx pour toutes choses regarder, et rien veoir, oreilles pour tout ouyr, et rien scavoir, langue pour respondre à chascun 3
sans dire mot qui a nully puisse estre en rien prejudiciable» (XVI). Si elle devait entrer au service d'une reine, qu'elle lui soit fidèle, franche, discrète. Avec son mari et ses beaux- parents, il convient de se «conduire gracieusement, en parfaicte humilité» (ibid.). Il faut aussi se montrer plaisante, voire serviable, avec le reste de la famille, les voisins, les amis, les inférieurs, les domestiques en n'oubliant jamais son rang. Ne rien acquérir injustement, ne se moquer de personne, ne pas rapporter des bruits ni même des nouvelles qui pourraient fâcher, ne pas être oisive mais plutôt entretenir un cercle de femmes honnêtement occupées, s'entourer de savants, s'assurer de l'honnêteté et de la discrétion de ses domestiques tels sont les grands principes de conduite qu'anne prescrit à sa fille. Au sein de ces conseils, l'importance mise sur le silence et la faible mobilité du corps est extrême. En compagnie, dit- elle, «ne soiez jamais la première ne la dernière parlant [ ]. Soiez aussi tardive et froide en toutes vos responses» (XIV). «Pareillement ne faictes de vos mains, comme font aucunes jeunes filles, qui, par folle acoustumance, ont tousjours sans cause la main au nez, ou à la bouche, aux yeux, ou aux oreilles» (XIX). Les habits eux- mêmes doivent évoquer la réserve : Suzanne devra être richement vêtue, car «ne peult homme ou femme de fasson estre trop gent ou trop net à mon gré ; mais que ce soit sans trop grant curiosité» (X). Surtout, qu'elle soit décemment couverte : «ne ressemblez pas à aucunes, à qui il semble qu'elles sont fort gentes, quant elles sont fort ouvertes, et just chaucées et vestues tant que, par force de tirer, sont souvent leurs vestemens désirez [déchirés], dont elles sont moquées, et au doy montrées» (XI). De même, ses femmes devront être «raisonnablement habillées, sans grant orgueil, affin que sur elles on n'aye nulle envye» (XXV) ; et le vêtement de chacune reflètera son rang, pour n'indisposer personne. Le chagrin, le bonheur, toutes les émotions fortes doivent de même être soigneusement contenues. S'il arrivait, dit- elle, que vous demourissiez veufve, ou seulle et chargée d'enfants, comme plusieurs jeunes femmes, aiez bonne pascience, puis qu'il plaist à Dieu, et vous y gouvernez saigement, sans faire comme ces folles, qui effraiées se tempestent et crient, et font veuz et promesses, dont il ne leur souvient deux jours après. (XXVII) Mais il ne convient pas davantage de faire l'indifférente, comme celles qui, pour être veuves, n'en laissent de rien à trotter, sans qu'il leur souviengne plus de leur bon mary qui est mort, n'a pas par advanture [il n'y a peut-être pas] ung moys. (XXVII) S'il est si important que le corps demeure le plus froid, le plus lent, le moins animé possible, c'est que son agitation est signe d'impudeur, de folie, alors que l'immobilité est signe de chasteté. Anne de France le suggère à de nombreuses reprises en associant le mot chaste et ses dérivés à ses conseils ; mais elle dit clairement, au chapitre XI, que tel est la lecture de ses contemporains, et tout spécialement de ceux qui font l'opinion : aussi les «femmes de façon qui désirent avoir bon bruit» doivent- elles ne mouvoir corps ne membre sans besoing [ ]. Et dit ung philosphe parlant à ce propoz que la plus deshonneste chose qui puisse estre au monde, en espécial aux hommes de façon, est de veoir une jeune femme yssue de bon lieu volage et effrenée. Et, au fait contraire, dit ung auttre philosophe, que le plus noble et plaisant trésor qui puisse estre en ce monde, est de veoir une femme de grand façon belle, jeune, chaste, et bien moriginée [élevée]. (XI) Le texte se charge alors d'une profondeur nouvelle. S'il convient d'adopter ces postures de prudence et cette apparence froide, ce n'est pas seulement pour faire 4
plaisir au ciel et préparer son salut. Ce n'est pas non plus seulement pour correspondre à l'idée que se font les hommes de la femme idéale. C'est que la femme est pour eux une proie y compris pour les philosophes, qui ne se contentent pas de la vouloir chaste, mais la veulent aussi belle, jeune, et bien élevée. Où serait autrement le plaisir de la chasse? L'accusation centrale qui traversera l'heptaméron, et que Brantôme reprendra à l'autre bout du siècle, est déjà ici toute entière : le plaisir de la noblesse masculine est de compromettre l'honneur des femmes : car comme dient plusieurs docteurs, il n'y a si homme de bien, tant noble soit, qui n'y use de traïson, ne à qui ce ne semble bon bruit, d'y abuser ou tromper femmes de façon, soient de bonne maison ou autres, ne leur chault où. (XII) Dans cette société où la guerre n'est plus le privilège excusif de la noblesse, et où l'exploit se déplace sur le terrain des relations amoureuses, l'objectif pour la plupart des hommes est toujours le même : il s'agit de séduire une femme mariée (les autres sont invisibles ou inabordables) en lui parlant d'amour (ce à quoi elle est d'autant plus sensible que le mariage est une affaire d'intérêt) et en lui promettant la discrétion (seule condition à laquelle elle puisse vivre une histoire d'amour) ; puis, dès que les dernières faveurs ont été obtenues, il s'agit de rendre publique sa bonne fortune, afin de briller aux yeux du monde. «De quoy serviroit à un grand Capitaine d'avoir fait un beau et signalé exploict de guerre, et qu'il fust teu et nullement sceu?», commente Brantôme à propos de l'indiscrétion des amants 5. Anne, pour sa part, rapporte qu'elle a entendu une fois raconter à une femme noble et de grant façon, qu'elle avoit congneu gentilhomme et chevalier qui, en ce mesme cas, de sa franche voulenté, avoit fait serment, en foy de noble homme, sur l'autel et messel où tous les jours l'on chantoit messe, lequel chevalier ne tinst pas son serment plus de quatre heures. Il arrive de plus que ces vantardises émergent sans que rien n'ait été obtenu : par rancune envers celle qui n'a pas cédé, ou par jalousie d'un rival plus heureux, ou par haine du mari Il suffit alors que la chose soit crédible pour qu'elle soit crue, et que la femme soit déshonorée d'où l'importance primordiale de la bonne renommée, de la réputation de chasteté construite et entretenue sans relâche. Car, pour bien peu, l'on se fait donner blasme, et de soy mocquer, mesmement de lourdeaulx, esquelz il semble bon bruit quant, par leurs finesses, ils peuvent avoir cause de eulx farcer de quelque femme ; et tant plus est de grant façon, et plus leur semble la ventence honnorable, et en dient plus qu'il n'en y a. Et plus sont en grant compaignie, et plus hault et avant en parlent, car ilz veulent que chascun le sache, ou par leurs parolles, ou par évidens signes. (XXVI) Aussi faut- il à tout prix repousser les avances des galants mais certainement pas en jouant les effarouchées, ce qui ne ferait que donner du piment à l'affaire! S'il advenoit que aucun vous feist requeste, si ne vous en devez en rien troubler, ne estre honteuse. Mais, gracieusement, devez faire voz excuses, à quelque homme que ce soit, grant ou petit, et tousjours user de parolles doulces et humbles, car plus en serez prisée, et moins requise de vostre déshonneur. Et croiez, quant vous y feriez fières responses, que plus tost on vous requerrera, penceant que ce vice [la fierté] n'est pas seul, et que à la fin ne serez pas si despite, et que brief viendront à bout de leur queste (XXIX) Anne réitère alors ce qui fait le cœur de son enseignement, à travers un portrait qui peut aussi se lire comme un auto- portrait : «Soiez tousjours en port honnorable, en manière froide et asseurée, humble regard, basse parolle, constante 5. Pierre de Bourdeille, abbé de BRANTÔME, Recueil des Dames, poésies et tombeaux, Ed. E. Vaucheret, Paris, Gallimard, «La Pléiade», 1991, p. 642. 5
et ferme, tous jours en ung propoz, sans fléchir» (XXX). Mais au seuil de son livre, ce n'est plus une posture d'humilité qu'elle propose à sa fille, c'est le triomphe de ce qu'une telle attitude lui assure, et sur les autres, et sur elle- même. S'il convient en effet de «fuyr l'accointance de telz gens, car c'est souverain remède pour bien soy garder», cela ne veut pas dire qu'il faille fuir la compagnie. Au contraire! Retournant la problématique masculine comme un gant, Anne de France soutient avant la lettre que, pour une femme aussi, «à vaincre sans péril on triomphe sans gloire» : Car suppo[sé] que ung chasteau soit de belle et bonne garde, qui jamais ne fut assailly, si n'est- il pas à louer, ne le chevallier de sa prouesse à recommander, qui oncques ne fu[ren]t esprouvez. Aussi, au fait contraire, la chose est de grant recommandacion, qui est au feu et ne peult ardoire [brûler] ne empirer, et qui est ès terribles ondes, et ne se peult noyer, et qui est ès fanges de ce monde, et ne se soulle [souille] en manière qui soit. Si sont doncques dignes de estre louées les femmes qui, en ce misérable monde, sçavent vivre en purité de conscience et chasteté, et sont dignes d'avoir gloire éternelle. Car par leur ferme chasteté et bonne vertu, sont cause de réduire les folz, désordonnez en leur charnalité, à bonne voye. (XXIX) Cette mission n'a d'ailleurs rien d'impossible, affirme- t- elle en un dernier commentaire, qui trahit l'expérience : Car, comme on dit, l'abit ne fait pas le moyne. Et ceulx qu'on cuide aucunes fois les plus fors trompeurs et mondains, sont [les] plus aisez à convertir (XXIX) * Il ne s'agit donc pas seulement de se garder honnête et chaste pour être une bonne chrétienne. Il s'agit de s'extraire du troupeau des proies, et de transformer, si possible, le chasseur en allié. Il s'agit de savoir comment rester en piste, une fois qu'on y est entrée. C'est ici que pourraient commencer, alors, les véritables «enseignements» de l'ancienne régente de France. Mais le reste est- il bien utile? N'est- ce pas affaire de circonstances, nullement théorisables? L'essentiel n'est- il pas cette maîtrise de soi- même, ce savoir sur les autres, cette identification exacte de la nature du danger? N'est- ce pas le maniement de cette prudence extrême qui lui fit refuser, en 1484, le titre de régente que les États généraux étaient prêts à lui conférer, pour mieux désamorcer les critiques des princes? N'est- ce pas la connaissance de ces mécanismes qui la poussa à afficher toute sa vie une soumission pleine de respect envers son époux qu'elle dominait pourtant? Les Enseignements d'anne de France à sa fille nous disent donc ainsi nous disent donc déjà? que les difficultés des femmes à exercer le pouvoir, à accéder aux lieux où se gèrent les affaires et à s'y maintenir, n'ont pas grand chose à voir avec leurs capacités intellectuelles ou politiques, ni avec leur manque d'expérience de la chose publique, mais avec les embûches semées sur le chemin par ceux qui voudraient y rester tout seuls ; et que si art des femmes il y a, c'est de savoir les éviter. Éliane Viennot 6