Christian Brault. Yann. Une Vie Trop Courte



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Christian Brault Yann Une Vie Trop Courte

Christian Brault Avec la participation des copains de Yann Yann Brault Une vie trop courte mais belle Edition : 02 décembre 2013 2

3 A toi Yannou

Un choc, un drame, la vie de notre garçon de 34 ans pleine d avenir, d amour des autres, s arrête brutalement. Yann, était un visionnaire, un citoyen du monde. Yann est né le 23 novembre 1977 à Angers, c était mon frère, je l aime. Flavien 4

Remerciements Aux amis de Yann qui ont apporté leurs anecdotes, leurs témoignages, leur affection. A Danone Aqua et Danone Eco System pour leur soutien moral et financier à Diana et à ses enfants. A Diana, qui malgré sa douleur et sa solitude, m a conté au cours d une longue nuit, son émouvante histoire d amour. A Josiane qui a accepté mes heures passées sur mon ordinateur. A Gisèle qui a gentiment assurée la correction et Josiane la troisième lecture avec beaucoup de courage. 5

Préface Se voir confier la rédaction de la préface d un livre doit toujours être reçu comme un privilège. Dans le cas présent, c est même d un double privilège qu il s agit. Un privilège car c est une marque de confiance que l auteur d un ouvrage adresse à celui auquel il confie le soin de préfacer son travail. Christian a fait le choix de confier cette préface à un ami de Yann, et je me dois d accorder à ce geste tout le sens qu il mérite. A travers moi, Christian donne la parole à la communauté toute entière des amis de Yann. Je vois dans le choix de Christian un geste qui vient confirmer une fois de plus, et désormais sceller pour toujours, le lien qui unit la famille et les amis de son jeune fils, deux entités réunies presque comme un seul et même ensemble, comme Yann le concevait. Un privilège encore, car se voir confier la préface d un livre offre à son rédacteur l opportunité d être un des premiers à pouvoir lire les propos qu il introduit. C est un honneur. Ce fût tout autant une épreuve, qu une manière de surmonter ma peine. Ce fût tout autant une occasion de raviver la douleur, qu une manière de défricher une partie du chemin qui nous mène à l apaisement. L apaisement? Vraiment? Oui, vraiment, je le crois, même si nous savons tous que le chemin sera long. Oui l apaisement, car je suis désormais fort de ce récit que Christian a écrit. Christian écrit non pas une histoire, mais des histoires croisées, nos histoires. Il écrit l amour, la fraternité, l amitié, Il écrit la peine, la détresse, Il écrit l espoir, Il écrit la vie. Familles, amis, nous tous, son récit nous interroge : passés la stupeur, l effondrement, l immense tristesse, que nous reste t-il? C est à cette question que Christian s est employé à répondre, peut être sans même en avoir réellement conscience. Et voici sa réponse. Ou plutôt ses réponses, car comme le privilège qu il m a offert en me demandant d écrire cette préface, cette réponse est double. Tout d abord, il nous reste le souvenir d un être d exception. Pas seulement parce que Yann partageait un lien filial ou d amitié avec chacun d entre nous, mais parce qu il était tout simplement un être d exception, «l Ami universel», comme l a qualifié son collègue Bernard Ducros qui nous a offert avec ses mots cette épitaphe d une justesse sidérante. La cohérence des témoignages recueillis tout autour du monde par Christian depuis qu il a entrepris la réalisation de cet ouvrage est stupéfiante. Les récits qu il consigne dans ce livre sont multiples, mais le portrait qu ils dressent de celui qui nous manque tant est toujours le même. Yann n était qu un seul et même homme, il était le même avec tout le monde, aucune 6

convention sociale n ayant raison de sa décontraction et de la sympathie qu il dégageait spontanément. Et tous décrivent ainsi ce qu a été notre ami Yann : une source d inspiration et de dépassement, l incarnation de la possibilité d un bonheur puissant et partagé. Mais surtout, il nous reste l espoir. L espoir dans l être humain, dans sa capacité à voir et vivre les choses en grand, à saisir l instant présent, à se projeter, et à partager, dans la simplicité la plus absolue. Yann, votre papa, mari, fils, frère, notre ami, mon ami Yannou restera à jamais dans nos cœurs, comme une parenthèse enchantée, un moment intense de vie et de bonheur, un élan qui nous est donné pour continuer à être heureux quoi qu il arrive Une parenthèse qui ne se ferme jamais. Christian. Malgré cette cicatrice que le départ de ton fils laisse dans nos cœurs, la lecture de ce livre nous rappelle cette ligne directrice, ce «karma». Etre heureux quoi qu il arrive, et suivre la voie que ton fils a tracée. Nous ne nous déroberons pas. Ton travail force le respect, pour le courage qu il a nécessité, et pour cette démonstration qu il nous donne de la force de ta famille, de sa capacité à se tourner vers le passé, et à se projeter vers l avenir. Merci. Guillaume «Guitoune», Le 26 novembre 2013 7

En guise d introduction Ce livre est le regard d un père, sur la vie trop courte de notre jeune fils, sa vie qui se déroule devant nous comme un film, petit à petit au fil des images ressorties de notre mémoire, des vieux films ou vidéos que nous commençons à avoir petit à petit le courage de regarder. Ces photos sur lesquelles nos larmes, avec le temps, s arrêtent progressivement pour laisser place à un sourire qui s esquisse à peine au coin de nos lèvres. Il est encore loin le temps où nous pourrons expliquer aux enfants de Yann, les anecdotes que représentent ces photos et ces films en arborant un large sourire nous rappelant celui omni présent de notre Yann. Son sourire est resté gravé dans la mémoire de ses proches, de ses amis, de sa famille. Ce livre est aussi écrit pour garder toujours vivante la mémoire de notre jeune fils. Il se doit d aider Diana à comprendre la vie de son mari, d aider également Morgan et Naeva à découvrir au fil des années de leur jeunesse et leur adolescence comment leur papa vivait son bonheur, ses peines, ses ambitions, son amour infini pour tous ceux qui l entouraient et en particulier pour sa femme et eux, ses si charmants enfants, Morgan et Naeva. Le chagrin de chacun d entre nous est unique, toujours différent, mais la lecture du livre de sa vie doit, au fil des chapitres, nous apporter un sourire au coin des lèvres plutôt que garder des larmes de chagrin au coin des yeux. Yann a eu une belle vie mais trop courte, beaucoup trop courte. Nous voulons par ce livre envoyer un message de soutien à Diana dont nous admirons le courage et la détermination à relever la tête pour prendre en charge la vie et l éducation de ses enfants. Nous marcherons à ses côtés, sur le même chemin tant qu elle en aura besoin. Nous t aimons Diana, tu fais partie de notre famille, la grande famille Brault comme le concevait Yann avec juste raison. 8

Chapitre 1 Vers son destin Un enterrement de vie de garçon d un bon copain, auquel on ne peut assister au mariage le mois suivant, çà ne se rate pas. Surtout pour Yann, la fidélité, les copains, ce sont des valeurs sures pour lui. Il est avec Adrian jusqu à trois heures du matin, puis quatre et cinq même. Pas besoin de se presser, il reste toujours beaucoup de projets et bien d autres choses à discuter avec son ami. Ils déambulent tous les deux sur le trottoir désert à cette heure-ci ce samedi matin 2 juin, contrastant avec l agitation et le bruit du quotidien de Jakarta. Ils se font la bise, il met son casque et monte sur sa «Tiger». La distance pour rejoindre la maison est ridiculement courte, même pas un kilomètre, Au lever du jour, il roule dans Kemang, vers sa destinée. Cinq cent mètres après son départ, au deuxième croisement, une moto lui coupe la route. Bien qu il ne roule pas très vite, le choc est brutal, violent. Yann s envole et tombe lourdement sur le sol. Son casque s est échappé, sa tête heurte le goudron. Des images défilent rapidement, trop vite. Trente quatre ans, c est peu, mais pourtant ce sont toutes les images d une vie intense, pleine de rencontres, d amis, de projets, de musique, de travail et surtout, pleine d amour. Ce samedi matin à huit heures le téléphone sonne, Audrey me dit: «Je te passe Flavien», Flavien, la gorge nouée : «Yann est mort». C est court, brutal. La petite phrase produit un choc électrique, je tombe, Josiane a compris, une catastrophe vient de se produire dans notre vie, elle s écroule, notre monde familial s écroule. La douleur nous traverse, nous transperce. Les questions fusent sans réponses et avec toujours les innombrables pourquoi? Pourquoi une vie si courte, une vie si belle, une vie qu il ne demandait qu à remplir encore davantage, tant ses projets sont nombreux et intenses, tant sa soif de découvrir, animer, rendre heureux, aimer, 9

était loin d être assouvie. Pourquoi s arrête-t-elle aujourd hui, là maintenant? Pourquoi lui et pas moi? Il n est pas logique de voir partir ses enfants, c est trop cruel. La tempête est violente, la mer trop forte, cette fois-ci nous coulons? Devons-nous remonter à la surface, donner un nouveau sens à notre vie? Allons-nous apprendre à vivre avec son absence? Arriverons-nous à nous libérer définitivement de notre souffrance? Nos chairs se refermeront-elles? Toutes ces questions se bousculent au fur et à mesure que nous prenons conscience de la dimension de son amour et du vide qu il laisse dans notre vie. Si la mort est un vaste océan, notre immense tristesse est comme une onde sur sa surface trop agitée. La tempête finira certainement un jour par s atténuer progressivement au fil du temps. Les eaux de l océan retrouveront probablement leurs longues ondulations, régulières. Sur la terre, ou dans la mer et les airs, sa force positive et généreuse, son immense amour, doit maintenant nous aider à combler ce vide et réduire la période des ondes de cet océan pour l instant en furie. Yann repose dans ses rizières à Cimaja, et également dans les vagues de l Océan Indien. Nous lui avons dit au revoir, à travers notre amour, il reste pour la vie dans nos cœurs à tous. 10

Chapitre 2 Sa jeunesse En novembre 1977, je suis dans le désert de Lybie, au sud de Tobrouk. Je rentre à l appartement, comme chaque soir de ce mois passé dans le désert. Dans l escalier, je croise un collègue hilare, arrivant de Tripoli, il m annonce, télégramme à la main, que je viens d avoir un garçon, il s appelle Yann. J avais monté de toute pièce une grande surprise à Josiane. Je m apprêtais à rentrer en France quinze jours avant la date prévue de son accouchement. Pour la surprise, c est raté, Yann vient de naître un mois avant terme. Le télégramme date de deux jours, en attendant je dois essayer de l appeler, pas facile à cette époque, mais surtout je me dépêche de rentrer sur Tripoli pour organiser mon retour vers Josiane, Flavien et notre deuxième fils Yann. Quatorze heures et mille quatre cents kilomètres plus tard, après un long voyage de toute une nuit, j arrive à Tripoli et trouve un vol retour pour le soir. Finalement c est plus de quatre jours après sa naissance que j arrive enfin à admirer notre fils et féliciter Josiane, ma charmante épouse, heureuse mais fatiguée. C est un beau bébé d à peine trois kilos que je tiens anxieusement sur mon bras, je suis un peu gourd avec les tout petits bébés. Le petit Yann apprend rapidement les charmes et les contraintes des voyages. A cinq semaines, il nous accompagne dans notre retour en Lybie, mais à Benghazi, cette fois-ci, dans une nouvelle maison. Pas vraiment nouvelle de part son année de construction et sa vétusté, mais par sa localisation dans cette ville que nous allons découvrir. La maison, dans l ensemble n est pas à son avantage, mais c est tout ce que j ai pu trouver de mieux dans le temps imparti. Malgré les dizaines de kilos de peinture appliqués soigneusement par nous trois, le résultat n est pas à la hauteur des exigences artistiques de Josiane. Le petit nouveau né et Flavien vont donc devoir s accommoder des cafards et de leurs longues antennes, sortant du trop plein des éviers et des baignoires. Ce qui devient vite un jeu pour Flavien. Les litres d eau de Javel, déversés par Josiane, n endiguent pas les flux migratoires nocturnes de nos pas charmantes petites bêtes. Si tu as le malheur d allumer, tu les vois courir à travers la pièce. C est très désagréable. Régine, la jeune sœur de Josiane, est également du voyage et de l aventure Benghazi. Josiane l a inscrite à des cours par correspondance pour repasser son bac en candidate libre. Ses temps 11

libres sont très souvent consacrés aux enfants. Au fil de mois, Yann a tendance à bien pourrir nos nuits et en vieillissant l amélioration espérée ne se pointe pas du tout à l horizon des dormeurs que nous souhaiterions être. Après sept mois, sur la pression des militaires et de ma société, toute la famille migre à Tobrouk. Nous nous installons dans un grand appartement. Régine et Flavien partagent une chambre, nous occupons la deuxième avec notre Yannou qui continue, inlassablement de nous réveiller chaque nuit. Bien souvent je me lève à cinq heures du matin, autant dire que pour couvrir les quarante kilomètres de route du désert pour me rendre à la base militaire où je gère les opérations d une station radar, avec une petite équipe de quatre techniciens français, je suis bien souvent moi aussi au radar. La vie d expatriée de notre Yannou, du haut de ses un an, semble parfaitement lui convenir. Il rend fort bien l attention que l on lui porte et lui et Flavien deviennent vite les deux blondinets de la bande des vingt quatre expatriés que nous sommes à Tobrouk, toute nationalité confondue, surtout durant les parties acharnées de fléchettes contre les anglais. Les sorties du weekend au bord de la méditerranée sont l occasion de parties de chasse sous marine, suivi du traditionnel barbecue avec les collègues et les français de chez Dassault. Tous ces grands moments, les enfants courant sur le sable, les interminables baignades tous ensemble, sont devenus inoubliables et mémorables. Flavien, à deux ans, nageait avec des petites palmes et des brassards. Yann enchaîne tout pareillement. La mer devient vite pour tous les deux leur second élément. Cette vie nous plaît bien. Et malgré les bombes autour du radar et quelques tirs de Kalachnikov, lors d une rapide échauffourée avec l Egypte, nous comptons bien rester encore deux ans à Tobrouk. Mais le destin en a décidé autrement. Le radar brûle. Dommage, il nous faut rentrer. Josiane décide de rester en France avec les deux enfants. Ils découvrent l école française, Yannou, ne voulant pas rester à la maison. Et moi j enchaîne les déplacements à l étranger, laissant toute la responsabilité de l éducation de nos jeunes enfants sur les frêles épaules de Josiane. Nous nous installons de nouveau à Cholet, rue du Château Roquet, face à l école maternelle, où Monique, institutrice et mère émérite, accueille Stéphane dans sa famille, qui s agrandira encore dans les années suivantes. Stéphane a l âge de Yann. Il a les cheveux aussi noirs et crépus, que Yann les a blonds et raides, la peau aussi noire que celle de Yann est blanche. Même si elle était si bien dorée par le soleil du désert à son arrivée, sa peau se retrouve toute blanchie par la rigueur de son premier hiver en France. Le jeune Stéphane arrive directement d Afrique et découvre notre nouvelle maison en cours de travaux, ce qui ne l empêche pas de sauter du canapé aux fauteuils aussi à l aise que dans la brousse d où il vient. C est la première rencontre de ces deux garçons qui ne se quitteront jamais, même si les distances en vieillissant les ont séparés. Commence donc dix ans d une nouvelle vie choletaise pour nos deux enfants. Josiane reprend son activité et retrouve un poste dans son entreprise. Et moi, les avions. L école, le hockey sur glace, deux activités différentes mais source de rencontres, donc d élargissement du cercle des copains. Et Yann tout petit s y connaît en la matière. Les anniversaires en sont la preuve tangible. La maison n est jamais assez grande pour accueillir tous ses copains, et il nous faut négocier âprement pour refuser du monde. Qui dit anniversaire, dit cadeaux. Yann dans sa générosité infuse et croissante, redistribue ensuite ses 12

cadeaux à ses copains, quand il décrète qu ils n ont pas beaucoup d argent donc de jouets. Josiane essaie bien de le dissuader de donner ses derniers jouets neufs, et pourquoi pas ceux de l année dernière, qui restent tout aussi présentables. Non, non, rien n y fait, il a décidé, il tient à faire plaisir à son copain. Yann poursuit son cursus scolaire sans encombre. Comme Flavien, il est reconnu comme très bon élève. Faut dire que Josiane veille au grain, pas question de télévision le soir. Dès en rentrant du travail, c est chacun dans sa chambre et révision des devoirs, contrôle obligatoire, auto dictée à réciter, tables de multiplication, bref tout y passe sans compromis. Ensuite nos deux bambins descendent pour le dîner et remontent pour la lecture d une belle histoire avant de s endormir. Leur vie de la semaine est rythmée sur le métronome de leur éducation. Les jours de repos sont consacrés au sport où nous sommes leurs plus fervents supporters. Au fil des années, montant successivement les échelons, nos enfants acquièrent progressivement une certaine autonomie dans la réalisation de leurs devoirs. Mais ils restent toujours plus ou moins sous contrôle, encadrés par Josiane et épisodiquement je jette un regard intéressé et motivant, quand je suis présent à la maison. Josiane a persuadé Monique, d inscrire son copain Stéphane au hockey sur glace. Le départ aux entrainements est toujours un folklore, un rush, qui se termine dans la précipitation pour ne pas être vraiment très en retard. Stéphane n est jamais prêt, son sac non plus du reste. C est la recherche de la tenue, et des pièces dans la tenue des hockeyeurs il y en a bon nombre et chaque morceau a son importance. Donc impossible de laisser une pièce du puzzle à la maison. Yann ne rouspète jamais, ne presse jamais son copain. Il faut dire que Josiane le fait pour deux dans ces occasions un peu limites. Un petit noir sur de la glace blanche, à Cholet, à cette époque, ça flashe. Entre gamins, les railleries ne manquent pas d être blessantes, voir méchantes. Yann soutien et défend ardemment son copain, jusque sous les douches, contre les un ou deux plus méchants de l équipe. Mais bien vite tout rentre dans l ordre et les deux copains n ont plus guère à argumenter. Sauf peut être lors des matches contre les grandes équipes comme Bordeaux, Paris, Meudon, Angers, et autres lors des tournois de fin de saison. Mais dans ces cas là, c est l équipe entière qui fait corps et retrouve sa solidarité. Yann porte déjà très haut les valeurs de l égalité des races, des couleurs de peau, sans jamais émettre le moindre jugement. Si jeune, la tolérance commençait à prendre toute sa signification. C est l une des valeurs sures à laquelle il va s attacher tout au long de sa vie. Peut-on parler d une jeunesse dorée pour nos deux enfants? C est peut être présomptueux, mais ils nous semblent garder un très bon souvenir de cette période, pleine de sport, de copains, d étude studieuse, de mer et de bateau puisqu au tout début de cette période nous découvrons ensemble la voile et la navigation en famille. Cette phase de notre vie à Cholet se termine le jour où j ai l opportunité d évoluer dans ma carrière. Cette évolution doit passer par une mutation dans la région parisienne. Josiane accepte immédiatement le challenge. Elle démissionne et se fait fort de retrouver du travail à Paris. Et c est effectivement le cas. Les garçons raillent un peu. La séparation des copains choletais les chagrine, donc pour eux, tout reste à reconstruire. Les connaissant, nous ne sommes pas inquiets. L avenir nous donne raison, bonjour les nouveaux copains de Saint Quentin où nous nous installons après une année transitoire à Plaisir. Une nouvelle expérience 13

démarre pour nous tous. Avec tous ces changements géographiques, Yann enchaîne chaque année un nouveau collège puis un lycée, sans semble-t-il être trop perturbé. Mais c est aussi pour notre Yannou le moment, la séquence de sa vie, où il commence à renier son enfance pour attaquer son adolescence. Même sous la pression de sa transformation physique et physiologique, il a encore grandi de quelques centimètres, il ne semble pas être outre mesure perturbé ni taraudé de questions par sa puberté. Il ne se les pose pas les questions socioculturelles ou socio affectives, il fonce et trouve si nécessaire les réponses pour définir sa propre démarche sociale de futur adulte. Notre jeune Yann est dans une situation paradoxale. Il a bien besoin de notre soutien matériel, financier et affectif, mais il a aussi énormément besoin de marges de manœuvres toujours plus vastes, donc, au grand dam de Josiane, de plus en plus de liberté. Mais ça ne l affecte pas réellement de revenir vers nous quand il est en rupture d argent de poche, «c est la crise», surtout évoqué auprès de sa maman, nous comprenons. Par contre il entame petit à petit la construction de sa propre identité, de la connaissance de ses nouvelles émotions, de ses impulsions et de son idéalisme. La sexualité le titille, c est l âge. Josiane a su poser les bases de l éducation sexuelle de nos deux garçons. Elle abordait ouvertement, sans détour, le sujet avec les enfants. Moi, très souvent absent, j étais plutôt dans les allusions du genre «fais gaffe quand même», également dans le flou de l imaginaire du genre «tu vois ce que je veux dire». Pas trop le temps de me lancer dans de grandes discutions ou démonstrations, quelques bons clins d oeil appuyés remplacent de grands discours, nous nous comprenons, ce que je crois en tout cas. J avoue, Josiane se débrouille si bien, que je me dégage d autant plus facilement de cette tâche scabreuse un peu trop sur le fil pour moi et je l en remercie. Mais nous sommes toutefois rassurés quand par précaution, avant de fourrer leur jean dans la machine à laver, nous ressortons des poches une capote. Le message est donc bien passé. Notre jeune se risque sans complexe, inconsciemment peut être, dans le but de se donner un objectif pour avancer, à la rechercher des grandes émotions, des doutes, des craintes et aussi des déceptions. Ses euphories sont bien souvent aussi suivies de petites déprimes, lorsque, comme beaucoup de jeunes, ses attentes diffèrent de ses idéaux. Autrement dit lorsqu il se ramasse, qu il reçoit un refus en pleine face, pour lui sans raison apparente, car il apprend vite les limites. Il construit sa jeune adolescence à l expérience de sa jeune vie. Ses premiers débuts sont hésitants, c est le collège, les cours de récréation sont propices à ses tentatives. Les vacances à Saint Gilles sont également un bon terrain de chasse pour notre jeune ado gonflé de testostérones toutes neuves. Dans les sous sol des garages il concrétise à treize ans son premier vrai baiser, avec la langue et tout, dans la pénombre, sous les yeux de son copain Aurélien dont Yann souhaitait ardemment la présence. Il avait sûrement les pétoches notre jeune Roméo. Il ressort au grand jour tout fier de lui, l œil luisant vrillé vers son copain. Il peut maintenant rouler un peu plus des mécaniques. C est aussi à Saint Gilles, toujours en compagnie de son copain Aurélien qui venait régulièrement passé une partie de ses vacances dans notre appartement, qu il connut quelques années plus tard à l âge de seize ans et demi, un vrai amour d été, concrétisé par une première relation sexuelle. Un dépucelage sous le soleil de Saint Gilles, une brève étreinte, comme bien souvent la première fois, un échange presque à sens unique mais qui reste un évènement majeur dans la vie de notre ado, car il conclut là son enfance, matérialise son adolescence et ouvre son statut d adulte. Yann prend activement à bras le corps la modification de sa propre vie. Les recherches pour assouvir ses désirs deviennent de plus en plus fréquentes. Sa grande silhouette dans la cour des récrés et les plages des côtes atlantiques commencent à être de 14

plus en plus connue par les jeunes filles admiratives de ce grand gaillard plein d assurance et de charme. Yann partage, ne garde pas ses beautés uniquement pour lui. Il ne rechigne pas à passer les numéros de téléphone de ses copines, ceux-ci circulent, il leur facilite la tâche, les copains ravis en profitent et ne manquent pas comme certains, des années après, à reconnaître les services rendus par leur ami. Passer de Cholet aux codes de la banlieue parisienne nécessite une adaptation. Yann dont le charisme se forge, son adolescence s affirme, même tout jeune, arrive avec succès à s intégrer et grenouiller avec les petites bandes de Plaisir. Il se retrouve même plus tard, lors de notre nouvelle migration, en conflit avec certains loubars de Saint Quentin qui n apprécient pas trop ses familiarités, certes d après Yann toute amicales, avec en particulier une jeune fille de la bande. Lorsque les relations se dégradent et deviennent un peu dangereuses, il arrive, à la grande surprise de ses copains de Saint Quentin comme Figo, à se faire aider par ses anciens potes de Plaisir pourtant fréquentés très brièvement. Mais ils ont répondu présents pour Yann, visiblement gratuitement, calmant ainsi radicalement les véhémences du jeune chef de bande de Saint Quentin. Figo, qui raconte cette anecdote, est prêt à donner du poing pour aider son copain, il n en revient toujours pas du dénouement de cette situation. Yann peut répondre aux provocations par le dialogue, jamais sans avoir assuré ses arrières, pas fou le bougre. Si ces rapports un peu douteux sont à éviter, il le comprend rapidement et très vite les vraies relations se forment. La bande de copains de Saint Quentin commence à prendre forme. C est le début d une longue vie d amitié. En 1997, Josiane décide de me rejoindre en Thaïlande. Yann s installe dans un joli appartement à Montigny. Celui-ci devient vite le lieu mythique des réunions des copains. La Math sup. le barbe, il laisse tomber et s inscrit en FAC. La crise asiatique de 1998 nous tombe dessus. De Thaïlande nous nous retrouvons à Taïwan. Pas le même décor pour Josiane. Mais une fois de plus elle s adapte parfaitement. Flavien nous rejoint pour terminer son mémoire et Yann se lance donc dans son nouveau défit et challenge à la FAC de Saint Quentin en Yvelines, ce qui nous laisse tout d abord septiques. Puis il quitte Montigny pour s expatrier à Bordeaux. Cette annonce nous laisse un peu pantois. Son argument, un copain qui part je le rejoins, n arrive pas de prime à bord à nous persuader de sa justesse. Mais notre Yannou sait convaincre et quand il veut, il arrive bien souvent à ses fins. Cette situation lui convient bien. Son adolescence à peine terminée, il bondit dans le monde des adultes pour affirmer son indépendance naissante, assurer la responsabilité de ses actes, de ses paroles et de ses engagements. Il se dégage du peu d égocentrisme encore en lui pour le transformer en un facteur de cohésion sociale, garant d'une future vie décente en société, toujours acceptable pour tous. Il renforce alors ses rencontres et sa capacité à développer des relations avec tout son entourage mais aussi il apprend à renforcer les qualités qui vont marquer sa vie d adulte. Il acquière au fil des mois, des années une belle maîtrise de lui-même et avec son exubérance notoire et son goût du spectacle, il a souvent du mal à contrôler ses émotions. Ce qui le caractérise le plus, je crois, c est sa forte personnalité qu il va enrichir et conserver ensuite au long de ses années. Sa capacité d'autorégulation lui forge, depuis tout petit une vraie indépendance. Liée à sa personnalité, son objectivité et son réalisme, il bouscule certes mais réalise le plus souvent ses perspectives. 15

La découverte du monde du travail, puis la fréquentation des acteurs de son nouvel univers, montre tout son sérieux, sa capacité à faire face à la vie de manière sérieuse et rigoureuse, son sens de la responsabilité, son engagement et sa fiabilité. Ses méthodes, toutes nouvellement découvertes et développées par ses sens affûtés et son intelligence, dévoilent sa capacité à anticiper et à planifier pour l avenir avec beaucoup de diplomatie, mais pas toujours avec patience, tellement il veut foncer pour réaliser tout de suite ce qui lui semble juste et nécessaire, avec la ferme volonté de faire face aux difficultés, sans lâcher s il est persuadé du bien fondé de son combat. Il a une endurance à toute épreuve et acquiert, surtout au sein de Danone, une grande compréhension du monde qui l entoure et une grande largeur d esprit. Une qualité qu il acquiert aussi très rapidement c est la prise de décision. Yann a une idée, un projet, un but, il en discute et sa force de persuasion fait l unanimité. Alors la machine se met en route et très vite l idée se transforme, aussi rapidement qu elle a jailli, en projet. Et c est rarement du grand n importe quoi. Chaque idée, chaque projet, chaque discussion est non seulement toujours réfléchi, mais Yann implique le groupe dans la discussion et le processus décisionnaire. Il en ressort ainsi une décision collégiale et tout le groupe se sent investi dans la réalisation. Toutes ses qualités n apparaissent pas par magie en un seul jour. Non, Yann apprend, vite parfois, c est vrai. Sa lucidité, sa réflexion, son intelligence vont l aider tout au long de ses années d adolescent et d adulte à prendre conscience et confiance en lui tout en n oubliant jamais le bien être de ceux qui l entourent. Une grande partie de la bande suit à Bordeaux, pour le début d une nouvelle histoire à construire. Dans la continuité de son propre défi, il y termine de belles études dont nous ne sommes pas peu fiers. Il décroche son diplôme d Ingénieur des Arts et Métiers et un DEA (Diplôme Etudes Avancées) par la même occasion. Pourquoi faire les choses à moitié. Nous revenons vivre en Thaïlande. Yann nous y rejoint pour de courts séjours. L occasion pour lui de remplir sa caisse de bord. Avec Didi, je les engage pour des petits boulots sur le projet, montage des dossiers des sites, photocopie en tout genre, une opportunité pour eux de se faire un peu d argent pour mieux vivre leur passion, le surf. De Bangkok à Bali, les vols ne sont pas très longs et les grosses vagues venues du sud lancent leur premier appel. L Asie lui plait, surtout l Indonésie. Ce pays l attire, il l aime. Avec du recul, je le comprends. Travailler en Indonésie lui conviendrait bien. Mais pour l instant, il est sur un poste de chercheur à la Réunion, afin de passer son doctorat. Puis pour une raison qui reste encore floue, son directeur de stage lui claque dans les doigts. Il revient alors sur son idée indonésienne et repart activement dans ses recherches. En deux semaines, il finit par décrocher un poste de conseiller à l ambassade de France comme VIA. A une semaine de son départ, le directeur de stage qui l avait lâchement laissé sur le tas quelques semaines plus tôt se manifeste et revient vers lui, en le priant de se présenter dans les huit jours à la Réunion. Le stagiaire, préféré à Yann deux mois au paravent, s est désisté. Bien que tentant, Yann choisit son destin. Il rejette d un coup de manchette les trois années de doctorat et arrive à Jakarta pour un modeste poste et peu payé, loin de ce qu il aurait pu prétendre. Mais il n en a cure. L important, il est dans la place, il débute sa carrière, ça va bien se passer. Ce pays qu il commence à aimer vraiment, il ne le quittera plus. Convaincre les autres copains de le rejoindre, ne lui est pas bien difficile. Ils vont donc les uns après les autres débarquer pour de nouvelles aventures, guidés et aidés par leur ami. Pour Yann, pas question d abandonner les copains. Un seul ne fera pas le saut, c est Figo. Le noyau dur de la bande se reforme de nouveau en Indonésie. Yannou rayonne mais ne se satisfait pas 16

uniquement d avoir ses proches copains près de lui. Entre temps, de nouvelles rencontres, d autres amitiés se tressent autour de lui et le cercle continue de s élargir. Notre Yannou a certainement eu une belle jeunesse, une belle adolescence, il a su apprécier les étapes du développement de sa propre vie auxquelles il a activement participé. Il n est pas resté spectateur de l évolution de sa vie, il l a modelée, l a sculptée comme un artiste doué du vrai sens de la vie, tout comme il le souhaitait. Il savait nous dire qu il était heureux, qu il avait réussi sa propre vie. Il confiait récemment à sa maman son bonheur d avoir eu une belle enfance, sa fierté de son éducation tout en formulant le souhait de voir ses enfants élevés comme lui l avait été, rendant heureuse sa maman d avoir son grand garçon la serrer dans ses bras et lui confier un tel bonheur, un tel amour. Sa vraie vie d homme commence à peine. Elle s arrête trop brutalement à ce croisement. L arrêt de sa vie nous laisse sans réelle envie de poursuivre notre propre chemin. En ce printemps 2013, nous pensons que notre retour à la maison va nous aider à apaiser notre tristesse et notre chagrin mais notre sursaut est de courte durée. Nous voici replongés dans une profonde détresse, notre Yannou nous manque vraiment trop. Nous ne savons toujours pas comment transformer nos pensées permanentes pour lui, notre profonde détresse, en doux souvenirs de son amour si généreux et de son sourire inoubliable. Le bonheur de passer des bons moments avec nos meilleurs amis ou proches est toujours partagé entre son manque intense et sa nostalgie. Un an, c est loin mais pourtant toujours si près. Nos larmes coulent, tout nous émeut autour de nous, nous sommes encore incapables d admettre l évidence. Dans cette phase de survie, le riche passé, nos nombreux souvenirs et les précieux moments de notre vie trop courte avec notre Yannou, enrichissent malgré tout notre présent et certainement bientôt notre futur. Nous essayons de croire en notre vie afin de voir grandir nos petits enfants, les aider du mieux que nous pouvons et pourrons le faire, pour qu ils puissent tous les deux connaître la vie la plus proche de celle que Yann aurait aimé leur donner. Nous allons continuer à nous battre pour aider Diana à survivre avec le deuil et la perte de Yannou, puis surmonter son immense peine. Flavien et Audrey nous aident à réagir de façon positive et constructive à cette injustice, à guérir, à aimer ensemble progressivement de nouveau la vie. 17

Chapitre 3 Son frère Trois ans séparent nos deux garçons. Le grand frère devient vite l exemple et l inséparable. Mais le petit a une vive tendance à toujours vouloir ce que le grand a dans les mains. Somme toute, rien de bien anormal. Flavien doit donc faire preuve d une grande tolérance, trop souvent demandée par nous ses parents, afin d éviter cris et «pigneries» de notre Yannou, un tantinet pénible sur les bords à cet âge. Il faut bien l admettre. Souvent la tolérance de Flavien a des limites et il chahute volontiers le petit qui démarre au quart de tour. Cette période commence à Tobrouk. Yann, à un an il tient à se manifester, ne veut pas être oublié. Flavien a déjà des activités, des rencontres avec les enfants des autres expatriés français de Tobrouk. Faut dire que nous sommes si peu nombreux qu il a de la chance d avoir quelques enfants de son âge parmi les français de Tobrouk. Yann ne veut pas être en reste, il veut participer et surtout ne pas lâcher son frère. Il en ressort quelques crises pas bien méchantes, où Yann termine quasiment toujours en «pignant» sachant que Flavien, non seulement ne lâche pas mais en rajoute un peu pour lancer son frère. Malgré ces divergences de caractère, les parties de plage à Tobrouk sont l occasion pour eux deux de jouer de longues heures avec les pelles et les seaux, mais aussi de s inventer un nouveau monde, celui des grandes croisières sur le bleu des océans. Ils grimpent dans les deux ou trois petits dériveurs posés sur le sable et partent pour de grandes navigations. Le petit n est pas en reste, il tient fermement le mât de ses petites mains comme s il traversait une grosse tempête. Nos deux matelots s en donnent à cœur à joie et se racontent des histoires de pirates ou autres aventures burlesques venant de leur petit livre de lecture du soir, ou bien de nos rêves éveillés déjà en préparation. Dans ces bons moments, la paix revient, le calme règne, nous sommes tranquilles pour un bon moment. Flavien avec ses brassards et ses petites palmes nage déjà comme un poisson m accompagnant longuement loin au large. Le tout petit, bien évidemment, veut suivre son frère sans peur ni même appréhension. Il se lance dans le clapot à notre poursuite. Une veille attentive autour de lui est donc obligatoire. Tous les deux commencent à découvrir les plaisirs de la mer et jouer ensemble dans les vaguelettes de la méditerranée. Un signe, l eau de mer coule dans leurs veines. 18

Le retour à Cholet entrave quelque peu le lien fusionnel construit dans ce pays lointain si difficile à vivre. Les deux garçons se retrouvent séparés, les écoles sont différentes. La différence d âge devient vite un facteur de séparation relationnelle entre nos deux garçons. Eh oui, le petit devient un peu encombrant pour le grand qui gravite dorénavant dans une autre sphère. Chacun trouve son cercle d amis, bien souvent lié, soit à son sport pratiqué, soit à sa propre classe. Bien que les activités le soir à la maison ou lors des weekends les rassemblent, ils retrouvent leur automatisme, Flavien continue à embêter Yann et celui-ci pigne. Comme d hab. Mais l été renoue toujours plus leurs liens fraternels. Les traditionnelles vacances dans notre appartement à Saint Gilles croix de vie sont l opportunité pour vivre progressivement, intensément des moments forts. Tout jeune, les vacances sont bien encadrées par mes parents, papy et mamy, toujours prêts à se libérer pour passer du temps avec leurs petits enfants, ou bien les tantes, les sœurs de Josiane. Chacun se relaie pour allonger avant ou après nos propres vacances, la présence des enfants au bord de la mer en Vendée. Même si les allers en voitures vers leur lieu de vacances avec leur tante Gisèle, et parfois même les retours à la maison, sont parfois chaotiques et un tant soit peu folkloriques, pas question de louper quelques jours de ses vacances supplémentaires tant attendues face à la mer. Au fil des années cette gentille surveillance familiale se relâche progressivement. Elle laisse place à une liberté quasi-totale de vagabonder dans les dunes, les plages, puis les bars et bientôt les boites de la côte. Le cercle des relations s élargit, c est l heure des rencontres et comme nous l avons vu des premiers flirts de leur adolescence. En vieillissant la différence d âge ne semble plus être un problème et progressivement la complicité se remet en place. La mer, les vagues, le sport, le surf, sont les vecteurs de leur future vie. En région parisienne, les études sont difficiles pour l un comme pour l autre. Je ne pense pas qu il n y ait entre eux un challenge dans la course aux diplômes. Josiane et moi ne sommes pas loin de penser que notre Yannou a assumé et réussi ses choix. La preuve, après deux années de FAC, il intègre les Arts et Métiers, directement sans concours, uniquement sur dossier. Il le veut son diplôme d ingénieurs, comme son frère diplômé de l ENSICA. Etait-ce une opportunité qui se présentait? A-t-il su la saisir? En vérité, nous n en avons jamais trop parlé ensemble et avons respecté ses choix. Faut dire que la réussite de nos deux fils nous comble, nous n avions pas vraiment lieu de nous plaindre, même si parfois nous devions un peu booster la machine pour relancer la motivation de Yann, les yeux un peu trop souvent tournés vers l horizon des mers du sud. Heureusement, la pression remonte toujours juste avant les étapes clés et le succès est au rendez-vous. Les moments de détente sont recherchés et appréciés. Le sport, comme le basket à quatre avec leurs copains de Saint Quentin est intense, au risque de se fiche le genou en vrac. Mais là c est Flavien. Ou aussi, les parties de volleyball, ou bien encore les matches de tennis auxquels je me fais un plaisir de participer lors de mes retours à la maison, pour profiter pleinement de nos enfants. Le sport est donc le vrai support de leur complicité, mais c est le surf qui va aimanter leur vie tout au long des années suivantes. C est une des principales possibilités pour eux de s évader, quitter momentanément leurs études, s absenter de leur réalité et se retrouver plus tard tout au long de leur vie professionnelle. 19

Ils commencent ensemble à Saint Gilles, face à l appartement, été comme bien souvent automne ou printemps, chaque grosse houle est l opportunité de partager ensemble de grands moments. Le surf devient vite pour eux deux un terrain d entente et une complicité idéale. Depuis leur début, chaque temps libre potentiel est voué à l organisation de la découverte d un nouveau spot pour les futures vacances. En attendant tous les deux trouvent toujours le temps pour une escapade plus ou moins loin en fonction du temps disponible ou de la hauteur des vagues. Après la Vendée, les deux complices partent en Bretagne puis bientôt descendent sur la côte landaise rejoindre les copains, à l assaut des plus grosses vagues. Le goût du gros leur donne envie d aller voir plus loin encore, très loin au Maroc puis en Asie, en Indonésie et en particulier à Bali. Et ils tombent sous le charme de ce pays accueillant et souriant. Commence alors une belle page de leur vie. Le surf, l Indonésie, les parties endiablées de ping-pong, les sorties, les soirées avec les nombreux copains, tout les rapproche, tout les rassemble pendant les longues années suivantes. Bien vite, ils découvrent la chaleur des mers équatoriales, associée aux vagues des grosses dépressions du grand sud. La révélation pour eux deux et la bande des fidèles copains. Yann mise dès le début de sa vie professionnelle sur l Indonésie. Il se retrouve donc aux avant postes pour associer vie professionnelle et passion, le surf. A tel point que tous les deux font en sorte de ne surtout pas laisser passer la moindre opportunité de se retrouver en Indonésie pour passer le plus de temps ensemble, partager leur expérience et vivre leur passion. Flavien, après un long séjour en Thaïlande, une ouverture sur l Indonésie se présente, il s y accroche et réussit à la saisir. C est maintenant la grande époque «Bangka 2». Même si Flavien, après avoir décroché un nouveau contrat à Jakarta s installe avec Audrey dans leur propre villa, quelques soirs de chaque semaine sont réservés aux parties de tennis de table enragées à Bangka 2. Les petits et grands weekends sont propices aux escapades à Cimaja, où même beaucoup plus loin pour des sorties surf, à la découverte de sites quasi inconnus à cette époque, mais dont les noms circulent localement de bouche à oreille. Dans de nombreuses îles indonésiennes, le potentiel surf est très riche et l organisation des voyages vers ces spots se met en place petit à petit lors de belles soirées musicales et arrosées. Yann dans ses déplacements sur le terrain, n oublie jamais ses passions. Bien souvent, dès qu il le peut, il débarque pour travailler en province avec sa planche et également sa guitare. Au point qu il pourrait être soupçonné d organiser ses déplacements en fonction des spots mais surtout des prévisions de la hauteur des vagues. Mais je ne franchirai pas ce fossé, je ne l en crois pas capable. Pas sûr à vrai dire. La surprise est parfois de taille pour ses interlocuteurs et collègues, bien qu au fil des années ils se soient habitués. Mais pour lui, ces spots méritent le risque d aller y frotter les ailerons de ses planches sur le corail acéré, quitte à revenir avec quelques belles égratignures. Nos deux garçons et les copains, tout au long de ces années, partent ainsi bien souvent, autant que leur temps libre le permet, à l attaque des grosses, voir impressionnantes vagues des côtes indonésiennes, vivre leur passion commune. Je ne pense pas qu il y ait non plus de compétition dans leur pratique du surf. Je les ai vus grisés par les longues glisses sous la crête écumante et déferlante, partager la joie, la sérénité, 20

la plénitude, les profondes valeurs du monde de la mer combinées à celles de la glisse. Les surfeurs, un monde à part, sont bien souvent très respectueux de la mer, de leur environnement, mais aussi de leur corps, même si parfois les pétards circulent un peu trop. C est un autre débat, je sais. Les sports de glisse les ont tous les deux passionnés très tôt. Yann, à quatre ans et demi commence la glisse sur la glace, à cet âge Flavien découvre la neige dans les Pyrénées et la glisse sur les skis. Chaque hiver, nous essayons de partir une semaine à la montagne. Les garçons prennent des cours, nous aussi de temps en temps, mais ces séjours sont surtout l occasion de belles descentes toute folles ensemble sur la poudreuse. Mais au fil des années, nous abandonnons de les suivre. Rapidement, ils quittent les bi-skis pour tenter l aventure du snowboard. Nous non. Nous restons sur nos traditionnels deux skis, nous essayons en tout cas, les chutes sont parfois douloureuses. Par contre, à leur début sur les snowboards, à les voir tomber je prends des belles bosses, de rire. C est loin d être moral, c est vrai, mais c est un réflexe. Au fil des années, leur technique évolue et les chutes, toujours spectaculaires, se raréfient. Tant mieux. Le hors piste est beaucoup plus dangereux, ils s y essaient, mais ils savent que nous n aimons pas trop les voir dans la poudreuse trop profonde, sur les pentes interdites. Son travail éloigne Flavien de Jakarta et de son frère pendant sept mois. Mais une opportunité se présente. Il tient à revenir près de son frère, retrouver leur complicité, leur bonheur de vivre ensemble, de retrouver Diana, Morgan et la petite Naeva, filleule d Audrey. Flavien, son neveu c est son filleul, presque une partie de lui-même. Ce poste, Il le veut, Yann en rêve et souhaite ardemment revoir son frère revenir près d eux. Audrey est partante pour revenir à Jakarta, malgré la pollution, les difficultés de circulation, la vie pourtant plus facile de Manille, presque même pas besoin de la convaincre. Flavien s attache donc à saisir cette opportunité et réussit à obtenir ce poste. Il revient avec Audrey à Jakarta en février 2012 et se rapproche une fois de plus de son frère. Yann leur propose de vivre dans sa villa le temps qu ils trouvent leur propre logement. Ils acceptent. Une belle occasion de passer plein de temps avec Yannou et sa famille à laquelle Flavien et Audrey sont de plus en plus attachés. Ce sont trois mois intenses, partagés entre notre escapade à Lombok pour un long week-end toute la famille réunie, qui reste gravé à jamais dans nos mémoires. Pour Flavien c est aussi l opportunité de weekends surf prolongés, une intense complicité retrouvée présageant un bel avenir pour les deux frères heureux et comblés. Mais Flavien n a pas vraiment le temps de profiter davantage de son jeune frère. Le 2 juin 2012, à six heures trente du matin, il se réveille en sursaut. Un doute l envahit. Il se lève d un bond, sort précipitamment de la chambre, ouvre la porte d entrée. Il s arrête brutalement sous le porche. La «Tiger» n est pas là. La place à côté du scooter de Diana est vide. L angoisse continue à l envahir. Le doute s installe, puis la peur descend au fond de ses entrailles. Dans sa tête, inlassablement une question se répète, pourquoi mon frère n est-il pas encore rentré? Il a la réponse une heure plus tard. Le drame de sa vie, de notre vie vient d arriver et de stopper brutalement la vie pleine de promesses de son jeune frère. Ce que Flavien a écrit pour la cérémonie à Olonne sur mer: Je souhaitais vous faire partager la belle cérémonie qui a eu lieu à Jakarta où Danone a été formidable. 21

Beaucoup de gens ont aussi parlé et chanté là bas, du villageois qui expliquait comment il avait de l eau dans son village au lieu des 7 km qu il devait parcourir au par avant. Au chef de la communauté qui expliquait avoir planté 200 000 arbres grâce à notre Yannou. Les copains ont chanté, nous avons chanté avec eux. Rahan a fait un discours. C était ça Yannou, les copains, la famille, Diana, son boulot, les enfants, la musique et le surf. Tout en parallèle et à fond, comme s il savait qu il n avait pas le temps devant lui pour faire comme tout le monde. Alors il jouait de la guitare au boulot, il partait à MP avec Morgan, ses patrons passaient travailler à la maison, Ils connaissaient Diana et les enfants. Ce qui est extraordinaire, c est, je pense, je crois, que nous avons eu une deuxième chance avec Yannou. Comment aurait-on pu faire autant de choses ensemble autrement? Ces 15 dernières années, les «surfs trip», les copains, les presque 5 années dernières passées ensemble en famille à Jakarta, tous les 6 et parfois 8 avec papa et maman, c est soulageant de se dire que rien n est à changer, aucun regret, aucun non dit, que des moments de bonheur et le sentiment que tout pouvait s arrêter du jour au lendemain. On en était tous les 2 conscients. Il y a un an, j avais appelé notre dernier «surf trip», «Now or Never». Maintenant ou Jamais. Un californien lui avait écrit une chanson et Yannou l avait mise en musique et il l a chantait sur le bateau : «I m a small brown bird», je suis un petit oiseau marron Au revoir mon Yannou. Il reste maintenant à Flavien de mener à bien son rôle de grand frère. Aidé d Audrey, il prend sa tâche à bras le corps. L objectif est d aider les enfants à vivre leur souffrance, garder leur équilibre, atténuer progressivement la douleur du départ brutal de leur papa, tout en le gardant vivant dans leur cœur et leur esprit. Veiller également à ce que Morgan ne se replie pas sur lui-même ou n entre en conflit avec Diana, et maintenir dans leur maison tout au long de ses premiers mois, malgré la difficulté que cela représente, l esprit du dynamisme que Yann avait su créer tout autour de lui. Son rôle c est aussi d aider Diana à accepter la réalité de la perte de son mari, de notre Yannou, également l aider à réapprendre à vivre sans la forte présence de Yann, tout en acceptant de lui donner une autre place dans sa vie, afin d aimer de nouveau petit à petit sa nouvelle vie. C est certainement pour Diana un très long chemin à parcourir sur lequel nous serons nous aussi à ses côtés, même si nous avons encore tant de mal à réaliser que le départ de Yann est malheureusement définitif. Reste son sourire, son amour, ses enfants, son frère et pour eux tous, nous serons là. 22

Chapitre 4 Ses copains et ses copines Pour Yann, les copains, c est comme la famille, sacrés et pour la vie. Son cercle d amis se construit en quatre étapes. La première étape est celle de sa jeunesse pendant une dizaine d année à Cholet, la deuxième, son adolescence est à Saint Quentin en Yvelines, curieusement, également dix ans. La troisième, sa vie d étudiant et d adulte à Bordeaux où il s exile, est plus courte tout en étant très intense et décisive dans ses relations. La quatrième, celle de sa vie d homme responsable, elle se déroule en Indonésie, son pays d adoption qu il apprend progressivement à aimer à partir de 2002 et ne veut plus quitter. Cholet Sa jeunesse à Cholet, nous l avons abordée. Ses amitiés se sont construites grâce à son sport favori, le hockey sur glace. Particulièrement son jeune voisin de la maison d en face, Stéphane, sortant du patinage artistique, il réussit, lui du haut de sa déjà grande taille et surtout de ses cinq ans tout juste, à le convertir au hockey sur glace, au grand regret de sa maman qui voyait en ce sport une brutalité ne semblant pas convenir à son jeune garçon. Josiane a finalement réussi à la convaincre. Sur glace, il a son style, très particulier au début, l influence du patinage artistique certainement, mais son style devient vite efficace, il se débrouille fort bien. Il garde lui aussi la passion de ce sport. Ses autres jeunes équipiers restent également dans le cercle, Yann ne manque pas, lors d un passage en France de pousser jusqu à Cholet, pour essayer de revoir le plus grand nombre possible d entre eux étonnés de voir débarquer de si loin cet ancien équipier attaché aux valeurs de l esprit d équipe. Ces deux là ne se quittent pas. Les entrainements et les compétitions les rapprochent. Ils sont complices sur glace, mais aussi dans la vie au quotidien. Stéphane, même s il a peur de «Bab s» notre petit Yorkshire, qui le sent bien du reste et n hésite pas à le chiquer dès qu il a le dos tourné, traverse néanmoins fréquemment la rue, galope pour franchir la petite cour et se mettre vite à l abri dans la maison sous la protection de Yann. Mais Stéphane ne peut pas venir aussi souvent que Yann le souhaiterait, il doit répéter son piano. C est le seul côté autoritaire que nous connaissons de Monique, sa maman, la musique pour ses enfants, ce n est pas négociable, c est obligatoire. Le bon côté de cette fermeté dans l éducation de son jeune 23

copain, nous arrange bien un peu. Si nous écoutions Yann, Stéphane et les autres copains seraient tous, tous les soirs, mercredi et weekends compris, à la maison. C est beaucoup plus qu une amitié qui se construit tout au long de ces années. Stéphane est son frère, la famille s est agrandie. Comme avec son frère, ils parlent, de leur peine, de leur joie, leur difficulté, leur résolution et la finalité de leur vie. Ils réfléchissent ensemble au sens à donner à leur vie, le but à atteindre, être heureux tout simplement. Comme un frère, ils se promettent de s aider mutuellement à avancer dans leur vie, dans leur choix. Ils le font. Voici ce que nous disait Stéphane quelques mois après la cérémonie: Coucou Josiane et Christian, De mon côté, les choses vont de mieux en mieux. Je suis rentré bouleversé de St-Hilaire, comme tous ceux qui ont eu le privilège de côtoyer Yannou, de près ou de loin. J'ai beaucoup parlé de lui à tous mes amis ici et ailleurs. J'en parle encore énormément et pas un jour ne passe où je n'ai pas une petite pensée pour Yannou, Diana, les enfants, ou encore vous et la famille, même si je reste à distance et ne me manifeste pas beaucoup. J'ai énormément réfléchi au sens à donner à tout cela... Yannou a toujours eu un impact positif sur ma vie et je me suis dit que cela ne devait pas s'arrêter. Il a été et continue à être une de mes sources d'inspiration. J'avais oublié toutes ces petites choses simples qui font que, si demain je dois disparaître, je me dise que ce sera sans regret. Il a donné un sens nouveau à ma vie et je lui suis encore une fois redevable... Je me dis qu'il n'y a rien de plus fort que cela! Donc, je me suis remis au piano, je suis en train de travailler des morceaux que l'on jouait ensemble et sur lesquels on tripait. Je lui avais également dit que j'apprendrais à jouer de la guitare basse et c'est ce que je fais depuis mon retour. J'ai remis à plat tous mes objectifs de vie, en essayant de tenir les promesses que je m'étais faites... En me disant que le moment, c'est maintenant, pour apprécier ce que l'on a, même si c'est peu, ce que l'on vit, même si c'est simple et ceux qui nous sont chers, même si on est loin. J'ai de nouveau réalisé que le plus important, c'est d'être en accord avec moi-même, de trouver ce qui me fait vibrer, et de le faire. De ne pas avoir peur du moment présent, du lendemain et me donner les moyens d'être heureux. Même si ce bonheur est simple ; juste savoir l'apprécier. Et puis, à chaque obstacle ou nuage dans ma vie, j'essaie de relativiser ces petits soucis du quotidien. Je pense à Yannou en me disant : "Everything's gonna be allright". Et, ça va mieux Bon, j'ai assez parlé de moi. Je sais que vous vivez une période très difficile et je n'imagine probablement pas toute votre peine et votre douleur. Sachez, Christian et Josiane, que si vous avez une demande particulière, ou des demandes spécifiques à me faire, quelles qu'elles soient, n'hésitez pas! Vous pourrez toujours compter sur moi et je me ferai une joie et un devoir d'y répondre. Je ne suis pas présent avec vous, je ne me manifeste pas beaucoup, et je m'en excuse. J'espère que vous ne m'en voudrez pas trop. J'ai écrit à Diana pour lui expliquer également cela, mais je n'ai pas eu de nouvelles. J'imagine qu'elle doit être profondément choquée et très occupée. J'ai également beaucoup discuté avec Flavien, ces derniers temps. Je pense que nous n'avons jamais été aussi proches. Il est vraiment très courageux et prend sa mission très à cœur. D'après les photos et vidéos, les enfants ont déjà bien grandi. Ils sont trop mignons. C'est incroyable. Prenez bien soin de vous et des vôtres. Vous êtes formidables! (je ne sais pas si je vous l'avais déjà dit). Je suis honoré et fier d'avoir été si proches de vous pendant ma jeunesse. Et je réalise à quel point j ai été chanceux d'avoir pu partager des moments aussi privilégiés avec celui qui restera à jamais mon frère de cœur. Je vous embrasse très fort. 24

Steph Il écrivit également à cette même période à ses amis et à Flavien : Salut les gars! Je sors enfin de mon silence pour vous donner quelques news... Tout d'abord, vous pouvez être très fiers de tout ce que vous avez accompli et continuez à faire pour Diana, Morgan, la petite Naeva et la mémoire de Yannou! Je vous suis et lis à distance tout ce qui se passe là-bas et j'ai un peu honte de ne pas être là, ni d'y participer. Pour moi, le fait d'être à distance de tout cela et de tous, depuis le jour fatidique, me permet probablement d'avoir beaucoup de recul sur les événements et d'être, d'une certaine manière, plus libre de vivre le deuil à ma façon et à mon rythme... Bref, comme je l'ai écrit à Diana, je reste silencieux, mais pas un jour ne passe sans que je ne pense à Yannou, Diana, les petits, ou ce que vous faites pour lui. J'espère qu'elle ne m'en voudra pas trop pour mon absence et que vous me pardonnerez aussi les gars... Je me sens plutôt mal à l'aise vis à vis de ça. Sinon, je voulais aussi vous partager un peu en quoi consiste ma thérapie. Depuis mon retour des funérailles de St Hilaire, j'ai vécu des moments difficiles reliés à toutes sortes de choses dans ma vie, mais avec toujours en mémoire l'absence à jamais de mon pote d'enfance. J'ai cherché une raison, un sens, un symbole à tout cela... Yannou vous l'aurait dit, il faut que je réfléchisse, cherche, comprenne... et c'est aussi beaucoup ça qui nous reliait tous les deux. Comprendre les choses de la vie, le pourquoi du comment, l'influence de tout cela sur nous, et comment faire en sorte de vivre notre vie, comme chacun l'a rêvée, et ne pas la subir... non! Être acteur de nos vies, concrétiser nos rêves, ou au moins se donner les moyens de les concrétiser... faire en sorte que cette vie vaille la peine d'être vécue, chaque minute, chaque heure, chaque jour, pour que, quand l'heure de vérité sera arrivée, on n'ait aucun regret. J'avais promis à Yannou de me donner les moyens de concrétiser mes rêves, de bouger, d'agir... Je les ai pensés ; maintenant je veux les réaliser, en sa mémoire ; en mémoire de notre amitié et de l'engagement que j'ai pris vis à vis de lui. C'est mon symbole, mon moteur, mon énergie et ma source d'inspiration quand les choses ne vont pas si bien... Elles iront bien! Je veux que sa disparition ait un impact positif sur ma vie, comme sa présence, même à distance, en avait sur moi. J'ai donc remis à plat toutes les sphères de ma vie, telle qu'elle est à ce jour. Je refais un bilan complet de tout, remet tout en question, en ayant pour but de replacer tout cela en fonction de nouveaux objectifs de vie, qui ont pour but d'être heureux ; tout simplement. Je pense avoir perdu cette notion depuis quelques années, mais tout cela m'est revenu comme un flash en pleine figure et ça défile à 200 à l'heure, tout en restant zen... Du moins, j'essaie. Je repense à toutes les choses qui m'ont fait vibrer et que j'avais oubliées, ces choses que je m'étais promises et que j'avais partagées à Yannou, mon frère, pour avoir son avis et son approbation...et que j'ai trop souvent reportées. Je veux me dire que, si demain c'est mon tour, même à 35 ans, toujours célibataire, presque sans biens personnels, sans enfant, sans travail très valorisant, sans beaucoup d'argent, et bien, que ma vie n'aura pas été futile ; que j'ai accompli les choses qui me tenaient à cœur, que ça valait la peine d'être vécu, et que donc, au final, ce sera sans regret. Je suis prêt à l'assumer, si au moins je me suis donné les moyens d'y parvenir. Je vais vous faire une confidence... Il s'est passé un événement banal, cet hiver, entre Yannou et moi ; mais plutôt symbolique pour moi. Ça restera à jamais gravé dans mon esprit, et restera pour moi l'un des derniers enseignements de Yannou sur cette terre, de son vivant : en novembre décembre 2011, il voulait absolument que je vienne à Jakarta passer les fêtes de fin 25

d'année avec lui et toute la famille. À mon souvenir, c'est la première fois de ma vie qu'il insistait autant auprès de moi. Il m'appelait presque tous les jours, plusieurs fois par jour, alors que pendant des années on ne se contactait que 2 à 3 fois. Il m'a envoyé plein de Texto, de Emails, etc.. À un moment donné, vu son insistance, je me suis vraiment inquiété, mais vraiment sérieusement. Je lui ai écrit pour lui dire que je m'inquiétais pour lui et que s'il insistait autant, c'est qu'il se passait probablement quelque chose de grave dans sa vie et qu'il ne voulait pas m'en parler au téléphone. J'étais persuadé qu'il avait un sérieux problème à me révéler ; mais à ma grande surprise ; voici à peu prêt ce qu'il m'a dit : "Écoute Steph, tout va très bien! Je ne peux pas être plus heureux! J'ai la vie dont j'ai toujours rêvée, dans le pays que je voulais ; j'ai une bonne situation, j'ai une femme super que j'aime et qui m'aime et j'ai 2 adorables enfants. Je n'ai besoin de rien de plus, sauf pouvoir passer un peu plus de temps avec mes potes et les personnes que j'aime..." Cet échange avec Yannou est triplement symbolique pour moi : 1-il me permet malgré tout d'atténuer la douleur de l'avoir perdu, en me disant qu'au moins, il est parti heureux et accompli 2-il me permet de garder le cap en me disant que finalement, la vie ça ne devrait pas être plus compliqué que ça. 3-il reste toujours au fond de moi le triste constat que si j'étais venu, j'aurais au moins pu le revoir une dernière fois... Et je me dis que, dans la vie, quelle que soit la chose qui te bloque, si tu peux le faire ; fais-le! N'attends pas qu'il soit trop tard! Si j'avais su ce qui s'annonçait ; si j'avais pu prévoir... si je pouvais revenir en arrière, je n'aurais pas hésité une seconde! C'est au point 3 que j'ai pensé, quand Figo m'a appris la nouvelle, et c'est ça qui m'a fait craqué. Ce truc là de la vie, que je considérais à tort comme un caprice, mais qui au final, changera à jamais la mienne... Bref, tout cela pour dire que j'ai décidé de reprendre ma vie en main et de passer à l'action, pour que, quel que soit ce que me réserve le futur, je n'aie plus aucun regret. Plus facile à dire qu'à faire, mais ça m'aide à tenir et m'aide à grandir... Un autre truc mystique que je voudrais vous partager : j'imagine que c'est normal et que ça a du arriver à pas mal d'entre-nous, mais Yannou a partagé mes rêves 2 fois ces derniers mois. C'était incroyable! Grosse aventure, avec tout plein d'action, un peu à l'ancienne et Yannou était là avec nous et partageait ces moments de pur bonheur. Je ne sais plus ce qu'il me disait, mais il était heureux, super paisible et toujours en feu! Je me suis réveillé tout bizarre, mais ça m'a fait un bien fou. Donc, au final : - Fla, je comprends ce que tu vis et tu as toute mon admiration pour ce que tu fais pour Yannou et la famille. Comme le disait Figo ; Yannou serait fier de toi! Je pense aussi ; en fait, j'en suis certain, qu'il souhaiterait te voir heureux et que sa disparition ait une influence positive sur ta vie, quelle que soit la signification que tu lui aies trouvée. Alors, relève la tête mon frère, ne te renferme pas, et ouvre-toi à tout ce qu'il aurait souhaité que tu vives, pour lui, pour Diana, Morgan et Naeva... et surtout pour toi! J'aimerais également savoir s'il y a quelque chose que tu souhaiterais que je fasse de particulier pour la famille ou pour toi. Je ne suis pas présent et ne partage plus énormément de choses avec la famille actuellement. Je sais que vous êtes bien entourés en ce moment, mais peut-être qu'un jour futur, ce sera à moi d'apporter ma contribution et je souhaite pouvoir répondre présent. Alors, n'hésite pas! - Figo, je tiens aussi à te féliciter pour tout ce que tu as fait pour Diana et les enfants depuis les événements. De tous les potes de Yannou, tu es sûrement actuellement celui qui s'implique le plus et qui lui est le plus dévoué. Tout le monde serait fier d'avoir un pote comme toi à ses côtés. 26

Et pour répondre à ta question, je vais faire en sorte de prendre mon billet pour l'indo cet été. Ça devrait être la dernière de juillet et la 1e d'août ; à confirmer. Mais, je ne sais pas, ditesmoi s'il est plutôt préférable que je vienne pour le 2 juin, en commémoration de... Si vous préférez cette période, alors, je m'arrangerai pour être présent. Et pour terminer, je voulais juste vous dire que j'ai rédigé une bonne partie d'une de mes anecdotes avec Yannou. (Figo, tu es dedans aussi, mais je te rassure, je ne te cartonne pas trop!) Fla, je te l'enverrai quand j'aurai finalisé tout ça. Et dis-moi, est-ce qu'on peut lire celles que les autres t'ont envoyées. Je travaille aussi à mon projet de répertoire «Zic» Yannou. Mais ce sera l'objet d'un prochain message. Bon, cette fois-ci je vous laisse! Il est temps que j'aille me coucher. Peut-être un autre rêve où Yannou sera à mes côtés? Je vous en reparlerai si c'est le cas. Prenez bien soin de vous, les gars, et de ceux qui sont chers à votre coeur. J'ai bien hâte de vous revoir! La bise Steph Figo lui répond : Bon merci Stéph, maintenant je chiale à quelques minutes de partir au taf. Ne change rien Stéphane. Tu vis ton deuil, c'est le plus important. Tu penses à Yannou, tu honores sa mémoire, ne change rien. Je ne crois pas qu'il y ait des "bonnes manières" et de moins bonnes de vivre son deuil. C'est un truc perso. Le principal c'est de penser à lui, à ses proches et d'être présent le jour où les circonstances l'exigeront. Que ce soit demain ou dans 10 ans. Et ce moment viendra forcément. Ton moment viendra. Un deuil me fait plus penser à un marathon qu'à un 100 mètres. Beaucoup sur la ligne de départ, un peu moins à l'arrivée. Toi tu seras et personne n'en doute à l'arrivée. Moi aussi j'ai rêvé de Yannou. Bizarre forcément. Yannou était là. Il savait qu'il allait nous quitter et voulait absolument faire la fiesta avant de nous dire au revoir. Moi je chialais grave, j'étais dévasté mais lui voulait absolument fêter son "départ". Comme d'habitude il était à fond. Il a fallu qu'il parte pour que je me rende compte de tout ce qu'il a représenté pour moi. Ma femme, mes enfants, mes potes, TOUT me rattache à Yannou. C'est incroyable de ne l'avoir pas réalisé avant mais TOUT est connecté à Yannou. Il était si simple, si généreux. Lui aussi ne s'en est jamais rendu compte j'en suis certain. Si tu peux venir cet été c'est cool. Cela n'engage que moi mais ne te prend pas la tête sur la date. Le principal est d'y être, même quelques jours. Fla, je suis également preneur de vidéos que tu sembles avoir. Tu as récupéré celle de son mariage? En gros je suis preneur de tout. See you les brothers. FIGO Un jeune équipier de son équipe de hockey sur glace, Ronan, et son frère, Erwan, aiment eux aussi le surf. Erwan en a fait son métier, il fabrique de belles planches personnalisées, tout sur mesure comme les aiment les surfeurs. En vingt quatre heures, ils vont offrir à Flavien en 27

souvenir de Yannou, une belle planche avec les photos de Yann incrustées dans le polyester. Flavien depuis ne manque aucune occasion de partir avec sa planche devenue fétiche, à l assaut des vagues de Cimaja ou Bali. Une façon de rester en communion avec son frère dont une partie des cendres est partie au fil des courants de l Océan Indien. Saint Quentin en Yvelines, Montigny le Bretonneux est pour Yann, un nouveau tremplin dans la construction des ses amitiés. Les cours des écoles qu il fréquente successivement sont propices aux rencontres et petit à petit, au fil des années le noyau dur de ses amis se forme. La résidence où nous logeons se trouve près d un immense et très beau jardin où Yann en promenant Bab s a l occasion de croiser des jeunes tambourinant sur les djembés. Attiré par la musique et le côté festif, il se joint rapidement à ce groupe, il en profite pour développer son sens musical et commence la guitare. Les concerts improvisés dans le jardin deviennent vite moyennement appréciés du voisinage et ce qui devait arriver arriva, un beau jour, toute la petite bande se fait expulser par la police municipale, avec interdiction de reprendre les concerts sauvages. Mais les amitiés sont liées et la musique soudain l intéresse, le perturbe. Il va persister, sa guitare lui devient inséparable compagnon et créé la nouvelle image de notre grand Yannou. Dans cette petite bande, chacun porte un surnom, car Yann affuble systématiquement ses copains d un nouveau nom. Ils le conservent, comme un jeu, entre eux tout au long de leur vie et précieusement maintenant en souvenir. C est donc, Rahan, Figo, Gwen, Matéo, Guigui, Didi, Stan, la bande d inséparables, toujours prêts à fêter un évènement réel ou imaginaire. Tout est bon pour se rassembler et faire la fête. Bien souvent les rassemblements sont dans notre appartement puis plus tard dans celui de Yann, bien connu, au dessus de chez Picard. Mais le côté festif, n est pas l unique facette de leur amitié. Yann mobilise ses copains, les pousse à la réflexion, parle de la vie, de sa beauté, du bonheur qu elle doit produire et comment le construire. Il les soutient, les aide dans leur réflexion, souhaite l harmonie de leur valeur commune et acère leur sensibilité à la beauté de la vie. Au fil des années, dans leur jeune vie d homme, avec certains de ses amis, comme Rahan, un peu plus proche surement, ils n ont plus besoin de se parler pour se soutenir. Yann développe un vrai enthousiasme positif. Son sourire communique immédiatement auprès d eux la joie sans aucun doute possible. De toute façon, pour lui, la vie se doit d être avant tout positive, le reste suivra et ça va bien se passer, selon sa formule devenue célèbre. Au bord de la mer, il aime s asseoir sur le sable avec son ami et regarder en silence le soleil rougeoyant descendre lentement sur l horizon. Ils se connaissent si bien, qu ils n ont plus besoin de se parler. L énergie dégagée par Yann suffit bien souvent à combler les doutes émergeants chez son ami. Yann ressent bien souvent leurs craintes, leurs hésitations. Pourquoi, comment? Ils n ont pas de réponse. Il sait alors booster leur énergie pour combler le doute qui s installe et relever le défi d une étape décisive de leur vie. Il continuera, il relancera son copain, il veut la réussite de son ami, il veut son bonheur. Ses amis, il ne les lâche pas en cours de route, il est à l affût de toute opportunité, occasion de les aider. Ce sont des frères, la famille, pas question de les abandonner au bord du chemin. Figo, quelques jours après la disparition de son copain, nous envoie ce message. Bonsoir Christian, 28

Je n'ose imaginer le chagrin qui doit vous envahir depuis samedi. J'imagine que vous ne lirez pas de suite ces quelques lignes mais il est important pour moi de vous les écrire. Sachez tout d'abord que nous sommes des centaines à travers le monde entier à partager votre douleur. Je suis connecté quasiment non stop depuis 48 heures et le nombre de messages d'ami(e)s de Yannou ne se comptent plus. Pour beaucoup votre fils c'était bien plus qu'un ami. Il était au minimum un confident. Pour moi il était également une source d'inspiration et un modèle. Par pudeur je ne lui ai jamais dit à quel point j'étais fier de lui. A quel point j'étais admiratif de cette capacité à fédérer autant de monde autour de lui. Partout où Yannou est passé il a laissé derrière lui des amis pour la vie. Pour ma part je l'ai croisé pour la première fois au Lycée. Ce qui m'a tout de suite plu chez votre fils c'est cette intelligence conjuguée avec autant d'humilité. Moi j'étais plutôt du genre à rouler des mécaniques pour pas grand chose. Lui c'était l'inverse. Nos années lycées se sont ainsi faites. Et dieu sait que j'ai beaucoup appris à ses côtés, lui qui était toujours à l'écoute, toujours disponible et débordant d'énergie. J'ai en tête des dizaines d'histoires en commun. On a découvert la vie de pré-adulte ensemble. Des joies, quelquefois des peines mais au final que du bonheur. Ensuite nos routes se sont un peu éloignées. Yann est parti à Bordeaux, moi je suis resté à Paris. J'étais dans un "délire", lui dans un autre. Nos routes se sont éloignées mais notre amitié est toujours restée aussi forte. Et puis depuis quelques années nos routes se sont de nouveau recroisées plus régulièrement. Et là notre amitié s'est démultipliée notamment à la faveur de nos enfants. Vendredi dernier nous étions encore en ligne pour régler nos vacances. Ma grande (EVA) avait d'ailleurs l'été dernier pris note de ses vacances cet été avec MORGAN. Et comme d'habitude Yannou était à fond, à la baguette. Pour quelqu'un qui a la réputation d'être plutôt réservé dans l'expression de ses sentiments (à juste titre j'en conviens), et bien je chiale depuis 48H. Je mate et re-mate les mêmes photos de votre fils. Cela fait "simplement" 48 H et il me manque déjà cruellement. On ne se voyait pas tous les jours c'est vrai mais je savais qu'il serait toujours présent pour moi si nécessaire. Aujourd'hui j'ai perdu un ami, un confident, un modèle et un frère. Rien ne pourra m'enlever son souvenir. La seule chose que je puisse faire maintenant c'est m'efforcer tous les jours à honorer sa mémoire. Je ne sais pas encore comment mais je peux vous assurer Christian que c'est mon vœu le plus cher. Je crois que Yannou reconnaissait chez moi une certaine "fiabilité" une fois que je prenais un engagement. Celle-ci sera respectée contre vent et marée. Je finirais en vous remerciant vous et votre famille pour l'accueil toujours aussi chaleureux que vous m'avez réservé. Pour moi (comme beaucoup d'autres) la famille BRAULT c'est une référence. Avec toujours ce trait caractéristique : intelligence, humilité et joie de vivre. Je compte sur vous Christian pour surmonter la douleur et continuer à guider votre famille comme vous l'avez toujours fait. Car votre famille, plus que jamais, c'est aussi un peu la mienne. Figo Puis il s adresse aux enfants de Yannou et raconte une anecdote : Naeva, Morgan, Cela fait maintenant deux semaines que votre papa, mon frère de coeur, notre ami à tous, nous a quittés. Deux semaines de douleur et chagrin. 2 semaines à se remémorer tous nos moments passés ensemble, tous ces moments de pure amitié. Depuis 2 semaines, c'est comme si votre papa vivait continuellement à mes côtés. 29

Depuis 2 semaines, je suis triste certes mais tellement fier d'avoir été son ami. Et cette fierté, RIEN ne pourra me l'enlever. J'ai rencontré votre papa pour la première fois à l'âge de 16 ans. Ma première impression était je dois bien l'avouer quelque peu mitigée : comment un garçon si charmant, si intelligent, si souriant pouvait-il faire preuve d'une telle humilité? Et 20 ans après si je devais résumer la personnalité de votre papa en quelques mots, je dirais spontanément: gentillesse, humour, intelligence et humilité. Evidemment j'ai des dizaines d'histoires, d'anecdotes, de fous rires avec votre papa à l'esprit mais le premier souvenir avec votre papa qui me vient en tête est celui-ci: Nous devions avoir approximativement 20 ans. Ma mère était à l'époque enceinte de quelques mois de mon petit frère. Yannou était chez moi (probablement après une partie de basket-ball endiablé avec Fla et Gwen). Mes parents étaient également présents. Au cours de la discussion Yannou comprend que ma maman propose à mon papa d'aller passer un weekend au bord de la mer pour se reposer. Rien d'exceptionnel en somme. Sauf que votre papa propose le plus spontanément du monde à mes parents d'aller justement se reposer à ST GILLES CROIX DE VIE (Josiane et Christian ayant sur place un appartement). Et 2 jours après je leur remettais les clés de l'appartement. Le week-end suivant mes parents étaient donc bien à ST GILLES CROIX DE VIE suite à l'invitation de votre papa. Aujourd'hui encore quand je parle de votre papa à mes parents, systématiquement ils m'évoquent avec émotion ce weekend "offert" par Yannou. Ils m'en parlent aussi avec un grand sourire car pour la petite histoire Yannou n'avait pas informé votre famille (BRAULT) que l'appartement ce week-end là était occupé. Et forcément ce qui devait arriver arriva: en pleine nuit un tonton et tata BRAULT arrive à l'appartement... mes parents endormis croyant au départ à un cambrioleur. Quelques explications et un fou rire général plus tard et tout revenait dans l'ordre. Mes parents ont adoré ce week-end. Tellement d'ailleurs qu'ils en ont profité durant ce weekend pour acheter une petite maison à quelques km de ST GILLES CROIX DE VIE. Et depuis maintenant 15 ans toute ma famille s'y retrouve chaque été. En parlant de famille, je dois également vous avouer que c'est durant des vacances d'été làbas avec des amis que j'ai rencontré Mag ma femme. Vous comprendrez aisément qu'à chaque fois que nous nous retrouvons là-bas en famille, je pense à mon ami Yannou. Vous comprendrez aisément également qu'à chaque fois que je vois mes 2 charmantes filles à mes côtés, j'ai une pensée émue pour votre papa. Il ne le savait sans doute pas mais ce week-end proposé à mes parents il y a 15 ans a aujourd'hui encore une place prépondérante dans l'histoire de ma famille. A 20 ans votre papa était déjà un grand monsieur en somme. Je vous embrasse tendrement les enfants, Didi nous écrit aussi un gentil message, Chère Josiane, cher Christian, 30

Je ne trouve toujours pas de mots, le chagrin et la douleur sont bien trop forts, j'aimerais juste vous serrez dans mes bras jusqu'a ce que la peine s'en aille mais comme Fla le dit, nous ne nous réveillerons pas de ce cauchemar Yannou est et, restera un être d'exception, un exemple pour nous tous, si vous saviez à quel point je suis désolé, je ne sais pas quoi faire, juste vous dire que je vous aime et que je ferai tout ce qu'il faudra pour aider Fla et veiller à ce que Morgan et Naeva soient malgré cette tragédie toujours heureux et plein de vie comme l'était leur papa. Je n'ai pas eu le courage de vous appeler mais serai bien entendu présent demain à la cérémonie et vous accompagnerai pour toujours afin de célébrer la mémoire d'un fils, d'un frère, d'un père, d'un mari dont la perte est la pire des injustices. Pour toujours a vos côtés Je vous embrasse de toutes mes forces Didi Bordeaux, Matéo et Guigui partent étudier à Bordeaux. Cette ville se trouve sur la route des plages du sud ouest donc du surf. Avec son copain «Rahan», l idée germe et pousse rapidement dans leur esprit. Fin de l époque Saint Quentin, vive Bordeaux. La vie bordelaise de Yann compte deux époques, chacune d elle correspondant à un lieu de vie différent : c est la rue Ambroise dans un premier temps, puis la rue Gambetta à Talence. La rue Ambroise tout d abord. Aussitôt l idée de s installer à Bordeaux lancée, tout est mis en œuvre pour réaliser cette délocalisation. Nous convaincre, rechercher un logement, déménager, s inscrire en FAC, tout est mené comme d habitude de main de maître, avec la détermination qui le caractérise. Il obtient finalement notre soutien, trouve une maison, qui ne plait guère à Josiane mais semble le combler, puisqu il va pouvoir accueillir toute la bande, sauf Figo, resté volontairement à Saint Quentin. Yann aménage sa maison autour du sous sol, lieu de réunion incontournable. La rue Ambroise est située au milieu des quartiers populaires de Bordeaux. S y mêlent une vie étudiante intense, des populations venues de tous les horizons. Le quartier est notamment très peuplé de familles aux origines portugaises, maghrébines et antillaises. Tout ce petit monde se côtoie dans un joyeux bazar et une ambiance très sympathique : une vie de quartier, que Yannou adore. Dans cette rue, Yannou et Rahan se lient tout d abord avec «les voisins». Ce terme un peu réducteur, mais tout de même approprié, puisque il s agit des jeunes de la maison située juste en face de celle de Yann, désigne une sorte de «diaspora» d étudiants venus de Grenoble, qui est déjà au centre d une bande qui ne cessera de s élargir les mois passant. A leur centre il y a d abord Ben et Loïc, puis Guillaume, des étudiants fraîchement installés à Bordeaux, et comme Yannou en soif d un nouvel horizon, plus océanique. Voisins, copains d apéro, comparses de squash, de belote, ils deviennent vite de solides complices de fêtes grandioses et de nombreuses rencontres. A l occasion de ces fêtes grandioses, réunissant parfois jusqu à 80 personnes, données tantôt chez Yann et Rahan, tantôt chez «les voisins», se constitue 31

progressivement une grosse, très grosse bande. Les deux diasporas fusionnent petit à petit : les pièces rapportées de St Quentin, Emilie, Jean Marc notamment, se prennent d amitié avec les pièces rapportées de la bande des voisins, Guillaume, Marie, Myriam, etc., et les copains de FAC de Yann qui deviendront très vite de grands amis, Damien, Boris. Au passage, chacun va y gagner un surnom : Guillaume deviendra «Guitoune», Damien deviendra «Monsieur Sous», Marie «partner» (j y reviendrai plus loin), Jean Marc deviendra «Juan», Emily «Mily», Boris «Bobo», etc. Dans cette maison, il recueille même deux chiens, celui d un copain parti je ne sais où diable et notre Bab s, dont la quarantaine taïwanaise nous rebute. Yann garde son petit chien vieillissant, c est certainement pour notre brave toutou les plus belles dernières années euphoriques de sa vie, tant la fumée âcre et douce devait l envoyer dans un univers jusqu alors inconnu des petits chiens. Cette maison, un peu délabrée, manquant d un sérieux de maintenance, voit démarrer une grande période de la vie de notre cher fils. Les cours à la FAC sont au programme certes, mais juste ce qu il faut. Bien aidé par son binôme Denis, Yann va réussir, pas toujours facilement, mais quand même très brillamment ses études. Un autre domaine qu il réussit, c est la musique, sa deuxième passion après le surf. En face de la maison, chez «les voisins», des notes claquent fréquemment en soirée. Les cuivres pètent, les accords de guitare sonnent. Il ne faut pas longtemps à Yann pour lier connaissance avec les «musicos» de la bande, tombés à pic pour assouvir sa soif d apprendre. C est Guitoune, mais aussi Monsieur Sous, Jean Marc / Juan et les autres, provenant tous des différentes bandes de Yannou, qui se retrouvent de plus en plus souvent chez lui ou chez ces fameux voisins de la rue Ambroise pour taper le bœuf. Qui plus est, ces lascars sont des bons. Face à ces quasis pros, Yannou n ose pas encore gratter sa guitare avec eux, mais il écoute les conseils et se forme petit à petit. En plus de la guitare, il chante. Plutôt bien, en tout cas suffisamment pour s associer avec ses nouveaux copains et constituer un groupe. «Bonswar» est né. Précisons au passage que le groupe doit son nom à ce fichu accent de Yannou qui ne savait pas dire «Bonsoir» sans mettre une tonique exagérée sur la dernière syllabe, manie qui faisait hurler de rire ses potes du Sud ouest. Une forte amitié va réunir ces garçons fous de musique. Le petit noyau du groupe sera d abord le suivant : Yann au chant, Monsieur Sous et Guitoune aux guitares, Juan à la basse. Rahan y fera quelques épisodiques apparitions, avant de présenter aux autres un de ses amis, batteur pro à l époque : Stéphane dit «Vieux Steph». Plus tard, les rejoindront «Ptit Bru» au clavier, le «squale» à la trompette, Tonio au Saxo tenor, et Sly au Saxo alto. Le petit noyau de 4 est devenu un groupe de 9 musiciens. Après deux années de répétition dans un studio, le groupe se produira tout d abord dans un petit festival auto organisé dans le Lot et Garonne, puis quasiment chaque année pendant 5 ans au «Festi», rendez vous festif organisé chaque été par une bande de copains du sud ouest. Les «Festi» sont propices à des rencontres annuelles mémorables, préparées avec un sérieux très professionnel. Leur vie est définitivement liée. Le surf, la musique, le sport, la découverte, tout va contribuer à unir les différentes composantes de ce qui deviendra sa bande, la bande de Yannou. La fête aussi.surtout la fête! Pas uniquement comme un exutoire teinté de beuverie comme on en voit souvent. Les fêtes étaient à chaque fois synonymes de fusion, de rencontres, d énergie partagée et de bonne humeur : les groupes se mélangeaient, se découvraient, les sujets de passion y étaient débattus : «quel spot on va surfer demain? Enfin tout à l heure parce que là il est 5h du 32

matin», la musique, la danse Ah oui la danse. Il ne faut pas passer à côté de cette passion de Yann qu on lui connait un peu moins. Parce que parmi les domaines dans lesquels Yannou excellait, du moins selon lui, il y avait la danse Enfin! Plutôt que de parler de danse, disons qu il s agissait d une discipline assez proche, que Yannou appelait le «burnin dancefloor». D après les témoignages de ses potes, c était un dérivé un peu plus tonique et flamboyant de la fameuse «danse du cousin», cette danse si caractéristique des grands garçons un peu raide, et que Flav maîtrise si bien. En fait, la grande tige qu était Yannou ne brillait pas forcément par la précision de ses pas de danses. Mais il compensait cela par un goût immodéré pour la danse, le groove, en étant toujours le premier sur la piste, souvent suivi de très près par Marie, qui était devenue sa «partner» officielle de dancefloor à l époque, et en tirant tous les autres jusqu à ce que la piste soit pleine. Après la cérémonie, Guitoune témoigne: Salut Christian, Je t'envoie juste un petit salut amical depuis le pays basque où nous sommes retournés avec Marie, et où nous avons repris le cours de notre vie, malgré tout. Rien n'est plus comme avant, et nous continuons de penser à Yann, Flavien, à toi et Josiane tous les jours. Je voulais à nouveau te remercier pour nous avoir ouvert si chaleureusement la porte de votre foyer malgré les circonstances. Ce geste était vraiment à l'image de Yannou, et c'est exactement comme cela que je m'imaginais sa famille quand il m'en parlait... Je n'ai pas eu le temps de te le dire suffisamment, alors je te le redis: je suis sur que la personnalité si riche et si attachante de Yannou, qui a fait de lui un véritable ami pour beaucoup d'entre nous, aussi différents que nous soyons, tu en es en très grande partie responsable avec Josiane. Comme je te l'ai dit, je suis convaincu qu'il y a un "moule" dont sont faits les Brault, et les deux frangins que j'ai croisés dans ma vie en sont les dépositaires. Des bons gars qu'on ne peut qu'adorer dès le premier coup, fiables, fidèles en amitiés. Yannou considérait ses potes comme sa famille. J'ai l'impression aujourd'hui de faire partie de la tienne. Tu peux compter sur nous pour garder le contact. Comme je l'ai déjà dit à Flavien et Diana, si je peux vous être utile d'une quelconque manière que ce soit, n'hésite pas à me solliciter. Je vous embrasse Josiane et toi. Guitoune. Les copains, la musique, un peu de sérieux de temps en temps dans les études, du surf sur la côte, le plus possible certainement, tout est bien parti et se déroule le mieux possible, dans cette nouvelle ville, pour notre jeune Yannou, bien décidé à enrichir au maximum la quadrature de sa nouvelle vie, amour, surf, étude, musique. Je ne saurais présumer de l importance de chacune de ses priorités pour choisir leur ordre, mais je pense traduire sa ligne de conduite de l époque. Les copains de surf, les copains de FAC, les copains «musicos» et les copines parfois plus que copines pouvant devenir une attache, un amour, une page cornée de son histoire, et pourquoi pas un grand chapitre de sa vie amoureuse. 33

Pour son grand bonheur, le cercle d amis s agrandit une fois de plus. Son adolescence se développe durant sa période Saint Quentin, elle se concrétise et se termine durant sa période Bordeaux où il attaque sa phase d adulte en prenant conscience de ses responsabilités et des conséquences pour son avenir. Mais le flou persiste entre adolescent et adulte. Son comportement trompe, il peut sauter d un statut à l autre tout aussi rapidement que sa prise de décision. En fait, il aime rester adolescent mais la rapidité de sa réflexion l oblige à secouer son côté gamin pour réveiller en lui l adulte naissant. Son copain Denis, son binôme, même si tous les deux ont bien souvent l esprit un peu embué par une fumée âcre, l aide à réagir, le pousse et ensemble ils vont réussir, en dernière minute dans la plupart des cas, de façon quasi impensable, la totalité des phases difficiles de leurs études. Ils passeront ainsi tous les deux, toujours en bordure de la limite de l impossible, les plus difficiles examens de leurs études supérieures. La maison d accueil de la rue Ambroise, lieu de rencontre, de regroupement des copains de ses premiers mois à Bordeaux est délaissée pour un appartement où il s installe seul. Surprise, mais que se passe-t-il? Y aurait-il un besoin d isolement pour partager un désir d amour avec une jeune et belle créature? Allez savoir. Loin de Bordeaux nous avons du mal à suivre ses états amoureux et le livre de ses rencontres. Josiane n en sait pas plus non plus, notre petite interrogation reste donc dans le flou. Pas pour bien longtemps car le voici déménageant de nouveau dans un grand appartement en colocation avec deux autres comparses de la FAC de sciences: Monsieur Sous et Claude, dit «le Glaude». C est désormais une nouvelle période de sa vie bordelaise qui s ouvre : celle de la rue Gambetta. A cette époque, notre Yannou s installe dans le cœur d une jolie jeune fille, partageant sa jeune vie d adulte avec elle dans ce nouvel appartement. Pour nous y être rendus quelques fois, lors de nos passages en France, nous retrouvons dans son appartement l ambiance Yann et un peu de poussière, bien entendu. Un grand salon avec plein de coussins et de matelas, des couleurs vives, lumineuses, le tout dégageant de la gaîté et de la bonne humeur. Les guitares appuyées sur leur support, les grosses sonos sont prêtes à cracher les décibels au grand désespoir des voisins qui ont du prendre l habitude de partager avec eux à travers les mûrs les soirées musicales. Je ne serais pas surpris que Yann invite ses voisins de temps en temps pour tempérer, si besoin est, leur possible véhémence et transformer leur exaspération de ces soirées musicales répétées en soirée participatives inoubliables. L appartement de la rue Gambetta sera pendant quelques années le tremplin de soirées festives toujours aussi enfiévrées. Le cheminement de la bande était quasiment invariable : apéro chez Yannou et Damien Rue Gambetta, puis soirée chez «les ex-voisins» de la rue Ambroise, et fin de soirée jusqu au petit matin dans leur night club devenu comme un jardin de jeu pour la bande : la «Lune dans le caniveau». Les soirées se poursuivaient parfois plus calmement, en chantant jusqu au bout de la nuit à 3 guitares (Yannou, Monsieur Sous et Guitoune), avec Yann au chant, et souvent sa choriste préférée Emilie. Que la soirée soit fiévreuse ou cosy, la musique était toujours au centre de son univers bordelais. Guitoune nous décrit son copain et leurs treize années d amitié. 34

Je vous écris ces quelques mots pour vous livrer ce qui, parmi mes souvenirs, vous permettra peut être, je l espère avec sincérité et humilité, de connaître encore et toujours mieux Yann. C est une tâche compliquée que de retenir l essentiel au milieu des souvenirs que me laissent plus de treize années d amitié. Je ne vous apprendrai rien en vous disant que Yann était un garçon hors du commun, doué pour tout, à commencer par l amitié et le bonheur. Heureusement, je n ai pas attendu sa disparition pour m en apercevoir. Je n ai pas non plus attendu ce moment pour le lui dire. Alors ce que je souhaite vous dévoiler aujourd hui, modestement, ce sont quelques anecdotes qui relèvent de l intimité de notre amitié. Rien de secret. Juste un bref récit de choses éprouvées et partagées avec lui dans le cadre confiant et privilégié de cette amitié. Des moments et des échanges qu il aurait aimé partager avec vous, ce qu il a peut être fait, sous une forme ou une autre. Yann, le citoyen du monde Indiscutablement, Yann était un «citoyen du monde» : il était partout chez lui, en quête permanente de découverte des autres, de leurs paysages, de leurs cultures. Citoyen, parce que jamais seulement «de passage» : il avait à cœur de s immerger partout où il passait, d emprunter les codes, les expressions, etc. Pour l anecdote : Agadir, une soirée en 2004. Attablé en terrasse de café avec Flavien et moi, Yann, la peau mate comme toujours et en Djellaba, commande une bière.commande formulée en arabe bien sur. Résultat : dix minutes de palabres pour convaincre le serveur, qui refusait de servir de l alcool à celui qu il croyait être marocain, que Yann était bel et bien français. Il a fini par avoir sa bière. «Choukran mon ami»! Une de ses premières pistes professionnelles à l issue de ses études fût un contrat en Pologne! Rien de plus éloigné de sa personnalité que ce pays froid et lointain. Mais même cette perspective l enchantait. - Moi : «La Pologne! Mais Yannou, et le surf? Comment tu vas faire? - Yannou : «Bah [expression très certainement héritée de son passé en Maine et Loire, et qui amorçait invariablement toutes ses phrases], il doit bien y avoir un moyen d aller faire un trip en mer du Nord! - Moi : «En mer du Nord? t es sérieux? - Yannou : «Sérieux?! Bah, t inquiètes mon Guitoune, ca va bien s passer!» Le sort en a décidé autrement, puisqu il a fini par poser ses valises en Indonésie, but qu il poursuivait depuis le premier jour que je l ai connu. Il aimait profondément ce pays, il s est complètement abandonné à lui. Avec le recul, je me dis aujourd hui que ses enfants et sa femme ne pouvaient être que des indonésiens. C était une évidence qui collait totalement à sa personnalité, à son goût du métissage, à son appétit de découverte et de partage. Et puis L Indonésie, pays dont le Bonjour se dit «Selamat pagi», expression se concluant par un inévitable et si naturel sourire, est un pays qui ne pouvait que l attirer. 35

La conscience (heureuse) de la distance, et du temps qui passe Ce qui m a frappé ces trois dernières années, ce sont les occasions, de plus en plus nombreuses, que Yann saisissait pour nous montrer à quel point il avait conscience du temps qui passe, et de la distance qui le séparait de ses racines. Il pensait au «retour», ou au moins à une certaine forme de retrouvailles heureuses avec son pays. Je suis certain que la paternité l a fortement poussé dans cette voie. Je le sais parce que comme lui je suis papa, et je sais à quel point la paternité conduit à se recentrer sur l essentiel : sa famille, ses amis, ses racines. Pourquoi? Là n est pas la question. Mais je suis certain que Yann s était engagé dans cette direction, poussé par le désir de vivre plus près de ses racines et de les partager avec Diana et les enfants. Nous en parlions très souvent ces dernières années. Je dirais même très (très!) souvent car la distance qui nous séparait n a jamais empêché Yann de maintenir un lien fort avec ses amis, sa bande, ou plutôt ses bandes disséminées tout autour du monde. J avais de ses nouvelles, que ce soit par téléphone ou par email, tous les quinze jours environ. Quand on connaît Yann, l énergie avec laquelle il remplissait sa vie, ses journées et même ses nuits, cela permet de mesurer à quel point maintenir le lien avec ses «proches», même distants, était pour lui une chose importante. Il s affranchissait de l obstacle géographique. C est un honneur pour moi de savoir aujourd hui que rien dans sa vie ne l empêchait d entretenir le lien d amitié qui nous unissait. Je mesure pleinement à quel point ces rendez vous réguliers, coups de téléphone impromptus, emails, pour se parler de tout et de rien, étaient autant de manifestations de notre amitié partagée. Je le sentais parfois saisi et préoccupé lorsqu il percevait les difficultés qui pourraient se dresser face à lui pour relever ce nouveau défi: concilier son attachement à l Indonésie, et l envie de revenir en France. Revenir pour reprendre racine, goûter la proximité avec ses amis, nombreux en France, sa famille. Surtout : revenir pour offrir à Diana, Morgan et Naeva, l occasion de découvrir un pays où il fait bon vivre, son pays. Pour l anecdote : j ai rejoint deux fois Yannou à l étranger. La première fois ce fût au Maroc, pour y vivre un surf trip avec lui et Flavien. La seconde fois, ce fût l Indonésie, où il était heureux de nous immerger Marie et moi dans son nouveau «chez lui». A chaque fois, il m attendait comme un petit air chargé du parfum de la France. A chaque fois, il m a demandé de lui amener du vin rouge et du saucisson! La conscience du temps qui passe, il l a manifestée à de multiples reprises. Je pense que cette conscience s est soudainement imposée à lui lorsque son papa Christian a connu quelques soucis de santé, dont il s est fort heureusement très bien remis. Yann ne s est jamais attardé sur les détails, l éventuelle gravité de l affection dont souffrait son père. Mais à sa préoccupation a vite succédé une forte conscience du temps qui passe, inexorablement et du peu de temps que l on a pour partager l essentiel avec ceux qui nous sont si proches. 36

Là où il se distinguait des autres, c est que cette conscience ne le remplissait pas de la mélancolie qui nous gagne parfois lorsqu on songe à ce foutu temps qui passe. «Les horloges, c est fait pour tourner et ce qui compte vraiment, c est le temps qui reste pour continuer à être heureux». A quelques mots près, c est une phrase qu il a un jour prononcée lors d une de ces innombrables séances au cours desquelles nous refaisions le monde. Il y en a eu tellement, il adorait ça, que je ne sais plus aujourd hui à quelle occasion il l a formulée. Peut être au fond des sièges de sa mythique Renault Supercinq, avec son fidèle et indestructible chien Bab s sur les genoux, en faisant des tours de quartiers juste pour s amuser, ou peut être encore sur un hamac à Bali. Peut être était-ce à l arrière de son camion Orange mécanique, gyrophare allumé dans la nuit marocaine, ou encore à la sortie de «La lune dans le caniveau», cette boite bordelaise où nous avons sacrifié beaucoup de notre sommeil pour enflammer le «dancefloor», hurlant à tue tête le refrain de «Barbès», cette puissante chanson rock que nous avons chantée tant de fois. Peut être était ce en pleine partie de coinche, son jeu de cartes favori, après avoir tenté une énième «clé de la quiche», cette fumeuse stratégie qu il était le seul à comprendre, avec Flavien, à qui je laisse le soin d expliquer ce que cela signifie. «Les horloges, c est fait pour tourner et ce qui compte vraiment, c est le temps qui reste pour continuer à être heureux». Exprimée en un claquement de doigt, presque comme on respire, cette phrase remplie de lucidité et de force m a renversé. Il était vraiment fait pour être heureux. Et en plus, il nous donnait le mode d emploi du bonheur! Pas de non dits, pas de regrets! Yannou était mon ami. Je crois ne pas me tromper lorsque je dis que je le connaissais bien, très bien même. Son côté fonceur, son charisme, sa personnalité joyeuse et enthousiaste, cachaient souvent ce visage plus intime, qu il ne dévoilait que rarement. J ai découvert là, ces dernières années, sous un jour nouveau, une nouvelle facette de sa personnalité, profonde, mature, ultrasensible. Pendant des années, Yann m a encouragé, aidé à repousser mes limites : par l exemple, il m a appris à relativiser les choses de la vie, à voir le positif partout, tout le temps. «Ca va bien s passer mon Guitoune!» Il m a même poussé à lâcher ma guitare des yeux pour l accompagner au chant ce n est pas le moindre de ses mérites! Il trouvait toujours le moyen de me faire surmonter ma timidité. Ces dernières années, nous étions devenus des adultes, des papas toujours séparés par plusieurs océans, mais finalement plus proches, avec en commun désormais cette joie de voir grandir nos enfants qui seront peut être un jour des amis. Il m a montré la voie pour réfléchir à ce qu il y a d essentiel dans la vie : l amour partagé avec sa famille, ses proches, le profond attachement à ses amis un peu de surf, un peu de soleil, beaucoup, beaucoup, de reggae et basta! «N oubliez pas les paroles» En guise de conclusion, je terminerai par cette formule qui évoque à la fois une anecdote sur Yannou et un credo qui résonne désormais tous les jours dans mon esprit. 37

«N oublie pas tes paroles Yannou!». Cette phrase, je l ai prononcée cent fois, peut être mille! Je n ai jamais su pourquoi, mais Yannou était aussi désorganisé pour préparer les répétitions de notre groupe «Bonswar», qu il était doué pour le chant. Et Dieu sait qu il était doué pour le chant c est dire à quel point il était tête en l air lorsqu il s agissait de prendre son «songbook». L organisation, c était mon job et celui de Damien. Le sien, c était de vivre l instant présent avec intensité, comme si c était la dernière fois. Son job, c était de prendre les risques, au devant de la scène, de prendre la lumière, mais toujours pour mieux nous la renvoyer et pour partager ces moments d intense communion musicale avec ses potes. «N oubliez pas les paroles» : c était le signal du départ pour la répétition, pour un jam, pour un concert. «N oubliez pas les paroles les gars au cas où!». Ca y était, Yann donnait le top départ, nous étions prêts à y aller dans le studio de répétition, ou mieux : sur scène. Mais au cas où on emmenait les paroles de ses chansons, bien cachées au fond de nos étuis à guitare, histoire de lui donner des sueurs froides. Aujourd hui, cette formule, c est une invitation, avec en fond sa voix qui résonne dans mon esprit, dans mon souvenir. N oublions pas ses paroles.ou ces paroles plutôt, que Yann a fait sienne, et qui lui collaient à la peau : "Don't worry about a thing, 'Cause every little thing gonna be all right. Singin': "Don't worry about a thing, 'Cause every little thing gonna be all right!" Three Little Birds Bob Marley Comme beaucoup d autres, Yann m a donné un surnom, mon surnom : Guitoune! Ce surnom me poursuit toujours, puisque la quasi-totalité de mes amis m appelle ainsi et je pense que cela durera aussi longtemps que nous serons amis. Rien que pour cela et ce n est pourtant pas grand-chose au milieu de tout de ce que Yann m a donné et laissé, jamais je ne l oublierai. Mais mon surnom ne serait rien sans cette formule qui l a souvent précédé dans la bouche de Yannou, cette formule qui résume tout, comme les paroles de Three little birds : «Ca va bien s passer mon Guitoune!». Votre papa, mari, fils, frère, mon ami Yannou restera à jamais dans mon cœur, comme une parenthèse enchantée un moment intense de vie et de bonheur, un élan qui nous est donné pour continuer à être heureux quoi qu il arrive, une parenthèse qui ne se ferme jamais. Guitoune Jakarta Yann commence à découvrir l Indonésie à partir de 1998. Ce pays, il commence réellement à l aimer. Tout lui plait, les gens, la facilité de vivre, les sourires, les nombreux spots de surf bien évidement, mais aussi la beauté et la douceur des jeunes femmes indonésiennes, dont il ne reste pas insensible bien qu étant un temps soit peu resté engagé dans quelques amours en France. 38

Les études terminées, diplôme en poche, il lui faut trouver un travail, il a droit à six mois, ensuite nous coupons le cordon de la bourse. Ce sont les règles établies entre nous, il le sait, c est le deal. L opportunité de son doctorat à la réunion lui fuyant entre les doigts, il rebondit vers la destination devenue sa priorité, l Indonésie. Surtout que fin 2002, son copain «Rahan» a rejoint Mica à Jakarta, un copain de Grenoble connu lors d un «surf trip». Plus de doute dans son esprit, même si son directeur de stage le rappelle en urgence pour venir le rejoindre à la Réunion, non, c est Jakarta et aucune autre destination. Son boulot, bien mal payé, à l ambassade lui offre l opportunité de tisser sa nouvelle toile relationnelle et construire son avenir professionnel. L Asie reste professionnellement une terre neuve, une terre de découverte. Les opportunités ne manquent donc pas. Pourquoi alors ne pas en faire profiter les copains. Je me demande même si Yannou un jour s est posé cette question. Pour lui pas de doute ni d hésitations, ce pays a du potentiel, il le voit, il y croit. Ce pays doit donc être une solution, une alternative pour ses copains plus ou moins dans la mouise en France, ils doivent en profiter. Au fils des mois, des années, il se mobilise pour convaincre ses amis qui l ont suivi de Saint Quentin à Bordeaux, puis maintenant, les uns après les autres de Bordeaux à Jakarta. Ils sont venus y créer leur nouvelle vie tous ensemble. Ce sont Matéo, Didi, Gwen, Stan, Djamel Une nouvelle vie s organise donc pour lui dans ce pays qu il commence à découvrir sous un nouvel angle, celui professionnel. Ces premiers mois il habite en colocation avec un néozélandais, puis rencontre Mathilda qui lui propose d occuper une chambre libre dans sa maison. C est le début d une longue histoire entre Yann et cette maison «Bangka 2» devenue très vite connue à Jakarta, même presque célèbre, cette maison qui a pris le nom de la rue où elle est située. Il va petit à petit modeler cette maison à son image, ses envies, ses choix de vie comme tous les lieux où il vécut. Elle lui convient bien, elle lui plaît bien, un grand salon, un jardin, une piscine et quatre chambres pour accueillir plein de copains en recherche de logement occasionnellement ou pour plusieurs mois, voir quelques années. Il entreprend la réfection du jardin, c est son lieu de défoulement, la nature c est sa vie. Il place des plantes tout autour de la maison, même dans la rue pour limiter la zone de stationnement le long du mur d enceinte. Dans son jardin, il débroussaille, pioche, bêche, plante de nouveaux arbres, taille les anciens. Sous la chaleur, la transpiration coule, mais il est heureux lors de ses weekends de jardinage, presque tout autant que lors de ses weekends de surf. Une bonne «Bintang» est toujours toute proche, il tend la main, se rafraîchit lors de pauses suffisamment fréquentes pour qu il garde le gosier bien humide. Aucune chance qu il ne se dessèche. Il investit et meuble le salon dans un style indonésien avec de grands canapés. Il arrive à créer une ambiance locale, amicale, conviviale où indonésiens et expatriés si trouvent bien ensemble. La maison est prête pour toute occasion de fête ou juste pour accueillir au pied levé un petit nouveau qui vient tout juste de débarquer à Jakarta. Un jour, la femme de ménage explique à Yann que son jeune fils va se marier mais il n a pas beaucoup d argent. Pour la cérémonie Il ne peut donc louer une salle dans un hôtel comme le veut la mode ou les coutumes. Yann comprend vite le message. Bien entendu, dans le langage de la culture indonésienne, il propose, si le jeune couple le souhaite, de mettre sa maison à leur disposition pour réaliser le mariage de leur rêve. Yann et ses copains colocataires se lancent alors dans la préparation de cette cérémonie, elle devient prétexte à réunir les copains, 39

son frère et Audrey plus la famille du jeune couple. Ils préparent une belle cérémonie, avec les costumes traditionnels, les décors de style local construits de bambou, feuilles de palmiers et de bananiers. Les jeunes mariés sont ébahis et surpris d un tel accueil, d une telle organisation pour leur cérémonie, de tant d énergie et d attention déployées par ses «buleh» (prononcez boulet) pour leur humble personne. Quels que soient les gens, leur niveau social, Yann ne réalise pas ses actions à moitié. Il se donne, comme d habitude dans ce qu il entreprend, à fond pour que tout soit parfait et réussi. Leur sourire est la meilleure des récompenses, les jeunes se rappelleront de leur belle cérémonie. Pipo témoigne de cette spontanéité qui rendait Yann si heureux de pouvoir distribuer du bonheur autour de lui. Pipo et Maria (Philippe Benassi) Yannou nous a littéralement fait une place dans sa vie, dans son monde quand Maria et moi sommes arrivés à Jakarta en début 2006. En même temps, on arrivait pas en terre inconnue, déjà potes qu on était du p tit morel, et on connaissait quelques spécimens du French Team de Jakarta, et de Bangka Dua (2), son épicentre. Yannou je l ai connu lors de ma 1 ère semaine dans ma nouvelle vie, à l époque je sous louais l appartement du grand Morel à Taman rasuna et Maria n était pas encore arrivée. Si je m en souviens bien, on s est rencontré la première fois au Splash, l antre des débuts de soirée du crew de Bangka. On se présente, détente. Au bout de 5 minutes, je lui raconte que je ne pense pas rester à Taman rasuna, que je vivrais bien dans une maison avec ma copine qui ne doit pas tarder, mais bon, pas pressé. On se connaît à peine. Et là du Yannou : «ben viens vivre à la maison, tu vas voir c est bon esprit, bon y a pas d eau chaude, mais bon, ça se passe plutôt pas mal». Voilà, on se connaît depuis dix minutes, on n a pas fini notre 1 er long Island que v là qu il me propose de vivre chez lui, avec ses potos, pendant deux ans, avec ma copine qu il ne connaît pas et qui pourrait être une chieuse, moi aussi d ailleurs je pourrais être un connard d ailleurs. Yannou c est ça, ça va bien se passer. Et si ça ne se passe pas trop bien, on reste quand même positif pour que ça se passe le mieux possible. Voilà, en 5mn, je fais partie du «crew» Bangka 2 avec Diana, Mateo, Rahan et l Oléron par intermittence. J ai une photo que j aime bien et que je mets même si elle est moche, c est celle de mon anniv : 1ere soirée avec Yannou (et quelques 250 autres personnes). La soirée blanche chez Moumoun. Vivre à Bangka 2, ça nous a permis de bien mieux comprendre le pays dans lequel on vivait, ses gens, ses coutumes et sa façon, bizarre de voir les choses. Et la passion de Yannou pour l Indonésie nous aura fait comprendre bien plus de choses en 2 ans que si on était restés dans notre coin ou avec d autres expatriés. Pour ça et pour nous avoir accueilli, je lui serais toujours reconnaissant. Il était toujours là pour remonter le moral de Maria quand elle se désespérait de pas bosser, bon il ne lui a pas trouvé de taf, mais il multipliait les petites phrases, les : «rhooooo bah profite», ou les «allez là on rigole un peu» et le fameux «ca va bien s passer». J ai essayé de mettre des photos parlantes de ces 2 années : les weekends à Cimaja avec la guitare et les rigolades, les grosses «teufs» déguisées avec les 5+1 dalmatiens qui nous a occupé une après midi entière et que Yannou a fini par coordonner même s il était à la bourre. Je vous mets aussi une photo avec sa bêche, pour son chantier interminable de faire de Bangka 2 un petit paradis de verdure, d écologie et de détente extrême : hors de question de se sentir mal à Bangka 2. La règle d or : on y arrive content et on en repart encore plus, et 40

généralement un peu éméché. Bon, à part pour le mariage du fils d ibu (femme), je vous mets une photo dans l habit traditionnel javanais qu on avait revêtu pour l occasion. Une autre caractéristique du Yannou, on file un coup de main à tout le monde, pas de classe, pas de rang, on aide comme on peut. Il ne doit pas y avoir beaucoup de pembantu (employée) à Jakarta qui ose demander à leur boss de leur prêter la maison pour y organiser un mariage. Ibu l a demandé à Yannou, qui bien sûr a dit oui (nous aussi bien sûr on était d accord) et on a organisé le mariage à la maison. Bon esprit quand tu nous tiens. Je vous mets aussi la photo de nos retrouvailles 2 ans et des patates après notre départ d Indonésie. C était au Maroc pour le mariage de Mateo. J adore cette photo : on se marre comme des gosses, tous hyper heureux de se retrouver, comme si le temps n avait pas joué et qu on s était quitté la veille. J adore cette photo. C est la dernière fois que j ai vu Yannou, je suis bien allé une fois à Jakarta pour des raisons professionnelles, j ai revu toute la clique, j ai même rencontré Morgan, mais le grand chien s était barré surfer à Cimaja.le salaud. En même temps, y avait de la grosse barrique et bon, ça allait bien s passer. Pippo et Maria (membres du crew Bangka Dua 2006/2007) Tout n est pas net ou super clean dans la maison malgré la femme de ménage à temps complet. Mais la notion de propreté occidentale, la nôtre, Yann n y attache pas tout à fait la même rigueur. Il s adapte fort bien aux niveaux des exigences locales, mais il tient quand même à avoir dans sa maison un confort incluant une certaine propreté. Un minimum en sorte. Sa maison, au long de ces années va connaître un grand nombre de fêtes toutes aussi mémorables les unes que les autres. Tout ou presque est un bon motif pour organiser des soirées et celles de Bangka 2 deviennent vite réputées donc immanquables. Les nombreux copains, anciens et nouveaux, se retrouvent donc les samedis soir pour écouter de la musique, danser, boire un petit coup et fumer un peu malgré le danger que cela représente dans ce pays. Les thèmes sont variés, les costumes fabriqués avec application, Yannou a le sens de la fête, il sait le transmettre à ses amis mais ceux-ci visiblement non pas trop besoin d être poussés ou initiés. Ils sont tous, non seulement partants, mais aussi moteurs de toutes ces soirées qui restent des faits majeurs de cette époque de la vie de Yannou. La maison de Bangka 2 est comme nous l avons vu le lieu de rencontre des nouveaux amis, le lieu où s agrandit la bande des copains de Yann. Comme par exemple Serge et Nathalie, rencontrés tout juste débarqués du Japon. L équipe se soude dès les premiers «Surf Trip» entre autre au Mentawai. La passion commune de ce sport ressert les liens entre ces jeunes délocalisés, très loin de leurs attaches. Ils restent unis, très proches, tout au long de ces presque dix années. Nathalie est la marraine de Morgan. Sergio nous dit : Christian, Josiane, J'ai bientôt 44 ans, je ne savais pas pleurer. Et puis voila, Yannou m'a appris ça aussi... C'est fou ce que je pleure maintenant, ça n'arrête pas, faut croire que j'apprends vite. Ces larmes m'interpellent. Ces rivières qui se déversent, nous interpellent tous. On se dit "ok Yannou était un bon copain, mais tout de même, à ce point..." alors on se met à chercher, à essayer de comprendre pourquoi on est si profondément, si douloureusement affecté par son départ précipité. Les témoignages des gens qui l'ont rencontré se succèdent et là on commence à déchiffrer le pourquoi de la profondeur de cette douleur. 41

Ce n'est pas uniquement le mec incroyablement doué pour à peu près tout, un personnage d'une humanité rare, un soleil éclatant (il est si beau en plus!), ou même une source nouvelle d'énergie renouvelable. Non je crois que celui qui m'arrache ces rivières de larmes c'est celui dont je viens de comprendre qu'il était comme un maitre. Un Docteur es vie, es générosité, es fraternité, es Amour. En pédagogie ils appellent ça du "savoir-etre"... Plus mes larmes coulent et plus elles ont un sens: Yannou est un missionnaire, un apôtre moderne qui nous annonce et nous révèle l'impérieuse obligation de mieux nous comprendre, de travailler ensemble, de vivre ensemble et surtout de mieux nous aimer. Alors oui, chaque jour désormais je m'efforce de suivre son enseignement et de donner plus, beaucoup plus. Car je crois que c'est de ça dont il s'agit et c'est pour ça qu'il est avec moi à jamais. Je le vois qui me regarde et me dit "hop hop hop mon Sergio, tu peux p'tete y donner un peu plus de cœur à l'histoire"... "Oui mon Yannou c'est promis, c'est juré...j'y mettrai tout mon cœur!" Yann n était pas seulement le copain des autres. Il aimait ses amis et tenait à les intégrer dans le cercle de sa famille, sans différence, sans apriori, sans jugement. Cher Christian, chère Josiane, vous avez tellement œuvré à faire de lui ce qu'il est. Son action, son influence si positive sur nous tous, sont aussi les vôtres. Moi qui vous connais un peu, je reconnais une patte, une empreinte familiale très marquée. Alors voila, ben je l'aime votre famille...elle est aussi un peu la mienne, je viens de m'en rendre compte... Je vous embrasse tellement, tellement fort Sergio Julie ajoute quelques mots, Je ne trouverai jamais les mots pour témoigner de l'amitié et de l'affection que je porte à Yannou et à toute votre tribu Brault. Je suis avec vous par la pensée chaque seconde pour vous soutenir dans cet immense et indescriptible chagrin. Toutes les valeurs, qualités de Yann se retrouvent en chacun d'entre vous. La personne solaire qu'il était, nous a tous illuminés et nous continuerons à perpétrer sa mémoire, son optimisme et son incroyable force dans la vie. Je pense très fort à Josiane et vous embrasse avant de pouvoir le faire samedi. Julie Serge se rappelle également : J'ai choisi ces photos pour plusieurs raisons. D'abord Yannou c'est le bleu, la mer, l'eau, la fluidité, l'élément liquide tellement indispensable à la vie de tout et de tous... Ensuite Yannou c'est un sourire permanent, une joie de vivre, un état d'esprit: la "la cool attitude, la vraie", le bonheur... Yannou c'est aussi l'amitié, un lien particulier avec chacun, un kinesthésique, un être qui te touche physiquement et humainement Yannou c'est un mouvement perpétuel, un tourbillon d'idées qui se succèdent et s'entrechoquent pour construire: ce bout de bois qu'il coupe dans l'eau à Panaitan c'est le 42

matériau qui constituera le pont du château qu il nous a fait construire sur la plage avec Rahan et Tamara. Enfin Yannou c'est la beauté: un être d'une élégance incroyable dont on se dit que la plastique n'est que le reflet de la bonté de son âme... Yannou c'est une générosité, une si belle personne, un être exceptionnel... Yannou je t'aime Sergio Après son mariage et la naissance de Morgan, sous une petite pression de Diana avec notre modeste support, Yann et Diana recherchent une nouvelle maison pour abriter leur petite famille appelée à s agrandir. Lors de nos nombreuses visites, une villa retient notre attention et celles des enfants, elle correspond bien à l esprit «Yannou», plait à Diana, ils l adoptent. Elle devient la maison de Bangka 7 dalam. Elle est grande, accueillante, 4 chambres, piscine. Nous nous y sentons bien et faisons des plans sur la comète pour venir rendre visite aux enfants dès notre arrivée dans l Océan Indien. Cette maison va très vite prendre le relais de celle de Bangka 2 tout en gardant le même esprit. Les fêtes, les rencontres amicales et même professionnelles sont légendes car Yann aime associer ses boss à sa vie personnelle. Sa vie est un tout et tout ce qui gravite autour de lui doit s y intégrer. Il commence donc de plus en plus à élargir son propre cercle et y intègre progressivement sa nouvelle petite famille, sans toutefois délaisser pour autant la grande majorité de ses copains et ses évasions surf. JB «Captain», Jean Baptiste, pour le différencier de JB «Moumoun», un autre copain de la bande, est marié depuis 2007 avec une jolie indonésienne. Il a deux garçons, trois maintenant. JB est un copain de promo de Flavien. Yann le connaît depuis très longtemps car JB était aussi l un des pionniers des premières escapades lancées à la découverte de l Indonésie. JB et sa femme habitent à proximité de chez Yannou et Diana. Leur couple Franco indo, les enfants, tout les rapprochent. Ils s organisent pour le transport des enfants à l école française fréquentée par les garçons très vite devenus copains. Leur relation se renforce, avec Flavien, ils achètent même tous les trois un terrain à Cimaja, la haut sur une montagne, pour planter des arbres et élever des chèvres, une autre grande idée de Yann à laquelle se sont associés sans hésiter son frère et leur copain. Pour la rentabilité, Flavien et JB doivent attendre un peu plus que le calendrier prévisionnel établi par Yannou. Il n aurait pas manqué de se faire chambrer par ses deux associés. Ils en rigolent, l humour et leur pensée perpétuelle pour Yann les rapprochent un peu plus. JB nous raconte ses rendez-vous avec Yann : Yannou et moi avons beaucoup déjeuné ensemble au Tratoria de Mega Kuningan de Jakarta pour la pause boulot entre 2010 et 2012. Dès que nous le pouvons en fait. C est-à-dire dès qu il n est pas en Chine, en Inde, en Thailande, à Yodja, à Evian ou à Sukabumi. Et bien sûr qu il n a pas rendez-vous avec son boss ou son réseau de relation pour pousser tous ses projets, réunions qu il tient au Tratoria de Mega Kuningan et que j y croise donc toujours à l occasion. Un petit SMS vers les 10-11 heures et hop, le rendez-vous est pris. 43

Une tomate mozzarella, une pizza 4 fromage, le tout arrosée de Storm golden et nous voilà à converser pendant une heure ou deux. Parmi nos nombreux sujets de conversation : les prochaines vacances surf en Australie ou aux Mentawai, des épineuses questions de boulot, notre petit business de chèvres ou son rêve vert de Resort à Cimaja, les dernières nouvelles d Astérie en vadrouille aux Caraïbes et dans le Pacifique, ses espoirs de voir revenir Fla et Audrey dans le coin, le monde et ses travers, l école en bambous de Bali, ses idées de congé sabbatique un peu sur Astérie, un peu à Cimaja, un peu aux Mentawai, avec Diana, Morgan et Naeva le plus possible quoiqu il arrive. De l avenir en famille en général. La famille justement. Un sujet qui revient souvent entre nous. Sans doute de par la proximité de notre parcours dans ce domaine. Parmi d autres depuis cet été 99 et ces premières semaines passées en Indonésie. Ce mois d Avril 2012, nous déjeunons une fois de plus. Nous parlons pas mal des enfants. D éducation, de futur en France ou en Australie, et leur âge le plus adapté pour ce genre de changement. J écourte un peu plus tôt car j ai pas mal de boulot. «Demain pas possible je pars à Yodja me dit-il. OK. On se voit ce weekend». Le lendemain il me sms vers les 11 heures. «Un petit trato vers midi 30? J ai pu m arranger.» J arrive un peu en retard et je vois Yannou assis à la table près de l aquarium à langoustes, avec 3 enfants, tout contents d être ici. Il est passé à la maison, et a emmené William, Lorenzo en plus de Morgan. Nous voilà donc à manger avec les gamins dans ce resto d hommes d affaires. Essayant tant bien que mal de conserver un semblant de calme. Au moins de notre point de vue. En tous les cas cela rigole bien. C est bien là le principal. On est tout bien. C est bien vu. Et une bonne pause famille pour moi au milieu de cette journée studieuse. Ce petit geste m en redit beaucoup sur Yannou et résume bien toutes ces années passées ensemble. Sur les mélanges qu il aimait faire entre famille, amitié et travail: Sur sa constante envie de faire des surprises, surtout lorsqu il sait qu elles feront plaisir. Sur son énergie continue pour qu il ne se passe pas une demi-journée sans faire quelque chose d originale et d agréable. Quelque chose qui compte et qui reste. Que ce soit pour un rendez-vous improbable sur le parking de l aéroport de Marrakech pour faire la surprise de ma venue sur le trip «Orange Mécanique» vers le désert marocain, se pliant en quatre par SMS régulièrement dosés pour que Fla, Paf et Farf ne se doutent de rien. Quand autour d une bière d après squash, que je cherche un bateau, qu il y aurait bien celui de ses parents mais qu il est un peu grand, les appelle voir s il y aurait pas moyen de baisser un peu le prix. Des essais infructueux de monter un petit groupe de musique à Jakarta, ou tout simplement pour inventer des jeux à la maison lorsque nous sommes tous les deux de garde d enfants. A chaque fois la même envie. Le même enthousiasme. La même chaleur partagée. Yann a plein d idées et de bons plans à partager avec ses copains. Il cherche toutes les occasions pour les persuader de la justesse de ses plans. Il veut les inviter à participer, tous ensemble. Oui, pour Yann un plan n est bon que s il est partagé par la communauté. Chacun se doit d en bénéficier car pour lui, aucun doute possible, ce ne peut être qu une réussite. La bande va s enrichir, peut être pas immédiatement mais prochainement dans les quelques années à venir et de développer une fois de plus ses arguments frappant l imaginaire, mais convaincant pour la plupart. 44

Le grand projet sur lequel, il concentrait toute son énergie et ses quelques économies, celui qui lui tient le plus à cœur, est l achat de terrains à Cimaja, près de leur spot de surf favori, dans le but d ouvrir une maison d hôtes face à la mer, pour surfeur ayant environ la quarantaine, avec femme et enfants. Accueil relaxe, ambiance sympa, yoga, massages, cours de surf pour les enfants, bref un havre de paix pour quadra qui a réussi. Le tout au milieu des rizières sur une colline, avec vue imprenable sur la mer dont les vagues éclatent juste au pied de la rizière sur la plage de galets, accessible en sillonnant à travers les champs de riz, la planche sous le bras. Le rêve. Un beau projet que Yann avait bien su nous vendre au point que nous lui cédons une somme rondelette pour l aider à concrétiser son rêve avant qu un gros chinois, comme il disait, vienne lui piquer sous le nez le terrain qui lui bloquerait l accès à la mer. Je repense à cette période si proche, où Yann le plan du cadastre toujours avec lui, nous montrait ses acquisitions, les copains ne l ayant pour l instant pas encore suivi, il investissait seul dans les terrains. Il était fier, nous crayonnons les plans des futurs bungalows et leur implantation sur les parcelles. Du grand Yannou, du rêve plein les yeux, mais surtout le grand bonheur de voir son rêve passer à la réalité. Et bien non, le destin en a décidé autrement. Son rêve s arrête aussi brutalement que sa jeune vie. Pour que ses deux enfants puissent peut être un jour prolonger le rêve de leur jeune père, Diana suit attentivement le transfert de propriété en son nom de chaque terrain pour obtenir les certificats. Elle s y attache et réussira certainement afin de ne pas perdre le bénéfice de l investissement et surtout les rêves de son mari. Ses rizières il les aimait, tout comme l océan Indien dont les vagues déroulaient en grondant juste au pied de ses terres. C est dans ses rizières que nous avons le 14 juillet 2012, entouré de la famille de Diana, de ses copains, cette fameuse bande de Jakarta et d autres venus de beaucoup plus loin, dispersé une partie de ses cendres, puis d une barque d un pêcheur local, entourés de tous ses copains surfeurs, Diana et Flavien ont répandu le reste de ses cendres dans cet Océan Indien qui lui avait procuré tant de joie et d adrénaline lors de ses grandes chevauchées, sur son frêle surf, des vagues magiques de cet océan qu il respectait tant. 45

Chapitre 5 Le surf La mer a toujours eu un pouvoir attractif sur nos jeunes garçons. Sur bien des photos, puis des tableaux de Josiane, nous les voyons de la plage observer le large. Les mouvements perpétuels de la surface des océans les fascinent. Les vagues les intéressent, le surf les motive, puis petit à petit modèle leur propre vie. Les surfeurs sont patients, ils passent des heures assis sur leur planche, ils attendent la vague. Flavien et Yann sont du même modèle. Je ne peux m empêcher de leur faire remarquer le peu de vagues surfées par rapport au temps passé dans l eau. Ce ratio n a pas d importance à leurs yeux. L essentiel, c est la vague. Elle les soulève, la planche accélère, les garçons rament encore plus vite, ils poussent sur les bras, redressent un genou, une jambe, puis deux. La planche glisse dirigée par les seuls mouvements de leurs bras dans une position devenue caractéristique au fil des années, au point de reconnaître chacun de nos deux fils, facilement depuis la plage. Une seule vague suffit à combler leur joie et leur bonheur, surtout si cette vague a pu être surfée par les deux frères avec les copains, l un à côté de l autre, debout sur leur planche, enchaînant les figures et les belles accélérations. Leur visage traduit leur immense bonheur, leur osmose avec cet élément liquide pourtant si difficile à maîtriser. Des plages de Vendée à celles d Indonésie, les années ont passé et la passion a grandi. Yannou progresse. Surfeur confirmé en arrivant à Bordeaux, il en repartira surfeur «engagé», capable de prendre des risques toujours mieux contrôlés dans les grosses vagues de plus de 2m50. Il progressera en profitant au maximum de la proximité des plages de la côte girondine, Lacanau, le Truc vert, la Jenny, mais aussi des surf trips avec les copains : le Pays basque français ou espagnol avec Damien et Bobo et la découverte des premières grosses vagues sur les houles d hiver, le Maroc avec son pote «le Dug», local de l étape à l époque puisque Yann et la bande, Fla et Guitoune, l ont rejoint à Casablanca où il vivait. Puis vient l Indonésie pour des vacances avec cent pour cent de surf, qui lui laissaient à chaque fois de merveilleux souvenirs et un goût d inachevé, une envie de plus en plus puissante d y revenir, de surfer toujours plus, surfer toujours mieux. Des «beach break» de leur début à Saint Gilles, ils sont progressivement passés au «reef break» plus ou moins délicat, voire dangereux quand la grosse houle répond présente. Surtout 46

en Indonésie où les grandes dépressions du sud provoquent des trains de houle impressionnants, remontant tout l océan indien pour venir s éclater sur les côtes sud des îles indonésiennes. Le danger est souvent présent et les dégâts en matériel ne sont pas rares, bien au contraire. Un «shape» cassé se répare ou se remplace, mais des lacérations dues au corail ou aux roches de granite laissent des entailles profondes sur les jambes et le corps, voire la tête. Les blessures se guérissent difficilement sous la latitude de Bali, l humidité et le soleil n aident pas. Les plaies se referment mal et demandent une attention particulière. Yann n est pas suffisamment vigilant, il néglige trop souvent la gravité de ses blessures. Une année, il a bien effrayé Josiane et la pharmacienne en débarquant à Saint Hilaire avec une vilaine plaie sur la jambe. Josiane a pris les soins en main, climat aidant, elle a réussi à guérir cette blessure en deux semaines. Tout de même. Le «reef» laisse des traces et malheur à l imprudent qui s attaque à une mer trop forte pour lui. La connaissance de ses limites réduit la casse de matériel et le risque des blessures. Qu on se le dise. Quoi de mieux qu un bon weekend surf avec les copains? Pour Yann comme pour Flavien, tous les deux en harmonie sur ce sujet, la réponse est : Rien. De plus, si Yann n est pas en voyage, les weekends se préparent dans la semaine au cours de réunions tardives arrosées de «Bintang». Si la vague est annoncée, son appel ne laisse pas indifférent notre jeune fils. Il jouit du privilège d une liberté méritée ou sacrifie t-il une famille, une épouse, ses enfants? Une question, tant de fois posée, qu il rejette, prétextant qu il n y a pas de doute possible dans son esprit. Pour nous si, un peu. Mais ses dégagements surf entre copains sont indispensables à son équilibre physiologique et au maintien de sa légendaire boulimie de la vie. Toujours parti en voyage dans les pays asiatiques limitrophes et même plus éloignés, il essaie de revenir les weekends à Jakarta, souvent, quand la vague est au rendez-vous, il reprend la voiture la nuit pour conduire de longues heures vers Pelawan Ratu, près de Cimaja, pourtant situé seulement à cent cinquante kilomètres, mais les monstrueux embouteillages transforment ce modeste voyage en pure galère. Une bonne session se doit d être matinale. Quelques heures de sommeil pour reprendre un peu de force suffisent à nos jeunes surfeurs avant de s élancer dans les vagues convoitées tout au long de la semaine. Il se régale notre Yannou lors de ces fameux trips, surf, copains. Il se régale tout autant des après surf, ou entre surf, si une bonne session s annonce l après midi ou en soirée au coucher du soleil. La guitare, les chansons, la «Bintang», les bons ingrédients sont réunis pour réussir une belle soirée après surf. Un souvenir certainement mémorable pour lui, qui l ai aussi pour son frère, lors d un surf trip ensemble en avril 2011 aux Mentawai sur les îles proches de Sumatra, sur le bateau, un américain avait en tête et quasiment écrit les paroles d une chanson «a little brown bird». Il n arrivait pas à les accrocher à une musique. Sur cette longue barque de pêche, au confort rudimentaire, entre les hamacs tendus en travers des passavants, au rythme du roulis, en soirée Yann a commencé à gratter sur sa guitare et aligné quelques accords lui semblant coller au texte qu il découvrait. Au fil de son intuition et des notes égrainées, sa voix monte dans le soleil couchant, donnant vie à une chanson, comblant d extase et de reconnaissance ce surfeur de rencontre. 47

Plus récemment, le 8 mai 2012, Yann est de passage à Bali. Il insiste auprès de son grand copain «Rahan», pour se faire au petit matin du lundi, une bonne session. Pour «Rahan», déjà se lever à 6 heures du matin, ce n est pas trop son truc, mais de plus, justifier au bureau une arrivée tardive, n est pas simple, surtout pour une sortie surf, aussi bonne soit-elle. Mais Yannou sait motiver, convaincre du bien fondé de son idée, de ses envies, surtout pour la communauté des amis, en l occurrence pour son ami et il est question d une sortie surf, un lundi matin, pour bien attaquer la semaine, donc difficilement négociable. «Rahan» le sait. Il n est pas très dur de le rallier à cette idée un peu folle. Finalement nos deux surfeurs partent pour Echo Beach, à quinze minutes de scooter. Pas de vent, pas de nuage, le soleil se lève. Le plan d eau est lisse, seules les longues ondulations les appellent à se mettre à l eau pour une super session. Nos deux surfeurs ne se préoccupent plus de l heure et du temps passé sur le spot, oubliées les obligations du boulot, seul les intéresse le plaisir de vivre une fois de plus, un sacré bon moment ensemble, côte à côte sur leur planche. Finalement, ils se décident à sortir et rament vers la plage. Ils posent les pieds sur le sable. Yann décroche son énorme sourire de grand béta, claque une tape amicale dans le dos de son ami, lui fait la bise «Hé tiens au fait, bon anniversaire mon «Rahan», en éclatant d un grand rire, heureux de la bonne blague qu il vient de réussir. Quel plus beau cadeau pouvait-il faire à son ami? Une autre image de Yann, il avait soigneusement construit la livraison de son cadeau d anniversaire. Le 8 mai 2013, au petit matin, un an après donc, Nico, (Rahan), part surfer sur la même plage, seul sur les vagues de leur océan indien. Sa pensée est pour Yann, il est sur sa planche, pour lui, rentrer dans son esprit, être ensemble, dans ses moments de bonheur, d humanité, ensemble pour toujours, mais sans sa présence, sans sa haute stature, sans son sourire, mais à tout jamais pour la vie. Flavien, décrit un week-end, Le petit récit d un week-end à Cimaja. Départ Vendredi soir : Tout est calé, Rahan qui vient de Bali et Didi sont prêts, il ne manque que moi malheureusement empêtré dans un diner boulot. Mais bon ; à 21h00 on est prêts.y a plus qu à attacher les planches.sauf qu on a pas de sangles, rapport à Alex qui les a laissées chez je ne sais qui Alex si t as une idée? Voila Didi et Rahan en mode «rescue» sur le scooter direction Bangka 2..pas de sangles la-bas. Pendant ce temps là je fais un tour de matos et tombe par hasard sur le sac à planches du Xav le seul assez organisé pour avoir des sangles rangées à leur place.bingo!!! Sauvetage du vendredi par Xav, rappel de Rahan et Didi déjà parti sur Tendéan à la recherche de sangles chez Didi.et nous voila partis à 22h. Sukabumi Bogor : On confirme au passage que le timing pour aller à Cimaja c est pendant le Ramadan.personne à l aller et 3h entre Pelab et Jakarta au retour à 18h. Du bonheur. Sawarna Réveil difficile après quatre heures et quelques de sommeil direction Sawarna à tout de même 1h de voiture supplémentaire. 48

On arrive sur place, on se prépare, les «ojek» sont déjà prêt à nous emmener devant le spot où a été construit un petit «warung» pour le petit Déjeuner et boire un coup. Un seul surfeur à l eau, pas de vent et 1m50 d une belle houle qui déroule sur 100m. La mise à l eau est un peu laborieuse, mais ça se fait.mes deux premières vagues sont magnifiques avec départ à l outside (plus au large et sur la gauche) à ce moment de la marée et ride de 100m avec possibilité de plaquer 4 rollers sur la même vague! Rahan met un peu de temps à se chauffer, mais est bien chaud avec des départs dans le creux quand la configuration change, et que le pic se déplace à «l inside» plus dans la baie. La vague est à peine plus courte, mais aussi plus méchante.je suis un peu court sur les grosses en 6 3 et je me prends de grosses, grosses boites.avec perte d un chausson arraché par LA grosse série qui décale. C est donc la «gavade» même quand un groupe de 6 belges débarquent car le niveau est faible et beaucoup de séries.faut être patient.ça tombe bien on est un peu calmé après 6 ou 7 vagues de 100m, par la rame du retour.donc on attend tranquille les belles et on sort après 3 bonnes heures bien «surfed out» comme on dit On mate le spot qui marche encore tip top avec plus personne, même après que le vent se soit levé car «l inside» est encore bien «clean» et «cross-off». Arrivée 14h tout de même au Kuda Laut. Cimaja Plus de Rahan ni de Didi rentrés la veille. Levé 6h30 dimanche et yoga tranquillement sur la terrasse. A l eau vers 7h30/8h avec, mauvaise surprise une grosse quinzaine de personnes, pas de locaux à cause du ramadan, pas trop de niveau non plus, le spot marche bien à ce moment là. J en prends 2 belles mais il y a tout de même beaucoup de monde, je n ai pas non plus le couteau entre les dents rapport aux courbatures de la veille et le vent «cross-on» de la montagne se lève à 9h et moisit un peu le plan d eau.je sors donc après un heure de session et regarde tranquillement les surfeurs sortir un par un au fur et à mesure que les conditions se détériorent sans trop savoir si j y retourne ou si je rentre. Après 30 minutes, le vent retombe un peu et je décide de me remettre à l eau car il n y a plus que 5 puis 2 surfeurs japonais seulement. 15 minutes après mon arrivée au spot, le vent tombe et les conditions se mettent en place les séries rentrent, la marée montent un peu et se suit 45 min de perfection ou chaque vague est une tentative de barrels.avec presque personne à l eau je n ai jamais connu de telles conditions (pas de monde surtout) à Cimaja depuis 10 ans c est assez mystique surtout quand je prends mon 2eme barrel de la session sur une grosse, «take off» tranquille (merci le placement idéal puisque personne est à l eau ), «bottom» et tube.magnifique. Il faut dire qu avec la planche que le pote de Yann (Ronan) a shapé, c est mon approche de Cimaja qui a changé tout pour le barrel (tu te souviens du shape Mr Sous? pas de problème pour les ailerons au fait, t avais raison ) Je ne me souviens pas avoir collé de vrais barrels sur ce spot pendant toutes ces années (un peu mauvais certes ) et là j en suis à 3 barrels en 3 sessions une stat qui va être dure à conserver mais cette planche est idéale pour ce spot. Forcément une grosse pensée pour Yannou qui n aura pas vu ces barrels car c est aussi un peu grâce à lui tout ça. Ma première session tout seul sans lui et celle qui restera sûrement ma meilleure sur ce spot. Un week-end comme il aurait aimé un week-end comme on les aime tous. 49

Grosses bises les potos. Fla Toujours dans leur recherche des nouveaux spots, Flavien aurait pu aussi nous raconter la fameuse équipée au Maroc à bord de «Orange Mécanique» son fameux camion, avec Yannou et «walpaf», où ils furent rejoint par Guitoune et «JB Captain», pour une randonnée pleine de découvertes, de surprises, d incidents mécaniques aussi et de grandes émotions sur des vagues nouvelles pour chacun d eux. Une sacrée aventure. Il aurait pu tout aussi bien nous conter le «holdup» de Padang Padang en avril 2009. Avec Yannou, après trois ans de séjour surf à Bali sans avoir surfé cette vague réputée mais nécessitant une bonne houle pour délivrer tout son potentiel, ils constatent en passant sur le pont que quelques séries passent bien sur «Impossible». Ils décident finalement de tenter le coup. Ils descendent avec la planche sous le bras les marches étroites entre les parois rocheuses. Ils font la bise à «Ketut», omniprésente sans avoir pris une ride malgré toutes les années passées, se préparent gentiment et se mettent à l eau. Rapidement quelques petites séries rentrent, le spot a l air de vouloir marcher, c est la bonne nouvelle, le choix est donc judicieux. Mais pour l instant cette houle d un mètre est trop petite et Yann avec son surf «Rasta» de 6 4 pieds, manque de volume. Il n arrive pas à enchaîner, Flavien se marre mais prend aussi de belles gamelles, heureusement sans graves conséquences pour eux deux. La configuration se calle et les séries grossissent de plus en plus. Cinq ou six «Body boarders» les ont rejoints et «shootent» la dernière section alors que Yann et Flav attendent les grosses vagues, quinze mètres plus à l'intérieur. Une très bonne ambiance règne sur le plan d eau, les «body boarders» se marrent et nos deux garçons, tout aussi hilares, enchaînent sur les plus grosses, ils se régalent. Ça gueule et ça motive dans le chenal quand les grosses séries rentrent. C est du tout bon. Nos deux surfeurs s éclatent, ils arrivent même tous les deux à tenter le tube, magique moment pour tout surfeur, debout pour Yann sur la dernière section de la vague lors de leur dernière session. Ils rentrent heureux de leur bon coup, un holdup comme ils disent, toujours possible à Padang Padang pour leur plus grand bonheur, tant cette vague est splendide et surtout unique. Denis, le binôme de Yann durant ses années FAC, nous raconte sa première expérience surf avec Yannou. Sumatra 2004, La vraie fin d année scolaire: la dernière. Il faut reconstituer le binôme pour fêter ça! RV est pris donc. En Indo, pour découvrir ce pays de sucre et de miel que tu me décris depuis presque 2 ans. Surtout pas trop d organisation, de toute façon ça va bien se passer. Je pars en sachant juste qu il y aura du monde de passage cet été là. Un projet de surf trip a été vaguement évoqué. Pourquoi pas même si je ne surfe pas. Apres quelques jours de mise en route à Jakarta, c est le départ pour 2 semaines chez Andy à Karang Nyimbor. 8 ans déjà mais pas besoin de rechercher ce nom étrange, il est gravé à jamais jusque dans ma chair. Pied droit exactement! 50

Après 3 jours à voir les potos s éclater, ça donne franchement envie. Yannou a envie de partager et parvient à me désinhiber: c est décidé je ferai mes débuts en body board ici. Cette vaguelette de 2 mètres et plus qui découvre un beau récif acéré est parfaitement adaptée! On prend soin de moi, on m en sélectionne une belle. Avec amour. Forcement, après un tout droit supersonique c est le passage dans la machine à laver. Je vois des rochers passer à droite à gauche et je m en tire plutôt bien puisque c est principalement mon pied qui ramasse. La vague se retire et je me retrouve au sec sur le récif, avec une entaille qui s avérera profonde. Mais pas le temps de s attarder, la petite soeur se pointe: un sprint vers la plage signera la fin de l expérience. Enfin presque. La suite c est 10 jours à l infirmerie (la chambre qu on partage avec Damien qui, lui aussi esquinté, me tiendra compagnie): lecture, pansement, guitare, pansement, pétanque mais plus de «snorkling» ni de ballades dans la jungle pendant les sessions surf. Rien de grave si ce n est le prix de ce climat si agréable: ça sèche pas, ca s infecte, ça devient même un peu noir autour de la plaie. Et puis beaucoup. Et pire ça s étend. Aller-retour jusqu au 1er village (30mn sur le toit d un camion) ou le pharmacien me donne quelque chose de parfaitement inadapté si ce n est contrefait. Il faudra attendre le retour a Jakarta pour se soigner. Et la je dois dire qu on s est bien soignes. Denis Yann est entré tout petit en osmose avec la mer. Au long de ses jeunes années, il a progressivement appris à côtoyer puis chevaucher les longues et hautes vagues des océans. Ces vagues étaient son dégagement, son bonheur sacré et indispensable, son hygiène de vie pour attaquer sereinement les responsabilités de sa charge familiale et de son travail. Ses cendres dispersées à Cimaja parcourent maintenant au gré des courants et des vents, ce vaste océan qu il observait, respectait, admirait bien souvent de la plage, la planche de surf sous le bras, les yeux rivés sur les vagues et l horizon, porte ouverte à ses rêves d évasion, de découvertes, de navigations. 51

Chapitre 6 La musique J ai eu la chance d apprendre le solfège tout jeune à Brissac, à l école municipale, des leçons données par une dame habillée tout en noir qui nous paraissait bien vieille, courbée, assise à son piano «Hammond», dans son petit appartement de l ancienne gendarmerie, au premier étage. Nous étions quatre garçons, tous gamins, respectueux, polis, impressionnés, quand elle caressait de ses doigts un peu crochus, les touches nacrées de son vieux piano. Les notes tintaient, nous entonnions la gamme tous en chœur : «do, ré, mi, fa, sol, la, si, do, do, si, la, sol, fa, mi, ré, do» en boucle en suivant scrupuleusement le ton et le rythme du piano, jusqu au moment où la sensibilité musicale de notre vielle instructrice décrétait que nous étions dans le juste timbre. Ouf! Ensuite l école continua au sein de la fanfare municipale, avec les grands, les anciens qui nous prenaient sous leur responsabilité pour nous aider à développer notre sens musical et également nous apprendre à défiler fièrement dans les rues du village sans avoir le trac et surtout en jouant juste de nos instruments tout reluisant, astiqués pour l occasion. Notre chef avait une oreille fine mais surtout une grande tolérance envers nous les jeunes qui débutions. Ces souvenirs sont inoubliables, j aurais voulu que nos enfants les connaissent, qu ils s imprègnent de cette atmosphère unique capable de vous faire dresser les poils sur les avant bras quand les notes des cuivres claquent ou quand les roulements des tambours montent crescendo. Mais les enfants ont dit non. Impossible de les convaincre du bien fondé d un tel enseignement. La musique ne semble pas les intéresser. Peut être que Yann est traumatisé par l enseignement forcé imposé par Monique à son copain Stéphane. Tous les midis, sans exception, pas de cantine avec les copains, c est piano obligatoire, à la baguette s il le faut. Yann semble souffrir pour son ami et trouve injuste les travaux forcés infligés par sa mère. Le frère et les sœurs de Stéphane sont à la même enseigne, chacun avec son instrument différent, elle travaille à former un quartet, elle-même joue de la clarinette ou de la flûte traversière. Elle montre l exemple dans la rigueur. Donc nos deux blondinets refusent chacun à leur tour tout école de solfège et décrètent que la musique est secondaire et si nécessaire on verra plus tard. Même mes tentatives à l harmonica sont jugées irrecevables, indignes des artistes que j interprète et qu ils ont tous les deux 52

beaucoup de mal à reconnaître, disent-ils. Frustré, je remise mon instrument dans sa boîte pour des décennies. Il en est ressorti seulement à la demande de Yann, il y a quelques années pour jouer ensemble, pour rigoler le grand classique du film «les bronzés», «Michael est de retour». C était un jour de fête à Bangka 2 où nous étions avec Josiane pour un court séjour. Une belle fête, c est vrai. Yann prend bientôt conscience du pouvoir de la musique. Il intègre rapidement son utilisation comme vecteur de l expression de ses émotions, de ses sentiments et comme support de communication. Il constate également très vite son pouvoir de rassemblement et de festivité, symbole d une communauté. Sans compter l aura qu elle peut apporter qu il sait fort bien accepter avec humilité, et surtout retourner vers le groupe. Ado, il commence à déambuler avec sa guitare nouvellement acquise et avec toute la fougue que nous lui connaissons, il s intéresse de plus en plus sérieusement à la musique et au chant. Il apprend vite comme à son habitude quand il le veut. Il se forge auprès des minettes lors des petites fêtes des samedis soir, un atout supplémentaire à faire pâlir de jalousie ses copains, laissés un peu sur le bord de la piste. Pas trop toutefois car les rusés de la bande vont profiter de l engouement des jeunes filles virevoltant autour d un Yannou trop sollicité mais qui ne rechigne pas à passer à ses bons copains les coordonnées des plus jolies. Lassées de ne pas attirer l attention du grand Yann semblant les ignorer complètement, elles se retournent sans complexe vers ses copains prêts à les accueillir à bras ouverts. Yann retient la magie de la musique, son impact positif sur l être humain et sur les groupes hétéroclites. Rapidement il l intègre dans tout ce qu il entreprend y compris le travail. La musique, c est une des ses façons d exprimer son côté festif et positif dans la rigueur du rythme et de la mélodie. Ce mélange lui convient bien, il l adopte et le cultive au long de ses jeunes années d adultes. A Bordeaux, comme nous l avons vu, sa rencontre avec ses copains «musicos» opère un vrai virage dans l approche de cet art. Il veut s instruire, développer ses sens et sa technique. Il commence à regarder sérieusement le chant comme une bonne expression de la musique, tout en ne négligeant pas la guitare, qu il entretient plus à titre personnel pour notre bonheur. Bref notre Yannou qui ne voulait pas connaître une seule des notes de la gamme se lance à fond dans son nouveau hobby, la musique. A Jakarta, il investit dans un saxophone et commence des cours particuliers. La sonorité du saxo le traverse, le renverse. Il adore, il progresse rapidement ne manquant pas, lorsque nous sommes de passage, de nous interpréter avec fierté ses nouveaux morceaux appris récemment. Le seul problème, c est que son professeur, un jour lui emprunte son saxo et disparaît avec. Plus de nouvelle du tout. Fin de l aventure, à notre grand regret arrêt immédiat du saxo, de la belle progression durant les derniers mois, il abandonne définitivement les recherches de son professeur. Il fait un trait sur son saxo. Il reprend sa guitare. C est à cette période qu il compose quelques chansons pour des artistes locaux dont une chanteuse vedette en Indonésie, Dimi, pour laquelle il adapte une de ses chansons. Il chante, grâce à cette chanson, en duo avec elle dans quelques shows télévisés. Le voici à moitié une 53

vedette. Il passe même en avant première partie de Jamiroquaï lors de son concert à Jakarta en 2010. Le grand Yann, tout rayonnant, passe les contrôles à grandes enjambées avec son badge «Artiste» autour du coup. Et moi je galope derrière lui, sans badge ni accréditation, passant également les barrières sans ralentir, les gardes n osant pas contredire la parole de ce grand «buleh» imposant et si sur de lui. Toutefois lorsque nous voulons pénétrer dans les quartiers de la grande vedette, nous sommes gentiment renvoyés dans nos vestiaires par les vigils. Impossible de rencontrer et discuter avec Jamiroquaï. Avant le concert, dans la grande salle servant de loge, Dimi, ses musiciens et son équipe se concentrent avant d entrer sur scène. Je reste largement en retrait, laissant les artistes maîtriser leur adrénaline et enregistrer les dernières recommandations avant le concert. Dimi, bien qu enceinte et près d accoucher, s en sort parfaitement, elle chante super bien d une voix douce, à l indonésienne, c est beau. Yann grimpe sur scène pour son duo, il attaque, super relaxe, sans pression, comme s il faisait ce métier depuis sa plus tendre jeunesse. Sa prestation est parfaite. Tout le monde est heureux et moi donc, qui ne peux avoir une meilleure place, je me retrouve face à la scène au premier rang. C est parfait. Nous rentrons à la villa, heureux comme deux gamins, d avoir passé une belle soirée à chanter. Surtout lui. Il peut composer aussi une musique par intuition, par instinct, comme nous l avons vu, celle qu il écrit en quelques heures sur les paroles d un surfeur rencontré lors du surf trip au Pantawai. La musique opère une fois de plus sa magie, déporte les rêves, resserre les liens et rapproche les humains. Le «Festi», ce rendez-vous estival annuel, est attendu avec impatience non seulement par les copains «musicos», comme une occasion régulière de se réunir et de se produire en concert, mais aussi par tous les fidèles admirateurs. Le noyau dur des débuts du groupe Bonswar s est transformé petit en petit en une grosse machine : 9 musiciens, du matériel, une logistique et une organisation plus complexe avec l arrivée d instruments à vent, trompette, saxo alto et ténor, dont l orchestration et la sonorisation sont très délicates. Mais surtout, le temps passant, la mobilité professionnelle des membres du groupe a transformé Bonswar en patchwork géographique : un guitariste à Toulon, un autre à Biarritz, un bassiste et un batteur à Bordeaux, un clavier et un saxo à Lyon, un saxo à Marseille, un trompettiste à Nantes, et surtout un chanteur à..jakarta. Le défi n en est que plus beau : se réunir chaque année, malgré la distance, pour préparer, puis présenter un concert au Festi, devant des copains et des inconnus, avec un show à chaque fois renouvelé. Quand leurs agendas respectifs le leur permettent, une répétition est organisée quelques semaines avant l évènement. Yann entreprend toutes les démarches possibles pour se libérer, même s il doit incruster quelques jours de travail pour justifier un déplacement en France et retrouver ses copains. Le but de cette répétition est de confirmer le choix des morceaux retenus pour le festival, puis de les travailler. Yann y joue le rôle de chef d orchestre. Il sélectionne les morceaux qui lui semblent les plus percutants, ceux qui répondent au mieux à l image du groupe. Cette étape de sélection, dans laquelle Yannou joue un rôle primordial, est à chaque fois épique. La première répétition vient en général conclure 4 mois de débats fiévreux par courriels interposés, débats dans lesquels les «reggae boys» du groupe confrontent leurs points de vue aux «funk boys» 54

ou aux «rock boys», car il y a plusieurs sensibilités dans Bonswar. Souvent, Yannou a le dernier mot, pour deux raisons. La première est technique : la tessiture de sa voix. Autant un instrument peut facilement jouer toute musique, autant une voix ne peut pas tout interpréter avec la même justesse et la même aisance. C est notamment pour cela que Guitoune aura mis 10 ans à convaincre Yannou de chanter un titre de Michael Jackson. La deuxième raison pour laquelle il avait souvent le dernier mot était le respect que les autres avaient pour la force de son implication : même si c était avec un énorme enthousiasme, il allait se «taper» de longues heures de vols pour venir préparer ces shows. Dans ce travail de préparation, il favorise les cuivres, il aime quand ça pète, puis de façon générale des morceaux à orchestration poussée mettant en valeur ses copains aux cuivres, aux guitares, au clavier et aux percussions. A partir de la liste proposée, le groupe choisit les morceaux et commence à les travailler en fonction de la structure musicale préparée par Yann pour chaque chanson et chaque musicien avec toujours un petit mot encourageant et souriant. Ce festival, le Festi, est une façon de se retrouver entre grands copains, certes pour faire une grosse fête une fois par an, mais aussi, même si tout ce petit monde joue dans la joie et la bonne humeur de manière pouvant paraître un peu dilettante, il n en est pas moins vrai que Yann et ses copains continuent sérieusement à professionnaliser leur musique avec toute la rigueur que nous leur connaissons. Ils atteignent un très bon niveau comme le montre leur très belle performance du dernier «Festi» de 2011. Yann était à quelques jours d arriver en France pour son «Festi 2012». Dans l histoire du Festi, Yannou restera une grande figure : pour ses prouesses musicales naturellement, mais également pour son engagement dans les interminables tournois de belotes ou de pétanque, ses pas de danse lancés avec ferveur jusqu au bout de la nuit, sa bonne humeur constante qui consolidait les fondements de cette énorme fête. Il aura aussi marqué la première édition en offrant à Diana l opportunité de partager sa culture avec tous les petits français que nous sommes : Lors de ce premier Festi, Diana avait réalisé une danse traditionnelle Javanaise qui avait embarqué le public dans un voyage exotique et féérique. Il était fier, fier d elle et heureux de partager ce moment avec ses amis, comme si c était un tableau de sa nouvelle vie qu il présentait à ses amis : la douceur et la grâce de la femme qu il aime, Diana, le raffinement et le mystère de la culture indonésienne. Tout y était! La bande du Festi, c était autant de copains, plus ou moins directement liés à la bande bordelaise de Yannou, que celui-ci a appris à connaître, jusqu à s en faire des amis : Papi, Jeannot, Romano, Mateo, les membres de Bonswar, etc. Bon nombre d entre eux étaient présents à la cérémonie d Olonne sur mer. Guitoune nous informe de la situation de leur groupe «Bonswar». Salut Christian, Je suis content d'avoir de tes nouvelles. Je me doute que vous n'êtes pas encore sortis de ce cycle de douleur quasi permanente, même si le temps doit faire son œuvre pour vous offrir un peu de sérénité et vous rendre un peu de joie de vivre, notamment au contact des petits. Sur les enregistrements, j'ai effectivement beaucoup de choses, mais la qualité sonore n'est pas toujours au rendez vous. J'ai de très bons enregistrements de certaines répétitions, notamment la répétition du concert qui s'en est suivi au festi 2011 (le meilleur de notre petite 55

histoire). Tu auras un super avant goût de ce que cela pourra donner une fois que l'on aura fait les montages vidéos du concert (il y avait plusieurs caméras) avec les bandes sons que j'ai remis en forme, en allant sur Youtube au lien suivant:page Bonswar Youtube. Damien doit faire les montages vidéo du festi 2011, mais je sais qu'il a été pas mal chahuté entre ses déménagements, ses échéances professionnelles et qu'il a certainement beaucoup de mal à retourner dans le passé sereinement. Je lui en ai parlé il y a 2 semaines justement, il doit s'y remettre une fois qu'il aura déménagé puisquil s'installe à Biarritz la semaine prochaine. Je vais d'ores et déjà te transmettre tous les enregistrements audio que j'ai. J'utiliserai la plateforme «wetransfer» car les fichiers sont lourds. Je mettrai Fla en copie, il pourra t'aider à gérer tout cela. Le noyau dur de Bonswar s'est retrouvé il y a 2 semaines le temps d'un weekend dans le sud ouest. Grand plaisir à se retrouver, mais aussi tu t'en doutes énorme émotion. A plusieurs reprises, les larmes étaient très proches, embuant les yeux de chacun. Mais j'ai aussi passé de bons moments en essayant de ressentir le grand Yannou en train de me souffler à l'oreille : "allez come on Guitoune». Je reste toujours sur la ligne de conduite qu'il a transmise à ses potes: prendre ce qu'il y a de positif dans tout, y compris après la tragédie que nous avons vécue avec sa disparition. Dans la bande, on a beaucoup changé les uns et les autres depuis son départ. Non pas que l'on vivait recroquevillés sur nous mêmes. Mais le quotidien, comme pour tout le monde, a fait son travail de sape. Et on oubliait peut être parfois qu'il est important de ne rater aucune occasion de passer du bon temps avec ceux que l'on aime. Depuis, on se voit de plus en plus souvent, Damien a presque tout envoyé balader pour quitter Toulon et se rapprocher de sa famille et de ses potes. Yannou est toujours là parmi nous, il a encore une fois bouleversé notre vie en y ramenant tout le positif qu'il y a à prendre les choses comme elles sont, le plus simplement et le plus intensément possible. Dis-moi quand vous rentrez en France. Si cela ne te gêne pas, j'aimerais passer vous voir une petite journée. J'aimerais te raconter tout ça. A très bientôt Christian. Je t'embrasse. Guitoune Yann avait au cours de ses dernières années une chanson favorite, je vous traduis les paroles de cette chanson: I m Yours de Jason Mraz : «Je t appartiens» C est vrai tu as fait beaucoup pour moi et je l ai senti ça me touche, J ai essayé d être froid mais tu es tellement chaude que j ai fondu, Je suis tombé à travers les mailles du filet Et maintenant j essaie de récupérer, Avant que le froid s épuise Je lui donnerai le meilleur de moi, Rien ne va m'arrêter, sauf une intervention divine, Je pense que c'est à nouveau mon tour de gagner ou d en apprendre davantage, Je n hésiterais plus jamais, non plus jamais Cela ne peut pas attendre, je suis à toi 56

Ouvre bien ton esprit et voit comme moi Ouvre ton dessein, putain tu es libre Regarde au fond de ton cœur et tu trouveras de l amour, de l amour, de l amour Ecoute la musique au moment ou les gens dansent et chantent Nous sommes juste une grande famille Et c est notre droit divin d être aimé, aimé, aimé, aimé, aimé Donc, je n hésiterais plus jamais, non plus jamais Cela ne peut pas attendre j en suis sûr Pas besoin de tout compliquer Notre temps est court Ceci est notre destin, je suis à toi Viens plus près ma chérie Et laisse-moi mordiller ton oreille J ai passé beaucoup trop de temps à me regarder la langue dans la glace Et en me penchant pour essayer de mieux la voir Mon souffle embrume la glace Et je dessinais ainsi un nouveau visage et riais Ce que je veux dire, c'est qu'il n'y a pas non plus de raison De se débarrasser de la vanité et juste aller avec les saisons C est ce que nous recherchons Notre réputation est notre vertu Je n hésiterais plus jamais, non plus jamais Cela ne peut pas attendre je suis sûr Pas besoin de tout compliquer Notre temps est court Ceci est notre destin, je suis à toi Et bien non, non, ouvre bien ton esprit et voit comme moi Ouvre ton dessein, putain tu es libre Regarde au fond de ton cœur et tu trouveras de l amour, de l amour, de l amour Ecoute la musique au moment où les gens dansent et chantent Nous sommes tout juste une grande famille Et c est notre droit divin d être aimé, aimé, aimé, aimé, aimé Non s il te plait, ne complique pas Notre temps est court Ceci est notre destin, je suis à toi Non s il te plait, n hésite pas Plus jamais, plus jamais Je ne peux pas attendre Le ciel est à toi Cette chanson traduit bien ce qu était notre Yann et la philosophie de sa vie. En la traduisant, maintenant je comprends qu elle fut sa chanson favorite. 57

Chapitre 7 La famille Yann cultive le sens et le respect de la famille. Il n hésite pas non plus à y associer ses amis, ses relations professionnelles, les intégrer dans son cercle familial lui semble logique et il fait participer ses enfants à cette reconnaissance, et tous les copains et les copines deviennent respectivement des tontons et des tatas. Et Morgan en a beaucoup. A Jakarta je suis surpris de découvrir comment ses supérieurs hiérarchiques de Danone peuvent connaître aussi bien Diana et les enfants. Bien souvent ils les invitent à la maison, pas uniquement pour parler travail, mais également pour leur dévoiler les trésors de sa vie, partager des bons moments de vie familiale autour d un repas et un bon verre de vin. Les joies toute simples du bonheur. Il ne veut pas les garder que pour lui. Tout petit et durant sa petite enfance, il adorait aller avec son frère passer bon nombre de ses vacances chez ses grands parents ou bien, leur papy et mamy venaient à la maison puis ensuite à l appartement de Saint Quentin. Mes parents adoraient cette vie «parisienne» et se sentaient bien dans l appartement tout près du jardin, facile pour aller promener Bab s avec ou sans les enfants devenus beaucoup plus grands. Pourtant papy était plutôt du genre : «grognon, je ne laisse rien passer», mais Yannou s en sortait toujours bien, arrivant presqu à l amadouer, seulement en l écoutant et ça même jusque dans sa grande vieillesse où il avait un peu tendance à répéter inlassablement les mêmes histoires. Yann aimait le lancer sur un sujet qu il n abordait pourtant absolument pas avec nous, la guerre 39-45. Attentif, il passait du temps assis à côté de lui, le relançait quand il sentait un endormissement. Son papy adorait, nous le voyions dans ses yeux noirs très expressifs. Quant à sa mamy, Yann et son sourire irrésistible l ont bien souvent roulée dans la farine. Il faut dire que ce n était pas trop difficile, Flavien y réussissait également fort bien. Parti à l étranger, il continue à prendre de leur nouvelle, il n oublie pas de passer un coup de fils à sa mamy le plus souvent qu il le peut. Il l appelle également pour solliciter son savoir culinaire pour une recette qu il est en train de réaliser à Jakarta. Il en profite pour flatter ses 58

connaissances et le génie de ses conseils indispensables à la réalisation de son plat. Il sait tellement bien le faire, elle en est toute retournée sa mamy. Après les appels de Yann ou Flavien, elle est toute heureuse et ne manque pas de m en parler immédiatement. Nous redoutions le moment de l informer du décès de Yann. Lorsque nous sommes rentrés dans son appartement avec Josiane, Flavien et mon frère Guy, elle a tout de suite détecté qu un évènement irréversible venait de bouleverser complètement notre vie. «Yann est mort». Comme nous tous, ces mots terribles, elle ne veut pas les croire, elle refuse cette douleur supplémentaire, pas seulement pour elle, mais surtout pour nous tous, Diana et ses enfants. La logique de sa vie ne doit pas être d une telle cruauté même si elle a connu les affreuses souffrances de la guerre, perdu un bébé tout juste né, puis son mari il y a quelques années. Pour Yann, l autre volet important de sa famille, ce sont ses cousines et cousins. Certains de ses cousins partagent ses vacances d été de Saint Gilles surveillés par une des tatas ou, ce sont des sorties en mer sur notre voilier, mais les cousins n ont pas toujours le pied bien marin. Plus vieux, dans la mesure du possible Yann ne manque pas les «cousinades» de fin d été permettant aux tontons, tatas, cousines et cousins de se retrouver pour des journées intenses dont il est fort demandeur. Dès qu il le peut lors de ses courts séjours, soit il invite ses cousins pour un barbecue à la maison, soit il n hésite pas à prendre la voiture pour sauter faire un coucou à l un ou l autre de ses cousins, en particulier Nicolas qui reste le «Zing» comme il le surnommait. Son cousin, le complice de ses vacances de bord de mer, il essaye de garder le contact avec lui, prend des nouvelles de sa petite famille de temps en temps ou nous demande de lui en donner. Toute cette affection est distribuée sans compter et certains le lui rendent bien, comme sa cousine Nathalie qui n hésite pas à aller avec des amis, le voir en Indonésie et partager là aussi des moments forts et inoubliables. Sa famille se constituant et s agrandissant, il n est pas peu fier de vouloir la présenter à ses cousins et cousines même les plus éloignés comme Isa et Etienne. A chaque voyage dans le sud de la France, si l opportunité se présente il fait en sorte que les petits et petites de chacun se rencontrent, se connaissent comme pour commencer à perpétuer une sorte de tradition qu il veut immuable. Sa cousine Isa nous écrit ce petit mot quelques mois après la cérémonie du départ de Yannou Bonjour la famille, Je joins à ce message quelques images de la visite de Diana Yannou et Morgan en Août 2010 chez nous à Valensole. Ils devaient se rendre à un mariage vers Marseille je crois et c était vraiment chouette de se retrouver avec les petits. A la cool nous avons passé une longue soirée à écouter de la musique et échanger, le lendemain les petits cousins ont pris leur p'tit dej ensemble (photo jointe) et quelques minutes avant le départ nous avons vite fait téléchargé de la zik (Groundation) pour le voyage en voiture que Yannou ne concevait pas sans... L'autre photo a été prise aussi avant leur départ un peu speedé par le temps, ce sont les garçons qui repassent et cherchent le bon pli... J'ajoute des clichés plus anciens que j'ai scanné du mariage de Virginie. 59

Je vous embrasse tous très fort et pense à vous chaque jour, j'aimerai pouvoir mieux vous soutenir... Je vous aime & take care! Isa L autre évènement familial immanquable, ce sont les mariages, moments idéaux pour exprimer toute son énergie, sa joie de vivre et les partager avec toute la famille. Ces fêtes où il a soin de créer l ambiance, il les vit toujours intensément, parfois un peu trop, il est obligé de faire une pause, mais c est sa façon de remercier et féliciter les jeunes mariés d avoir su s engager et réunir autour d eux ceux qu ils aiment. Réunir le plus de monde autour de lui, nous l avons connu pour son propre mariage, nous avons été obligés de mettre des vétos et faire des choix douloureux pour limiter le nombre d invités. Heureusement la capacité de la salle nous a aidés à poser des limites après une âpre négociation car pour Yann il était incorrect de laisser repartir les invités de la cérémonie et du vin d honneur. Résigné, il abandonna la lutte et se satisfit des quelques cent quatre vingt cinq personnes invitées au repas et au concert organisé avec ses copains «musicos», suivis de la grosse fête au delà de l heure limite instituée par la mairie de Saint Hilaire. Le lendemain, bien sûr, pas question de se quitter aussi rapidement. La suite du mariage a lieu dans la même salle où nous nous retrouvons tous amis et famille pour un nouveau repas, de la musique, de la bonne humeur, du bonheur. Tout ce que nous aimons. Même si les traits des visages sont un peu tirés par le manque de sommeil, nos jeunes mariés sont éclatants de beauté et de bonheur, nous en sommes ravis. D autres invités sont aussi très visiblement marqués par les longues heures nocturnes de fête et les vapeurs de fumée. Ceux qui sont en vacances en profitent pour passer un peu de temps en Vendée. Le lundi nous nous retrouvons à la maison pour tenter d écouler le stock de nourriture du dimanche, tant notre traiteur n a pas lésiné sur les quantités. Une situation rapidement exploitée par Yann qui convie tous les cousins, cousines et les amis toujours présents dans la région à se joindre à nous, à la maison, pour finir les restes dit-il. Le mardi midi nous sommes encore vingt à table. Durant nos trois années de navigation et d escales dans la Mer des Caraïbes nous prenons l habitude en mars de rejoindre Yann, Diana puis Morgan à Jakarta, avant de rentrer à la maison. Nous traversons l Océan Atlantique et l Océan Indien, mais pas avec notre voilier, en avion, c est plus rapide même si les vingt quatre heures de voyage associées aux douze heures d escale à Francfort sont rebutantes. Le voyage harassant est vite oublié dès que nous posons les pieds sur le sol indonésien, sa nouvelle terre d accueil. A Bangka 2 ou plus tard à Bangka 7, nous sommes chez lui, nous y sommes bien. Nous aimons nous retrouver après tous les longs mois d absence, nous sur notre voilier de mouillage en mouillage et lui, voyageant dans les pays limitrophes. Nous arrivons malgré ces difficultés à correspondre mais aussi à nous choper sur Skype de temps en temps, lorsque nous tombons sur une bonne connexion Internet lors d un mouillage. Nous profitons longuement de lui mais aussi de Diana qui progresse rapidement dans l apprentissage de son français. Les premières images de Morgan puis plus tard de Naeva, nous comblent de joie et d allégresse. Elles nous convainquent de poursuivre notre grande traversée pour vite les rejoindre. Yann nous pousse, il nous veut le plus possible près de lui, intégrés complètement dans sa nouvelle vie, pour vivre près de lui et surtout voir grandir ses enfants. Ses mots sont toujours affectueux, précis, remplis de tendresse. Il ne cache pas son amour et nous non plus. Il manifeste sans ambigüité son attention, il n y a pas de non-dits entre nous, 60

même si parfois ses désirs, ses envies incessantes de découvertes, ses boulimies d activités nous semblent un poil exagérés. Nous nous sentons obligés de le freiner un peu. Même sans jamais avoir été au conflit, freiner Yann, quand il a une idée derrière la tête, n est pas simple. Nous y arrivons parfois lors de longs débats argumentés. Mais comme il est reposant, pour nous parents, de vivre avec ses enfants une telle relation d affection et d amour, sans nuage. Nos deux enfants ont été pour nous des «modèles d enfant» tant leur éducation et leur apprentissage de la vie se déroulèrent facilement, sur un long ruban sans trop de creux ni de bosses, avec bien évidemment quelques lignes blanches à ne pas franchir. Mars est le mois de nos anniversaires. Dès la naissance de Morgan, il est hors de question de rater le rendez-vous. Son anniversaire est une opportunité de monter une belle fête à laquelle sont associés nos anniversaires respectifs. L occasion aussi de retrouver les amis de Yann puis les copines de Diana, toutes aussi charmantes les unes que les autres, pour la plupart amie ou épouse d un expatrié français ou d un Anglo-Saxon. Organisation, définition du menu, achats, cuisine, BBQ, autant d occasion de discuter, de préparer ensemble, de parler de ses nombreux projets, de passer avec Yann des moments fort attendus chaque année avec impatience. Mais cette année 2010, Yann nous suggère de partir à Cimaja pour passer un weekend anniversaire au bord de la mer et près de ses rizières qu il commence à acquérir petit à petit. Bien entendu, il invite un certain nombre de ses amis à cette partie toute improvisée au dernier moment mais en cours de concrétisation et qui finalement se déroule presque comme sur des roulettes. Le départ de Jakarta est un peu lent. Le retard est conséquent. Il y a toujours quelqu un à attendre. Josiane piaffe un peu d impatience, je me dis que cette organisation qui semble si parfaite a toutefois quelques lacunes surtout dans le rassemblement et la définition du point de rencontre. Mais bon, après une bonne heure de retard et quelques «Bintang» appréciées en attendant, le convoi se met finalement en route. La distance à parcourir est plutôt courte, environ cent cinquante kilomètres, mais en temps, vu les embouteillages imprévisibles, le voyage peut prendre sept à huit heures. En l occurrence, notre temps de route se situe plutôt dans la moyenne basse, six heures. Il n empêche que nous arrivons tard dans la nuit, à une heure avancée où le gardien est parti dormir depuis belle lurette. Il ne nous a pas attendus le bougre. Certes nos chambres d hôtel sont réservées, nous voyons les bungalows de l autre côté du haut grillage. Pas de panique, Yann intervient, il part à la chasse au gardien quitte à réveiller tout l hôtel. Il revient assez vite, notre gardien consciencieux n était finalement pas très loin et ne dormait que d un œil. Les bungalows sont attribués. Chacun se dépêche de rejoindre sa chambre pour les quelques heures qu il nous reste à dormir. De la piscine ou du balcon de notre bungalow, nous avons une vue splendide sur les rizières. C est prenant et magnifique. Je comprends mieux l engouement de Yann pour cette nature, si verdoyante, semblant toute vierge de pollution. Nous partons en fin de matinée visiter ses terrains. Nous nous arrêtons au bord de la route. Nous nous engageons dans une ruelle et longeons quelques maisons, puis le chemin s arrête. Nous marchons le long du petit canal d irrigation sur un tout petit sentier boueux surplombant d une vingtaine de centimètres la rizière. Le sol est glissant à souhait et à chaque pas, chacun risque de tomber dans la rizière encore plus boueuse que ce minuscule sentier. Je le sais car mon pied gauche soudain glisse et je me retrouve enfoncé jusqu au mollet, la sandale toute gluante de boue noire. Pas facile de poursuivre cette expédition dans de telles conditions. Yann rigole, il est en tatane, à l aise et hilare. Nous arrivons sous le grand manguier dans la 61

cabane où les travailleurs font leur pause déjeuner. Nos regards se tournent vers l océan et nos yeux s écarquillent devant la beauté du paysage. Le reflet vert des jeunes pousses fraichement plantées dégage une plénitude et une grande sérénité, certainement propices à la méditation ou à l exercice du Yoga, le cœur même du grand projet de Yann sur ses terres. Il nous l explique au milieu de ses rizières balayées par une légère brise venue de l océan tout proche. Enjoué, emballé, fervent, convaincant, il nous déroule les étapes de son projet, il y associe bien entendu la participation de ses amis, car pas question de dissocier la bande d un tel projet. C est là dans ses rizières auxquelles il était tant attaché, à cet endroit même que nous nous sommes retrouvés, sous le grand manguier, avec tous les amis, la famille de Diana, côte à côte. C est là que Diana a dispersé une partie des cendres de notre Yannou, lors d une cérémonie émouvante et éprouvante. C était le 14 juillet 2012. Nous retournons à la voiture avec tout autant de précautions, surtout moi, bien que la boue commence à sécher et craquelle sous mes doigts de pied. L après midi est consacré aux baignades et à l organisation de la soirée. Au menu, gambas et poissons au barbecue et quelques entrées que nous commandons au restaurant de l hôtel. Yann envoie un employé acheter les grosses Gambas et le poisson. Tout se règle à l indonésienne, en douceur, dans l incertitude non dénuée d une certaine efficacité. La soirée fut à la hauteur des espérances de Yannou et bien au delà des nôtres. Une belle fête qui reste gravée dans nos mémoires, une belle fête qui se termine au Champagne dans la piscine. Imaginez Josiane précipitée tout habillée dans la piscine en pleine nuit, puis sur mes épaules en bataille contre l équipe Sisca-Adrian et Didi-Dewi (Nathalie) qui avait eu le bon plan Champagne, sous le regard voilé de Champagne de Yann et celui serein de Diana restée sagement dans un transat en dehors de la zone humide. Une interminable soirée, elle ne s arrêta qu à la dernière goutte de Champagne. Un souvenir inoubliable. Lombok, un dernier weekend Morgan nous rejoint dans le mois de nos anniversaires et comme nous sommes maintenant en Asie, plus question donc de rater le sien et de ne pas passer les nôtres avec les enfants, histoire de vivre quelques bons moments ensemble. Astérie est en sécurité sur le terre-plein de Rebak marina à Langkawi. Nous le quittons confiants d un petit signe de la main et d un dernier regard du bord de la navette rapide nous menant sur le continent. Nous débarquons à Jakarta deux jours avant l anniversaire de Morgan. Nous retrouvons toute la famille à la maison de Diana et Yannou, puisque depuis leur retour de Manille à Jakarta, Flavien et Audrey sont hébergés par son frère. Nous les avions quittés à peine trois mois plus tôt, lors de notre séparation à Phuket, nous sommes Josiane et moi tout fous de retrouver les petits et les grands. A l apéritif, les garçons nous apprennent que pour nos anniversaires, ils ont tout fait «péter» comme dit Yannou, ils nous offrent un long weekend au Novotel de Lombok. Nous sommes ravis de pouvoir passer un weekend tous ensembles avant de rentrer en France. La séparation cette année ne sera pas trop longue, puisque Yann pour des raisons professionnelles, a avancé 62

son séjour. Ils arriveront donc mi-juin. Nous aurons trois petits mois pour préparer la maison à leur venue. En attendant, nous nous lançons dans la préparation de l anniversaire de Morgan. Je pars avec Yannou acheter son cadeau, une guitare. Yann est fou et impatient de voir son fils l accompagner à la guitare, c est son vœu le plus cher, son rêve du futur proche. Sans vouloir freiner ou décevoir son désir, je me permets de lui rappeler sa jeunesse et notre déception lorsque Flavien et lui, tout petits, se sont complètement désintéressés de la musique. Yann balaie mes remarques d un mouvement de main et d un boh, boh, bof, il m écoutera, j en suis sûr. Pas question pour lui de dissocier Morgan de la musique et qui plus est de la guitare. Il se voit assis sur une chaise, partition sur le chevalet, guitare sous le bras, jouant côte à côte. Il en rêve. Il achète une «demie» Yamaha de toute beauté. Pour sûr, notre Morgan du haut de ses trois ans va être heureux, son papa et sa maman très fiers. Tous les amis de Yann et Diana, la famille de Diana, donc plein de monde se retrouve comme d habitude à la maison pour fêter les trois ans de Morgan. Il est couvert de cadeaux notre petit bonhomme et ne sait où donner de la tête. Yann choisit le bon moment pour lui remettre avec Diana sa guitare. Il écarte les yeux et se saisit de l instrument, cale sa guitare sous son aisselle comme un pro, sous les regards fiers de son père, de Diana et les yeux embués de son papy. Il commence à gratter les cordes. Novendra sort son violon, avec Yann ils lui jouent et nous chantons tous en cœur «joyeux anniversaire». Il est tout timide notre Morgan mais visiblement très heureux. Quelques jours après la tragédie, elle écrit à Morgan : Coucou, Morgan.. I met your dad (also your mom) for the first time was around July-august 2008 in Bangka 2 after their wedding in France. J ai rencontré ton papa, (ta maman aussi) pour la première fois, c était en juillet, août 2008 à Bangka 2 juste après leur mariage en France. He was really friendly that time, and still for the last time I met him for your birthday this year. A cet époque, il était vraiment très amical et il le resta jusqu à notre dernière rencontre, c était le jour de ton anniversaire le 15 mars 2012. His warm welcome to everyone, made him easily loved by his friends and people around, include me. I believe he taught you the same spirit as well. Cet accueil chaleureux envers tous les gens qu il rencontrait, le rendait aimé de tous ses amis et des personnes de son entourage, y compris moi bien évidemment. 1 thing I will never forget from your dad, is how proud he was with you. Everything about you, for me is like seeing your dad in small version :) You love music and playing guitar, swimming and splashing the water, and running topless only with sarong! :))) Je pense ne jamais oublier de ton papa combien il était fier de toi. Tout ce qui dégage de toi pour moi et comme l image de ton papa en version réduite. Tu aimes la musique et jouer de la guitare, nager, sauter dans la piscine ou la mer, et marcher torse nu drapé d un sarong. 63

This photo was taken in Gili Trawangan, when we celebrated New Year 2011 together with other friends. He brought you everywhere in his arms, even when we played uno! :) Cette photo a été prise aux Gili Trawangan où nous avons célébré le nouvel an 2011 tous ensemble avec plein de copains. Il te portait dans ses bras et t emmener partout, même lors des parties de Uno. I missed your dad, we missed your dad. He touched everyone's life with every single memories he want to be remembered. Be a good & a strong boy. Make him proud of you like he used to. Ton papa me manque, il nous manque à tous. Il a marqué notre vie à tous et chaque simple souvenir nous rappellera à tout jamais son image. Soit un bon et fort garçon. Rends le fier de toi comme il l était. Mille bises. Tante Novan (it was how he taught you to call me) (comme il t a appris à m appeler) "and time goes by, so slowly, and time can do so much.." (Unchained Melody, Righteous Brothers). Et le temps continue, si doucement, et le temps peut faire tellement Le grand weekend d anniversaire de Morgan passé, dans l excitation nous préparons nos valises pour notre séjour à Lombok. Yann, Diana et les enfants prennent la voiture, Flavien, Audrey et nous deux, prenons un taxi pour nous rendre à l aéroport. Le trafic est intense, nous prenons une bonne marge de sécurité, nous ne voulons pour rien au monde rater l avion. Lorsque nous grimpons dans le taxi, nous sommes surpris de voir partir Diana. Elle nous annonce, relaxe, qu elle va chez le coiffeur. Double étonnement de notre part, je manifeste ma crainte de les voir rater leur avion. Nous nous mettons en route et effectivement le trafic est horrible. L entrée sur l autoroute est quasi bloquée, puis trois kilomètres avant l entrée de l aéroport les voitures sont à l arrêt. Deux heures déjà dans ce maudit taxi, Flavien appelle son frère pour l informer des conditions de circulation. Ils sont bien entendu coincés mais loin derrière. Commence un suspens digne des séries télévisées : «vont-ils réussir à monter dans l avion?». Je minimise le suspens, la réponse est oui, grâce à un retard d une heure et demie de notre vol. Et merci à Flavien qui a réussi à enregistrer leurs quatre billets auprès de la compagnie, avant leur arrivée à l aérogare grâce au transfert des informations nécessaires par téléphone, en toute inégalité bien entendu. Le suspens est au top jusqu au bout puisque tous les passagers assis et ceinturés à leur siège, après un blanc d attente, nous les voyons finalement apparaître dans l allée centrale, tout souriants. Ce qui n était vraiment pas le cas de Josiane et Audrey très stressées de partir sans Yann et sa famille. Un tel weekend sans eux, n aurait eu aucun sens. Mais le destin en a décidé autrement, ce weekend devait avoir lieu, la photo de notre famille au complet se devait d être faite. Un Japonais, lézardant sur un transat, l a immortalisée. Je la sollicitais depuis notre arrivée en Asie, sans jamais avoir réussi à nous rassembler devant l objectif. Ce qui est fait dorénavant et il n y en aura plus jamais d autre. 64

Ce weekend imaginé par nos deux garçons est une belle idée. Le temps est magnifique, l hôtel aussi. Entre les balades en scooter, les baignades dans la piscine avec Morgan, les jeux avec Naeva, la belle soirée de nos anniversaires, les cocktails au coucher du soleil en écoutant le groupe de musiciens, Naeva sur les genoux de son papa, nous passons un merveilleux moment sur cette belle plage de sable blanc à Kuta au sud de Lombok à l hôtel Novotel. Yann est heureux, nous le voyons, le sentons. Heureux de passer du temps avec Diana et ses enfants. Morgan est sollicité par son papa, son parrain et son papy, il ne sait plus trop où donner de la tête. Beaucoup d activités à la piscine, aux boules sur la plage, les balades en scooter, il ne veut rien rater. Yann consacre beaucoup de temps à sa petite Naeva, toute nue assise sur son ventre, elle lui offre un large sourire, son papa comme à son habitude n a pas besoin de se forcer pour afficher son fameux sourire à la vie. Celle-ci rayonne autour de notre jeune couple, nous sommes tellement heureux pour eux. Ce sont les dernières images que nous gardons de lui heureux au sein de sa famille, de nos familles. Ce bonheur va éclater ce matin du 2 juin 2012 laissant place à un vide indescriptible pour Morgan, Diana et Naeva. Pour notre famille, si soudée, si heureuse de partager tous ensemble le bonheur des uns et des autres, le vide laissé par la disparition de Yann, ne se comblera jamais. L amour qu il nous vouait et que nous lui rendions si bien, l absence entre nous de toute tâche d ombre, nous aidera certainement à sortir de ce tunnel noir sans fin. La route est longue pour accéder à une autre lumière, soyons patients. En restant aussi proches les uns des autres que nous l étions, nous serons plus forts pour aider Diana et les enfants à réussir une autre page de leur vie, malheureusement sans Yannou et son amour profond et sincère. Yann essayait de trouver l un des vrais sens de sa vie dans ses fortes relations familiales et amicales. Il en a été heureux, lui procurant le bonheur auquel il aspirait au fond de son cœur tout au long de son existence. Je ne crois pas qu il en fût déçu lors sa mort. 65

Chapitre 8 Nos navigations Je me souviens de cette croisière familiale à Lembogan, bien décidés à la vivre intensément, nous en rêvions avec Josiane lors de nos longs, très longs quarts à travers les océans. Nous en discutions le soir, bien protégés, dans notre cockpit. Ce sujet devint de plus en plus fréquent au fur et à mesure que nous approchions de notre destination finale. Mais, nous attendions patiemment ce moment, objet de notre course folle à travers les océans. Six adultes, deux enfants, jamais en croisière, Astérie n a vu autant de monde sous son roof. La cabine des invités accueille la grande famille. Flav et Audrey s installent dans la deuxième cabine arrière. Les sacs, les affaires des petits, tout rentre. L espace si volumineux pour nous deux, semble rétrécir au passage des carrures des garçons. Le changement est notable, mais finalement, chacun trouve sa place. Le cockpit offre de l espace et nous pouvons aisément nous glisser sept autour de la table. L alizé est plutôt musclé ces derniers jours. Sagement, nous décidons d écourter d une journée notre balade. Après une première nuit à la marina, pour que chacun prenne ses marques, nous quittons Benoa sous un beau ciel bleu et un alizé devenu raisonnable. Après la manœuvre de sortie de la marina, réservée au capitaine, Yann d autorité s installe à la barre. Le chenal est assez délicat à négocier. De plus il est complètement encombré par le trafic incessant des bateaux rapides tirant les parachutes ascensionnels ou la nouvelle mode, des tapis gonflés, sorte de tapis volants, mais surtout gonflants. Le bruit est assourdissant. Et quand viennent se mêler à ce capharnaüm, les scooters des mers, c est terrible. Tout ce vilain monde slalome autour de nous, n hésite pas à nous couper sous l étrave même en tirant un parachute. C est atroce et du n importe quoi. Du vrai Pinder. Yann garde son calme et son cap. Un léger abattement sur tribord pour la sortie de la courbe finale et nous nous alignons sur notre route. Je lui propose de mettre le pilote, il refuse gentiment, je le comprends, il découvre Astérie et n est pas peu fier de le mener pour la première fois. A la sortie du chenal nous butons sur l horrible courant descendant du nord, pouvant courir à plus de cinq nœuds à la surface de l océan. Le vent encore bien établi, nous aide bien à faire route. Nous coupons ensuite vers l île de Lembongan. La distance est faible, quinze miles nautique, mais la mer reste formée. Elle soulève quelques cœurs fragiles. Les rôles sont distribués, Josiane s occupe, dans la cabine arrière de Naeva, Flavien de Morgan et il pêche. 66

Yannou est toujours à la barre, le capitaine veille à la navigation. Audrey profite de l environnement et Diana observe le large. Morgan découvre le bateau de «Papy et Mamy». Visiblement il aime. En route vers Nusa Lembongan, la mer un peu agitée à calmer ses envies de découvertes. Au mouillage, remis sur pieds, l ardeur d aventure reprend le dessus et notre petit bonhomme descend, puis remonte les marches de la descente. Il suit nos conseils à la lettre, il apprend vite notre petit marin. Equipé de son gilet jaune fluo, il galope sur les passeavants et tente déjà quelques grimpettes osées, suivi comme son ombre par son parrain attentif. Naeva dort, boit, sourit, elle est adorable. Elle passe de bras en bras, surtout des filles, Audrey profite bien de sa filleule et Josiane ne laisse pas passer son tour. Naeva s endort gentiment dans la cabine. Morgan découvre «le petit bateau», l annexe, avec son «crin cring» le moteur hors bord de dix chevaux poussant bien, au grand plaisir de Yannou qui ne laisse à personne le soin de faire les allers-retours à la côte. Le petit Morgan est ravi. Il saute, s accroche, rigole. Bref, il adore. Il arrive même à s endormir entre mes jambes. Mais même si son papa semble au comble de la joie au commande de notre annexe, dans les conversations de cockpit, il suggère toutefois qu une annexe plus grande avec un vingt cinq chevaux et un volant ce serait mieux, son rêve en vérité. C est tout notre Yannou, nous croyons qu il n est jamais satisfait, mais erreur, en vérité très souvent, c est sa boulimie du plus, d actions, de découvertes et de partages, qui le dévore en permanence. Le retour est plus tranquille et rapide. La mer s est assagie, le courant est favorable. Flavien nous attrape un beau wahoo, mais je crois que je suis responsable du ratage de la remontée à bord. Au grand désespoir de Flav, le wahoo repart à la mer, la gueule bien déchirée et à moitié asphyxié, ce qui lui laisse peu de chance de survivre. C est bien dommage. Yann toujours rivé à la barre nous pilote Astérie jusqu à l entrée de la marina où après une dernière manœuvre, nous l amarrons à sa place, gardée gentiment par le responsable. C est la fin des vacances balinaises de Flavien et Audrey, ils repartent pour Manille. Diana part pour Solo avec ses deux enfants, rendre visite à sa famille. Yann reste avec nous pour une nouvelle croisière. Je me souviens de cette croisière avec les trois copains de Yann : Rahan, le Xav et le p tit Morel. Les invitations avaient été diffusées sans compter. Il y tenait à sa croisière, avec plein de copains, le plus si possible. Heureusement que seuls trois ont pu répondre présents dans le peu de temps qu il a eu pour lancer ses invitations. Le «Black Berry» devait être brulant. Il lui restait peu de temps et de congés, comme d habitude il a su convaincre. L organisation se met en place. Avec Yannou, nous choisissons de partir à la découverte des mouillages de la pointe ouest de Lombok. Au programme, surf, «snorkling», un peu de chasse sous marine si possible. L avitaillement est rondement mené, en coup de vent en essayant de ne rien oublier en fonction des désirs de chacun. Il est embarqué et rangé. Les sacs et le matériel casés dans les cabines et les coffres, les planches de surf solidement amarrées sur le pont, nous appareillons pour une nuit de navigation à travers les durs courants du détroit de Lombok. La sortie du port de Benoa est délicate de jour, mais alors de nuit, c est stressant. Heureusement la carte électronique nous aide bien. De la table à carte je corrige les erreurs et aide Yann à se remettre sur le bon cap. Il admet qu effectivement on peut se tromper. Nous envoyons la toile. Une nuit en mer, en voilier, est pour certains des copains une première expérience. Donc pas question de quarts, chacun s organise à sa convenance, puisqu avec Yannou nous prenons en main la navigation. Le vent de Sud Est nous pousse bien toute la première partie de la nuit, comblant notre Yannou, infatigable à la barre, malgré mes multiples recommandations de passer sous pilote automatique. Mais non, il se sent bien, sous 67

les étoiles, sous cette belle brise, dans cet Océan Indien qui est celui auprès duquel il vit et dont il courtise les vagues. Les belles, surtout. Les courants sont terribles dans cette zone. La navigation demande une vigilance accrue. Notre Yannou commence à piquer du nez, le vent mollit, il peut se reposer. Je passe sous pilote. Dans la zone de navigation choisie, trouver un bon mouillage n est pas aisé. Au lever du jour, la côte est à une dizaine de miles seulement. Nous nous approchons des plages, mais elles sont toutes défendues par un large banc de corail et de roches très accore, passant immédiatement de vingt mètres de profondeur à quelques dizaines de centimètres, surtout à marée basse. Sur ce mur sous marin, les patates sont nombreuses et dangereuses. Impossible de s approcher et de mouiller en toute sécurité. Tout le monde est sur le pont pour le premier atterrage. Rahan est sur la bôme, P tit Morel à l étrave, le Xav sur bâbord, Yann à la barre. Nous longeons la côte observant de loin cette bande marron, quand montant de la table à carte, je saute sur le passe-avant en voyant une grosse tâche marron sur tribord. Je hurle à Yann de virer barre à bâbord toute. Je sens un léger frôlement, mais rien de bien méchant, parce que mon barreur a su promptement réagir au commandement. Autant dire que pas un des équipiers, encore endormis surement, n a détecté le danger. Mon équipage ne me met pas vraiment en confiance, prudence donc pour la suite. Finalement nous réussissons à trouver, face au lit d une rivière, une pente plus douce sans récif devant nous. Nous mouillons par 7 mètres sur un fond de vase. Une petite île derrière nous offre une belle opportunité de chasse sous marine. Dans cette eau claire de belles patates de corail montent des fonds. Les poissons multicolores se cachent en dessous des tables. Yann débarque à terre et en deux temps trois mouvements, il monte une expédition surf à «Desert Point» à enchaîner immédiatement avec Nico. Pas de temps à perdre. Il réussit à trouver une voiture pour les conduire sur le spot situé à une quinzaine de kilomètres. La session à «Desert Point» ne semble pas les avoir comblés, dommage. Nous les entraînons pour une nouvelle plongée et retournons sur le récif de la petite île à la recherche des bêtes aux grandes antennes. Résultat une petite langouste pour quatre à déguster avec modération. Et nous attaquons l apéro. Un beau mouillage, un coucher de soleil, pas trop visible de notre position, mais à la limite, nous l imaginons, les volcans, bref quoi de mieux pour notre fils heureux comme un gamin de partager tout ceci avec ses copains. Qui dit apéro dans le cockpit dit débat. Je me souviens de celui-ci en particulier car le sujet revint plusieurs fois au cours des mois suivants. Yann avait initialisé des investissements immobiliers à Cimaja, des rizières pour construire des éco-bungalows pour surfeurs de la quarantaine ayant réussi. Il voulait acheter jusqu à la plage pour ne pas voir un maudit chinois construire une affreuse maison juste devant ses constructions traditionnelles. Mais il a besoin d aide. Il doit convaincre ses copains d investir, comme il l avait fait avec JB Captain et Flavien, pour les terres du haut quelques trois ans plus tôt, afin d élever des chèvres et de planter des arbres. Nous le charrions gentiment, je lui suggère d acheter à Bali plutôt que de persister dans ses achats de rizières, certes belles, mais un peu perdues au bout du monde. Il repart à l assaut, plan du cadastre en main, Papounet tu n y connais rien, Bali c est fini, le futur c est Cimaja, regarde si nous avons ces terrains Le débat est bien lancé. Comment oublier une telle conversation de cockpit, puisque quelque part convaincu, en mai 2012, nous faisons un don manuel à nos deux enfants afin de leur donner un coup de main. Malheureusement, notre Yann n a pas le temps d utiliser cet argent pour finaliser les paiements de ses terrains. Diana le fait pour lui. 68

Le lendemain nous cherchons un deuxième mouillage. Nous rencontrons les mêmes difficultés. Un village de pêcheurs nous attire, mais mouiller est impossible. Nous trouvons finalement, près d un catamaran sur corps mort, entre deux îles, un endroit charmant où nous glissons la pioche dans l eau claire. Les fonds semblent un peu caillouteux, mais Xavier, après une plongée en apnée pour inspection, nous rassure. Un plateau corallien entoure la petite île, un bel endroit pour chatouiller les antennes des langoustes. Yann tourne avec le dinghy assurant le transport, il aime et ne s en lasse pas. Il part en expédition de l autre côté du mouillage à la recherche de poissons, puisque la chasse sous marine ne nous sourit pas du tout. De toute façon, du moment qu il tourne avec l annexe il est content. Nous restons deux nuits à ce mouillage très calme. Les soirées, bien arrosées, sont apéro, parties acharnées d Uno, puis repas, ou apéro, débat, repas bien arrosé encore, puis allez, pourquoi pas une petite partie d Uno. Le temps passe vite, nous attaquons le chemin du retour. Le courant est favorable cette fois-ci, nous prenons un corps mort à Lembongan pour une dernière nuit, une dernière belle plongée le long du récif, un dernier apéro, Uno, débat qu importe l ordre. Avant de quitter le mouillage le matin, Yann voit passer une barque de pêcheurs. Il saute dans l annexe et fonce sur les traces du pêchou, qui s arrête en voyant ce grand buleh (boulet) gesticuler vers lui. Tout fier Yann revient avec la seule bonite pêchée par ce brave homme, échangée contre un billet de cent mille, le double du prix, mais ce n est pas grave. Sur la route du retour, nous préparons l un à côté de l autre le carpaccio pour l arrivée à Benoa. Je vois ses yeux pétiller, il est heureux notre grand, moi aussi. Notre pari est réussi, j ai une pensée pour Josiane, tous nos efforts, nos sacrifices n ont pas été vains. Le carpaccio c est pour notre dernier repas à bord à la marina, avant que chacun ne reprenne ses activités professionnelles. Notre Yannou nous quitte avec toujours plein d effusion d amour, tel qu il savait nous le communiquer. Josiane est malheureuse de quitter son fils, mais elle est contente, et moi donc, de réintégrer le bord. Elle est alourdie de ses achats, non je plaisante, elle a été très raisonnable. Nous reprenons notre rythme de vie chamboulé pendant ces deux semaines. Astérie nous paraît soudainement bien grand. Je me souviens de ce weekend à Belitung, Yann, Diana, Morgan et Naeva nous font la surprise d une visite inespérée dans un mouillage idyllique sur cette petite île indonésienne. C est le 30 septembre 2011, si proche et déjà si loin. Ils posent leurs sacs à bord de l annexe pour un weekend magique, inattendu, plein de joie et de bonheur. Les images de ce weekend continuent de briller dans nos yeux. Les rayons de soleil au dessus de ces images, éclairent toute leur jeunesse. La baignade dans les vagues du thermique, le retour à bord, humide, plein de rigolades, les désormais classiques parties de Uno en apéro soirées, les repas à terre dans notre restaurant favori, vite adopté par Yannou et Diana, les photos magnifiques au milieu des gros rochers noirs, dans l eau limpide, tout nous évoque la joie et le vrai bonheur nous entourant. Le Grand Bank de Saint John, un bateau à moteur avec lequel des amis sont venus d Angleterre, est mouillé proche de nous. Nos deux amis invitent notre petite famille le 69

deuxième soir à l apéro. Nous partons en expédition, tout le monde dans l annexe. Un peu humide, nous montons tous à bord du bateau de nos voisins. Pour une raison, que communément, nous appelons à la maison «faux départ», nos deux jeunes repartent en annexe à bord d Astérie, rechercher ce que Diana avait oublié. Par contre en arrivant sur Astérie, Diana est chargée de tenir l annexe pendant que Yann descend dans la cabine à la recherche du précieux oubli. Pour ne pas fatiguer, Diana glisse le bout d amarrage sous son pied et s assied sur le banc du cockpit. Ne trouvant pas l objet, Yann demande de l aide à Diana, qui s engage aussitôt vers la descente, tout en réalisant la grosse bêtise qu elle vient de faire. Le bout glisse le long de la jupe, l annexe s éloigne. Elle hurle «Yann», crie, appelle. Très vite Yann surgit et sans réfléchir, plonge. Il commence dans cette nuit tombante, une grosse nage pour raccourcir la distance puis finalement réussir à s accrocher à l annexe, reprendre son souffle et grimper à bord. En revenant à bord du bateau de nos amis, ils oublient de nous raconter cette bévue de débutant, silence radio, surement trop honteux de la négligence. Une belle frayeur, mais elle se termine bien. Heureusement. Un dernier baiser, les mains se lèvent, les regards s embuent de larmes. C est la fin de ce merveilleux et inoubliable weekend. La voiture s éloigne, Yann, Diana et les enfants repartent à Jakarta. Le rendez-vous est pris à Singapour pour l opération chirurgicale de Morgan. Je me souviens de nos vacances en Thaïlande à Phuket, pour les fêtes de Noël. Le 17 décembre 2011 Audrey et Flavien arrivent les premiers à l aéroport de Phuket. Le 18 Yannou, Diana, Morgan et Naeva, embarquent à leur tour à bord d Astérie, amarrée à la marina de «Yacht Haven». La famille est au grand complet. De ces instants de bonheur, de ces moments tellement attendus, nous dégustons les moindre secondes de leur présence. Et quelle bonne idée! Tout le monde est à bord, nous en avions tant rêvé au cours de nos longues navigations. Chacun essaie de reprendre à bord ses marques et ses repères. Après la courte croisière à Nusa Lembogan, près de Bali, nous voici partis pour une croisière de 9 jours autour de Phuket. La météo, toujours aussi capricieuse, nous oblige à changer notre sens de rotation autour des îles. Mais surtout, nous voici contraints de raccourcir la distance des étapes. Le vent et la pluie nous embêtent durant les premiers jours du séjour. Tout le monde accepte ce fâcheux contre temps, avec une certaine philosophie. Nous décidons de descendre nous mettre à l abri à Ao Chalong pour quelques jours, non loin de l ancien Novotel. Le mouillage est calme, la mer est lisse, voici une bonne opportunité pour Yannou de promener Morgan et partir en expédition découverte. Les observant aux jumelles, je suis parfois un peu anxieux, je les vois roder un peu près de la plage alors que la mer commence à descendre. L eau n est pas idéalement bleue lagon et suite à ma remarque, à marée basse, il comprend mes inquiétudes naissantes. Un beau plateau rocheux se découvre largement à pleine marée basse, rendant par endroit l accès à la plage difficile, mais aussi dangereux pour l hélice du petit moteur. Cette belle plage de sable blanc est parfaite pour se dégourdir les jambes, bronzer ou jouer aux raquettes. Nous ne nous en privons pas, Morgan est ravi de pouvoir se baigner et jouer dans le sable blanc avec son papa. La petite Naeva est de la partie mais pas trop sur le sable, mais elle aime. Les jeunes s incrustent dans l ancien Novotel et squattent à la piscine en sirotant une Pina Colada. Morgan saute sans retenue dans la piscine avec son parrain et son papa. Diana et 70

Audrey en profitent pour prendre LA douche, la vraie, celle où l eau bien chaude coule à volonté. A bord l eau est comptée, même si le dessalinisateur pourvoit suffisamment à nos propres besoins. Josiane retient l information et n hésitera pas à se glisser ultérieurement elle aussi dans l hôtel pour se laver les cheveux. Cette baignade est suivie d une séquence apéro en admirant le soleil rougeoyant descendre sur l horizon, avec bien entendu les grandes discussions et l annonce des nombreux projets de notre Yannou et de Flavien. Ce que nous aimons, c est le moment où Yann sort sa guitare. Nous entonnons, ses chansons favorites. Quelle belle vie, quels beaux moments de vie, d amour, que du bon, tout est à prendre. Les bons petits restaurants sur la plage, les pieds dans l eau, sont à portée d annexe même la nuit tombée en portant attention au plateau rocheux. Ils offrent une cuisine thaïe de très bon goût et pas chère. Nous ne nous en privons pas, nous évitant les approvisionnements et surtout la cuisine à bord. Le capitaine est ravi, il vous en remercie. Une accalmie se profile, nous hissons les voiles pour l île de Ko Ra Chai, distante de 25 miles nautiques. Le vent est présent et nous envoyons toute la toile. C est une belle navigation appréciée par Flavien et Yann. Morgan apprécie un peu moins. Son pied n est pas encore très marin. Il reste sagement allongé dans le cockpit ou dans la cabine arrière en compagnie de sa mamy. La petite est toute à l aise, pas dérangée du tout par les mouvements, un peu rouleur parfois, même si la mer n est pas vraiment méchante. Mais comme dirait mon capitaine en second : ça bouge un peu quand même! Toujours prête à soutenir ses petits et c est bien compréhensible. Audrey et Diana surveillent avec attention et affection la petite Naeva. Flavien, toujours à fond tente la pêche, sans succès. Dommage. Yannou est à la barre, comme d habitude. Il déguste tous ces moments. Et nous donc. Les enfants tout de suite adorent cette île, même si les «fast boats» venus d Ao Chalong chahutent le mouillage lors de leur arrivée et leur départ. Mais après trois heures de l après midi, le mouillage redevient calme et tranquille. Le bruit retombé, les touristes partis, la plage est donc libre, uniquement pour nous et quelques rares autres touristes. C est le bon moment pour écouter du Reggae en sirotant une Pina Colada dans un bar devenu rapidement le favori de Yann, où il a déjà quelques potes et puis, nous retrouver tous ensemble au restaurant sur la plage. Nous rentrons tardivement à bord. Mais pas de danger, la mer est calme dans ce mouillage, surtout la nuit où le vent descend fréquemment avec le soleil. Nous appareillons pour une dernière étape de voile. Nous remontons vers Nai Arm, une belle baie au sud ouest de Phuket. Une nouvelle baie, un nouveau mouillage, donc un nouveau domaine d excursions pour Yannou et Morgan. Yannou ne se prive pas d aller lui montrer les poissons sur les coraux de la petite île, là où les «long Tails» emmènent les touristes. Dans l eau avec son petit gilet et ses lunettes, il observe les poissons nombreux et multicolores, la satisfaction est garantie et le bonheur de Morgan assuré, pour une partie de la journée, car il est très demandeur le bougre, il faut s occuper de lui. Pour Yann pas de souci, Morgan doit tout découvrir, participer à tout un tas d activités. Yann pousse son fils à vivre son propre rythme, avec la même boulimie de découvertes et de passion. Même nous, nous ne comprenons pas toujours sa précipitation à vouloir pousser son enfant, de trois ans à peine, vers toutes ces nouvelles aventures. Morgan est-il apte à assimiler, apprécier les moments déjà si intensifs de cette vie qui s ouvre devant lui? La réponse est oui. C est un message que nous laisse Yannou. Nous devons continuer à enseigner à notre petit Morgan et bien entendu à Naeva, la découverte du monde qui les 71

entoure, leur ouvrir le plus largement possible l accès à ce nouveau monde et dès leur plus tendre jeunesse. Dans cette baie nous fêtons Noël avec nos amis Michel et Christine de «Lis Estrambord». Nous passons une délicieuse soirée tous ensemble à bord d Astérie. Tous réunis dans le cockpit d Astérie, notre réveillon est copieux, grâce à nos achats locaux, mais aussi tout ce que les enfants ont pu amener de Manille ou de Jakarta. Notre dernier Noël tous ensemble, une très belle soirée, comme il ne pourra plus désormais y en avoir de nouveau dans notre vie de ce monde. Deux jours après les enfants nous quittent. Yann fait un premier aller et retour, puis je le conduis à la plage. La mer veut bien se calmer un peu et les débarquements ne sont donc pas trop humides. Tant mieux, voyager sec, voyager mieux, dit-on chez les marins, toujours plein d un bon sens légendaire. Les bagages sont dans le mini bus, nos élans de chaleur et d amour les uns envers les autres contribuent une fois de plus à la montée des grosses larmes, elles commencent à rouler sur nos joues. Encore une nouvelle séparation, mais maintenant, nous sommes en Asie, et c est promis, nous ne passerons pas plus de trois mois sans nous revoir. Le rendez-vous est pris à Jakarta mimars pour l anniversaire de Morgan. Nous ne pourrons plus désormais, vivre d autres weekends ou d autres séjours passés tous ensemble sur Astérie, puisque la disparition brutale de Yann, cet évènement majeur et tragique, a complètement bouleversé notre vie rendant inoubliables nos dernières rencontres à bord et prémonitoire notre projet complètement fou : Traverser deux océans, parcourir 10 890 MN en moins de sept mois pour être rapidement en Asie. Notre jeune couple avec leurs deux beaux enfants, étaient en harmonie parfaite et notre propre bonheur à son comble. Celui-ci a trop brutalement fait place à une douleur trop vive et trop tenace. Mais son perpétuel sourire, sa joie, son insatiable envie de découvertes, sa boulimie d actions, d amitiés, d amour pour la vie et les autres, doivent invariablement nous aider à surmonter cette brutale et définitive séparation. Sa vie de moussaillon Tombé dans la mer tout petit, Yann, tout comme Flavien, a toujours gardé les yeux rivés sur les horizons plus au moins lointains souvent agités de vagues, qui, pour lui et son frère, deviennent vite de plus en plus attractives. Toujours complices, la mer aussi les unit, les emmène vers leur première île toute proche, l île d Yeu, puis d autres plus éloignées au-delà de l océan Atlantique et enfin vers l Océan Indien à la découverte de l Indonésie, le paradis du surf, le pays dont Yann a réussi à comprendre les différences et qu il a aimé presqu autant que son propre pays. Notre premier bateau, Nous l achetons en 1980, c est un «Brin de folie», un grand bateau pour l époque, neuf mètres, mais nous rentrions de trois années plutôt difficiles en Lybie, alors soyons fous. Maintenant il va falloir mettre en pratique toute la théorie que je n arrête pas de bouquiner depuis des années. Revues nautiques, encyclopédie, tout est bon et comme je suis en déplacement, j ai du temps. Sans lâcher les livres, nous commençons nos premières croisières. 72

Petite, toute petite même, au départ, puis nous nous enhardissons au fil des miles égrainés sous la coque. L apprentissage ce n est pas seulement la navigation et ses moyens rudimentaires à l époque, mais aussi le maniement des voiles et la maintenance du bateau. Toute la famille se retrouve impliquée dans cette grande école, dans la vie du bord et du choix des croisières. Dès le début de notre expérimentation, nous comprenons la motivation majeure de nos deux blondinets galopant sur les pontons, c est la pêche, à pieds, à la ligne, quasiment sous toutes ses formes. La stratégie est donc de choisir les destinations en fonction de leurs lieux de pêche préférentiels. Les lignes et les balances sont sorties dès l amarrage d «El Kébir», eh oui nous revenions de Lybie, ça ne s invente pas. Nos deux garçons courent négocier des têtes de poissons chez le marchand du port et partent en expédition des heures entières. Etions-nous un peu inconscients à l époque, surement plus que nous pouvons l être aujourd hui avec nos petits enfants. Mais une règle d or est respectée, le port du gilet est obligatoire. La pêche, c est aussi l expédition avec mes deux petits loups de mer dans l annexe rouge au petit moteur un peu capricieux. Après la recherche des gros cailloux pour le lest, nous partons poser le filet trois mailles de 25 mètres, un peu au large de la jetée du port de l île d Yeu. C est humide mais les enfants sont à fond comme d habitude, surtout quand nous le relevons. Ils scrutent les mailles remontées lentement à bord, leurs yeux parcourent sans cesse la faible largeur du filet pour être le premier à apercevoir le poisson prisonnier qui gigote encore parmi les algues flasques et dégoulinantes. Mais qu importe, à la pêche il faut se mouiller. Sinon en attendant que les poissons se prennent, bêtement j allais dire, dans les mailles du filet, nous nous éloignons, pour une partie de pêche à la traîne le long des failles rocheuses. Les enfants, chacun leur tour, car le petit Yann ne veut pas être en reste, traînent la ligne du petit lancé. Si jamais la touche se confirme, le scion se courbe, moteur de l annexe arrêté, la remontée peut commencer. Le moment du «qui fait quoi» passé, il est convenu que celui qui a eu la touche remonte la ligne. Si c est Yann, il attaque, mais c est trop dur et après la traditionnelle remarque pertinente de Flavien à son frère «je te l avais dit», il prend la relève pour s apercevoir rapidement, que même arque bouté comme un diable sur le moulinet, et bien oui, c est difficile. Alors, si le fameux lieu jaune recherché et tant convoité par nos pêcheurs téméraires, manifeste toujours l envie de rester accroché à l hameçon et si, avec un brin de chance, finalement, il atterrit tout frétillant entre leurs bottes, je vois dans leurs yeux pétillants ce bonheur partagé. Une deuxième règle d or à bord, tout ce qui est pêché est mangé. La troisième, un peu trop difficile pour nos jeunes garçons, n a pas encore été postée sur les cloisons du bord : Qui pêche, cuisine. Donc fiers comme des Terre-neuvas revenant de leur longue saison de pêche, ils rentrent à bord exhibant des crabes, des araignées, des petits poissons et autres bricoles collectées sur les rochers, le fruit de leur pêche miraculeuse à leurs yeux. Bien souvent, je transforme tout ce petit monde piscicole en soupe de poisson sous leurs regards curieux. Non seulement, ils ne quittent pas la phase de préparation et celle de la cuisson, impatients de connaître le résultat, mais ils participent à la phase finale, le passage au presse purée pour écraser toutes les carcasses et broyer les chairs des poissons. Ils adorent le craquement des coques des pinces de crabes passées sous la grille, broyées par le pressoir, qu ils tournent lentement chacun leur tour et c est papa si ça coince. Une vraie entreprise familiale, dans le minuscule espace du carré de notre beau voilier à la minuscule cuisine. Mais qu importe, d abord, c est vrai il est beau notre voilier, et en plus il nous rassemble tous pour des merveilleux moments de vie inoubliables. Sur les lieux de pêche à l éperlan, l île de Groix par exemple, ils ne quittent pas le bord. A peine arrivé, Flavien descend chercher la «vache qui rit» et tous les deux mettent leur ligne à l eau. La compétition commence. Le petit Yann se défend bien, mais le champion reste 73

Flavien. La cuisson, c est friture et c est Josiane, par tradition qui s y colle. Horreur, elle déteste les fritures et encore plus, dans la minuscule cuisine de notre bateau. Mais on ne déroge pour rien au monde à une règle instituée à bord. Alors, elle protège tout au tour du double feu avec les moyens du bord pour empêcher les éclaboussures d huile brulante de se projeter sur les coussins et les boiseries. Nos petits se régalent, ils grignotent les petits poissons tout chauds, tout croustillants, croquant têtes, queues, arêtes. Rien n est meilleur que sa propre pêche, bien entendu, donc pas question de laisser le moindre petit éperlan. Notre deuxième bateau, Le golfe de Gascogne Un peu plus de neuf mètres, un «Atalia» de chez Jeanneau, avec deux cabines doubles, une cabine arrière que les enfants s approprient sous prétexte que sur «El Kebir» ils dormaient dans la couchette cercueil à peine élargie, une deuxième cabine dans la pointe avant qui nous est attribuée par nos mousses moitiés mutins sur ce coup là. Sur notre beau bateau tout neuf, nous décidons un nouvel objectif : Gouter à la croisière semi hauturière. Certes notre projet paraît ambitieux, mais il est partagé à cent pour cent par Josiane et attendu avec impatience par nos jeunes mousses. Donc l hiver, nous commençons à ébaucher notre longue navigation estivale en nous posant la simple question, le sud, ou bien le nord? Tout le monde semble d accord pour partir à la découverte de l Espagne, donc route plein sud. Les vacances d août venues, nous larguons les amarres pour trois semaines de grande navigation dans le golfe de Gascogne. Une nouvelle première expérience pour nous et nos jeunes garçons déjà aguerris aux dures conditions de la mer et pour le petit «Bab s» qui découvre le grand large. Surement pas encore assez aguerris nos moussaillons, puisque quinze mille nautiques après notre départ, poussé par un thermique montant, «Lady Jo», notre «Atalia», se retrouve un peu secoué, trop certainement. Flavien, le cœur un peu plus fragile n a pas le temps de descendre dans sa bannette et vomit dans la descente juste sous mes pieds. Ensuite, allongé dans sa cabine au côté de Yann, serein, son état s améliore. Josiane en petite forme s occupe de la marche du bateau. Je descends nettoyer. Le bateau est bien secoué, ce qui devait arriver, arriva, me voici malade à mon tour, la tête dans le sceau. Seul Yann, sagement allongé dès le début du marmitage reste en forme. La nuit est tombée, nous décidons de nous dérouter vers la Rochelle pour une escale de remise en forme. Josiane et moi reprenons peu à peu nos esprits et attaquons une nuit de veille. Les chalutiers en pêche sont nombreux. De plus, seul l estime à partir des informations du loch nous permet à cette époque de nous positionner. Heureusement les grands phares sont nombreux le long de nos côtes, ils envoient leur signal caractéristique à plus de quinze milles nautiques, ils sont nos guides. Malgré un léger détour obligé pour contourner le plateau de Rochebonne et un vent de nord est en plein dans l étrave, nous arrivons au petit jour dans le vieux port de La Rochelle, épuisés mais heureux d avoir toutefois réussi une première étape. Les garçons sont en pleine forme. Ils ne tardent pas à galoper sur le ponton situé en plein centre ville, sans barrière, nous ne sommes pas tranquilles car nous avons une priorité, nous reposer pour le nouveau départ. Le plein de la cambuse refait, tout le monde requinqué, nous larguons les amarres sous le regard de nos amis Jeannot et Marie Claude, venus de l île de Ré. Le vent est plus calme, la mer aussi, nous avons laissé passer un front froid et la météo, plutôt rudimentaire et inaccessible à cette époque, semble être favorable, nous devrions bénéficier de quelques jours de beau temps pour notre traversée vers Santander, notre destination dans deux jours. 74

Nos deux moussaillons brillent de santé, Josiane est en forme, tout va bien à bord. Les miles commencent à s inscrire régulièrement sur le loch. Je dois maintenir une estimation la plus précise possible puisque la côte s éloigne et disparaît rapidement sur l horizon, tout comme le soleil. Nous sommes donc bien dans le réel de la grande croisière. Les quarts sont instaurés. Les enfants tiennent le leur, ensemble. C est d accord, seulement après les recommandations du capitaine. Les casses croutes digérés, Josiane et moi partons dormir laissant le premier quart aux enfants. Je ne sais sous quel instinct, je me réveille, je bondis de ma couchette et monte dans le cockpit. Nos deux vaillants marins sont endormis, bien profondément, chacun sur un banc de cockpit. Il me faut les secouer pour leur conseiller gentiment de descendre dans leur bannette où ils seront au chaud. Heureusement nous n avons pas croisé de bateaux, mais le cap affiché n est pas très bon, et depuis quand? Suis-je irresponsable? Confier un bateau et la vie de son équipage entre les mains de deux gamins de huit ans et onze ans est-ce raisonnable? Il y a-t-il une limite, une asymptote, à ne pas franchir, empêchant dans ce cas de leur donner leur chance. Avec l expérience d un tour du monde, le referais-je? En tout cas pour la nuit suivante, nous décidons que Flavien fera son quart avec sa maman et Yannou avec moi. Je remets un peu de sagesse dans mes options, ce qui rassure Josiane, tout contente de discuter pendant quelques heures, la nuit avec son fiston. Et moi donc! Tous les deux sont curieux et intéressés par la marche du bateau. A huit ans, Yann aime déjà barrer. Il tient son cap parfaitement. Bien sur, l endurance manque mais sa persévérance est déjà bien présente. Une sacrée bonne expérience pour eux, mais également pour nous. J arrive à choper le signal gonio du grand phare de Santander juste avant la tombée de la nuit. Notre point nous place à 30 miles nautiques, nous devons arriver vers trois heures du matin. Nous continuons notre route. La nuit tombée les enfants sont envoyés dans la bannette, ils sont dispensés de quart. Avec Josiane nous guidons Lady Jo vers le grand port de Santander, mais plus particulièrement vers la marina située dans le delta de la rivière. L entrée en pleine nuit est flippante, sans clair de lune, il est difficile d identifier les rives et le balisage. Les enfants, au bruit du moteur, se sont réveillés et les voilà témoins de nos difficultés. Mais pas une parole à bord, nous avançons doucement quand soudain, les pontons de la marina, apparaissent, là sur tribord. Nous pénétrons doucement à l intérieur et trouvons une place de libre. L amarrage à peine terminé, nous n avons pas le temps de nous congratuler. Les deux garçons lors de l amarrage ont tout de suite repérés les mouvements des gros mulets sous les pontons. Les voilà partis, infatigables, trident en main, à la pêche sur les pontons. Nous sommes cuits et je m écroule sur ma bannette, pas longtemps car nos deux lascars reviennent avec un énorme mulet. Il faut toute notre persuasion pour les convaincre de le remettre à l eau, sous prétexte de ne pas connaître la qualité de ses eaux bien noires et argumenter finement pour les persuader de se mettre au chaud dans leurs douillettes bannettes. Enfin nous pouvons dormir, fin de notre première grande traversée hauturière. Cette première grande croisière se poursuit le long des côtes espagnoles tout au long de deux belles semaines de découvertes pour Yann et Flavien, mais aussi pour nous, proches de nos garçons nous partageons la même passion en plein harmonie. Les entrées dans les profonds estuaires des rivières font l objet d une attentive navigation avec l aide précieuse de nos deux marins jouant parfaitement leur rôle, soit à la manœuvre, soit à la navigation, tous les deux attentifs aux marques et autres bouées à passer si possible du bon côté. Nous nous mettons à l abri à l ombre du cap Ortega en attendant que le vent faiblisse. Nous décidons de rentrer directement à Saint Gilles, donc trois jours de traversée. Tout le monde à bord est d accord pour cet ultime challenge, nous nous sentons en confiance. La fenêtre météo se présente, nous appareillons au petit matin. Un vent de nord ouest nous pousse allègrement en trace directe et au petit matin du troisième jour, malgré la brise côtière, nous louvoyons vers l entrée du chenal de Saint Gilles. Le jour est levé lorsque nous amarrons 75

«Lady Jo» à son cateway. C est la fin de notre grande première croisière, la fin d une première expérience pour nous tous y compris «Bab s» pas mécontent de retrouver la terre ferme et ses repères, pour enfin lever la patte et faire pipi comme un vrai chien. La méditerranée L année suivante, nous décidons de façon collégiale de découvrir la méditerranée. Nous préparons ce nouveau challenge durant l hiver et pendant mes courts séjours en France avec toute ma famille. Afin d éviter le grand tour de l Espagne, le voyage prévoit la descente du canal du midi, une belle expérience où nous comptons associer le parrain de Yann, qui adore la voile, mais Marie Paule, sa femme ne supporte pas la moindre vaguelette mais le canal elle veut bien s y risquer. Même pas peur Marie Paule. Nous quittons Saint Gilles début août 1987 pour une première étape vers Royan où nous passons quelques jours à la marina. Puis la nuit tombée nous quittons le cateway. Un violant courant nous prend sur le travers, nous avançons carrément en crabe pour éviter un haut fond rocheux placé deux miles au large de Royan et rejoindre le sud de la pointe de Grave. Le danger passé, tout le monde est rassuré, Flavien et Yannou retournent dans la bannette. Pour Josiane et moi, la grande descente de l estuaire de la Gironde commence. La nuit est noire, nous nous tenons proche du chenal réservé aux grands cargos et suivons les éclats des bouées rouges et vertes. Au petit matin, juste avant Pauillac, notre destination pour cette première étape, nous nous amarrons à couple d une grande péniche. Le courant est toujours aussi violant, l amarrage est délicat. Les enfants sortis de leur couchette, participent comme d habitude. Ils tiennent chacun un pare battage pour protéger notre coque de cette haute muraille rouillée. Amarré, je tente une escapade avec les deux garçons sur la péniche voisine, mais un gros berger allemand nous en dissuade immédiatement. Pas assez courageux pour affronter cette bête aboyant méchamment, nous regagnons notre bord pour un bon petit déjeuner en attendant la marée haute pour gagner la petite marina de Pauillac. Accosté à un tout petit quai, la petite grue soulève le mât de Lady Jo et le pose délicatement sur les supports que nous avions préparés. Pour cette manœuvre hautement délicate et flippante, tout le monde est sur le pont avec chacun un rôle bien précis. Nos deux matelots assument leur rôle avec un très grand sérieux, ils ont la charge des haubans, Josiane de la tête de mât et j assure le guidage du pied du mât. La manœuvre se déroule parfaitement, nous amarrons le mât et quittons rapidement ce petit quai pour rejoindre un cateway de la toute petite marina où j arrive tout juste à glisser Lady Jo. Nous quittons Pauillac Yann assis sur la bôme, position qu il adore et qu il adopte tout au long de la dizaine de jours qu il nous faut pour franchir les trois canaux devant nous, avant d atteindre la méditerranée. Yves et Marie Paule sont au rendez-vous, ils embarquent. Yann a son parrain à bord, il est aux anges. A 10 ans, son sens de la famille, des relations humaines se font déjà nettement sentir. La descente du canal est tranquille, seulement interrompue par le rythme du passage des écluses, où les garçons sautent à terre pour tourner les manivelles d ouverture des portes. Yann tient à tenir son rôle au côté de son frère et de Josiane. Elle vient donner un coup de main quand les garçons sont un peu lents. Yves n est pas en reste, les équipiers sont à la manœuvre, tout se passe donc sans heurt, bien huilé. Chaque soir nous stoppons au bord du canal avant la tombée de la nuit pour une escale obligatoire, puisque nous ne sommes pas autorisés à naviguer la nuit. Nous amarrons Lady Jo à un simple piquet de tente planté sur la berge. Nous équilibrons l amarrage avec une aussière portée à l étrave et une autre à la poupe. Le bateau est prêt pour la nuit, il attend sagement le lendemain matin, le lever du jour pour reprendre sa route. La soirée est l occasion pour les garçons de plonger pour se rafraichir dans 76

le canal, ou bien partir à la pêche aux écrevisses près des écluses. Nous nous régalons le soir de cette bonne fricassée préparée par Marie Paule, nos pêcheurs sont ravis. Yves et Marie Paule nous quittent heureux de cette belle expérience. Nous abandonnons le canal du midi et embouquons le canal de la Nouvelle pour rejoindre Port la Nouvelle où nous mâtons Lady Jo avant de pousser son étrave dans la grande bleue. L objectif est de découvrir les côtes de la Costa Brava distante d une centaine de Miles nautiques, pouvoir profiter du bleu de la mer, de ses eaux chaudes et de la chaleur du soleil méditerranéen. Nous en avions marre du temps froid et des pluies de l Atlantique. Pour le soleil, c est gagné. La bonne chaleur nous réchauffe, les enfants sont ravis et tout bronzés. Nos étapes sont courtes, quelques heures de navigation par jour, puis de longues escales, ils peuvent ainsi profiter de leurs interminables baignades. A notre grand regret, nous devons commencer à remettre du nord dans notre route pour rejoindre Canet-en-roussillon où nous laissons le bateau tout l hiver. La difficulté de cette remontée est la traversée du golfe du Lion avec le passage de ses caps, surtout le cap Creus, mythique pour ses tempêtes soudaines, brutales. Lors de notre descente, nous n avions pas un brin d air, et bien, pour le retour, c est pareil. Après avoir quitté notre mouillage de Caraques, nous passons ce fameux cap à un petit mile de la côte, au moteur, soulagés, sous un beau soleil et une mer bien plate, rassurante pour nous et les enfants attentifs à nos conditions de navigation. Une opportunité, la rencontre d un hollandais et nous vendons Lady Jo, au grand dam de Josiane qui retourne à bord trois semaines après notre départ et retrouve déjà notre beau bateau dans un piètre état, pas vraiment en vérité dans notre standard «propreté». Toute retournée, elle revient à la maison, la voiture chargée des souvenirs des nos navigations durant ces trois dernières années et son cœur chargé de mélancolie. Josiane s attache à nos bateaux, elle déteste les vendre. L'année suivante, sans bateau et afin de compléter notre expérience méditerranéenne par une grande croisière vers les îles Baléares, nous décidons de louer un Jeanneau de onze mètres avec une barre à roue, condition imposée par les enfants et surtout Yann. Les garçons sont bien entendu eux aussi à fond. Nous prenons contact avec notre voilier de location au Cannet en Roussillon, un Voyage 11,20 en relativement bon état. Flavien et Yann, fidèles à leur habitude, courent et pêchent sur les pontons et se font vite des copains et copines présents sur quelques autres bateaux. Ils apprennent que tous leurs nouveaux amis se dirigent également vers les Baléares, mais au sein d'un rallye de type familial. Tous les deux nous pressent de joindre ce rallye. Nous nous laissons convaincre, bien que nous ne soyons pas très fans de ce genre de navigation en groupe. L'expérience se révèle intéressante et cette navigation en flottille, finalement sympathique, nous mène d'étape en étape vers notre première île de l'archipel, Minorque au mouillage de Formells. Les soirées sont cordiales, animées, des petits groupes se forment par affinité et restent bien souvent ensemble pour la suite de la croisière. Les garçons, aux escales, disparaissent complètement de la journée. De leur côté, visiblement les affinités se forment également, je remarque le manège virevoltant de nos deux garçons de dix sept et quatorze ans autour du groupe de jeunes filles de leur âge. Nous comprenons vite le sens de leur absence et leur volonté de rester avec quatre bateaux en particuliers, même après la fin du rallye. «Bab s» le petit chien fait parti de la croisière, promené par les enfants, il provoque son lot d'attention, venant surtout des jolies jeunes filles des autres bateaux. Un petit chien, mignon de surcroît aide à créer des liens sociaux et plus si affinité. C'est bien connu et nos deux lascars l'ont vite compris. Si notre Bab s fait l'objet d'attention, il est par contre toujours aussi étourdi. Au cours de notre traversée vers Majorque, aboyant en courant, comme à son 77

habitude après les mouettes, il passe sous le balcon arrière et plouf, tombe à la mer. Yann à la barre s époumone. Nous nous précipitons dans le cockpit, je distribue les rôles et chacun se met à son poste. Yann fait demi tour et s applique à suivre mes instructions, Flavien ne perd pas de vue le petit chien en train de nager, il nous informe, Josiane saute dans l'annexe, heureusement tractée pour cette courte traversée, prête au sauvetage. Je passe le message à la VHF pour expliquer aux autres bateaux notre fortune de mer et l objet de notre demi tour. Spontanément tous les bateaux font demi tour et se lancent à la recherche de notre petit chien. Mais «Bab s» se détourne du bateau le plus près de lui, tout en regardant dans notre direction, comme pour dire, non merci, ils arrivent et effectivement nous arrivons rapidement à proximité de lui. Yann manœuvre en douceur, Josiane le récupère par la peau du cou toute trempée et le ramène dans le cockpit. Il s'ébroue, nous éclaboussant copieusement, heureux d'être revenu à bord. Et nous donc! J'informe et remercie les bateaux nous accompagnant et nous nous remettons en route soulagés et pas mécontents d'avoir récupéré notre petite bête. Un bel exercice improvisé d'homme à la mer, inattendu certes, mais efficace. Je félicite mon superbe équipage pour cette belle manœuvre. A Puerto Soller, l ancre à peine accrochée sur le fond, «Bab s» sent la terre ferme, il aspire depuis quelques heures à la fouler et la recouvrir de ses nombreuses mini pisses. Il commence à aboyer, sa façon de nous dire qu il est l heure de descendre à terre. Nous mettons l annexe à l eau et installons le petit moteur. «Bab s» saute dans l annexe et Yann, déjà à l époque, se désigne pilote d office, nous le savons il adore. Nous approchons de la grande jetée en ciment pour débarquer sur la plage. Yann manœuvre prudemment. L avant du dinghy a tout juste effleuré la jetée que notre «Bab s», toujours pressé dans ces moments là, saute vaillamment, et disparaît brutalement de notre vue, on entend alors un grand plouf avec éclaboussures. Flavien saute sur la jetée, j enjambe à mon tour le boudin du dinghy et saute sur la poutre en ciment. Je m aperçois qu il manque une plaque, une seule, sur cette maudite jetée et notre Yannou a choisi cet unique endroit pour accoster, pour le grand malheur de notre Bab s, pressé, qui a sauté innocemment au mauvais endroit et se retrouve une fois de plus à l eau. Flavien le récupère et notre chien aventureux part vers ses envies sans se retourner, en se secouant copieusement, comme à son habitude, indifférent à cette mésaventure sans visiblement nous en vouloir. Avec Yannou il en verra bien d autre. J en veux pour preuve, le jeu, un peu sadique, c est vrai, des enfants lorsqu ils arrivent en annexe à la petite jupe du bateau. «Bab s» à son habitude, se tient debout à l avant du dinghy pour être le premier à sauter à bord. Ce qu il n a jamais bien compris, c est qu une petite vitesse résiduelle, sadiquement calculée comme je l ai dit, fait rebondir le dinghy sur la jupe, augmentant irrémédiablement la distance entre l avant de l annexe et la jupe du bateau. Notre petit chien n a jamais résolu l équation. A l approche, il estime la distance, s élance, l annexe rebondit sur la jupe, elle recule et plouf le voici à la mer une fois de plus. Et à tous les coups c est gagnant. Nos deux grands dadais en rigolent, le petit chien ne s en formalise pas outre mesure, la mer, tout comme eux, il adore. Les Antilles Commence alors notre grande découverte des Antilles. Tout part d une discussion à Cholet lors d une visite à la maison de Gisèle et Jean. Jean vient jouer au basket contre la Jeune France, après le match, nous lançons le défit de monter une expédition voile aux Antilles. Une opportunité se présente sous la forme du bateau d un des concurrents de la Route du Rhum, rencontré sur les pontons de Saint Gilles, il est prêt à nous le louer deux semaines. Son voilier est basé en Guadeloupe. Le défi est lancé sans trop bien connaître notre nouvel ami qui prépare pour la course son Jeanneau Sélection 37 avec l aide de Massif Marine. Il nous 78

prévient que son bateau a besoin d une petite révision mais qu il s en occupera dès son arrivée et celui-ci devrait être prêt. Cette remarque nous laisse un peu dubitatifs, mais confiants malgré tout. Nous nous lançons dans l aventure et nous rejoignons la capitale, prenons le bus place des Invalides pour rejoindre Luxembourg, lieu de départ à l époque de tous les vols «charter». Au terme d un voyage interminable, nous débarquons enfin en Guadeloupe à la marina du Bas du Fort et Josiane oublie son «vanity case» dans le taxi. Quoiqu on dise sur les Antilles, le chauffeur, honnête, rapporte la petite valise pleine d une partie des cadeaux prévus pour Noël dont les deux montres pour le cadeau de Noël de Yann et Flavien. Le moment de panique passé, nous découvrons notre bateau, un Jeanneau «Symphonie» pas vraiment en excellent état, mais navigable. Le standard de propreté n est pas à la hauteur de nos exigences mais toutefois, nous n avons pas trop le choix et nous nous installons tous les sept dans l espace restreint de ce neuf mètres cinquante. Pour le nettoyage nous verrons demain. Pas facile de caser les sacs de voyage, mais un bateau est toujours surprenant par ses possibilités de rangement, tout rentre. Les enfants partent à la découverte de la marina et avec Jean nous attaquons notre premier «ti punch» grâce à la bienveillance du propriétaire qui a posé gentiment une bouteille de Rhum agricole et quelques citrons verts sur la table du carré. Le lendemain, le ravitaillement organisé, embarqué et tassé dans les équipets, nous quittons la marina pour notre première sortie à la découverte de ces îles tant convoitées et de cette mer si bleue, pouvant être dure, même surprenante, si les alizés deviennent trop musclés, particulièrement dans la remontée des canaux où les enfants s éclatent au rappel sur le passe avant au vent, éclaboussés copieusement par les embruns chauds. Avec Emmanuelle leur cousine, également du voyage, ils se régalent, s en donnent à cœur joie. Il faut dire que la température de l eau avoisine les trente degrés, elle incite plus que jamais à la baignade. Ce dont ils ne se privent pas lors des mouillages dans les îles des Saintes tout juste distant de quelques petits miles. Ils découvrent alors les coraux, les poissons multicolores et même leur première langouste. Les sorties plongée sont suivies de larges séquences interminables de baignade avec pour conclure, concours de plongeons. Un rituel qui se rode au fil des jours, dans de grands éclats de joie. Tout est plaisir et nous ne sommes pas les derniers à participer, bien au contraire. Quel bonheur de se retrouver tous ensemble sous ces latitudes, sous ces premiers soleils couchant que nous regardons les yeux tout écarquillés, ne semblant pas comprendre la vérité d une telle surprenante beauté. Tous les soirs, impensable de rater ce fameux soleil couchant, un ti-punch à la main, assis sur le pont ou dans le cockpit, nous admirons tous ensemble, les variations des jaunes, oranges et rougeâtres qui se succèdent à l horizon. Nous remontons le long de la côte sous le vent. Nous devenons ambitieux, nous voulons monter à Antigua distant d une cinquantaine de miles nautiques, mais l alizé justement s est renforcé, la sortie de l abri de l anse Deshaies est chahutée. Nous réduisons la grand voile mais elle ne tient pas sous la violence des rafales. Les coulisseaux commencent à sauter les uns après les autres. Nous décidons de faire demi tour, revenir à l abri rassurant de la baie et réparer les bobos de notre bateau fragilisé par les attaques de ce vent trop méchant pour nous. Notre deuxième tentative est aussi infructueuse que la première. Nous constatons la perte de la bouée couronne, donc, avant de casser plus de matériel, nous jetons l éponge et renonçons à Antigua. Nous descendons le bateau à son port d attache. Notre première expérience des Antilles est fructueuse. Les enfants en redemandent, nous aussi. Yann tient à ramener dans l avion une grosse noix de coco pour montrer à sa maîtresse et ses copains. Il est tout fier le premier jour d école de partir avec sous le bras sa grosse noix de coco verte avec la ferme intention de demander à sa maîtresse de l ouvrir pour goûter le lait de coco avec tous ses copains. 79

Il est convenu que nous poursuivrons nos croisières, nous voulons découvrir d autres îles de cet arc antillais, particulièrement la Martinique, les Tobago Caye, ce sera pour l année prochaine. Et cette année là toute la famille avec Jean, Gisèle et également Emmanuelle, débarque du grand avion blanc et rouge à l aéroport de la Martinique où nous avons loué un Bénéteau de onze mètres vingt, un peu plus grand que notre «Symphonie» de l année précédente. A cette époque la grande marina n existe pas, seul un ponton précaire permet d approcher le bateau pour embarquer le ravitaillement. Ceci fait, nous retournons au mouillage. C est moins pratique pour les enfants, mais cette difficulté est compensée par la facilité des baignades. Et dès notre arrivée les enfants sont dans l eau et nous au «ti punch», tradition oblige. C est dit, nous partons vers les «Tobago Cayes», lieu mythique, images des cartes postales, eaux turquoise, fonds de sable blanc étincelant. En plus c est vrai. Certainement une de nos toutes belles premières découvertes dans ces îles des Caraïbes. Nos deux garçons se donnent à fond et sont avides de découvertes tout le long de la descente où nous mouillons à Saint Lucie, aux Deux Pitons où l amarrage à terre est rituel, organisé par les locaux pour se faire un peu d argent de poche. Un pêcheur propose de nous organiser un barbecue de poissons volants. Les enfants embarquent dans la pirogue du pêcheur avec Gisèle et Josiane. Par prudence, Jean et moi restons à bord. La pirogue revient une heure plus tard avec les poissons volants. Le «pêchou» nous les cuit sur la plage de galets sur un feu de bourres de coco. C est bon, c est cher mais c est inoubliable. La preuve! Puis ensuite nous descendons pour une nouvelle escale aux Grenadines avec l apogée aux fameuses «Tobago Cayes». Un réel paradis à vous couper le souffle. La barrière de corail nous révèle quelques uns de ses secrets. Flavien, Yann et Emmanuelle sont comblés de surprises, d étonnements et de joie à la découverte de tous ces poissons multicolores et même des Tortues vertes venant manger les algues des fonds clairs. Gisèle, maîtresse d école, joue son rôle à fond. Le soir dans le cockpit à l heure de l apéro, elle tourne les pages du petit livre des poissons tropicaux qu elle a savamment apporté. Les enfants jouent à reconnaître les poissons rencontrés dans la journée. Que du bon temps une fois de plus. L heure de la remontée a sonné. Dans cette mer, à cette latitude, remonter au nord n est surtout pas une sinécure. Le vent pouvant souffler du Sud Est au Nord Est, mais comme par hasard quand vous remontez, ce qui est notre cas, il souffle, fort et tant qu à faire du Nord Est. Notre bateau se retrouve donc au près serré à taper copieusement dans la grosse mer des canaux entre les îles. Les embruns passent par-dessus le roof et inondent le cockpit. Après seulement une heure de navigation, gîté à vingt degrés, tout le monde est trempé et à moitié malade. Fidèle à leur habitude, pas bêtes, nos deux garçons se faufilent dans leurs bannettes. Ils ne vont pas en sortir des vingt heures de navigation, temps nécessaire pour revenir au Marin, notre port où nous laissons le bateau chez «Bamboo Nautique». Après vingt quatre heures de récupération, de nettoyage et de préparation des bagages, nous avons récupéré et sommes prêts mais un peu tristes c est vrai, de quitter le bleu marine et profond de la mer, les couleurs indéfinissables du soleil couchant et la chaleur des tropiques. Ensuite les îles vierges Britanniques. Les garçons grandissent mais pour eux les vacances hivernales dans les eaux chaudes tropicales restent une priorité à ne pas manquer pour rien au monde. C est devenu incontournable. Malgré mon travail à l étranger je me débrouille, pas question de rater des moments pareils avec nos enfants. 80

Nous avions navigué dans le sud de l arc des Antilles, l idée est de naviguer dans les îles du nord, nous choisissons les îles Vierges Britanniques. Une petite idée court dans la tête des garçons, se rendre sur un spot de surf très connu surtout par les américains, voisins. Ils préparent donc les planches, avec les valises en plus, nous sommes bien chargés, c est pour nous une première expérience. Nous voici donc partis pour un long voyage. Nous arrivons à Saint Martin pour changer d avion. Et quel changement! Nous passons d un 747 à un petit avion d une vingtaine de places. En attendant le départ, dans la salle d attente, nous enchaînons les parties endiablées de belotte. Yannou est associé à Jean, Flavien est mon partenaire. Après un trajet un peu secoué, donnant quelques frayeurs à certains des passagers, nous débarquons donc sur l île de Tortola en pleine nuit. Nous traversons en taxi toute l île d Est en Ouest pour rejoindre la marina et notre Océanis 444 loué chez Sunsail. L objectif de cette croisière étant fortement axé surf, nous partons le lendemain à la recherche des sites potentiels, tout en n oubliant pas nos fondamentaux, la baignade, la visite des coraux. Nous sillonnons les îles de cet archipel en commençant par Peter Island jusqu à Virgin Gorda pour découvrir les Bath, un superbe endroit, inoubliable. Nous contournons Tortola par le Nord Est, la houle est présente, nous rentrons dans le mouillage de Ben Gardena. La houle rentre aussi durant la nuit, les bateaux américains sont bien présents eux aussi, laissant bien présager de bonnes sessions de surf. Par contre, le mouillage est encombré et les américains n aiment pas que nous nous approchions trop près. Après une nuit houleuse, où je ne dors pas réellement beaucoup, surveillant le mouillage de peur de déraper, les vagues sont toujours bien présentes et dès le petit matin les garçons sautent dans l eau juste à la poupe du bateau. Pas besoin de ramer très loin, les vagues déroulent sur la pointe nord du mouillage et éclatent sur les gros rochers noirs. Et ce qui devait arriver arriva, Flavien rentre plus tôt que prévu, les côtes bien égratignées. Josiane se transforme en infirmière, également pour Yann qui rentre lui aussi esquinté mais toutefois beaucoup moins. Enragés, leurs blessures ne les retiennent pas et ils retournent à l eau l après midi. Les garçons sont heureux de leur expérience et en redemandent encore plus. Dans les discussions de cockpit, ils nous poussent à partir à la découverte de l Océan Indien. Pourquoi pas, Sunsail a une base à Mahé aux Seychelles où se trouve en gestion notre nouveau bateau, une bonne opportunité de voir dans quel état il se trouve, même si nous savons que nous ne pourrons pas naviguer sur «Asteri», puisque ce n est pas une obligation contractuelle. Les Seychelles Pour cette nouvelle aventure, Flavien convie son grand copain Anthony, déjà habitué à partager nos courtes croisières lors de nombreux weekends, à se joindre à notre expédition. Jean et Gisèle font comme toujours partie du voyage. Nous sommes en 1997. De plus en plus à fond surf, les garçons pensent planches, Anthony se contentera d un «body board». Prudent le bougre, ce sont ses premières armes. Nous passons la nuit précédant notre départ dans l appartement de Yann à Montigny. Le balcon est envahi par les planches et la préparation des bagages. Les garçons passent sous la tondeuse de Josiane et se retrouvent tous les trois avec une coupe commando à faire frémir, peut être même fuir, les «beach girls» seychelloises ou autres jolies touristes potentiellement admiratives de leurs évolutions. Je passe sur le trajet en RER de Montigny à Charles de Gaule au petit matin avec tout le barda, nous attrapons une bonne suée, et finalement nous débarquons au petit aéroport de Mahé après un long voyage, les caddies chargés comme des mulets. Le passage en douane prend pas mal de temps, les douaniers sont méfiants et souhaitent voir l intérieur des grandes 81

housses des surfs. Nous sommes les derniers à quitter la salle des arrivées. Ouf, le minibus affrété par Sunsail nous attend patiemment sur le parking. C est vrai, nous sommes sous les latitudes des pas pressés, ce qui présente quelques avantages parfois. Nous arrivons en pleine nuit à la marina pour découvrir notre Océanis 440, négocié à la place de l Océanis 400 équivalent au nôtre, qui nous était contractuellement attribué. Le chef de base est très arrangeant, nous aurons maintes fois l occasion de le constater au cours de notre séjour et trois ans plus tard lorsque nous reviendrons équiper Asteri pour notre navigation vers la France. A l entrée du ponton, nous sommes surpris de tomber sur un soldat armé d une Kalachnikov. Devant nos regards interrogatifs : «Sécurité», nous répond Guy de Sunsail chargé des opérations. Ah bon! Nous nous engageons derrière lui sur le ponton en passant devant cette sentinelle en lui jetant un regard de biais ne sachant si nous devons être rassurés ou au contraire inquiets. Je me demande si sa mission ne serait pas plutôt de chasser les deux cafards qui s enfuient entre mes pieds ou d empêcher le rat, que me montre Jean se faufilant furtivement entre les grosses pierres du quai, de s approcher des bateaux. Nous embarquons à bord tous les bagages, sans toutefois trop attirer l attention des filles sur les bébêtes noctambules se baladant dans les environs. Puis hop après une bonne douche à la manche à eau du ponton, chacun retrouve vite sa bannette. Flavien et Anthony s installent dans une des deux cabines avant, Yann et sa guitare dans l autre et nous quatre dans chacune des deux cabines arrières. Nous pousserons la découverte de notre voilier demain, il fera jour, chaud et il y aura du soleil. Réveillés de bonne heure, assis sur le pont du bateau, nous jetons avec les enfants un œil circulaire autour de cette petite marina. Elle nous semble bien artisanale comparée à ce que nous avons eu l opportunité de voir dans d autres pays. De plus, l eau entre les coques et près de la marina est loin du bleu marine profond auquel nous nous attendions. En l occurrence le bleu tire plus vers un marron foncé déroutant. Une odeur de poissons séchés attire nos narines vers le nord de la baie. De gros thoniers déploient leurs immenses filets et débarquent d énormes thons. Le vent de nord ouest de l aurore pousse irrémédiablement cette odeur désagréable vers notre bateau, nous empêchant d apprécier notre premier petit déjeuner assis dans le cockpit. Les premières images d hier soir associées à celles de ce matin sont loin d être encourageantes et idylliques. Le doute s installe dans l équipage. Mais les belles images, celles des dépliants publicitaires nous reviennent à l esprit, nous rendant toute confiance dans notre choix et nos futures navigations dans ce grand archipel. Nous partons en expédition ravitaillement dans le pick up de Sunsail et malgré le choix limité des articles dans les rayons du super marché d état et le coût des produits, nous revenons bien chargés au bateau. Le casse tête habituel du rangement de l avitaillement résolu, nous larguons les amarres vers l île de Praslin. Un bon alizé nous pousse gaillardement, la mer n est pas trop houleuse à travers les nombreuses îles, elle n a pas le temps de se lever et miracle elle commence à prendre ses couleurs de rêve, le bleu foncé de nos rêves. Flavien et Anthony tentent la pêche, les lignes sont mises à l eau, Yann s assoit à la barre, je gère la navigation avec Jean, les bonnes vieilles habitudes en sorte, le rythme du bord s installe. Josiane et Gisèle discutent, c est bien ce que je dis, le vrai rythme en sorte, celui que nous aimons passer agréablement tous ensemble. Ces îles présentent beaucoup de mouillages bien sympathiques, un peu rouleur parfois, surtout comme par hasard en pleine nuit. Le bateau se met alors à rouler bord sur bord, plus personne ne dort, tout le monde attend patiemment le petit jour pour lever l ancre et trouver un meilleur mouillage. Mais c est aussi le moment où les garçons deviennent nerveux. Ils veulent connaître la direction de la houle, cherchent le mouillage idéal pour éviter de ramer comme 82

des fous ou marcher trop d heures avant d arriver sur leur spot. Ils nous influencent sur le choix de notre escale, mais nous tenons à garder une marge de sécurité et ne pas faire n importe quoi sous prétexte que les vagues arrivent. Si j écoutais Yann c est tout juste si nous n irions pas avec le bateau juste derrière la grosse houle pour les déposer à l endroit rêvé. Ce ne sont pas les arguments qui lui manquent, si avec le bateau ce n est pas possible, avec l annexe alors! Et bien non, avec l annexe, c est direction la plage, un débarquement sportif et humide, puis le rendez-vous est fixé pour la récupération. Il nous est arrivé avec Jean de partir à la nuit tombée à leur recherche, toutes oreilles déployées pour identifier le moindre bruit. Le petit moteur est arrêté afin de les localiser dans la nuit noire, puis nous redémarrons sur les eaux de ce lagon piégeur, plein de «cayes» à fleur d eau, pouvant briser à tout instant notre hélice ou tout au moins casser net la goupille, nous privant immédiatement de propulsion, très loin du bateau et des enfants invisibles. Nous avançons avec beaucoup de prudence et soudainement des cris nous indiquent la direction à suivre. Les voici qui embarquent avec leur «matos» tout hilares, heureux de leur session de surf sans sembler se préoccuper de nos craintes. L insouciance du surfeur et son éternel «ça va bien se passer». Oui c est vrai pour cette fois encore. Je crois qu effectivement Yann était sacrément enragé. Flavien n est pas mal non plus. Depuis deux jours une grosse pluie incessante nous tombe dessus rendant la vie au mouillage humide, tous confinés dans notre bateau ou notre cabine. Yann profite de ce répit surf pour gratter sa guitare. Son répertoire évolue, il affirme une belle maturité, dans l élan les chœurs se forment, il enchaîne les chansons pour notre plus grand plaisir. Un coup de vent est annoncé, nous quittons notre mouillage pour descendre nous mettre à l abri sous le vent de Mahé. En plein milieu de la traversée, le vent monte, la pluie redouble. Flavien et Yann, sans ciré, enfilent chacun un sac poubelle pour se protéger le temps de la manœuvre de réduction de la voilure. Celui de Yann tient à peine une minute, se déchire et part malheureusement à la mer. Sous une autre rafale toute aussi forte, celui de Flavien prend la même route dans les secondes suivantes. Pas fous, nos deux garçons rejoignent Anthony, Josiane et Gisèle à l intérieur, bien à l abri, nous laissant Jean et moi à la manoeuvre dans le gros temps. Heureusement la distance est d une dizaine de miles nautiques et nous contournons la pointe nord de Mahé dans un grand surf. Nous nous retrouverons au calme dans la baie de Beau Vallon, nous prenons une bouée un peu rouillée espérant pouvoir passer enfin une bonne nuit. Le vent se calme progressivement, nous nous endormons. Dans la nuit le vent tourne, l étrave du bateau tape sur la bouée, le roulis rythmique se met en route, c est la fin du sommeil, le début de la veille et l attente du petit jour pour se dégager de ce nouveau piège. Au petit matin, nous débloquons l aussière coincée dans l anneau tout rouillé de la bouée et nous nous dégageons de ce mouillage compliqué pour nous rendre à celui de l anse Major à quelques miles nautiques seulement. Une source d eau douce permet de se baigner et la petite plage offre la possibilité d organiser un barbecue. Les garçons sont chargés de collecter du bois sec avec Jean, tandis que Josiane et Gisèle profitent de l eau douce pour se dessaler et laver quelques effets. Je prépare le poisson pour la grillade. Le feu tarde à chauffer, si bien qu une heure après le poisson n est toujours pas cuit. Les filles s impatientent et retournent au bateau, ce qui arrange bien Josiane qui a horreur de piqueniquer sur le sable. Flavien et Yann retournent chercher du bois, nous ravivons ce maudit feu, le bois salé est légèrement humide, le feu a un mal fou à prendre et à se consumer comme il se doit. Anthony, hilare, sort de la végétation avec une grosse noix de coco bien calée entre ses deux mains, comme s il avait un trésor. 83

Finalement le poisson est décrété cuit à point, nous embarquons dans l annexe. Le départ est houleux et humide. Le poisson a faillit se prendre une bonne douche d eau salée. Après tous ces efforts, ça aurait été ballot. Cette mésaventure nous aurait certainement valu les remarques acerbes et justifiées des filles. Après le repas, Anthony et Flavien entreprennent de récupérer l eau de la coco verte pour le punch du soir. Bonne intention encouragée par Yann, spectateur chantonnant et grattant sur sa guitare, assis dans le cockpit. Muni d un tourne vis, seul outil trouvé à bord par nos deux indigènes amateurs, Anthony réussit à se le planter dans la paume de la main et, le sang coule. Alerte, nous intervenons. Sous la douleur, notre aventurier tient le coup. Josiane lui peaufine un beau pansement, la coupure est assez conséquente mais pas trop inquiétante à condition de ne pas plonger la main dans l eau salée pendant les cinq prochains jours. Après cette belle frayeur, voici notre Anthony privé de plongeon, une occupation quotidienne pourtant fréquente pour nos 3 jeunes du bord et privé également de «body board» pour au moins cinq jours. Finalement ce séjour, malgré les mouillages un peu rouleurs de temps en temps, nous laisse des souvenirs de famille impérissables et confirme notre choix de nous réunir le plus souvent possible pour nos expériences de voile sur les divers océans. Ce sont des temps privilégiés de bonheur et de bien-être tous ensemble et c est pourquoi, nous pensons également passer un peu plus de temps dans ces îles, lorsque nous viendrons préparer «Asteri» pour notre grand voyage. Les Seychelles, suite Notre grand voyage commence effectivement par les Seychelles. «Asteri» est fin prêt pour le départ vers Madagascar. Nous sommes début avril 2001. Yann veut profiter des vacances de Pâques pour venir surfer pendant une petite croisière de 15 jours dans les îles qu il avait tant appréciées lors de notre séjour précédent en 1997. Il débarque à l aéroport de Mahé, qui est toujours aussi petit et aux douaniers toujours aussi pointilleux. Il arrive avec tout son matos de surf, comme un pro. Les embrassades passées et avec Yann c est sans compter, tant il déborde d amour, nous retournons à bord chargés comme des mules dans la petite voiture de location. Nous arrimons les planches sur le pont puis nous décidons de partir en ville finaliser l approvisionnement. Nous sommes au mouillage du «Yacht club», j embarque dans l annexe, Yann m accompagne, Josiane reste à bord, elle préfère. Je remarque qu il part pieds nus, je me permets de lui mentionner qu il serait judicieux de prendre ses tongs eu regard de la propreté parfois douteuse des ruelles traversées. Les tongs ne s imposent pas d après lui, et marcher pieds nus convient beaucoup mieux à son côté rasta de l époque, qu il a d ailleurs gardé bien longtemps ensuite. Je n insiste pas outre mesure et nous voici débarquant à la terrasse du «Yach Club». Jusqu ici pas trop de soucis car effectivement beaucoup de seychellois «rasteux» évoluent pieds nus pour leur plus grand confort semble-t-il. A ce détail près, c est que notre grand, au lieu de suivre le chemin, entreprend de traverser le terrain vague pour rejoindre la route. Quand soudainement, il gueule un grand coup. Je fais volte face et je le vois sautillant sur un pied, l autre dans ses deux mains toutes ensanglantées. Je comprends très vite la gravité de la situation. Il s assied, je regarde sous son pied, une grosse estafilade de presque deux centimètres est béante laissant couler copieusement le sang. Trop tard pour l engueuler, il vient de s empaler sur une tige d acier dépassant d un centimètre du sol. Je me précipite au bar, récupère une serviette et sur les conseils du gérant du club, nous prenons la direction de l hôpital. Yann, le pied enveloppé dans son torchon se retrouve aux urgences quelques heures seulement après son arrivée de France. C est bête, non! Si seulement nos jeunes voulaient 84

nous écouter, tendre un tout petit peu l oreille à ce que l on dit, ce ne sont pas toujours que des bêtises. Parfois ce sont de bons conseils, certes basiques mais pouvant être diablement utiles, la preuve. Nous avons nous aussi été rebelles, alors pourquoi pas nos enfants. A qui la faute? Piqûre antitétanique, gros pansement, conseils écoutés avec attention cette foi-ci, notre Yannou, un peu pâlot, monte avec moi dans le bus qui nous ramène au Yacht Club. Josiane doit sérieusement s inquiéter, nous sommes maintenant partis depuis plus de 3 heures. La surprise et l inquiétude sont de taille lorsqu elle le voit monter à bord, boitillant appuyé sur mon épaule, le pied enveloppé d une grosse poupée blanche. La croisière tourne court. Nous décidons de partir mouiller dans la réserve marine de Saint Anne, juste en face à trois miles nautiques, pour permettre à son pied de se cicatriser avant de nous lancer dans une navigation plus ambitieuse. De toute façon, pas de question de surfer avant au moins 7 jours et de mettre le pied dans l eau. Nous inventons un radeau pour lui permettre de se rafraîchir dans les 28 degrés de l eau de l océan sans risque pour sa cicatrice. Il pose son pied entouré d un sac plastic, attaché à deux pare-battages liés solidement. Il est content, rien ne le démoralise, son optimiste omniprésent l empêche de culpabiliser. C est tant pis pour lui, il le sait, mais ça va bien se passer, son adage favori. Nous cartésiens, nous ne comprenons rien, c est trop difficile. Et pourtant, pour nous, c était si facile à éviter. La Turquie Après le départ de Yannou, nous quittons les Seychelles, notre grande croisière démarre. Asteri nous emmène à Madagascar, puis à Mayotte, ensuite Zanzibar et au Kenya, avant de remonter la mer rouge et traverser une partie de la méditerranée. En mars 2002, nous accostons à Chypre, à la marina de Larnaka où le maître de port nous repousse, ne nous laissant aucune chance de pouvoir rester plus de trois jours faute de place. Finalement nous restons six semaines dans cette marina occupée à quatre-vingt-dix pour cent par des anglais qui sont là comme chez eux, mais pas les français visiblement. Quelques sourires et discussions amicales changent l humeur de notre responsable et il arrive même à nous trouver une belle place en attendant l arrivée de Yannou et Jane. Ils viennent passer une quinzaine de jours pendant les vacances de Pâques. Bien entendu nous sommes tout impatients de voir les enfants et surtout d avoir le plaisir de faire découvrir Asteri à Jane, la copine de Yann. Les jours, précédents leur arrivée, sont bien occupés à la préparation du bateau et à la croisière. Nous avons décidé de partir assez rapidement en Turquie. Les mouillages sont très limités à Chypre et nous voulons naviguer plutôt que de rester scotchés à la marina. De plus, le temps dont disposent les enfants, est compté. C est donc décidé, nous voguerons vers la Turquie en passant par l Est de Chypre puis direction Tasuçu. Nous partons à pieds à l aéroport attendre les enfants. Une petite marche de 8 kilomètres nous fait patienter. Nous en profitons pour regarder les avions atterrir et supputer sur le leur, British Airways. Finalement il arrive avec une heure de retard ce qui nous met largement en avance à l aéroport. Mais qu à cela ne tienne nous y sommes de pieds fermes (c est vrai), au premier rang, à guetter les passagers sortants. Comme nous avons finalement beaucoup de temps, nous nous attachons à observer les hommes et les femmes qui passent devant nous. Nous essayons de deviner leur nationalité, leur motivation dans ce voyage. Un visage qui s éclaire assure que le contact est bien établi avec la personne espérée. Un autre, qui reste sombre, montre une inquiétude, une impatience. Le regard n arrive pas à accrocher le sourire de la personne attendue. 85

Intéressant mais Voilà les enfants. Ils ont surgi et nous laissons éclater notre joie nous aussi. Josiane saute par-dessus la barrière au cou de Yann. Enfin, oui au cou de Yann mais pas vraiment au-dessus la barrière. Non quand même, là j exagère mais honnêtement je crois l intention y était. Bref! Ils sont là, nous pouvons les toucher, les embrasser, ça fait du bien et tout le monde est heureux. C est le principal. Un taxi nous ouvre ses portes et hop! Direction la marina où nous arrivons quinze minutes plus tard. Une petite marche sur les pontons et nous voici à bord d Asteri tout propre, tout brillant. Nous sommes fiers de notre Asteri et heureux de le présenter à Jane. Yann le connaît, il est venu passer 15 jours aux Seychelles. Il a à cette époque, découvert le nouvel Asteri prêt au grand voyage. Il en garde un drôle de souvenir. A Chypre, un an après le départ des Seychelles, notre vaillant navire est toujours aussi pimpant. Nous décidons de passer une journée à visiter Nicosie avant de quitter Larnaka. Nous partons donc en bus et cela permet aux enfants de découvrir l intérieur de l île. Comme vous le savez, l île de Chypre est malheureusement séparée en deux depuis 1974. C est incroyable de voir en pleine ville de Nicosie (la Capitale) cette frontière gardée par des militaires armés. Nous pouvons apercevoir une église brûlée et des maisons pillées, brûlées également. Près de la frontière, quelques photos des évènements de 1974 sont exposées pour sensibiliser et informer toute personne sur cette triste et lamentable situation. Les Chypriotes grecs espèrent toujours qu un jour ils verront la fin de cette occupation. Nicosie reste la seule capitale au monde à être séparée. Et pourtant, les Turcs sont candidats à l entrée dans l union européenne. Il faudra sûrement que ce conflit arrive à son terme pour que chacun puisse rentrer sur ses terres et retrouver sa demeure. Sinon la promenade dans la vieille ville est sympathique et de très bons restaurants dans les petites ruelles permettent de s attarder un temps soit peu et de passer un bon moment. Nous attrapons le bus de 14 heures et rentrons un peu plus tôt que prévu. Retour à bord d Asteri et préparation de la croisière avec un départ prévu donc pour le lendemain matin à dix heures pour bénéficier de la brise thermique. Finalement les formalités de départ prennent plus de temps que prévu et nous quittons Larnaka à midi. La traversée vers Tasuçu, port d entrée, en passant par l Est de Chypre, représente cent vingt milles nautiques environ, donc grosso modo vingt quatre heures. C est à peu près ce temps de passage que nous mettons avec en gros, une navigation moitié au moteur et moitié à la voile. La température est froide encore mi-avril et la nuit est fraîche. La mer n est pas trop méchante mais un peu quand même, suffisamment pour réussir à perturber l esprit et surtout l estomac de notre nouveau marin du bord. Bien que, et là soyons honnête, sans rentrer dans des détails vomitifs, si vous voyez ce que je veux dire, elle n est pas réellement malade au sens propre du terme. En tout cas, elle est bien contente d arriver et comme elle est contente, nous aussi. La traversée ne s est donc pas trop mal passée. Nous abordons au port d entrée de Tasuçu où nous constatons quelques bêtises écrites dans le guide anglais Imray. Nous réussissons quand même à nous prendre un sac plastique dans l hélice en plein milieu du bassin des ferries et pas un tout petit, un énorme. Je suis obligé de plonger pour le couper. Tout vibre, la coque, le mât, le pont, tout quoi. Horrible! Leçon à retenir, quand tout vibre, ralentir immédiatement et vérifier qu aucun gros déchet n est enroulé autour de l arbre et de l hélice. 86

De là à ouvrir un chapitre sur la pollution en méditerranée il n y a qu un pas que je franchis allègrement. Il faut réellement pousser un cri d alarme. C est atroce. Des sacs plastiques, il y en a partout, en pleine mer, sur les côtes et partout des tonnes, plus les bouteilles en plastique, les déchets de toute sorte. Ce côté de la méditerranée est complètement pollué, pourri. Incroyable, à ce stade de notre navigation, tel est le choc que nous subissons en traversant ces courants larges de dizaines de mètres, complètement obstrués de tous ces déchets plastiques, et de retrouver lesdits déchets sur les côtes. Déjà en mer rouge le signal d alarme était donné. Les «marsas» étaient envahies de ces encombrants éléments polluants. Mais dans l Océan Indien nous n avions pas subi ce choc tant les plages de Madagascar, par exemple, restent propres de tous ces détritus. Le chapitre ne devrait pas être refermé de sitôt puisque nos navigations vont nous amener tout autour de cette mer durant les prochains mois. Jane et Yann sont surpris et dégouttés de nos constats en méditerranée, mais oubliant momentanément cette pollution de la méditerranée, nous partons à la découverte de Tasuçu. Ce n est pas non plus une grande expédition, non, c est un tout petit village sans beaucoup de charme mais pas dénué d intérêt. Nous repérons rapidement les sites essentiels tels que les marchands de fruits et légumes et les bouchers pour Yann et Jane. Ils consomment plus de viande que nous. L approvisionnement mené rondement, nous sommes prêts pour une excursion en bus à Sifilike. Là, se trouve un château médiéval à visiter. C est dans cet endroit historique que l empereur Frédéric Barberousse eut la mauvaise idée de se noyer en prenant un bain, après un repas certainement trop copieux ou trop arrosé. C était en 1190 lors d une croisade. Les bus locaux, c est toujours rigolo, dans tous les pays. Aux Seychelles, ils fonçaient comme des fous dans les virages en descendant des pentes énormes. A Zanzibar, il fallait s entasser les uns sur les autres et au Kenya pareil. Il y a toujours de la place pour un passager supplémentaire. En Egypte ça klaxonne à tout va et ça fonce. A Chypre, c est sérieux, on respecte les horaires, on ne va pas vite et ça ne rigole pas tous les jours. En Turquie, c est sympa. Les gens, dans les régions non touristiques, marquent un étonnement lorsque nous montons dans le bus et certains seraient même prêts à laisser leur place. Mais pas trop quand même, faut pas exagérer. De toute façon, nous n en demandons pas tant. Le court voyage se passe bien, nous débutons par la visite de la ville de Silifike. Nous nous dirigeons ensuite vers le château médiéval, nous l apercevons du bas de la ville. Nous marchons nonchalamment au bord de la route sous un soleil de plomb. Au moment où nous arrivons au pied de la colline, nous apercevons tout là-haut une petite route qui grimpe méchamment vers le château perché au sommet, çà laisse présager un flot supplémentaire de sueur dégoulinante! Un gentil garçon passe avec un triporteur pétaradant accusant certainement quelques années, il freine et revient vers nous. Il propose de nous monter tout la haut au sommet, chacun notre tour, à bord de son triporteur. Nous nous regardons, je suis désigné volontaire pour la première montée et c est en pétaradant que le vieux triporteur escalade le chemin escarpé qui conduit aux vestiges du glorieux château. Quelle aventure ce triporteur sans siège arrière! Je suis assis sur une méchante barre de fer. Le maudit engin saute sans cesse sur les nombreuses pierres du chemin. Je guette avec impatience la distance à parcourir. Je ne suis pas mécontent d être arrivé en haut du sentier, avec un gros mal de fesse il est vrai, mais vivant. Les deux filles feront le trajet ensemble, une dans la carriole et l autre à la place qui fait souffrir les fesses, derrière la selle où il n y a pas de siège. Cette montée vue du triporteur est impressionnante mais pas trop rassurante quand même, surtout lorsque le conducteur se penche dans les virages pour assurer le passage. Le temps des deux voyages, Yann préfère monter à pieds. Sage le bougre! 87

Le point de vue est imprenable. La visite est sommaire. Sagement nous redescendons à pieds vers la ville pour reprendre notre bus de retour à Tasuçu. Quelques balades nous font découvrir le paysage, les maisons, deux restaurants, quelques petits commerces pour acheter le pain et les boissons. Nous passons quelques jours agréables à la découverte de ce qui est pour nous une nouvelle civilisation et un nouveau peuple. D emblée, nos jeunes sont d accord avec nous, les Turcs leur semblent réellement accueillants, ceci confirmant les impressions de tous les autres «yachties» rencontrés dans l Océan Indien et particulièrement celui de nos amis Christine et Michel qui ont navigué 3 ans sur toutes les côtes de Turquie. Nous explorons la côte encore si verte et couverte des cultures maraîchères. La terre dans cette région semble très fertile. De jolis paysages d arbrisseaux, d oliviers, verdissent les flancs des collines. Des champs sont en pleines cultures. Bref, tout semble poussé par ici dans cette partie Sud-est de la Turquie. Mais ne nous voilons pas la face, tout ceci ne pousse pas tout seul. Hommes, femmes et enfants sont de bonne heure dans les champs. Tout le monde travaille certainement dur ici aussi, pour arriver à nourrir toute la famille. Le soir pas d hésitation, c est apéro et belote. Grand tournoi durant le séjour, et la victoire s est jouée sur le fil du rasoir entre les deux équipes, Josiane Yann, Christian Jane. Je pense qu il n y eut pas une soirée où la belote ne fût pas de mise. Il nous arrivait de continuer après le dîner. Infatigables «beloteurs», grand souvenir de cette croisière. Le court séjour des enfants ne nous permet pas de traîner trop longtemps et de découvrir de nombreux mouillages. Plutôt que de courir en permanence, nous décidons de nous concentrer sur deux beaux mouillages, de bien en profiter et de revenir à Tasuçu pour les formalités de départ. Aussitôt dit, aussitôt fait. Avec Yann et Jane nous déambulons dans les rues à la recherche des petits marchands de fruits, légumes, le boulanger et le boucher. Le plein de la cambuse et de la cave assurés, le ravitaillement chargé à bord, nous voici en route à la découverte du premier mouillage, Bogsak. Yann s installe à la barre, nous passons devant les ruines d un autre ancien château médiéval et pénétrons dans notre premier mouillage. Rappelons-nous bien, nous sommes mi-avril, les nuits sont fraîches et la mer est glacée. Mais nous nous en accommoderons avec les gros duvets de montagnes et abstinence sur les baignades, sauf Jane. Elle a le courage de nager dans cette mer encore si glacée à tel point que nous nous demandons si en sortant de l eau elle va réellement arriver à se réchauffer. Nous profitons de notre séjour dans cette partie moins touristique de Turquie pour découvrir les petits restaurants locaux bien situés au bord de la mer. Nous pouvons nous y rendre en annexe, tout en surveillant Asteri seul au mouillage. Les menus sont simples, souvent restreints. Nous mangeons avec plaisir ce qui est disponible et souvent du poisson, nous nous régalons. Nous mangeons beaucoup de légumes aussi. Ce n est pas pour nous surprendre, dans cette région résolument agricole. Dans la journée, avec Yann et Jane, nous partons tous les quatre pour de longues promenades dans la campagne avoisinante admirant la verdure des champs en culture. Malheureusement la méconnaissance de la langue ne nous permet pas de rentrer en contact avec les gens du terroir. Après notre mouillage tranquille de Bogsak, nous descendons un peu plus vers le sud pour nous rendre au mouillage de Kosrelik distant seulement de quelques miles nautiques. La mer est toujours calme malgré ce début de saison et nous apprécions toute la chaleur des rayons du soleil dès 9 heures du matin. Les nuits restent toutefois extrêmement fraîches. Mais nous nous en accommodons volontiers, grâce à nos gros duvets il faut bien le re-dire. Jane s initie à la manœuvre, Yann lui laisse la barre à roue. Elle nous pilote quelques milles, mais à la fraîcheur du petit matin et au grand air du large, elle préfère souvent la chaleur de sa 88

bannette. De toute façon, notre Yannou reprend la barre et s il est fatigué, notre ami le pilote prend la relève. Nous passons entre l île de Dana et nous dirigeons vers l île de Kosrelik. Nous prenons la passe au sud de l île pour pénétrer dans une baie profonde et bien protégée où se trouve niché au sud de la baie un petit port de pêche. Peut-être des chances de trouver du poisson. Il faut bien l admettre, jusqu à maintenant, nous sommes toujours aussi nul pour sortir un poisson de cette mer méditerranée. De hautes falaises encadrent l entrée de cette baie, lui donnant encore plus un air de forteresse. Nous mouillons dans la partie Sud de la baie par 4 mètres sur un fond de vase et d herbes. Ici aussi, de grandes promenades occupent nos journées et surtout la traversée de l isthme qui relie ce gros rocher à la grande terre, pour admirer toute la baie de Ovacik. Des villages de vacances sont construits sur ce site, créant des villes nouvelles au charme douteux, mais des petits commerces se sont installés, offrant ainsi la possibilité de se ravitailler. A cette époque, il n y a pas grand chose dans les épiceries et heureusement, nous avons prévu notre approvisionnement à Tasuçu pour la durée de cette croisière. Dans la soirée, nous re-mouillons, à la demande des pêcheurs locaux, dans une zone qu ils nous indiquent. Et vlan! Nous prenons un filet dans l hélice. Bravo! Merci messieurs les pêcheurs. Nous passons Yann et moi, une heure et demi dans l eau glacée pour dégager l hélice respirant grâce au petit compresseur. Sinon mission impossible, tellement le filet est serré entre l arbre et l hélice. C est pratique un tel petit engin, non seulement pour les plongées mais aussi pour les travaux sous-marins. La preuve! Le beau temps nous autorise de mémorables barbecues à bord d Asteri. Les brochettes de boulettes de viandes à la mode locale s avèrent un délice bien apprécié par l équipage sauf Josiane qui reste définitivement fâchée avec la viande. Jane en tout cas ne se prive pas. Le barbecue reste une activité attrayante à bord d un voilier. Dans l équipage, comme j ai surement eu l occasion de le faire remarquer lors de notre séjour aux Seychelles, il y a le chef du barbecue. C est incontournable. Pour cette croisière, Yann prend la direction des opérations et nous les dirige de main de maître. Il ne vous accorde aucune excuse pour tout retard à la cambuse. C est lui, maître barbecue, qui dicte le temps. La cuisson doit démarrer quand il est prêt. En cuisine c est le stress, je suis sur le qui vive, le charbon ardent n attend pas. Il s ensuit, vous l imaginez, quelques petits coups de gueule si je prends du retard dans le transfert des plats de la cuisine au cockpit, habile prétexte pour se dégager de toute responsabilité au cas où la cuisson n est pas au top. On se chamaille pour rire, la bonne ambiance règne, toutes ces petites querelles s estompent très vite devant un bon rhum, tout en surveillant la cuisson du coin de l œil. L heure du départ sonne vite et nous voici revenus à Tasuçu. La remontée s est déroulée sans souci. Pendant que j entreprends le circuit inverse pour régler toutes les formalités de départ, Josiane et Yann préparent le bateau. Je passe dans les cinq bureaux des administrations turques pour obtenir la fameuse «clearence». Bref après trois heures, dont plus d attente que d efficacité, me voici avec le fameux «transit log» dûment signé. Quelques dernières courses pour la traversée, puis nous nous retrouvons tous les quatre au «cyber café» du coin pour regarder la météo sur notre site Internet favori. Yann et Jane en profitent pour récupérer et envoyer leurs messages. Pour les vingt quatre heures du retour à Larnaka, la météo semble bonne. Nous voilà tous rassurés, nous pouvons partir. Le départ est fixé au lendemain matin 25 avril à 7 heures. A 7 heures tout le monde est debout. Le petit déjeuner est déjà avalé et le moteur tourne au ralenti. Nous relevons le mouillage mais lorsque Yann engage en avant toute, grosses vibrations. Et oui encore un sac en plastique. Il faut aller le retirer, il ne partira pas tout seul. 89

Deux en 10 jours, plus un filet de pêcheur sur la plage. Ras le bol, il est temps de partir. Nous n avons jamais eu autant de soucis en si peu de jours. Je m équipe de ma grosse combinaison, car l eau est froide et les volontaires, étant donné le froid glacial de l eau plus sa couleur peu encourageante, ne sont pas légions. Bon hop! Dans l eau à taillader ce fichu sac grand format et bien solide lui aussi. Après un petit quart d heure nous voici repartis. La nuit commence à tomber, Yann fatigue à la barre? Ah bon pas de problème, j enclenche le pilote. Et bien si, problème. Le pilote refuse ostensiblement de fonctionner. Après 6000 miles, il nous fait des caprices. Je sors le pilote A3000 de rechange, bien calé par la ceinture de plomb pour tendre la courroie, impeccable, il remplit sa mission parfaitement et nous ramène à bon port. La route que nous suivons nous fait passer par l Est de Chypre et nous profitons d un vent portant jusqu à la pointe de l île. Mais après cette pointe, c est le vent dans le nez comme bien souvent et notre bon Yanmar prend la relève. En cours de nuit nous refaisons une tentative de voile pendant une petite heure mais l enrouleur du génois nous crée des difficultés et nous ne pouvons plus dérouler la voile. De toute façon on a le vent dans le nez. La mer reste agitée tout au long du voyage et la traversée d une journée est un peu dure pour Jane. Les quarts s organisent de la manière suivante : les garçons dehors et les filles dans la bannette le plus souvent possible, c est à dire tout le temps. Nous arrivons au petit matin du 26 avril à Larnaka où l accueil est toujours aussi désagréable. Est-ce dû à notre pavillon français? Le fait est, que le responsable des pontons fait vraiment tout pour être désagréable. Pas de place dans le port, nous connaissons la musique, nous restons dans l avant port en attendant qu une place se libère. La mer est calme, ce n est pas gênant et nous pouvons attaquer les lessives et le dessalage d Asteri. Le moment redouté de la séparation arrive. C est triste les séparations, que ce soit des amis qui partent vers une autre destination ou les enfants qui retournent vers leur destinée. Mais depuis longtemps nous sommes habitués à ces nombreuses séparations et nous avons appris à les gérer le mieux possible, c est ce que nous croyons. Mais, nous serons heureux de les avoir à bord à nouveau tant cette expérience maritime pour Jane semble s être bien passée. Et pour nous, quel bonheur! La destinée, les choix de vie, ont fait que notre Yannou et Jane se sont séparés. Nous gardons le contact avec elle. Ses mots sont justes et forts, Jane est elle aussi entrée dans notre famille. Elle nous envoie ce message après la cérémonie de Cimaja : Bonjour Christian, bonjour à vous tous, Guitoune nous a envoyé l'email de la cérémonie de Cimaja. Merci de partager cela avec nous qui sommes loin. Le chemin de la sérénité est encore long je sais, mais un jour enfin tous serez apaisés je le sais aussi. Yann restera à jamais dans nos cœurs, à tous de façon différente, mais à tous de façon éternelle. Je sais aussi que pour ses enfants il continuera à être présent grâce à tous les gens qu'ils l'ont aimé et qui leurs témoigneront combien leur papa était formidable. J'espère vous revoir dans pas trop longtemps, peut-être à Saint Gilles quand vous passerez dans le coin, peut-être avec Morgan, Naeva, Diana, Fla et Audrey aussi. Ca me ferait vraiment plaisir. J'aimerais aussi qu'octave rencontre Morgan un jour. Je te mets une petite photo en pièce jointe pour que tu voies de quoi il s'agit (c'est le blondinet chevelu). 90

Je vous embrasse tous très tendrement, et je suis avec vous par la pensée chaque jour qui passe. Jane Astérie, notre nouveau bateau, Le 20 avril 2006, ce n est surtout pas un vendredi, nous sommes superstitieux, mais un jeudi, Astérie est chargé sur le camion au chantier Massif Marine route de la Roche sur Yon où il vient de passer quatre longs mois de préparation. Il quitte son parking pour retrouver l élément liquide pour lequel il est conçu, la mer. En arrivant dans Saint Gilles, la rue est étroite, le roof rase les fils électriques, mais finalement, le camion arrive au port de plaisance de Saint Gilles Croix de vie sans encombre. Petit pincement au cœur et grosse angoisse sont de rigueur pour nous deux tout proches l un de l autre, mais nous sommes confiants. Le bateau est levé avec précaution du camion par le «traveler lift». La mise à l eau dans la darse, la levée du mât, le matage, toutes ces opérations délicates se déroulent à merveille dans le temps prévu. Viennent ensuite le réglage du mât, l installation de la bôme et de l accastillage du pont. Les amis et quelques membres de la famille de Josiane sont venus assister à la mise à l eau et nous profitons de cette occasion pour déguster un apéritif improvisé dans le vaste cockpit d Astérie. C est le tout premier mais certainement pas le dernier. Nous en sommes persuadés et ravis. Flavien et Yann ne sont pas présents à cette mise à l eau, ni même à la petite fête du baptême où successivement les amis et la famille sont invités et associés à notre joie de voir flotter notre merveilleux bateau, presque prêt pour notre nouveau départ vers l ouest. Notre objectif est de traverser les plus grandes étendues du monde océanique pour justement rejoindre le plus vite possible l Indonésie et retrouver nos enfants vivant tous les deux à Jakarta. La traversée, Nous nous donnons trois années pour arriver à Bali, une première année pour traverser l Atlantique vers le Brésil, une deuxième saison dans les caraïbes, puis une troisième année pour traverser le Pacifique et une partie de l océan indien. Nous tenons le programme pour la première année mais ensuite nous commençons à prendre du retard dans la mer des caraïbes. Finalement, nous passons trois saisons à flâner dans les eaux chaudes et turquoises des différentes îles de l arc antillais, entre le Venezuela et les îles Vierges britanniques. Pour rattraper notre retard et éviter les cyclones, nous décidons de traverser le pacifique en une seule saison. C est la seule solution pour rejoindre les enfants le plus rapidement possible. Le temps passe, Yann et Flavien sont maintenant mariés. Yann a un petit garçon, Morgan et Diana sa jeune et belle épouse attend une petite fille. Nous avons donc une autre très bonne raison de courir sur ces deux terribles océans réputés pour la dureté des vagues, la brutalité des vents, surtout dans le Pacifique. Et bien voilà, nous avons amarré Astérie au ponton de la marina à Benoa à 16h30. Bali, le mot magique, notre but, notre rêve, nous y voici, fin de ce grand voyage, une belle petite balade de 11 800MN depuis notre départ de Curaçao le 7 décembre pour rejoindre nos enfants. C est fait, les voici tous devant nous, aussi incroyable que ce voyage, impensable dans sa réalisation en si peu de temps, inimaginable pour nous, il y a 9 mois lors de notre départ de Curaçao. Flavien, Audrey, Yann, Diana, Morgan et Naeva, sont réunis à Bali pour nous accueillir. Ils arrivent juste quelques dizaines de minutes après notre amarrage dans la marina de Benoa, située au sud de Bali. Nous allons maintenant avidement profiter d eux tous. 91

Mais avant cette arrivée, ce bonheur de nous retrouver, nous avons eu depuis Darwin de nombreux échanges de courriers afin de préparer notre arrivée et la croisière dont rêvait Yann. Cet échange commence le 11 août. A Yannou, A notre grande surprise nous n avons pas Internet à bord et ni même dans un quelconque bar de la marina. Le réseau WiFi public est pourri et impossible de se connecter dessus. J ai perdu mon après midi hier à essayer de trouver une solution avec les bars du coin, rien à faire, ce n est pas encore rentré dans les habitudes ici. Du coup, je vais aller en ville lundi après midi, dans un Cyber pour régler tous les actions Internet d un seul coup, et pour les messages nous allons continuer via Skyfile, je me connecterais deux fois par jour. Etes-vous rentrés en contact avec la marina pour la résa et les formalités? La marina est chouette, nous avons bien récupéré, ce matin nous partons au marché, et nous continuons à préparer le bateau. Tu penses être en vacances en Indo jusqu à quelle date? Nous devons avoir notre visa mardi après midi. Donc le plan c est un départ jeudi. J ai le guide nautique. Passez un bon weekend. Gros bisous à toi et toute ta jolie petite famille. Pa. Ta maman te fait de gros bisous. Elle dit qu elle t aime, tiens je suis surpris. Le 12 août 2011 Bali Bulletin J1 Bonjour à tous, Et oui, déjà repartis, sur la mer de Timor cette fois, pour une étape de 950 MN avec destination Bali (8 45,24 S et 115 14,42 E). A peine requinqués de notre grande navigation de 2400 MN, nous voici de nouveau en navigation sur une mer dont le nom sonne bien à nos oreilles. Une intonation qui nous plaît bien, Timor, l Est en «bahasa indonesia», langue indonésienne, je m entraîne. Nous approchons du but principal de ce voyage, commencé il y a 9 mois à Curaçao. Sortie de l écluse, le vent est faible et de face. Nous attaquons donc cette étape au moteur, l après midi et toute la nuit durant. Ce matin, nous profitons du petit temps pour étarquer nos voiles. Les coups de chien successifs ont détendu les drisses. Nos voiles retrouvent une belle forme dans le petit vent de sud qui se lève. A 60 du vent Astérie s ébroue et se lance à l assaut du courant encore très vif, même à plus de 100 miles des côtes. Un temps merveilleux, juste comme il faut pour déguster, à midi, nos filets de bœufs grillés, mixte salade. C est exact, elle est délicieuse cette viande australienne. Même Josiane l apprécie. Nous nous réinstallons progressivement, le plus confortablement possible, dans notre rythme de grande croisière l esprit déjà à Bali, sans vouloir l avouer. Question de superstition de marin sans doute. Nous vous embrassons tous. Christian et Josiane Notre Position : 12 19,2S et 128 52,2E. DP : 117,4 MN. Le 13 août 2011 Bali Bulletin J2 Bonjour à tous, Le vent nous a lâchés hier après midi. Notre Yanmar a pris le relais sans rechigner, content de montrer sa puissance dans le courant contraire. Nous moins. Nous profitons du calme temporaire pour refaire le plein de diesel et un petit coup de dessalinisateur pour compléter la réserve et remplir les bombonnes d eau. C est le petit boulot de Josiane, elle aime bien cette tâche du bord. A 8.30, ce matin le vent revient d ENE Force 4. Grande 92

manœuvre sur la plage avant. Nous installons le tangon, le génois est déroulé en gardant un ris. Astérie prend lui aussi son rythme de croisière. Les fichiers météo Grib, vous savez ces petites flèches velues, fruits des angoisses des navigateurs, nous prédisent du vent favorable jusqu à Bali. Un peu, pas trop quand même, une belle mer tant qu à faire, mais nous ne voulons pas trop être exigeants, quoique toutefois, pour une dernière étape, nous aspirons à ne pas trop souffrir Prenez soin de vous. Nous vous embrassons. Christian et Josiane Position : 12 17,5 S et 126 38,5 E. DP : 249MN, DP24 : 132MN A Yannou, Tu nous montreras les photos en arrivant, j en piquerais à Diana aussi pour préparer mon dossier de la vie de Naeva. Tiens par contre si tu pouvais essayer de retirer ton beau logo de tes envois d emails, tu m arrangerais. Tu me niques 7Kb à la réception (40s). En plus je croyais que c était la belle photo super compressée. Plus que 5 ou 6 jours. Pour l instant, ce n est pas très rapide mais le vent doit monter bientôt. Gros bisous à toute la famille. Pa Le 14 août 2011 Bali Bulletin J3 Bonjour à tous, Petit vent, petite moyenne, mais double satisfactions, pas de moteur et une mer maniable pour pêcher. Et ce matin, 2 thons, quasiment en même temps, nous ont fait le bonheur de s inviter au bout de nos deux lignes. Chacun le sien! Le temps de s organiser, d interrompre la sieste de Josiane, et nos deux beaux poissons se retrouvent du coup invités à bord. Aussitôt je leur prélève les filets et rejette leur carcasse à la mer. Pas d espoir pour eux de repartir à la nage, tant pis. Reste le gros nettoyage de la jupe et de la partie arrière du cockpit pour effacer toute trace de cette macabre tuerie. Mais, le frigo est plein pour au moins 4 jours. Alors, nous remisons notre conscience, comme les lignes du reste, au fond du coffre, et vive le thon frais. Pour ne pas en perdre, j allume les fourneaux et cuisine quelques unes des 8 belles pièces pour les conserver en bocaux et pour ce midi, le traditionnel carpaccio. Voici donc un début de quatrième journée bien occupée. Nous vous embrassons. Christian et Josiane Position : 12 13,5 S et 12 47 E, DP : 358MN, DP24 : 109MN (tout petite moyenne, le vent ne dépassant pas 9 ND) Le 15 août 2011 Bali Bulletin J4 Bonjour à tous, La moitié de la route est parcourue, les dernières difficultés de navigation viennent d être passées cette nuit. Maintenant nous sommes dans la dernière grande ligne droite de 470MN, cap au 292, vers Bali. Nous naviguons en plein océan Indien. Le vent nous manque un peu et nous avons dû ce matin au lever du jour, remettre un petit coup de Yanmar en attendant la brise un peu plus soutenue. Nous en profitons pour charger les batteries et les ordinateurs. Nous ne comptons plus les jours, ce sont les heures que nous regardons défiler sur le GPS. A 7 Nœuds ce sont 70 heures, mais à 4,5 ND ce sont 97 heures et quelques, encore de navigation. Nous vous embrassons. Christian et Josiane Position J4 : 11 53 S et 124 15 E, DP : 490MN et DP24 : 132 93

A Yannou, Coucou mon grand, Ben dis donc, t enchaîne les surfs trip là, tu profites de tes vacances. Astu pris du temps pour passer quelques weekends avec Diana et les enfants? Surtout avec Diana, après son accouchement et maintenant avec vos deux enfants, ce ne doit pas être facile pour elle, tous les jours. Elle a surement besoin que tu l aides, que tu sois près d elle le plus souvent possible, j imagine. Pour nous tout baigne et comme je le mets dans le petit bulletin nous regardons les heures qu ils nous restent à naviguer pour arriver à Bali, entre mini 72 et maxi 96, soit 3 ou 4 jours. Je mise plutôt sur 4, soit le 19 au matin, car le vent reste au alentour de 12 et parfois, mais rarement 15 nœuds, donc toute juste 5ND de vitesse avec les courants toujours présents. En attendant de vous retrouver tous, faites un bon voyage à Bali et bon surf. Gros bisous à vous quatre. Bises à Nico. Pa Le 16 août 2011 A Yannou, Coucou mon garçon, Le vent a plutôt faibli cet après midi et nous avons parcouru 30MN en 5h et 20. Nous ne tenons plus notre moyenne au deçà de 6ND. Peut être allons-nous rattraper notre retard cette nuit et demain! Nous verrons bien. Alors en ce qui concerne les jours suivant notre arrivée : 1) Pour le 19 au soir apéro avec ton ami canadien, pas de souci, amène Nico aussi. Bonne idée la visite du village «Bambou». 2) Pour dormir à bord le 19 au soir, nous en sommes ravis et curieux de voir les réactions de Morgan. Pour les réactions de Naeva, nous devrons attendre un peu, quoique! 3) En ce qui concerne Josiane, elle préfère nous laisser entre garçons sur le bateau pendant notre croisière. Mais par contre, elle ne souhaite pas aller à Solo avec Diana, pour plusieurs raisons qu elle vous expliquera le 19. Elle voudrait si c est possible, rester les quelques jours à la villa de Rahan où elle s organisera un petit séjour en attendant le retour de Diana. Est-ce possible? Je suppose que Nico fait parti du groupe croisière? 4) Pour la croisière, le tour de Lombok est une bonne idée. Je regarde les possibilités de mouillage sur le guide et sur les récits de navigateurs. Nous avons 6 jours je crois? Nous devons étudier avec attention les courants, ils ont l air assez grave surtout dans «Selat Lombok». Je pense ne rien avoir oublié, donc nous ferons le point demain matin pour savoir si nous gardons une chance d arriver le 18 dans l après midi. Gros bisous et on peut le dire, à très bientôt. «Excitament». Pa Nico, Bonjour Nicolas, Nous sommes à 300 et quelques miles de Bali, je ne sais pas encore si nous pourrons arriver le 18 dans l après midi ou pas. Nous y verrons plus clair demain car le vent a bien faibli cet après midi. Nous allons donc nous revoir très bientôt, si ce n est le 18 ce sera donc le 19. Yann va te parler du programme, nous pourrons le peaufiner à notre arrivée. Nous faisons un apéro le 19 au soir, tu es le bienvenu, ce sera l occasion d en parler et de bien d autres choses bien évidement. A très bientôt donc. La bise Nico. Christian Bali 94

Bulletin J5 Bonjour à tous, 320 MN du but de ce long voyage commencé à Curaçao le 4 décembre 2010. Si le vent continue à nous aider, comme il le fait depuis 24 heures, dans deux jours, jeudi après midi 18 août, nous devrions pointer l étrave d Astérie dans la marina de Benoa à Bali. Si le vent mollit, prudence oblige, pas question de rentrer de nuit dans le port de Benoa, nous passerions une nuit supplémentaire en mer, pour nous présenter en début de matinée le 19. A suivre donc, nous serons quasiment fixés demain matin. Les conditions météo sont plutôt bonnes. Nous avons un vent d ESE force 4, soit entre 11 et 16 ND, une mer peu agitée, un peu plus quand le courant s inverse et devient défavorable, un ciel ensoleillé, quoique légèrement nuageux ce matin. Mais ce sont des cumulus de beau temps, poussés par l alizé. Rien de bien méchant, finis les gros nuages noirs de la zone de convergence subtropicale. Nous nous en rappellerons de celle-ci, elle nous a bien traumatisés. Nous vous embrassons. Christian et Josiane Position J5 : 10 39 S et 120 13,5 E, DP : 646 MN, DP24 : 156 MN. JB, Désolé mon grand, mais j ai un clavier, acheté pourtant en septembre 2010, dont les touches me lâchent les unes après les autres. Il me reste le CTRL, le C et le V. Avec ces trois touches je me débrouille, mais je dois apporter, c est vrai une plus grande attention aux chiffres communiqués, je te le promets pour ces 3 derniers jours. Je vais chercher un nouveau clavier à Bali, je devrais trouver ça sans souci, non? (Quoique AZERTY!). Donc voici les chiffres : J3 : 12 13,5 S et 124 47 E, DP : 358MN et DP24 : 109MN J4 : 11 53 S et 122 15 E, DP : 490MN, DP24 : 132MN. La bise et à très bientôt. Christian Le 17 août 2011 Bali Bulletin J6 Bonjour à tous, Un excès d enthousiasme, vu notre belle moyenne de J5, nous voyait arrivés demain à Benoa. Mais la distance parcourue ces dernières 24h plus le vent modéré qui persiste, nous obligent à revoir notre copie et freiner notre impatience. Nous allons donc très certainement passer une nuit supplémentaire en mer, en grande partie à la cape afin d attendre le lever du jour non loin de Benoa. Nous confirmerons demain en fonction de notre avancée de ces prochaines 24 heures. Nous vous embrassons. Christian et Josiane. Position J6 : 9 50,5 S et 118 08,3 E, DP 780MN, DP24 :134MN, DAP : 184MN. Yannou, Bonjour mon garçon, Nous ne pourrons pas arriver avant la tombée de la nuit jeudi. Nous allons donc attendre à la cape au large et pénétrer dans la marina vers 8.30 du matin vendredi 19. Ce n est pas trop tôt pour vous. Les bureaux sont fermés le vendredi après midi et les formalités peuvent prendre du temps. Je veux donc sécuriser le temps nécessaire aux démarches. Normalement Bali Marina nous donne un coup de main, mais c est toujours cette histoire de «Bond» qui me préoccupe. Nous verrons bien avec Haryo, le manager de la marina. De toute façon, nous confirmons notre position demain et demain soir je te renverrai un Email. Gros bisous à vous quatre et bon voyage à Bali. Pa Le 18 août 2011 Bali 95

Bulletin J7 Bonjour à tous, Le suspense continue. Un bon vent soutenu hier après midi et en soirée nous donne l espoir d arriver aujourd hui. Dans la nuit le vent tombe mais l excitation de l arrivée très proche nous pousse à aider les voiles avec notre puissant moteur. Puis au fil de la nuit et de la matinée, il prend le relais pour lutter contre les violents courants du détroit de Lombok. Nous sommes actuellement à 15 MN de Benoa, il est 13h50, donc moteur poussé, ce que je n aime pas trop, nous gardons toutes nos chances d arriver ce soir avant la nuit. Malheureusement une grosse déferlante, à la limite des changements de courant s est bien éclatée sur le pont et a tout trempé les cabines arrière et l intérieur. Gros nettoyage à l escale, les matelas sont tout trempés. Yannou, si tu lis ces lignes, dépêche-toi, nous arrivons dans 3 heures, soit légèrement avant 17 heures. Nous vous embrassons. Christian et Josiane qui a déjà commencé le nettoyage. Position J7 : 8 57,4 S et 115 43,7 E, DP : 932,8MN, DP24 : 142,8MN Yannou, nous arrivons un peu avant 17 heures. Tout le monde sur le pont. Gros bisous. Pa Diana, we are on the way to arrive today, we are actually at 13NM, from the Marina. We should arrive before 5PM (around). I call you on VHF77. Best regards. Christian Le 19 août 2011 Bonjour à tous, Et bien voilà, nous avons amarré Astérie hier au ponton de la marina à Benoa à 16h30. Fin de cette grande partie du voyage, une belle petite balade de 11 800MN depuis notre départ de Curaçao le 7 décembre. Nous profitons maintenant des enfants et de nos deux petits enfants. Morgan a découvert le bateau hier soir, un grand moment pour lui et pour nous. Naeva, toute mignonnette, après avoir pris son lait du soir, fait quelques sourires à Josiane, s est tranquillement endormie sur la bannette avant. Un régal. Ce soir Flavien et Audrey seront au rendez-vous et la famille au complet. Merveilleux. Merci pour tous vos messages au long de ces grandes traversées. Vos petits mots, sympathiques, encourageants, rigolos, nous ont aidés à garder le contact avec vous les amis, la famille, nous nous régalions à leur lecture. De grands moments. Merci encore. Nous vous embrassons. Christian et Josiane JB la dernière position pour ne pas te perdre quand tu rejoindras le bord : 8 44,45 S et 115 12,8 E. Morgan a donc découvert le bateau. Naeva est vraiment adorable, elle boit son lait, fait de nouveau plein de sourires à Josiane et s endort toujours aussi tranquillement. Un régal. Yann a déjà investi l annexe et part en excursion avec Morgan vers la plage de Benoa. Flavien et Audrey sont au rendez-vous venus de Manille. La famille est donc au grand complet. C est merveilleux. Les grandes navigations sont finies, place au cabotage, au plaisir des mouillages, au plaisir d accueillir les amis et la famille à bord pour partager ensemble la découverte de cette Asie que nous aimons tout particulièrement. Mais maintenant arrivés en Asie, sans notre Yannou, nos projets de navigation ensemble perdent tout leurs sens. Cet Océan Indien où ses cendres sont parties à la dérive au gré des courants, nous rappelle trop la terrible tragédie. A bord, l image de Yann se reflète sur les 96

vernis du carré et des cabines. Les quelques croisières et séjours passés ensemble à bord ont été suffisants pour que Yann imprime son empreinte, son image, son sourire à l intérieur et l extérieur de notre voilier. Pour nous, il devient difficile de vivre à bord. Nos larmes coulent souvent, surtout à la tombée de la nuit où nous aimions nous retrouver dans le cockpit pour ce moment incontournable qu est l apéritif, instant d échanges, de discussions, de dialogue sur les sujets les plus divers possibles comme sa vie future, ses envies, sa famille et ses nombreux projets qui l enthousiasmaient tellement, enflammant le cockpit de ses débats, également de ses chansons, son inséparable guitare en bandoulière. Alors, comme une opportunité se présente, nous vendons Astérie mais gardons l image des yeux de notre Yannou rivés sur les vagues, ou encore planté au bord de la plage, sa planche sous le bras, hésitant à quitter, malgré la nuit tombante, le spot devenu magique. Pas de magie pour nous, c est fini, plus aucune possibilité de voir sa longue silhouette pivotée et venir vers nous, son sourire mythique éclairant son visage. Mais nous tous, ensemble, amis, proches, collègues, famille, nous prolongeons sa vie bien audelà de ses cendres, versées de la pirogue, un jour à Cimaja, par Diana et Flavien entourés de tous ses amis surfeurs. Nous fermons le chapitre navigation. Peut être le rouvrirons nous un jour pour que Morgan et Naeva aient la même chance et la même opportunité que Yannou de vivre la mer, de partager avec nous, toutes les vibrations de ce monde mêlé d appréhension, voir de peur, mais aussi de rêves, de joie et de tant de beauté. 97

Chapitre 9 Son travail Yann aime son travail comme il aime sa vie, comme il aime sa femme, ses enfants, sa famille, ses amis, à fond, sans retenue. Son travail lui a révélé sa vraie personnalité et l a aidé à se tourner encore plus vers les autres, à s impliquer davantage dans la vie du quotidien des gens de la terre, de la communauté rurale. Sa vie professionnelle en Indonésie s est déroulée en trois phases, l Ambassade de France, les ONG et Danone Aqua. L ambassade de France et les ONG Le destin a voulu qu il renonce à ses études de doctorat pour un poste de VIA (Volontaire Internationale en Administration), trouvé sur Internet, comme chargé de mission en Indonésie à l ambassade de France de Jakarta. Poste au demeurant bien peu payé, mais qu à cela ne tienne, là n est pas sa préoccupation première. Il rejoint les copains déjà sur place, l objectif est atteint. Pour la paye, ça va bien se passer, au grand damne de sa maman préoccupée par son manque de couverture sociale et le faible montant de ce qu il lui reste lorsqu il se la paye sur ses propres deniers. L avenir est devant lui, comme d habitude, il est confiant. Voici donc notre Yannou engagé pour une mission diplomatique de coopération scientifique de soutien à l Indonésie. A part quelques petits boulots dégotés sur mes projets pour lui donner un petit coup de main, Yann commence vraiment son apprentissage de la vie active. Pour cela il est aidé par un homme de valeur, l Ambassadeur de France qui adopte ce grand «bouleh» débarquant de France plein de charme et de charisme. Il dénote tout de suite en lui le potentiel de ce jeune ingénieur, intéressé par la nature et l action sociale. 98

L Ambassadeur Renaud Vignal, impavide, généreux, vibrant de toute sa force de conviction, lui transmet, lors de leurs rencontres, ses propres valeurs, il le guide dans ses choix professionnels. C est lui aussi qui le pousse, en fin de contrat du ministère des affaires étrangères, à poursuivre avec les ONG sa mission commencée lors du tsunami à Aceh. C est lui encore qui le recommande chaudement auprès de Danone Aqua lorsque l opportunité d avoir un boulot d expatrié se présente. Ces deux dernières années passées à travailler pour les ONG, près des peuples meurtris sont pour lui pleines d enseignements. Il avance, il commence à mieux cerner dans quelle direction il veut aller. Ce pays le passionne réellement, il sent le potentiel de ce qu il reste à réaliser pour pouvoir donner à boire et à manger équitablement aux paysans, sans prétention mais avec la ferme volonté d y réussir. Annie Evrard du Ministère des Affaires Etrangères témoigne : J'ai travaillé quatre ans avec Yann à Jakarta, tout d'abord à l'ambassade puis dans l'équipe "tsunami". Il était tout aussi merveilleux dans le travail que dans la vie : sa bonne humeur et sa joie de vivre bien sûr mais aussi une énergie à déplacer les montagnes, à faire fi de tous les problèmes, à toujours trouver des solutions pour que les projets avancent. C'était mon "p'tit VI" comme il aimait s'appeler lui-même. Quand il a su qu'il allait être papa pour la première fois il m'a envoyé un petit mot, qui disait : chef, ton p'tit vi grandit, je vais être papa... Je ne sais que dire qui pourrait alléger votre peine; nous sommes nombreux à pleurer aujourd'hui. Je suis de tout cœur avec vous. Danone Aqua, par ses fonds d aide au développement durable de l écosystème, va lui fournir l outil indispensable, la clef qui va ouvrir aux agriculteurs indonésiens, puis chinois, les portes de l honneur et de la fierté à pouvoir nourrir et éduquer leur famille, grâce au fruit de leur travail, dans la motivation nécessaire retrouvée dans la réussite. Danone lui donne les moyens de construire un écosystème durable basé sur la responsabilisation de tous les acteurs du terrain. A lui de bien les utiliser pour le bénéfice de tous ceux qui ont besoin d être aidés. Danone Aqua Ce job, il le veut, il s accroche, pas question de le rater. Je me souviens de nos échanges de courriers à l époque, mais aussi de nos discussions à Lombok en janvier 2006, juste avant son entrée chez Aqua. Bernard Giraud nous parle de sa rencontre avec ce grand déglingué, venant de l ambassade. Un peu sceptique à l entrée de ce gaillard dans son bureau, se posant la question de ce que peut bien venir faire un administratif pour un poste opérationnel? Il avoue avoir été rapidement conquis par la détermination de Yann et sa vision du potentiel de ce pays pour une société comme Danone Aqua. 99

Maintenant pour Bernard, Yann fut une sorte d étoile dans un ciel noir, dont la lumière ne cesse de briller. Il reste à garder sa mémoire comme un exemple pour les générations futures. C est peut être cette étoile que je recherche si souvent. Aqua est une société familiale crée en 1973, positionnée sur le marché de l eau embouteillée, elle est leader sur ce marché dans ce pays au fort potentiel. Malgré une croissance appréciable pendant les années 80, mais suite à la mort brutale de son PDG et propriétaire, la famille Utomo, conseillée par ses hauts dirigeants, décide de rechercher un partenaire. En 1998, Danone sélectionné, se lance dans l aventure indonésienne alors que le pays est en pleine crise financière, comme tous les pays d Asie entre cette fin 97 et l année 98. Avec son savoir faire technique et l envoi d un représentant «architecte» du partenariat, tout en respectant la culture locale de l entreprise et en créant des passerelles entre les deux cultures d entreprises différentes, Danone réussit non seulement son intégration dans Aqua, mais aussi son pari industriel et commercial. Ce qui à priori n était pas évident dans le climat de crise. La qualité de la coopération entre Aqua et Danone se traduit en 2001 par une augmentation de 30% de son capital dans Aqua pour atteindre aujourd hui 76%. Depuis 1972, une idée de son PDG de cette époque, Antoine Riboud, Danone a formulé le concept de «Double Projet». Danone a réussi à combiner l économique et le social et à s adapter aux contextes locaux pour créer de la valeur économique, mais aussi sociale et environnementale. Créer donc une stratégie d'entreprise et de développement durable intégrée dans un modèle unique. La chemin est tracé, les objectifs sont fixés, Danone accélère sur la route de l Ecosystème pour le bénéfice de tous. Puis les «Fonds Danone pour l Ecosystème» sont le tremplin du succès représentatif des efforts de Danone dans le domaine de l Ecosystème. Tous les projets sont conçus et managés localement. Ils ont obligatoirement tous une relation directe avec l écosystème. C est dans ce contexte bien particulier que Yann débarque chez Aqua, cette société en pleine évolution et rapprochement avec Danone. Il se lance avec détermination, conviction et sans compter dans son nouveau job, son nouveau challenge. Les 35 heures Josiane et moi, à cette époque nous n avions aucune idée de leur signification. Yann se moquait de nous, il ne manquait pas de dire «moi jamais». Pourtant au fil des ses années Danone Aqua, Blackberry toujours à portée de main, il a bien écrasé des deux pieds cette maxime et nous a emboité le pas sur un rythme aussi effréné, sinon plus, qu était le nôtre. A tel point que le dernier mois où nous étions ensembles à Jakarta, je n hésite pas à lui dire un matin, alors qu il est affalé dans le sofa une assiette de fruits dans une main, titillant son Blackberry de l autre, Morgan, tout juste réveillé, serré contre sa hanche : «laisse tomber ton Blacberry s il te plaît, ton fils te parle». Il tourne la tête, me regarde : «Ah Papounet!», pose son maudit téléphone et son assiette : «oui Morgan?». Et le prend sur ses genoux. 100

Son travail est maintenant totalement intégré dans sa vie. Ses collègues, ses boss, font partis de sa grande famille. Il applique avec eux les mêmes règles relationnelles qu avec ses amis ou sa famille, aucune raison de différencier les uns des autres. Sa règle est simple et pleine de bon sens : La clef des relations : chacun apprend des autres si tout le monde est motivé et engagé. Ceux qui ne le sont pas suffisamment, son pouvoir persuasif et moteur agit et les dynamise. Il fédère et avance. Pas question de reculer. Il se bat sur les valeurs, mais aussi sur les règles. Ils ne les respectent pas toujours à la lettre provoquant le courroux des juristes et des Ressources Humaines. Colère bien vite retombée devant son large sourire et les débats engagés et volontaires. Virginie, juriste, nous rappelle ses discussions quand Yann, d emblée, refusait par son fameux «non», les règles demandant pourtant un minimum de respect. Pour lui les règles ne doivent pas être une entrave à l avancement de ses idées, ni à la réalisation de ses projets. Alors débrouillez-vous les juristes! Elle l appelait «Mister Non». Yann s amusa à lui conter l anecdote où Morgan grandissant avait une fâcheuse tendance à toujours dire non et je l appelai alors «Mister Non». Ils en rirent mais il n en continua pas moins à défier la «justice» si elle ralentissait ou perturber ses projets. Yann bouscule, ce n est pas par provocation mais pour aboutir au résultat envisagé. S il a besoin d appui, c est auprès de Bernard qu il se précipite. Pas dans son bureaux mais lors des fameux déjeuners des vendredis à la «Tratoria». Ce sont des réunions déjeuners «informelles», mais toutefois des rendez-vous indispensables pour présenter ses nouvelles idées lui trottinant dans la tête. Il prend bien soin de monter proprement son dossier pour arriver au déjeuner avec de solides arguments. Il n a pas de temps à perdre, Bernard encore moins. Yannou n hésite pas à mettre gentiment la pression sur Ida, la secrétaire de Bernard Ducros, pour obtenir le fameux déjeuner, quitte à lui faire arranger gentiment son agenda. C était sa «grande sœur» comme il l appelait, il pouvait se le permettre. Ses relations avec Bernard sont sans ambigüité, franches, amicales. Il connaît suffisamment bien Yann pour accepter les chamboulements de dernière minute et savoir que la raison justifie pleinement les moyens. Yann joue un rôle majeur dans la mise en place du concept de développement durable à l intérieur de Danone Aqua. Au fil de ses premières années, il réussit l intégration de ce concept au sein de l entreprise par la réalisation de 9 projets clés initiatiques, devenus sa feuille de route et celle de l entreprise. Ces projets ont poussé la mise en place du comité de développement durable au sein d Aqua. Par la façon dont il gère ses projets, Yann encourage ses équipes à toujours rechercher et développer avant tout les programmes pour le bénéfice de l environnement et de la société. Malgré la diversité des cultures, des castes, des politiques, il ne conçoit pas un projet sans le partage des responsabilités et des engagements entre la totalité des parties impliquées. Son sens de la communication et du contact vers les autres, poussent les intervenants dans cette voie. Il a une rare capacité à mobiliser les forces autour de ses projets, il réussit parfois presque d incompréhensibles miracles. C était certainement l une de ses forces majeures. 101

Son large sourire et sa bonne humeur, tous deux incontournables, en étaient deux autres également. Pour les dirigeants d Aqua, Yann est un visionnaire dans son travail comme dans ses relations humaines. Il fait naître un souffle créateur, suscite les pensées, les sentiments, ouvre les esprits. Il ne lâche pas et encourage chacun de son entourage à réaliser son rêve, son ambition, à croire en sa propre capacité, à prendre confiance, tout simplement. Yann est connu chez Danone Aqua pour sa gentillesse, son sourire, sa chaleur, son attachement à la culture indonésienne et particulièrement à celle de Java. Son énergie, son enthousiasme et sa positivité dans tout ce qu il entreprend sont légendaires. Il dépasse les limites du possible pour vaincre les challenges irréalisables. Il n hésite jamais à partager cette force tranquille avec ses équipes les poussant sans cesse vers l avant à l accomplissement de leur but, tout en sachant se remettre en cause pour revenir avec une meilleure approche s il constate ses propres erreurs. Ce qui le rend encore plus apte au travail qui lui a été confié chez Danone Aqua puis ensuite au sein des Fonds Ecosystèmes de Danone. Avec ses principes, ses convictions, ses arguments, son honnêteté et son ambition, Yann érige au sein d Aqua, puis des autres filiales de Danone en Asie, le CSR Team (Corporate Social Responsibity Team), une grande fierté pour lui mais aussi pour nous, car comme le dit Bernard Ducros : «Yann, l ami universel, a contribué à l amélioration de la vie de milliers de gens. Une incroyable réussite pour un si jeune homme qui vivait pleinement sa passion des gens et de la nature». Un projet particulier lui tient à cœur : «Klaten». Dans cette région de Klaten une question cruciale se posait pour la population locale pendant la saison sèche : Boire ou manger? Le manque d eau, phénomène récurant depuis dix ans sur le bassin aval de cette région, affecte la troisième saison de culture dans les périmètres irrigués. D autant plus qu une situation conflictuelle s est créée entre Danone Aqua, les autorités des villageois et les associations d agriculteurs, amplifiée et instrumentalisée politiquement au niveau régional lors des échéances électorales de 2004. Danone Aqua est accusé de pomper depuis 2002 toute l eau de la source qui alimente le canal Kapilaler et d être à l origine de tous les malheurs de la région. La société franco-indonésienne réagit et passe à l offensive. Elle sollicite le CIRAD pour rechercher les solutions à mettre en œuvre pour améliorer sur le long terme l équité de l accès à l eau. Pour Danone Aqua, impossible donc de laisser une telle question ouverte sans réponse. Non la réponse doit être : Boire ET manger, tout aussi bien en saison humide que sèche, pour tous ceux qui vivent dans ce bassin. Multiplicité des acteurs, conflits, technique, plan d actions, besoin de résultats, un projet idéal pour notre Yannou, tout neuf dans la société mais déjà avec ses valeurs et sa volonté de réussir. Il grandit dans la société avec ce projet, il garde un œil attentif sur lui et son team, la preuve, il était à Klaten deux jours avant son accident. Son ami et collègue Olivier l accompagnait, il témoigne : 102

Un être d amour et de lumière J ai eu la grande chance de voir Yannou 3 jours avant son départ. Après notre journée de travail, le soir avant son retour à Jakarta, j ai enfin pu emmener Yann à Pakem. Lieu magique perdu dans les rizières au pied du Merapi. Nous avons passé la soirée à regarder la pleine lune éclairer les flancs du volcan et discuter de nos projets respectifs et communs. Sur le chemin alors que nous nous arrêtions à l Alfamart faire quelques courses, je regardais passer Yann devant la voiture et j ai vu le Yannou que j ai toujours connu : Heureux et Rayonnant. Je l ai quitté pour la dernière fois à l aéroport de Solo tout content de rentrer voir Naeva qui avait fait ses premiers pas et qu il avait manqués. On s était rencontré en 2003 alors que je venais d arriver au Timor, lorsque Yann travaillait encore pour l ambassade française. Il était en mission avec le CIRAD avec Bruno et Jean Marie pour installer des stations météo au Timor sous couvert du MAE. Le contact a tout de suite passé et j ai commencé à lui faire découvrir Dili la capitale et par la suite d autres parties du pays lors de ses autres missions. C est derrière le Cristo Rey qu avec Jean Marie nous l avons emmené plonger pour la première fois, nous avions même suivi une grosse tortue. De mon côté j ai eu beaucoup de premières fois avec Yann. C est lui qui m a accueilli en Indonésie et m a fait découvrir ce magnifique pays et ses gens. Je suis arrivé le jour des 30 ans de Fla au grand Balcon du Stadium ; la découverte complète. C est aussi Yann qui m a appelé «Le Grand» et forcément lui qui m a donné une planche de surf pour la première fois. Il m a introduit dans sa communauté et c est là que j ai vraiment commencé à le connaître et passer plus de temps avec lui, du moins à chacun de mes transits Indo-Timor. Yann est l essence même de l inconditionnel «Love», être à ses côtés est simplement du pur bonheur. Il rayonne en permanence une énergie de bien être et de paix intérieure. Il a le don pour connecter les gens et les mettre sur la même vibration pour créer de belles synergies. One Love aurait pu être son «mojo», car la vie de Yann n est qu une grande intégration de tout ce qui l entoure : famille, amis, travail, musique et hobby, il n y a pas de distinction tout est fondu ensemble dans un gros flot de passion intense. 100% surf est la vie de Yann, être en équilibre sur un élément en déséquilibre constant. Après 2 ans de travail à ces côtés, j ai pu découvrir Yann en team leader toujours à l écoute des autres et maître d art pour résoudre des difficultés ou donner des conseils judicieux. Du côté familial, je l ai vu tout aussi doué et dévoué comme époux et père de famille. Pour se ressourcer quand il avait un coup de barre, il ne lui fallait pas plus qu un sarong avec sa guitare à la main après une bonne session de surf, pour repartir de plus belle. Toujours positif, sa devise «ça va bien se passer». J aimerais aussi prendre quelques lignes pour décrire le contexte énergétique très particulier au moment du départ de Yann qui s est passé une nuit de pleine lune pendant le transit de Vénus, un portal énergétique permettant l élévation du corps physique au niveau vibrationnel du spirituel. Alors que j arrivais au sommet du Merbabu par une nuit magnifique, sous une voie lactée complètement transparente et une pleine lune illuminant tous les volcans du plateau de Java, les premières lueurs de l aube commençaient à pointer. C est dans un bain de lumière 103

d une beauté divine, dans un moment de grande sérénité et de paix absolue inoubliable qu un Être de pur Amour et pure Lumière est reparti. Un des plus beaux moments et l un des plus tristes en même temps avec la perte de notre Ami tant aimé. Mais il n est peut être pas anodin qu un être comme Yann soit parti à ce moment d alignement cosmique pour rejoindre des intérêts et des sphères plus élevées. Pourtant il n en est pas moins que tu nous manques et que tu restes pour toujours dans nos cœurs. Legrand (Olivier) Conjointement donc avec le CIRAD, chargé de la partie technique des analyses et mesures, dont les membres sont devenus bien évidemment des amis au fil des nombreuses années de travail en commun, Yann et toute son équipe vont réussir le pari Klaten et faire de ce projet une opération pilote pour le plus grand bénéfice de Danone Aqua. Klaten c est 33 villages concernés et organisés en unité de développement, c est aussi la production de fertilisant biologique après récolte, c est également 685 emplois créés. Gestion intégrée, résolution de conflits, eau, irrigation, agriculture, Indonésie, modélisation, recherche participative, plateforme multi-acteurs, bio diversité, richesse humaine, voici en mots le résumé du projet Klaten et nombre de ses autres projets qu il anima et géra avec toute sa fougue légendaire. Et si nous ajoutons l amour des autres, nous nous immergeons alors complètement dans le monde de Yann. Son monde qu il veut juste, souriant, plein d amour et de respect des autres. Le lait, tout jeune, il adore. En Indonésie c est plutôt la Bintang. Danone, dont la politique est de s approvisionner en produits frais exclusivement sur place, aide depuis longtemps les petits producteurs de lait à améliorer la qualité de leur production et de sa rentabilité, dans le plus grand respect de l environnement. Danone accompagne les petits producteurs dans le développement de modèles viables économiquement et profitables aux communautés les plus vulnérables, toujours dans l esprit du double projet «Economique et Social» cher à Frank Riboud. Les Fonds Danone Ecosystème, à partir de 2009, viennent renforcer cette politique, des initiatives puis des projets pilotes sont créés dans un certain nombre de pays dont l Indonésie. En trois ans, le programme a validé et financé 34 projets, tous présentés à l initiative des filiales. Avec pour objectif de créer de la valeur économique et sociale, en particulier par l emploi direct et indirect, les Fonds Danone Ecosystème s engagent auprès d ONG locales dans cinq grands domaines : l approvisionnement en matières premières, le recyclage, la distribution, les services de soins, le développement des territoires. L occasion pour les équipes de consolider leur activité localement et leur engagement tout en testant de nouveaux modèles de développement. Dans cette optique, Danone confie à Yann le développement, non seulement en Indonésie, mais aussi en Chine, au Japon, en Nouvel Zélande, de projets novateurs et originaux respectueux de la chartre des Fonds Danone Ecosystèmes. 104

En plus de l eau, le voici donc plongé dans le lait. L eau, il l étudiait depuis son mémoire d Ingénieur, le lait est nouveau pour lui. La stratégie et le plan de management d un projet varient peu quelque soit le produit final. Par contre la définition des actions à initier, à développer, à mettre en œuvre, le contexte économique et social, tout ceci dépend en totalité du produit final. Il commence donc l étude de cette nouvelle filière, du tissu social tournant autour du noyau créateur du fameux liquide blanc, indispensable à la santé et au développement des humains. Et comme tout ce qu entreprend Yann, c est à fond qu il se lance dans ce nouveau challenge, avec une nouvelle motivation. Comme s il en manquait! C est le début de ses grands déplacements en Chine où Danone relance sa filière lait après quelques déboires les années précédentes avec son partenaire, puis au Japon pour initier quelques beaux projets sociaux. Il s éclate mais avec le revers de la médaille, ses absences de plus en plus longues de la maison. Lors de nos discussions sur ce sujet, je ne peux le lui reprocher, ayant été si souvent absent pendant 26 ans. Josiane a une grande expérience de cette situation, elle connaît donc parfaitement le sujet. Elle lui rappelle gentiment de ne pas oublier de remplacer l absence par la qualité de la présence lors de ses courts séjours à Jakarta. Mais Yann, le bougre, a aussi besoin de ses dégagements «surf, copains», alors les weekends où il prévoit de rester avec Diana et Morgan, puis Naeva ensuite mais pour peu de temps, il concentre un maximum d activités, presqu une overdose pour notre petit Morgan. Les projets économiques et sociaux, subventionnés par les Fonds Danone Ecosystème sont innovateurs et porteurs. Ils sont suivis d un œil attentif par les hauts responsables de Danone. Ils servent d exemple et sont largement couverts par les médias. Yann n a donc pas droit à l erreur. C est une grande pression et il en est fort conscient, même si son large sourire, son air enjoué, ne le quittent jamais. Franck Riboud, président directeur général de Danone, n hésite pas à venir visiter les sites pilotes en Indonésie. Cette année là il est accompagné de Zinedine Zidane, parrain des Fonds Danone Ecosystèmes. Yann est aux avant postes, il assure auprès de Franck et Zinedine la traduction, la présentation des projets et de ses équipes. Alors de passage à Jakarta, Yann me raconte sa brillante idée de pancarte avec 1000 dessus pour assurer l animation lors de la présentation de ses équipes à Franck. Surement son côté scène qui a resurgi. L image de tout son team agitant leur pancarte «1000» au dessus de leur tête me chagrine à tel point que j en rêve la nuit suivante. Au petit matin, pris d une angoisse, je l attends impatiemment. Sortant de sa chambre je l interpelle immédiatement «Ton histoire de Ribu (prononcé ribou et oui vous avez compris 1000 en Indonésien se dit ribou), ce qui me chagrine ce sont les triples zéros sur la pancarte, tu es sûr que Franck a bien compris la plaisanterie phonique et uniquement l analogie avec son nom sans se préoccuper d un sens éventuel caché de ces 3 zéros, nul, triple nul». Il balaie mon hypothèse d un bof associé à un grand mouvement de bras : «mais non mon Papounet, t inquiète, il a tout compris». Ce dont finalement je ne doute plus. 105

C est tout notre Yannou, dès qu il y a du spectacle à créer, il passe à l action. C est peut être pour cette raison que Franck Riboud se souvenait de Yann quand notre ami Alain, siégeant tout comme Frank, au conseil d administration de Renault, l informa de la mort brutale de Yannou. Il en avait été informé et se rappelait effectivement ce grand jeune plein d avenir. C est vrai, il était certainement sur le tremplin d une brillante carrière chez Danone, à moins qu un jour il eut décidé de tout laisser tomber et de s installer dans ses rizières à Cimaja, occupé à construire son «auberge pour surfeur à la quarantaine», à donner des cours de Yoga et à aider les paysans du coin. Allez savoir, tu avais encore tellement à découvrir et il te restait tant à donner! Le Laser Game Pour s amuser, comme s il n avait que ça à faire, avec quatre copains, ils décident de monter une société. Sa vision de l opportunité le titille, il les cherche et il sent bien ce coup là. C est une nouvelle génération de jeu, moins contraignante que le «Paint ball», plus propre en tout cas puisqu entièrement électronique, mais équivalente dans la finalité, se tirer dessus. La mise au pot est raisonnable, vingt mille dollars. Quand nous en discutons, je reste là encore un peu sceptique mais après les arbres, plus les chèvres, le tout perdu dans la montagne, pourquoi pas ce jeu électronique en plein Kemang, quartier résidentiel de Jakarta sud. Etude de marché, plan financier, amortissement, bénéfices : «Boh boh ça va marcher, j en suis sûr». Un jour, nous visitons le bâtiment en pleine restructuration. Quand il m annonce la date d ouverture prévisionnelle, mon scepticisme me remonte à la gorge. Vu l état d avancement des travaux, j ai un doute. Mais une fois de plus Yannou balaie d un grand geste mes arguments tout en m expliquant la disposition des salles, du labyrinthe de la zone de jeu, les salles de réception, l accueil. «Ça va bien se passer» et nous continuons la visite en enjambant les tas de sable et de ciment. Il est à fond sur son projet mais regrette le peu de temps qu il a à lui consacrer et doit donc s en remettre à ses partenaires plus qu il ne le souhaiterait. Il est confiant, il a confiance, c est le principal. Et effectivement ça marche. L ouverture a pris un peu de retard, je n en fus pas surpris, mais au fil des mois et des années le bien fondé de sa vision est prouvé. Il y avait une niche, Yann et ses partenaires ont su s y engouffrer. Le business se développe tellement bien qu ils décident d en ouvrir un deuxième dans le nord de Jakarta. Cette nouvelle aventure Yann en avait parlé, il participe à l initiative mais il n a pas le temps de la vivre. Diana travaille dans la société. Son boulot, bien que prenant, dans les circonstances actuelles lui offre la possibilité d exister dans sa vie au quotidien. Ce travail elle y tient, les parts étaient en son nom, elle a pris le relai de Yann et participe activement à l animation et au développement de la société, et c est tant mieux. 106

Chapitre 10 Le livre de ses amours Yann et ses fameux anniversaires, ou toute autre opportunité saisie immédiatement comme une belle occasion de réunir du monde autour de lui, sont la possibilité pour nous de détecter ses sensibilités affectives envers les jolies petites filles, essentiellement de sa classe, virevoltant dans la maison autour de lui. Donc pas de doute possible, notre garçon est sensible à la beauté féminine. Nous remarquons une petite brunette mignonette souvent présente à ses invitations et pour laquelle il semble avoir un peu plus d affinité. Au cours de ces toutes premières années, d autres amies apparaissent dans leurs réunions. Son intérêt pour les jeunes filles poursuit son éveille. Mais Yannou comme tout jeune de cet âge, pendant quelques années encore, préfère de loin aller jouer chez les copains, plutôt qu à la poupée ou la dinette chez les fillettes. Il veut bien exceptionnellement accepter l invitation, mais à condition que ses copains soient aussi de la fête. Pas fou! La pratique intensive de son sport, le hockey sur glace, ne l aide pas vraiment dans la recherche de conquêtes. Sa motivation n est peut être pas non plus aussi au top que l on voudrait bien le croire. Je doute, parfois, ils ont l air si bien entre copains. Donc son sport l occupe beaucoup et nombre de ses dimanches sont pris entièrement par les matches. Les patinoires à l époque sont rares et donc assez éloignées les unes des autres. Les déplacements bloquent généralement la globalité du dimanche et bien souvent le weekend entier. Les nôtres aussi du reste, enfin pour moi quand je suis en France, sinon c est Josiane qui se retrouve donc volontaire désignée d office, dans le bus ou la voiture pour les déplacements et les dimanches, là dans les patinoires, à geler sur les gradins. Même, en tapant copieusement des mains et des pieds pour encourager nos jeunes espoirs, ce n est pas facile de se réchauffer au dessus d un énorme bac à glaçons. Mais qu à cela ne tienne, le sport prime, notre Yannou a choisi, tant pis pour les filles, vive le sport. Mais c est vrai aussi que dans la patinoire, les supportrices ne font pas légions. Les mamans oui par contre, mais plus souvent pour crier sur leur bambin que pour leur lancer une roulade d œil encourageante, striée d un éclair d amour maternel. C est plutôt l éclair qui tue, si jamais le gamin commet une grosse bêtise, genre je perds «la rondelle» pour la passer à l équipe adverse. 107

En vieillissant, notre gamin prend de l assurance. Les grands, son frère et son cousin, tous les deux du même âge, l encouragent à fréquenter leur copine plutôt que les filles de son âge, ou plus jeunes. Non, du haut de sa grande taille pour son âge, il se prend pour un grand et déambule avec son frère et le cousin dans les bars et les boites, sans complexe, plein de certitude. Et visiblement, ça marche. Il reste toutefois très discret sur ses conquêtes bien que Josiane le pousse de temps en temps à la confidence, mais sans succès. Notre gaillard grandit et s enhardit. Arrivé sur des terres inconnues, il lui faut reprendre à zéro la construction de son entourage féminin. Notre Yannou, son potentiel physique et, il faut bien le dire, intellectuel au dessus de la moyenne, ne manque pas d attirer l œil câlin des jolies midinettes dans la cour de récréation du Lycée. Il devient très vite le très bon copain de ces demoiselles. Mais rien de bien sérieux à priori, tout au plus de petites amourettes, tout ce qu il y a de plus léger mais, suffisant toutefois pour épater le cercle des copains qui se forment déjà autour de lui. Il se teste, se jauge, son potentiel attractif est en marche. Il se lance à la recherche du «Graal», code entre copains de la bande pour définir «l amour», le vrai, celui de sa vie. A dix sept ans, tout ceci est bien présomptueux, mais notre grand garçon est bien confiant dans son pouvoir et se lance dans sa démarche avec tout le cœur, l élan et la force indispensable à sa réussite. Et il trouve son Graal, tout simplement dans la cour du Lycée, une copine. Elle est brune, des cheveux longs, look bobo versaillais, peut être même un tantinet bobo parisien, et cerise sur le gâteau, mignonne. Elle adore la musique, écoute du Tom Waits, est douce, souriante. Elle lui correspond à ravir, il est amoureux, longtemps, plein de longs mois. Il n en délaisse pas pour autant les copains et fait partager ses nouvelles découvertes musicales avec la bande (il en restera l interprétation émouvante de My Ol 55 de Tom Waits, en duo avec Stéphane, lors de son mariage à St Hilaire de riez), aux anges de voir leur copain amoureux, même si tous l envient d avoir su attirer à lui une si jolie créature d exception. Elle l emmène chez lui, Yann fait la connaissance de ses parents. Son père est professeur de math, tant mieux, c est tout juste s ils ne deviennent pas potes ces deux là. Yann n hésite pas à faire appel à ses compétences pour résoudre ses problèmes à la dernière minute, comme à son habitude. Il comprend vite, son père est ravi. Mais, car malheureusement il y a un mais, cette belle première histoire d amour se termine dans la douleur. Une coupure brutale, incompréhensible pour lui, certainement justifiée pour elle, qui provoque ainsi cette rupture sans préavis. Yann est hébété, il pleure de longues heures assis, sur les marches du Saint James, à côté de son copain Figo. C est la première et dernière fois qu il le vit pleurer. Yann a une énorme capacité à rebondir. La cour du Lycée est grande, dans le grand livre de ses amours, même si ce premier chapitre vient de se refermer brutalement, qu à cela ne tienne, ouvrons les suivants. Il ne s en prive pas, il œuvre avec énergie et toute la fougue que nous lui connaissons pour rebondir. Saint Gilles devient également son terrain de chasse de prédilection. Comme les aînés ont des contacts, autant en profiter. Mais Saint Quentin, avec la bande des copains, reste celui qu il préfère. Les soirées chez les copines commencent et se multiplient rapidement, au détriment bien trop souvent des études. Le grand Yannou fait mouche, mais le deuxième grand amour 108

tarde. Sauf peut être, cette copine, toujours dans le top 3, c'est-à-dire jamais bien éloignée de Yann, mais elle reste dans l ombre discrète des copains. Copine ou amour, présence discrète volontaire avec beaucoup de charme, associée à une discrétion pour moitié asiatique, mais son sourire est toujours présent, sans réserve, même dans l inquiétude qu une des copines devienne trop proche, trop présente. Elle ne s en départit pas de son joli sourire. Elle lui sourit comme elle le fait à sa jeune vie, à son jeune amour. Mais plus tard, c est un copain de la bande qu elle épouse, puis quelques années après, ils se séparent, au grand regret de Yannou. Il garde le contact, multiplie les opportunités de les réunir, soit dans le sud chez nos amis, soit à la maison. Il ne parviendra pas à recomposer de nouveau cette belle petite famille, il n en aura pas le temps. Il y a seulement quelques jours, Céline nous envoie un petit mot. Je retarde la publication pour inclure son message en intégralité comme tous les témoignages rapportés dans ce livre. Voici ce que Céline nous écrit : Bonjour Christian, bonjour Josiane, Comment va Bali? Comment vont Diana, Morgan et Naeva? Comment vont Flavien et Audrey? Et, comment allez-vous? Cela fait un long moment que je n'ai pas donné de nouvelles, je ne suis ni allée à Bali, ni venue vous voir cet été. Mais une très bonne nouvelle, nous avons vendu le resto sur Toulon, qui ne marchait pas et j'ai immédiatement trouvé un boulot dans une nouvelle chaine hôtelière des Trigano sur Marseille. De plus, je travaille la nuit et, je peux m'occuper des enfants la journée. Bon timing!!! Fatigant, je vous avoue qu'au vu de mon teint on peut maintenant dire que je suis une "jaune". Mais, je ne désespère pas, ils vont grandir et seront de plus en plus indépendants. Voilà, tout va bien, le sourire est là, il est tellement là que cela fait un peu névrosé, mes collègues me demandent encore maintenant "mais pourquoi tu souris, mais arrête, pourquoi t'es heureuse." Je crois que les seules personnes qui me trouvaient normale à sourire comme ça, c était Diana et Yannou. Est-ce que vous savez qu'une fois en première, en cours d'histoire géo, une prof a voulu me mettre un zéro parce que je souriais. Yannou a tout de suite répliqué, me défendant, s étonnant qu'on trouve anormal de sourire. Malgré mon sourire, ma désinvolture et mon écervelé-attitude Yannou m'a toujours portée de l intérêt. Oui, il est comme ça, il veut connaitre les gens avant de se faire une idée de la personne. J'ai vraiment du mal à parler de Yannou, comme tout le monde je pense, parce que les sentiments que j'ai vis à vis de lui sont tellement particuliers. Il s intéressait tellement aux gens, il posait toujours des questions, il essayait de chercher des solutions, il donnait toujours de son temps. Un jour, (alors attention je ressors ça de Mathusalem)... Je me souviens il venait de finir ses études, il hésitait à partir en Tunisie (NDLR : la Réunion en vérité) ou en Indonésie pour travailler (vous voyez ça remonte), il m'appelle pour «tchacher» et tout à coup il se met à me parler du futur restaurant que je devrais ouvrir, comment je devrais m'organiser, me disant que c'était quelque chose qui m'irait très bien et bla bla bla... Il m'a complètement 109

estomaquée (euh je ne connais pas trop l'orthographe)!! Pendant je ne sais pas combien de temps il avait dû y penser, mais voilà... C'est Yannou, il a tout fait pour me connaitre vraiment, il me voyait complètement déboussolée alors "pas de problème, que des solutions" hop hop hop... voilà voilà voilà... Je suis encore aujourd'hui étonnée de voir son visage, son sourire et de lire, (vu que je n'ai pas encore compris), qu'il n'est plus avec nous. Peu importait pour moi ce qu'il se passait entre nous, je savais qu'il serait toujours là pour moi, pour me remonter le moral, pour me faire sourire, pour boire des bières à jouer pendant des nuits entières à d'innombrables jeux, pour m'encourager à sourire, sourire, sourire... Quelques jours avant, il m'avait appelée et m'avait trouvée en pleurs parce que j'avais du mal à admettre que ma famille n'était plus une famille... Il a réussi à me faire croire que Diana, Morgan, Naeva et lui reviendraient vivre en France, à La Rochelle. Il m'a tout expliquée, j'avais vraiment l'impression que c'était vrai. Il avait dû tout inventer sur le moment, dû tout prévoir en un instant. De les savoir revenus près de moi, m'a donnée... je ne sais pas quoi... Mais, mon sourire est revenu en un instant. Il est grave, comment est ce qu'il fait ça? Savoir ce qu'il faut dire, avoir la bonne attitude???!!! Ouais, il est juste naturel et, il aime les gens, il a cette sensibilité, cette aptitude à donner du bonheur! Il a été le premier à savoir que Mat et moi divorcions et, même si la douleur était là il a réussi à me faire rire en parlant de la fille pour laquelle Mat partait en l appelant "la cousine" "enfin, j't'expliquerai"...(les bronzes font du ski) Tout à coup, ce n'était plus dramatique, puisqu'on arrivait à en rire, à trouver des plaisanteries dessus. Il gardait la tête sur les épaules, mais il arrivait à minimiser quelque chose de très embêtant, à s'émerveiller parce qu'on avait dormi toute la nuit dans les bras l'un de l'autre, à se motiver pour un concours de danse avec Figo (celui qui dansera le plus longtemps), à nous faire la morale par contre parce que nos résultats scolaires ne reflétaient pas nos capacités, à se transformer en sauvage quand il faisait du hockey mais à être le confident de toutes les filles de la classe... Je pensais vraiment pouvoir reparler de tous ces moments avec lui, Diana et tous nos enfants un jour ou l'autre. Je ne sais pas si vous vous souvenez quand il était fan d'iam et qu'il avait un exemplaire du Coran dans sa chambre, vous souveniez-vous qu'il mettait toujours ses leçons sous son oreiller parce que Josiane lui avait dit qu'ainsi il continuerait à emmagasiner tout le savoir pendant la nuit, quant à son écharpe en soie en dormant quand il était malade! Je m'arrête parce qu'il y a trop d'anecdotes qui montrent sa sensibilité, son intérêt porté aux autres, son amour à tous ceux qui l'entouraient tout en comptant sur sa franchise... Qui au début, il faut l'avouer, laisse un peu perplexe. J'ai été très honorée et heureuse d'avoir été le témoin de Diana à leur mariage. Elle est tellement bien, courageuse, entière et aimante. J'ai encore beaucoup de choses à raconter sur Yannou, j'y pense tous les jours, il me fait rire tous les jours... Rire parce qu'il ne m'inspire que des moments de bonheur, que des sentiments positifs. Qu'est ce qu'on s'est marrés quand même. Ce qui est incroyable, c'est que toutes les personnes qui le connaissent peuvent dire ça. Qu'est ce qu'il nous fait rire. Mais, je dois vous avouer que je n'arrive vraiment pas à me dire que je ne le reverrai plus. Je me surprends à penser que ce serait génial de venir en vacances en Indo pour venir voir 110

Yannou, Diana et les enfants. Ça c'est le revers du positivisme, le cerveau n'accepte que les choses positives et rejette les négatives. Je vous embrasse fort... Je sais que ce qu'"est" Yann est sa propre personnalité, ce qu'il a appris de ses propres expériences mais c'est aussi son éducation. Il m'a souvent dit que sa famille était une source d'inspiration. Céline Ses lectures étaient aussi une source d inspiration. Il avait également tout près de lui «La bible pour les nuls» car Yann voulait comparer, comprendre, se faire sa propre idée de tout et surtout rechercher le bon et le positif dans tout, pour l appliquer à lui-même et le transmettre à son entourage. Josiane me rejoint en Thaïlande. Nous louons l appartement du Saint James et dénichons à Saint Quentin un chouette appartement pour Yannou, au dessus de chez Picard. Bien situé, grand balcon, les grands jardins juste à la porte, cet appartement devient vite la plaque tournante des copains et des belles copines, tournoyantes autour de Yann et sa guitare. Et oui, Yann s est lancé dans la musique, le déclic. Petit, comme nous l avons vu, impossible de lui enseigner le solfège, grand, il va apprendre tout seul, avec cet acharnement et cette volonté qui le caractérisent déjà. Il ne lâche pas sa guitare, elle s incruste dans l image du personnage, elle le restera. Son physique, son sourire déjà légendaire, son intelligence, la guitare, et maintenant un bel appartement pour lui tout seul, les copines adorent et ne manquent pas de courtiser ce grand souriant. Les copains sont bien entendu associés à cette nouvelle montée en puissance. Ils squattent volontiers l appartement, participent aux fêtes renouvelées à un rythme trop soutenu surement au point de tuer ses études supérieures. Il abandonne Math Sup et commence la FAC. Paradoxalement, cet entourage de belles jeunes filles, parfois débordant, ne semble pas lui mettre la pression. Il se concentre bizarrement plus sur sa guitare que ces jeunes groupies qui lui font une cour éhontée, rendant gris de jalousie et d envie la bande inséparable de copains. Il gratte pour son plaisir et celui de ses fans. Son charme naturel commence à s affirmer. Il le sait, le sent et il en joue mieux que les accords encore hésitants de son inséparable guitare. Les copains observent, le nez dans la console de jeux, résignés, le balai autour de cette espèce de gentleman en se posant des tas de questions. Toutefois leur présence assidue à ses côtés, et c est facile tellement certain d entre eux squatte chez lui, leur assure les bons plans de drague de frangines, de copines de copines, et même d anciennes copines de Saint Gilles. Yann aide, fait rencontrer, comme toujours, même en amourette, il veut le bonheur, la bonne humeur et l amour pour ses copains, qui, comme Figo, lui en reste à ce jour encore reconnaissant. Puis Bordeaux. Yann quitte Saint Quentin, tourne une page du livre de ses amours. Il trouve une maison et s installe avec la bande de copains qui bien entendu n a pas tardé à suivre. La période Saint Quentin se termine, vive celle de Bordeaux où il va ouvrir le deuxième grand chapitre de ses amours. Mais nous n en sommes pas encore à cette belle rencontre. Yann et ses copains découvrent cette nouvelle ville et ses codes. 111

Fort de son statut de célibataire, il fréquente assidument «La lune dans le caniveau». Le nom à lui seul mérite un détour. Ce lieu connu et fréquenté des étudiants devient vite comme nous l avons vu, le quartier général de Yann et de ses copains, anciens et bien vite les nouveaux, élargissant ainsi le cercle autour de lui. Du haut de ses un mètre quatre vingt douze, il assure le repérage pour la bande, une vraie tour de contrôle, mais aussi une vraie girouette, tant son instabilité, suite à sa blessure toujours pas refermée, le pousse à la recherche incessante de nouvelles conquêtes. Au point que son fidèle ami «Rahan» le compare volontiers à «Popeye» des «Bronzés», lui, Rahan à cette époque, n hésite pas à se comparer à Jean Paul Duce, plutôt dans «je crois que je vais conclure», Yann lançant la réplique légendaire «te casse pas on a compris». Ils en rient et ce sketch reste gravé dans les mémoires, au point que quelques années plus tard, sur l île de Panaitan, les amis se retrouvent. Yann relance au cours d un jeu improvisé sur la plage, des scènes de ce film mythique pour toutes les générations. A voir les têtes, les attitudes, les positions de ses amis, il se mare. Une grande partie de rigolade, «Rahan» aime raconter cette scène, il la garde bien ancrée dans sa mémoire. «C est la crise papa», ce qui signifie dans le langage de Yann, «j ai claqué mon budget, je suis complètement à sec». Il connaît notre contrat, son budget et normalement il s y tient plutôt bien. Quelle est donc l origine de ce besoin supplémentaire? Nous nous interrogeons et finalement découvrons que notre Yannou apporte un intérêt croissant pour une ville du sud de la France, Hyères. Les voyages de Bordeaux vers cette ville deviennent de plus en plus fréquents mettant du coup complètement à plat ses ressources financières. Il appelle donc à l aide et doit de ce fait, sans toutefois se justifier, mais au moins nous expliquer la raison de ses nombreux déplacements à Hyères. Notre fils est amoureux. Les souffrances, la plaie de ses douleurs de Saint Quentin se sont refermées, le voici de nouveau parti en vadrouille sur le chemin de l amour. C est la sœur d un copain de la bande de Grenoble, elle s appelle Cécile. Ce n est pas facile d en savoir plus. Notre Yannou est presqu avare de mots. Lui, normalement emballé, enjoué, reste sur la réserve. Peut être l échec de Saint Quentin inhibe son euphorie, ralentit son enthousiasme. Mais vu le nombre de voyages effectués, il semble tenir à son nouvel amour jusqu au jour où les voyages se raréfient et bientôt s arrêtent brutalement. Fin de cette page du deuxième chapitre de son livre de ses amours. Si cette page est tournée c est pour en ouvrir une nouvelle, une plus belle, pleine d espoir. Jane est rentrée dans sa vie. Elle entre par la même occasion dans leur appartement de la rue Gambetta, l appartement de la colocation, pour la dernière période de sa vie à Bordeaux. Yann est moins mystérieux et finalement nous présente Jane à Saint Hilaire. Sa vie s organise désormais autour de son nouvel amour, sans toutefois bouleverser totalement sa vie du quotidien, car Yann tient avant tout à ses amis, sa musique, ses fêtes. Ça tombe bien, Jane est intelligente, aime la fête, notre grand Yannou et son mode de vie. Elle même étudiante, elle s intègre facilement à cette bande de copains pouvant paraître un peu fous ou exubérants, passionnés de musique, de surf, de fêtes et bien souvent, ce qui n est pas le mieux, de fumée opaque contre laquelle nous nous élevons bien souvent lors de longs débats. Nous apprenons à mieux la connaître lors d une croisière avec nous à Chypre. Nous sommes conquis. Jane est entrée dans notre famille. Beaucoup d anecdotes seraient à raconter. Par pudeur, je n ai pas osé questionner Jane avec laquelle nous sommes toujours en contact. Emilie, témoin et confidente de cœur de Yann durant cette longue période aurait tout aussi bien pu nous conter une partie de ses fameuses 112

confidences, ou anecdotes cocasses, typiques à l image de Yannou et Jane, mais là non plus je n ai pas osé soulever le voile sur cette partie amoureuse de sa vie. Par contre ce que nous savons, c est que l Indonésie a brisé leur amour. Celui-ci n a pas résisté à la séparation et à l éloignement entre les deux continents. Sur les spots de surf, les belles «beach girls» amourachées patientent sur la plage en admirant les évolutions zigzagantes des surfeurs musclés, bronzés, bien moulés dans leur «lycra» ruisselant. Difficile en remontant sur le sable mouillé, planche sous le bras, le soleil descendant sur l horizon, de résister longtemps aux yeux pétillants de grains de sable dorés de ces belles locales ou étrangères à demi nues, la peau bien bronzée, campées en haut de la plage, le regard roucoulant et langoureux. Et Diana entre dans sa vie. Il ouvre et referme le dernier grand chapitre du livre de ses amours. Yann passe à Bali devant la boutique «Ticket to the moon». En vitrine des hamacs d un nouveau tissu, nouveau concept, lui tapent à l œil et l intéressent. Il rentre. Le choc. Le hamac n est pas le seul à lui avoir tapé dans l œil, la vendeuse aussi, brune, fine, longs cheveux, mignonne, ce qui ne gâte rien, bien au contraire. Bref tout pour attirer le regard et délaisser momentanément un hamac. Mais cette jeune femme ne perd pas le fil de son challenge quotidien, pour un «buleh», aussi grand soit-il. Son salaire, elle le mérite en vendant. Bien que pas tout à fait désintéressée par ce grand gaillard souriant, elle se recentre sur son objectif ; arriver à vendre un hamac. Une idée commerciale germe rapidement dans son esprit, peut être pas nouvelle mais bougrement efficace, elle propose un essai à deux pour démontrer la grandeur et le confort du produit. Cette belle idée plait bien à Yann, le hamac aussi, les corps se touchent, le contact s établit, il l achète. En payant, pas fou, il n oublie pas de donner son numéro de téléphone et surtout de demander celui de cette charmante vendeuse pleine d idées prometteuses. Il sort, souriant comme toujours, son hamac sous le bras, il aimerait bien la revoir cette jolie petite brune aux belles idées mais sans avoir à acheter un hamac à chaque fois. Il n est qu une semaine à Bali, le temps lui est compté. Dans la conversation, le «Double six» a été lâché, donc un passage dans cette boite s impose, pourquoi pas le soir même. Cette rapidité dans l exécution de la décision le caractérise et ce dans tous les domaines de la vie et du travail. Quand la machine se met en marche, rien ne l arrête. Il y va, mais une «ancienne» copine, Diana, elle aussi, mannequin de son métier, décidément ce prénom s accroche à sa vie, se trouve également dans la boite. Cette situation devrait être embarrassante. Sauf pour Yann, jamais plus à l aise quand il s agit de dégonfler les conflits naissants. Ecarter une Diana pour conquérir cette autre jolie Diana, devient sa priorité avant de rentrer en France et retrouver sa copine bordelaise. Eh oui, une troisième conquête! Après son départ, cette situation ne l empêche pas de persévérer et d échanger des courriels avec Diana. Celle-ci laisse bientôt entrevoir les possibilités d une relation durable, un «I miss you» termine son dernier message. Contre toute attente, Yann coupe court. Il prétexte être bien en France avec sa copine et sa famille et finalement ne pense plus réellement à elle. Le mufle, le chien, le grand chien, 113

comme nous l appelons souvent mais pour une autre raison. Horrible personnage, étonnant de bonté et générosité, souriant, attachant, mais rustre de la sorte, non, je n y crois pas. Frustrée, Diana écarte ce sale type de sa tête et reprend le court de sa vie. Alors pourquoi en février 2004, débarque t-il chez elle par surprise, faisant un forcing éhonté pour reprendre une liaison qu il avait lui-même abandonnée et découragée? Le souvenir d une copine quand on est seul, ou la volonté de renouer et d aller, pourquoi pas, plus loin! Le fait est qu une nouvelle relation débute et se construit dans la durée entre nos deux jeunes. Notre Yannou est amoureux. Il en parle beaucoup autour de lui, à ses meilleurs copains et file à Bali le plus possible, dès que le travail le lui permet. Il disparaît presque du paysage de sa bande. Inhabituel pour tous ses copains. Ils assistent à la métamorphose de Yann et à son épanouissement amoureux. Du jamais vu. Six mois de leur relation, de voyages souvent répétés à Bali, puis Yann commence à parler de Jakarta à Diana. Lorsque l opportunité se présente, il lance les messages pour inciter Diana à prendre la décision de quitter Bali, son travail, ses copains et copines et venir s installer avec lui à Jakarta. Enfin, avec lui et les autres colocataires de la maison de Bangka 2, devenue célèbre dans la communauté des jeunes expatriés de Jakarta. La décision est naturellement repoussée, le tsunami vient perturber la belle idylle naissante. Yann part en mission à Aceh, un nuage passe entre eux deux. Quelques égarements, sûrement. Mais Yann est vraiment amoureux, il le confie même à son ami Rahan (Nico), il tient à reformer le puzzle de leur relation. Il revient à la charge, il y met toute sa conviction. Diana emménage finalement à Bangka 2 le 2 août 2005. Elle s adapte progressivement à la colocation européenne. Pas toujours facile, mais elle sait s isoler. Rapidement une partie de sa famille vient également s installer dans la maison, ce qui n est pas toujours du goût de certains des copains locataires. En Asie, vous épousez une locale, très souvent vous épousez aussi la famille. Yann connaît les règles, il s en accommode et repousse les questions lorsque nous abordons le sujet. Il sait qu il paye pour nourrir et soigner la famille, c est le prix, il n a pas de scrupule sur ce point. Il le fait très bien du reste, puisqu il participe financièrement très largement à la radiothérapie et à l opération du sein de la maman de Diana. Il paie aussi les études des deux sœurs de Diana et couvre leurs frais médicaux. La générosité de Yann n est pas seulement une légende. Parfois elle est même exploitée par son entourage, mais il dévie la conversation, il refuse de juger ou de prendre parti sur ce sujet. Il donne pour donner, notre Yann, pas pour recevoir. Il peut, alors il donne. Au moment ou j écris ces lignes, je suis à Jakarta, Morgan est malade, Josiane est malade elle aussi, alitée, Naeva dort, Flavien est parti surfer, Audrey est partie, elle vient juste d arriver à Paris, Fia, la sœur de Diana, est surement allongée dans la chambre des enfants, elle dort ou ronfle comme toujours. Seule belle maman, de temps en temps, traverse la salle à manger, allant de sa chambre à la chambre de Diana, puis à la cuisine, amorçant au passage un sourire du coin des lèvres. Aujourd hui, ses éclats de rire dans l arrière cuisine me poignardent. Mais les sensibilités à la disparition d un proche ne sont paraît-il pas les mêmes que les nôtres. Les mois ont passé, ils savent peut être mieux que nous se détacher de la douleur et se protéger de la souffrance. Le bouddhisme, pendant des siècles dans ce pays, a surement dû influencer leur culture et leur esprit. Il pleut, l odeur de la terre humide remonte à mes narines, je me sens seul dans la grande maison de Yann, j ai le moral, pas dans les chaussettes, il fait trop chaud, j ai le moral 114

descendu dans mon unique tatane, c'est-à-dire bien bas. Naeva se réveille, je la prends dans mes bras, je tiens la chair de mon fils contre moi, c est trop, je craque. Mais le coup de cafard passe. Revenons à l amour devenu incroyablement unique de Yann, La durée de la cohabitation est souvent fonction des contrats de travail des jeunes expatriés. Les colocataires changent donc à ce rythme, ou lorsqu ils ont eux aussi trouvé l amour de leur vie, ils cherchent un nouveau nid d amour, indispensable à leur intimité. Yann, ne semble pas pressé de rechercher ce fameux nid. Diana commence à connaître notre garçon, même si au début elle est un peu jalouse de ces fameux copains dont il parle si fréquemment et avec lesquels ils se retrouvent si souvent. Elle comprend très vite l importance de ce relationnel. Elle patiente, attend. Yann, malgré son amour passionné, les copains c est sacré. Les weekends surf, les soirées guitare, chants, «Bintang», sont indispensables à son équilibre de travailleur acharné. Heureusement, bon nombre de ses copains ont une copine indonésienne. Pour Diana, les longues soirées sont moins solitaires, même si les expatriés français majoritairement se débrouillent très bien en indonésien, mais la culture diffère. Toutefois, Diana, parlant parfaitement l anglais, apprend progressivement le français. Elle suit des cours à l Alliance française et décroche un job dans cette institue, certes provisoire, mais cela lui permet de progresser et de se lancer sans apriori dans de longues conversations avec Josiane lors de nos rencontres. Mais en attendant, notre grand persiste et croit dans cet amour. Il aborde même le sujet avec son grand copain Stéphane, lors d un échange de courriel en septembre 2005 : «Je suis amoureux... c est presque sûr!! Ma petite est trop top, c'est une aventure même un pari pas gagné d'avance mais là je suis bien lancé... je «tentave» mon coup!!! Je le sens bien là!». Et il lui envoie deux photos. Décembre 2005, à Lombok pour les fêtes de fin d année, Yann nous présente Diana. Nous comprenons tout de suite le choix de notre fils, nous sommes complètement sous le charme de cette jeune indonésienne. Les copains avec nous durant ce séjour, le sont tout aussi. Tout de suite en symbiose, une certaine complicité s instaure entre nous. Yann aime que nous soyons bien tous ensemble, nous le sommes. L année 2006, nous lançons notre nouveau projet «Astérie». Nous quittons Saint Gilles croix de vie, le 26 mai, rendant plus difficile nos escapades en Indonésie. Les distances s allongent, un océan s ajoute aux deux continents. Surtout que cette première année, nous laissons le bateau aux Canaries seulement les trois mois d été, avant de repartir pour une grande traversée de l atlantique. Pas facile de concilier les voyages en Indonésie et les traversées océaniques. Nous arrivons malgré tout à regrouper la famille lors de l été 2006. Diana découvre la France, et la fraicheur de notre mois de juillet, acceptable pour nous, mais difficile pour elle. Nos jeunes sont heureux, nous le sommes encore plus. Notre grand baigne dans le bonheur et rayonne. Il nous présente son nouveau job et toutes les perspectives qu ils envisagent. Il est toujours euphorique lorsqu il parle du potentiel de son travail, nous en sommes enchantés. Fêtes, boulot, surf, tout s enchaîne rapidement au cours de ces mois de fin 2006 à juillet 2007, leur idylle est au beau fixe. Il ne manque pas de s enflammer, lorsque nous arrivons lors de nos escales à l avoir sur Skype. Internet et ses nouvelles technologies des communications ont bouleversé notre monde des télécommunications maritimes. Nous savons apprécier la différence entre nos deux 115

voyages. Nous attendons chaque fois avec impatience ce moment de pouvoir parler et voir nos enfants, tellement loin de nous. Josiane en est ravie et moi donc. Un Internet poussif nous désole, nous déprime même parfois, surtout lorsque nous devons repartir pour une grande étape, rendant encore plus difficile l attente de la prochaine escale. Les courriels à bord nous aident à patienter. Toute la famille se retrouve en juillet 2007 à la maison. Flavien et Audrey sont déjà arrivés. Nous attendions nos Indonésiens avec impatience. Nous ne sommes pas déçus. Dans un grand effet, notre Yannou impérial, nous annonce qu il demande en mariage Diana et lui passe sa bague de fiançailles au doigt. Ils voudraient se marier l année prochaine début juillet. Glups! La surprise digérée, les larmes immanquables dans de telles circonstances, séchées, le champagne apprécié, nous devons passer à l action. Mariage, salle, traiteur, orchestre, rappelez-moi quand vous partez. Ah! Huit jours. Bon, alors réfléchissons, mais pas trop longtemps, le temps presse. La salle de Saint Hilaire est libre, elle leur plait, ouf, la date est arrêtée, c est le cinq juillet, nous signons. Pour le reste, tous les deux nous confient la suite des actions et nous donnent plein pouvoirs. Leur confiance nous étonne, nous enchante. Pas question non plus de faire n importe quoi. Josiane prend en main les faireparts, la décoration, moi l aspect culinaire, logistique et administratif. La musique, c est Yannou. Un an oui, mais n oublions pas que nous repartons début octobre pour revenir mi-avril, donc deux mois pour lancer les actions avant notre départ et trois mois pour les gérer. Ça va bien se passer, nous dit t-il, grand sourire, en nous quittant. Son optimisme débordant est comme d habitude communicatif, nous acceptons la mission et sommes confiants, mais nous décidons de rester le plus possible en contact pour valider les options choisies. Nous nous lançons corps et âme dans ce nouveau challenge, et Josiane encore plus, à fond dans sa recherche du thème, de la couleur dominante de la journée, tableaux, fleurs, présentation des tables, tout tourne dans sa tête et s organise petit à petit. Elle réalise des maquettes, des essais, des tableaux, demande les validations, redessine si nécessaire. Bref elle est bien dans cette démarche euphorique du temps imparti. Du grand bonheur, tellement nous sommes heureux de voir notre fils si enthousiaste, si confiant dans son amour et dans celui de Diana, toute autant enthousiaste. Le mariage Et le grand jour, le 5 juillet 2008 arrive. Tous ses amis sont bien présents. Ils sont venus des quatre coins de la terre, Asie, Amérique, Europe, pas question de rater une telle occasion de fête. Et le grand jour débute le vendredi soir par un gros barbecue à la maison. Ce premier jour se termine dans le garage à trois heures du matin, à peine perturbée par une averse orageuse. Grosse ambiance musique, guitares, chants, dernier verre, jamais le dernier. Pourtant, les plus téméraires partent en boîte, pour certains sur les traces de souvenirs de vacances. Il a un peu mal aux cheveux notre futur marié le matin de ce grand jour. Il n est pas le seul. Pressés par Josiane, nous n arrivons pas trop en retard à la mairie où comme le souhaitait Yann, la salle face à l entrée du port est éclairée par un beau soleil. Les invités sont obligés de se serrer debout au fond, certains ne peuvent entrer, elle nous semblait pourtant bien grande lors de notre visite. Ils sont troublants de charme nos jeunes mariés. La mariée est resplendissante de beauté, si frêle au côté de notre grand gaillard dans son beau costume. Quelques larmes roulent du coin de nos yeux, tachent légèrement nos vêtements, mais elles sont vite évaporées par la chaleur de la salle qui commence à grimper. 116

Musique, discours de Bruno, puis le côté solennel prend le dessus pour clôturer la partie officielle du mariage par le oui traditionnel attendu et prononcé sans surprise. Applaudissements, embrassades re-petites larmes, signatures des témoins, musique et que la fête continue. Stéphane, un frère pour Yann, ne cache pas son bonheur d être son témoin, une grande fierté pour lui. Un sacré mariage, avec des grands moments, comme le concert donné par Yann et son groupe de copains musiciens «Bonswar». Trop forts ces jeunes musiciens. Les cuivres pètent, les guitares sont superbes, le batteur n en parlons pas, sublime. Notre Yannou nous envoie son répertoire, bondissant sur la scène comme un pro. Nous sommes cloués, hébétés de découvrir un tel talent de chanteur et de chef d orchestre chez notre fils. Parmi ce festival d interprétation en tout genre (le duo Fla / Emilie notamment), deux autres moments musicaux viennent marquer la soirée. Le premier est celui de la chanson des copains : tous les amis de Yannou et Diana se réunissent pour leur interpréter la traditionnelle chanson de Brassens «Les copains d abord». Yannou est très touché, il est heureux. Mais il manque un détail pour que ce soit parfait, et il s empresse d ajouter ce petit plus une fois la chanson finie : il s empare d un micro, monte sur la scène, et après avoir remercié tous ses amis, explique que pour lui, copains et famille sont sur le même niveau d importance affective. Il exhorte alors toute l assistance, copains et famille, à reprendre tous ensemble le refrain, mais remplaçant «les copains» par «la famille d abord» Le second moment est celui durant lequel Yannou interprétera en duo la chanson de Tom Waits : My ol 55. Cette chanson occupe sans aucun doute une place particulière dans le cœur de Yannou, la trace de sa blessure et des fortes émotions passées. Il interprète cette très belle chanson, teintée d une douce mélancolie, avec une intensité et une émotion extraordinaires. C est magnifique et bouleversant. La soirée se prolonge, mais le voisinage impose de baisser de quelques décibels la musique après deux heures du matin. Les bougres de jeunes se font le malin plaisir de remonter le volume pour palier mes tentatives de sagesse. L heure étant largement passée, nous devons nous résoudre à quitter la salle. Une belle fête, bien réussie, pas de fausses notes, nous sommes heureux. Mais elle n en est pas pour autant finie. Le rendez-vous est donné pour le dimanche midi. Un repas plus léger est servi. La machine se remet en marche, plus difficilement pour certains. Le tournoi de pétanque est perturbé par la pluie, ce n est pas grave, nous avons su profiter largement du soleil tout au long de ces deux jours, de la sortie de la mairie, sur les terrasses à l apéritif au bord du Jaunet, jusqu à ce dimanche en soirée, le contrat est rempli, merci soleil. Le repas léger finalement assure la nourriture pour les invités encore présents le lundi et même pour certains le mardi midi. Fin de la fête, nous nous écroulons terrassés par la fatigue et les nerfs qui se relâchent, mais comblés et soulagés d avoir réussi tous ensemble le challenge de donner plein de plaisir et de bonheur à tous nos invités. Quelques jours plus tard, Figo envoie à ses copains de Saint Quentin un petit compte-rendu de la soirée. Je vous le présente : Hi everybody, Vous trouverez ci-dessous un petit CR de notre WE en commun placé sous le signe de l Amour, de l Amitié, de la Famille mais également sous celui de l alcool et autres substances illicites. 117

Avant toute chose, il parait opportun de démarrer ce mail en soulignant l organisation parfaite de ce mariage. Une organisation sans faille, propre et parfaitement sous contrôle même si certaines mauvaises langues ont souligné que Christian a commencé son discours samedi à 18H07 (le protocole fixant en effet le démarrage du discours à 6.00 PM / Heure de Greenwich). Peu importe, l Histoire ne retiendra pas ce détail. Le soleil fut même au RDV le samedi PM (notamment pour la mairie et les photos), ce qui n est pas si simple à planifier croyez-moi. Un grand coup de chapeau donc aux parents (Mme et M. BRAULT). J exclue volontairement le jeune marié car pour avoir pris mes infos auprès de son épouse, il ne s est occupé de rien. Ce mariage aura été sans conteste l évènement le plus people de ST GILLES des 20 dernières années. Y ont en effet participé des gens aussi illustres que : Gwen : il fut tout d abord l élément moteur pour cette fameuse soirée au CLUB le vendredi soir. Une réelle motivation pour en découdre sur le dance floor. Malheureusement, nos années «I LIKE THE PRESERVATIF» sont loin. Le constat fut sévère. La jeune génération a pris le pouvoir. Et Gwen sombra dans la drogue au cours de cette soirée. Certaines photos prises pourront témoigner de son mal être (notamment celle où il est assis sur une estrade au milieu de la piste, les yeux dans le vague, une larme au coin de l œil). Le lendemain midi, Gwen se réveilla avec la ferme intention de prendre son rôle de témoin avec sérieux et efficacité. Le démarrage fut intéressant : 2/3 interventions pro à la mairie. La suite fut plus laborieuse Il fut même surclassé par l autre témoin, Stéphane. Parlons-en justement. - Stéphane : je l avais quitté un soir d été saison 1997/1998 (Le PSG finissait d ailleurs 2 du championnat pardon je m égare). Stéphane connaissait alors une période creuse d un point de vue sentimental. Rien à l horizon et ce malgré d importants moyens déployés. Stéphane était jeune, naïf, un peu juste sur le plan physique mais avec une réelle soif d apprendre et de découvrir la Femme. Je l ai retrouvé aussi jeune (à savoir c est le seul qui n a pas pris un kg, une ride, un semblant de cheveu blanc and so on) mais doté aujourd hui d une expérience tout-à-fait probante. Une première expérience en couple (5 ans) complétée par une expérience au Québec où manifestement les tentations et surtout les sollicitations sont nombreuses. Aujourd hui, Stéphane se plaint d être un «homme-objet», terme parfaitement étranger à tout homme masculin vivant sur le territoire métropolitain. En 10 ans, sa problématique s est complètement renversée. Mais celle-ci me parait malgré tout plus facile à appréhender (n estce-pas Messieurs?). A noter son rôle exemplaire de témoin samedi, avec une mention particulière pour son interprétation musicale samedi soir. Comme meilleur témoin, mon choix est fait et ne souffrira je pense d aucune contradiction de votre part. Stéphane est un vrai «show-man» qui nécessite en plus un budget alcool moins lourd que pour l autre témoin (mon devoir de réserve m interdit de le nommer précisément). Puisque nous abordons le thème de l alcool, naturellement j en viens à Rahan. - Rahan : fidèle à lui-même. Toujours aussi déconnecté par moment. Toujours aussi attachant. Toujours aussi proche de l alcool. Heureusement qu il ne se contente que de boire d ailleurs. Il aura été également présent vendredi soir au CLUB. Bonne prestation d ensemble. A noter néanmoins qu il est arrivé les mains vides à ST GILLES. Pas l ombre d une réservation d une chambre. Il a pu compter sur le binôme Gwen/Didi. Didi justement 118

- Didi : j ai une pensée pour Didi car il m a accompagné toute la soirée au CLUB vendredi soir dans cette épreuve. Présent il fut à mes côtés. C est avec lui que nous avons épilogué toute la nuit sur les ravages de la drogue en voyant Gwen sur le dance floor. Le lendemain soir fut plus problématique pour lui. Une vraie défaillance, à l image d un coureur cycliste non dopé dans les virages de l Alpe d Huez. A la peine une partie de la soirée. Mais Didi eu la courtoisie, même en situation de détresse, d aller vomir loin de toutes et tous. Personne ne l a vu. Ce fut rapide, sobre, efficace. Un vrai pro en somme. A noter que sa voiture fut d une aide précieuse J en viens à l essentiel : - Diana : Radieuse. Souriante et terriblement sexy en robe de mariée. Je dois bien avouer que nous n avons pas été avec Yann toujours séduit par le même type de femme. Pratique vous me direz car nous n avions pas à nous battre pour la même fille lors de nos soirées clubing (par clubling il faut entendre CLUB). Mais là et certainement pour la première fois, je suis largement d accord avec Yann : sa femme est belle. Je ne la connaissais pas. Maintenant oui. Et je suis ravi de savoir Yann avec une si charmante femme. - Yannou : J ai quitté Yann post-ado. Je retrouve un homme marié de surcroit. Et dire que je lui ai tout appris sur les femmes. J avais une belle expérience, pas lui. Je lui ai fait partagé mon vécu, mon expertise, mon savoir. On dit souvent d un marin qu il a une femme dans chaque port. Yann c est un peu un marin. Il a réussit à se faire des amis (et par ami j entends la personne qui sera présente le jour de ton mariage) dans chaque ville dans laquelle il a séjourné : St Quentin / Bordeaux / Jak. T es un mec bien et ce fut visible samedi. Ce fut un plaisir de te revoir, toi, tes parents, ta femme ainsi que ton brother. Samedi fut une belle et importante étape, n est-ce-pas Fla? On va bientôt se revoir en Indo. Mag me met la pression. Et je n ai qu une parole. See you soon les friends, Figoooooooooooo Août 2008 à Solo. Nos jeunes quittent la maison, non sans nous annoncer qu ils font une fête traditionnelle javanaise à Solo le 8 août pour célébrer leur mariage avec toute la famille de Diana et bien entendu la bande de copains. Sont invités finalement tous ceux qui veulent bien venir. A la Yann quoi! Mon oncle Guy et ma tante Eliane profitent de l opportunité pour s offrir un voyage découverte de l Indonésie. Nous nous retrouvons à Solo avec les enfants pour une nouvelle fête grandiose, traditionnelle, toute en couleur, aux costumes somptueux. Nous faisons connaissance des parents de Diana. Tous les invités sont aussi habillés en habit de cérémonie javanais, y compris le sikh, le vrai, porté à la ceinture derrière le dos comme le veut la coutume. Yann réussit à négocier un bar «Bintang». La bière circule donc aux tables des «buleh» (prononcez boulet), tout juste après le déroulement de la partie officielle de la cérémonie, apportant une touche festive, certes pas indispensable, mais c est si bon, surtout que la température commence à monter et l orchestre, les danses, aident la transpiration à perler, puis couler largement sur les fronts et dans le dos. Nos costumes fermés n aident pas à la ventilation de nos corps. Par contre, la bière joue bien son rôle d agent transpirant. Yann monte sur scène pour un court et brillant récital. Maintenant que nous connaissons mieux ses talents de chanteur nous n en sommes plus surpris, mais tout aussi admiratifs. Il chauffe la salle, comme si c était bien nécessaire. Visiblement, les jeunes musiciens sont 119

ravis, ils s en donnent à cœur joie. Yann arrive même à me faire monter sur scène. Nous chantons «Aline» de Christophe, la chanson française la plus connue en Indonésie. Un souvenir inoubliable. Des paroles de cette chanson tambourinent encore aujourd hui sur mes tempes: «son doux visage a disparu, je l ai cherché sans plus y croire, sans un espoir pour me guider, j ai crié, crié, j ai pleuré, pleuré, je n ai gardé que ce doux visage.». Je crie pour qu il revienne et je pleure encore et encore, aujourd hui et demain. C est certain, j ai trop de peine. En Indonésie, les fêtes ne s éternisent pas comme chez nous, elle dure trois heures maximum. Donc à vingt deux heures, fin des festivités. Les équipes de rangement entrent en piste et en trente minutes tout est rangé, propre. Incroyable d efficacité, cette mini armada. Tout le matériel de l orchestre, les équipes vidéos, la cuisine, le bar, les tables, les chaises, la scène, la décoration, tout est chargé sur les petits camions qui défilent à la queue leu leu. Faut dire que Diana avait fait les choses en grand. Pas de compression de budget, c était sa fête, elle est parfaitement réussie. C est un grand souvenir pour nous les invités occidentaux, pas habitués à de telle cérémonie, inimaginable encore à notre époque dans notre monde dit moderne. Il restera gravé dans nos mémoires. Avec notre oncle et tante, nous prolongeons notre voyage jusqu à Bali où les enfants nous rejoignent trois jours plus tard. Guy et Eliane découvrent Bali. Nous les aidons dans le choix des endroits à visiter, caractérisant cette belle île. C est un peu difficile, il y a tellement de sites intéressants, qu il est bon de prévoir plusieurs semaines lorsque l on vient à Bali. Ils rentrent en France ravis de leur séjour et nous ravis qu ils soient ravis selon la formule consacrée. Dès leur départ, Flavien et Yann nous font la surprise d un weekend sur la côte ouest, ils ont réservé en catimini un petit hôtel face à la mer, sur un flan de colline. Un petit chemin serpente jusqu à la grande plage. Cet endroit est très sympathique, il incite au Yoga, à la relaxation et la méditation. Leur offre n est pas tout à fait désintéressée, le but est bien aussi le surf. Le lendemain j accompagne de bonne heure nos deux grands sur un de leurs spots pour une cession matinale à une dizaine de kilomètres de l hôtel. Le chemin n est pas facile à trouver, nous tâtonnons un peu, puis finalement tournons au bon cocotier. Les vagues sont présentes, ils se régalent et j arrive à capturer quelques belles vidéos. Je ne suis pas mécontent. Ils se font déloger par des haut-parleurs intimant avec force l ordre de libérer le spot car une compétition débute, donc pas question de traîner sur la crête des vagues. Dommage. En soirée à la nuit tombante, Yann sort sa guitare de son étui. Commence une soirée comme nous les aimons avec Flavien et Josiane. Yann attaque son récital, nous suivons, Flav l accompagne en deuxième voix, nous nous régalons. Diana est aussi de la partie sur les chansons indonésiennes et certaines chansons en anglais. Elle commence à bien connaître les favorites de notre Yannou. La «Bintang» répond présente, tout baigne, une belle soirée, une de plus. C est avant de quitter Bali que Flavien et Audrey nous annoncent leur mariage. Ce sera à Bali l année prochaine au mois de juillet. Une nouvelle occasion de nous retrouver pour une belle fête, nous n en doutons pas. 120

L annonce du bébé Trois mois après leur mariage, Diana et Yann, nous annoncent, lui hilare comme à son habitude, comme s il nous faisait une bonne blague, la future naissance prévue mi-mars 2009. Quel beau cadeau, ils réussissent à concevoir, engendrer, puis bientôt mettre au monde le propre prolongement de leur vie d amour, pour perpétuer leur chair. Cette nouvelle nous enchante et notre fibre familiale vibre au diapason de leur bonheur. Les mois seront longs, l attente aussi, surement encore plus pour eux deux et particulièrement Diana. Notre navigation pour la saison d hiver aux Antilles ne nous fait pas pour autant oublier nos enfants. Dès qu un bon Wifi est localisé à l escale, quitte à rester un peu plus longtemps pour en profiter, nous prenons des nouvelles sur l évolution du bébé et de l état de santé de Diana. Octobre 2008, nous partons retrouver Astérie au Venezuela. Le petit ventre de Diana commence à être bien rond. Nous suivons donc maintenant son évolution au fil des escales. La naissance est programmée vers le 20 mars. Nous accélérons l hivernage de notre Astérie pour essayer d être à Jakarta quelques jours après cette date de façon à laisser nos jeunes déguster ces moments inoubliables de jeunes parents et laisser à la maman le temps de se remettre de la naissance. La naissance de Morgan, Finalement, le docteur décide d anticiper l accouchement, le bébé ne se nourrit plus aussi bien et risque de perdre du poids. Yann nous annonce la naissance avec une petite semaine d avance. Impossible de déplacer nos billets d avion Caracas Jakarta, donc nous patientons en regardant les premières photos envoyées par Yann, de ce beau bébé tout emmailloté, à la façon indonésienne. Décidément, dans cette période d écriture, les circonstances font qu aujourd hui, je me trouve dans ce même hôpital où Morgan est né, dans l ascenseur montant au quatrième étage pour rendre visite à la petite Naeva, malade à son tour. Elle a une infection intestinale qui a nécessité une hospitalisation. La porte s ouvre, une infirmière pousse un petit lit de verre. Je vois un bébé tout emmailloté de rose, seule sa petite tête dépasse de son large bandage montant jusqu aux épaules. Les photos resurgissent devant mes yeux. Je revois les grandes mains de Yann tenant son petit bout de chou tout coincé dans son lange bleu. Son visage est souriant, comme presque toujours, mais surtout comblé, heureux, il dégage une belle fierté. Diana, le visage aux traits tirés par l accouchement, exprime malgré tout sa joie et également sa fierté. Nous restons scotchés sur ces premières photos qui nous parviennent à bord. Il est beau leur bébé. Ce n est pas très exceptionnel d en convenir puisque presque tous les parents trouvent leur progéniture superbement belle, même si bien souvent, leur fierté d être parents les aveugle, ou tout au moins, diminue sérieusement leur objectivité. Par exemple, Flavien à la naissance, était tout fripé, tout rougeâtre, pas vraiment beau et pourtant, nous étions en extase devant ce petit bout de chair gigotant et nous avions raison vu le résultat aujourd hui. Yann avait déjà cinq jours lorsque je l ai vu la première fois. Il était presque un bébé digne de ce nom. Dans la suite du troisième étage de l hôpital, les copains et la famille de Diana défilent pour féliciter notre jeune couple et admirer le petit Morgan. Faut dire que la place ne manque pas, les nombreux copains peuvent profiter du salon et circuler autour du lit de Diana sans se 121

marcher sur les pieds. Yann, une fois de plus, a vu les choses en grand et sans compter. Le petit est fêté dignement au champagne, même si les bulles françaises sont difficiles à trouver et chères ici en Jakarta. Une autre folie, rien n est trop beau pour son fils et Diana. Après trente heures de voyage, nous arrivons à Jakarta. Diana et Morgan sont sortis de l hôpital et rentrés à Bangka 2. Morgan est mignon à croquer, sa peau est légèrement brunâtre, il a une jolie petite tête, nous sommes comblés par nos enfants. Yann a pris quelques jours de congés. L aspect fragile de son bébé ne l inquiète pas outre mesure. Avec assurance, il participe au bain du petit et l habille, lui donne le biberon, le tient précieusement dans ses grandes mains. Nous pouvons lire dans ses yeux rieurs tout l amour qu il porte à son fils. Morgan démarre sa vie et rentre dans celle de ses parents. Ils vont maintenant la continuer autour de ce petit homme. Pourquoi ne pas commencer cette nouvelle vie par une petite fête improvisée à la maison, histoire de ne pas trop rapidement changer les habitudes et pour lui, d acquérir déjà les bonnes. Nous nous retrouvons donc avec la bande des copains pour un diner. Bien entendu, la soirée se termine en chansons et «Bintang». Le quotidien, bien que bouleversé, reprend ses droits. Yann repart, valise à la main, dans les provinces. Ses déplacements augmentent au rythme de l évolution de ses responsabilités au sein de Danone. Bien souvent, il se consacre à son petit bonhomme uniquement durant les weekends, sans oublier toutefois de dégager comme il le dit, à Cimaja pour un ou deux jours de surf. C est son bol d oxygène pour évacuer le stress de la semaine. Aujourd hui du haut de ses quatre ans et demi, Morgan n hésite pas de sa petite voix fluette à parler de son papa, de son accident, de sa mort, de son départ vers le ciel. Cela arrive sans prévenir et me prend à chaque fois brutalement à la gorge. A Bali par exemple pendant ses vacances : «Attache ton casque papy, papa il a oublié, il est au ciel maintenant». Je m apprête à monter sur le scooter avec lui, je m arrête, le regarde la gorge serrée, aucun mot ne sort de ma bouche, devant son sourire, mes yeux commencent à s embuer. De Morgan à Naeva, Morgan grandit. Nous ne voulons manquer les étapes de sa croissance, ni de son épanouissement. Entre nos longues croisières, nous multiplions les voyages à Jakarta. Le mariage d Audrey et Flavien à Bali en juillet 2009, nous offre la possibilité de passer deux semaines supplémentaires ensemble. Le petit a bien changé déjà. Tout joufflu, il est à croquer. Il circule de «tonton en tonton». Pour Morgan, Yann tient à ce que tous ses amis soient des tontons. Ils font partis de la famille donc pas de raison de ne pas avoir un titre qui les rapproche et leur accorde l intégration dans le cercle familial. Ils sont bien entendu nombreux puisque du coup, les amis de Flavien, bien souvent devenus aussi ceux de Yann, font donc également partie de la famille. Ils sont tous ravis de poser avec Morgan devant les dizaines d immanquables photographes amateurs présents au mariage. Yann ne dissimule pas son bonheur. Il exulte, il est bien, me prend souvent dans ses bras. Je le vois aussi serrer Josiane contre lui. Ce contact, même si je n ai aucun doute sur ses sentiments, me transmet son grand amour. Nous sommes très tactiles dans la famille, et souvent une pression sur un bras, une épaule, remplace nos paroles. Ce jour du 8 juillet, les jeunes mariés sont superbes, Diana est belle, son bébé est trop mignon, sa famille s agrandit. 122

Ce jour précis semble être pour Yann le bond pour grimper d un échelon à l échelle du bonheur de vivre. Pour nous tous, effectivement, elle est si belle la vie. Pour les deux ans de Morgan, l hivernage d Astérie assuré, nous ne manquons pas de reprendre notre trajet devenu presque coutumier, mais toujours aussi long, Puerto la Cruz, Caracas, Frankfort, Jakarta. Mais à l arrivée, retrouver nos deux enfants, Diana, Audrey et Morgan, est un vrai remède anti fatigue. Deux ans, à cet âge le changement est quasi quotidien. Morgan n échappe pas à cette règle. Les photos, les vidéos, et même quelques images de directe sur Skype, nous avaient progressivement préparés à ce changement. Toutefois, elles ne remplacent pas la douceur de la peau de notre petit Morgan contre nos joues, même si la mienne est piquante par les longues heures de voyage et qu il ne manque pas de me le dire : «tu piques papy». Notre source de vie est là contre nous, avec nous, une nouvelle fois la famille est réunie. Lors de nos grandes croisières, cette «grande» famille nous manquent. Bien souvent nous l évoquons, au mouillage dans le cockpit à l apéritif, ou en navigation à la tombée de la nuit, au changement de quart où nous nous retrouvons tous les deux pour le repas. Nous comptons les jours qui nous séparent de nos prochaines retrouvailles. Nous avons du retard dans notre programme, nous devrions déjà être dans le Pacifique depuis un an. Les enfants nous pressent de les rejoindre en Asie. Nous cédons à leur attente et décidons d entreprendre la grande traversée entre deux saisons cycloniques. C est court mais réalisable si nous tenons notre programme. Nous devons le mener comme une longue régate. Nous relevons donc le défit et préparons Astérie à ces longs mois de navigation intensive. Le Pacifique, contrairement à son nom, se gagne, se mérite. Il ne doit surtout pas être négligé. Notre objectif est d arriver le 6 septembre 2011 à Bali. La course contre la montre commence dès notre arrivée à Curaçao où nous avions hiverné. Nous nous lançons dans la préparation d Astérie. Nous appareillons le quatre décembre 2010, route plein ouest jusqu à Bali. Notre première escale est au San Blas où nous passons les fêtes de fin d année, très loin de notre famille, mais avec Cathy et Jean Louis, des amis «bateau» de longue date qui savent atténuer l absence de nos enfants, puisque eux aussi se retrouvent dans la même situation que nous. Nous nous soutenons moralement, ce qui ne nous empêche pas de fêter joyeusement cette nouvelle année 2011. Nous avons tout à fait raison puisque Yann nous annonce la grossesse de Diana, ce sera une petite fille. La naissance est prévue mi-juin. Nous plongeons immédiatement un œil dans notre programme. Mi-juin, où serons-nous? Pouvons-nous laisser le bateau en sécurité? Avons-nous le temps de faire un aller et retour pour la naissance de la petite? Finalement, le cœur en vrille, nous devons accepter la réalité de la situation, il nous est impossible d être à Jakarta mi-juin. Une raison de plus pour se dépêcher d arriver à Bali pour voir la jolie frimousse de la petite Naeva. Naeva, Malgré des étapes de gros temps, le moral pas toujours au beau fixe, nous décidons de supprimer l escale de Thursday Island dans le détroit de Torres, pour gagner du temps sur la traversée. Finalement, nous arrivons le seize août à Bali. Notre challenge, paraissant insensé pour bon nombre de nos amis navigateurs, est réussi. Nous amarrons Astérie à la marina de Benoa le seize août 2011. Le bateau est amarré, rangé, 123

quand les enfants déboulent sur les pontons instables de la marina. La petite Naeva, dans les bras de Diana nous offre son sourire radieux, elle est craquante. Flavien et Audrey sont venus de Manille pour nous accueillir et passer du temps avec Yann, Diana et les enfants. Flavien est le parrain de Morgan et Audrey la marraine de Naeva. Distinctions honorifiques mais ils attachent tous les deux une importance capitale à leur rôle. Morgan pose son regard étonné mais part en expédition à l intérieur du carré après avoir sagement suivi les conseils de sa mamy pour apprendre comment utiliser la descente du cockpit au carré. Il semble avoir adopté le bateau de papy et mamy. La boucle est bouclée, notre objectif est atteint. Après cinq ans de navigation, nous sommes arrivés finalement près de nos enfants et de nos deux petits enfants. Il nous reste maintenant à déguster et profiter au maximum des instants que nous allons passer tous ensemble. C est ce que nous allons réaliser au cours, malheureusement des seulement sept mois qu ils nous restent à partager avec Yann. Mais nous ne le savions pas. Naeva est belle, adorable, elle attire toute notre attention, nous qui la découvrons, nous qui en avons tant parlé, chahutés dans notre cockpit par l océan Pacifique pas toujours très gentil, au long des soirées de veille en attendant le coucher du soleil. Nous étions impatients d arriver pour enfin la découvrir, la toucher, la couvrir de gros baisers d impatience. Le weekend surprise à Belitung, nous laisse quelques jours de plus avec notre choupinette qui grandit et commence à affirmer sa personnalité. Mais c est au cours des quatre semaines que nous passons ensemble avec Diana à Singapour pour l opération de Morgan que nous profitons pleinement de notre petite Naeva. Nous dégustons tous les instants de bonheur passés tous ensemble dans cette belle et confortable marina et encore plus lorsque Yann nous rejoint pour les weekends. Nous sommes persuadés que Naeva ressert encore plus, s il le fallait les liens affectifs qui relient Yann et Diana. Cette petite est le ciment de leur amour. Nous sommes comblés de joie de les voir tous les deux vivre leur amour en parfaite harmonie familiale. Leur petite Naeva est née le 16 juin 2011, nous lui souhaitons ses un an à Saint Hilaire dans une ambiance lourde de tristesse. Malgré la disparition si proche de son papa, avec Diana et Josiane nous tenons à marquer ce jour par un gâteau d anniversaire, sa bougie et ses cadeaux. Notre choupinette est belle, radieuse mais dans ses jeunes yeux en amande, une petite incompréhension pointe. Elle décèle notre peine, notre lourde tristesse sans encore comprendre vraiment pourquoi. Le grand livre des amours de notre jeune Yann s est donc refermé à tout jamais ce 2 juin 2012. Diana reste seule désemparée, abasourdie pour cette brutale séparation. Elle a maintenant la lourde charge, la responsabilité, d élever seule Morgan et Naeva. Flavien et Audrey, nousmêmes, ferons tout notre possible pour l aider dans cette tâche. Le jour de la cérémonie à Olonne sur mer Diana nous donne ce beau et fort message plein d amour, Almost 9 years ago I met Yann. I got so many new friends because of him. Sometimes he makes me jealous because he always talks and thinks about his friends or other people but then I realized that's the way he is. For Yann friendships are really important. Yann gave me incredibly kind and loving new family. He gave me two beautiful children who will always 124

remind me of him, who will give me strength to get trough all this. Yann brought me to the other side of this world and giving me a new house. I will never know so many places if not because of him. I learn from Yann a lot of thing good things to live in this world. He tough me to be always positive no matter what happened and always be happy. My life changing since I met him. He saved my mom from her sickness, he also help my little sister. I could not tell the entire good thing he had been done for me and my family. He gave me so much happiness and good memories; he knows exactly how to cheer me up when I'm sad, he showed me how it feels to be loved. I am not just losing my husband, the father of my kids but I also lost my best friend part of my soul. I am so lucky to have him even only for a short time; He was the best think in my life. Selamat jalan sayang until we meet again. Je t'aime pour toujours. Je le traduis : Bientôt neuf ans que j ai rencontré Yann. J ai maintenant grâce à lui tellement de nouveaux amis. Parfois il me rend jalouse parce que qu il parle et pense toujours à ses amis ou d autres personnes, mais ensuite je réalise et comprends comment il fonctionne. Pour Yann l amitié est réellement importante. Yann m a montré une incroyable bonté et tant d amour dans la création de notre nouvelle famille. Il m a donné aussi deux beaux enfants et ils me rappelleront inlassablement ce qu il était. Nos deux enfants me donneront la force de traverser ces dures prochaines étapes. Yann m a transportée dans son monde, il m a donnée une nouvelle maison, sans lui je n aurai pu découvrir tous ces endroits où nous sommes allés ensemble. J ai appris de Yann toutes les bonnes choses de la vie de ce monde. Il m a appris également à toujours rester positive quoiqu il arrive, toujours être heureuse. Depuis sa rencontre, ma vie a changé. Il a sauvé ma mère de sa maladie, il a aussi aidé ma jeune sœur, je ne peux vous dire la totalité de toutes les bonnes actions qu il a réalisées pour moi et ma famille. Il m a donné beaucoup de joie et de bons souvenirs, il me connaissait parfaitement, il savait comment me remonter le moral quand j étais triste. Il m a donnée l envie d être aimée. Je ne perds pas seulement mon mari, le père de mes enfants, mais je perds aussi mon meilleur ami et une partie de mon âme. Je suis heureuse de l avoir eu dans ma vie, même si ce n est que pour une période trop courte. Ce fut ce qu il pouvait m arriver de mieux dans ma vie. Au revoir mon chéri, jusqu à ce que nous nous rencontrions de nouveau. Tout est dit et pourtant il lui restait encore tant à réaliser pour lui et sa famille, son travail, tant ses projets étaient nombreux, ses terrains de Cimaja et ses constructions, aussi déjà les ambitions de découverte et d activité toute aussi intensive, pour son jeune fils comme il nous le demandait seulement quelques jours avant son décès et leur arrivée tellement attendue à la maison, dans un courriel adressé à Josiane. Yann écrit : Salut Moumoune On est tous à Cimaja oui avec les Voisins, donc Morgan a ses copains aussi! Il y a même Nathalie (enceinte de 6 moins!) qui vient aussi ce week-end avec Laurent, le père de sa future fille. Diana bosse beaucoup avec le nouveau laser qui s'ouvre bientôt. Je suis pressé d'aller en France aussi (même si ça surfera pas!). J'espère que Papa bosse sur le plan "gros zodiac" ou petit bateau à moteur à louer ou emprunter. Je pensais aussi mettre Morgan à la piscine pour enfants pour qu'il apprenne à nager pour de bon, et au club Mickey à St hilaire pour qu'il s'éclate et qu'il fasse plein de 125

choses nouvelles. C'est le bon moment là, Il commence à pouvoir se rappeler. C'est bien on arrive à voir mon cousin Nico aussi. Je l'appellerai. Allez gros bisous, joue bien au tennis ma moumoune et fais bien ton yoga. Embrasse mon papounet à moi. Oui bien sûr, j avais bossé sur les actions, trop content de pouvoir partager avec Yann les précieux moments de découverte de la vie de son jeune Morgan, tout comme ceux auxquels nous avions pu assister sur Astérie lors des courtes croisières de l hiver précédent en Thaïlande. Oui bien sûr sa Moumoune était à fond sur son Yoga et son tennis pour montrer à son fils la justesse de sa fierté. 126

Chapitre 11 C était notre Yannou Ce soir d août 2013, j écris les lignes de la vie de Yann. Je m arrête un instant plongé dans les souvenirs, je sors dans la nuit étoilée, je marche dans l allée relevant les yeux vers le ciel. Je m arrête et scrute ce fabuleux ciel. Je reconnais nos étoiles, celles qui nous accompagnaient tout au long de nos navigations, repensant avec nostalgie à nos longues nuits de quart à bord d Astérie, où Josiane et moi, attendions avec patience une étoile filante pour penser, concentrés, à notre vœu le plus cher, gardé secrètement comme des gamins, mais que maintenant je peux bien révéler. Il s agissait tout simplement d arriver à temps à Bali en bonne santé, pour enfin revoir nos deux garçons et leur famille, Audrey, Diana, Morgan et la petite Naeva âgée seulement de quelques semaines. Et ça c est réalisé. Cette nuit, la fraîcheur tombant sur les épaules, frissonnant, je n attends pas cette fichue étoile filante. Je sais de toute façon que mon vœu ne se réalisera pas, ne se réalisera jamais. Alors à quoi bon cette attente, elle est complètement inutile, je rentre, les larmes roulant inlassablement sur les joues, comme très souvent depuis plus d un an maintenant, n ayant jamais pu admettre la réalité qui nous a sauté au visage ce matin du 2 juin lorsque Flavien m a glissé en larmes au téléphone «Papa, Yann est mort». Ces quatre mots, suite au choc de ce croisement de Kenang Raya, ont matérialisé définitivement la fin de la vie de notre jeune fils. Une vie pleine de promesse, de bonheur, de générosité et d amour des siens et des autres. Une vie trop courte mais si belle. Les cérémonies A Jakarta, La rage au cœur, mon souhait est de sauter dans un avion. Je veux le voir une dernière fois avant que le maudit couvercle se referme à tout jamais. Il n est pas possible de nous quitter de la sorte. Lui qui est si tactile, si affectueux, n hésitant jamais à nous serrer dans ses grands bras avec ses mots doux et justes. Comment pouvons nous nous séparer si brutalement, sans nous toucher, sans poser nos lèvres sur sa chair que 127

nous avons conçue, sans un dernier baiser, sans cette fois-ci que ce soit nous qui le serrions une ultime fois dans nos bras? Josiane réussit à me convaincre. Par manque de temps, c est matériellement impossible, nous devons nous y résoudre, c est un fait nous ne pouvons pas, à notre grand désespoir, aller à Jakarta voir notre fils une dernière fois. C est fini. C est donc sans nous que se déroule la cérémonie à Jakarta. Flavien est seul, nous aurions tant voulu être aussi avec lui. Danone a permis de rendre un très bel hommage à notre Yannou. Nous les en remercions vivement. Malgré l effet du choc, de la tristesse et du désespoir, Danone a immédiatement activé et déployé son organisation, pour apporter sans retenue leur chaleur humaine auprès de Diana, leur soutien moral, financier et leurs moyens matériels. Une structure est déployée rapidement, toutes les conditions sont réunies pour le déroulement d une belle cérémonie. La famille de Diana, Flavien, Audrey, les employés de Danone et de l ambassade de France et ses nombreux amis viennent tous apporter leur soutien à Diana et aux enfants et dire au revoir à notre Yann. Au nom de Danone Aqua, Bernard Ducros adresse ce message : Flavien, Audrey, Je vous remercie de votre gentillesse et spontanéité dans ces moments très pénibles. La tristesse reste sans limite mais il y avait aussi un peu d apaisement à sentir Yann présent parmi nous pendant cet hommage collectif très puissant. J espère que votre voyage se fera dans des conditions correctes. Je me suis permis de joindre les mots que j ai écrits pour mon ami Yann. Je vous embrasse. Bernard Voici le bel hommage à notre fils écrit par Bernard : Diana yang saya cinta, cher Flavien, ibu Lisa ibu Erna yang saya hormati, teman teman, we are all together today to pay a tribute to Yann as a genius transformer of Society, a generous individual, an inspiring character, a wonderful father for Morgan, Naeva. Diana, nous t aimons, cher Flavien, chère Lisa, Ema et chers amis, nous sommes tous ensemble aujourd'hui pour rendre un hommage à Yann, un transformateur de génie de la société, une personne généreuse, un personnage inspirant, un père merveilleux pour Morgan, et Naeva. Our Dear Yann, Notre cher Yann We have all been devastated by your premature departure, life is unfair, cruel and we cannot control our tears, our emotion, and our pain. I know you don t like it but forgive us, we have to mourn you. 128

Nous avons tous été dévastés par ton départ prématuré, la vie est injuste, cruelle et nous ne pouvons pas contrôler nos larmes, notre émotion et notre douleur. Je sais que tu n aimerais pas, mais pardonne-nous, nous devons te pleurer. Yann, this is not just about sorrow. What you see today is simple, we are all together to tell you, from one single voice, what an extraordinary character you are, full of creativity, enthusiasm, passion, continuously sparkling with breakthrough ideas like a fireworks. Actually not just ideas, but initiatives, you have been and will remain a vivid social laboratory. Yann, ce n'est pas seulement la douleur. Ce que tu vois aujourd'hui est simple, nous sommes tous ensemble pour te dire, d'une seule voix, quel personnage extraordinaire que tu es, plein de créativité, enthousiasme, passionné, continuellement pétillant comme un feu d'artifice avec des idées novatrices. En fait, non seulement des idées, mais aussi des initiatives, tu as été et restera un laboratoire social vivant. During the recent years we have seen your own transformation. You have learned how to channel better your incredible energy thanks to your eagerness to learn, willingness to develop yourself and also the soft influence of your wonderful family. No more the young wild horse but a very mature talent who learned how to embark teams around him to reach his goals. Au cours des dernières années, nous avons assisté à ta propre transformation. Tu as appris à canaliser mieux ton énergie incroyable grâce à ton désir d'apprendre, ta volonté de te développer et aussi la douce influence de ta famille merveilleuse. Ce n'est plus le jeune cheval sauvage mais un talent très mature qui a appris à engager avec lui ses équipes pour atteindre les objectifs. Yann you embody perfectly the dual project of DANONE, our economic success goes together with walking a Social responsibility. You have been the one continuously challenging the organization with provocative breakthrough ideas, preventing us from any risk of falling into any sort of comfort zone. Yann tu incarnes parfaitement le double projet de Danone, notre réussite économique va de pair avec notre démarche de responsabilité sociale. Avec tes idées révolutionnaires provocatrices, tu as été un défi continu pour notre organisation, nous empêchant de tomber dans une sorte de confort conventionnel. I have learned so much from you, capacity building and the strength of masyarakat pemberdayaan. You are the one who has convinced me that there is no sustainable progress without co construction between communities, local governments, business and negos. Without co-construction, no sustainable social transformation, but just charity with no guarantee it would last. J'ai tant appris de toi, le renforcement des capacités et la force de responsabilisation des communautés. Tu es celui qui m'a convaincu qu'il n'y a pas de progrès durable sans construction entre les communautés, les gouvernements locaux, les entreprises et NEGOS. Sans construction conjointe, aucune transformation sociale durable, mais seulement la charité, sans aucune garantie ça ne durerait pas. Yann yang selalu nyambung dan siap dengan solusi as ibu Erna said. Yann il semble toujours déconnecté mais apporte toujours des solutions comme le dit Madame Erna. 129

And these solutions have improved the life of tens of thousands of Indonesian people. What you have already achieved at the age of 34, is a lesson for all of us, let s be sure we give the best of ourselves without waiting tomorrow. Et ces solutions ont amélioré la vie de dizaines de milliers d Indonésiens. Tout ce que tu as déjà réalisé à l âge de trente quatre ans est une leçon pour nous tous. Sois sûr que nous donnerons le meilleur de nous-mêmes, sans attendre demain. Yann est l ami universel. Orang yang teman dengan semua, friend with everyone, so that he could bring together people from different origins. You have shown to us that there is no progress in Society without Diversity, without building bridges between different universes. You have been able to do it because of your genuine proximity, enthusiasm and openness. Yann est l ami universel, l ami de tous. Il pourrait réunir les gens de différentes origines. Tu nous as montré qu'il n'y a pas de progrès dans la société sans diversité, sans construire des ponts entre les différents univers. Tu as été capable de le faire en raison de ta proximité authentique, ton enthousiasme et ton esprit d ouverture. Yes we are going to miss you so much, et tu vas tant me manquer. Oui tu vas nous manquer et tu vas tant me manquer. La seule pensée de ta joie permanente, de cet enthousiasme inébranlable doit nous aider à surmonter notre peine. Tu nous as tant apporté. Nous te devons tant. We owe you a commitment to take good care of all your projects and to nurture some of the ideas you have not yet carried out, because of destiny. Tu as notre engagement de prendre soin de tous tes projets et de nourrir certaines des idées que tu n as pas encore finalisées en raison du destin. My thoughts are with your family here, and your parents Josiane, Christian in France. When you fly to France you will feel the support of thousands of souls and hearts who will beat to scream our love, our reconnaissance and our admiration. Mes pensées sont avec ta famille ici, et tes parents Josiane, Christian en France. Lorsque tu vas voyager en France, tu sentiras le soutien de milliers d'âmes et des cœurs qui battent à crier leur amour, leur reconnaissance et leur admiration. Merci Yann pour ce que tu as été, for what you have given to us. Merci Yann pour ce que tu as été, pour ce que tu nous as donné. Tu es un super mec, un grand bonhomme. Yes now you can really enjoy surfing this beautiful endless crystal blue wave. I visualize your hand touching the wall of this pure blue tube, symbol of the fusion between nature and people. Oui, maintenant tu peux vraiment profiter de surfer cette belle vague bleue en cristal sans fin. Je vois bien ta main effleurer la paroi de ce tube bleu pur, symbole de la fusion entre la nature et les gens. Merci et Bravo Yann, our universal friend who conciliates Mankind and Nature. Merci et bravo Yann, notre ami universel qui concilie Humanité et Nature. 130

Beristirahatlah dengan tenang Yann, Diana dapat mengandalkan dukungan dari Keluarga Besar Aqua Danone. Repose en paix Yann, Diana peut compter sur le soutien de Danone Aqua Large Family. Bernard Ducros Danone Aqua Flavien, secoué comme nous tous par la mort brutale de son frère, assure sans faille le suivi administratif et l interface avec nous. Il se démène pour rapatrier son frère en France. Yann arrive dans la nuit de jeudi à vendredi. Suite aux conseils avisés du responsable des pompes funèbres de Saint Hilaire, je me résigne à ne pas le regarder une dernière fois. Je ne veux pas non plus voir les photos prises à son arrivée, pour garder à tout jamais l image de son sourire éclatant de vie. Les photos sont détruites. Diana, ses enfants, sa maman et son cousin l accompagnant, arrivent à la maison avec Flavien et Audrey. Lorsque je vois le minibus pénétré dans l allée, ce n est pas du tout l arrivée que Josiane et moi attendions. A un jour près c est avec Yannou que Diana et les enfants devaient arriver à la maison et tout bousculer durant les quinze jours de leur séjour. Nous nous y étions préparés. Mais cette arrivée là, aujourd hui, non jamais. Les vacances de Yann ne bousculeront plus jamais notre vie du quotidien, celle-ci est complètement anéantie, détruite au plus profond de notre chair. Que dire de notre petite Diana effondrée, désemparée, ce monde nouveau qu elle commençait tout juste à comprendre, à construire autour de Yann avec ses enfants, s écroule. Que dire de Morgan qui ne semble pas tout à fait saisir ce qui se passe autour de lui. Toute cette tristesse, cette douleur, il les sent. Les larmes, il les voit couler tout autour de lui sans cesse des yeux rougis de chagrin. Que dire de notre toute mignonne Naeva qui va grandir sans jamais avoir vraiment connu son papa, grandir sans cette complicité que nous voyions déjà poindre et s instaurer entre ces deux là. Nous n avons pas de mots suffisamment forts pour le moment pour aider Diana, seule la chaleur de nos corps serrés dans nos bras, comme Yann aimait tant le faire, transmet notre détresse et tout l amour que nous avons pour elle et ses enfants. Les amis arrivent de tous les continents de la planète. Nous nous retrouvons à la maison le vendredi soir pour un barbecue dans la pure tradition Yannou, comme il l aimait. La nuit se prolonge dans le garage. Nous transportons les tables, les boissons, la nourriture restante. Les copains dédicacent une des planches de Yann. Chacun écrit le petit mot qui résume sa pensée, son souvenir, son amour pour notre fils. Avec Flavien, nous fixons la planche dans le garage. Elle y restera. J aime m arrêter devant et relire ces mots affectueux, ils consolident l amitié et nous rappellent à quel point les liens entre ces jeunes gens et notre fils étaient profonds. La nuit avance, les guitares sortent des étuis. Tout le monde se met à fredonner, puis à chanter les chansons favorites de Yann. Les pensées vers lui, où qu il soit, sont puissantes. Serrés 131

dans notre garage où la température monte, nous ressentons la force de cette communion avec l esprit de notre Yannou. Tu es bien là dans ta maison et tu y resteras. Vers quatre heures, las, fourbus de trop de vin, de tristesse, de larmes refoulées aux premières notes d une autre chanson qu il aimait tant, nous nous quittons après les embrassades habituelles, amicales et affectueuses. Tous ces jeunes sont aussi notre famille. Les voisins n ont pas dû comprendre la réelle signification d un tel engouement la veille de la cérémonie. Ils se sont certainement interrogés sans oser toutefois intervenir malgré l heure très tardive. En début d après midi, nous quittons Saint Hilaire. Yann nous précède, nous faisons un dernier bout de chemin ensemble, jusqu à Olonne sur mer, pour lui adresser un dernier au revoir, lui dire une fois de plus combien tous ensemble nous l aimons et qu il restera à jamais notre Yannou. Sur le parking à notre arrivée, nous nous étonnons de voir autant de monde. Les visages se bousculent, nous reconnaissons les amis, la famille, nombreux venus de très loin, les amis de Danone de Paris et d Asie. La salle est trop petite, les deux cent places ne sont pas suffisantes pour accueillir tout le monde. Josiane ouvre la cérémonie : Bonjour à tous Nous tenons à commencer par vous remercier mille fois de votre présence pour ces derniers moments auprès de Yannou qui vous aimait tant. Ces élans d amitié et d amour, vous ont amenés pour certains amis des 4 coins du monde. Merci infiniment pour vos nombreux, merveilleux et chaleureux messages très réconfortants. Cette fois la tempête est violente, nous devons la surmonter pour Diana, Morgan, Naeva, Flavien et Audrey. Nous ressentons également le soutien de ceux qui n ayant pu se libérer aujourd hui nous accompagnent par la pensée. Merci à Bernard Ducros et à l ensemble de l équipe Danone pour leur soutien inestimable. Merci à tous. Bernard Giraud de Danone nous envoie le message suivant : Cher Monsieur Brault Mon nom ne vous dira probablement rien mais j'étais très proche de votre fils Yann et je m'associe à votre douleur et celle de votre famille en ces moments très douloureux. En tant que Directeur du Développement Durable du Groupe Danone, j'ai participé au recrutement de Yann lorsqu'il est entré chez Aqua en 2006 et j'ai beaucoup travaillé avec lui depuis 2006 sur de nombreux projets. J'ai pu apprécier les qualités de votre fils, son engagement, sa force 132

de conviction, sa joie de vivre. C'était pour moi bien davantage qu'un jeune collègue. Yann était un complice et un ami avec qui nous échangions énormément sur tous les dossiers difficiles qu'il avait à traiter. Sa présence au sein de l'entreprise aura été trop brève mais elle aura illuminé beaucoup d'entre nous. Dans ces moments terribles, je sais que mes mots ne sont pas d'une grande utilité mais, ayant moi-même des fils, je peux témoigner auprès de vous et de la maman de Yann que vous pouvez être fier de ce fils que nous regretterons tant et si longtemps. Je me permets de vous écrire au nom du Groupe Danone au sujet des obsèques qui auront lieu samedi en Vendée pour vous demander si vous souhaitez que cette cérémonie soit réservée aux seuls membres de la famille où si vous accepteriez la présence de quelques collègues de Yann et de moi-même pour témoigner notre soutien. Sentez-vous très libre, nous respecterons totalement votre souhait. Merci de votre réponse. Si vous en êtes d'accord, un petit groupe représentera le Groupe Danone lors de la cérémonie à Olonne-sur-Mer, samedi à 14h00.Par ailleurs, pour votre information, nous organisons demain mardi à Paris au siège du Groupe Danone une évocation de Yann, de son action, pour tous les collègues de Danone qui l'ont connu et apprécié. En vous souhaitant ainsi qu'à votre épouse, à votre famille, à son épouse Diana, beaucoup de courage, je vous adresse mes salutations attristées. Bernard Giraud Bien sûr nous avons accepté. Bernard Giraud rend un hommage vibrant à notre fils. Avec un grand courage, Diana vient nous conter l histoire de sa rencontre devenue l amour de sa vie. Une belle histoire trop vite terminée hélas! Flavien, ensuite les copains, apportent successivement leurs messages et témoignages de leur fidélité et amour. Figo nous lit son message : Pour la cérémonie à Olonne sur mer, Figo, son copain d adolescence lui dit ce message : Naeva, Morgan, Ci-dessous le message écrit à l'attention de votre papa par les copains de Saint Quentin après son départ: Par ces quelques mots, nous voudrions rendre hommage à ton époux Diana, à votre père Morgan et Naeva, à votre petit-fils Christiane, à votre fils Josiane et Christian et ton petit frère Fla. Par ces quelques mots, nous voudrions rendre hommage à notre ami Yannou, toi notre frère de cœur. Yannou, Nous ne sommes pas des poètes. Nous ne savons pas vraiment écrire une lettre d adieu notre message ne sera donc pas un grand poème d adieu. Mais sois certain Yannou que ce message vient du fond du cœur et qu il est écrit avec l encre de notre amitié, de notre reconnaissance, de notre amour. 133

Les merveilleux souvenirs que nous partageons avec toi Yannou sont une force en nous qui nous rappelle que les hommes et les femmes sont capables de vivre ensemble en toute humanité, dans la solidarité et l amitié sincère. Yannou, Tu aimais donner du prix aux choses, non pas pour ce qu elles valent, mais pour ce qu elles représentent. Le mot «Amitié» prenait ainsi chez toi toute sa valeur, sa splendeur, sa grandeur. Pourquoi la mort t a-t-elle fauché si vite? Voilà la vie dans toute sa cruauté. Il y a presque 4 ans nous fêtions ici tous ensemble ton union avec une femme elle-même d exception, Diana. De cette union est née ton fils Morgan et ta fille Naeva. Tu les as tant aimés. Et nous savons que tu continues à le faire de là où tu es. Tes enfants sont aujourd hui un peu les nôtres. Car n en doutons pas : tu continueras à nous sourire, à nous faire rire, à nous aimer à travers eux. Diana, Christiane, Josiane, Christian, Flavien, Naeva, Morgan, La mort n est pas une fin. Certains pensent que la mort est une renaissance, un voyage vers l inconnu. La mort ne vient pas avec l âge mais avec l oubli. Et personne n oubliera Yannou. Christiane, Josiane, Christian, malgré la douleur et le chagrin, continuez à guider votre famille comme vous l avez toujours fait. Car aujourd hui votre famille c est aussi un peu la nôtre. Fla, tu as toujours été un peu notre grand frère à tous. Honore la mémoire de notre frère Yannou et reste fidèle à ce que tu es, à ce qu il était, un frère de cœur. Encore MERCI Yannou pour ton hymne à la vie. MERCI Yannou pour ce message d amour délivré pendant toutes ces années. Bref, MERCI Yannou d avoir été ce que tu as été! Yann est une dernière fois sur la scène, une ultime fois. Nous n arrivons pas à quitter son cercueil blanc des yeux. Pourtant nous devons nous y résoudre. Le grand cercueil blanc, couvert des innombrables fleurs blanches, commence alors doucement à disparaitre derrière la grande porte qui vient de pivoter, le soustrayant progressivement de notre champ visuel. Dorénavant il ne nous restera que ses cendres. Les amis et la famille, chacun essaie de trouver les mots pour affirmer leur soutien, leur amitié ou leur affection. D autres préfèrent se taire, mais leurs yeux expriment parfaitement la douleur partagée avec nous tous. Cette venue vers nous spontanément improvisée, de toutes les personnes présentes dans la salle, retarde la cérémonie suivante. La famille accepte le retard, nous les en remercions. Impossible de se séparer sans partager ensemble, un verre, une petite collation, histoire de se retrouver un peu plus tous ensemble, de prolonger ce moment de communion autour de l esprit de notre Yann. Diana serre l urne des cendres contre son corps, elle n admet toujours pas et pour bien longtemps encore le départ brutal de son mari. 134

Le lundi matin, nous déposons une petite partie des cendres au cimetière de Saint Hilaire sur les galets blancs entourés de toutes les fleurs blanches de la cérémonie. Comme je l ai promis vendredi soir à Camille, une jolie jeune fille, je verse le sable d une petite boite en carton en forme de cœur sur les galets blancs. Une petite plaque noire est scellée sur le mûr de béton brute. Elle matérialise une partie de Yann à tout jamais dispersée dans ce jardin de galets blancs. Diana décide de nous confier le transport des cendres de Yann en Indonésie. Elle avoue ne pas avoir la force ni le courage d une telle entreprise si tôt après la cérémonie. Nous la comprenons aisément et l encourageons à nous laisser l urne. Nous emportons les cendres à Jakarta le 10 juillet pour une dernière cérémonie à Cimaja prévue le 14 juillet. Diana souhaite disperser les cendres de son Yannou dans ses rizières et cet Océan Indien qu il chérissait tant et qui lui a procuré tant d adrénaline au creux des vagues pouvant être énormes et même redoutables. Ce voyage est long, interminable. Josiane a placé l urne dans sa petite valise de cabine. Hors de question de prendre le risque de la mettre en soute. Les passages aux contrôles de sécurité sont un enfer. Il nous faut ouvrir la valise et, entre les sanglots qui montent invariablement, expliquer, documents officiels à l appui, le contenu de ce vase métallique qui déclenche les alarmes et suscite l intérêt des vigiles, pour pouvoir enfin passer et poursuivre vers la salle d embarquement. Nous ne pouvons éviter d entendre les chuchotements dans nos dos : «Ce sont les cendres de leur fils, quel malheur». Et oui quel grand malheur. Et nous pleurons tous les deux encore plus, épaule contre épaule, pendant de longues heures au cours de ce vol infernal. Impossible de stopper nos larmes, ni même de les ralentir. La cérémonie à Cimaja, Une fois de plus, tous les copains de Yann, la famille de Diana, répondent présents à cette nouvelle cérémonie. Les quelques uns qui n avaient pu venir en France ont fait le déplacement à Cimaja où nous nous retrouvons tous. Nous nous regroupons sur la plage de gros galets, ce spot où Yann aimait venir, où il a appris à connaître un peu mieux l Indonésie, ses habitants, ses coutumes, ses cultures et les vagues de l océan Indien éclatant aujourd hui sourdement sur le rivage. Une fois de plus, je suis surpris par le nombre de personnes présentes, venues de si loin pour rendre un dernier hommage à Yannou et marquer leur attachement à ce qu il représentait, aux valeurs qu il défendait. Ils sont également présents pour montrer leur soutien, leur amitié et leur amour à Diana, aux enfants et à Flavien. Même dans des circonstances encore si tragiques, nous ne pouvons que ressentir une certaine fierté de ce que représentait notre fils. Tant d éloges, d amour, d affection autour de nous, envers nous, semblent impossibles et irréels. Tant d attention fait revenir inlassablement les sempiternelles questions, avec toujours ce méchant «Pourquoi» à chaque début de phrase. Questions, bien entendu, qui restent sans réponse. Alors pourquoi s entêter à vouloir des réponses puisqu il n y en a pas. 135

Arrêter de se poser ces questions existentielles qui font mal, sera certainement très difficile. L évacuation de notre tristesse et de notre profond chagrin passent peut être par ce premier stade. Tout le monde se met en marche. Nous avançons prudemment sur les gros galets arrondis pour éviter de glisser et de nous blesser. Nous traversons un ruisseau avec particulièrement d attention. Heureusement la saison sèche se poursuit, le niveau d eau est acceptable. Je porte l urne dans un sac de toile passé sur mon épaule, je la serre contre moi. Je marche en silence au côté de Josiane. Les mots ne servent plus à rien, seuls nos regards échangés disent notre détresse. J observe Diana entourée de sa famille, elle garde une grande dignité malgré sa fragilité et son désarroi. Son oncle Sungeng porte Morgan sur ses épaules. Il transpire sous le soleil de plomb de ce 14 juillet 2012. La brise atténue à peine la chaleur ambiante. La «choupinette» comme l appelait Yannou, passe de bras en bras. Nous quittons la plage pour monter en file indienne à travers les rizières sur le tout petit chemin boueux large de vingt ou trente centimètres. C est très peu quand ça glisse. Quelques malheureux font la malencontreuse expérience de s enfoncer dans la boue noire gluante et collante. Nous montons jusqu aux terres de Yann. Après une dernière difficulté, nous approchons du but. Flavien a pris le relai de Sungeng et porte Morgan sur ses épaules. Nous arrivons sous le grand manguier. L ombre fraiche fait du bien. Nous nous répartissons autour des champs de riz. Diana se tient près de moi, je lui donne l urne, elle la serre contre elle. Nous nous accroupissons le regard baissé vers les tiges vertes du riz en pleine croissance. Après une brève cérémonie de recueillement, j envoie à Yann un dernier court message d une voix chevrotante chargée d émotion : Ta mort est un vaste océan où notre immense tristesse est comme une onde sur sa surface agitée. La tempête passée, cette onde finira bien par s atténuer progressivement au fil du temps. Yannou, sur la terre, dans la mer et les airs, ta force positive et généreuse, nous aide maintenant à combler le vide de ton absence et réduire la hauteur des vagues de notre chagrin. Tu vas reposer dans tes rizières et également dans les vagues de l océan Indien. Nous te disons maintenant au revoir et tu restes à jamais dans nos cœurs à tous, pour la vie. Tu vois, cette belle cérémonie va certainement nous aider à avancer, à rétablir petit à petit notre envie de profiter des amis, de la famille, de la vie, comme tu aimais si bien nous le montrer. Merci à vous tous, famille, amis, qui avaient pensé à notre Yannou, pour son retour à Cimaja, merci pour tous vos témoignages d amour, pour Diana, Morgan, Naeva, Flavien et Audrey. Nous vous embrassons très affectueusement. Diana répand dans la rizière quelques poignées de cendre. A mon tour, je dépose délicatement une petite poignée de ses cendres cuisantes entre mes doigts au pied d un jeune plant de riz. Ainsi Yann rejoint ses terres. Il voulait construire, entouré de sa famille et de ses amis, un havre de paix, de recherche spirituelle, il ne le fera pas mais il est là. 136

Les yeux rougis tournés vers l océan, je ne peux m empêcher de penser à l énorme gâchis créé par ce malencontreux moment de son destin. Il ne verra pas grandir ses enfants sur ses rizières. Un éclair, une idée jaillit, c est une évidence. Dans la mesure de nos possibilités, nous mettrons toute notre énergie pour réaliser ton rêve, mon garçon. En silence, nous commençons la descente en file indienne vers la plage. Il est midi, le soleil est au zénith, nous transpirons, mais personne ne se préoccupe de cette lourde chaleur. Flavien me passe le bras au dessus de mes épaules, je me serre contre lui, nous marchons l un contre l autre sur le sable noir mouillé, dans l écume des vagues, celles que maintenant les dernières cendres de Yann vont rejoindre. Tous les deux, le regard baissé, nos larmes coulent une fois de plus. Flavien arrange avec les pêcheurs locaux une pirogue. Les copains surfeurs veulent, par une cérémonie traditionnelle hawaïenne, rendre un ultime hommage à Yann. Diana, ses enfants, sa maman et Josiane embarquent à bord. Le moteur est lancé. L étrave s élève sur la première vague puis s éloigne vers le large au son du teuf teuf. Les surfeurs se mettent à l eau, je les suis maladroitement, nous rejoignons la pirogue. Nous nous rassemblons en demi-cercle. Flavien puis Diana dispersent les dernières cendres de notre Yannou. Son esprit, son corps, sont dorénavant à Saint Hilaire, sur ses terres et aussi dans cet océan qu il chérissait, puis pour toujours avec nous dans nos cœurs et notre chair. Le soir nous organisons sur la plage un ultime barbecue pour essayer de perpétuer le côté festif qui ne le quitta jamais. Je crois que ce soir là, j ai bu plus que de raison. Assis sur le sable, la mer montant jusqu à mes pieds, j observe une fois de plus ce ciel étoilé tant observé durant nos longs mois de navigation, comme pour chercher son étoile, celle que je peux à chaque moment de la nuit, fixer pour communiquer avec lui comme j aimerais tant le faire à cet instant précis. Qu il entende une fois de plus ma voix lui dire combien je l aime. Utopie! Peut être pas, quel mal y a-t-il à parler à une étoile? Et finalement pourquoi n entendrait-il pas? Je t aime mon fils. Qui a eu la belle idée des lanternes? Je n en ai aucune idée, mais le fait est que bientôt les lanternes de papier éclairées par leur petite bougie à la flamme vacillante se mettent à monter progressivement dans le ciel, justement vers les étoiles. Nous nous réunissons autour d une, serrés les uns contre les autres, pour tenir le cercle métallique de la lanterne puis nous la larguons ensemble avec une forte pensée et un «vers toi Yannou». La petite lumière, symbole de la vie éternelle, monte doucement au gré du vent dans la nuit noire vers le ciel tout étoilé. Je refuse un pétard circulant de main en main, certainement là aussi une ultime pensée à notre Yann, je pars me coucher. 137

Je ne sais pas comment Josiane a vécu cette journée et cette soirée. Mal surement. Trop dans ma propre douleur, j ai égoïstement omis de me préoccuper de la sienne. Ses yeux sont en permanence rougis par les larmes et le chagrin. Elle a mal, très mal. Elle souffre. Flavien est tout près d elle. Et lui comment vit-il la mort de son frère? Il essaie d être solide, de nous apporter son soutien, sa force, son amour et nous en avons bougrement besoin. Mais il était si proche de son frère que les jours, les mois, les années seront bien difficiles pour lui aussi. Et Maintenant, seuls les sourires de Yann, son amour, nous aident à avancer sans lui. Ils nous restent à nous tous à perpétuer sa mémoire, son immense joie de vivre, à travers les images, les souvenirs de chacun et notre propre amour envers lui. Ils nous restent à aider Diana et ses enfants à se remettre dans le chemin de la vie, l aider à préparer ses enfants à une vie sans leur papa. Pour les enfants il ne leur reste plus que leur lien maternel, essentiel pour le développement de leurs valeurs familiales et sociales. Malgré nos différences de cultures et d éducation, nous devons entretenir, cultiver, l attachement des enfants à leur seule maman. Nous nous y engageons. Flavien et Audrey s y attachent. Ils apportent leur complément d affection indispensable à la préparation de leur vie sans leur papa. Flavien ne le remplacera jamais et il ne le cherche surtout pas, mais il assure le lien avec le passé, il est la mémoire des enfants, surtout pour l instant celle de Morgan très demandeur d anecdotes et de souvenirs partagés tous ensemble. Il n hésite pas à parler de son papa, de son accident, de sa mort, de son départ vers le ciel. Ces moments sont toujours durs, chargés d émotions. Flavien est aussi la mémoire des projets de Yann pour ses enfants. Yann commençait à parler de son retour en France pour revenir auprès de ses amis dans le sud ouest, pour permettre à Morgan et Naeva de poursuivre leur scolarité secondaire en France et connaître une nouvelle vie, une nouvelle aventure, débordante d activités, d amis, de rencontres. Tout ce que Yann aimait et voulait partager avec ses enfants. Tous ensemble, si Diana le souhaite, nous l aiderons à concrétiser les projets de Yann pour ses enfants. Même si notre chagrin est à la grandeur de notre amour, il nous reste à trouver notre nirvana, notre libération définitive de la souffrance. Notre dharma est long et sera certainement encore bien long. Toutefois, au cours de ce chemin, il nous faut essayer de ne pas rejeter les moments de bonheur qui vont se présenter. Oui, c est vrai, il nous faut arriver à nous détacher petit à petit de cette vérité irréfutable, tout en conservant à tout jamais notre Yann dans nos cœurs. Oui promis, sans lui nous allons tous nous battre pour amortir notre chagrin et garder son sourire comme le carburant du moteur de notre vie. Sa mort est un appel à nous tous à vivre pleinement et immédiatement chaque jour qui passe avec ce que nous pouvons apporter sur terre à nous-mêmes et à notre entourage. 138

L ALBUM La jeune vie trop courte de Yann 139

Chapitre 2- Sa Jeunesse Quelques semaines en France puis grand départ pour Benghazi. 140

Benghazi puis la période Tobrouk. Déjà la passion des voyages pour notre Yannou. La valise et la plage, le voyage et la mer pré nominent leur destinée. 141

La plage et la mer les incontournables de leur vie. En cowboy et en admiration devant la nature. Déjà tout petit! Son sourire légendaire, même édenté, commence tout petit à éclairer son visage. 142

Ambiance de vestiaire «Hockey sur glace» Avec son équipe de hockey sur glace de Cholet 143

La glisse, une passion vite grandissante pour la poudreuse puis les vagues Les timides premières rencontres en compagnie du «Zing». 144

Aux Seychelles en 1997. La fête et la musique sont bien souvent associées dans sa jeunesse. Le surf puis Padang Padang, grillade sur la plage chez Ketut 145

Chapitre 3- Son Frère A Saint Gilles croix de vie et Tobrouk. Flavien et Yann à notre arrivée à Cholet en 1980. 146

Nos deux blondinets à Brissac chez Papy et Mamie Lecture 147

Soirée de Noël à Avrillé chez Claudette et Jacky. A la maison, notre première année en 2003. Les vacances dans les îles et aux Seychelles avec Antony en 1997. Les deux garçons chez leur cousin Nicolas à Brissac. 148

Habillé pour le Mariage de Virginie Lombok janvier 2006 2007 Bali 149

2007 à la maison Juillet 2009 Bali, le mariage de Flavien à Bali villa Morabito. 150

Maroc 2010 Décembre 2011 à Nai Harm sur l île de Phuket, le sourire complice des deux frères. 151

Chapitre 4- Les copains Yann, Stéphane et Aurélien à Saint Gilles. Ronan, Stéphane et Yann sans patins. 152

Entre les années Saint Quentin et Bordeaux Et les années Bangka 2 153

Puis les années folles de Bangka 2 154

Yann en Tom Selleck et costumé pour le mariage traditionnel à la maison. Panaitan expédition dégagement surf copains 155

Expédition Surf à Panaitan avec Serge, Rahan. Diana et la bande de copains au Mariage de JB à la Rochelle en 2007. Le mariage de Matéo au Maroc 156

Les copines et les copains, enfin une partie à son mariage. 157

Chapitre 5- Le surf Seychelles 97 158

Les risques, le prix à payer. Les années Indonésie 159

Les plus belles images du plaisir de surfer entre copains 160

Chapitre 6- La musique 161

A l époque du saxo avec Rahan et guitoune. Toujours avec Guitoune et au mariage de JB Captain Récital à son mariage en 2008. 162

Les fameux «Festi», celui-ci est de 2009 Ce qu il aurait aimé partager plus tard. 163

Chapitre 7- La famille Les cousines et cousins Avec ses cousins et Flavien, puis son parrain Yves. Etienne lors d une halte à Valensole. Barbecue à la maison. Grand moment. 164

De 2002 à 2008, la famille entre l Indonésie et son mariage en France. 165

Le mariage La fête à Cimaja pour mes 60 ans 166

Le mariage de Flavien Les deux seules photos de la famille réunie au complet. Ces évènements qui ont marqué notre vie familiale au cours de toutes ses années de bonheur. 167

Chapitre 8- Nos navigations Yann tout jeune à la manœuvre. 168

En navigation sur le canal du midi, l atlantique et la méditerranée. 169

La découverte des Antilles, 170

Première croisière, la Guadeloupe. 171

Retour aux Seychelles pour Yannou, La Turquie, Une belle croisière initiatique pour Jane 172

Astérie notre nouveau bateau Lancement à Saint Gilles croix de vie Préparation, transport et mise à l eau. Astérie flotte. 173

Les traversées des océans s enchainent avec parfois du gros temps. Et puis l arrivée à Bali pour enfin nous retrouver tous. Objectif réussi. 174

Découverte et retrouvailles entre grands parents et petits enfants. Un grand moment de bonheur et de complicité. 175

Chapitre 9- Son travail A ses débuts à l ambassade puis la visite de Franck Riboud et Zinedine Zidane. A l écoute des Indonésiens pour mieux les aider. L esprit d équipe avant tout. 176

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Diana inaugure la ferme et la rue qui portent dorénavant le nom de Yann en hommage à son travail et au développement du village qui s en suivit. Oui promis, nous allons tous nous battre pour amortir notre chagrin et garder ton sourire comme le carburant du moteur de notre vie. 178

Au sommet du Merbabu le 2 juin 2012 (Olivier) 179

Chapitre 10 Sa vie amoureuse Diana 2005 2007 180

Leur mariage à Saint Gilles 181

182 Leur beauté est resplendissante.

Solo 2008 Et puis Solo selon la tradition javanais. 183

Naissance de Morgan le 15mars 2009 Des sourires, du bonheur, une si jolie famille. 184

Quelle plus belle récompense que les fruits de son amour avec Diana? 185

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Chapitre 11 C était notre Yannou Jakarta La dernière image de notre Yannou Avant son retour. 187

La cérémonie en France le 9 juin 2012 188

Une dernière pensée, un dernier au revoir, nous n arrivons pas à quitter son cercueil blanc des yeux. Cimaja14 juillet 2012 189

Ses cendres sont maintenant dans ses rizières et dans l Océan Indien. 190

Les flammes des bougies éclairent la nuit en montant vers les étoiles. Cimaja, un ultime au revoir. Son corps et son esprit sont présents sur ses rizières et dans l océan. Une vie résumée sur le mûr d images, une vie trop courte, pourtant si belle et si prometteuse. 191

Table des matières Préface Page : 6 En guise d introduction Page : 8 1 Vers son destin Page : 9 2 Sa jeunesse Page : 11 3 Son frère Page : 18 4 Ses copains Page : 23 5 Le surf Page : 46 6 La musique Page : 52 7 Sa famille Page : 58 8 Nos navigations Page : 66 9 Son travail Page : 98 10 le livre de ses amours Page : 107 11 C était notre Yannou Page : 127 Album photos Page : 137 192

Christian Brault Yann Une Vie Trop courte Ce livre est le regard d un père, sur la vie trop courte de notre jeune fils Yann, sa vie qui se déroule devant nous comme un film, petit à petit au fil des images ressorties de notre mémoire, des vieux films ou vidéos que nous commençons tout juste à avoir le courage de regarder sans que les larmes irrémédiablement se mettent à rouler sur nos joues. Ce livre est le témoignage de ses innombrables amis et collègues de travail pour apporter leur anecdote, leur sentiment, leur tristesse, leur amour à Yann et Diana. Ce livre est aussi écrit pour garder toujours vivante la mémoire de notre jeune fils. Il se doit d aider Diana à comprendre la jeune vie de son mari, d aider également Morgan et Naeva à découvrir au fil des années de leur jeunesse et leur adolescence comment leur papa vivait son bonheur, ses peines, ses ambitions, son amour infini pour tous ceux qui l entouraient et en particulier pour sa femme et eux, ses si charmants enfants. Finalement en écrivant ce livre, au fil des témoignages, je m étonne de la forte personnalité de notre fils, de la richesse, de la justesse de son esprit et de sa volonté visionnaire. Ce livre nous confirme tout l amour que Yann avait pour nous ses parents et son frère, pour sa famille, ses amis. Il nous confirme en plus l immense respect qu il avait envers les gens qu il côtoyait. Et Maintenant, son bonheur de vivre, sa philosophie de vie, son enthousiasme sans répit, sa boulimie de découvertes, sa volonté intarissable et finalement son sourire omni présent, nous aident à avancer sans lui. Ils nous restent à tous à perpétuer sa mémoire, son immense amour des autres, à travers les messages, les images, les souvenirs de chacun et de notre propre amour envers lui. Sa mort est un appel à nous tous à vivre pleinement et immédiatement chaque jour qui passe avec ce que nous pouvons apporter sur terre à nous-mêmes et à notre entourage. ISBN : 193