2012
Cette compilation de textes a été réalisée par l équipe documentation de LA MAISON DE L IMAGE à Aubenas à l occasion des RENCONTRES DES CINEMAS D EUROPE 2012
César doit mourir Vittorio TAVIANI Paolo TAVIANI PAYS :ITALIE PRODUCTION :2011 DATE DE SORTIE :17 OCTOBRE 2012 GENRE : DRAME DURÉE :76 MIN REALISATEUR : VITTORIO TAVIANI, PAOLO TAVIANI ACTEURS :COSIMO REGA, SALVATORE STRIANO, GIOVANNI ARCURI, ANTONIO FRASCA, JUAN DARIO BONETTI DISTRIBUTEUR :BELLISSIMA FILMS FORMAT DE TOURNAGE : 35 MM RATIO D'IMAGE : 1.85 COULEUR & NOIR ET BLANC Théâtre de la prison de Rebibbia. La représentation de "Jules César" de Shakespeare s achève sous les applaudissements. Les lumières s éteignent sur les acteurs redevenus des détenus. Ils sont escortés et enfermés dans leur cellule. Mais qui sont ces acteurs d un jour? Pour quelle faute ont-ils été condamnés et comment ont-ils vécu cette expérience de création artistique en commun? Inquiétudes, jeu, espérances... Le film suit l élaboration de la pièce, depuis les essais et la découverte du texte, jusqu à la représentation finale. De retour dans sa cellule, "Cassius", prisonnier depuis de nombreuses années, cherche du regard la caméra et nous dit : "Depuis que j ai connu l art, cette cellule est devenue une prison."
Les frères Paolo et Vittorio Taviani avec leur Ours d'or pour le film "Cesare deve morire" à la 62e Berlinale, le 18 février 2012. REUTERS/TOBIAS SCHWARZ Quand les triomphateurs de la 62 e Berlinale ont commencé à faire du cinéma, en 1954, le régime de la RDA venait d'écraser un soulèvement ouvrier. Cinquante-huit ans plus tard, Paolo (80 ans) et Vittorio (82 ans) Taviani ont remporté l'ours d'or, pour Cesare deve morire (César doit mourir), tourné dans une prison romaine, où des détenus ont monté une représentation du Jules César de Shakespeare. Cette brève fiction a emporté la conviction du jury présidé par Mike Leigh.
"Cesare deve morire", de Paolo et Vittorio Taviani (Italie) Déjà récompensés à plusieurs reprises, notamment à Cannes par une Palme d'or en 1977 pour Padre padrone et par un Grand Prix en 1982 pour La Nuit de San Lorenzo, les frères Taviani, fils d'un avocat anti-fasciste et vétérans du cinéma italien (162 ans à eux deux), ont remporté la récompense suprême de la 62 e Berlinale face aux 17 autres films en compétition cette année. Le "César" des frères Taviani, Ours d'or à Berlin
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FILM César doit mourir A plus de 80 ans, les fameux frères Taviani ont créé la surprise avec ce nouveau film, Ours d'or du dernier festival de Berlin. Les auteurs de Padre Padrone (1977) et de La Nuit de San Lorenzo (1982), qui avaient pu donner le sentiment de s'être endormis sur leurs lauriers, ont mis dans ce César doit mourir une étonnante radicalité. Ils l'ont entièrement tourné dans une prison romaine où des détenus préparent puis donnent une représentation théâtrale. Tout est vrai, mais est-ce pour autant un documentaire? Avec un regard à la fois généreux et plein d'autorité, les Taviani taillent dans cette réalité un film en noir et blanc où chaque plan est réfléchi et cadré, superbement. Un exemple. Les deux frères cinéastes montrent le casting, la distribution des rôles. Un prisonnier est choisi pour être un musicien : justement, il sait jouer de l'harmonica et il s'y met! Sur sa musique défilent alors, en gros plan, les visages des autres détenus acteurs, avec mention de leurs peines en bas de l'écran : dixsept ans pour trafic de stupéfiants ; quatorze ans et huit mois pour association mafieuse ; perpétuité pour homicide... Aussi lourds le passé et la sentence, aussi léger l'air d'harmonica. De ce rapprochement, on tirera une émotion, une réflexion, ce qu'on voudra : les Taviani ne font aucun commentaire, n'imposent aucune lecture. Ils préfèrent s'en remettre au pouvoir de la mise en scène : ouvrir sans cesse des perspectives, des pistes que chacun est libre de suivre. ;
La pièce qu'ils ont choisie, le Jules César de Shakespeare, est évidemment chargée de sens : la faute, la responsabilité, le châtiment... Mais, de la «fiction» historique à la réalité de la prison, les correspondances n'ont rien de sentencieux. La durée même du film, étonnamment court, reflète un souci constant de mesure. Plutôt qu'humanistes didactiques, les Taviani se font humbles témoins d'un mystère : des condamnés jouent, toujours enfermés et pourtant portés vers une autre dimension. Celle de l'art, celle de l'imagination. Qu'est-ce qui est en question, finalement, dans cette expérience du jeu? La foi. En un rôle, en un texte, en soi. En quelque chose. Le film en fait simplement le constat. Avec beaucoup de force. Frédéric Strauss http://www.telerama.fr/ <
Une scène du film documentaire italien de Paolo et Vittorio Taviani, "César doit mourir" ("Cesare Deve Morire"). BELLISSIMA FILMS Ses yeux sont remplis d'ombre. Fébrile, chaque geste décomposé en saccades, Brutus se tourne vers ses compagnons, l'un après l'autre, pour qu'on l'aide à mourir. De refus en refus, enfin le glaive s'étend et le transperce de part en part. Il s'affaisse, puis se relève, lorsqu'un autre acteur vient lui tendre la main pour le salut final de Jules César. Le public se relève en même temps que lui, applaudit à tout rompre. 9
Jusqu'ici, la pièce de Shakespeare semblait faire l'objet d'une représentation comme les autres. Un peu brouillonne peut-être, dans l'ardeur sans technique qu'y déploient les acteurs. Un peu trop dépouillée dans ses décors et costumes pour que l'on ne devine pas la modestie des moyens. Mais le dernier salut fait et le public parti, les acteurs quittent la scène escortés - un peu bousculés même - par des gardes, et regagnent chacun leur cellule. Nous sommes à Rebibbia, dans une prison de haute sécurité dont les détenus sont d'anciens mafieux, meurtriers et grands criminels. Beaucoup sont condamnés à la perpétuité. Le film revient quelques semaines plus tôt, à la séance de mise en place de l'atelier. La pièce est proposée, les auditions commencent. La prison se démultiplie en scènes : couloirs et cours, cellules, lieux de vie pénitentiaire, se font espaces de jeu. La tragédie qui s'y construit, unissant le complot au crime, a pour beaucoup d'entre eux des échos d'histoire vraie. En retournant en arrière, on est passé au noir et blanc. Très contrasté, avec des effets de lumière vive qui donnent à chaque visage en gros plan le relief un peu outré d'un portrait Harcourt. Cette image très visiblement travaillée n'est que le premier signe que César doit mourir n'est pas un documentaire comme les autres. En effet, les frères Taviani ont proposé la pièce, participé à son élaboration à chaque étape, collaboré à la lecture. Proposé aux acteurs de traduire chacun leur rôle dans leur dialecte, pour prêter au texte de Shakespeare les couleurs les plus vives d'une Italie multiple et populaire. Aux yeux d'une certaine école du documentaire, le film irait même à contresens du genre. Loin de respecter vis-à-vis du sujet la distance scrupuleuse que l'on est tenté d'attendre, il assume passionnément la conviction que le regard de l'observateur modifie nécessairement l'expérience. Tout en mettant la pièce en scène, les frères Taviani font de leur film une mise en scène seconde, où chaque cadre est pensé comme un choix théâtral : pour accroître la force dramatique de l'étrange réalité qu'il capte. Cette visibilité des procédés serait une forme de maniérisme si elle ne trouvait pas dans le contraste avec l'âpreté de jeu des acteurs un formidable équilibre. Là où la caméra pose, ils bougent trop, parlent trop fort, roulent des yeux comme on n'ose plus le faire. Mais il y a dans cet excès une urgence à dire et à se dire qui lui confère une vérité troublante. D'une répétition à l'autre, les masques se dessinent et les prisonniers se dévoilent jusqu'à ce que l'on retourne enfin à la couleur, à la mort de Brutus, à l'ovation finale. C'est bien la première scène du film qui revient le conclure, mais tout est différent. Si nous ne voyons plus le même spectacle, c'est qu'au fil de l'expérience, notre regard a changé. $!!!" ############################################################################ =
Oscars 2013 : «César doit mourir» des frères Taviani proposé par l'italie «César doit mourir» de Paolo Taviani et Vittorio Taviani Umberto Montiroli / Bellissima Films Le film a remporté l Ours d or du dernier Festival du film de Berlin. «Cesare deve morire» des frères Taviani, lauréat de l'ours d'or à Berlin, a été sélectionné pour représenter l'italie aux Oscars, a annoncé mercredi l'association nationale des industries cinématographiques (Anica). «Nous sommes heureux mais c'est seulement le début d'un beau voyage, il y a beaucoup de route à parcourir,» ont commenté les deux frères avant de s'envoler pour New-York où ils doivent participer à un Festival de cinéma. «Cesare deve morire» («César doit mourir») a remporté en février dernier l'ours d'or récompensant le meilleur film de la 62 ème édition de la Berlinale. 7
Le film de Paolo et Vittorio Taviani, deux fois récompensés à Cannes (Palme d'or 1977 avec «Padre Padrone» et Grand Prix pour «La Nuit de San Lorenzo» en 1982), est une libre adaptation du «Jules César» de Shakespeare, interprété par des détenus du quartier de haute sécurité de la prison de Rebbibia près de Rome. Tourné dans les cellules, les couloirs et les terrasses de la section de haute sécurité, le film mêle des images de la vie quotidienne des prisonniers, les répétitions, leurs doutes quand ils mémorisent leur texte, la trame de la pièce se confondant souvent avec les tensions de leur détention. Fortement marqués par le maître du néo-réalisme Roberto Rossellini, les frères Taviani, fils d'un avocat antifasciste de San Miniato en Toscane, ont toujours pratiqué un cinéma engagé, ancré dans la réalité sociale de leur pays. La 85 ème cérémonie des Oscars aura lieu le 24 février 2013 Par CinéObs avec AFP 26 septembre 2012 http://cinema.nouvelobs.com/
http://www.lepoint.fr/ "Cesare deve morire" des frères Taviani proposé par l'italie aux Oscars Cesare deve morire" des frères Taviani, lauréat de l'ours d'or à Berlin, a été sélectionné pour représenter l'italie aux Oscars, a annoncé mercredi l'association nationale des industries cinématographiques. "Cesare deve morire" des frères Taviani, lauréat de l'ours d'or à Berlin, a été sélectionné pour représenter l'italie aux Oscars, a annoncé mercredi l'association nationale des industries cinématographiques (Anica). "Nous sommes heureux mais c'est seulement le début d'un beau voyage, il y a beaucoup de route à parcourir", ont commenté les deux frères avant de s'envoler pour New-York où ils doivent participer à un Festival de cinéma. "Cesare deve morire" (César doit mourir) a remporté en février dernier l'ours d'or récompensant le meilleur film de la 62e édition de la Berlinale. Le film du duo fraternel deux fois récompensé à Cannes (Palme d'or 1977 avec "Padre Padrone" et Grand Prix pour "La Nuit de San Lorenzo" en 1982") est une libre adaptation du "Jules César" de Shakespeare,
interprété par des détenus du quartier de haute sécurité de la prison de Rebbibia près de Rome. La séance de casting, partie intégrante du film, avec les essais des détenus devant la caméra, est particulièrement émouvante: y défile une humanité sans femmes, condamnée à de lourdes peines pour meurtres, trafic de drogue, infractions multiples aux lois anti-mafia. Tourné dans les cellules, les couloirs et les terrasses de la section de haute sécurité, le film mêle des images de la vie quotidienne des prisonniers, les répétitions, leurs doutes quand ils mémorisent leur texte, la trame de la pièce se confondant souvent avec les tensions de leur détention. Fortement marqués par le maître du néo-réalisme Roberto Rossellini, les frères Taviani, fils d'un avocat antifasciste de San Miniato en Toscane, ont toujours pratiqué un cinéma engagé, ancré dans la réalité sociale de leur pays. La 85e cérémonie des Oscars aura lieu le 24 février 2013. http://www.lepoint.fr/
http://www.lexpress.fr/culture/ Cinéma: Berlin récompense les frères Taviani d'un Ours d'or A la 62e Berlinale, le duo italien remporte un Ours d'or du meilleur réalisateur pour "César doit mourir", adaptation du "Jules César" de Shakespeare jouée par des prisonniers. Les frères Paolo et Vittorio Taviani remportent un Ours d'or à la 62e Berlinale du cinéma, à Berlin. L'inséparable duo italien des frères Taviani, 162 ans au total, a remporté ce samedi soir l'ours d'or de la 62e Berlinale pour "César doit mourir", adaptation libre du "Jules César" de Shakespeare interprétée par des détenus d'un quartier de haute sécurité à Rome.
Paolo et Vittorio Taviani ont toujours travaillé en duo et refusé de distinguer la part de l'un de celle de l'autre. Ils ont remporté cet Ours d'or devant 17 autres films en compétition depuis le 9 février. Le jury, présidé par le cinéaste britannique Mike Leigh, était notamment composé d'acteurs -Jake Gyllenhaal, Charlotte Gainsbourg et Barbara Sukowa- et de réalisateurs -l'iranien Asghar Farhadi, Ours d'or 2011, le Français François Ozon et le Néerlandais Anton Corbijn. "L'Enfer" de Dante leur a donné l'idée L'idée de "Cesare deve morire" ("César doit mourir"), en partie filmé en noir et blanc, est venue aux deux frères alors qu'ils assistaient à une représentation de "L'Enfer" de Dante au coeur de la centrale de Rebibbia à Rome. "J'espère que quand ce film sera montré au public, certains en rentrant chez eux se diront (...) que même des criminels endurcis, condamnés à la perpétuité, sont et restent des hommes", a déclaré Paolo Taviani, 80 ans, en recevant le prix. Les prisonniers ont fait ça avec une grande conviction et c'est à eux que va notre salut "Cela a permis pendant quelques jours (aux prisonniers) de revenir à la vie. Cela n'a duré que quelques jours, mais ils ont fait ça avec une grande conviction et c'est à eux que va notre salut". La séance de casting, partie intégrante du film avec les essais face caméra, fait défiler une humanité sans femmes, condamnée à de lourdes peines pour meurtres, trafic de drogue, contraventions multiples aux lois anti-mafia. Quant au choix de "Jules César", il est lié à une phrase de la pièce, où il est dit de l'assassin de César: "Brutus est un homme d'honneur". "C'est un langage à la sicilienne, qui parle à ces hommes issus de la mafia, de la 'Ndrangheta (la mafia calabraise), de la Camorra (la mafia napolitaine): les complots, les secrets, les trahisons, eux aussi ils connaissent", avait relevé Vittorio Taviani après la projection. Fils d'un avocat anti-fasciste, les frères Taviani sont connus pour leur cinéma engagé dans la réalité sociale de leur pays. "C'était important
que le film soit présenté à un festival où l'on est conscient des problèmes du monde", a commenté Paolo. afp.com/john Macdougall http://www.lexpress.fr/culture/
http://www.rfi.fr/ «César doit mourir» des frères Taviani remporte l'ours d'or de la Berlinale Les réalisateurs italiens Vittorio (g) et Paolo Taviani. REUTERS/Fabrizio Bensch Le film italien «Cesare deve morire» («César doit mourir») a reçu ce samedi soir 18 février, l'ours d'or lors de la cérémonie de clôture de la 62ème édition du festival international du film de Berlin. Le film des frères Paolo et Vittorio Taviani est une adaptation libre du «Jules César» du dramaturge britannique William Shakespeare. Ce n est pas un film qui figurait parmi les favoris qui remporte l Ours d or du festival du film de Berlin. Le jury présidé par le réalisateur britannique Mike Leigh a surpris en récompensant le film des frères Paolo et Vittorio Taviani : César doit mourir. Pour cette oeuvre, les deux octogénaires italiens ont plongé dans la dure réalité d une prison où des condamnés à de lourdes peines montent une pièce de théâtre de Shakespeare. «La trahison et le meurtre figurent dans l œuvre de Shakespeare et renvoient à la réalité des détenus. Bien sûr ils sont coupables mais ils n en sont pas moins des êtres humains», ont expliqué les réalisateurs en recevant le prix. Avec notre correspondant à Berlin, Pascal Thibaut http://www.rfi.fr/
Les liens du sang César doit mourir réalisé par Paolo et Vittorio Taviani
L unanimité du Tabou de Miguel Gomes parmi les festivaliers de la Berlinale en février dernier n a pas rendu justice au film des frères Taviani, qui n a pourtant pas démérité l Ours d or. Évoluant sur le fil ô combien fragile de la fiction théâtrale et du documentaire carcéral, César doit mourir convoque les fantômes shakespeariens au cœur d un quartier de haute sécurité de la centrale de Rebibbia. Longues peines et perpétuités y tiennent le rôle de leur (propre) vie, dans une mise en scène qui joue habilement des contraintes de l espace carcéral. L exercice est plus périlleux qu il n y paraît : prenant un moindre risque, il se serait effacé derrière une captation témoignant sans apprêt du spectacle monté par les détenus de cette centrale de banlieue romaine sous l impulsion d un metteur en scène fabuleux, Fabio Cavalli. Lorgnant vers la fiction de réhabilitation, il aurait pris des airs de success story et rejoint la cohorte de films-guinness où des octogénaires montent des groupes de rock et autres chorales humanitaires. Le pari des frères Taviani tient de la performance d un équilibriste, toujours sur le point de chuter et jamais très loin de toucher les cieux. Découvrant cette troupe de comédiens amateurs constituée de condamnés à perpétuité, ils leur proposent de monter le Jules César de Shakespeare, tragédie antique nourrie des cauchemars et des haines sanglantes du dramaturge britannique, aussi éloignée que singulièrement proche des vies de ces détenus. Les premiers plans du film sur les derniers moments de la pièce donnent raison aux cinéastes : la mort de Brutus, renonçant à sa vie comme un homme qui sait sa faute impardonnable, y est poignante de vraisemblance. Une fois le rideau tombé, c est encadrés de surveillants en uniformes que les comédiens quittent la scène pour rejoindre leurs cellules, tandis que le public sort de la salle sous l oeil des miradors. Le film bascule alors vers un noir et blanc plein de saillies et de clartés, moins subterfuge narratif valant pour un flashback que parti-pris esthétique d une abstraction de l espace de la prison. La mise en scène intègre adroitement le décor carcéral, comme le cadre grandiose d une Rome impériale sclérosée par les conjurations fratricides. Le scénario suit les actes de la pièce dans ce lieu d enfermement où, au fil de répétitions, les profils s aiguisent et les langues s affûtent, trouvant de terribles échos dans les vies chaotiques des comédiens. Les murs de briques bruissent de mille complots, les assassinats se fourbissent à l ombre de tristes cellules, les cours de bitume résonnent des plaintes endeuillées des partisans vaincus de César, et les grillages et barreaux cachent les regards de témoins. Cette déréalisation de l espace carcéral parvient du même coup à piéger le regard dans un dédale de coursives et de murs qui démultiplie les potentialités de cet espace panoptique. Par le truchement de la mise en scène théâtrale, toutes les scènes sont jouées à l intention d un spectateur invisible, matérialisé par la présence de la caméra ou bien celle
d observateurs inopinés, comme ces surveillants qui attendent le dénouement d une scène pour sonner la fin de la promenade. Le montage détourne avec une même habilité les codes du film de prison, quand il élude par exemple ce triste équivalent cinématographique de la photographie judiciaire consistant à présenter face caméra un portrait de chaque détenu assorti du motif et de la durée de sa condamnation, en offrant à chaque protagoniste une scène où se présenter, casting improbable alternant tristesse et colère qui, ailleurs, aurait fini dans les bonus DVD. Alternant répétitions et représentations, régimes documentaire et dramatique, le film évolue avec agilité hors des continuités narratives ou chronologiques. Qu on ne s y trompe pas pourtant, César doit mourir tient plus de la fiction que du documentaire. Il y a bien longtemps que les deux frères italiens, ne reconnaissant pour maître que Rossellini et ayant fait leurs armes aux côtés de Joris Ivens [1], ont pris conscience que leur écriture les portait du côté de la fiction [2]. C est ici la puissance de création de l esprit humain, quelles que soient les conditions dans lesquelles il se trouve entravé, qui fascine les cinéastes. Voilà plus de quarante ans, Giulio, le prisonnier anarchiste de Saint Michel avait un coq (1971), revendiquait envers et contre tout, son droit à la parole dans l isolement de sa cellule. Les prisonniers de Rebibbia prolongent son cri. Leur langue est dialectale, comme l était celle du petit berger sarde de Padre Padrone (1977). Chez ces personnages quasi-mythologiques, la parole est le lieu de l identité en même temps que de l apprentissage du monde. Aussi ne s étonnera-t-on pas qu elle favorise l intrication des temporalités : celle, resserrée et intense, de la tragédie croisant le présent perpétuel de la prison et le passé mythique de la Rome antique. On imagine aisément combien les luttes fratricides et les guerres de clans de cette république décadente revue et corrigée par Shakespeare ont pu rencontrer les propres vies de ces comédiens amateurs au parcours atypique, et nourrir cet entrelacement des temps et des registres du réel et du texte. En 1989, les deux frères avaient croisé Howard Hawks, de passage à Rome. Celui-ci leur avait expliqué : «Vous voulez donner au public quelque chose qu il ne connaît pas, moi je cherche à lui donner ce que je crois qu il aime. Mais nous avons un maître commun : Shakespeare, qui faisait les deux, et qui, comme vous et moi, savait qu un drame doit avoir une fin ouverte, et non une conclusion totale.» Il ne croyait pas si bien dire. [1] Sur le tournage de L Italie n est pas un pays pauvre, en 1960. [2] Au point de tourner à nouveau sous la forme d une fiction, La Nuit de San Lorenzo en 1982, leur premier film documentaire, San Miniato luglio 44.[ 3] Cité dans Gérard Legrand, Paolo et Vittorio Taviani, Paris, Cahiers du cinéma, 1990, Alice Leroy
TURIN + +9+. +2+ +2+ ++ + + + 62e BERLINALE César doit mourir, les frères Taviani remportent l Ours d Or ÉCRIT PAR TURIN Le film documentaire des frères Paolo et Vittorio Taviani Cesare deve morire, consacré à des détenus qui montent Jules César de Shakespeare dans une prison de haute sécurité de la banlieue de Rome, a remporté l Ours d Or de la 62e édition du Festival de Berlin "Nous avons pris la liberté de maltraiter Shakespeare, nous l avons démonté, déstructuré et reconstitué. Mais je pense qu il aurait aimé voir son Jules César mis en scène dans une prison" confiait Paolo Taviani il y a quelques jours, à l'occasion de la conférence de presse de présentation de Cesare deve morire au Festival de Berlin. Tourné dans la prison de haute sécurité de Rebibbia, dans la banlieue de Rome, où un groupe de détenus montent Jules César de Shakespeare, ce docufilm vient de remporter l Ours d Or à la 62 Berlinale. Les acteurs sont des détenus pour des délits de mafia ou de camorra, des uomini d onore - d où le choix de la pièce-, certains d entre eux sont en train de purger des peines à perpétuité, d autres sont à peine sortis de prison. Confrontés à l intensité bouleversante de la tragédie shakespearienne qui éveille des émotions fortes en abordant des thèmes comme l amitié et la trahison, le meurtre et le prix du pouvoir, la vérité et la complexité de la vie, les acteurs/détenus découvrent la force thaumaturgique de l art
mais également tout ce qu ils ont perdu : "Depuis que j ai connu l art, cette cellule est devenue une prison" dira l un d entre eux à la fin du film. Un tournage en dialecte et en noir et blanc C est en assistant au travail de Fabio Cavalli, metteur en scène de théâtre qui travaille depuis des années dans les prisons, que les frères Taviani ont eu l idée du film. Réciter l Enfer de Dante dans leur propre enfer, porter sur scène La tempête ou Jules César de Shakespeare signifie puiser au plus profond des émotions de ces acteurs/détenus qui jouent en dialecte afin de redonner aux mots leur sens caché ; une manière d'intérioriser ces derniers en y mettant toute la douleur et la frustration de leur expérience personnelle. Le film documentaire se caractérise aussi par un choix bien précis concernant l alternance de l utilisation du noir et blanc et de la couleur. "Aujourd hui, la couleur indique l objectivité naturaliste. Pour évoquer la renaissance de l âme de Brutus, nous voulions créer au contraire quelque chose de différent, d'irréaliste. C est pour cela que nous avons opté pour le noir et blanc, avant de retourner à la couleur pour la représentation théâtrale". Cet Ours d Or attribué à César doit mourir vient s ajouter au palmarès des frères Taviani (âgés de 80 et de 82 ans) qui ont déjà été reçu la Palme d or pour Padre Padrone en 1976 et le Grand Prix du Jury pour La Nuit de San Lorenzo en 1982. ÉCRIT PAR TURIN + +9 +. +2 + +2+ + + + + +
ROME "Cesare deve morire" des frères Taviani proposé par l'italie aux Oscars ROME - "Cesare deve morire" des frères Taviani, lauréat de l'ours d'or à Berlin, a été sélectionné pour représenter l'italie aux Oscars, a annoncé mercredi l'association nationale des industries cinématographiques (Anica). Les réalisateurs Vittorio (g) and Paolo Taviani, le 29 février 2012 à Rome afp.com/tiziana Fabi
"Nous sommes heureux mais c'est seulement le début d'un beau voyage, il y a beaucoup de route à parcourir", ont commenté les deux frères avant de s'envoler pour New-York où ils doivent participer à un Festival de cinéma. "Cesare deve morire" (César doit mourir) a remporté en février dernier l'ours d'or récompensant le meilleur film de la 62e édition de la Berlinale. Le film du duo fraternel deux fois récompensé à Cannes (Palme d'or 1977 avec "Padre Padrone" et Grand Prix pour "La Nuit de San Lorenzo" en 1982") est une libre adaptation du "Jules César" de Shakespeare, interprété par des détenus du quartier de haute sécurité de la prison de Rebbibia près de Rome. La séance de casting, partie intégrante du film, avec les essais des détenus devant la caméra, est particulièrement émouvante: y défile une humanité sans femmes, condamnée à de lourdes peines pour meurtres, trafic de drogue, infractions multiples aux lois anti-mafia. Tourné dans les cellules, les couloirs et les terrasses de la section de haute sécurité, le film mêle des images de la vie quotidienne des prisonniers, les répétitions, leurs doutes quand ils mémorisent leur texte, la trame de la pièce se confondant souvent avec les tensions de leur détention. Fortement marqués par le maître du néo-réalisme Roberto Rossellini, les frères Taviani, fils d'un avocat antifasciste de San Miniato en Toscane, ont toujours pratiqué un cinéma engagé, ancré dans la réalité sociale de leur pays. La 85e cérémonie des Oscars aura lieu le 24 février 2013. Par
César doit mourir" des frères Taviani : un élixir de jouvence LE PLUS. Certes, les frères Taviani ne font pas partie des cinéastes les plus attendus. Mais, à 90 ans, leur dernier film confirme une tendance étonnante : sur la scène du cinéma d'auteur, le troisième âge ne s'est jamais si bien porté. Par Vincent Malausa, critique aux "Cahiers du cinéma" et chroniqueur au Plus. Les frères Vittorio et Paolo Taviani, réalisateurs du film "César doit mourir", le 29 février 2012, à Rome (T.FABI/AFP). CRITIQUE CINÉ. Y aurait-il un élixir de jouvence propre au cinéma du troisième âge? Après le fringant centenaire Manoel de Oliveira ("Gebo et l'ombre") et le voyageur du temps Alain Resnais ("Vous n'avez encore rien vu"), les frères Paolo et Vittorio Taviani, respectivement nés en l'an 1929 et 1931, viennent à leur tour porter un coup dur aux défenseurs de la retraite à 60 ans en proposant l'un des films les plus frais et les plus expérimentaux de cette fin d'année.
Deux films en un Ours d'or au dernier Festival de Berlin, "César doit mourir" est la chronique d'une mise en scène de théâtre au cœur d'une prison de la périphérie romaine. En adaptant "Jules César" de Shakespeare avec un casting de prisonniers, les deux frères reprennent une longue tradition, celle du théâtre en prison, qui n'a pas forcément donné, vue à travers le cinéma, que des bons films. On connaît la chanson (l'art comme catharsis, le théâtre classique comme remise en scène du petit théâtre de la vie...), mais la force du film des Taviani est double. Sur le terrain "social", elle fait grâce au spectateur du cliché du "work in progress", prétexte à une approche reportage (façon "Strip-Tease ou émission de Mireille Dumas), pour lui préférer deux films en un plutôt qu'un long documentaire : il y a l'horizon de la pièce, mais aussi celui de sa mise en scène, qui elle-même est réalisée comme une fiction, à partir d'un scénario et de dialogues appris par les prisonniers. Même lorsqu'ils répètent et apprennent la pièce, les acteurs jouent. Le miracle du film se produit dans cette idée assez géniale, qui fait que le cinéma est partout dans le film, à de multiples niveaux, empêchant l'ensemble de se résumer à un simple exercice sociologique pour soirée/débat de cinéma associatif de banlieue ou soirée spéciale de la chaîne "Prison" sur le câble. Esthétiquement superbe Cela a pour effet principal de transformer le décor sinistre de la prison en pur espace de poésie : à plusieurs reprise, lors des scènes-clés de la pièce le meurtre de César et les discours enflammés sur la place publique qui s'ensuivent, l'espace de la prison se transcende en un lieu hors du temps, habité de corps possédés, évoquant le cinéma populaire italien le plus échevelé des années 1960 (on songe à Vittorio Cottafavi et à ses péplums fonctionnant comme de sublimes tragédies grecques ou de bouleversants mélodrames). Sans rien enlever à la puissance réaliste et aux enjeux politiques du projet les acteurs conservant notamment leurs dialectes et s'exprimant avec une authenticité toute néoréaliste, "César doit mourir" fonctionne ainsi comme une épopée en chambre. Le noir et blanc magnifique du film, la musique qui accompagne les scènes avec une tonalité tour à tour
épique ou lyrique, tout évoque le meilleur cinéma historique à l'italienne en même temps que la plus grande fraîcheur de mise en scène. Scène du film "César doit mourir", réalisé par les frères Taviani, sorti en salles le 17 octobre 2012 (BELLISSIMA FILMS).Car, s'il est une force du film, c'est bien sa capacité à embarquer le spectateur dans le quotidien de ces prisonnier transformés en comédiens, déclamant des tirades enflammées sous le regard médusé de leurs gardiens qui eux-mêmes jouent un rôle, c'est dire la malice et l'intelligence toujours au bord du jeu et de la fantaisie de ce film par ailleurs très émouvant dans son rapport au destin particulier de chacun des prisonniers. Idéal romantique Le cinéma d'ordinaire plutôt académique des frères Taviani trouve ici une occasion inespérée de se relancer, prétextant la plus grande légèreté d'approche (un film réalisé avec finalement très peu de moyens et selon une économie esthétique proche du documentaire), tout en gardant le sérieux et l'ampleur du grand cinéma militant et politique des années 1970. Il y a là un idéal romantique du septième art qui contamine tout le monde : le spectateur bien entendu, mais en premier ces merveilleux acteurs amateurs devenus, l'espace d'un film, héros tragiques d'une aventure grandiose, qui a l'élégance d'entrer à tout instant en écho avec leur dignité non pas de prisonniers, mais de simples êtres humains. Par Vincent Malausa Chroniqueur cinéma http://leplus.nouvelobs.com/
César doit mourir", ou Shakespeare en prison Récompensé par l'ours d'or au Festival de Berlin et le David du Meilleur Film italien, "César doit mourir" se dévoile au public français. Ses réalisateurs, les Frères Taviani âgés de 83 et 80 ans, décryptent le long métrage. Bellissima Films AlloCiné : Comment vous est venue l'idée de "César doit mourir"? Vittorio Taviani : L'idée est venue par hasard. Une de nos amies a insisté pour que nous allions voir un beau spectacle au théâtre. Nous étions d accord et lorsque nous lui avons demandé où cela se passait, elle nous a répondu en prison. Nous avons cru à une blague mais nous y sommes quand même allés. Sur la petite scène, il y avait un des prisonniers, issu du quartier de haute sécurité, qui récitait un extrait de L'Enfer de Dante. Le passage était celui d'un des plus beaux chants
d amour écrits par Dante. D un coup, il s est arrêté, s est tourné vers le public et a dit : "Bien sûr, vous, vous aimez ce chant d amour et de désespoir mais il n y a que nous [les prisonniers] qui pouvons comprendre ce qu il veut dire parce que les amours que nous vivons avec nos femmes sont aussi des amours condamnées. Dans le chant, les deux amoureux sont en enfer et l enfer, c est ici." Il y avait une telle mélancolie et un tel désespoir dans sa voix que nous nous sommes regardés en se demandant "Faut-il pleurer?". Quand nous sommes sortis de la prison, nous étions décidés à transmettre l'émotion que nous avions ressentie car pour nous, un film ne peut naître que s'il y a une forte émotion. Bellissima Films Pourquoi avoir choisi d adapter le "Jules César" de Shakespeare? Vittorio Taviani : Il y a trois raisons à ce choix. Parce que c'est une histoire italienne, parce que c'est une histoire romaine et parce qu'elle possède des répliques gravées dans l'imaginaire collectif. Aviez-vous écrit un scénario? Paolo Taviani : Oui, nous avons écrit un scénario plutôt rigide pour ce projet, c est-à-dire une structure adaptée sur la pièce de Shakespeare mais mélangé à des récits que les prisonniers nous avaient racontés. Au moment du tournage, quand nous sommes allés dans la prison, à cause des décors et des visages que nous y avons croisés, la structure rigide est devenue plus malléable et nous avons finalement tourné avec une
grande liberté d expression. Au final, c'est un film fait avec beaucoup de spontanéité, sans beaucoup de calcul avant. L'intégralité du film a été tournée en prison? Paolo Taviani : Oui. Quand nous avons fait ce choix de mise en scène, nous avons compris que ce film allait prendre une vérité qu'il n'aurait jamais eue si nous n'avions filmé qu'une représentation sur scène. Surtout pour les détenus qui connaissaient ces lieux par cœur. Pour nous, c'était une émotion nouvelle de tourner de cette manière-là, dans des lieux où nous n'avions aucun repère. Bellissima Films On sent que vous avez accordé un point important au travail sur la lumière... Paolo Taviani : Durant le tournage, nous nous sommes aperçus que certains lieux manquaient. Le directeur de la prison a alors accepté de nous prêter la chapelle, qui est une grande pièce. On a tourné plusieurs moments du film dans cet endroit grâce au talent du directeur de la photo. Par exemple, à un moment, il y a une lumière qui pleut en direction de la caméra et ça, c est grâce à son travail. Ou alors pour la scène de couronnement de César, il a mis un grand projecteur derrière une fenêtre, ce qui a fait que tout ce qui est autour est sombre. Cette scène est tournée en intérieur, comme de nombreuses autres, mais avec cette lumière qui est très forte, on pourrait presque se croire à l extérieur, c est comme une forme d évasion.
Avez-vous été inspirés par d autres films traitant du théâtre? Vittorio Taviani : Non, pas vraiment. Quand on a une longue carrière dans le cinéma, le cinéma rentre partout. Mais quand arrive le désir de faire un nouveau film, ça ne vient que de la stupeur et de la surprise qui nous saisit face à un nouveau sujet. Mais ce n'est qu à la fin d'un film qu'on trouve les liens qu il y a avec d autres films que nous aimons comme ceux de Dreyer ou d'eisenstein. Ce n'est jamais le projet de départ de rendre hommage ou de s inspirer des autres. Bellissima Films Vous avez travaillé avec des acteurs célèbres comme Marcello Mastroianni, Isabelle Huppert ou encore Charlotte Gainsbourg. Comment s est déroulé le travail avec ces comédiens particuliers? Vittorio Taviani : On ne peut pas dire que nos acteurs détenus sont meilleurs que Marlon Brando mais on pense qu'ils apportent une note différente, une vérité de leurs existences, qui se reflète dans leur manière de jouer. Par exemple, il y a un moment dans le film où Brutus prend la parole et dit qu'il a tué César. On était touché parce que l'acteur était vraiment bon. Mais à certain moment, on voyait dans ses yeux que lorsqu'il évoquait l'assassinat, il revivait des moments de son passé où il a vu ou peut-être tué quelqu un. Mais ce travail n a pu se faire que grâce à celui du metteur en scène, Fabio Cavalli, qui a consacré sa vie à faire du théâtre en prison. Au casting, nous avons pu faire une sélection très riche avec beaucoup de possibilités.
Sous le masque de leurs personnages, on sent la violence et le passé de ces prisonniers. Avez-vous cherché à montrer ces éléments à l écran? Vittorio Taviani : Ce qui est intéressant, c'est que dans la pièce, Brutus est présenté comme un homme d'honneur et que tous ces prisonniers qui viennent de la mafia se considèrent comme des "hommes d'honneur". Ils connaissent tous ces problèmes de meurtres, de droit et de conjuration parce qu'ils ont vécu ça par le passé. Ils se sont donc reflétés dans cette histoire de Jules César. Paolo Taviani : Un jeune acteur italien nous a même dit : "Ils jouent si bien que je pense moi aussi tuer quelqu'un pour aller en prison et devenir aussi bons qu'eux!". Votre vision des prisonniers et de l endroit même de la prison a-t-elle changé après le tournage? Vittorio Taviani : Durant les premiers jours de tournage, alors que nous étions dans les couloirs de la prison, on voyait à travers les portes entrebâillées des hommes, vieux et jeunes, allongés avec le regard au plafond, en silence. On s'est donc dit "On ne doit pas les appeler des prisonniers mais plutôt des regardeurs de plafond!". Nous voulions leur donner la parole. C est pour ça que nous avons mis cette phrase dans le film ainsi que tout ce qu'ils nous ont raconté, et que nous avons essayé d'y mêler la tragédie qu'ils vivaient et celle de Brutus et Jules César. Bellissima Films
Comment définiriez-vous le film? Un documentaire ou une fiction? Paolo Taviani : Quand nous avons décidé de faire ce film, nous ne nous sommes pas posé la question de savoir si c'était un documentaire ou une fiction. Nous nous sommes simplement rappelé la grande émotion que nous avions eue en voyant ces prisonniers jouer. Pourtant, le documentaire tient une place importante dans votre filmographie via des collaborations avec des cinéastes comme Roberto Rossellini ou Joris Ivens Paolo Taviani : Au début de notre carrière, nous avons effectivement fait beaucoup de documentaires mais c'était plus des désirs de films de fiction que de véritables documentaires. Joris Ivens est un homme avec qui nous avons travaillé il y a de nombreuses années avec beaucoup de joie et de plaisir. Nous avons fait avec lui un film en 3 parties L'Italie n est pas un pays pauvre. Nous avons tourné la dernière partie et lui est resté à Rome pour le monter. On lui a envoyé ce qu'on avait tourné et il nous a répondu dans un télégramme en français : "C est formidable mais c est tout à fait un film joué". Et c est lui qui nous a dit "Vous n'êtes pas des documentaristes, vous devriez faire des films de fiction". Mike Leigh vous a décerné l'ours d'or à Berlin. On connaît son attachement au théâtre. Avez-vous eu l occasion d'en parler avec lui? Paolo Taviani : Oui. A Berlin, on a appris qu'il avait commencé sa carrière au théâtre avec... Jules César. On s est alors dit : "C est fichu, des Italiens qui arrivent avec le même sujet, il ne va pas aimer le film". Bizarrement, nous avons eu beaucoup de succès auprès des membres du jury mais c est surtout lui qui a été le plus enthousiaste. Il nous a même dit que dans l'histoire de cinéma, il n avait jamais vu une adaptation aussi proche de l esprit de Shakespeare que la nôtre. Nous, on lui disait "Mais non, mais non" mais à l intérieur, on pensait "Chouette, chouette!". Propos recueillis par Nicolas Johary à Paris le 8 octobre 2012
Berlin : le triomphe des frères Taviani avec César doit mourir Paolo et Vittorio Taviani ont remporté samedi soir l'ours d'or du meilleur film à Berlon pour leur dernière réalisation, César doit mourir. Shakespeare a porté chance aux inséparables frères Paolo et Vittorio Taviani. Les deux cinéastes italiens, pas prêts de prendre leur retraite à 80 et 82 ans, ont dominé la compétition du 62e Festival du film de Berlin, en remportant l'ours d'or, la récompense suprême, pour le film César doit mourir. Un film, adapté librement de Jules César de William Shakespeare mai qui a surtout la particularité d'être interprété par des prisonniers d'un quartier de haute sécurité de Rome. Les film des frères Taviani, César doit mourir, docufiction original, a donc séduit le jury de Berlin présidé par le réalisateur anglais Mike Leigh et ses jurés Jake Gyllenhaal, Charlotte Gainsbourg,Barbara Sukowa, Asghar Farhadi, François Ozon et Anton Corbijn. A la réception de son Ours d'or, Paolo Taviani a déclaré espérer que «quand ce film sera montré au public, certains en rentrant chez eux se diront que même des criminels endurcis, condamnés à la perpétuité, sont et restent des hommes». César doit mourir n'a pas encore de distributeur français mais l'obtention de cette distinction à Berlin devrait accélérer son
acquisition. Le palmarès de cette 62e Berlinale fait une belle place au cinéma européen avec l'ours d'argent du meilleur réalisateur attribué à Christian Petzold pour Barbara, le Grand Prix du Jury au Hongrois Bence Fliegauf pour le film Juste le vent ou une mention spéciale du jury à la réalisatrice franco-suisse Ursula Meier pour L'enfant d'en haut. Côté prix d'interprétation, ce sont le Danois Mikkel Boe Folsgaard pour A Royal Affair et la Congolaise Rachel Mwanza pour Rebelle qui ont été récompensés. Le palmarès complet du 62e Festival du film de Berlin : - Ours d'or du meilleur film: Cesare deve morire (César doit mourir) des Italiens Paolo et Vittorio Taviani
Le quotidien d une troupe de théâtre en prison. Sobre et tendu. Avouons-le, on n attendait plus grand-chose des vieux frères Taviani, respectable Palme d or à Cannes en 1977 pour Padre padrone, dont le dernier film à avoir capté notre intérêt était La Nuit de San Lorenzo datant de 1982. Cinéma d une autre époque, pensait-on. Bien qu auréolé d un Ours d or, César doit mourir nous a donc cueillis telle une divine surprise. Le film s ouvre sur la fin d une représentation du Jules César de Shakespeare. Au lieu de retourner dans leurs loges, les acteurs rentrent dans leurs cellules sous la surveillance des matons.
Nous sommes à Rebibbia, célèbre prison romaine (l acteur Pierre Clémenti y fut interné dans les années 70). Décidément, après l acteur-taulard du Reality de Matteo Garrone, il semblerait que le système pénitentiaire italien soit une pépinière digne de l Actors Studio. Le film des Taviani redéroule tout le making-of de la pièce, depuis les premiers essais de casting jusqu à la représentation. César doit mourir est donc avant tout un film sur le travail et les coulisses du spectacle, où théâtre et cinéma n en finissent pas de se croiser et de se faire écho. C est aussi un documentaire sur le processus de réinsertion, de rachat, de reconquête de soi, de la part d hommes qui ont commis des crimes parfois très graves. Cette lecture est constamment en filigrane, bien que la mise en scène des Taviani, rigoureuse et dépouillée, ait le tact de ne jamais surligner cet aspect. Le film propose surtout une magnifique étude de visages, de corps, d accents et de manières de s exprimer, et c est à travers ce processus de radiographie humaine que le matériau théâtral se transmute en matière de cinéma. Le work in progress qui structure ce film sécrète aussi un véritable suspense, de nature certes différente d un braquage de banque ou une course-poursuite, mais tout aussi intense : la pièce va-t-elle prendre forme? Oui, bien sûr, mais au bout de quels problèmes, questions, difficultés, obstacles, microvictoires? Quand on revient à la fin sur les planches et sous les lumières du théâtre pénitencier, que l on voit les acteurs détenus tout donner devant leurs familles, une émotion intense nous étreint : celle que procure un parcours rédempteur où l appropriation de la culture et de la langue a remplacé le crime ; celle que suscite le cheminement impeccable, précis, généreux d un film sobre mais grand.
+6 +@ + César doit mourir Une représentation théâtrale du Jules César de Shakespeare s achève dans la liesse. Les acteurs rentrent ensuite tous ensemble au quartier de haute sécurité de la prison de Rebibbia, à Rome. Les frères Taviani (La Nuit de San Lorenzo, 1982) nous permettent de suivre le casting et les répétitions qui ont changé la vie de ces détenus, dont certains sont incarcérés à perpétuité. Ce court documentaire affirme la puissance de l art comme échappatoire (momentanée) à la réclusion. Intéressant mais incomplet, car si l on voit bien les prisonniers, on ne les comprend jamais tout à fait.!!"""#$%&'%$%#($!(')&!*%,-$./0'.102$'$.3345785!9-((':-;%<!$%,, ======================================================
César doit mourir : Shakespeare sous les verrous. Ce film, ours d'or au Festival de Berlin, marque le grand retour des frères Taviani. Dans le quartier de haute sécurité de la centrale de Rebibbia se joue un drame. Pas un de ceux auquel on pourrait penser. Derrière les barreaux de cette prison de la périphérie de Rome, une bande de détenus monte Jules César de Shakespeare, devant la caméra des frères Taviani. Tout au long du processus de création, de l'élaboration de la pièce dans les cellules ou les couloirs, jusqu'à la représentation finale sur la scène du théâtre de la prison, ces taulards au lourd passé se révèlent être de grands acteurs. Incandescent et tragique À l'ombre de Shakespeare, ces «hommes d'honneur» trouvent à travers le texte, un écho à leur propre tragédie et à leur souffrance. L'intime, le vécu se mêlent étroitement à l'art et à la fiction. Ils apportent de la chair, des larmes et du sang à l'œuvre qui parle d'assassinat, de conjuration, de trahison, d'amitié, de pouvoir, de liberté. C'est le miracle de César doit mourir, film carcéral et viscéral qui fait vibrer la langue de Shakespeare comme jamais. Un film sur la condition humaine, aussi, magistralement orchestré par Paolo et Vittorio Taviani dans un noir et blanc très contrasté, incandescent et tragique, aussi tranchant qu'une lame.
Quel que soit leur film, la méthode de travail des réalisateurs depadre Padrone, est immuable depuis 40 ans. À commencer par les auditions dont ils dévoilent ici les images. Face à la caméra, les prisonniers doivent décliner leur identité sur des tons différents. Ils ont tous des gueules d'atmosphère et des casiers judiciaires chargés. Condamnés pour la plupart d'entre eux à perpétuité pour meurtre, trafic de drogue, association de malfaiteurs. Cette séance de casting est à la fois grave et comique. Les détenus faisant tout pour emporter le morceau. Giovanni Arcuri, condamné à 17 ans pour trafic de stupéfiants, décroche le rôle de César. Antonio Frasca, qui purge une peine de 26 ans pour divers crimes, est Marc-Antoine. Cosimo Rega et Vincenzo Gallo, qui ont pris perpète, l'un pour homicide, l'autre pour association mafieuse, endossent les traits de Cassius et de Lucius. Émus et inspirés Salvatore Striano, qui incarne Brutus, ferait presque figure d'exception. Libéré en 2006 grâce à une remise de peine, il est devenu acteur professionnel. Il est retourné sous les verrous pour les quatre semaines de tournage du film. «C'est à l'occasion d'une représentation dans le théâtre de la centrale que nous avons découvert le travail de ces détenus et de leur metteur en scène Fabio Cavalli», explique Paolo Taviani. «Ils récitaient certains chants de L'Enfer de Dante qu'ils comparaient à leur propre vie, cela nous a impressionnés, émus et inspirés», ajoute Vittorio Taviani. Les Taviani filment ces hommes en quête du mot et de l'émotion juste, ainsi que des scènes clés de la pièce, librement adaptée et traduite dans leurs différents dialectes. Le meurtre de César, tourné dans les tunnels de la prison, fait partie des moments forts du film. «Nous leur avons demandé de trouver la force criminelle qui était en eux, mais tout en prononçant cette phrase, on s'est rendus compte de notre épouvantable maladresse», confie Paolo. «Mais ils nous ont déclaré que, pour eux, il était important de faire face à leur passé», explique Vittorio. Et lorsque les doubles portes des cellules se referment sur chacun des prisonniers, on se dit que, décidément, les frères Taviani, 163 ans à eux deux, n'ont rien perdu de leur talent et de leur énergie. Emmanuèle Frois
Berlinale: un film italien Ours d'or L'Ours d'or récompensant le meilleur film de la 62e édition de la Berlinale a été attribué aujourd'hui à Cesare deve morire ("Cesar doit mourir") des frères toscans Paolo et Vittorio Taviani. Le film du duo fraternel deux fois récompensé à Cannes (Palme d'or 1977 avec Padre Padrone et Grand Prix pour La Nuit de San Lorenzo en 1982") est une libre adaptation du "Jules César" de Shakespeare, interprété par des détenus d'un quartier de haute-sécurité. Le jury présidé par le cinéaste britannique Mike Leigh avait à choisir parmi les 18 films en compétition projetés depuis l'ouverture le 9 février. Les frères Paolo et Vittorio Taviani, 162 ans à eux deux, ont toujours travaillé en duo et refusé de distinguer la part de l'un de celle de l'autre. César doit mourir leur est venu en assistant à une représentation de "L'Enfer" de Dante, au coeur de la centrale de Rebbibia à Rome. "Dans ce jury, nous connaissons beaucoup de visages de personnes qui ont fait du cinéma, du cinéma que nous avons apprécié", a déclaré samedi soir Paolo, l'aîné (82 ans), en recevant le prix. "J'espère que quand ce film sera montré au public, certains en rentrant chez eux se diront, ou diront à des gens avec qui ils ont vu le film, que même des criminels endurcis, condamnés par exemple à la perpétuité, sont et restent des hommes", a- t-il encore lancé. "Cela a permis (aux prisonniers) pendant quelques jours de revenir à la vie. Cela n'a duré que quelques jours, mais ils ont fait ça avec une grande conviction et c'est à eu que va notre salut." La séance de casting, partie intégrante du film, avec les essais des détenus devant la caméra, est particulièrement savoureuse: y défile une humanité sans femmes, condamnée à de lourdes peines pour meurtres, trafic de drogue, contraventions multiples aux lois anti-mafia. Fortement marqués par le maître du néo-réalisme Roberto Rossellini, les frères Taviani, fils d'un avocat antifasciste de San Miniato en Toscane, ont toujours pratiqué un cinéma engagé, ancré dans la réalité sociale de leur pays.
http://next.liberation.fr/ L avé comme vendetta Dans «César doit mourir», les frères Taviani imbriquent Shakespeare et vie en prison. Un équilibre délicat. Le film a été tourné dans l'enceinte même de la prison. - Umberto Montirolli. Combien de fois Jules César devra-t-il tomber sous les coups de poignard de Brutus et de ses amis? La réponse apportée par les octogénaires et très en forme frères Taviani (Padre Padrone, palme d or en 1977) coule de source : éternellement. Leur César est celui de la tragédie de Shakespeare interprétée par un groupe de prisonniers du quartier de haute sécurité de la prison de Rebibbia, dans la banlieue de Rome. Depuis plusieurs années, ils travaillent des textes classiques sous la houlette du metteur en scène Fabio Cavalli. A la fin de cet exercice de ;
plusieurs mois, ils jouent la pièce dans le théâtre de la prison, devant famille et amis. Farandole. Le film s ouvre sur l ultime réplique, quand Brutus, vaincu dans la plaine de Philippes, supplie ses camarades de lui donner la mort. Les derniers vers sont prononcés dans un silence de cathédrale, les lumières éclaboussent la scène sous un torrent d applaudissements et les acteurs sautent de joie, envoyant des baisers dans la salle. Séquence suivante, chaque comédien retrouve sa cellule, sous l œil sévère d un maton. Le film, tout en flash-back, a été tourné dans l enceinte carcérale, mêlant répétitions et monotonie du quotidien, travail des comédiens et confessions des prisonniers, dans un enchevêtrement où tout semble peu à peu se correspondre. Et cela commence par un casting secouant où une farandole de tronches qui n existent pas au cinéma défile face à la caméra, chaque taulard faisant preuve d une assurance stupéfiante. Mention spéciale au fiévreux Brutus, Salvatore Striano, seul acteur du film à ne plus être prisonnier (il a été libéré en 2006) et à poursuivre une carrière de comédien. A la clé du dispositif, un étrange vertige où il devient difficile de déterminer, au juste, ce qui relève du texte de Shakespeare et ce qui appartient à la mise en scène des Taviani, voire de l improvisation de cette troupe très spéciale. Ainsi, quand un Marc Antoine au regard de glace et au visage poupin fait sa tirade devant le corps mutilé de César, il s adresse à ces Romains «hommes d honneur», mais aussi, et surtout, aux autres prisonniers qui lui font face par les fenêtres grillagées de leurs cellules. Assassinat. Parfois, lors de répétitions en costumes, le théâtre emporte tout, comme dans la remarquable séquence de l assassinat de César, dans les travées vétustes de la prison. Les gardiens fascinés les observent, oubliant même de siffler la fin de la promenade parce qu ils veulent savoir comment cette affaire se termine. Tenant jusqu au bout cet équilibre délicat, les Taviani avancent ainsi aussi loin que possible dans l étrange alchimie de ce petit monde qui affronte une réalité multiple, où chacun est acteur, auteur et public de son existence. En une phrase, Cosimo Rega, le prisonnier qui interprète Cassius, dit tout : «Depuis que j ai découvert l art, ma cellule est devenue une prison.» Par BRUNO ICHER http://next.liberation.fr/ ;
+ «César doit mourir», un film sur les chemins de la liberté Pendant six mois, les frères Taviani (Padre padrone, 1977) ont filmé un groupe de redoutables criminels dans l enceinte de leur prison romaine, qui s apprêtent à jouer «Jules César», de Shakespeare, devant le public. CÉSAR DOIT MOURIR *** De Paolo et Vittorio Taviani Ce ne sont pas des enfants de chœur. Les acteurs qui, dans ce film, jouent Jules César, de Shakespeare, sont des détenus coffrés dans le quartier de haute sécurité de la prison de Rebibbia, à Rome. Issus de la Mafia, ils ont du sang sur les mains et certains d entre eux sont condamnés à perpétuité. Leurs visages, taillés à la serpe, leurs regards, tranchants, et leurs corps massifs laissent deviner un lourd passé Depuis des années, ces «fauves» s évadent par le théâtre, sous la conduite d un metteur en scène rigoureux et précis, Fabio Cavalli. Leurs spectacles attirent du monde. C est par hasard que les frères Taviani les ont découverts, stupéfaits par la qualité d émotion qu ils parvenaient à distiller sans formation et dans ce cadre. Conquis, ils leur ont proposé de jouer Jules César et d accepter leur mise en scène. «Nous avons éprouvé le besoin de découvrir grâce à un film comment peut naître de ces cellules, de ces exclus éloignés presque toujours de la culture, la beauté de leurs représentations.» Une scène résume le vertige de cette métamorphose Pendant six mois, la progression du travail, les répétitions dans les cellules, la bibliothèque, les couloirs et la puissance d incarnation de ces hommes condamnés à «scruter le plafond», troublés par les échos en eux des tirades de Shakespeare, les renvoyant à leurs histoires d amitié et de trahison, à leur condition d hommes d honneur et à leurs propres ;
meurtres. Une scène résume le vertige de cette métamorphose. Les prisonniers sont auditionnés. On leur demande de décliner leur identité sous deux modes, larmoyant puis agressif. Leur adaptation immédiate crève l écran et leurs expressions saisissantes (comediante, tragediente) dans cette improvisation laissent entrevoir, avec un zeste d effroi, leur vie d avant et la terreur qu ils pouvaient inspirer. Dispositif original qui se sert des contraintes de l enfermement Après des années de jachère et de relatif oubli, Paolo et Vittorio Taviani, 81 et 83 ans (Palme d or à Cannes en 1977 pour Padre Padrone) sont revenus en force, remportant l Ours d or du Festival de Berlin, en février. Ils ne se contentent pas de filmer ces néo-comédiens. Ils inventent un style en noir et blanc, aux ombres contrastées, qui colle avec la dramaturgie shakespearienne, l univers brut de la prison, et sculpte les visages, leur conférant une densité dramatique impressionnante. Ils imaginent aussi un dispositif original qui se sert des contraintes de l enfermement, cellules, cour déserte et couloirs grillagés, pour déployer les contours du complot qui mène à l assassinat du tyran. Répétitions interrompues par de brutales querelles, des remises en cause, des suggestions et la volonté de jouer Shakespeare dans leurs dialectes de l Italie méridionale. Après la mort de César, les monologues de Brutus et d Antoine dans la cour nue résonnent contre les murs d où sortent les cris de liberté de la foule des détenus. Jamais le film ne fait oublier que nous sommes en présence de prisonniers. Criminels rendus à leur humanité par la transmutation de l art. JEAN-CLAUDE RASPIENGEAS + ;
C est à une véritable expérience que se sont livrés Paolo et Vittorio Taviani : filmer le casting, la répétition puis la représentation d une pièce de théâtre, jouée par des détenus. Les Italiens se sont rendus dans la prison de Rebibbia et ont proposé à Fabio Cavalli, un metteur en scène qui avait fait travailler les prisonniers sur La Divine Comédie, de s intéresser cette fois-ci au Jules César de Shakespeare. Faire jouer à des criminels une conspiration meurtrière était déjà une belle audace. Et le résultat final, film hybride entre fiction et documentaire, partagé entre artificialité et naturel, Ours d or au dernier Festival de Berlin, est réussi. D emblée, on est frappé par l ambiguïté entre le réel et l imaginaire, ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est joué et ce qui ne l est pas. Le film s ouvre sur la fin de la représentation. «César doit mourir» mais César est déjà mort : il a été tué par Brutus qui, lui-même, ressent maintenant l impérieux devoir de mettre fin à ses jours. Gros plans sur les visages et annulation de l espace : sans la grandiloquence du jeu d acteurs, on pourrait penser se trouver en 42 avant Jésus-Christ. Puis on découvre assez vite la scène, les décors, le public. C était donc faux. La suite est vraie? Elle se déroule six mois plus tôt. Pour marquer la différence temporelle mais aussi pour ancrer leur film dans un univers fictionnel, les Taviani ont fait le choix de baigner le gigantesque ;;
flash-back menant à cette représentation finale que l on reverra à la fin du film dans le noir et blanc. Nous avons bel et bien affaire à une fiction. Le scénario se révélera très écrit et chacun des acteurs jouera un double rôle : celui de détenu et celui d un personnage de la pièce. Tout le film jouera ainsi de l enchâssement des réalités avec pas mal d habileté. La séquence du casting est en cela très significative. Les candidats à l obtention d un rôle s adressent tour à tour à la caméra. Ils doivent décliner leur identité comme s ils se trouvaient à un poste frontière, après avoir dit adieu à un être cher. Une fois, leur intervention doit être douce, l autre fois, colérique. Les réalisateurs prennent alors le temps de montrer chacune des présentations. Avec force, la vie jaillit du cadre, mais de manière paradoxale : le côté documentaire est bien sûr contrebalancé par le fait que la personne joue un rôle. L acteur, qui n est pas tout à fait un acteur, mais plutôt un prisonnier prétendant au poste d acteur, joue luimême un rôle. Cette longue séquence, qui fait se succéder les plans fixes, étonne. En dépit de sa longueur et de son caractère répétitif, elle captive. C est que la répétition, ici, est fausse. De même, les répétitions entre les murs de la prison, elles aussi, n en sont pas tout à fait : elles sont en fait la pièce jouée non pas pour le public qui viendra assister au spectacle, mais pour le spectateur de cinéma. L enchâssement des réalités et les mises en abyme successives sont parfois exprimées par ces mouvements de caméra dont les Taviani ont le secret. L instant le plus significatif montre les comédiens, en plongée, répétant leur texte. Alors, le déplacement de l objectif permet de voir les grilles de la prison et les matons qui observent, depuis un poste en hauteur. De la plongée à la contre-plongée, des dominés aux dominants, l invasion du cadre par le hors-champ, un thème récurrent chez les Taviani, renvoie ici les comédiens à leur perte de liberté. Souvent, certains détails rappellent la condition de prisonnier de tous ces apprentis comédiens. ;
Car César doit mourir est avant tout une interrogation sur les vertus libératrices de l art. En l occurrence, le théâtre s apparente à une échappée. Les prisonniers, l espace d une représentation et de toute sa répétition, sortent de leur condition de prisonnier ou, justement, essayent. Jusqu à quel point jouer un rôle permet de s extraire de sa condition? Qui est-on, quand on joue? La séquence la plus emblématique de cette réflexion-là se situe au moment de l accrochage entre César et Décius, qui devient aussi une dispute entre Giovanni Arcuri et Juan Dario Bonetti, leurs interprètes. On le voit aussi lors de la représentation elle-même, où les gros plans sur les visages permettent de mesurer l intensité de l implication des comédiens et leur manière de ne faire plus qu un avec leur personnage, dans un élan identificateur saisissant. Mais quand cela se termine, tout revient comme avant. Enfin pas tout à fait : tout redevient plus terne, plus sombre. La prison devient vraiment une prison ; «Depuis que j ai connu l Art, cette cellule est devenue une prison», déclare, en conclusion, le détenu qui interprétait Cassius. Ignorant les délices de l art, le prisonnier ne se rendait pas compte de tout ce dont son enfermement le privait. Il n avait pas encore touché du doigt la liberté. Le film insiste sur cet état d enfermement, jusqu à adopter une structure close : il commence par la représentation de la pièce et se termine par les mêmes images. Un cercle fermé sur lui-même. En bouclant euxmêmes la boucle, les détenus ont pris conscience de leur condition @ ;
«César doit mourir»: le huis clos carcéral des frères Taviani À plus de 80 ans, les frères Taviani livrent un documentaire sur la représentation de «Jules César» de Shakespeare dans une prison de la banlieue romaine. Un huis clos carcéral saisissant en salles mercredi 17 octobre. ;
«Parfois, l art est la seule forme de liberté» «Depuis que j'ai connu l'art, cette cellule est devenue une prison», constate Cassius, prisonnier dans la prison de Rebibbia, située dans la banlieue de Rome. L homme, détenu depuis de nombreuses années, vient de donner une représentation de Jules César, de Shakespeare, dans le théâtre de la prison. Comme lui, à la fin de la pièce, tous les acteurs ont quitté la scène escortés par des gardes. Une fois les lumières éteintes, ces anciens mafieux, meurtriers ou grands criminels sont ramenés à leur condition de détenus. Car si «l art est la première forme de liberté», elle est «parfois la seule forme de liberté». Les thèmes de la faute et du châtiment Paolo (80 ans) et Vittorio (82 ans) Taviani ont non seulement réalisé le documentaire César doit mourir, mais se sont également chargés de la mise en scène de la pièce dans la prison de Rebibbia. Le choix de la pièce - Jules César de Shakespeare n est évidemment pas anodin, puisqu elle aborde des thèmes comme la faute et le châtiment. Le duo fraternel, fortement influencé par le néoréalisme du réalisateur italien Roberto Rossellini, filme en noir et blanc l'élaboration de la pièce, les essais, la découverte du texte jusqu'au grand soir. Chaque plan est théâtral. Lors de la séance de casting, séquence particulièrement forte, le spectateur découvre les détenus, condamnés pour la plupart d entre eux à de lourdes peines, faisant leurs essais devant la caméra. À travers les cellules sinistres, les couloirs bétonnés et sombres de la prison se dégage pourtant une humanité émouvante. Les frères Taviani filment la vie quotidienne de ces prisonniers, leurs doutes et leurs angoisses, allant de la mémorisation du texte au poids de la détention. Avec César doit mourir, les frères Taviani reviennent au sommet de leur art. Le documentaire a remporté l'ours d'or à Berlin, en février dernier, et a été sélectionné pour représenter l'italie aux Oscars, qui auront lieu le 24 février 2013. ;
FILM DE CULTE L OURS DORT Il fut un temps pas si éloigné où l Ours d Or de la Berlinale venait récompenser des films forts et marquants, des succès à la fois critiques et publics tels que La Ligne rouge, Magnolia ou Le Voyage de Chihiro. Ces dernières années, la tendance s est inversée, venant placer sur les plus hautes marches du podium des films où le sujet et le message priment sur les qualités cinématographiques, où l idée l emporte sur l exécution. Une manière de vouloir mettre en valeur des œuvres politiques mais qui finit surtout par confondre prix artistique et médaille du mérite. Comme si un prix dans un festival de cinéma n était au fond qu une bourse scolaire, attribuée aux plus méritants. Il n est pas question de sous-entendre ici que les cinématographies de pays émergents ne font pas le poids par rapports aux réalisateurs-stars, mais en l occurrence, qui se rappelle des qualités purement cinématographiques de Carmen, Sarajevo mon amour ou encore Fausta, précédents lauréats berlinois? L Ours d or 2012 vient hélas s inscrire dans cette tendance maladroite. Les frères Taviani (Palme d or en 1977 avec Padre Padrone) auraient pu réaliser un sacré come-back, mais il n y a rien dans César doit mourir qui ne soit pas complètement ringard. Que ce soit la musique au saxophone qui rappelle ironiquement des productions érotiques des années 80 ou le procédé-même de mise en scène, alternant lourdement noir et blanc du quotidien et couleur pour les scènes d espoir. César doit mourir part d une idée intéressante mais n en fait rien. Le parallèle entre les citoyens de Rome subissant la tyrannie de César et les détenus rejouant leur histoire est bien là, mais le scénario ou la mise en scène ne rebondissent jamais dessus, ne développent aucune nouvelle idée. On reste face à une note d intention et le film n évoluera pas d un iota entre sa première et sa dernière scène. Quand un des prisonniers déclare face caméra, l œil humide, «Depuis que j'ai découvert l'art, cette cellule est véritablement devenue une prison», on a du mal à digérer que les Taviani aient cru avoir besoin de surligner ce qui était déjà lourdement évident. Mais il faut se pincer encore plus fort pour ne pas tiquer devant l esthétique de cette scène, en lent travelling sur le visage du détenu, comme dans un spot préventif télévisé contre la drogue. D ailleurs César doit mourir n est pas entièrement un documentaire, dans le sens où même les scènes où les détenus discutent entre eux sont ;
écrites, scénarisées (et jouées de manière un peu trop théâtrale pour qu on y croit). Aucune scène n est prise sur le vif, et si le théâtre et la vraie vie se retrouvent mis au même niveau, c est au prix d un manque total de naturel. Le film n est pourtant pas une fiction pour autant, on est ni face à une captation de la pièce de Shakespeare ni face à l histoire de ces prisonniers. Cet entre-deux pourrait passer pour quelque chose de particulièrement stimulant s il semblait véritablement maitrisé. Or il n y a dans le film aucune preuve d adresse suffisante pour avoir des raisons de le croire. Malgré son manque de subtilité et de vie (c est quand même un comble pour un documentaire sur l art vivant), César doit mourir n a rien de honteux, mais il reste complètement déconnecté de toute modernité cinématographique. Qu un tel film puisse être primé en 2012 dans l un des plus grands festivals du monde révèle d un anachronisme assez déprimant. par Gregory Coutaut <
CÉSAR DOIT MOURIR (Cesare deve morire) Une représentation théâtrale s'achève. Brutus, mort, se relève, aidé par ses compagnons. La foule applaudit, la troupe exulte. Les spectateurs s'éloignent, lançant quelques regards d'empathie en direction de ces hommes qui viennent d'assurer le spectacle, et laissant apparaître... leurs laisser-passer. Ces visiteurs sortent par des grilles. Quant aux acteurs, ils retournent ensuite dans leurs cellules, la prison dans la prison... Prisonniers mais humains Les frères Taviani («Le soleil même la nuit», «Padre padrone», «Les affinités électives») reviennent donc, cinq ans après le drame poussif «Le Mas des alouettes», avec un documentaire tourné sur six mois dans le quartier de haute sécurité de la prison Rebibbia à Rome. Cette œuvre, ardue mais profondément humaine, a obtenu au Festival de Berlin 2012 la récompense suprême, l'ours d'or. Après la scène d'introduction, un assez classique montage présente les auditions, montrant l'aspect massif et viril de ces hommes devant tout à coup exprimer des émotions (la tristesse, la colère...) face à un metteur en scène, de manière aussi forcée que soudaine. Le tout est un mélange de drôlerie et d'amateurisme, révélant déjà quelques personnalités (comme celle d'un des prisonniers qui prétend être un «citoyen du monde»). Puis, vient la présentation du casting retenu, froide, sur fond d'harmonica, affichant consciencieusement les condamnations de chacun... Le cadre est posé. <
Principalement filmé en noir et blanc, pour représenter tout ce qui est répétitions, et ne s'intéressant jamais vraiment aux motifs qui ont amené ces hommes dans ces lieux, «César doit mourir» montre comment des prisonniers se laissent peu à peu imprégner par leurs rôles, exprimant une palette d'émotions dont semblent incapables leurs comparses détenus, moqueurs, non impliqués dans l'atelier théâtre en question. Creuset d'une possible réhabilitation, la pièce de Shakespeare (Jules César) entre en résonance avec leurs actes passés, mais aussi avec les relations développées entre eux en prison, créant nombre de tensions. Rancœurs, jalousies, trahisons, meurtres, ces hommes-là ne sont pas des enfants de chœur et paraissent pourtant avoir trouvé un équilibre dans cette poche de liberté simulée. Construisant leur semi-documentaire entre lieu collectif voué au théâtre et d'autres lieux de la prison (les cellules, les couloirs où on passe la serpillière...), les frères Taviani prouvent que les plus viles des hommes peuvent être touchés par la grâce. Laissant penser que des règlements de compte peuvent se produire, tout comme dans la pièce que les prisonniers jouent, ils montrent que les mots agissent comme des libérateurs de tension, des facteurs d'apaisement et finalement des vecteurs de civilité. Un film humain et non dénué d'un certain humour pour une expérience qui gagnerait sûrement à être renouvelée. Olivier Bachelard <
Frères Taviani - "César doit mourir" César doit mourir est de ces films qui vous transforment, qui partant d'une image peuvent la remontrer, 76 minutes seulement plus tard, identique et pourtant complètement transformée, impossiblement lourde de sens. À Berlin, il est instantanément devenu le favori de Culturopoing, pour finalement ravir l'ours d'or. La récompense n'aurait su saluer le travail de Paolo et Vittorio Taviani avec plus d'à-propos, car non seulement César doit mourir retentit-il de tout le tragique réalisme dont les frères octogénaires sont capables, mais il le fait avec cette même générosité chaleureuse qui noue toujours entre le spectateur et leurs films des liens émouvants, à cela près que cette gentillesse enveloppante ne se contente pas ici de se manifester dans la lueur plus ou moins ténue d'un espoir pour l'homme : elle ravit littéralement personnages, acteurs, spectateurs. Ce film de fiction sur des grands détenus qui mettent en scène le Jules César de Shakespeare projette sur le plus noir des mondes une lumière bouleversante dans laquelle on est irrésistiblement aspiré, car elle est l'expression de la transcendance que les Taviani n'ont jamais cessé d'invoquer, enfin libérée du contrepoint trop accablant de la cruauté du réel, désormais dominante, palpable. <
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Cinéma dans la lune César doit mourir de Paolo et Vittorio Taviani : veiller et unir Votre serviteur genre fleur bleue qui a passé une nuit à vomir après avoir travaillé une journée dans une prison (le bruit terrifiant de la quinzaine de portes verrouillées entre l entrée et le point d arrivée) s est précipité sur le dernier film des fringants frères octogénaires Paolo et Vittorio Taviani, lauréats de l Ours d Or pour César doit mourir. L exercice tient de la mise en scène de Jules César de Shakespeare et du making-of des répétitions avec les détenus masculins du quartier de haute sécurité d une prison romaine. Les frères Taviani filment une nouvelle fois de pauvres gens qui s élèvent par l art, comme dans le film qui les consacra, Padre Padrone, Palme d Or au Festival de Cannes, qui suivait le parcours d un berger dont l éducation sexuelle se déroulait avec une chèvre, avant de découvrir la révolte contre l autorité dans le monde des livres, puis de devenir écrivain. César doit mourir ne cherche aucunement à victimiser ces hommes qui paient pour certains depuis plusieurs décennies leur dette définie par le système contemporain de punition, l enfermement. Les frères Taviani s intéressent à la manière dont le texte de Shakespeare résonne avec la violence des petits et des grands trafics auxquels ils ont été confrontés, ainsi que la fragilité des états sans cesse menacés par la tyrannie de <
ceux qui exercent le pouvoir (ce qui n est pas pour l Italie contemporaine un sujet mineur). La distribution bénéficie d un excellent Brutus (l homme est devenu acteur après avoir purgé sa peine), d un passionnant César et de la douleur d un homme condamné à perpétuité qui raconte : ma cellule est devenue une prison depuis que j ai découvert l art. On se souvient que Michel Foucault affirmait que l art avait quitté au XIXe siècle sa fonction d ornementation pour donner une voix à ceux qui sont privés d expression, en souvenir de la philosophie cynique (de Kuon, chien en grec ancien). Mettre une caméra au niveau d un être digne regardé comme un chien (le gouverneur d un état américain a proposé de donner de la nourriture pour chien aux détenus pour pallier aux coupes budgétaires), ce sera toujours élever le cinéma aux cimes de son art. Posted on 17/10/2012 by Mathieu Tuffreau <
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http://www.cineclubdecaen.com/realisat/taviani/cesardoitmourir.htm César doit mourir Sur une scène de théâtre, Brutus, vaincu, demande à ses amis de l'aider à se suicider. Tous déclinent avant que Straton n'accepte de tenir l'épée sur laquelle vient mourir Brutus... Sur le champ de bataille de Philippes, Marc- Antoine rend un dernier hommage au noble romain qui tua César. La représentation de Jules César de Shakespeare s'achève sous les applaudissements. Les lumières s'éteignent sur les acteurs redevenus des détenus. Ils sont escortés et enfermés dans leur cellule. Six mois plus tôt...... dans la prison de haute sécurité de Rebibbia près de Rome, des détenus condamnés à de lourdes peines acceptent avec enthousiasme de participer à un 9
atelier théâtre. Le metteur en scène leur demande de jouer successivement deux interprétations d'un homme auquel on demande de décliner son identité à un poste frontière. Les uns et les autres le font d'abord en pleurant car ils quittent leur fiancée puis avec colère car excédés par l'insistance du douanier. Les premiers rôles sont alors répartis : Brutus, Cassius, César, Decius, Marc-Antoine et Lucius, qui jouera de l'harmonica. La salle de la prison du théâtre étant en réfection, c'est dans les cellules, les couloirs et les parties communes de la prison qu'ont lieu les répétitions. Cassius demande à Brutus jusqu'où il sera capable d'aller pour empêcher César de devenir un tyran. César se méfie de Cassius, trop famélique et qui pense trop (I- 2). Brutus prend la tête du complot et demande seulement leur parole aux autres conjurés (II-1). Decius convainc César de se rendre au sénat malgré les mauvais présages (II-2). Dans une pièce, une grande photo des iles sur la mer se colorise. C'est la nuit sur la prison et les prisonniers clament leurs peines (enfermés à cinq avec la diarrhée) et leur douleur. Cour de la prison. Aux ides de Mars, César se rend au capitole et y est assassiné. Marc-Antoine, épargné par Brutus, cache sa colère (III-1). Brutus explique la mort de César à la foule qui l'acclame. Il laisse Marc-Antoine faire l'éloge funèbre de César, lire son testament et retourner la foule contre les conjurés (III-2). Les gardiens sont captivés par la fourberie de Marc-Antoine. Dans sa tente, à la veille de la bataille de Philippes, Brutus déclare à Lucius qu'il est prêt à mourir (IV-2). Cassius et Brutus se disent adieu (V-1). Les portes de la prison s'ouvrent et les familles des prisonniers viennent assister à la représentation. Champ de bataille (V-2), celle-ci est perdue pour Brutus (V,3-4). Brutus, vaincu, demande à ses amis de l'aider à se suicider. Tous, un à un, déclinent avant que Straton n'accepte de tenir l'épée sur laquelle vient mourir Brutus. Sur le champ de bataille de Philippes, Marc-Antoine et Octave rendent un dernier hommage au noble romain qui tua César. (V-5). La représentation s'achève sous les applaudissements. Les lumières s'éteignent sur les acteurs redevenus des détenus. Ils sont escortés et enfermés dans leur cellule. Cassius, prisonnier depuis de nombreuses années, cherche du regard la caméra et nous dit : "Depuis que j'ai connu l'art, cette cellule est devenue une prison". 9
Représenter Jules César en 1h16 alors que la version intégrale de la pièce en demande deux fois plus relève bien sur de la performance. Et même de l'exploit car les Taviani le réalise en moins d'une heure. On peut en effet exclure le prologue puisqu'il sera repris, en un peu plus long, lors de la dernière scène de la pièce, et l'exercice d'interprétation qui permet de sectionner les acteurs principaux et secondaires. La prison de Rebibbia près de Rome étant exclusivement masculine, cet exploit est facilité par l'élimination des rôles féminins de Portia et Calpurnia, les femmes de Brutus et César. Ne sont sélectionnés que quelques passages seulement de chacune des scènes de la pièce dont il ne reste que le squelette épique sans les variations baroques, poétiques et humoristiques qui font la saveur du texte de Shakespeare. Mais c'est moins la littérature shakespearienne qui intéresse les Taviani que ce qui peut rendre aujourd'hui vivante la dimension épique de son théâtre. A l'anglais, ils substituent non seulement l'italien mais les accents les plus divers des acteurs. Ils retrouvent là une capacité de transmission du théâtre shakespearien à la hauteur du Looking for Richard d'al Pacino ou du Romeo+ Juliette de Baz Luhrmann. Le décor de la prison n'apparait jamais artificiel bien au contraire. La couleur violemment rouge du prologue ou des couloirs repeints à neuf où l'on emmène les prisonnier installe dès l'abord la dimension épique du théâtre. Les angles rudes et dépouillés des murs sont magnifiés et simplifié par la photographie en noir et blanc qui leur restitue leur valeur poétique. Au cours du film un seul retour à la couleur : dans une pièce, la grande photo des îles sur la mer se colorise. C'est la nuit sur la prison et les prisonniers clament leur peines (enfermés à cinq avec une diarrhée) et leur douleur. Comploter pour éliminer la tyrannie de César, c'est aussi échapper à la tyrannie de la prison. Tant est si bien que les effets de réel apparaissent souvent comme superflus (notamment la perfidie que l'interprète de César reproche à l'interprète de Decius). Ils sont heureusement souvent traités sur le mode comique ("Voila où m'a mené la confiance" explique un codétenu, alors que discuter de la météo avant de tuer César rend les personnages proches à un autre) allusif (Les réflexions méprisantes des prisonniers ordinaires ou amusés des gardiens) ou même parfois émouvants (l'amitié de Lucius et Brutus qui partage la même cellule, les découragements de Brutus ou de Marc Antoine). Loin de la routine carcérale, l'art ouvre au monde à la grandeur. Sans doute fautil interpréter ainsi la dernière phrase du film où Cassius, prisonnier depuis de nombreuses années, cherche du regard la caméra et nous dit : "Depuis que j'ai connu l'art, cette cellule est devenue une prison". Jean-Luc Lacuve le 20/10/2012. 9
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://www.avoir-alire.com/spip.php?page=cinema Décentrer la tragédie, de la scène à la prison : telle est l ambition de César doit mourir, essai entre documentaire et fiction signé par les frères Taviani. Un film de dispositif, ours d or à la Berlinale de 2012. Lorgnant à travers les barreaux d une cellule, deux hommes, Brutus et Cassius, commentent une scène dont ils sont les témoins. En dialecte napolitain, Brutus s inquiète du devenir de Rome une Rome dissimulée à notre regard, mais qu on s imagine mesquine et grouillante. Les deux hommes s écartent de la fenêtre pour réfléchir. La scène s interrompt, le metteur en scène intervient. César doit mourir joue constamment l articulation entre prison, vie de la fiction et travail théâtral ; sans solution de continuité, nous passons de la scène au corridor, de la même manière que les acteurs-détenus insèrent le texte de Shakespeare dans le cercle de leur enfermement. La répétition théâtrale prend peu à peu le pas sur la répétition morne du quotidien carcéral, de sorte que ces espaces dépourvus de but, au sein desquels évoluent les détenus cellule, promenade claustrophobique, couloirs de passage regagnent un sens, à la fois spatial et symbolique. Et pourtant, en transformant de cette manière les lieux traversés quotidiennement par les prisonniers, le texte de Shakespeare en dévoile le caractère nu, médiocre et finalement insupportable. Assurément, le film des frères Taviani ne tranche jamais réellement l ambivalence qui s attache à ce supplément d imagination dont se voit revêtu l espace de la prison : la conclusion apportée par Cassius «Depuis que j ai connu l art, 99
cette cellule est devenue une prison» récuse l optimisme béat que serions tentés d attacher au projet même du théâtre en prison. Ni complètement documentaire, ni ouvertement fictionnel, César doit mourir se donne comme un objet dont le spectateur s approprie aisément la forme, même si certains choix esthétiques le passage de la couleur au noir et blanc relèvent davantage du postulat théorique que d une réelle motivation intrinsèque au film. La faiblesse du film consiste peut-être à ne pas avoir suffisamment creusé cette béance qui s ouvrait au sein de son dispositif, à savoir la contradiction possible entre la «libération» amenée par la pratique du théâtre en milieu carcéral, et la souffrance provoquée par l impossibilité d une libération effective. Le thème est esquissé, incarné avec plus de force dans certains personnages, mais il se dilue parfois dans la simple fascination envers le dispositif, de sorte que César doit mourir s apparenterait davantage à une installation que l on pourrait parcourir en en faisant une expérience «transversale», qu à une progression narrative la persistance de la dimension chronologique de la pièce de Shakespeare venant parfois alourdir le mouvement général 9
C est d ailleurs également l objectif des spectateurs réels et supposément réels de Jules César à l intérieur de la prison de Rebibbia : ils viennent assister à un agencement, aussi bien qu au résultat de cet agencement. De l expérience théâtrale, le jeu des acteurs-détenus se fait «expérience» au sens propre où cela va-t-il les mener? On regrette que certains des fils apportant des propositions de réponse à cette question soient dépliés, puis abandonnés par les frères Taviani. Le personnage de Brutus, incarné par Salvatore Striano, ancien détenu déjà vu dans Gomorra, demeure l un de ceux qui prolongent avec le plus de ténacité l interrogation douloureuse sur le besoin de liberté et l échappatoire des mots. La question restera ouverte. + 9
CAHIERS du CINEMA n 682 Octobre 2012
POSITIF n 620 Octobre 2012
Le Canard enchaîné 17 octobre 2012
L HUMANITE L HUMANITE Dimanche 24 octobre 2012
La maison de l image 9 boulevard de Provence 07200 Aubenas Tel: 04 75 89 04 54 Site : www.maisonimage.eu Mail: maisonimage@wanadoo.fr
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