1 Pierre GARRIGOU GRANDCHAMP Société Archéologique du Midi de la France & Société Française d Archéologie CAHORS Palais d Arnaud de Via Un monument insigne du début du XIV e siècle L administration pénitentiaire vient d abandonner le site de la rue du Château du roi, où la sénéchaussée puis la prison ont occupé pendant cinq siècles les bâtiments du palais de la famille de Via, alliée à celle du pape cadurcien Jean XXII. Qu adviendra-t-il du monument historique et du site archéologique, témoins majeurs du Moyen Âge à Cahors? mai 2014
Fig. 1.La tour du palais vue le pont de Cabessut. 2
3 Le palais d Arnaud de Via, bâti par un cardinal au temps où les papes résidaient en Avignon, est un monument civil médiéval insigne, qui a peu d égaux en France, de par son étendue, la conservation de parties très importantes de l édifice originel, la qualité de sa construction et celle estimée de ses décors. La note jointe en donnera un aperçu. Il est en outre exceptionnel au regard de la rareté de tels édifices en France qui, à la différence de l Italie, a vu disparaître la plupart des grands palais de cette époque : il n en reste plus un à Paris, alors une des capitales qui donnaient le ton en Europe ; seuls quelques évêchés (à Narbonne et Albi) et des résidences cardinalices languedociennes (à Villeneuvelès-Avignon) peuvent se comparer à lui. Aux côtés du palais Duèze de Cahors (malheureusement ruiné et morcelé entre de multiples propriétés) et du palais de La Raymondie à Martel, il figure au premier rang des palais du Midi toulousain. Contemporain du palais des Papes en Avignon et du palais des rois de Majorque à Perpignan, c est un joyau encore largement méconnu, qui mérite une grande attention, tant sur le plan de la connaissance scientifique que pour son intérêt patrimonial. COURT RAPPEL HISTORIQUE Le palais de la rue du Château du roi a été construit au début du XIV e siècle pour Pierre de Via, qui avait épousé une sœur de Pierre Duèze, et de Jacques, devenu pape en 1316 sous le nom de Jean XXII. A sa mort en 1337, Pierre de Via fut inhumé dans l église des Jacobins de Cahors, dont il avait financé la construction. C est pour l un de ses fils, Arnaud de Via, fait cardinal en 1317, qu ont été édifiés la livrée connue sous le nom de «Petit Palais», à Avignon, et un palais avec une collégiale à Villeneuve-lès-Avignon. En 1370 le duc d Anjou et sa suite séjournèrent dans le palais des Via. Par la suite, le siège de la sénéchaussée royale, jusque-là située hors les murs dans le quartier de Cabessut, y trouva refuge avant la fin de la guerre de Cent ans. À la Révolution, la prison départementale succède tout naturellement au «Château du roi», et un bâtiment neuf est construit sur la rue en 1829-1835 par l architecte Charles-Hector Malo.
4 DESCRIPTION ET ENJEUX D UNE ÉTUDE La tour S il ne possédait pas d entrée sur la grand-rue, le palais jouissait cependant d un emplacement remarquable sur la vallée du Lot, d où il est encore parfaitement identifiable grâce à sa haute tour (fig. 1). Celle-ci est bâtie en bel appareil de grès de Figeac, excepté côté ouest où elle était doublée par une tour d escalier. Le premier niveau est voûté sur croisées d ogives, et pouvait servir de chapelle ou de salle d archives et du trésor (fig. 2). Fig. 2. La salle voûtée du premier niveau de la tour, avec les cellules d isolement de la prison. Fig. 3. Fenêtre du dernier étage de la tour. Elle conserve la barre métallique qui portait les vitraux. Les trois étages étaient destinés à l habitation et étaient équipés de cheminées dont les souches polygonales émergent au-dessus du toit. Leurs fenêtres à réseau sont ornées de chapiteaux feuillagés et parfois encore pourvues de rares dispositifs pour vitraux (fig. 3). Le décor de fleurs de lis retrouvé dans l embrasure d une fenêtre date peut-être du moment de l installation des officiers du roi (fig. 4).
5 Fig. 4. Décor de fleurs de lis dans l embrasure d une fenêtre de la tour. Cette tour logis est sans rivale dans le Midi et se compare aisément aux tours résidences du palais des Papes d Avignon. Une étude archéologique s attacherait à la recherche d autres décors peints et à l identification des témoins de ses aménagements internes, toutes investigations qui n ont pu être pleinement entreprises naguère, lors de l étude conduite par le Service de l Inventaire général. Au regard des résultats obtenus par de récentes enquêtes minutieuses dans des demeures, il est plus que probable que la quête serait fructueuse et permettrait de donner une image plus complète et séduisante de ce grand morceau d architecture résidentielle. À cet égard, on notera que des bois sont conservés au dernier étage de la tour, qui pourraient permettre d en préciser la datation grâce à des analyses dendrochronologiques. Autres bâtiments En dépit des attentes exprimées ci-dessus, il faut souligner que seule la tour est déjà quelque peu connue. Très peu d informations sont à ce jour disponibles sur les autres bâtiments du palais, pourtant d une ampleur considérable (fig. 5). Deux constructions subsistent encore, qui recèlent un très important potentiel de découvertes. Un corps de logis est accolé à la tour, au nord (fig. 5 : emprise en rouge), et
6 Fig. 5. Emprises des parties médiévales conservées. d autres corps très importants s étendent vers l ouest et vers l est (fig. 5 : emprises approximatives en jaune): les longues façades de brique bordent la rue Devia sur près de 60 m (fig. 6). C est sur celle-ci que se trouvait la souche de cheminée démontée par «les Beaux-Arts» au début des années 1980 et jamais remontée (fig. 7). Ces bâtiments ont été en partie démolis pour aménager la prison, mais on sait par un témoignage de l érudit cadurcien Joseph Daymard, qui put y accéder en 1924 par une porte donnant sur la rue Devia, que des salles voûtées sont conservées sous la terrasse orientale. C est en fait tout le soussol de l ancienne prison qui recèle à l évidence un exceptionnel potentiel archéologique. Fig. 6. Élévations sur la rue Devia.
7 Fig. 7. Souche de cheminée de la rue Devia, démontée par les «Beaux-Arts» dans les années 1980 et jamais remontée.
Fig. 8. L enduit moderne masque les parties médiévales du logis accolé à la tour. 8
9 Par ailleurs, beaucoup reste à découvrir dans le logis voisin de la tour elle-même (fig. 8). On en connaît tout juste un pilier à chapiteau feuillagé et un décor de grecque peint sur l encadrement d une porte (fig. 9 et 10). Fig. 9. Chapiteau à décor de feuilles dans le logis voisin de la tour. Fig. 10. Vestiges d un décor peint sur l encadrement d une porte.
10 C est dire les enjeux d une étude d archéologie monumentale, centrée sur l examen des parements intérieurs des murs. Les quelques informations déjà disponibles laissent supposer qu une grande partie des structures (notamment des voûtes) et des équipements (latrines, cheminées) ainsi que des décors peints et sculptés pourraient être conservés et/ou documentés. Leur connaissance complèterait la connaissance d un grand palais en en donnant une compréhension plus complète et guiderait de façon sûre les aménagements nécessités par son affectation future. ÉTAT DES PROTECTIONS RÉGLEMENTAIRES La cheminée démontée dans les années 1980 était classée au titre des Monuments historiques depuis 1922. La tour a été inscrite en 1925, et l ensemble du site a été inscrit M.H. en 1996, dans l attente de l examen par la Commission supérieure des Monuments historiques de son classement en totalité, classement qui a été refusé par le Ministère de la justice.
11 RECOMMANDATIONS L avenir de ce bâtiment est incertain. Il est à souhaiter que sa remarquable dimension patrimoniale soit prise en compte dans les décisions d affectation futures. Quoi qu il en soit, il paraît indispensable, au regard de sa valeur qui peut, sans exagération, s apprécier au niveau européen soit pleinement révélée. Seule une étude peut faire reconnaître la place qu il mérite dans l ordre de la connaissance et de la conservation. N appartient-il pas à la Ville de Cahors de demander que les services de l État fassent le nécessaire pour commander une étude d archéologie monumentale exhaustive? Quelle que soit sa dévolution, le monument fera toujours partie du patrimoine de Cahors et il doit être traité avec les plus grands égards. Une extension de la protection réglementaire, par un classement de l ensemble comme monument historique, semble également s imposer comme un impératif absolu. NB : on achèvera en soulignant combien une étude, envisagée à ce stade sans fouilles, serait d un coût modique. Ses résultats auraient l avantage de guider la mise au point du programme et d éviter (à tout le moins de grandement limiter) les «mauvaises surprises» en cours de travaux, qui obèrent les finances et la réalisation de nombre de projets. Elle serait donc susceptible de rassurer tout acquéreur. Orientation bibliographique Scellès (Maurice). Palais de Via, puis sénéchaussée, dit Château du roi, actuellement prison, dossier d inventaire mis en ligne sur le site www.patrimoines.midipyrenees.fr. http://patrimoines.midipyrenees.fr/index.php?id=369&dispmod=&tx_patrimoinesearch_pi1% 5Bstate%5D=result_simple&RechercheId=538afc1288cb8&tx_patrimoinesearch_pi1%5Bkey Word_Which%5D=palais+de+via&tx_patrimoinesearch_pi1%5BkeyWord_Where%5D=&Re chercher=rechercher Scellès (Maurice). Cahors, ville et architecture civile au Moyen Âge (XII e -XIV e siècles), Paris, Éditions du patrimoine, 1999, Cahiers du patrimoine, n 54.