Jacques le Fataliste de Diderot Clefs de lecture Par Violaine Géraud Petits Classiques Larousse - 1 Jacques le Fataliste de Diderot
Dispute entre Jacques et son maître De «Jacques expliqua la chose» à «dans le grand livre», p.171 à 174. Compréhension Nouvelle dispute entre Jacques et son maître Noter s il y a eu une dispute entre Jacques et son maître. Il y a déjà eu une dispute entre Jacques et son maître au début du texte. Voir l. 45 : «La nuit les surprit au milieu des champs ; les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une colère terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet» Cette dispute était née brusquement, ce que traduisait les deux présentatifs «voilà». Cette fois-ci, la raison de la dispute est plus «sérieuse». C est d abord la jalousie, car Jacques a été aimé d une jeune fille qu a vainement courtisée son maître, la fameuse Denise. À la l. 6054, on a appris que le maître connaissait aussi Desglands et Denise : «Tu as raison, c était une des plus belles et des plus honnêtes créatures qu il y ait à vingt lieues à la ronde. Moi et la plupart de ceux qui fréquentaient le château de Desglands avaient tout mis en œuvre inutilement pour la séduire ; et il n y en avait pas un de nous qui n eût fait de grandes sottises pour elle, à condition d en faire une petite pou lui.» La vraie raison est là, et s exprime l. 6171 : «la coquine, préférer un Jacques!» Jacques se défend, car la remarque de son maître est dédaigneuse, voire méprisante. Et c est ce qui met le feu aux poudres. Jacques ensuite refuse d obéir à son maître et de descendre. Observer qui arbitre le conflit. L hôtesse vient de prouver, par le récit de la vengeance de Mme de la Pommeraye, combien elle était digne d arbitrer le conflit entre Jacques et son maître. Elle y a fait montre de pondération, d une grande connaissance du cœur humain, d une grande intelligence. Elle a réussi à bâillonner Jacques, à le faire taire, par son récit et en l enivrant de vin de champagne. Dire pourquoi la relation entre Jacques et son maître peut s inverser. La dispute et le jugement rendu par l hôtesse du Grand-Cerf font s inverser la relation maître/valet. Le maître en arrive, après une dispute née d une rivalité (qui mettait déjà les deux hommes sur un pied d égalité), à se reconnaître le valet de son valet. Certes, l hôtesse du Grand-Cerf plagie les termes par lequel elle invente un contrat : une solution s invente ici socialement. Jacques peut de ce fait affirmer son pouvoir, celui de sa parole, mais aussi le pouvoir de choquer. Jacques parle vrai, même si d aucuns pourraient le juger immoral. Il est fondamental pour l œuvre et la réflexion sociale qu elle engage que la relation soit clairement inversée ; ce renversement de la relation maître-valet est tel qu il aurait inspiré à Hegel sa célèbre dialectique du maître et de l esclave. Toute relation de pouvoir tend à s inverser : le maître est toujours l esclave de son Petits Classiques Larousse - 2 Jacques le Fataliste de Diderot
esclave. Les rapports entre Jacques et son maître portent en eux toute une réflexion sociale. Donner le sens de «chose» dans «Il fut arrêté que vous auriez les titres, et que j aurais la chose. Le nom indéfini "chose" désigne la réalité du pouvoir qu'exerce Jacques. Son maître devrait, par ses "titres", c'est-à-dire, par sa condition, par son rang, dominer Jacques. Mais ce n'est pas le cas. Car Jacques, comme Diderot luimême, possède le pouvoir souverain entre tous, celui des mots. Il est nanti du pouvoir du narrateur qui promet une histoire (celle de ses amours) et la fait attendre à son maître impatient jusqu'au dénouement du roman. Analyse La dialectique du maître et de l esclave Observer le dépassement du conflit d autorité entre Jacques et son maître. Le conflit d autorité entre Jacques et son maître est dépassé grâce à l arbitrage d une femme de grand sens, l hôtesse de l auberge du Grand-Cerf. Elle singe la langue des magistrats pour rendre un verdict plein de sagesse (l. 6284 et suivantes), Jacques reprend son «Stipulons» (l. 6329) pour mettre au jour l étendue de son pouvoir (égal à celui que manifeste sans cesse le narrateur sur le lecteur) : «qu attendu qu il est aussi impossible à Jacques de ne pas connaître son ascendant sur son maître, qu à son maître de méconnaître sa faiblesse.» Définir la relation qui est ici posée entre Jacques et son maître. Le dialogue confronte, même amicalement, deux conditions sociales inégales. Jacques prend naturellement le pouvoir parce qu il est débrouillard, hardi, alors que son maître se laisse plutôt vivre. C est Jacques qui réussit à se faire respecter des brigands de l auberge, récupère la montre et la bourse oubliées. Le maître a plutôt des gestes machinaux. Cette relation peut être symbolique d une société dans laquelle la noblesse perd son prestige. Le titre du maître ne vaut plus rien, il est sans contenu. Et c est Jacques qui dans le titre occupe la première place. Dans la mise en contradiction des titres (de noblesse?) et de «la chose», c est la différence entre le mérite personnel et les droits obtenus par la naissance qui se trouve interrogée. On pourra évoquer Beaumarchais et ses deux comédies espagnoles, l affrontement entre Almaviva et Figaro. C est aussi l arbitraire de l agencement de la société qui est montré ; Les hiérarchies sont remises en cause, on ne sait plus qui est le maître de qui. Jacques incarne à la fois celui qui est opprimé et celui qui réussit à se libérer. En même temps que Jacques prétend que sa relation à son maître est prédéterminée, obéit à une fatalité des tempéraments que rien ne peut contrarier, il affirme sa liberté de désobéir à son maître. Le grand paradoxe de ce passage réside dans cette double affirmation du déterminisme et de la liberté. Jacques incarne à la fois le Petits Classiques Larousse - 3 Jacques le Fataliste de Diderot
fatalisme et la liberté. Disons plutôt que sa liberté est le produit d une relation à son maître qui ne saurait être autre. C est d ailleurs cet inlassable confrontation du déterminisme et de la liberté que ressasse le roman. Nous sommes nécessairement libres : telle est l aporie à laquelle conduisent tous les récits de Jacques le fataliste, et tous les dialogues entre le valet et son maître. Si Jacques et un roman philosophique, ce n est donc pas parce que le débat entre fatalisme et liberté y est représenté, c est plutôt parce qu il projette un regard également critique sur les deux postulats. Ce sont les certitudes philosophiques qui sont finalement remises en cause. Dire quel sentiment éprouve le maître pour son valet. Le maître éprouve une amitié profonde pour son valet. Le couple entre le maître et le valet est donné comme inséparable. Le maître montre l étendue de son attachement à Jacques lorsque celui-ci finit par obéir et descendre l. 6305 : «Jacques donna le bras à l hôtesse ; mais à peine eurent-ils passé le seuil de la chambre que le maître se précipita sur Jacques, et l embrassa.» Ce n est donc pas un mauvais maître. Pour autant, il ne mérite pas de gouverner son valet. Les bons sentiments ne sont pas suffisants pour susciter l admiration : il faut qu ils s allient à la clairvoyance et à l audace. N oublions pas que le roman présente une série de méchants extrêmement intelligents, tels Hudson ou Saint-Ouin. Le thème du fatalisme Commenter l utilité de l argument de la nature L argument de la nature sert ici à justifier le fait que, dans la réalité, ce soit Jacques qui ait l ascendant sur son maître. Leur tempérament, leur nature a ainsi ordonné leur relation. Les êtres humains sont donc davantage déterminés par leur tempérament que par la société et la fortune. Ajoutons que Diderot connaît mieux Spinoza que Jacques. Paul Vernière, dans Spinoza et la pensée française avant la révolution, montre que Spinoza fut alors réinterprété et infléchi dans le sens d un déterminisme athée. Le principe auquel adhèrent les spinozistes modernes (voir article «Spinoziste» de l Encyclopédie), c est qu il n y a que la matière et que celle-ci suffit à tout expliquer. Ce spinozisme correspond au déterminisme vitaliste de Diderot. Diderot est en outre influencé par le darwinisme et les théories de l évolutionnisme : voir la Lettre sur les aveugles et surtout le Rêve de d Alembert. Relever les expressions qui renvoient au fatalisme dans cet extrait. Les expressions renvoyant dans cet épisode au fatalisme sont : «Il est écrit làhaut que tant que Jacques vivra, que tant que son maître vivra, et même après qu ils seront morts tous deux, on dira Jacques et son maître.» (l. 6209) ; «Il était écrit là-haut qu au moment où l on prend maître» (l. 6298) ; «Il est écrit là-haut que je ne me déferai jamais de cet original-là, et que tant que je vivra il sera mon maître et que je serai son serviteur» (l. 6306, dans la bouche du maître, ce qui prouve l inversion de la relation maître/valet). «Stipulons : 1 qu attendu qu il est écrit là-haut que je vous suis essentiel» (l. 6330). Enfin, Petits Classiques Larousse - 4 Jacques le Fataliste de Diderot
l expression «grand livre» de la l. 6383 illustre métaphoriquement l idée que la destinée est déjà fixée. C est toujours l écriture qui symbolise la destinée. Cette écriture est accomplie on ne sait par qui, d où l utilisation systématique de la voix passive : «Il était écrit là-haut» (l. 6298 imparfait de la voie passive), «il est écrit là-haut» (présent de la voix passive, l. 6308). L action d écrire a déjà été réalisée. L image du «grand livre» relève de la même symbolique. Observons que le fatalisme de Jacques est enveloppé de dérision : c est en effet un fatalisme fixiste qui repose sur la croyance en une transcendance religieuse. Ce fatalisme est bien différent, dans ses présupposés, du déterminisme matérialiste auquel adhère Diderot. Les fourches patibulaires analysées comme mauvais présage (signe du destin) s avèrent finalement être une erreur d interprétation. Le cheval a appartenu au bourreau, sa trajectoire est tout simplement déterminée par la force de l habitude. Une réflexion sur la justice Montrer la parodie du style des magistrats. Diderot, au travers de l arrêt prononcé par l hôtesse et dont les termes sont ensuite repris par Jacques, imite habilement la langue de palais, le style propre aux magistrats. Des expressions telles «Stipulons», «Voulons que», usant d un nous (au lieu d un «je») imitent le style solennel des magistrats. Une expression comme «attendu que», et la numérotation révèlent aussi la parodie. Donner sa finalité. Cette parodie n a pas pour finalité de satiriser la justice (comme dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais). Elle confère de la solennité et par conséquent un certain éclat au renversement de la relation maître/valet. Cette parodie transforme un fait extravagant, inouï, («Mais, Jacques, on n a jamais rien stipulé de pareil», l. 6334) en un arrêt entériné par la «justice». L exceptionnel devient juste, se trouve officialisé. Le valet prend à bon droit l ascendant sur son maître. Ce bon droit est celui qu autorise la nature des deux hommes. Ce qui est juste est peut-être aussi naturel. C est à une réflexion sur la réalité des hiérarchies sociales, notamment celles de l Ancien Régime, que ce renversement qui prend force de loi peut conduire. Petits Classiques Larousse - 5 Jacques le Fataliste de Diderot