NANTES VIEUX CAFÉS ET COMMERCES STÉPHANE PAJOT

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Transcription:

STÉPHANE PAJOT, journaliste à Presse-Océan, est auteur de nombreux livres sur Nantes et sa région et de plusieurs essais et romans. Collectionneur de photos et de cartes postales, fouineur d archives toujours à la recherche d anecdotes inédites et de témoignages, il se passionne pour l Histoire et la petite histoire d un passé méconnu qu il se plaît à ressusciter. NANTES VIEUX CAFÉS ET COMMERCES STÉPHANE PAJOT ÉDITIONS D ORBESTIER 2, place des Libertés 44230 Saint Sébastien sur Loire - ISBN 978-2-84238-133-2 (120-1-20) Orbestier, du latin orbis terminus, le bout du monde.

«Le souvenir est le parfum de l'âme.» George Sand

Retrouver, se souvenir, témoigner, transmettre Une ville existe par ses commerces, ses bistrots, ses restaurants, ses lieux à la mode avec ses habitants et leurs habitudes. Comme les industriels nantais, beaucoup de commerçants ont bâti des empires souvent durables. D autres ont disparu de l histoire quand ils dévissaient leurs enseignes ; ce livre préserve leur mémoire. Dans cette balade dans le temps et dans le centre animé de Nantes, admirez leurs devantures, entrez dans leurs décors, écoutez des anecdotes surprenantes au détour d un comptoir en retrouvant des images oubliées très souvent inédites et restaurées : photos émouvantes, vieux papiers, cartes postales, illustrations artistiques. Cette promenade au cœur de la cité des Ducs est le fruit de longues et minutieuses recherches grâce à l aide amicale de collectionneurs dont la plus précieuse, celle de Jean-Claude Lemoine, de son épouse Annick et de leurs savants témoignages. Cet ouvrage s inscrit dans une collection de beaux livres sur Nantes que nous publions depuis douze années déjà avec un objectif, celui de la transmission. Ce rôle de passeur qui nous est cher nous permet de témoigner de la vie de nos ancêtres nantais pour accéder à une meilleure connaissance de notre histoire commune et partager avec les lecteurs de tous âges le plaisir de la découverte (ou de la redécouverte) de nos racines, qui fonde notre identité singulière. Cyril Armange Éditeur Contrairement au bon vin, les photos anciennes vieillissent souvent mal. Les artistes qui les ont créées auraient certainement souhaité qu elles conservent une jeunesse éternelle. Nous avons donc choisi le plus souvent de procéder à une longue et délicate restauration des clichés présentés dans cet ouvrage. Nous en avons gardé quelques-uns qui portent les rides expressives de leur âge, lorsqu elles confèrent à l image le charme supplémentaire du temps qui passe.

LES VIEUX CAFÉS ET COMMERCES DE LA RUE DU PORT-AU-VIN Un buveur de muscadet est un homme terrible! On a qualifié longtemps de coupe-gorge, en raison de son étroitesse et des hauts murs peu engageants qui l encadrent, cette ruelle sombre du Port-au-Vin qui relie, en quelques mètres, la place du Commerce à la rue de la Fosse. Cette réputation n est pas à la hauteur de son petit bistrot La Perle ni de son patron célèbre, Lolo, et de sa friterie, Macatia. La Librairie Coiffard a même le privilège d avoir une vitrine qui donne sur ce haut lieu nantais. Deux photos de l après-guerre témoignent déjà de l existence de cet estaminet bien connu. Des archives remontent le temps encore plus loin, près de 170 ans en arrière. En 1842, une buvette de la rue du Port-au-Vin (peut-être se nommait-elle déjà La Perle?) a failli révolutionner la place du Commerce, étrangler la rue de Gorges et mettre le feu aux quatre coins de la Bourse. La raison? Cette année-là, la vendange fut déficiente, la qualité du vin mauvaise ce qui poussa certains aubergistes, dont la buvette de la rue du Port-au-Vin, à mélanger deux sortes de pinards : «un muscadet supérieur à quatre sous la chopine et sept sous la bouteille, et un autre muscadet dit inférieur à cinq sous la bouteille». Crime de lèse-bibine! De nombreux consommateurs ont alors manifesté. M. Doré Graslin, «propriétaire qualifié», s éleva même avec indignation. On peut ainsi lire, dans la chronique locale écrite sous le roi Louis Philippe qu il «est temps de revenir à la bouteille de muscadet à cinq sous et à la chopine du lundi à tout fidèle client». La chopine du lundi était offerte par le patron, une tradition qui a perduré jusqu aux années 1980 dans certains cafés ouvriers. Il est également question des contributions dites indirectes. «Elles devront revenir elles aussi à leurs prétentions excessives : l acquit de vin est monté de 80 centimes à 1,20 F. Si vous ne voulez pas mettre les commerçants sur la paille, il est temps de vous arrêter Messieurs les receveurs et contrôleurs. Un buveur de muscadet est un homme terrible, ne l oubliez pas.» 24 La Perle, toujours rue du Port-au-Vin.

LES VIEUX CAFÉS ET COMMERCES DU QUAI D ORLÉANS Le quai d Orléans, au cœur de la Venise de l Ouest Jusque dans les années 1930, date des comblements, l Erdre coulait le long du quai d Orléans, d abord quai du Peuple puis quai Lamartine. Quand l eau habitait la Venise de l Ouest, il fallait passer le pont d Orléans, de l Écluse, de l Hôtel de ville ou bien le pont Morand afin d accéder aux autres quartiers de Nantes. Aujourd hui, l Erdre en cet endroit a fait place au cours des 50-Otages et Venise n est plus qu un souvenir. En 1908, au 1 du quai d Orléans, est installé l établissement des papiers peints de A. Ripoche, qui a décroché quelques belles médailles. Un peu plus loin, au n 12, après la vente de la boucherie Mahé, c est le muscadet qui fait la joie des clients de la buvette de la Paix, tenue par la famille Douchet. Trois frères, trois sympathiques gaillards, Édouard, Roger et Émile, servent les boissons. En 1915, cet estaminet passe aux mains de M. Rousseau. Au n 13, travaille un fabricant de sièges et de tables en rotin, Henri Ramet. En 1887, au n 16, la veuve Muller-Graïc «grave sur tous métaux». Elle fabrique des timbres en caoutchouc et des plaques de porte. Quarante printemps plus tard, en 1930, au même numéro, ce sont les amateurs de deux roues qui achètent leur matériel au Moto-Comptoir de l Ouest. La Quincaillerie P. Touzeau et sa vieille façade en bois accueillent la clientèle au n 20. Vers 1900, une manufacture de plumes et duvets, Maury, fournit de la literie en gros pour les hôtels et collectivités. 54 Sous le pont, l Erdre, qui rejoint au premier plan, la Loire.

LES VIEUX CAFÉS ET COMMERCES DE LA RUE DU CALVAIRE Ils ont des chapeaux ronds méables sont en tissu enduit et quand il pleut sur Nantes, en cette première décennie du nouveau siècle, les mamans nantaises disent à leur progéniture : «Mets ton caoutchouc pour sortir!» En 1870, aux n os 2 et 4 (actuel Monoprix), Henri Delebecque possède une fabrique de passementeries «pour ameublements et pour garnir les voitures attelées». Tailleur et confectionneur, il assure aussi la fourniture des dorures pour les uniformes des livrées des portiers et des livreurs. Quarante ans plus tard, en 1910, sur le même emplacement, La Capitale est un grand magasin d habillement pour «hommes et garçonnets». Les publicités, que son directeur compose pour vanter les mérites de son enseigne, sont de véritables petits chefs-d œuvre. Les Dames de France éliront domicile à cet endroit avant l arrivée de Monoprix. À ces mêmes numéros, en 1925, l année où l acrobate polonais Willy Wolf sauta et se tua du haut du pont transbordeur, la Maison Fernand est spécialiste des tissus de cérémonie, «en moires, en mousses, en poulpe d Albène, également des crêpes mats et des organdis suisses imprimés et brodés pour les robes de cortège». Lancelot des Bains Au n 8, les Bains du Calvaire sont ouverts au public. Pour ceux qui ne s y déplaçaient pas, un certain Lancelot a imaginé un service balnéo pour 3,10 F. Un À l angle de la rue Paré et de la rue du Calvaire, en 1910, la chapellerie G. Benoist, à la remarquable devanture de bois, attire les amateurs de chapeaux ronds et pas que les Bretons. Au n 4 de la rue, en 1890, Paul Legros est le patron d une chemiserie. Ce tailleur des «premières maisons de Paris» avait, à en croire une facture de l époque, un «salon de mode réservé». On n en saura pas plus. On apprend qu il fabrique des costumes de bains de mer. Une initiative peu banale en cette fin de XIX e siècle. Paul Legros présente aussi des «gants de chevreau au prix de fabrique». En 1900, alors que l Exposition universelle bat son plein dans la capitale, F. Martin tient désormais la Cordonnerie Moderne à ce même numéro. Il le fait savoir à l aide d images d Épinal représentant l Expo et notamment le «grand parasol de 100 mètres», de cartes postales et d illustrations colorées. Toujours au même numéro, en 1910, la Maison Talva-Couilleau vend des vêtements et des chaussures, des tubes à gaz et tout ce qu il faut pour l arrosage. Elle s affiche comme «maison du caoutchouc pour l industrie et la marine». Ses impermust. Des tonneaux en bois, remplis d eau chaude, étaient portés à domicile sur demande. Au choix, bains avec du son ou de la soude, supplément pour le peignoir, la serviette ou le fond de bain. Un peu plus bas, au fond d une courette, les Bains de Sainte Marie étaient particulièrement appréciés des Nantais qui ne connaissaient pas encore les joies des baignoires et de l eau chaude chez eux. On n échappait pas à la fine plaisanterie : «On va aux Bains, Marie!» 68 Ci-dessus, la rue du Calvaire avant les bombardements. Ci-contre, en haut: la Chapellerie G. Benoist. En bas: les Bains du Calvaire avec service balnéo!

LES VIEUX CAFÉS ET COMMERCES DE LA RUE DU CALVAIRE Tirez pas sur le pianiste En 1910, au n 6 de la rue du Calvaire, le très réputé Café Riche invite ses clients à une attraction pour la moins surprenante. Au 1 er étage, un grand salon de tir accueille les férus de la gâchette. On peut venir s entraîner sur des cibles à la carabine ou au pistolet Flobert. On y joue de la musique en semaine, de 17h30 à 19 h et de 20 h à minuit, et le d imanche de 10 h à midi. L Orchestre des dames françaises, sous la direction de M lle Paule Pascal, s y produisait. Les musiciens touchaient un cachet fixe et arrondissaient au chapeau. Le programme précisait d ailleurs que «les quêtes étaient pour les artistes». On mangeait de la choucroute, des sandwiches ou du jambon et buvait du triple sec Poulain et du Quinquina Dubonnet, le «meilleur des apéritifs». Dans les années 1920, au n 8, dans un ancien hôtel privé de style Empire, se tenait une entreprise fondée en 1903, les Fourrures Charles, qui jouissaient d une grande renommée et concurrençaient le Tigre Royal de la rue d Orléans. Cet établissement assurait la garde des fourrures des Nantais durant l été. Il multipliait les publicités dans les lieux publics, là «où l on pouvait être vu et remarqué avec une fourrure Charles». «Sous une direction féminine éclairée», lit-on dans la revue L Illustration économique et financière, «les fourrures les plus somptueuses y sont traitées avec une élégance raffinée, un goût exquis, pouvant lutter avantageusement avec les maisons les plus réputées de la capitale». On y naturalisait des animaux de toutes espèces : trophées de chasse, oiseaux, serpents, crocodiles, tigres». Le coffre-fort Fichet résista 15 heures à un incendie La gravure, signée Auguste Lepère, artiste nantais, a été publiée dans la revue Le Monde illustré, en 1883. Après quinze heures d incendie, le coffre-fort est indemne, dit la légende. Et pourtant, dans la nuit du 14 octobre, le feu, qui s est déclaré dans le Magasin du Louvre, rue du Calvaire, fut ravageur. C est le directeur, M. Hubert, qui alerte les pompiers. «À travers mille dangers, M me Hubert et ses enfants furent mis en sécurité. Malgré les efforts des sapeurs-pompiers, l incendie alimenté par des étoffes et des matières combustibles, se propagea rapidement [ ] La consternation se répandit dans la ville. Dans la maison même de M. Hubert, se trouvait la banque Rousselot, l une des plus considérables de Nantes. Par suite de nombreux dépôts chez M. Rousselot, il y avait lieu de craindre que le désastre ne fût irrémédiable». Quand le feu fut maîtrisé, les passants furent effa- rés de voir, accroché sur un mur, l un des coffres- forts de la banque. Qu en était-il de l argent à l intérieur? Après quatre jours de déblaiements, on put faire descendre la caisse. Commença, au milieu de l anxiété générale, l ouverture du coffre-fort. M. Charlier, aidé de M. Hubert, serruriers, et quatre ouvriers munis de pinces, firent sauter les plaques de tôle qui fermaient la première porte. On vit alors que l intérieur n était même pas endommagé. La porte s ouvrit enfin : les huit millions de valeurs ainsi que de nombreux bijoux étaient absolument intacts. «À cette vue, un long applaudissement se fit entendre». Parmi les personnes qui assistaient à l opération, le maire de Nantes Georges-Évariste Colombel, les directeurs du comptoir d escompte et de la Banque de France, félicitèrent les serruriers. De marque Fichet, ce type de coffres-forts était vendu dans la Quincaillerie Lejus Frères de la place Royale. 70 Cette illustration, signée Auguste Lepère, a été publiée en 1833 dans Le Monde illustré, six ans avant l invention de la photographie.

LES VIEUX CAFÉS ET COMMERCES DE LA RUE BOILEAU Mignon-Massart, galerie des artistes nantais En 1870, chez M. Blanchet, au n 4 de la rue, l ambiance est à la bonne humeur. C est le propriétaire de toiles à tableaux «et couleurs fines pour tous les genres de peinture». Il devient vite l ami et le complice de M. Massart. Au n 10 de la rue Boileau, la Maison Mignon- Massart s est spécialisée dans la vente de tableaux anciens et modernes, estampes, eaux-fortes, pointes sèches et autres gravures. Cette maison, qui marquera les trente dernières années du XIX e et le XX e siècle artistique nantais, de par ses choix et sa longévité, offre également un choix heureux de bibelots, meubles, tapisseries, glaces ainsi que des encadrements de tous styles. Fondée en 1867, cette galerie de tableaux accueillera principalement des peintres régionaux, de René Pinard à Jean Bouchaud. 94 Ci-dessus : la rue Boileau débouche sur le passage Pommeraye. Ci-contre : au début du XX e siècle, le Crédit Lyonnais est déjà présent.

LES VIEUX CAFÉS ET COMMERCES DE LA RUE BOILEAU LU, Lefèvre-Utile et lieu unique 98 C est d abord rue Boileau que démarra en 1846, au n 5, la saga d une entreprise familiale renommée hier comme aujourd hui dans le monde entier. En 1854, les locaux s avèrent trop petits. Jean-Romain et Isabelle Lefèvre-Utile achètent le n 7 de la rue Boileau pour s agrandir. On y vend notamment le fameux biscuit anglais Huntley & Palmers et les productions maison. Le couple refait toute la décoration du magasin en 1902. Après ces gros travaux, la vente redémarre le lundi 28 juillet 1902. Le XX e siècle verra l épanouissement exceptionnel de la biscuiterie LU, concurrente directe de la Biscuiterie nantaise. La manufacture de biscuits Lu, quai Baco, (photo ci-contre) sera construite à partir de la fin du XIX e siècle, au bord de la Loire, en face le cours Saint-Pierre et du château des Ducs. Les deux célèbres tours, imaginées par l architecte Auguste Bluyssen, élevées en 1904 et 1909 disparaîtront, la première en 1943 lors des bombardements et la seconde en 1970. Dans les années 1910, l usine fabrique 6000 tonnes de gâteaux par an, soit 20 tonnes par jour et emploie 1200 salariés. Aujourd hui, elle s est déplacée dans la commune de La Haye-Fouassière. Le vieux bâtiment réhabilité est devenu un complexe culturel, le lieu unique, avec salles de spectacles, librairie, bar-restaurant, hammam. Une des deux tours emblématiques a été reconstruite en 1998 par l architecte Jean-Marie Lépinay. Beaucoup regrettent qu elle reste orpheline. La légende veut que l ancien plafond peint pour LU, dans la biscuiterie des origines rue Boileau, n ait pas été détruit mais qu il soit simplement recouvert de plâtre. Les archéologues du futur retrouveront peut-être la trace de cette célèbre décoration. Une saga familiale démarrée rue Boileau en 1846

LES VIEUX CAFÉS ET COMMERCES DE LA RUE FRANKLIN Pétard et postiches En 1880, au n 4 de la rue Franklin, le souriant coiffeur Doineau, spécialiste des coupes pour les comédiens le Théâtre Graslin n est pas loin et les mariés, fabrique aussi des postiches en tous genres. À partir de 1890, il loue des perruques 5 francs par jour. Au même numéro, en 1920, un autre coiffeur M. Georges dirige le Grand Salon Franklin, moderne, pour dames. Il y vend aussi des parfums. Dans un angle de la place Delorme, en 1910, se tient la boucherie Pétard appelée également Boucherie Delorme. À l époque, et jusqu en 1958, le tramway qui mène à Doulon traversait la place. Près de cette boucherie, la même année, se côtoient une mercerie et un tabac. Ce dernier existe toujours. En face, à l angle de la rue Buffon, l Office Commercial Industriel et Maritime voisinait avec une librairie-papeterie. De l or en timbres! J. Parlant, dans les années 1930, ouvre À la Décoration, au n 5 de la rue Franklin. Cette boutique spécialisée dans les tissus d ameublement, tapis, tapisseries en gros et en détail possède une succursale à Angers. Au n 7, en 1880, le serrurier Cassaignard règle tous vos problèmes de clés et même de sonnette de lit pour appeler la servante. La Société Anonyme des Timbres d Épargne, au n 10 de la rue, incite les Nantais à l achat. Grâce aux «timbres d épargne bleus» que les commerçants offrent à leurs clients nantais, on peut gagner de superbes lots. «Nos timbres, c est de l or!», indique le collecteur de timbres, qui précise : «Recommandez à vos enfants, à vos domestiques, de toujours réclamer des timbres d épargne bleus pour le montant de leurs achats : c est le sou du franc généralisé». 108 La rue Franklin débouchant sur la place Delorme avec voiture à cheval.

LES VIEUX CAFÉS ET COMMERCES DE LA RUE CRÉBILLON C est bien connu à Nantes : «Gueudet habille bien» Vénérable institution nantaise au n 10 puis au 18 de la rue Crébillon, Gueudet fut à l avant-garde des slogans et beaucoup se souviennent encore du célèbre «Gueudet habille bien» répété sans cesse dans toutes les réclames. Cette enseigne présente alors «chaque saison un assortiment toujours plus varié et plus considérable de créations nouvelles de notre spécialité». La réputation des «costumes communion» et «costumes pour garçonnets» dépasse alors largement le cadre de la ville de Nantes. De superbes gravures signées Daracq et représentant des couples étaient distribuées afin de faire la promotion du magasin où «les vêtements n ont pas de défaut». Avant de se nommer Gueudet, ce confectionneur, qui fabrique des costumes pour messieurs et petits garçons, s appelait À La Grande Maison. D anciens chromos publicitaires de cette société, datant de 1886, sont signés par l imprimeur Minot, le même qui a réalisé l imagerie des magasins Au bon marché à Paris. Au Gaspillage, voilà le curieux nom d un grand bazar qui, en 1890, peut rivaliser avec La Samaritaine : on y trouve tout. Sur les images d Épinal, offertes aux clients, on peut lire : «Ah! mon cher, que j ai du plaisir à fumer dans les bonnes pipes, dis-moi donc où tu les achètes! Parbleu, pour 65 centimes pièces, tu auras plus de cent modèles à choisir Au Grand Bazar, 9, rue Crébillon». 130 Le confectionneur Gueudet est entré dans la mémoire collective.