Les fêtes liées au calendrier en Bretagne. par Fañch POSTIC, enseignant UBO, ingénieur au CNRS Centre de Recherche Bretonne et Celtique. Sommaire Les fêtes liées au calendrier en Bretagne... 1 I. Au fil des saisons ; les traditions populaires du calendrier en Bretagne :... 1 II. «Au gui l an neuf!» :... 2 III. De carnaval en carême :... 3 IV. Du dimanche des Rameaux aux jeux de la Quasimodo :... 5 V. Mai aux filles et mai porte-bonheur :... 7 VI. Les feux de la Saint-Jean, une atmosphère de Toussaint :... 8 VII. Le temps des pardons :... 9 VIII. Toussaint, la fête des morts :... 10 IX. Noël, la nuit des merveilles :... 10 X. Bloavezh mat! (Bonne année!) :... 12 I. Au fil des saisons ; les traditions populaires du calendrier en Bretagne : Les cérémonies qui, jusqu au début du XX ème siècle, et même souvent au-delà, rythmaient en Bretagne, comme ailleurs, l année agricole et religieuse ont connu au cours des dernières décennies de sérieuses modifications : le Père-Noël, le sapin font en Bretagne, comme ailleurs, partie intégrante des réjouissances de Noël, comme les marchés du même nom. Les illuminations et décorations des villes ont progressivement gagné l intérieur, puis l extérieur des maisons individuelles et appartiennent aujourd hui à une «magie de Noël» pour ainsi dire universelle. Le muguet est partout au 1 er mai qui est aussi fête du travail ; il y a désormais les fêtes des mères, des pères et autres grands-mères, voire des secrétaires... Halloween essaie, sans trop de succès, de supplanter la Toussaint, sans que l on sache, le plus souvent, que les deux fêtes ont une même origine. D une manière générale, on est passé d une «fête participative», spontanée et désintéressée, du moins en apparence, et gratuite, à une «fête spectacle», organisée, encadrée, dans une logique du loisir où la marchandisation, liée notamment au tourisme, n est pas absente et où le sens premier du rite tend à s estomper au profit du simple divertissement. Les fêtes calendaires ont aussi progressivement perdu la relation intime avec le religieux qui, pour la plupart des cas, leur avait servi de soutien, même si l attitude de l Eglise et du clergé à leur égard a pu être ambiguë et fluctuante. L une des conséquences est la liberté prise avec le calendrier liturgique. Ainsi, à quelques exceptions notables dont Douarnenez, le carnaval, désormais organisé par des comités spécialisés, quand il n a pas disparu, a souvent allègrement enjambé le carême, pour se tenir à Pâques, voire au mois de mai ou de juin, afin de bénéficier d une météorologie plus clémente et d un public plus conséquent qui doit désormais souvent s acquitter d un droit pour y assister. 2014-04-01-Fêtes-en-Bretagne 1 / 12
En 2012, il était curieux de voir passer des travestis devant l église Saint-Houardon de Landerneau d où sortaient des fidèles portant leur bouquet de buis bénit. Le carnaval se déroulait le dimanche 1 er avril qui était aussi dimanche des Rameaux et marquait le début des vacances de Pâques! La conséquence est que le calendrier a progressivement perdu les particularités locales qui étaient siennes et qui portaient encore parfois les traces d un passé lointain. Cela entraînait une grande diversité des pratiques dont la documentation disponible ne donne bien souvent qu un pâle reflet. C est une partie de ce riche patrimoine immatériel, comme l on dit aujourd hui, que je me suis efforcé de recueillir quand, voici une bonne trentaine d années, j ai interrogé les mémoires dans environ 150 communes, pour l essentiel dans le Finistère. Et depuis je n ai cessé d enrichir cette documentation. L un des intérêts du calendrier breton est qu il se trouve au point de rencontre des influences romanes et celtiques. Le souvenir s était par exemple nettement conservé d une division de l année en deux grandes périodes dont les débuts se situent respectivement au 1 er novembre (kala-goanv, les calendes de l hiver) et au 1 er mai (kala-hanv ou kala-mae, les calendes de l été, ou de mai). Une telle partition est clairement issue de l ancien calendrier celtique qui divisait l année en deux grandes saisons : la sombre, qui commence au 1 er novembre (fête de Samain en Irlande), et qu évoquent encore les noms bretons des mois de novembre (miz du, le mois noir) et de décembre (miz kerzu, le mois très noir) ; la claire, qui commence au 1 er mai (fête de Beltene en Irlande). Ces deux semestres - hivernal et estival - s équilibrent autour de deux dates intermédiaires que les anciens Irlandais appelaient Imbolc et Lugnasad : Imbolc, au 1 er février, correspond à la fête de Brigid en Irlande et de sainte Brigitte Bretagne (gouel Berc hed), sainte dont certains Noëls bretons, font l accoucheuse de la Vierge. Lugnasad (assemblée du dieu Lug), au 1 er août n a pas laissé de traces aussi évidentes en Bretagne qu en Irlande, mais son nom a survécu comme celui d une échéance pour payer une redevance (gouel eost). Les deux demi-saisons ouvertes par ces dates intermédiaires - an nevez amzer (le renouveau du temps) et diskar amzer (le déclin du temps) - équivalent approximativement à nos saisons du printemps et de l automne. II. «Au gui l an neuf!» : Il faut toutefois demeurer prudent, car la recherche systématique d un passé celtique est parfois à l origine d idées reçues bien ancrées ; ainsi en est-il du fameux «au gui l an neuf». Pendant des siècles, personne n a été frappé par l évidente aberration d une interprétation, présente dès le Moyen Age, qui plaçait des paroles françaises dans la bouche des druides coupant le gui avec leur serpe d or! Bien présente dans le Finistère, l Eginane, pour reprendre le nom qui lui est généralement donné, désignait une quête, souvent chantée, qui prenait deux formes. En ville, il s agissait, dans les derniers jours de l année ou au moment de la fête des Rois, de collecter des victuailles ou de l argent au profit des indigents de l hôpital. Chaque don était ponctué d un tonitruent «Eginane! Eginane!» On a une belle description pour Morlaix dès 1683 et on retrouve de tels cortèges à Saint-Pol-de-Léon, Lesneven, et Landerneau où elle n a disparu qu à la veille de la Seconde Guerre mondiale. 2014-04-01-Fêtes-en-Bretagne 2 / 12
A la campagne, un homme, trop pauvre pour élever l animal nécessaire pour assurer la subsistance de sa famille, fait appel à des gens de son village, souvent des jeunes, pour l accompagner de ferme en ferme. Au milieu de la nuit une curieuse joute chantée oppose alors les habitants de la maison aux quêteurs. Après quelques couplets d introduction, ces derniers doivent répondre, avec à propos et en vers, à des devinettes que leur posent les gens de la maison. Cette lutte oratoire pouvait durer plus ou moins longtemps selon la qualité des protagonistes, puis la porte s ouvrait et l on donnait aux quêteurs un morceau de lard aussitôt mis dans un sac ou porté au bout d un bâton quand il était de taille. Les couplets de la chanson s achevaient là encore par des «Eginane! Eginane!» La Villemarqué qui, dans son Barzaz Breiz, donne une belle version du chant de l Eginane, a été l un des premiers à dénoncer l absurdité de l interprétation par «au gui l an neuf». Mais, comme il l avait également pressenti, cette quête chantée a sans doute un vrai fond celtique, reposant sur une ancienne racine indo-européenne ac-, évoquant l idée de pointu et, par extension, de germe. L origine «celtique» semble bien trouver une confirmation dans le fait qu une quête du même type, et sous des noms qui paraissent bien appartenir à une même famille linguistique, ont existé sur toute la façade ouest de l Europe, de l Ecosse au nord jusqu à l'espagne au sud. Mais si, en Espagne, les mots Aguinaldo ou Aguilando désignent encore les étrennes, si en Ecosse, Hogmanay a parfois pris la forme d un grand événement festif au moment du changement d année, en France, on ne trouve aujourd hui plus guère de traces de l ancienne quête chantée. De l Ouest de la France, celle-ci a toutefois gagné l Amérique du Nord, et la «Guiannée» fait toujours partie des festivités du Mardi-Gras dans certaines parties des Etats-Unis où étaient autrefois installées des colonies françaises (Ohio, Illinois, Missouri et peut-être aussi la Louisiane). Au Québec, la quête de la «Guignolée» a conservé l aspect caritatif qui était souvent le sien en France, devenant même, au cours de ces dernières années une véritable institution qui, en décembre, mobilise les médias et de nombreux organismes publics et privés. De la péninsule ibérique l Aguinaldo a gagné une bonne partie de l Amérique du Sud et même les Philippines. Faut-il voir dans l eginane le souvenir d une ancienne fête de la germination ou du renouveau? Il convient évidemment d être prudent. III. De carnaval en carême : Toujours est-il que l organisation paramilitaire des cortèges d Eginane, avec capitaine, caporal, sergent, offre bien des similarités avec ceux du carnaval en d autres régions, et il pourrait fort bien y avoir eu contamination ou concurrence entre deux pratiques, expliquant peut-être alors l apparent désintérêt des Bretons pour les réjouissances débridées du Carnaval. En Finistère, en effet, le Carnaval (ened ou meurlarjez) ne se manifeste guère à la campagne que par ses aspects alimentaires : une table mieux garnie qu à l ordinaire, des gâteaux de circonstance (pastez, bara ou kouign ened, différents fars), que l on échange au besoin entre voisins. Les patrons de ferme invitent souvent les familles des employés pour un copieux repas : pot-au-feu, ragoût de pieds cochon (Elliant, Saint-Yvi), joue de cochon (chotenn) dans le pays bigouden ou kig ha farz, dont une variante cornouaillaise le «manch farz», ne se faisait qu à ce moment de l année (Coray, Tourc h, Leuhan ). La période qui précède les jours gras est en effet souvent celle où l on tue le cochon, ce qui donne parfois lieu à une fête, fest an oc h. 2014-04-01-Fêtes-en-Bretagne 3 / 12
Le carnaval est également occasion de jeux : jusqu au XIX ième siècle, on pratiquait la soule, dont on a fait l ancêtre du rugby et du football, un jeu violent où tous les coups ou presque étaient permis pour rapporter sur le territoire de sa paroisse une balle remplie de son. Il y eut des morts (comme à Pont l Abbé) et le jeu fut interdit. Ce sont aussi les jeux de quilles ou de boules, comme les boulou pok à Guerlesquin, ou la décapitation d une oie ou d un coq, encore en vigueur à Botsorhel et Guerlesquin dans les années 1950 Ce sont encore les tirs à la corde ou le mouchig dall (Colin- Maillard) qui pourrait toutefois n être qu une forme édulcorée des anciennes courses au coq. A la campagne, jusqu au début du XX ième siècle, les déguisements sont rares : les hommes se travestissent quelquefois en femme, avec coiffe, et se noircissent le visage à la suie. Ceux qui sont tentés de mettre des masques en sont dissuadés : ils pourraient, disait-on, ne plus pouvoir s en séparer! Les pressions religieuses sont fortes. Les jeunes qui veulent s amuser un peu se rendent dans les auberges de campagne où des réjouissances des danses notamment sont prévues à leur intention, où à la ville voisine. Seuls en effet les villes et les gros bourgs en Cornouaille essentiellement offrent des festivités plus importantes : Douarnenez, bien sûr, où les Gras ont connu un beau renouveau depuis la Seconde Guerre mondiale, mais aussi Camaret, Penmarc h, Carhaix, Huelgoat, Rosporden, Bannalec, Scaër, Pont-Aven, Le Faou, Châteauneuf-du-Faou. ou Landerneau. Les réjouissances pouvaient durer quatre à cinq jours. Le samedi, le cortège des travestis s en allait chercher les sonneurs, chargés d animer des danses particulièrement présentes pendant toute la période. Le mardi était le jour le plus important, parfois le jour de la «noce» dont tous les participants étaient des hommes ; le défilé parcourait toutes les rues de la ville, s arrêtant longuement dans chacun des cafés! Le mercredi des Cendres, un bonhomme de paille et de chiffon était promené par les jeunes conscrits, maîtres d œuvre de la cérémonie. Sant al lard à Carhaix, Huelgoat, Mardi Gras plouz à Pont-Aven ou Trégunc, il portait parfois un nom spécifique (Prosper à Camaret, Tobi à l Ile de Sein, Den Paolig, «l homme petit pauvre», à Douarnenez, ) qui pouvait même changer chaque année au gré de l actualité. Un tribunal procédait alors parfois à son jugement où procureurs et avocats se livraient à une belle joute oratoire pleine de trouvailles burlesques qui puisaient leur inspiration dans les ragots de la vie locale. Rendu responsable de tous les maux intervenus au cours de l année écoulée, le mannequin bouc émissaire était inévitablement condamné à mort. Il était, selon les lieux, pendu, fusillé, brûlé, noyé. Suivait une parodie d enterrement. Le carnaval est un exutoire, où chacun se libère de ses craintes, de ses angoisses (la maladie, l accident, la mort brutale ). En la mettant en scène on espère, d une certaine façon, la conjurer. Le carnaval est aussi une période de licence où tout est permis dont le principe fondamental est l inversion des mondes. Inversion des sexes, des couleurs de peau, de costumes, des fonctions sociales On comprend alors que le Carnaval où, dans les villes, l on profitait au besoin de l anonymat du masque pour se livrer au subtil jeu de l intrigue qui consistait à prendre une voix de fausset pour faire quelques révélations scabreuses, pour se moquer de l autorité qu elle soit civile, religieuse ou militaire... n ait guère été du goût des autorités en question qui ont essayé de les interdire ou du moins de les canaliser. On dispose d arrêtés municipaux en ce sens dès 1845 à Douarnenez ou 1851 à Landerneau. N y parvenant pas, elles ont cherché à allumer des contre-feux, et c est ainsi qu à partir de la fin du XIXe siècle sont apparues, généralement à la Mi-Carême, de nombreuses cavalcades à but caritatif, bien encadrées, avec chars fleuris et jolis costumes. Cette période des jours gras avait d autant plus d importance que les quarante jours de Carême (Koareis) qui suivaient étaient l objet de restrictions alimentaires particulièrement sévères : on devait se contenter de soupes maigres et de poissons séchés ou salés : Soubenn an tri zraïg Dour, hollen, ha baraïk. 2014-04-01-Fêtes-en-Bretagne 4 / 12
La soupe aux trois petites choses Eau, sel et un peu de pain. IV. Du dimanche des Rameaux aux jeux de la Quasimodo : Aussi le temps de Pâques était-il attendu avec une réelle impatience, et après la grand-messe du jour, l on ne traînait guère sur la place du village et dans les cafés : on se dépêchait pour rentrer manger le lard interdit depuis 40 jours. Entre temps déjà, le dimanche des Rameaux est déjà un temps fort du calendrier. La nature donne des signes de renouveau : Da Sul Bleunioù Lamm an naer maez eus ar c hleuñiou. Au dimanche des Rameaux La vipère saute hors du talus. C est alors que l on quitte ses vêtements d hiver pour ceux d été, que les garçons qui sortent de la petite enfance enfilent leur première tenue d homme. Le dimanche des Rameaux était en effet particulièrement important. Dernière sortie à laquelle s obligent les personnes âgées, c est aussi la première depuis leur baptême pour les petits enfants nés au cours de l hiver : l audition de l Evangile du jour a sur eux des effets bénéfiques, les protégeant, dit-on, de la peur et les aidant à marcher et parler plus précocement. Beaucoup se souviennent de leurs pleurs qui couvraient souvent la voix du prêtre. On parle même parfois de Devezh ar vugaligou (Jour des petits enfants) ou de Sul ar Sakramant evit ar vugale vihan (Dimanche du sacrement pour les petits enfants). La direction du vent des Rameaux est observée avec la plus grande attention on n hésite pas au besoin à sortir de l église, car elle sera celle des trois-quarts de l année. Chacun fait bénir un petit bouquet qu il rapporte à la maison. Le buis prédomine dans le Nord du Finistère, le laurier dans le sud, et l équilibre se fait le long d une diagonale Douarnenez-Bolazec. A Rédéné, comme dans une grande partie du Vannetais, où seul le laurier est en usage, le dimanche des Rameaux se dit Sul el lore (dimanche du laurier) ; au Nord de l Aulne et dans la presqu île de Crozon, où l on ne connaît que le buis, c est Sul ar beuz (dimanche du buis). Dans la zone intermédiaire, où, en partant de la région de Quimperlé, le buis s insère progressivement dans le bouquet des rameaux de laurier, pour prendre finalement la place prépondérante, le nom correspond à l expression française Pâques fleuries : c est le «dimanche des fleurs» (Sul ar Bleuniou, ou Sul er Bokedou à Guilligomarc h et Arzano). Dans certaines paroisses côtières on employait également du cyprès, du thuya, du pin, de l épicéa ou du fusain, des essences qui ont en commun d avoir des feuilles persistantes et de n être pas autochtones. La distribution des rameaux bénits obéit à des règles très précises. Après avoir déposé un brin sur la tombe de sa famille, à la croix du cimetière, aux croix rencontrées sur le chemin du retour - pratiques qui sont loin d'être générales -, les rameaux sont divisés en deux bouquets : l'un est réservé à la maison d'habitation, l'autre aux dépendances et aux champs. Ce dernier ne doit, sous aucun prétexte, pénétrer dans la maison. Un brin planté dans le linteau de la porte marque d'ailleurs parfois la limite entre l'intérieur et l'extérieur. Dans la maison on accroche le plus souvent un brin au crucifix du lit-clos des parents ou audessus de la cheminée. On en place également dans les armoires, dans le coffre de l'horloge. Un brin fiché au plus haut du grenier protégera la maison de la foudre et de l'incendie. C'est dans le même but que, plus récemment, on avait garde d oublier le compteur électrique. Quand un membre de la famille vient à décéder au cours de l'année, on se sert pour bénir son corps du rameau placé au crucifix principal de la maison. Si la répartition des rameaux dans la maison se fait généralement dès le retour de l'office, les délais sont variables pour les autres bâtiments et les champs. Toutes les dépendances doivent être pourvues d'une branche bénite, plantée au-dessus de la porte ou fichée dans un mur à l'intérieur. Il ne faut pas oublier le four, les ruches, le puits, parfois même la fontaine. Si l'on plante un brin bénit dans 2014-04-01-Fêtes-en-Bretagne 5 / 12
chaque parcelle, la priorité revient aux terres cultivées, surtout à celles ensemencées en céréales. Les garennes et le jardin seront également visités. Pendant la semaine sainte, des groupes, souvent les enfants de chœur, parcourent le Léon pour chanter et quêter des œufs. C est là aussi que, le jeudi saint, se pratique parfois le lavement des pieds, tâche généralement réservée à l un des jeunes enfants de la maison. La semaine est marquée par un jeûne encore plus strict qui atteint son point culminant le vendredi saint (Gwener ar groaz, «vendredi de la Croix) caractérisé par une abstinence totale et une activité réduite en raison des nombreux interdits : ne pas faire la lessive, ne pas repasser, ne pas mettre le linge à sécher, ne pas labourer, ne pas sortir le fumier, ne pas mener la jument à l étalon, ne pas sortir les vaches... Les bateaux ne sortaient pas des ports. En certaines localité la matinée était cependant consacrée au semis de pommes de terre, de choux, de panais... et il n était pas rare que les uns ou les autres s évanouissent, à force de devoir rester courbé, le ventre vide! On comprend donc le plaisir de retrouver le goût de la viande le dimanche de Pâques (Sul Fask). Ce jour-là également et les jours suivants voient des œufs en abondance sur toutes les tables : œufs colorés par des pelures d oignons ou des fleurs d ajonc, œufs au plat, omelettes attendaient parents et amis qui venaient en visite. Dans la région de Carhaix, les jeunes gens allaient chercher leurs œufs chez les jeunes filles avec lesquelles ils avaient dansé au Mardi-gras. Celles-ci prenaient soin de les décorer, et même à y inscrire, quand elles en étaient capables, quelque mot doux. Ils étaient parfois cachés. Le cycle de Pâques s achève à la Quasimodo, par un jeu de casse-pots. Kasimodo Torr ar podo(ù) Quasimodo Casse les pots Dit un dicton très répandu. Le jeu pouvait prendre deux formes dont Max Radiguet nous a laissé de belles descriptions pour la région de Landerneau : Tantôt les enfants armés d un bâton, s avançaient les yeux bandés pour briser des vieux pots suspendus à un fil, dont certains réservaient quelquefois des surprises plus ou moins agréables (eau, farine...). Tantôt jeunes gens et jeunes filles formaient un cercle et se jetaient de mains en mains un vase ébréché. Le maladroit ou la maladroite qui le laissait échapper et se briser était plaisanté, poursuivi et souvent «baculé». On le prenait par les jambes et les épaules pour lui heurter plusieurs fois le postérieur sur le sol. Si la première forme du jeu est bien connue un peu partout en France et en Europe et avait cours au moment des fêtes patronales ou même des mariages, la seconde semble, à la fin du XIX ième siècle, n être pratiquée en France que dans la seule Bretagne. Cette forme est pourtant bien attestée au moment de Pâques à Madrid et en différents lieux d Espagne, et est représentée dès le milieu du XVI ième siècle dans un tableau célèbre du peintre Bruegel, «Le combat de Carnaval contre Carême». Il s agit donc bien là aussi d un jeu qui a dû être largement connu en Europe, et dont le sens symbolique pourrait bien être le passage de la mauvaise à la belle saison par la destruction de la vaisselle usagée. La belle saison commence avec le mois de mai. 2014-04-01-Fêtes-en-Bretagne 6 / 12
V. Mai aux filles et mai porte-bonheur : Le cycle de mai est d autant plus intéressant à observer qu il est le seul à ne pas avoir été recouvert par une fête chrétienne, malgré la consécration tardive du mois à la Vierge au XVIII ième siècle. Le mois de Marie et ses pratiques ne se sont guère développés en Bretagne que dans la seconde moitié du XIX ième siècle. Et pourtant le 1 er mai est encore aujourd hui l occasion de pratiques populaires qui ont toutefois tendance à nettement régresser. L arbre de mai, connu dans une bonne partie de l Europe, et notamment dans les pays anglo-saxons, l a été également en Finistère. Seul Locronan a conservé cette tradition. Au début du mois de mai, les jeunes de la classe vont couper un hêtre dans la forêt voisine de Nevet, pour le planter sur la place devant l église où il demeurera jusqu'à la Saint-Jean. Ses branches serviront alors à alimenter le bûcher. Son tronc était autrefois vendu aux enchères et généralement acheté par un sabotier. La nuit du premier mai se caractérisait par la pose de branches de mai. Le Finistère est d autant plus intéressant d observer qu il est le terrain de rencontre de deux traditions : les «mai aux filles» et le «mai porte-bonheur». Dans une bonne partie de la Cornouaille, la nuit du 30 avril au 1 er mai était attendue avec angoisse par les jeunes filles, car elles étaient l'objet d'un jugement sans complaisance de la part des jeunes gens. Aux portes, aux fenêtres, sur le toit des filles les plus appréciées, on accrochait, de nuit et dans le plus grand secret, une grosse branche verdoyante ou fleurie, un beau bouquet de fleurs, qu'on agrémentait quelquefois d'un petit cadeau ou d'un billet doux. La branche était parfois si importante qu elle bloquait la porte d entrée! Mais, certains profitaient aussi de l'occasion pour donner libre cours à la vindicte personnelle celle d'un galant éconduit ou collective en posant des mais injurieux : les filles au mauvais caractère avaient droit à tout ce qui pique (houx, ajonc, ronces, chardons..) ; les mauvaises langues au fumier et au crottin de cheval ; les peu dégourdies à une branche de bouleau agrémenté d un nid de pie, d un vieux sabot, d un vieux seau éculé, d un chou de vache ; les vieilles filles à du cyprès, à une branche fanée, à un nerf de bœuf. Les filles volages étaient particulièrement visées et recevaient une branche et un nid contenant des petits chats, une branche avec des petites poupées... Ce tribunal est bien entendu unilatéral et la jeunesse masculine y échappe totalement. Connu en France depuis au moins le XIII ième siècle, le «mai aux filles» a généralement disparu en Finistère dès le début du XX ième siècle, à des dates variables selon les endroits. L autre tradition est en nette régression. Elle était très répandue dans le pays vannetais. Dans le Finistère, on la retrouve dans les anciennes paroisses vannetaises (autour de Quimperlé), et dans la presqu île de Crozon. Dans la nuit du 30 avril au 1 er mai, on accroche une branche verte, généralement du hêtre ou parfois du bouleau ou de l aubépine, aux portes de ses parents, de ses amis, de ses voisins. C est une marque de sympathie ou d'affection, un porte-bonheur, l'équivalent en quelque sorte de notre muguet d'aujourd'hui, tradition qui nous est venue d'ile de France. Mais, à l origine, il s agissait de protéger les gens et les biens contre tous les esprits invisibles particulièrement actifs au cours de la nuit du 30 avril au 1 er mai. Ce moment où, comme à la Toussaint, les deux mondes, celui des humains et l'autre, communiquent, est particulièrement dangereux. Et, pour se protéger de tous les êtres potentiellement malveillants qui pourraient en profiter pour venir visiter et tourmenter les vivants, il convenait de poser des branches aux portes et fenêtres des maisons, mais aussi à tous les bâtiments, y compris à la niche du chien, au four, aux ruches d'abeilles, aux puits, sur les tas de fumier...et dans les champs. Si l on excepte la bénédiction et le choix des essences, on ne peut être que frappé par la similarité de ces pratiques avec celles des Rameaux. Le mois de mai est un mois ambigu, tantôt favorable, tantôt dangereux. Il ne faut pas se marier en mai, disait-on souvent, selon une croyance déjà répandue chez les Romains que les statistiques ne semblent pas toutefois confirmer. Il convenait également de se méfier des chats nés en mai, quand ils 2014-04-01-Fêtes-en-Bretagne 7 / 12
ne sont pas mangés par les matous. A l inverse, la rosée se révèle particulièrement bénéfique pour la peau et le teint et la consommation de produits laitiers est particulièrement recommandée : les vaches ayant brouté une herbe recouverte par la rosée de mai, le lait et le beurre passent pour posséder des vertus médicinales. Aussi les habitants de nombreuses villes de Bretagne (Brest, Saint-Pol de Léon, Quimper, Quimperlé, ou Landerneau ), allaient-ils, en cortège, tôt le matin du 1 er mai, boire un bon bol de «lait de mai» dans une ferme du voisinage. Le beurre de la semaine Blanche (ar sizun wenn) était parfois conservé en pots et servait d onguent. VI. Les feux de la Saint-Jean, une atmosphère de Toussaint : J ai tout lieu de penser que, dans la partie occidentale de la Bretagne, le cycle de la Saint-Jean porte les traces de l influence de l ancienne fête celtique de mai qui, elle aussi donnait lieu à l érection de bûchers. Le cycle de la Saint-Jean se continue jusqu à la Saint-Pierre qui donne également lieu à un feu. Moins important, ce dernier a souvent disparu le premier. Les deux dates encadrent un cycle, entre lesquelles (à Tourc h, Penmarc h, Huelgoat, Telgruc ), certaines plantes que l on cueille et tout particulièrement le sureau -, ont des vertus médicinales. Dans le Finistère, j ai été surpris lors de mes enquêtes par les témoignages très nombreux qui décrivait une fête à l atmosphère grave, recueillie, bien plus proche de la Toussaint que de la fête joyeuse qu on imagine habituellement, même si l un n exclut pas l autre. Les sauts, les danses n interviennent souvent et par endroits seulement qu après le départ des anciens. Les pratiques, nombreuses et diverses, varient sensiblement d'un village à l'autre du département, y compris l agencement des bûchers qui s organisent parfois, dans le Nord, autour d un pilier central. Si la réunion des matériaux combustible fait parfois l objet d une quête préalable, chacun se doit d apporter sa contribution sous la forme d un fagot. Nul ne peut y échapper sous peine de se voir obligé, disait-on, de mettre son propre chapeau au feu ou même son petit doigt. Ce caractère coopératif des feux est très importante Voici quelques composantes habituelles des feux de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre que l on a pu relever : Les prières récitées en faisant 3 ou 9 tours du bûcher, dès l arrivée ou avant de s en aller sont générales. Elles s adressent parfois au saint précurseur, le plus souvent aux défunts. Très répandus également sont les jets ou dépôts de pierres. Chacun choisit soigneusement une pierre, parfois appelée an anaon ou ar zant, «le saint» sur laquelle il s agenouille pour dire une prière pour les défunts qui, croit-il, viendront s y réchauffer après son départ. Parfois jetées dans le feu au moment du départ, les pierres sont plus souvent disposées en cercle autour du bûcher. Le lendemain chacun vient visiter sa pierre, qu il a pris soin de marquer, et en tire des présages de mariage ou de mort surtout si elle a été retournée ou souillée. C est au Nord de l Aulne que l on chauffe des plantes grasses (orpin, joubarbe...) au-dessus des braises de la Saint-Jean pour se préserver des maux d'yeux (influence du pèlerinage de Saint-Jean-du-Doigt?) ; à la Saint-Pierre c est l armoise qui portée en ceinture protégera des douleurs lombaires ou du zona. En de nombreux endroits les enfants sont balancés au-dessus des braises pour, dit-on, les faire grandir ; ailleurs ce sont les jeunes filles qui sont ainsi protégées des maux de dos : c est ce que l on appelle ober nao, «faire neuf»). C est sur la côte, de Plouguerneau au Cap-Sizun, en passant par Ouessant, que l on confectionne des balles très serrées de goémon séché (gwispoun). Après les avoir attachées au bout d un bâton ou d une ficelle, on y met le feu, puis on les fait tournoyer au-dessus de la tête en courant dans toutes les directions. En divers lieux c est un simple tison encore incandescent que l on fait ainsi tournoyer. En Cornouaille et Trégor, avant que l on se quitte, un crieur monte dans un arbre et met les cendres aux enchères : celles de la Saint-Jean sont particulièrement bénéfiques pour les semis de blé noir, celles de la Saint-Pierre sont réservées aux ruches d abeilles. Certains traversent alors les braises, parfois pieds nus, ou y tracent une croix. Chacun rentre alors chez lui, non sans rapporter un tison qui protégera la maison de l'orage ou qui, jeté dans le puits ou la fontaine, en purifiera l'eau. 2014-04-01-Fêtes-en-Bretagne 8 / 12
Un peu partout en Finistère, les feux de la Saint-Jean s accompagnaient d une étrange musique dont la fonction, certainement magique, n est pas clairement établie : on faisait glisser les doigts humides le long de joncs tendus au-dessus d une bassine de cuivre. Ces curieux «chaudrons sonores» ne semblent pas connus hors de Bretagne. On peut donc s interroger sur l atmosphère particulière des feux de la Saint-Jean en Finistère. On en trouverait peut-être l explication dans des descriptions très proches dont on dispose pour l Ecosse ou le Pays de Galles. Là, par exemple, on plaçait également des pierres autour du feu avec les mêmes présages favorables ou défavorables. Mais il s agit alors non pas de feux allumés à la Saint- Jean, mais la veille de la Toussaint ou du 1 er mai! Si le rôle magico-religieux de la Saint-Jean est indéniable, son rôle social l est tout autant : en apportant sa contribution en combustible, fut-elle symbolique, chacun réaffirme rituellement devant ses pairs son appartenance à la cellule communautaire fondamentale surtout avant les grands travaux de l été et de l automne qu'est la société de travail : après le feu, elle se trouve parfois réunie autour d'un repas. VII. Le temps des pardons : Les chapelles Saint-Jean de Plougastel-Daoulas ou de Saint-Vougay, près de Landivisiau, voyait le 24 juin se dérouler un étonnant «Pardon des Oiseaux» où l on vendait, dans de rudimentaires cages de bois, différents volatiles que les enfants avaient capturés dans les jours précédents. A Toulfoën, près de Quimperlé, c est le lundi de la Pentecôte qu avait lieu cette curieuse foire aux Oiseaux qui rassemblait des milliers de «pèlerins» venus de Lorient et de toute la région. Très fréquentée dès le début du XIX ième siècle, elle est dans les années 1950, l une des fêtes les plus populaires de Bretagne, rassemblant plus de 100 000 personnes, avant de décliner et même de disparaître en 1991. Au village de Saint-Barnabé, à Plouran, près de Binic dans les Côtes d'armor, se déroulait aussi, le jour de la fête du saint patron, aux environs du 11 juin, «un pardon des oiseaux» selon l'expression en usage, où l'on vendait également des oiseaux dans des cages de joncs. Fête du feu, la Saint-Jean est aussi fête de l eau et le 25 juin est l occasion de nombreuses bénédictions de la mer dont la plus célèbre est celle des coureaux de Groix entre l île de Groix et Lorient. C est aussi la Saint-Eloi (confondu avec sant Alar breton) qui voit se multiplier les pardons des chevaux, dont celui très fréquenté de Saint-Eloi près de Landerneau. Dans certains villages bretons, dans le pays vannetais notamment, on faisait passer les animaux (vaches, moutons) entre deux bûchers au moment de la Saint-Jean : la fumée les protégera des maladies. Dans la société rurale, préserver les animaux des épidémies mérite qu on les place sous la protection de saints spécialisés, tels saint Antoine pour les porcs et surtout saint Herbot ou saint Cornely pour les bêtes à cornes. D une façon générale, la belle saison, de mai à octobre, est la grande période des pardons, qui s accompagnent souvent d un feu de joie (tantad) dans le Nord du département, et des pèlerinages. Ce sont aussi les troménies (de tro minihi, tour de l enceinte sacrée) : Gouesnou, Landeleau et surtout Locronan où tous les six ans, en juillet, se déroule une «grande troménie» qui suit un parcours accidenté d une douzaine de kilomètres sur les pas de saint Ronan. Ce pèlerinage millénaire, qui reprendrait le parcours pénitentiel qu effectuait le saint chaque dimanche, a été fort bien étudié par l ethnologue Donatien Laurent qui y voit la transposition dans l espace d un vieux calendrier celtique ou pré celtique : au sommet de la colline, la station dédiée à Saint Ronan correspondant au 1 er août, et est donc sans doute celle qu on peut attribuer au dieu Lug : ce n est sans doute pas une coïncidence si la date de la troménie en juillet est bien proche de celle de l ancienne fête du Dieu polytechnicien celtique au 1 er août. On pense généralement que les enfants nés ce jour-là possèdent des pouvoirs particuliers. Au mois de septembre, les grandes récoltes sont l occasion de réunir une importante main d œuvre et sont naturellement suivies de réjouissance : c est l origine des festoù-noz qui, dans une dizaine de cantons du la Haute-Cornouaille, accompagnaient la récolte de pommes de terre. Le mois de septembre se termine par une fête quelque peu redoutée : la Saint-Michel qui marque le paiement des fermages et le renouvellement des baux, est une période mouvementée, symbole de changement. 2014-04-01-Fêtes-en-Bretagne 9 / 12
Gouel Mikael hag an Ankou A ra kalz a chanchamenchou C est également l occasion de foires importantes. VIII. Toussaint, la fête des morts : Au mois d octobre, après les dernières récoltes, on prépare la terre au repos de l hiver, on apporte une dernière fumure (teilh kala-goanv), on effectue les semailles de l hiver. Kalan-Goanv c est la façon habituelle d appeler la Toussaint : Gouel kalan-goañv (fête des calendes de l hiver) qui marque le début des «mois noirs» (ar mizioù du). L on se réunit désormais le soir dans l une ou l autre maison du village pour les premières veillées qui se poursuivront jusqu aux environs de la Chandeleur. Comme la nuit du 30 avril au 1 er mai, celle du 31 octobre au 1 er novembre porte encore la forte empreinte du début de l année celtique : c est un temps où les deux mondes, le nôtre et celui de l au-delà communiquent. Si des humains peuvent en profiter pour aller jeter un coup d œil voir ce qui se passe de l autre côté, les êtres de l autre-monde peuvent eux aussi franchir la porte et venir dans celui des vivants. C est l anaon, qu on traduit généralement par «trépassés» ou «âmes» dont la fête est d ailleurs le 2 novembre «Gouel an anaon». On laisse alors quelquefois sur les tables un repas à leur intention, une crêpe (krampouezh an anaon) ou un feu dans la cheminée où ils pourront venir se réchauffer. Dans la nuit du 1 er au 2, des groupes de chanteurs (enfants de chœur, pauvres) parcourent les campagnes de la Basse-Cornouaille pour chanter la complainte des trépassés, Gwerz ou kantik an anaon qui donne une terrible description de la condition des âmes dans un autre-monde perçu progressivement, sous l influence du christianisme, comme un enfer provisoire. Les habitants de la maison se lèvent pour réciter quelques prières avant d offrir aux chanteurs à boire, à manger, et de l argent remis par la suite à l église pour faire dire des messes à l intention des défunts. Dans différentes paroisses du Léon et de la Cornouaille (à l Ouest d une ligne Locronan à Saint-Thégonnec), on distribuait le pain des trépassés (bara an anaon). Les parents du dernier défunt s en allaient de maison en maison proposer du pain. On leur donnait un peu d argent et, le soir, après une dernière prière dite en commun, chacun mangeait sa part de pain bénit. A Plougastel-Daoulas, le pain des absents (soldats, marins...) était précieusement conservé jusqu'à leur retour, et donnait en attendant une indication sur leur état de santé. Là la distribution du bara an anaon n est qu une partie d une vaste cérémonie dont on ne connaît pas d autre exemple, celle de la Breuriez (la frairie). Dans chacune des 23 frairies qui, à l origine, divisait la paroisse, après des prières récitées en latin, en breton ou en français, on mettait aux enchères un arbre factice où une branche dont les ramifications, soigneusement épointées, étaient garnies de pommes. Les familles qui avaient perdu l un des leurs ou celles qui souhaitaient avoir un enfant, tâchaient d en obtenir la charge pendant une année. Il a été, semble-t-il, un temps où les enchères étaient réelles et où des familles n hésitaient pas à vendre une vache pour se procurer le précieux arbre. Plus récemment les enchères étaient fictives et l arbre (gwezenn an anaon ou gwezenn avaloù) suivait dans chaque frairie un circuit précis qu il mettait parfois plus de trente ans à effectuer. IX. Noël, la nuit des merveilles : Les défunts sont aussi très largement présents à Noël. Si l origine de la fête - comme l étymologie même du mot (natalis dies, jour de naissance?) - demeure controversée, il ne fait guère de doute que Noël est venu recouvrir des fêtes plus anciennes liées au solstice d hiver. Rome connaissait les Saturnales ou les fêtes du Sol invictus (soleil invaincu) issues du culte perse de Mithra. En ces jours les plus courts de l année, en ce mois de décembre «très noir» (miz kerzu), la lumière a toujours occupé une place importante et le dicton français «A la Sainte Luce, le jour s allonge du saut d une puce» a son correspondant en breton : Gouel Maria an Azvent, Astenn an deiz keid ha ur c hwenn (A la fête de Marie de l Avent, le jour s allonge de la taille d une puce). Le 8 décembre, fête de l Immaculée Conception, donne encore lieu à Lyon aux spectaculaires illuminations de la Fête des Lumières. 2014-04-01-Fêtes-en-Bretagne 10 / 12
C est tardivement, au milieu du IV ième siècle, que le 25 décembre a été officiellement retenu par l Eglise pour fêter la Nativité. La naissance de l Enfant Jésus dans une crèche (mot d origine germanique pour «mangeoire») de Bethléem a donné très tôt lieu à des jeux liturgiques, à des représentations dans les églises et sur les parvis, ou à des pastorales. Le Mystère des trois rois était très apprécié dans le Vannetais. Dès le XVIII ième siècle, des ordonnances de police interdisent ces spectacles en raison des débordements dont ils sont l occasion. Au mieux ils sont tolérés à condition d éviter les rondes et danses où se mêlent la Vierge, Joseph et le démon. La danse est effectivement présente dans la fameuse pastorale représentée jusqu au début du XX ième siècle à Poullaouen. Chassées des lieux publics, ces représentations se réfugient dans des cadres plus restreints, dans des granges, par exemple, comme sur cette gravure du Monde illustré de 1873 Dans sa lutte contre les jeux vivants, le clergé encouragea au contraire le développement des crèches aux sages statues de bois qui firent leur apparition dans les églises européennes au XVIe siècle. Celle de Brasparts, décrite vers 1840 par Bachelot de la Pylaie, abritait des personnages en costume breton. On peut encore observer un bel exemple de ces crèches «bretonnes» à l église de Port-Launay. Datant, semble-t-il, de 1853, aujourd hui classée monument historique, ses personnages portent les costumes bretons, de Cornouaille essentiellement. Peu à peu, tandis que la taille des figurines se réduit, les crèches vont gagner l intérieur des maisons. Si la Saint-Jean est une fête communautaire, Noël est la fête familiale. La famille est à considérer au sens large de tous ceux qui vivent sous un même toit et intègre bien entendu les défunts. Noël est l occasion d en resserrer les liens autour de la cheminée où l on a disposé la traditionnelle bûche de Noël (kef, skod, eteo, souch Nedeleg ). Choisie de longue date, dans un bois suffisamment dur (pommier) elle pouvait peser plus de cent kilos et son délai de combustion faisait parfois l objet d un pari entre l employée de maison et le premier commis. Mise au feu le soir de Noël, on en conservait un tison qui, placé dans un recoin de la cheminée, protégerait la maison de l incendie et de l orage. Il servait aussi à allumer la bûche de l année suivante. La nuit de Noël avaient lieu diverses cérémonies, d offices successifs, désignés sous le vieux terme de Pellgent que l on retrouve aussi en gallois. Certains, dans le Léon, comme dans le pays de Vannes, observaient un jeûne préparatoire jusqu au lever de neuf étoiles : Yun an nao steredenn (jeûne des neuf étoiles). Dans le Léon aussi, on se rassemblait dans certaines maisons pour ce qu on appelle «ar mil ave» : cela consistait à réciter mille Ave Maria avant de se rendre à la messe de minuit. Cette nuit-là disait-on, était une nuit particulière qui donnait lieu à bien des merveilles : ce sont en particulier les mégalithes qui vont boire libérant les trésors qu ils recouvrent. On dit également que, hormis l homme et le crapaud, les animaux ne dorment pas et qu il faut leur donner leur réveillon (fiskoan) sous forme d une ration supplémentaire de fourrage. Ils avaient même le don de la parole mais malheur à celui qui s avisait de surprendre leurs conversations : c était sa propre mort qu il s entendait inévitablement annoncer. En attendant l office de minuit, les jeunes se retrouvaient au bourg, sur la place, dans une auberge, pour «casser le gâteau» (terriñ ar wastell). Ordinairement un garçon proposait à une jeune fille de casser une part du gâteau ou de la brioche qu il venait d acheter. Le gâteau portait une marque, on y plantait quelquefois une épingle, une fève ou un pois, et celui qui obtenait la part marquée devait payer à boire à son partenaire et acheter un nouveau gâteau. Mais il n était question d élire un roi ou une reine. Dans le Finistère, tirer les rois n a, jusqu au XX ième siècle, été pratiqué que dans les milieux urbains. Les enfants mettaient bien sûr leurs sabots dans la cheminée. Et si les cadeaux étaient bien modestes, ils n en étaient pas moins très appréciés : une orange, une brioche fourrée de miel (bara mel) ou de mélasse que venait déposer dans leurs sabots le petit Jésus (ar Mabig Jesus). Le Père Noël et le sapin n ont fait leur apparition, et par place seulement, qu au début du XX ième siècle et devront souvent attendre les années 1950 pour s imposer. La semaine de Noël au Nouvel an était particulièrement mouvementée. Les ouvriers agricoles en bien des endroits renouvelaient alors leurs gages et s en allaient goûter la soupe (tañva ar zoubenn) chez leur éventuel nouvel employeur avant de donner leur accord définitif, souvent au moment des Rois, occasion de nouvelles grandes foires. Pendant toute cette période, les enfants de chœur, des groupes de jeunes gens et de jeunes filles, des pauvres et des mendiants se succèdent à la porte des maisons du Léon et du Trégor pour demander leurs étrennes (Kalanna, Kouignaoua). Leur chant de Noël se terminait par une formule de souhait en rapport avec les présents qu ils avaient reçu. 2014-04-01-Fêtes-en-Bretagne 11 / 12
X. Bloavezh mat! (Bonne année!) : 26/04/2014 Au matin du premier janvier, les enfants tâchaient de surprendre au lit parrains et marraines pour leur réciter leur formule de souhaits, puis s en allaient chez les parents et voisins chercher leurs étrennes. Bloavezh mat zoueton doc h Yec hed ha prosperite Hag ar Baradoz e fin ho puhez. On leur donnait une pomme ou quelques sous. Ceux qui ne donnaient rien avaient droit à une formule injurieuse. Le changement d année était un moment propice pour essayer de savoir ce que réserverait l année nouvelle. Le dernier mort de l année devenait, disait-on, l Ankou de l année suivante. Il emporterait en priorité des gens de sa génération... Certains faisaient sauter des grains sur la pilig, la poêle à crêpes pour connaître la tendance des cours du blé ou des bêtes. Si les vaches étaient couchées sur le côté droit, elles auraient un veau mâle... Mais l une des préoccupations majeures était d ordre météorologique : il s agissait de deviner ce que réservait le temps pour l année suivante, notamment au moment des récoltes d été et d automne. On observait pour cela les gourdeiziou (les «super jours») ou goursuhun (la «super» semaine) : à partir de Noël, chacun des jours, - ou des demi-journées dans les anciennes paroisses vannetaises où elles sont «le tribunal de l année» (barn er ble) -, indiquait le temps d un mois de l année à venir. Au Nord de l Aulne ce sont les douze premiers jours de l année qui sont pris en compte, parfois supplantés par les douze premiers jours de la lune (gourdeiziou al loar). On s accorde généralement à voir dans ces jours qui, un peu partout en Europe, servent ainsi à pronostiquer le temps de la nouvelle année, un ultime témoin du calendrier celtique qui, étant d abord lunaire, supposait donc l adjonction, tous les trente mois, d un mois intercalaire pour assurer une concordance effective avec la course du soleil, une au bout de trente année. Tout au long du mois de janvier on se rassemble le soir tantôt dans une maison, tantôt dans une autre pour le kafe de kentan ar bloa, occasion de manger, mais aussi de jouer, de chanter Il faut en profiter. En effet, à la Chandeleur, s achève la grande période des veillées, comme l exprime un dicton qui, comme souvent, en dit bien plus qu un long discours. Gouel ar Chandelour Ar c hantelour ba n dour Gegel ba stal Ha da gousket rakdal (A la Chandeleur/ le chandelier dans l eau/ la quenouille sur l étagère/ et au lit sans délai) Les veillées, contrairement à ce que l on croit trop souvent, sont d abord et parfois uniquement des réunions de travail : réparer les outils, fabriquer des ruches ou des paniers, filer la laine ou le chanvre (filajeù, fileries) Elles ne sont pas nécessairement occasion de réjouissances, de contes ou de chants. Il convient désormais de se passer de la lumière artificielle nécessaire aux travaux des veillées, symbolisées par la quenouille et de se coucher tôt pour reprendre la succession naturelle des jours et des nuits : les travaux des champs reprennent! Il est temps aussi pour moi de finir cette ronde des saisons, en espérant simplement qu elle ne vous aura pas donné trop le tournis. 2014-04-01-Fêtes-en-Bretagne 12 / 12