Commentaire par Gabriela LEGORRETA * du film



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Transcription:

Commentaire par Gabriela LEGORRETA * du film Il y a longtemps que je t aime France (2008) réal. et écrit par Philippe Claudel, avec Kristin Scott Thomas, Elsa Zylberstein, Serge Hazanavicious.117 min. Après 15 ans passés en prison pour un meurtre, Juliette se rend dans la famille de sa jeune sœur Léa. L ex-prisonnière a passé toutes ces années amère, recluse et refermée sur elle-même. Maintenant en probation, elle interagit difficilement avec son beau-frère et ses nièces. Avec le temps, elle se rapproche de la famille de sa sœur et des amis de celle-ci. Son attitude change peu à peu, jusqu à ce que Léa découvre ce qui s est passé autour du crime pour lequel sa sœur a été emprisonnée. Ce film a été présenté et commenté au Cinéma du Parc de Montréal le 13 avril 2012. Il y a longtemps que je t'aime est un film d'une puissance émotionnelle remarquable, d une infinie délicatesse. Le film tire sa puissance du talent de Philippe Claudel et de l incroyable qualité des acteurs, principalement de Kristin Scott Thomas, si prenante avec son visage nu et fragile, et de Elsa Zylberstein, elle aussi est très émouvante, délicate, au jeu intériorisé. En laissant en suspens jusqu à la fin les raisons de Juliette pour avoir commis le meurtre de son fils Pierre, le réalisateur Philippe Claudel met notre jugement à l épreuve et donne libre cours au monde fantasmatique du spectateur. Il nous met sur la voie de toutes sortes de scénarios fantasmatiques, qui nous font vivre une gamme d émotions très fortes et qui suscitent une réflexion et un questionnement sur des thématiques profondes et de nature bouleversante. En voici quelques-unes : l infanticide, les relations fraternelles, l euthanasie, le potentiel meurtrier en chaque un de nous, le deuil, etc. Une mère a tué son fils de 6 ans! Le film met en scène ce sujet délicat et difficile. L infanticide est un crime tabou, d autant plus quand il est le fait de la mère. L infanticide nous place à la limite de ce que l on est capable de penser, * Gabriela LEGORRETA est psychologue, psychanalyste et membre de la Société psychanalytique de Montréal. 1

au centre de l expérience traumatique : on ne peut pas s en approcher, on ne peut pas en parler et, en même temps, on ne peut pas s en éloigner, le trauma et ses effets non assimilables sont omniprésents. On ne peut pas en parler, mais on ne peut certainement pas l oublier. La fille de Léa et Luc, la «Petite Lise», sent bien la tension dans la famille. Telle un détective, elle pose des questions, elle essaie de comprendre le silence qui règne à la maison depuis que tante Juliette est arrivée. Le groupe familial n est pas prêt à aborder le sujet. En réaction aux questions de Lise, Luc, son père lui dit: «ça suffit les questions, tu arrêtes d embêter ta tante et tu manges!». Dans un autre dialogue entre sœurs, Juliette exaspérée par l inconfort de Léa à aborder le sujet de son crime dit à Léa «Tu peux le dire, prison, moi, ta sœur ai été en prison!». Mais un autre visage du trauma dans le film est bien le trauma d avoir un enfant malade condamné à mourir. Pour Juliette, c est un événement si traumatique qu elle ne peut pas littéralement et psychiquement vivre avec cette réalité qui dépasse sa capacité psychique. La question de l infanticide prend un autre visage dans le film. Les parents de Juliette, en réaction à ce qu elle a fait, commettent eux-mêmes un meurtre, cette fois un meurtre psychique : Juliette n est plus membre de la famille. Léa est dorénavant fille unique. Ils font à Juliette ce qu elle a fait à son fils. «Œil pour œil, dent pour dent». Leur jugement est radical, beaucoup plus implacable que celui de la loi. Juliette a bien ressenti la violence qui lui a été faite. Lors de sa visite à sa mère, celle-ci, malgré sa démence, arrive à la reconnaître, et elle lui exprime son amour. Juliette est incapable de s en approcher, elle ne peut guère se laisser toucher par elle. Son isolement, sa rupture d'avec la famille, c'est la mise à l'écart (clivage) pour la famille de ce que l'on ne peut supporter en soi. Juliette semble accepter d'être un paria, de porter la tare que tous veulent refouler. Peut-être que cette punition la soulage d'une petite part de sa culpabilité, du dépit et de l'odieux de son geste, ou l'aide à rejoindre son fils, hors du monde. Elle continue son exil après la prison, comme par anticipation du rejet qu'elle sait ne pas pouvoir éviter. Dans cette tragédie familiale, c est Léa qui se trouve au milieu de ces deux meurtres. Elle se trouve tiraillée : entre la position de fille qui ne veut pas infliger plus de souffrance à ses parents en gardant le lien avec Juliette, et la position de sœur qui aime Juliette et pense à elle tous les jours. C est paradoxal : c est Léa et non pas Juliette qui est tourmentée par la culpabilité et par des tentatives de réparation. Dans une des scènes dans la piscine, Juliette reproche à Léa : «tu m as oubliée». Léa, dans ses efforts de réparation, offre à Juliette de regarder son journal pour qu elle puisse constater qu elle pensait à elle. «- Regarde, la première chose que je faisais à chaque jour, c est d écrire ton nom, je pensais à toi tous les jours». C est comme si elle donnait des preuves à Juliette pour qu elle ne soit pas accusée de meurtre. Juliette dans son attitude 2

distante personnifie le jugement envers les autres. Ainsi, cet homme, qui, lors du souper avec des amis à la campagne, sous les effets de l alcool, insiste pour savoir qui est Juliette «Juliette ne dit rien, Juliette nous observe et nous juge, mais qui est Juliette, la mystérieuse Juliette?» En effet, ce n est pas la culpabilité qui prédomine chez Juliette. Au contraire, elle nous effraie par sa froideur, sa distance, sa fermeture, sa colère. Son attitude glaciale témoigne d un deuil presque impossible à faire. Être sombre et hostile lui permettrait de ne pas sentir la blessure abyssale qu elle a dans son âme? Sa fermeture l aiderait-elle à éviter de plonger dans le monde terriblement douloureux qu il serait nécessaire d affronter pour arriver à faire un deuil? Juliette est saisie par le tableau de Emilie Frant dont le titre est «La douleur». On comprend bien qu elle connaît ce monde, qu elle s identifie à la souffrance immense, exprimée en images par les personnages du tableau. Son silence sur ce qui l a amenée à mettre fin à la vie de son enfant nourrit, chez ceux qui sont proches d elle, des fantasmes d infanticide qui horrifient et qui tourmentent : qu est-ce qui se passe dans le for intérieur d une femme qui tue son enfant? Une mère qui haïssait son enfant? Une mère qui, pour se venger de son mari, est capable de sacrifier son enfant? Une mère qui est proche de la folie? Une mère sadique qui aime faire souffrir les enfants? Si elle a tué un enfant, serait-elle capable d en tuer d autres? On voit bien ce fantasme s exprimer lorsque Luc apprend que Léa a laissé les enfants seuls avec Juliette, il lui dit en criant : «ta sœur a tué son enfant et tu la laisses avec nos enfants, mais ça ne va pas! Es tu malade?!» Mais le silence de Juliette prolonge aussi sa propre punition, punition non pas d avoir mis fin à la vie de son fils, mais d avoir mis au monde un enfant pour le condamner à mourir. Son silence est à la foi la punition envers ceux qui n ont pas subi son destin, qui n ont pas été touchés par la mort, par la mort d un enfant, mais aussi par la mort d une partie de sa vie psychique. Le silence comme auto-punition : le tabou de l infanticide fera d elle une femme qu on rejette; une mère qui a tué un enfant, on ne tolère pas d être proche d elle. On constate ce rejet massif quand Juliette se voit confrontée à la terrible question d un possible employeur : «Vous avez dû faire un sacrée connerie! Qu est ce que vous avez fait? Vous avez tué? Qui? Un mari, un amant, une maitresse?... «Fous le camp!» dit cet homme qui refuse de l embaucher après avoir entendu la réponse. Un thème central dans le film est la relation fraternelle entre Juliette et Léa. Deux sœurs longtemps séparées par un événement terrible et qui ont du chemin à faire pour se retrouver, pour guérir, pour renouer, pour conter leur histoire. Léa qui tente de retrouver tout ce qui a été positif dans leur vie, dit : «je voulais tellement te ressembler quand j étais petite!». 3

Leurs retrouvailles ouvrent un dialogue sur le passé, avant la tragédie familiale. Petit à petit elles retrouvent des souvenirs qui ravivent l importance de leur lien, de l amour entre elles. C est en particulier par le biais de la musique, le piano et la chanson «Il y a longtemps que je t aime» que le lien filial revient à la vie, ressuscite graduellement. Juliette peut se laisser toucher par le souvenir du plaisir qu elles ont partagé dans leur enfance et par le plaisir de transmettre à Lise, sa nièce, la joie d apprendre à jouer du piano et à chanter «Il y a longtemps que je t aime». Juliette se laisse toucher par sa propre capacité de transmettre quelque chose de vivant et de bon à un enfant. Le meurtre commis par Juliette, et surtout l ignorance de ses motivations, ont troublé profondément le projet de maternité de Léa : elle n est pas capable d avoir ses propres enfants et décide d en adopter. «Je ne voulais pas d enfant dans mon ventre» dit Léa, Juliette répond «c est à cause de ce que j ai fait», à quoi Léa répond : «je n ai pas cherché à comprendre».qu est-ce que Léa aurait pu comprendre? Peut-être que pour elle, il aurait été impossible de se permettre d avoir ce à quoi Juliette n a pas eu accès? Ressentait-elle peut-être trop de culpabilité? Ou encore, aurait-elle compris que le meurtre commis par sa sœur lui aurait laissé un doute perpétuel quant à son propre potentiel meurtrier? Adopter un enfant serait-il une tentative d établir une distance avec cette menace? Comme si elle se rassurait en pensant que, s il ne s agissait pas de ses enfants génétiques, elle aurait moins l impulsion de leur enlever la vie? Qu en est-il du potentiel destructif en chacun de nous? Ou encore, de notre potentiel à agir au-delà des limites imposées par la loi? Le personnage de Michel nous invite à cette réflexion. Après avoir appris que Juliette avait été en prison, dans un des plus touchants échanges avec elle, il partage sa propre expérience comme prisonnier : «Rien n était comme avant, le ciel, le temps qui passe tous ceux et celles que j ai rencontrés derrière les murs, je me suis aperçu qu ils étaient comme moi, ils auraient pu être à ma place, ou moi à la leur, tout est si mince parfois». On ne connaît pas ce que Michel a fait pour aller en prison; cette incertitude nous laisse saisir la ligne fine entre ceux qui sont en prison et ceux qui ne le sont pas. La maladie de son fils et la décision de lui enlever la vie, ont aussi comme conséquence la perte de sa vie amoureuse. Même si le film ne le rend pas très présent, on peut sentir la blessure de Juliette quand elle raconte que son mari a témoigné contre elle. On est saisi par le mélange de douleur et de colère dans son visage. La première aventure de Juliette avec un étranger, après la prison, nous laisse sidérés par sa froideur et l hostilité envers l homme. Après avoir couché ensemble, l homme lui demande : «et puis ça a été bon?» Juliette répond froidement: «non, mais ce n est pas grave». Se venge-t-elle, et contre qui? Contre son mari? Contre cet employeur potentiel qui, après avoir appris qu elle a tué son fils la met à la porte de façon humiliante? 4

La question de l euthanasie est au cœur du film. Question pertinente et actuelle quand on pense au débat sur la question du droit de mourir dans la dignité qui est d actualité au Québec. Question d arrêter la vie quand la souffrance est immense, quand il n y a plus d espoir. L euthanasie et le suicide posent des dilemmes semblables : des situations extrêmes où prendre en main la décision d arrêter la vie devient une possibilité réelle. Le suicide pourrait donc être pensé comme une forme d euthanasie. Juliette établit un lien amical avec le capitaine Funi, chez qui on sent une détresse, une solitude. De façon inattendue, il s enlève la vie. La scène où Juliette vient d apprendre la mort du capitane est une des plus frappantes dans le film: son visage communique sa peine et son bouleversement d une façon remarquable. Elle est couchée, la caméra se concentre longuement sur son visage, on n a pas besoin de l entendre parler, son expression vaut mille mots et nous permet d imaginer le dialogue intérieur qui habite Juliette. On devine qu elle est peinée par la perte, mais aussi très frappée par la même question qui l a amenée, elle, à enlever la vie de son fils. Funi a décidé de mettre fin à une souffrance sans espoir de la même façon qu elle a décidé de mettre fin à la vie de son fils. Philippe Claudel réussit d une façon frappante à chercher dans les silences et les regards l'émotion qui aurait pu se noyer dans les paroles. On voit Juliette rentrer dans un espace de deuil, elle reconnaît dans le suicide Funi une affinité dans la douleur, mais on peut penser qu elle avait, jusqu à ce moment-là commis un suicide psychique, c est-àdire qu elle avait gelé sa capacité d investir émotionnellement. Mais en ce moment de communion avec lui, elle a pu entrevoir un peu d espoir pour elle, car elle avait encore un désir pour la vie et pour le contact avec autrui. Le film nous invite à être témoins du lent et douloureux processus de deuil. C est en sortant de prison que la vie recommence, que la temporalité s insère de nouveau dans la vie de Juliette. Elle est confrontée véritablement à la perte, la perte de son enfant, de son mari, de sa profession. Malgré sa fermeture et sa colère, le contact avec Léa, ses enfants, Michel, le capitaine Funi la touche petit à petit et on la voit s ouvrir. Après avoir obtenu son poste au travail, en essayant d expliquer ce qu elle ressent, elle exprime «C est bizarre, je ne sais pas comment l expliquer, c est bizarre quelque chose recommence» C est une surprise pour elle de constater que quelque chose en elle est encore vivant et capable d investir. On pourra dire que Juliette à un moment a cessé de croire aux autres. Mais c'est grâce à eux qu'elle revient à elle. La vie arrive à prendre un sens et une beauté grâce au contact avec les autres. Le silence de Juliette quant à ce qui l a motivée à donner la mort à son fils est aussi une façon d exprimer son hostilité et son ressentiment envers la vie, envers tous ceux qui sont vivants. Dans le dialogue avec Léa, quand elle confronte Juliette vers la fin du film, celle-ci, dans un état de colère et de détresse qui est bouleversant, crie à Léa «vous, vous étiez là vivants et bien vivants. Tu sais combien j ai détesté tous ceux qui sont vivants pour le simple fait qu ils soient là?» Il s agit d un moment de rupture du silence. Les cris d émotion très douloureuse et les mots remplacent le silence, des mots qui peuvent être entendus pour la première fois. Puisqu il y a l autre qui les entend, 5

ces mots acquièrent un potentiel transformateur, les mots et les émotions exprimés peuvent déclencher un processus de symbolisation, permettre d élaborer un début de processus de deuil. Juliette peut enfin commencer à raconter le processus intérieur qui l a amenée à décider de mettre fin à la vie de Pierre, un enfant qui était condamné à mourir. «D'une façon ou d une autre j étais coupable, j avais mis au monde un enfant pour le condamner à mourir et je n avais rien à dire. La pire prison c est la mort de son enfant». D un seul coup, on découvre Juliette la mère déchirée par l injustice de la vie. Déchirée par son propre jugement, emprisonnée dans son cadre (comme dans le tableau d Emilie Frant), où elle n a pas son mot à dire. On voit bien qu en s ouvrant à Léa, en décidant d utiliser la parole, Juliette réalise ce que décrit G. Levy : «(la parole) rend possible l accès à une sensorialité des mots adressés, là où il n existait que gel de la pensé, anesthésie de la langue, disparition de tout destinataire, mise au silence de la parole, enfermée entre mutisme et cris.» Juliette s ouvre à elle même, elle se donne la possibilité de continuer d exister. On entend cette ouverture lorsque Luc rentre dans la maison et lance depuis le vestibule : «Juliette, es-tu là?». Après une petite hésitation, Juliette répond «Oui, je suis là», comme si elle affirmait d une nouvelle façon son existence. 6