1 Comment dire Dieu dans un monde sécularisé lorsque l on vit en Allemagne? Intervention du Cardinal Reinhard MARX Bonjour tout le monde. Je m excuse pour mon français, je vais essayer de parler librement. J ai pu suivre la conférence et le texte de Jean-Louis SCHLEGEL et je suis presque d accord parce que c était une analyse très claire de la société, pas seulement française mais aussi de la société européenne. Mais peut être que je peux ajouter quelque chose de ma réflexion sur "comment dire Dieu dans notre société sécularisée". Peut-être qu'on va répéter quelques idées. Je veux problématiser un peu les mots : le mot "Dieu", le mot "société", le mot "sécularisation". Ces trois mots ne sont pas si faciles que cela. Il est très difficile de dire Dieu. On a des associations un peu différentes dans nos têtes quand on dit Dieu. Si nous demandons à nos pères, à nos grands pères ou si nous avons la possibilité de discuter avec des gens du troisième âge et de parler avec eux, ce qu'ils associent au mot Dieu, est peut être très différent de notre idée. Cela n'a jamais été clair de dire Dieu. Nous avons le Christ, grâce à Dieu! C est un peu le chemin et l Eglise a toujours retrouvé le chemin par le Christ, en regardant le Christ, la Croix. Le chemin du Christ n'est pas quelconque : on a les mots, on a les paraboles, on a quelque chose, on n'a pas rien. Mais si on regarde les associations au mot Dieu, on remarque que les grands pères ont eu l idée d un Dieu très très dur, peut être très puissant. Aujourd'hui tout le monde parle d'un Dieu d amour. Quel changement! Alors remarquons bien que le mot Dieu, seulement le mot Dieu, n est pas si facile qu'il parait. Dire Dieu c'est voir par quelle association, par quelle image le mot Dieu est caractérisé : il l'est par notre expérience concrète, notre famille, notre éducation aussi. Parler de Dieu n'a pas toujours été facile, même dans l Eglise. C'est un défi : à nous de penser, de repenser comment nous connaissons qui est Dieu. Deuxième point la société c'est quoi? (un auteur?) a dit dans la grande discussion sur l économie sociale de march, qu'une chose comme société n existe pas. Mais ce n est pas vrai, c est une invention du 19 ème siècle de parler de société et ça vient naturellement de la France, Auguste Conte et les autres. Le philosophe (auteur?) philosophe catholique très connu et reconnu par les non chrétiens a publié sa thèse de doctorat sur l invention de la sociologie, sur l esprit de restauration parce que au 19 ème siècle on a commencé à avoir peur de la révolution. Comment faire, comment organiser une société pour éviter une révolution ; au commencement de la sociologie on a voulu éviter la révolution modérer et organiser la société
qui est un grand Etre, un grand organisme, un sujet vivant, mais ce n'est pas vrai. Il faut critiquer aussi la notion de société. La notion de société n est pas homogène, ce n est pas quelqu un, c est un ensemble de gens, d opinions, de styles de vie. Ce n'est pas une opinion. C est déjà un préjudice de dire que la société veut quelque chose, qu'elle fait quelque chose, non, çà je suis contre. Donc le mot société n est pas facile. Et le mot "sécularisation"? La première notion de sécularisation était une notion juridique : la séparation Eglise et Etat après la révolution. C était un moment historique dans l histoire de l Europe et maintenant "sécularisation" veut dire que l Eglise, la religion ne sont pas visibles ou sont moins visibles dans l'espace public. Cela n'est pas si important pour les gens et nous avons entendu dans les années 1960 (Monsieur Schlegel l'a dit) qu un monde moderne, qu un monde qui se développe va avoir moins de religion, que la religion va disparaitre comme neige au soleil mais c est pas arrivé et les sociologues des années 1960 sont aujourd hui un peu étonnés que la religion existe encore, (peut être pas d'une manière aussi satisfaisante que nous le voulons comme évêques, çà c est autre chose) mais en réalité la question religieuse est plus vivante qu autrefois. Il y a 20 ans elle n était pas aussi vivante qu aujourd hui. La question touche aussi l islam et pas uniquement la religion catholique. Mais la discussion sur la présence de la religion catholique dans la société çà c est très important. On discute de cela ; c est visible, c est important. La thèse la sécularisation c est une loi de nature C est normal d avoir une société sécularisée cela veut dire sans religion visible (c'est fini, cela). Quelle religion, comment la religion est-elle visible dans la société est une autre chose. Mais la religion va être visible dans la société moderne, çà c est absolument clair ; c était la discussion en France sur la laïcité positive. La discussion là est terminée, mais la question n est pas résolue, on n'a pas répondu. Alors trois problématisations des mots. Une société sécularisée avec comme sujet la religion est là et c est l'erreur d une certaine modernisation de penser que la religion va disparaitre dans une société moderne. Nous avons une renaissance de la sociologie de la religion (Monsieur Schlegel en est un exemple!). Si nous regardons l histoire de l'europe il faut aussi avouer que la présence de la religion n était pas toujours une expérience positive. C'est notre histoire, nous avons eu des grandes guerres de religion et l Etat moderne est aussi, pas seulement mais aussi, un fruit, une conséquence des guerres de religion. La guerre des chrétiens entre eux a aussi rendu possible et nécessaire une certaine laïcité, un certain appel à la sécularisation parce que les chrétiens n étaient pas unanimes. En Allemagne, on a fait des expériences différentes, c est clair, mais je pense que les chemins de la laïcité se ressemblent. La source en est aussi les mauvaises expériences avec les Eglises mais pas seulement avec elles. 2
3 Deuxième point : l expérience en Europe et aussi le dualisme entre l Eglise et l Etat. Cela a toujours été comme çà et c est une chose bonne, une expérience nécessaire et spécifique pour la culture chrétienne, et surtout la culture catholique latine avec le dualisme entre pape et empereur. Quelques historiens et professeurs (pas forcement ceux proches de l Eglise) disent que c était une étape dans l histoire de la liberté parce que pour la première fois dans une culture, une institution était là pour dire à l Etat "tu n es pas tout, il y a aussi une autre chose, la religion c'est notre chose". Les conséquences n'étaient pas très claires mais c'était quand même une expérience de dire à l'etat que le pouvoir ne peut pas tout et là c était le commencement de la liberté, de la liberté politique parce que la liberté politique commence avec la notion de la frontière de l Etat (" ici c est ma maison, on ne peut pas rentrer"). On en a pris conscience, mais cela a été discuté dans l histoire, dans la discussion académique, la révolution papale. C'est pourquoi c est nécessaire de trouver une relation positive entre Etat, société, religion et je dis que c est très important pour l avenir de la société de l Etat de trouver une relation pas seulement une place à donner à l Eglise dans l Etat mais de trouver une relation qui est acceptable au point de vue de la liberté de l homme. L Etat est une société qui dit que la religion n'est pas sa chose c est une chose privée. Il n'est pas acceptable de trouver en Europe en France en Allemagne une relation positive entre la religion sans mélange mais aussi sans une laïcité radicale qui pense que la religion est premièrement un problème, alors que c est une réalité existentielle pour beaucoup de gens. Il est donc nécessaire que l Etat et la société acceptent cette réalité pour la religion. En Allemagne nous avons la discussion chez les théologiens sur les présupposés de la démocratie. C est clair en France on a peut être une autre expérience de la démocratie. L Etat c est le grand éducateur, cela se vit autrement en France qu'en Allemagne. Pour nous ce n est pas si glorieux quand on dit "l'etat" ; quand on dit " la République" çà renvoie à la République française. Non, notre expérience d entendre les mots est différente en Allemagne. C est pourquoi il est nécessaire chez nous de voir quels sont les présupposés de la démocratie parce que la démocratie cela ne va pas de soi. Où sont les sources des vertus, où est la culture, l éthique la tradition, où sont les hommes, où sont les espaces où cela nait? C est dans la famille, c est dans la religion, (la culture n est pas nécessairement la religion). C est clair, dans l histoire de l Europe, c était la famille et la religion et si on n'a pas ces espaces là, la démocratie est en danger. Un professeur allemand dit: si un homme et une femme disent nous voulons nous marier, je dis oui à toi c est la chose peut être la plus privée dire je t aime et l autre dit je t aime et nous voulons construire une maison une famille pour toute la vie. Là est la source de toute la société et l Etat ne peut pas forcer les choses c est la liberté sans la famille la liberté c'est à la fin et la démocratie
4 Troisième point.la situation de Dieu et pour Dieu est dans le multiculturel on a déjà dit cela. Le multi religieux, c est notre expérience actuelle. Nous avons en plus un mélange de croyances et de non croyances c est peut être aussi important. Ce n est pas seulement la différence entre croyants et non croyants il faut accepter aussi que les croyants et non croyants sont au milieu de nous (= en nous), nous sommes des croyants et des non croyants, voila la vérité. Et si nous pensons une nouvelle évangélisation cela ne veut pas dire que nous avons la vérité et que nous donnons la vérité à ceux qui ne sont pas croyants et çà c est notre problème, je pense, parce qu on est toujours dans des associations de croyants et de non croyants, de musulmans et de chrétiens, de croyants ou de non croyants dans la religion. Les doutes n existent pas apparemment, mais en fait le doute c est la réalité si on discute avec les gens même avec ceux qui pratiquent leur foi. On ne peut pas dire que personne n a jamais douté, jamais ce n est pas vrai je n'y crois pas. Il faut alors accepter une nouvelle situation pour les croyants. La nouvelle évangélisation ou dire Dieu c est pas une reconquête, nous avons perdu une bataille et nous reprenons maintenant la guerre et nous regagnons le territoire perdu, ce n est pas possible il faut repenser le "dire Dieu" dans une autre situation et Monseigneur Michel DUBOST a invité à réfléchir à cela. Je dis toujours qu on a trois étapes : La 1 ère étape est de témoigner de "je crois" et d inviter les gens à parler de la foi. Et c est quoi la foi c est dire quoi "je crois". Je veux dire quoi ; j ouvre une porte et je cherche un monde invisible, un monde qui est "plus"(=davantage) qui est transcendant ensemble avec l autre. Je crois c est une ouverture et c est aussi important d être proche de ceux qui cherchent et doutent et sont sur le chemin de la foi 2 ème étape : dans la foi chrétienne, il est plus clair de dire je ne crois pas quelque chose parfois les gens disent qu'il faut regarder le catéchisme. Un catholique doit croire beaucoup de choses. Dire cela n'est pas une invitation à la foi ; c'est dire que la foi est un problème. Ratzinger a écrit: «je crois, je crois une personne, je crois le Christ». Il dit la vérité. 3 ème étape: nous croyons dans le chemin de croyance ; nous voyons que nous ne sommes pas seuls, d'autres sont avec nous sur le chemin. C est pourquoi il est nécessaire dans une société multiculturelle, une société complexe de créer des communautés qui peuvent aussi ramasser les gens. Nous n avons pas une culture chrétienne mais il faut créer des communautés chrétiennes qui sont dans une société complexe et rendent le témoignage de la possibilité de vivre selon les milieux, peut être un "contre milieu" alternatif. Et il faut aussi discuter les raisons pour lesquelles il n'est pas possible de parler seulement des sentiments et de faire du populisme religieux ; il faut réfléchir, sans la théologie on ne va pas avoir un avenir
5 pour la religion. Pour conclure ce qui est nécessaire pour moi c est un témoignage, une communauté convaincante, un engagement pour la vie dans tous les aspects (vous avez dit Jésus est passé en faisant le bien). Un catéchisme sans l amour, un catéchisme qui n est pas ouvert aux besoins des hommes (comme le Pape François le rappelle), çà ne marche pas. Ce n était pas le chemin de Jésus. Voir les deux aspects ensemble c est très important. Montrer dans la prédication et dans les communautés à créer que le chemin de l Evangile est une ouverture, que c est un chemin pour dire oui et pas non (par exemple que nous sommes contre quelque chose). Nous sommes pour quelque chose que nous vivons, que l Evangile est une lumière et non un obstacle ni une frontière mais une lumière. C est le vrai éclaircissement que l Europe a vécu et c est vraiment un grand défi. C'est une nouvelle situation pour l Eglise pour montrer que l Evangile est une vie qui est "plus" (davantage) que les autres, qui augmente les horizons et qui rend possible plus de choses. Voila notre tâche et nous sommes en chemin mais c est un grand défi que je suis content de vivre aujourd hui Merci