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Transcription:

Article «L escalier» Danielle Kimm Moebius : écritures / littérature, n 26, 1985, p. 53-59. Pour citer cet article, utiliser l'information suivante : http://id.erudit.org/iderudit/15786ac Note : les règles d'écriture des références bibliographiques peuvent varier selon les différents domaines du savoir. Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politique d'utilisation que vous pouvez consulter à l'uri https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/ Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l'université de Montréal, l'université Laval et l'université du Québec à Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. Érudit offre des services d'édition numérique de documents scientifiques depuis 1998. Pour communiquer avec les responsables d'érudit : info@erudit.org Document téléchargé le 28 August 2015 09:42

D. KIMM L'escalier Nous habitons une ville torturée. Constamment les rues ouvertes, éventrées, découvrant les tuyaux et les fils. C'est à cause de cette ville aussi. Une ville maudite, parfaite pour nous. Ici nous regardons bien. Nous faisons du face à face avec le sordide. Nous nous arrachons les yeux à regarder le sordide autour de nous. Et au dedans. Par le sordide, nous sommes déchirés au milieu. Parfois nous marchons jusqu'au fleuve. Regarder l'eau scintillante, ça nous fait mal aux yeux. La pensée que tu devrais enjamber le parapet et sauter me fait vaciller, et toi, tu hésites aussi à me retenir. Quel rapport avons-nous de part et d'autre à notre absence? Par ici nous regardons bien. Les ponts. Nous aimons les ponts à arcades. Les solives, les poutres. Ponts de bois, ponts de pierre, ça ne nous dérange pas. De toute façon, c'est le dessous des ponts qui nous intéresse. Les structures, la où sont les repères. Nous grimpons dessous. Comme des oiseaux amassant des branches pour leur nid, nous amassons des bouts de ferraille, des vieilles planches. Des tuyaux cassés. Aussi nous mangeons des oranges. C'est moi qui les épluche. Soigneusement. J'enlève comme il faut les petites peaux blanches. Et puis je sépare les quartiers. Je compte. Je divise par deux. Mais toi tu t'en fous de manger des oranges ou pas. Tu t'en fous de la moitié bien comptée. Tout ce que tu veux c'est lécher mes doigts, respirer l'odeur d'orange sur mes mains. Et puis le reste. Que je mette mes doigts dans ta bouche.

M Nous nous laissons sur le coin d'une rue ou sur le bord du fleuve, c'est selon. D'un commun accord, nous décidons d'aller porter ailleurs notre déchirure. Chacun pour soi. Et si possible de faire pire que l'autre. Tu relèves le col de mon manteau, écartes la mèche de cheveux qui me tombe dans l'oeil gauche. Tu t'enquiers de savoir si je reviendrai. Je ne sais pas. Je glisse mon doigt sur tes dents et te conseille la vigilance. Pour l'instant c'est assez. Pas de sentiment. Pas d'effusions. On risquerait de prendre sur place. De rester pris. Je m'en vais, tu ne me regardes pas méloigner. Tu t'en vas, je ne te regarde pas t'éloigner. Mensonge. Pendant un bout de temps, nous nous spécialisons dans les gestes ratés. Nous nous ratons de peu mais nous nous ratons quand même. Quand toi tu m'aimes comme un fou, moi je ne t'aime pas. Et si tu cesses de m'aimer, alors moi je peux enfin commencer. On alterne. On se partage la tâche d'être triste. C'est grotesque. Mais fais quelque chose. Parle-moi. Abîme-moi. Va-t-en. Nous avons de vagues activités. Tuer, chasser, voler. Des détails. S'occuper. Nous allons d'un lieu à l'autre. Du tombeau à la barque. De la statue au piano. De la chambre à la cave. Avec obstination nous traçons des parcours, des lignes de boue séchée, des lignes que nous regardons bien. C'est notre volonté que de faire cela et nous le faisons. Nous volons une statue. La Victoire de Samothrace. Nous l'aimons alors nous la gardons. Les statues demandent à être plus que regardées. Les statues demandent à ce qu'on caresse leurs pieds et qu'on embrasse leurs ailes. Les statues demandent aussi à ce qu'on appuie notre joue sur leur sexe, mais où commence et où finit l'entre-jambes d'une statue? Un jour la fouie te ravit à moi. Je ne proteste pas, te regarde t'éloigner. Tu te laisse emporter. Je vois un oiseau noir dans le ciel. Son ombre fait une ombre

55 immense sur la terre. Elle te recouvre en entier et tu disparais avec elle. Plus tard, tu me raconteras que devenu invisible, tu as pu marcher à mes côtés durant des jours sans que je ne m'en aperçoive. Tu me raconteras comment j'ai rencontré celui qui m'a impressionné. Celui qui a touché mon épaule gauche, s'est penché vers moi pour me parler, a imprimé le poids de sa main sur mon épaule, a su m'obséder du poids de sa main qui ne me lâche plus. Tu me raconteras comment je suis restée trois jours et trois nuits, immobile, en haut de l'escalier. C'est vrai. Au meilleur de moi-même, je me tiens dans l'escalier. Tôt ou tard, il faut descendre l'escalier. Il faut aller dans la cave, aller voir. Il faut sentir le vent souffler, les êtres murmurer, les présences, les araignées, les monstres, les fous à la hache, les maniaques à la scie. Il faut savoir être ainsi regardée par ceux qui regardent. Et puis revenir lentement. Ne pas courir dans l'escalier. Ne pas remonter à quatre pattes, tout essoufflée. Il faut remonter debout dans l'escalier. Au meilleur de moi-même donc, je me pose la question de l'escalier: monter ou descendre. En mon âme et conscience. Maintenant nous passons le plus clair de notre temps dans l'escalier. Nous ne bougeons plus de là. Pendant que je monte, toi tu descends. Et si je descends, je ne te vois pas. Parfois je me cache pour te surprendre, et j'entends le bruit de tes pas. Tu descends si lentement, on dirait que tu le fais exprès. Mais tu n'arrives jamais. Alors je monte en courant. En haut, à bout de souffle, je t'entends haleter en bas. Découragée, je m'asseois sur une marche pour pleurer. Ici nous regardons bien. Nous accumulons toutes sortes de choses. Des animaux. On les met ensemble. Dans des petites boîtes de carton. On empile les boîtes. On les classe. On met des étiquettes. On fait des piles et des piles de boîtes, classées, étiquetées dans l'escalier. On prend bien soin de laisser un passage libre. Un couloir pour aller de haut en bas et de bas en haut. Toujours, quand moi je suis en haut, toi tu es en

!>B bas. Ou le contraire. C'est ainsi. Je finis par nourrir des pensées aimables à ton sujet. Te souhaite de souffrir le martyre. Te suggère de sauter en bas du 12ième étage. Te chuchote de fermer les yeux mon amour avant de traverser la rue. J'organise des pièges pour toi dans l'escalier. Une trappe où tu plongerais dans un cri lamentable. Des sables mouvants où tu pourrais t'enliser, englué muet d'horreur. Mais peut-être que je finirai tout simplement par te pousser dans l'escalier. Il faudrait que je ne t'aime plus, alors plus de problème. Il faudrait que nous cassions des verres et que ta main en sang s'étale sur la table. Il faudrait que ta main blessée prenne toute la place, accapare tout le regard et que je fasse semblant de ne pas la remarquer. Il faudrait que je fasse comme si je supportais bien ta douleur. Il faudrait que je m'en aille. Dans une ville déserte au bord du désert. Là où le vent et le sable sont accablants. Là où il y a le rien, le hurlement du vide. Là je pourrai t'attendre. Calmement. Bien regarder. Préparer un escalier de sable pour ta venue. Un escalier qui s'effritera constamment, constamment à refaire. Je creuserai la terre, le sable et la neige. Avec ma langue je creuserai. Ca grincera sur les dents tout ce sable, mais je creuserai quand même. Et je t'attendrai mon amour. Ravagée et défaite. Morte et défaite. Comme tu voudras. Avec du sable dans les yeux et des cheveux dans la bouche. Tu pourras alors venir m'arracher au vide, car tu sauras combien le désir de m'y noyer est infini. Tu te tiendras entre les chevaux de feu et moi. Tu te tiendras entre le désert et moi. Toujours tu te tiendras entre le désert et moi. Tu feras de moi ce que tu voudras. Une statue. Au pied de l'escalier.

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