IV. Conquérants d empires Romains, Bouddhistes, Juifs et Chrétiens, du I au IV siècle de notre ère. Tandis que les Romains faisaient la conquête du monde et fondaient leur empire sur les ruines des royaumes hellénistiques, peu de changements survenaient dans le domaine de l art. La plupart des artistes qui travaillaient à Rome étaient des Grecs et la majorité des amateurs romains collectionnaient des œuvres grecques originales ou leurs copies. Cependant, lorsqu ils devinrent les maîtres du monde, leur art subit une certaine évolution. Des tâches nouvelles furent imposées aux artistes qui durent s y adapter. C est probablement dans le domaine des travaux publics que furent réalisés les ouvrages les plus remarquables de l époque romaine. (Routes, aqueducs, bains publics ). On imagine encore aujourd hui, en voyant les ruines, ce qu a pu être la grandeur de Rome. Le Colisée était sans doute le plus fameux des édifices de cette civilisation. Cet immense amphithéâtre est en somme un bâtiment utilitaire ; trois étages d arcades superposées soutiennent les vastes gradins. L architecte a utilisé les ordres grecs. L étage inférieur est une variante du style dorique. L étage suivant est de l ordre ionique et les deux derniers de l ordre corinthien. Il est probable qu aucune création architecturale n a laissé une empreinte plus durable que les arcs de triomphe élevés par les Romains à travers tout leur empire, en Italie, en France, en Afrique du Nord et en Asie. Les arcs de triomphe romains utilisaient les ordres grecs pour encadrer et accentuer la large partie centrale flanquée d ouvertures plus petites. La nouveauté c est l emploi de l arcade. Les Romains ont fait un grand usage de cette invention. La construction d une arcade par l assemblage de pierres taillées en coin n est pas une tâche aisée. Dès l instant où l architecte y est parvenu, il peut entreprendre des constructions de plus en plus audacieuses. Il est en mesure de bâtir les arches d un pont ou d un aqueduc et il peut même employer ce procédé pour voûter un édifice. Les Romains ont été de grands maîtres dans l art de la voûte. Ils appliquèrent des techniques variées. Parmi leurs constructions voûtées, le Panthéon, ou temple de tous les dieux, est le plus extraordinaire. C est, de tous les temples de l Antiquité classique, le seul qui soit encore aujourd hui un lieu de dévotion, car il a été transformé en église au début de l ère chrétienne, ce qui l a préservé de la ruine. Son intérieur est une immense salle ronde et sa voûte est percée en son centre d une ouverture qui donne en plein ciel. Dans le domaine de la sculpture, ils avaient besoin de portraits très ressemblants. Ces portraits avaient joué un certain rôle dans leur religion primitive et on les portait au cours des cérémonies funéraires. Plus tard, lorsque Rome devint un empire, on considérait encore le buste de l empereur avec une certaine terreur religieuse. On brûlait de l encens devant ces bustes. Les persécutions des chrétiens ont commencé parce qu ils se refusaient de se plier à cette coutume. En dépit du caractère sacré de ces portaits, les Romains avaient accepté qu ils fussent très ressemblants et nullement idéalisés. Ils ont ainsi développé une véritable science du visage humain. Dans le buste de Vespasien, aucune flatterie, rien qui signale le dieu. Une autre tâche que les Romains ont imposée à leurs artistes faisait revivre une coutume de l Orient ancien (Mésopotamie). Ils ont voulu, à leur tour, proclamer leurs victoires et raconter leurs campagnes militaires. Trajan, par exemple, a fait dresser une immense colonne où se déroule, comme une chronique, l histoire de ses guerres et de ses victoires en Dacie (Roumanie actuelle). On y remarque l importance que les Romains attachaient à la fidélité dans le rendu de chaque détail et à un récit exact. Harmonie, beauté ou expression dramatique n étaient plus le but essentiel. Les Romains étaient un peuple plutôt terre à terre. Au cours des premiers siècles de notre ère, l art romain et l art hellénistique supplantèrent complètement l art des empires d Orient. Les Egyptiens continuaient à ensevelir leurs morts mais ils faisaient désormais peindre leurs portraits par des artistes qui connaissaient tous les artifices de la peinture. (Raccourci, illusion de la profondeur). Ces portraits nous étonnent encore aujourd hui par leur vigueur et par leur réalisme. Peu d œuvres antiques ont autant de fraîcheur et semblent aussi modernes.
Les Egyptiens ne furent pas les seuls à adapter les nouveaux procédés artistiques aux exigences de leur religion. Cette manière romaine de raconter une histoire et de glorifier un héros a pénétré jusque dans l Inde lointaine. Notamment pour illustrer l histoire de Bouddha. La sculpture hindoue avait été florissante bien avant la pénétration des influences hellénistiques. Mais fut créée l iconographie de Bouddha, celle-là même qui devint par la suite traditionnelle. L art des Grecs et des Romains, qui apprit aux hommes à faire de belles effigies des dieux et des héros, a aidé aussi les Hindous à créer l image de leur sauveur. Ainsi sont nées vers les IV-V siècles de notre ère les premières statues représentant Bouddha dans cette attitude de calme profond qui est devenue traditionnelle. Une autre religion orientale apprit à représenter ses épisodes sacrés, pour l instruction des croyants : c est la religion juive. La loi juive, en fait, interdisait les images, par crainte de l idolâtrie. Néanmoins, les colonies juives des villes orientales se mirent à décorer les murs de leurs synagogues d histoires de l Ancien Testament. Ces œuvres, notamment en Syrie (Moïse faisant jaillir l eau du rocher, 245-256 P.C., peinture murale de la synagogue de Doura-Europos) ne sont peut-être pas de très grandes œuvres d art, mais ce sont des documents intéressants. L artiste était bien plus préoccupé de «raconter un épisode de l histoire sainte» que de représenter des figures bien naturelles. Plus naturelles elles seraient, plus grande serait l infraction aux commandements interdisant les images. Le but du peintre était, avant tout, de rappeler les circonstances dans lesquelles Dieu avait manifesté Sa puissance. Ce modeste décor est intéressant, car des considérations analogues ont commencé à influencer les arts lorsque la religion chrétienne se répandit vers l Occident et lorsque l art se mit à son service. Les origines de l art chrétien ne représentent jamais le Christ lui-même. Les premiers artistes appelés à peindre les parois des nécropoles chrétiennes les catacombes romaines travaillèrent dans le même esprit que les Juifs de Doura. Des peintures comme Les Trois Chrétiens dans la fournaise (III siècle P.C., peinture murale de la catacombe de Priscilla à Rome), montrent que les procédés hellénistiques de la peinture pompéienne étaient familiers à ces artistes. Ils étaient tout à fait capables d évoquer une figure humaine en quelques grossiers coups de pinceau, mais nous sentons bien que les effets et les artifices ne les intéressaient pas beaucoup. Une peinture n était plus une belle chose en soi, elle devait avant tout rappeler aux croyants un exemple de la puissance et de la grâce divines. Dans l œuvre citée, l artiste ne s est nullement soucié de rendre un effet dramatique, a laissé de côté tout ce qui n était pas essentiel. De nouveau, les idées de simplicité et de clarté l emportaient sur l idéal de fidélité à la nature. Cette œuvre témoigne du fait que l humanité avait commencé à se soucier d autre chose que de la beauté physique. Ce n est pas seulement dans les œuvres religieuses de la décadence et de la fin de l Empire romain que nous pouvons déceler ce changement d attitude. Peu d artistes semblaient se soucier de ce qui avait fait la grandeur de l art grec : la grandeur et l harmonie. Les sculpteurs n avaient plus la patience de travailler le marbre au ciseau et de le traiter avec cette délicatesse, avec ce goût, qui avaient été l orgueil des artistes grecs. On a souvent dit que l art antique a subi un déclin au cours de ces années et il est certainement exact que de nombreux secrets de la grande époque ont été perdus dans la confusion des guerres, des révoltes et des invasions. Mais ce recul de la technique n explique pas tout. L essentiel est que les artistes d alors semblent ne s être plus contentés de la virtuosité de la période hellénistique et qu ils ont visé ailleurs. Ces sculptures, semblant maladroites ou barbares, de pauvres exécutions, nous frappent pourtant par une vie bien personnelle, par l intensité de leur expression due au ferme dessin de leurs traits et au traitement appuyé de certains détails, telles les orbites et les rides du front. Ce sont bien les portraits des hommes qui ont été les témoins de la naissance du christianisme et qui ont accepté son essor, essor qui signifiait la fin du monde antique.
Le Colisée, vers 80 P.C., un amphithéâtre romain L arc de Triomphe de Tibère, à Orange, vers 14-37 P.C.
Giovani Paolo, Intérieur du Panthéon à Rome, XVIII siècle. Le Panthéon a été érigé en 130 P.C. L Empereur Vespasien, vers 70 P.C., marbre, h : 135 cm
La Colonne Trajan vers 114 P.C., Rome Portrait d homme, vers 100 P.C., peinture à la cire, 33 X 17,2 cm, provenant d un sarcophage découvert à Hawara (Egypte)
Gautama (Bouddha) quittant sa maison, II siècle P.C., schiste noir, 48 X 54 cm Trouvé à Loriyan Tangai, Pakistan (anciennement Gandhara) Moïse faisant jailir l eau du rocher, 245-256 P.C., peinture murale de la synagogue de Doura-Europos (Syrie)
Statue d un notable d Aphrodisias, vers 400 P.C., marbre, h : 176 cm