Les manuscrits du mont Saint-Michel 1



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Transcription:

Les manuscrits du mont Saint-Michel 1

Dossier Documentaire n 6 UN LIEU DE CULTE EXTRAORDINAIRE Correspondance : Thèmes abordés : Introduction. I. Contenu de la bibliothèque de l abbaye du Mont Saint-Michel. II. Usages des manuscrits dans les abbayes médiévales. III. Les spécificités des manuscrits du Mont Saint-Michel. Conclusion. INTRODUCTION I. LE CONTENU DE LA BIBLIOTHEQUE DE L ABBAYE DU MONT SAINT- MICHEL. 1. La collection des manuscrits conservés. Ceux que l on nomme «Manuscrits du Mont Saint-Michel» constituent un corpus de 199 manuscrits, rassemblés sous forme de codex par les mauristes du XVII e siècle. Ils sont le reliquat de la bibliothèque monastique de l abbaye bénédictine probablement constituée entre les X e1 et XV e2 siècles. Le corpus conservé par la ville d Avranches ne représente qu une partie du contenu de la bibliothèque initialement constituée par les moines qui a valu à l abbaye à l époque de l abbé Robert de Torigni (1154-1186) le surnom de «Cité des Livres». Sa bibliothèque a donc dû frapper les esprits, ce qui suggère plusieurs centaines d ouvrages 3, dont certains d une grande rareté et d une grande qualité dans leur réalisation. Plusieurs de ceux-ci sont parvenus jusqu à nous, mais il y a fort à parier que ces pièces rares ont été les premières cibles des vols durant les périodes médiévales et modernes, mais aussi durant la période contemporaine, alors que les précieux manuscrits sont entassés sans surveillance après la Révolution. A cela il faut bien sûr ajouter les multiples incendies qui détruisent sans discernement manuscrits de valeur et simples ouvrages d étude, ou les épisodes comme l effondrement de la tour nord, lieu supposé de la bibliothèque monastique, peu de temps après la mort de Robert et qui provoque la perte de nombre des ouvrages réunis par l abbé, grand érudit mais piètre bâtisseur. De la bibliothèque originelle il ne subsiste donc, nous l avons vu, que 199 manuscrits à Avranches, auxquels il faut ajouter une vingtaine d ouvrages disséminés dans le monde entier. Parmi ces ouvrages, citons des pièces majeures comme la Bible de Bordeaux, le Sacramentaire de la bibliothèque du musée Pierpont à New York, certainement la plus belle pièce réalisée par les moines du Mont qui nous soit parvenue, et les pages d un évangéliaire du VIIIe siècle conservées au musée de Saint-Pétersbourg, récemment identifiées comme provenant du même évangéliaire que les pages rassemblées à Avranches sous la côte ms 1. 2. Thèmes. Les manuscrits du Mont Saint-Michel sont à la fois un bel exemple de la diversité thématique qui 2 1 Les fragments les plus anciens sont regroupés sous la côte ms 1 et sont tirés d un évangéliaire insulaire du VIIIe siècle. Bien qu il soit probable qu ils aient déjà appartenu à la première communauté de chanoines du Mont, rien ne permet de l affirmer. 2 La constitution de la bibliothèque continue jusqu à la Révolution, les manuscrits laissant la place aux livres imprimés. 3 J.-L. Legros, Le Mont Saint-Michel : Architecture et Civilisation, avance un chiffre de sept à huit cents volumes. Il semble qu il s appuie pour cela sur les autres grandes bibliothèques normandes comme Jumièges ou Fécamp. Cette évaluation est donc à prendre avec beaucoup de prudence.

régnait dans les bibliothèques monastiques du Moyen-Âge, de la dynamique de conservation du savoir qui alimenta le travail des copistes jusqu à la relève de l imprimerie, et de l évolution de l écriture, tant dans l esprit de son élaboration que dans ses modes de production. Notons avant tout que nombre de manuscrits du Mont sont des compilations de plusieurs œuvres, réunies parfois par les mauristes au XVII e siècle simplement à cause de la compatibilité de leur format. Ce point important permet de constater que les 199 manuscrits du Mont renferment en fait un nombre d œuvres beaucoup plus important. La diversité thématique tout d abord est évidente lorsque l on se penche, même rapidement, sur le catalogue des 199 manuscrits conservés à Avranches (auxquels sont ajoutés trois livres d heure des XIV e et XV e siècles). Il débute classiquement sur deux bibles du XIII e siècle ; la seconde, en deux volumes (ms 2 et 3), merveilleusement enluminée par un atelier parisien généreux en feuille d or, est sans conteste l un des plus beaux manuscrits du corpus, bien qu elle ne soit pas une production montoise. Les références qui suivent sont également classiques : de nombreux ouvrages du XIII e siècle : la Genèse, l Exode, le Lévitique, le Deutéronome, le Livre des Rois, puis les Evangiles, tous les quatre représentés, avec une nette prépondérance pour Matthieu 4. Tous ces ouvrages constituent les textes bibliques, fondement de la spiritualité, et donc de la vie, de la communauté. Nous pouvons déjà noter dans ces premières références le cas particulier du ms 6, manuscrit des XII e et XIII e siècles : en plus de son «exposition sur le Lévitique», il contient un «fragment du Code de Justinien 5» à classer dans la catégorie du droit civil. Il annonce déjà la diversité des manuscrits du Mont. Entre ces livres bibliques se glissent quelques noms célèbres : Pierre Abélard 6 ou Pierre Lombard 7 par exemple. Il s agit là d œuvres de commentaires et d interprétation, dont certains, comme le Sic et Non, témoignent d une grande ouverture d esprit de la part des moines du Mont qui ne se limitent absolument pas aux ouvrages les plus convenus. Ceux-ci occupent toutefois une belle place dans la catégories des œuvres dites «patristiques», c est-à-dire celles des pères de l Eglise. Parmi ces auteurs considérés comme les plus marquants de la pensée catholique, on retrouve ainsi Origène (185-252/254), fondateur de l exégèse biblique, le commentaire approfondi des Ecritures saintes ; Hilaire de Poitiers (315-367), le grand opposant à l arianisme ; saint Ambroise de Milan (339-394), saint Jérôme (347-420), et bien sûr le très prolixe évêque d Hippone saint Augustin (354-430), l auteur préféré du christianisme occidental, occupent une large place parmi les auteurs patristiques représentés dans la bibliothèque de la communauté du Mont. Toutes ces œuvres aident à l étude et à la compréhension de la Bible, une des occupations majeures des moines qui suivent la règle de saint Benoît (dont on trouve un exemplaire sous la cote ms 169). Il n est donc pas étonnant de trouver tous ces textes religieux dans la bibliothèque du Mont. Ils sont toutefois accompagnés d ouvrages profanes plus originaux, même lorsque l on sait que les bibliothèques monastiques étaient, au Moyen Âge, les réceptacles de tous les savoirs, alors que les bibliothèques laïques sont rares avant le développement des universités et du livre aux XII e et XIII e siècles. Parmi ces ouvrages profanes, certains sont en relation directe avec l abbaye. C est ainsi le cas du cartulaire (ms 210), sur lequel nous auront l occasion de revenir, ainsi que des ms 211, 212 et 213 : des recueils historiques reprenant l Histoire du Mont 8. D autres sont au contraire les œuvres d auteurs païens, à priori en totale inadéquation avec la pensée catholique. On retrouve ainsi le grand orateur de la fin de la république romaine Cicéron, le philosophe grec des idées Platon et celui des sens Aristote. Ce dernier occupe d ailleurs au Mont Saint- Michel une place prépondérante avec 31 traductions de ses œuvres 9, ce qui fait du Mont Saint-Michel probablement un des plus grands centres, voire le plus grand, de conservation de la pensée aristotélicienne de l Occident, pensée qui prendra toute son ampleur à partir du XII e siècle et surtout au XIII e siècle, lorsque saint Thomas d Aquin (c. 1225-1274) réconcilie philosophie et théologie à travers les œuvres 4 Ce qui ne signifie en rien une préférence des moines pour tel ou tel évangéliste, mais peut être simplement le fait du hasard des destructions : imaginons que chaque évangile fût soigneusement remisé avec ses semblables ; un incendie aurait pu mettre à mal la collection des évangiles de Jean, et épargner celle des évangiles de Matthieu. 5 Promulgué par l empereur romain Justinien I er en 529, c est sous cette forme que le droit romain s impose en Occident au XII e siècle. 6 Théologien (1079-1142), auteur du très controversé Sic et Non. Ce ms 12 est une pièce exceptionnelle puisqu il s agit de l exemplaire le plus ancien qui nous soit parvenu de cet ouvrage condamné par la papauté en 1140 sous l impulsion de Bernard de Clairvaux. Ce manuscrit a permis à Victor Cousin d établir la première édition savante du Sic et Non en 1836. 7 Théologien (c.1100-1160), élève de Pierre Abélard, enseignant et auteur du Livre des Sentences qui révolutionna le système universitaire en s imposant comme ouvrage de référence dans les études de théologie de l Université de Paris. 8 Ce besoin pour les moines de travailler la mémoire et la légende de leur abbaye répond à la nécessité de promouvoir le pèlerinage vers le Mont Saint-Michel. 9 En latin pour la majorité, mais le ms 223 contient la traduction française probablement autographe de Nicolas Oresme réalisée entre 1370 et 1377 à la demande de Charles V, peut être à partir des manuscrits du Mont, de l Ethique et de l Economique. 3

d Aristote 10. Quant à Cicéron, son latin parfait et son art de la rhétorique ont naturellement fait de ses œuvres le premier manuel d apprentissage et d approfondissement de la langue latine. D autres ouvrages profanes trouvent leur place dans la bibliothèque du Mont : la remarquable geste de Robert Guiscard par Guillaume de Pouille 11, contant à travers un récit en vers et dans la langue française de l extrême fin du XIe siècle l incroyable épopée du conquérant de l Italie du Nord et de la Sicile, et romançant dans un langage encore aujourd hui très vivant la fondation de ce nouveau royaume normand. Robert Guiscard y apparaît comme un précurseur de Guillaume le Conquérant en obtenant du Pape le titre de duc de Pouille, de Calabre et de Sicile dès l année 1059. Enfin l ouvrage profane le plus célèbre des Manuscrits du Mont Saint-Michel est sans doute le ms 235, le Recueil de traités scientifiques et techniques. Pour finir il est intéressant de noter la présence d ouvrages liturgiques de genres et de qualités divers. Ces manuscrits que l on retrouve dans toutes les bibliothèques monastiques sont au cœur de la liturgie catholique : ils servent à célébrer les différents sacrements, ainsi que les offices monastiques, et sont donc essentiels à la vie monastique. Différents ouvrages d époques diverses contiennent ces ouvrages sacrés, parfois superbement décorés (le plus beau de tous est sans conteste l évangéliaire produit au scriptorium du Mont Saint-Michel et conservé au Pierpont Museum de New York). 3. Chronologie. La constitution dans le temps de la bibliothèque du Mont Saint-Michel, si elle ne peut être déterminée avec exactitude du fait de la disparition de nombre de ses ouvrages, se devine. Notons tout d abord que les plus anciens fragments sont ceux d un évangéliaire du VIII e siècle, conservés sous la cote ms 1 12, et les plus récents sont les rares manuscrits du XV e siècle, siècle de l apparition de l imprimerie. Pour les siècles intermédiaires, deux manuscrits seulement contiennent quelques fragments datés du IX e siècle 13, et dix contiennent des fragments du X e siècle, tandis que l on trouve quarante-deux datations pour le XI e siècle, soixante-huit pour le XII e, soixante-dix-sept pour le XIII e, et enfin vingt-et-un pour le XIV e siècle. cette rapide chronologie ne rend bien sûr son étude valable que si l on considère que les destructions ont touché de façon semblable les manuscrits de toutes les époques, conservant ainsi globalement les proportions. Elle est donc très limitée dans son exactitude, mais semble relativement cohérente si l on écarte la période antérieure à 966, c est-à-dire à l installation de la communauté bénédictine sur le Mont, pour laquelle l historien manque cruellement d éléments, ne serait-ce qu une trace de l existence d une bibliothèque canoniale dans le sanctuaire primitif. Il est déjà intéressant de noter que les nombres vont croissants entre le X e et le XIII e siècles, ce qui apparaît comme tout à fait logique : les manuscrits du X e siècle auront sans doute traversé plus d épreuves que ceux du XIII e siècle. On trouve très majoritairement dans les premiers siècles les copies des pères de l Eglise, avec une prédilection nette pour saint Augustin. Ces manuscrits correspondent à la première période du scriptorium bénédictin du Mont dont les années 1050-1075 vont être l âge d or. Durant cette période sont produits les beaux manuscrits enluminés romans qui font la spécificité et la réputation de la bibliothèque montoise. Ce corpus patristique forme une base essentielle à toute bibliothèque monastique, car il contient les éléments essentiels à la compréhension des textes sacrés ; il est par conséquent naturel de les trouver parmi les premières productions des copistes, à une époque où la base n est pas encore tout 10 Une assertion de Thomas d Aquin nous éclaire d ailleurs sur l ouverture d esprit des religieux, reconnaissant du travail mené par leurs ancêtres païens : «En matière de foi et de mœurs, il faut croire saint Augustin plus que les philosophes, s ils sont en désaccord ; mais si nous parlons médecine, je m en remets à Galien et à Hippocrate, et s il s agit de la nature des choses, c est à Aristote que je m adresse, ou à quelque autre expert en la matière.» Notons toutefois que Thomas est célèbre pour avoir démontré qu Aristote avait acquis la certitude de Dieu (qui n est pas naturelle dans la philosophie thomiste), et était donc en quelque sorte chrétien. 11 Ms 162. 12 Cette côte est un peu artificielle. Ils ont en fait été découverts dans les mss 66, 48 et 71. il semble qu ils aient servi de page de garde à ces manuscrits de l époque de Robert de Torigni. L évangéliaire probablement délabré dont ils sont tirés, malgré son âge et sa superbe onciale, ne semble pas avoir suscité à l abbé, pourtant grand amateur de livres, un quelconque émoi. Sans doute aurait-il été plus attentif à ces pages s il s était agitd un texte plus original que celui de ce simple ouvrage liturgique. 13 Mss 32 et 238. Pour ce dernier il s agit d un fragment du De Oratore de Cicéron qui a servi à la mise en place de l édition que nous en connaissons actuellement. Peut être faisait-il déjà partie de la bibliothèque des premiers chanoines du Mont. Il est en tous cas un produit de l école palatine financée par Charlemagne et menée par Alcuin qui remit au goût du jour les auteurs antiques durant la période carolingienne. 4

à fait posée, et où les réformes grégoriennes, lancées par Léon IX 14 et poursuivies par ses successeurs 15, cherchent à rendre à l Eglise sa légitimité et son identité morales, deux valeurs dont sont garants ces pères de l Eglise dans leurs écrits. Le XII e siècle connaît sans doute une production plus variée, notamment parce qu il subit les influences de Robert de Torigny. Ce dernier arrive en effet au milieu du siècle avec la bibliothèque personnelle qu il a constituée durant les années où il fut prieur de l abbaye du Bec Hellouin. C est ainsi que l on retrouve dans les manuscrits du Mont Saint-Michel des copies de manuscrits originaires du Bec, comme c est probablement le cas pour le ms 162, formidable témoignage d un contemporain de l épopée des Normands en Italie du Nord 16. L abbé Robert est un féru de livres, d histoire et de sciences en général, c est pourquoi il contribue à faire de la bibliothèque du Mont une collection ouverte et variée en relançant le scriptorium montois en déclin depuis les troubles de la première moitié du siècle. Homme du monde, proche d Henri II Plantagenêt 17, il est l auteur d une célèbre Chronique qui dépeint le monde dans lequel il évolue. Bien sûr fortement axée sur la Normandie, elle nous apporte encore aujourd hui moult détails sur la chrétienté occidentale du XIIe siècle. Pour le médiéviste normand, elle demeure une source fiable, si l on y omet les quelques silences sur certains faits de son souverain (dont le meurtre de Thomas de Canterbury qu il survole), qui font de lui un véritable homme de cour. Le ms 159 nous apporte le manuscrit présumé authentique de ce précieux témoignage. En plus de son travail historique, Robert fait recopier certains manuscrits majeurs de la bibliothèque, comme les œuvres d Aristote, dans un but de conservation ou d étude, à une époque où l enseignement commence à se réorganiser autour de l université. Notons d ailleurs dans le corpus l apparition des ouvrages «glosés» au XII e siècle : les gloses, qu elles soient marginales ou interlinéaires, ont pour but d éclairer le sens ou le vocabulaire du texte. La plupart du temps, pour les gloses bibliques contenue dans ces manuscrits, il s agit de citations des écrivains de l Eglise (notamment les pères). Il s agit là d une trace du développement d une lecture analytique qui prend la place de l idéal contemplatif dirigé par la lectio divina 18 de l époque romane, annonçant ainsi le XIII e siècle. Enfin, dernière particularité de ce XII e siècle, on trouve dans les manuscrits du Mont les premiers ouvrages à proprement parler «juridiques», avec notamment le Code de Justinien du ms 6, redécouvert par le monde féodal à cette même époque. Dans cette dernière catégorie il convient également de citer le grand ms 210, le cartulaire du Mont, dont l origine est difficile à déterminer avec exactitude. Daté du milieu du XII e siècle, il est le témoin de la nécessité à cette époque pour les grands ecclésiastique de réaffirmer une bonne fois leurs possessions face aux laïcs. Mais est-il l œuvre de l abbé Geoffroy 19 en conflit avec le pouvoir ducal, ou au contraire celle de Robert de Torigni, courtisan d Henri II 20? Si peu d années séparent les deux abbés, leurs convictions et les raisons qui les auraient poussés à mettre en place un tel projet sont diamétralement opposées 21, de même que cela pose la question de la dynamique du scriptorium du Mont dont la renaissance attribuée à Robert pourrait en fait lui être antérieure de quelques années. Le XIII e siècle correspond à un tournant majeur dans la constitution de la bibliothèque du Mont. En effet, s il y est le siècle le plus représenté, c est pourtant à cette époque que finit de se déliter la production du scriptorium montois. Il faut dire que l abbaye a bien changé depuis l époque romane où elle produit ses plus belles enluminures : plus riche que jamais, la communauté se voit offrir par Philippe Auguste après l incendie de l abbaye par les bretons en 1204 la construction d un nouveau complexe, terminé en 1228, aujourd hui connu sous le nom de Merveille. Il faut voir dans l édification de ce superbe complexe, qui s étala selon les chercheurs entre 1204 et 1228 (soit seulement vingt-quatre années), la nécessité pour la communauté de gagner en place pour accueillir non seulement le nombre croissant de ses moines, bien qu il ne dépasse jamais la soixantaine, mais aussi celui de ses pèlerins. Voici donc les nouvelles 14 Pape de 1049 à 1054. 15 Dont Alexandre II (1061-1073) et Grégoire VII (1073-1085) qui donnera son nom au mouvement. 16 Au sujet de ce manuscrit disparu de l abbaye du Bec-Hellouin, qui aurait servi de modèle au ms 162 d Avranches et qui aurait été originaire d Italie, voir l introduction de : Guillaume de Pouille, La geste de Robert Guiscard, édition, traduction, commentaire et introduction par Marguerite Mathieu, Palerme, 1961. 17 Roi d Angleterre, Comte d Anjou, Duc de Normandie et d Aquitaine de 1154 à 1189. Réputé infatigable, il est probablement l homme le plus puissant du monde occidental, et l un des plus irritables. 18 La lecture méditative qui consiste plus en une imprégnation des textes sacrés avant la prière qu en une étude structurée du texte biblique. Cette Lectio Divina est essentielle à l idéal de vie du moine bénédictin. 19 1149-1150 20 La question est posée dans l édition du cartulaire publiée par les Amis du Mont Saint-Michel en 2006 et citée en bibliographie. 21 Geoffroy est l abbé imposé par la communauté au pouvoir ducal, au cœur de la lutte entre Etienne de Blois et Geoffroy Plantagenêt, qui cherche à perpétuer sa tradition d emprise sur les élections ecclésiastiques en Normandie, tandis que Robert se comporte en parfait vassal et biographe zélé d Henri II. 5

préoccupations de l abbaye du Mont Saint-Michel, et de la plupart des abbayes bénédictines par ailleurs : d ermitage retiré du monde, le Mont devient un centre de pouvoir majeur, mais aussi une entité économique incontournable dans tout l ouest du royaume de France. Il n est donc plus question pour les moines de faire œuvre de piété en copiant et en enluminant les textes sacrés sur lesquels ils méditeront ensuite des heures durant. Certes la vie monacale continue, les offices se perpétuent, mais l abbé devient autant gestionnaire que guide spirituel, si ce n est plus pour certains d entre eux. D ailleurs les moines du Mont n enluminent pratiquement plus, et les quelques productions qui sortent du scriptorium à partir du XIII e siècle témoignent d une grande maladresse dans l écriture, et d une certaine naïveté dans l enluminure. Considérer cette désertion du scriptorium à cette époque comme un signe d une décadence monacale n aurait pas de sens ; il semble plus judicieux de considérer cette réalité sous l angle d un déplacement des préoccupations de la communauté qui se voit contrainte d assumer la notoriété et les richesses qu elle a accumulées. Il faut également la replacer dans le contexte du XIII e siècle qui voit s affirmer la dynamique universitaire enclenchée au milieu du XII e siècle au sein des écoles épiscopales tenues par les chanoines des chapitres cathédraux. Cette nouvelle approche des questions religieuses en général, et des Ecritures Saintes en particulier, est plus intellectuelle que méditative. Elle nécessite par conséquent des copies plus nombreuses, alors que le travail de copiste en lui-même, solitaire et contemplatif, s il reste une nécessité, n est plus une finalité pour l étudiant. L engouement pour les études, notamment avec les privilèges accordés par Philippe-Auguste aux clercs étudiants et professeurs dès 1200, et la formation de l université de Paris entre 1229 22 et 1231 23, entraîne un nouveau système de production des manuscrits qui rend totalement désuète la production monastique. L écriture devient alors le fait de professionnels laïcs rassemblés en corps de métiers (scribes, enlumineurs...), métiers apparemment rentables si l on en croit la valeur que l on prête aux manuscrits, et la réussite de certains ateliers comme celui de Gautier Lebaube, à l origine du très beau manuscrit ms 24. L or, la précision des traits, et la douceur des couleurs utilisées sont la marque des fabriques de ces manuscrits parisiens. Ils ne possèdent pourtant pas l authenticité des manuscrits produits durant la période romane, car leurs enluminures sont des productions de série inspirés de modèles, de même que les textes copiés sont ceux des exemplaria fournis par l université. Ainsi, nul besoin pour les copistes de connaître le latin, ou pour les enlumineurs de travailler la symbolique de leurs œuvres. Cela n empêche pas les abbayes de se fournir largement auprès de ces professionnels du livre, principalement en divers livres d études, qui contiennent la glossa ordinaria 24, et ouvrages liturgiques. Les siècles suivants, les XIV e et XV e, voient la poursuite du mouvement du XIII e siècle dans la mesure où très peu d ouvrages sortent du scriptorium montois. Il est intéressant de signaler que l encre, ainsi que les parchemins, utilisés durant ces siècles nous sont parvenus bien plus abîmés que ceux des XI e -XII e siècles. Le souci d économie ne suffisant pas à expliquer ce phénomène, il est frappant de constater que les moines du Mont ne savent plus écrire, c est-à-dire, au Moyen-Âge, avant tout préparer les outils de travail. Pour finir sur la constitution de la bibliothèque en cette fin de Moyen Âge, constatons le retour de la philosophie aristotélicienne, avec notamment le ms 223 : la traduction de certaines œuvres d Aristote par Nicolas Oresme. Cela correspond bien sûr à la réforme de la pensée occidentale qui passe par les travaux de nombreux intellectuels, dont Thomas d Aquin est le principal artisan, et Charles V, pour la France, le mécène. Les abbayes, et c est encore plus vrai pour l ordre bénédictin, constituent durant toute la période médiévale des entités politiques, économiques et culturelles qui à la fois contrôlent le monde qui les entoure et en dépendent, car elles sont un acteur important de la féodalité occidentale. La bibliothèque de chaque abbaye apparaît comme le reflet de ce monde à plusieurs niveaux : le niveau local (la Normandie) et celui de ses dirigeants (le pouvoir ducal), celui du pouvoir ecclésiastique (les décisions synodales et pontificales par exemple, mais aussi les orientations des abbés successifs), et enfin celui du développement de la société et de la culture occidentale, beaucoup plus large et impalpable. Plus qu une simple collection de trésors, une bibliothèque comme celle du Mont est donc un reflet, certes incomplet, de l évolution d un monde celui d une grande communauté bénédictine du duché de Normandie dans une société plus vaste et en mutation perpétuelle. Elle témoigne de la diversité de préoccupations des moines, de leur évolution dans le temps, et bien sûr, comme c est souvent le cas pour l histoire médiévale, nuance fortement les préjugés d un monde refermé sur lui-même. Cette ouverture est une caractéristique qui se maintient au Mont Saint-Michel au cours des siècles, aussi n est-on pas étonné, après la copie au X e siècle d œuvres d Aristote, au XII e siècle d un recueil de traités scientifiques et techniques et la conservation de 22 Année durant laquelle un groupe d étudiants et de maîtres se détache de l école épiscopale de Notre-Dame pour rejoindre le Quartier Latin sur la rive gauche. 23 Année durant laquelle Grégoire parachève par une bulle l organisation de l université de Paris en lui attribuant un statut indépendant du chapitre. Elle devient une entité ecclésiastique dépendant directement du Pape. 24 La glose ordinaire. Ces commentaires approuvés par l université conditionnent l étude théologique. 6

l exemplaire du livre interdit d Abélard, de trouver dans cette grande bibliothèque montoise au XVIII e siècle la première édition de l Encyclopédie de Diderot et d Alambert. Cette diversité inhérente à la bibliothèque du Mont Saint-Michel, communauté ouverte à la culture même dans ses périodes les plus difficiles, est un des intérêts du corpus des «manuscrits du Mont Saint- Michel». 7