Mondialisation culturelle dans le Golfe Persique
Depuis environ une décennie, certains États du Golfe se préparent à l après pétrole en diversifiant leur économie. Après la finance, le commerce et le tourisme, ces États misent aujourd hui sur le secteur culturel et de la connaissance. Quels sont les enjeux de ces nouveaux projets? (d'après "le Dessous des Cartes" décembre 2008)
Un lieu d échanges entre Orient et Occident Le Golfe Persique est bordé par 8 États riverains. Il a été pendant des siècles un lieu d échanges entre Europe, Moyen-Orient et Océan Indien.
Sortir de l économie de rente? Depuis le milieu du XX e siècle, la région est le centre pétrolier du monde : à elle seule, la zone concentre plus de 60 % des réserves mondiales prouvées de pétrole, avec notamment : l Arabie saoudite, qui a les premières réserves mondiales, suivie par l Iran, l Irak et les Émirats Arabes Unis.
Sortir de l économie de rente? Les réserves de gaz sont également très importantes : l Iran dispose de 16 % des réserves mondiales estimées, et le Qatar de 14,5 %. Les États ont profité depuis longtemps de cette rente, mais conscients du fait que leur production va décliner d ici 10 ou 20 ans, certains ont engagé une diversification de leurs économies depuis le début des années 2000.
Sortir de l économie de rente? Les pétrodollars sont maintenant investis sur place : dans l aluminium, la finance, les transports, le tourisme, les centres commerciaux ou dans des projets gigantesques en termes d infrastructures.
Deux chantiers au Qatar et à Abou Dhabi Or, on note une évolution dans les choix d investissements et deux grands projets sont en train de voir le jour à Abou Dhabi, et au Qatar.
l Ile du Bonheur à Abou Dhabi Au large des côtes d Abou Dhabi se trouve l île de Saadyat, "l île du Bonheur" en français, où doivent être construits 5 musées. D abord, en 2011 doit s ouvrir le Musée Guggenheim d Art Moderne, créé par Frank Gehry, l'architecte du Guggenheim de Bilbao. Et ce musée de 30.000 m² sera le plus grand de la Fondation Guggenheim.
le Louvre Abou Dhabi Deuxième projet, c est le Louvre Abou Dhabi, conçu par l architecte Jean Nouvel, qui a réalisé notamment l Institut du Monde Arabe, à Paris. Ce musée est le résultat d un accord passé entre les Émirats et l Agence France Muséums et il ouvrira en 2012, d abord avec des œuvres extraites de l ensemble des musées français, qui seront peu à peu remplacées par des acquisitions propres.
le Louvre Abou Dhabi Ce projet a suscité un vif débat en France : pour certains, le Louvre Abou Dhabi renforce la position de la France dans une région stratégique ; pour d autres, le Louvre a vendu son âme contre des pétrodollars, et s engage dans une logique de marché.
le Musée de la Mer Le troisième musée, sur l'île de Saadyat, sera consacré à la Mer, il est conçu par l architecte japonais Tadao Ando, avec un aquarium en partie immergé, et il ouvrira en 2015.
Des projets culturels cachent des rivalités politiques Le quatrième projet est un Centre des arts vivants, conçu par l architecte d origine irakienne Zaha Hadid. Et il ouvrira en 2018, avec 5 salles de théâtre. L émirat d Abou Dhabi affiche donc une nette volonté de devenir attractif à l échelle mondiale, mais cela se double aussi d une rivalité très forte entre les monarchies du Golfe.
les Projets culturels du Qatar L Émirat du Qatar a lancé également d importants projets culturels. A Doha, dans la capitale, vient de s achever la construction d un Musée des Arts islamiques, réalisé par l Américain Pei, et le Français Wilmotte, qui avaient déjà travaillé ensemble sur le projet du Grand Louvre.
les Projets culturels du Qatar Pour ce bâtiment, Pei s inspire d éléments architecturaux empruntés au Caire, à Cordoue ou à Damas, pour manifester la continuité qui existe dans l'art islamique. Ce musée répond à la volonté de l émir du Qatar de préserver l héritage islamique et il s'intègre dans un ensemble comprenant musée de la photographie, musée des sciences naturelles, bibliothèque, réalisés là aussi par des architectes internationaux.
Pour une économie de la connaissance à Doha Le Qatar a pour objectif de se donner une image de modernité et d ouverture et il a lancé en mai 2008 un plan national sur 20 ans, pour se doter d une économie de la connaissance, en construisant une Cité de l éducation, dans la banlieue de Doha.
Pour une économie de la connaissance à Doha Cette Cité accueille depuis 2003 six branches d universités américaines. - l École des Beaux-Arts de l Université de Virginia-Commonwealth, avec une licence en design ; - l Université de Carnegie Mellon avec des programmes en informatique et gestion ; - l Université agricole et mécanique du Texas, avec une licence en ingénierie et des installations de recherche agricoles ;
Pour une économie de la connaissance à Doha - l École de médecine Weill-Cornell pour la formation médicale, plus des centres de recherche ; - la Northwestern University a ouvert ses portes en 2008 pour offrir un cursus de journalisme et de communication. - et puis enfin Georgetown University propose un cursus en relations internationales.
Pour une économie de la connaissance à Doha Le campus héberge aussi une faculté islamique depuis 2007 et un Centre Hospitalier Universitaire de trois cent cinquante lits et une faculté de musique doivent également ouvrir leurs portes d ici 2011.
le Parc des sciences et technologies du Qatar Ensuite, il y a aussi le "Parc des sciences et technologies du Qatar" en construction, où Total, Mobil, General Electrics, Microsoft, EADS ont déjà prévu de s installer.
Des universités françaises exportées dans le Golfe Ce qui est plus inattendu, parmi les projets culturels au Qatar, c est Saint-Cyr, l École d officiers de Coëtquidan, qui doit ouvrir une antenne pour former les futurs officiers de l armée du Qatar, les élites civiles de l Émirat, mais aussi celles des autres pays du Golfe. Il y a aussi la Sorbonne qui est exportée à Abou Dhabi, la capitale des émirats.
la Sorbonne à Abou Dhabi La Sorbonne a déjà ouvert ses portes et s étendra à terme dans un bâtiment de 93 000 m², prévu pour 2 000 étudiants, sur l'île de Reem, à Abou Dhabi. C est un établissement mixte, laïque, francophone et la présence d une université française au Moyen Orient est le résultat d un accord passé entre la Sorbonne, le Ministère de l éducation nationale et les Émirats Arabes Unis, chacun y trouvant un avantage.
la Sorbonne à Abou Dhabi Pour les émirats, il s agit d offrir aux étudiants du monde arabe des formations internationales de haut niveau. Pour Paris, il y a les droits d inscriptions élevés, autour de 10 000 euros, dont elle prélève 10 à 20 %, mais surtout, ce projet permet d offrir une formation supérieure française aux étudiants e l'ensemble du Moyen-Orient et de l'afrique du Nord, cela permet de continuer à tisser des réseaux.
Ces projets et ces réalisations sont spectaculaires, inattendus, et sûrement prometteurs. Ainsi présentés un peu comme un catalogue, tout semble parfait. Il y a bien sûr la logique économique, et les pétrodollars à investir sur place. Mais quelles sont au juste les clés de lecture?
D'abord, le développement du secteur éducatif dans le Golfe répond au constat de la Banque mondiale sur l état catastrophique des systèmes éducatifs du monde arabe. Et pour les États du Golfe, la concurrence est rude pour offrir une éducation de haut niveau. Les grandes universités nord-américaines, européennes et aujourd hui chinoises attirent toujours plus d étudiants étrangers et cela vient accroître leur influence.
C'est d ailleurs exactement le pari français, en acceptant d'exporter dans cette région des établissements comme le Louvre ou la Sorbonne. Et c'est bien d'influence qu'il s'agit là. Il y a aussi la volonté des petits États du Golfe de se démarquer du grand voisin saoudien, très immobile. Et puis enfin il y a le contexte post 11 septembre, qui a rendu plus difficile l entrée sur le territoire américain des riches étudiants arabes. Émirats et monarchies du Golfe ne veulent pas se laisser enfermer dans l amalgame entre islam, islamisme, mouvance terroriste. Et ils ont bien raison.