SARDINES A L HUILE SAUCE CHOCOLAT
DU MEME AUTEUR : La Merguez apprivoisée, Publibook 2001 Terra, Publibook 2001, sous le nom de Jacques MORIZE Non publiés : Steak barbare Fume! C est du Chiite! La Pieuvre en chemise brune Entre l arbre et les Corses La châtreuse de charme
3 LUC CASTILLON SARDINE A L HUILE SAUCE CHOCOLAT
Avant-propos Luc Castillon est Chef de Groupe de la Brigade Antiterroriste (BAT). Le noyau de son équipe est constitué de Stacchi (dit Stac ou Mister Monstre), un copain de fac, de Samir M Zizi, Franco-Tunisien fils de restaurateur et de Driou, l ascète de cette bande de jouisseurs. L auteur tient à préciser que le récit qui suit est une œuvre purement imaginaire, de même que les personnages. Toutes ressemblances avec des personnes existantes, défuntes ou à venir seraient le fruit d un malencontreux hasard.
6 Il monte sur la Seine et se fait descendre. La voiture roulait lentement, rasant au plus près le trottoir. Prudent, le conducteur avait allumé ses feux de détresse, bien que la circulation fût nulle en cette fin de nuit. Penché en avant, il essayait d apercevoir la Seine au travers des trombes d'eau qui tombaient sans discontinuer depuis la veille. Soudain, il vit la passerelle. Il chercha un endroit pour se garer. Mais la bordure du trottoir était trop haute. Aussi abandonna-t-il sa voiture sur la chaussée, tous feux allumés. Lorsqu'il en débarqua, il fut happé par l'ouragan qui déferlait sur Paris. Il releva le col de son imperméable vert, en serra la ceinture. Puis il s'avança vers la passerelle. Parvenu au milieu de celle-ci, il eut peur d'être emporté tant les bourrasques étaient violentes. Il s'accrocha nerveusement au garde-corps et jeta un bref coup d œil au fleuve convulsé. De courtes vagues désordonnées s'entrechoquaient en soulevant des panaches d'écume grisâtre. Un instant, il subit l'attraction morbide de l'eau sombre et du vide. Sauter pour en finir avec cette histoire démente... La mort, ce devait être ça, un tourbillon d'eau livide et glacée. Il se ressaisit et reprit la traversée. Il aperçut la masse sombre de la voiture. Alors
7 qu'il s'engageait dans l'escalier, il vit la vitre du conducteur descendre lentement. Il eut ensuite le temps de distinguer le canon d'une arme d'où jaillit une flammèche. En même temps qu'il entendit la détonation, une horrible douleur lui déchira la poitrine. Deux autres projectiles l'atteignirent, l'un au torse, l'autre à l'abdomen. Les impacts le projetèrent en arrière. Chancelant, il se rattrapa à la rambarde, un goût de sang dans la bouche, submergé par la souffrance. Il entendit un moteur rugir, un long crissement de pneus martyrisés. Son agresseur fuyait. L'instinct de survie le poussa à rejoindre sa voiture. En s'accrochant au garde corps, il entreprit de retraverser la passerelle. La douleur était atroce, et il sentait ses forces le quitter peu à peu. Il parvint néanmoins à se traîner jusqu'à l'autre bout. Mais alors qu'il s'apprêtait à descendre la première marche, il fut secoué d'un spasme. Un jet de sang jaillit de sa bouche, un voile noir passa devant ses yeux, et il roula en bas des marches.
8 Chapitre premier La nuit achevait de s'étirer. Je somnolais dans mon fauteuil, les pieds calés sur mon burlingue. Dans la pièce voisine, mes trois compagnons d'infortune terminaient mollement une partie de tarot. Je ne percevais plus que de vagues murmures, parfois le choc d'une canette de bière reposée sur la table par une main harassée. Depuis quelques semaines, des informations faisaient craindre la reprise des attentats. De ce fait, la Brigade devait avoir une équipe prête à intervenir 24 heures sur 24 et les groupes se relayaient. C'était ma nuit de permanence. J''envisageais de me coucher par terre pour dormir plus confortablement lorsque le téléphone sonna. Je mis quelques instants à réagir, croyant à une hallucination auditive. D'une main mal assurée, je décrochai et bredouillai un "allô!" pâteux. - Commissaire Glandur, commissariat du XVI ème arrondissement. Z'êtes le responsable de permanence de la BAT.? - Inspecteur Castillon, oui, articulé-je avec difficultés. Mais respect, Monsieur le Commissaire. - Je vous appelle à la demande du Substitut Laire. On a une tentative d'homicide sur les bras et il pense que ça relève de votre domaine. Un diplomate allemand s'est pris deux balles dans la poitrine. Il est dans le coma. On a retrouvé sur lui un tract émanant d'une organisation kurde... - Ca s est passé où?
9 - Sur les quais rive droite, entre les ponts de l'alma et d'iéna, au niveau de la passerelle Debilly. - Je vois, on arrive. * * * Les nuits blanches rendent frileux. Les mains dans les poches de mon blouson, le col relevé, je grelotte sous les bourrasques. Mon royaume pour un café brûlant. Glandur nous pilote sur les lieux du crime. C'est un flic grisâtre, qu'on dirait extrait d'un film noir et blanc. La cinquantaine passée, il trimbale une bedaine proéminente sous un vieil imper avachi. Moustache et mégot de Gitane maïs, faudra le naturaliser et l'exposer au musée de la police quand il aura calanché. - Sa bagnole, marmonne-t-il, laconique, en s'arrêtant devant une grosse Opel. L'en est tout de suite descendu après l'avoir garée... S'est dirigé sans hésiter vers la passerelle. - Il y avait des témoins? Lui demandé-je, étonné par ce luxe de détails. - Oui. Deux amoureux qui se lutinaient dans une voiture. - Ils sont toujours là? - Ben non. Z étaient tout jeunes. La fille habite juste à côté. J'ai pris leur déposition et je les ai laissés rentrer chez eux. - Du moment que vous avez leur adresse, maugréé-je... Alors ensuite, que s'estil passé? - Il a traversé la passerelle. Comme il arrivait de l'autre côté, trois coups de feu.
10 L'a réussi à revenir en arrière... N'a pas pu descendre les marches... S'est écroulé et a roulé jusqu'en bas. C'est là qu'on l'a récupéré. Je mate l'environnement. La voie rapide, un passage piéton souterrain, la passerelle et sa grande arche métallique. En aval, un bateau qui fait restaurant. Sur l autre rive, la Tour Eiffel se balance. Il devait avoir rendez-vous. - Vous dites qu'il a retraversé avant de s'effondrer. Son agresseur n'a pas cherché à l'achever? - Ben non, voyez... - Le gars est toujours vivant? - Ah ça... J'sais pas. L'était dans le coma quand il a été évacué. Pas pu lui causer. Pensez, deux balles dans la poitrine et une dans le bide... Je fouine dans l'opel. Sans conviction. Les autres sont passés avant moi. Les papiers de la bagnole sont posés sur le siège passager. Le coffre est vide. De toute façon, les spécialistes la désosseront... - On passe de l'autre côté? Glandur acquiesce en silence. Un bout de trottoir, des marches de pierre usées. La passerelle est constituée de traverses de bois fixées sur des poutrelles métalliques. Je descends sur le quai opposé. Malgré la faiblesse de l'éclairage, je distingue parfaitement deux traces noires bien parallèles. Le tireur était embusqué dans une bagnole qui a décarré en catastrophe. Les traces se poursuivent sur une dizaine de mètres. - Z'avez trouvé quelque chose? Je redresse la tête. Il est resté là-haut, ce feignant. Je le rejoins.
11 - Je suppose que vous avez fait relever les traces de pneu? Pas que je crois trop à ce genre d'indice mais enfin... Il en paume son mégot. - Ah bon, parce que... Il est soudainement marri, le Glanmou. Il n'était même pas descendu voir... Je retraverse le fleuve en suivant des yeux les tâches brunes qui ont imprégné le bois. Plus on avance, plus elles sont nombreuses, jusqu'à l'endroit où le gars s'est écroulé avant de rouler jusqu'en bas. - Il doit être salement esquinté, murmuré-je. Vous avez le tract? - Oui, dans le fourgon. Venez. Les objets trouvés sur le diplomate et dans sa voiture ont été regroupés. Glandur me montre un étui plastifié dans lequel est glissée une enveloppe brune, vierge de toute inscription. - Mettez des gants, marmonne-t-il. C'est ce truc. - Cette enveloppe, où l avez-vous trouvée? - Ben... sur lui! - Je m'en doute, mais où exactement... - Dans la poche intérieure de son veston. - Il avait un pardessus, n'est-ce pas? Et vu le temps, il devait être entièrement fermé, ceinture serrée, non? Glandur hoche la tête affirmativement, dépassé par mes questions. J'extrais un feuillet dactylographié de l'enveloppe. C'est en Allemand. Il me reste de vagues notions de cette langue au son étrange venu d'ailleurs. Le papier émane
12 du Parti Révolutionnaire pour le Kurdistan Indépendant... C'est vasouillard et ça parle de l'oppression turque et des massacres irakiens. Je renifle un coup l'air humide. Je sens que je ne pêcherai plus rien ici. Autant rentrer au bercail et boire un grand café chaud. * * * Le dossier a été confié au juge antiterroriste Larosse. C'est une quinquagénaire sèche, cassante, méprisante et réac. Une vraie purge. Vers neuf heures, je me retrouve dans son burlingue, accompagné de Lacluze, le patron de la Brigade. Larosse nous salue à peine et me jette un coup d œil dégoutté. Probablement n'apprécie-t-elle pas ma tenue froissée et mon visage inrasé. - Faites votre rapport, Inspecteur, lâche-t-elle dès que nous sommes assis. Je fronce le nez, indisposé par l'odeur de son parfum. Ca sent vaguement l'antiseptique. Néanmoins, je lui résume succinctement ce que je sais de l'affaire avant de lui asséner ma conclusion. - Je pense que nous faisons fausse route avec ce tract kurde. Cette histoire n'a rien à voir avec eux. C'est un crime crapuleux et pour moi, ça relève de la Crime. - Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer cela? Grince Larosse. - Simple. Le tract n est pas un message de revendications. Il se trouvait déjà sur Holtzberger quand celui-ci est arrivé sur les lieux. L agression elle-même n'est pas le fait de tueurs chevronnés. Le tireur n'est pas descendu de la
13 voiture, il a tiré de loin et il ne s'est même pas assuré de la mort de sa victime. Celle-ci vivait toujours à son arrivée à l'hôpital... Que je sache, les activistes kurdes sont des "professionnels" bien entraînés et impitoyables. - Ils auront été dérangés, grogne Larosse. Ce que vous affirmez là ne repose sur rien. Je suis saisie du dossier et je vous charge de l'enquête. Nous allons en examiner les modalités pratiques, mais rappelez-vous une chose : J'exige d'être informée très régulièrement et par écrit de son évolution et j'attends de vous un strict respect de la procédure.
14 Chapitre deux Je suis reçu par un attaché d'ambassade qui ne fait pas teuton pour un sou tant il est brun et boulot. Il paraît sincèrement affecté par la mort de son collègue. - Je ne comprends vraiment pas. C'était un garçon sans histoire, ouvert, sympathique... Il parle le Français sans une once d'accent mais son débit est un peu lent. - Et puis je ne vois vraiment pas pourquoi des kurdes l'auraient abattu, poursuit-il, le front plissé par l'incompréhension. - Kurdes ou pas, il est mort dans ce que l'on peut appeler une embuscade, non? - Certes Je me suis tuyauté avant de venir : Wilfried Holtzberger était l'attaché culturel de l'ambassade et il n'aurait jamais eu de rapports avec les Services Secrets allemands. - Je sais qu'il était marié, reprends-je. Des enfants, peut-être? Hans Machin (je n'ai pas retenu son nom à rallonge) secoue négativement sa grosse tronche à binocles. - Pas d'enfant, non. Il avait épousé une Thaïe il y a deux ans à peine, alors qu'il était en poste là-bas. - Pas d'ennui d'argent, pas de maîtresse, il n'était pas homosexuel, ne se droguait pas? - Tout de même, Monsieur l'inspecteur! S indigne-t-il. C'était un garçon sérieux, comme tous nos diplomates. Non, je ne vois pas... Une erreur, peut-
15 être? Tu parles... - Pardonnez-moi, je cherche simplement une explication à ce drame. Auriezvous la possibilité de me communiquer l'emploi du temps de Monsieur Holtzberger pour la journée d'hier? Le voyant se cabrer à nouveau, je m'empresse de poursuivre. - Comprenez-moi bien. Je cherche un détail qui me permettra de démarrer l'enquête. C'est peut-être dans les dernières vingt quatre heures de sa vie que je trouverai le déclic. Il se détend. - Vous avez raison. Venez, je vais vous présenter Frau Gertrud, sa secrétaire. Nous grimpons un étage pour rejoindre les bureaux du défunt conseiller culturel. Gertrud... Un prénom pareil, j imagine déjà la gravosse blondasse. Comme quoi les préjugés peuvent coûter cher. Parce que Frau Gertrud n'est pas un cageot, c'est plutôt un sacré canon! Blonde, ça oui. Mais grande, avec des jambes immenses et des seins comme des ogives. Elle est en mini-jupe très mini, avec des bottes qui lui remontent jusqu'aux genoux. En haut, un body jaune paille moulant souligne la magnificence de sa poitrine. Des yeux bleus en amande, tirant sur le violet, une bouche charnue, très rouge... La commotion! Machin fait les présentations, mais je suis déconnecté, les yeux aspirés par les siens, fasciné comme la souris par le serpent, chaviré par le désir comme la chaloupe par la mer en furie, tout ce que tu veux.
16 - Eh bien, je vais vous laisser, marmonne Herr Machin d'un air pincé. Inspecteur, si vous avez encore besoin de moi, n'hésitez pas, mon bureau vous est ouvert. Il sort, me laissant seul face à elle. - Allons nous installer dans le bureau de ce pauvre Monsieur Holtzberger, murmure-t-elle. Nous serons plus à l'aise. Je la suis machinalement, les yeux fixés sur sa chute de rein ondulante. Je m'assieds dans le fauteuil qu'elle me désigne et elle se pose en face de moi, croisant élégamment les jambes. Vision fugace de la culotte arachnéenne. Elle attrape un agenda relié cuir noir sur le bureau de son défunt patron et entreprend de m'énumérer ses rendez-vous de la veille qu elle me commente au fur et à mesure. Mais je n'arrive pas à me concentrer sur ses propos. Mes yeux sont comme scotchés sur ses jambes et Mister Pafowsky trépigne dans mon calcif. Quand je suis comme ça, je me demande si je ne suis pas malade. Ca finit par l'agacer et elle a une réaction époustouflante. Elle écarte ses cuisses fabuleuses. - C'est ça que vous voulez voir? Me dit-elle d'une voix méprisante. La culotte est mignonne, mais je ne suis pas comblé. Elle le réalise. Alors elle tire sur le timbre-poste qui recouvre sa cressonnière. Miam! Exactement comme je l imaginais, blond pâle, impeccablement entretenu, des lèvres roses ourlées. - Satisfait? On va pouvoir travailler sérieusement, à présent? Elle garde la pose, attendant ma réponse. Je disjoncte. Un élan irrépressible me pousse à m agenouiller entre ses cuisses ouvertes. D un geste fulgurant, je tire sur
17 la culotte qui déclare forfait. Dans le même temps, ma langue entre en action. Je me goinfre, bestial. Le repas du fauve, l'appétit d'un faune, la soif d'aujourd'hui, et que ça pétille. Ce qui me sauve, c'est l'effet de surprise. Le temps qu'elle réalise, elle est déjà à moitié pâmée. Trop tard pour réagir, l'affaire est trop engagée, elle veut connaître la suite, ouvre tout grand ses compas, me dope de la voix, me conseille, m'ordonne, trémousse du fion, gémit, halète, crie, tremble, vibre, décolle et s'effondre par terre. Fou de désir, je m'apprête à l'assaillir à même le sol lorsque la porte s'ouvre à la volée. - Gertud! Crie une voix de femme. Que se passe-t-il? (En allemand dans le texte). Je me tourne vers l'arrivante. Une petite brunette à lunette, moche comme un singe. Je m'avance vers elle, un sourire carnassier aux lèvres. - La douleur, murmuré-je. Manifestement, elle adorait son patron. Elle a piqué une crise de nerf, mais je crois que c'est terminé. Laissez-nous, je dois encore lui parler. Je dois avoir l'air très sauvage, car elle recule, affolée. Dès qu'elle est sortie, je ferme la porte et je retourne vers Gertrud. Malheureusement, le charme est rompu. Elle s'est rassise et regrette déjà de s'être laissée aller. Inutile d'insister. J'entreprends donc de l'interroger sur son patron. Bonhomme insignifiant, semblet-il, consciencieux et bosseur. Pas très heureux en amour, ayant épousé une femme volage, mais prenant la chose avec résignation.
18 - Je pense à une chose, s'exclame soudain la Faramineuse. Monsieur Holtzberger devait voir quelqu'un hier soir. Un homme qui l'a appelé plusieurs fois sans succès et qui, en désespoir de cause, m'a demandé de lui rappeler leur rendez-vous pour le soir même, à vingt deux heures. Je la mate, vaguement indécis. - Il vous avait précisé l'endroit? - Non, mais lorsque j'en ai parlé à Monsieur Holtzberger, il a murmuré : "Ah oui, au pub Elyséen". - Aucune idée concernant la personne avec qui il avait ce rendez-vous? - Hélas non. Je suis certaine de ne jamais avoir entendu cette voix auparavant. Est-ce une piste? En tout cas, c'est le seul os que j'aie à ronger pour le moment. Je me lève, un rien nostalgique. - Eh bien mademoiselle, il me reste à vous remercier pour votre... chaleureux accueil. J'espère que nous pourrons nous revoir pour terminer ce que nous avons commencé? Elle s'est levée elle aussi. Elle me regarde droit dans les yeux, provocante en diable. - J'y tiens autant que vous, Inspecteur. Je finis à 18 heures, si vous pouvez passer me chercher, vous connaissez mon numéro de téléphone ici? * * * Holtzberger habitait à Suresnes, dans un immeuble moderne bâti en front de
19 Seine, avec vue imprenable sur le bois de Boulogne. J'ai appelé sa jeune veuve pour lui demander de me recevoir. Mais j'ai peu de temps, car je dois aller à Roissy chercher deux collègues allemands qu'on me balance dans les pattes. L'accès à l'immeuble est contrôlé par un interphone. Je sonne chez Holtzberger, une fois, deux fois, trois fois sans succès. Problème. S'est-elle carapatée? J'essaye d'autres touches. Enfin, quelqu'un répond. Voix féminine. - Police, Madame. Inspecteur Castillon. Je dois voir l'une de vos voisines, qui ne répond pas. Pourriez-vous m'ouvrir? Il me faut parlementer un long moment pour qu'enfin, elle accepte de venir s'assurer de ma qualité de poulet. C est une quadragénaire brune un peu replète, elle est encore en robe de chambre. Je colle ma carte contre le vitrage de la porte. Rassurée, elle ouvre. - Merci, Madame. Holtzberger, c'est quel étage? - Troisième gauche. Mais que se passe-t-il? Sans lui répondre, je m'engouffre dans l'ascenseur. - Vous remontez? Dépassée, elle me rejoint. J'appuie sur le trois. Pendant que nous grimpons, j'entends une porte claquer puis une cavalcade dans l escalier. Soudain, j'ai comme un pressentiment. Arrêt au troisième. - La porte de droite, murmure la brune, qui sent ma tension. Je sonne, un long coup, trois coups courts. Pas de réponse. Je mate la serrure. Si les verrous de sécurité ne sont pas fermés, aucun problème. Je sors l'ustensile
20 nécessaire de ma fouille et je farfouille. Trois secondes plus tard, je pénètre dans l'appartement du diplomate. Saccagé. Il a été dévasté par un typhon. Meubles renversés, leur contenu répandu sur le sol, canapés et fauteuils éventrés. Je parcours les pièces au pas de charge. Dans la salle de bain, je bute sur une femme nue, la gorge tranchée. La baignoire est pleine de sang. Je touche une de ses mains. Encore chaude. L'assassin m'a glissé entre les pattes... Soudain, j'entends un glissement derrière moi. Je volte. Ce n'est que la brune qui, poussée par la curiosité, tente une incursion dans l'appartement. Inutile de la traumatiser. - Soyez gentille, madame. Rentrez chez vous. Il faut que j'appelle mes collègues. - Mais... que s'est-il passé? Un cambriolage? - Ca m'en a tout l'air. A quel étage êtes-vous? J'aurai quelques questions à vous poser. - Quatrième droite, balbutie-t-elle, dépassée par les événements. D'un coup de talon, je referme la porte derrière elle. J'enfile des gants pour attraper le téléphone et j'appelle la boîte.
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22 Chapitre trois La brunette m'accueille, des points d'interrogation plein les yeux. Elle est toujours en robe de chambre. Son appartement est identique à celui du dessous. L'ameublement est classique, bon genre un peu lourd pour mon goût. - Asseyez-vous, me propose-t-elle en m'indiquant un fauteuil en cuir. Puis-je vous offrir quelque chose? - Volontiers. Un café, si vous en avez. Je n'ai pas dormi de la nuit... - Quel métier vous faites... Asseyez-vous au salon, je vais vous en préparer. Elle disparaît dans sa cuisine. Pressé de l'interroger, je la suis. - Alors, demande-t-elle, morte de curiosité. C'est un cambriolage? - Hélas, pire que cela. Monsieur Holtzberger a été assassiné cette nuit à Paris et sa femme ce matin, juste avant que j'arrive. J'espérais un choc, je suis servi. Elle devient blême et manque tomber dans les pommes. Je n'ai que le temps de l'asseoir sur un tabouret. - C'est... c'est horrible, gémit-elle. Mais qui? - Je n'en sais pas plus pour l'instant, Madame. C'est précisément pourquoi je dois vous parler. Il s agissait de vos voisins... Vous savez peut-être quelque chose qui m'aidera à trouver le coupable? - Oh vous savez, je les connaissais à peine... Lui, je le croisais parfois dans l'escalier, bonjour bonsoir, jamais davantage. - Et sa femme?
23 - Oh, celle là! Fait-elle en hochant la tête. Je pose une fesse sur le coin de la table, ce qui me permet d'avoir une vue plongeante sur ses ballons d'alsace. Encore bien roulée, la mère. Elle ne s'est pas rendu compte que sa robe de chambre découvre les trois quarts de ses cuisses. Le spectacle émoustille Mister Pafowsky. - Celle-là? L encouragé-je. - Une garce, Monsieur, une vraie garce. - Comment cela? - Si je vous racontais... - Précisément... - Quand même... - Ecoutez, Madame. C'est une affaire très grave, deux meurtres! Rendez-vous compte! Il faut tout me dire pour que je conserve une chance de coincer le meurtrier et l'empêcher de recommencer. Elle hésite encore un peu, mais l'idée que le tueur pourrait revenir l'incite à laisser sa pudeur de côté. - Elle reçoit souvent des hommes, murmure-t-elle en baissant la tête. L'aprèsmidi, pendant que son mari est au travail, et même parfois la nuit, quand il est en voyage. Elle est racoleuse, toujours vêtue comme une... enfin très court, si vous voyez ce que je veux dire. En plus une jaune! Vous pensez, ça excite les hommes! On ne se rend pas compte de prime abord, mais Madame doit se taper un bon 95 de tour de poitrine. En plus, ça à l'air ferme. Hum! Contrôle-toi, Castillon.
24 - Vous dites qu'elle reçoit des hommes. Pensez-vous que ce sont des amants? - Ah ça, aucun doute là-dessus! Vous aurez remarqué qu'ils occupent l'appartement situé directement sous le nôtre. Et les bruits montent. Certaines fois, c'est insoutenable. Ce sont des cris, des râles Mon Dieu! Lorsque mes enfants sont là, je suis gênée! - Ah bon? Et vous-même? Vous ne criez pas lorsque vous faites l'amour? Elle s en décroche la mâchoire. - Répondez-moi, insisté-je. C est important pour mon enquête! - Ah ça! Oh! Je ne crois pas... Non, vraiment pas. - Peut-être parce que l'on n'a pas su vous révéler? - Oh, Inspecteur! - Pardonnez-moi, Madame. C'est de vous voir si proche de moi, si belle, si désirable, de sentir votre parfum... Je crois bien que vous me faites perdre la tête! - Voyons, ce doit être la fatigue! Le café vous fera du bien... - J ai peur que ça ne fasse qu aggraver mon état Elle me regarde d'un air à la fois troublé et mal assuré. - C'est... C'est vrai que vous me trouvez belle? Pourtant, je suis plus âgée que vous. - Qu'importe votre âge, madame. Vous enflammez mes sens. Ah! Je vois que vous doutez. Confiez-moi donc votre main, elle saura vous dire mon émoi. L'innocente me laisse poser sa menotte sur le haut de ma cuisse, là où s'est développé un baobab nain. Incrédule, elle palpe puis retire sa main comme si elle
25 s'était brûlée. - Inspecteur, bafouille-t-elle, je crois que vous feriez mieux de partir. Je suis une honnête femme et... - Je suis confus, Madame. Un élan irraisonné, croyez-le bien. Je vais vous laisser. Mais je voudrais vous demander une faveur, une simple faveur. - Et quoi donc? Fait-elle, curieuse. - Souvent, les femmes, tu remarqueras. La curiosité les perd. - Laissez-moi juste me reposer quelques minutes, blotti contre vous. Je suis si fatigué, si désemparé... Toute cette violence, ce sang, ce malheur Elle hésite un peu, mais je lui fais mes yeux de cocker. D un coup, elle craque et me tend ses bras. Je cale ma tronche entre ses nichons chauds et odorants. Trente secondes plus tard, j'y fais des bisous, puis des léchouilles. Une main lui caresse le dos, l'autre les cuisses. Et ainsi de suite. Je la quitte une bonne heure plus tard après lui avoir démontré qu'elle criait aussi dans certaines circonstances. Avec tout ça, je n'ai plus le temps d'aller récupérer mes confrères teutons à Roissy. Ils sont en train d'atterrir. En catastrophe, j'organise leur réception avec un pote de la Police de l'air qui les fera convoyer jusqu'à la taule. Revenu à mon bureau, je me tape un casse-dalle sur le pouce tout en épluchant les premiers rapports concernant Holtzberger. Les balles ont été tirées de bas en haut, d'une distance d'environ dix mètres. Ca confirme ce que je pensais. Le tireur n'est pas descendu de sa bagnole.
26 Les Teutons arrivent alors que je suis en train de siroter un café épais comme du goudron. Indispensable pour me remettre de cette nuit blanche et des péripéties sexuelles de la journée. Je me lève pour les accueillir. Dans leur genre, ils sont parfaits. Des armoires aux yeux gris, tu dirais deux frères. Autant d'humanité dans leur regard que dans celui d'un requin venant de happer la jambe de bois d'un cul-de-jatte... Ils me serrent la main du bout des doigts, l'air d'avoir peur de se salir, et se présentent mutuellement. Bien sûr, je ne retiens pas leur nom. Pour plus de facilité, je les appellerai Zébullon et Zéphyrin. Je trouve ça plus aisé. Zébullon, c'est celui qui a la mèche grise, Zéphyrin, lui, est un peu rouquin. Banco? Je leur fais un point rapide de l'affaire. Lorsqu'ils apprennent l'assassinat de la femme d'holtzberger, ils se déchaînent. Zébullon, qui paraît être le chef (c'est aussi le plus âgé), hoche la tête, réprobateur. - Vous auriez dû tout de suite protéger Frau Holtzberger, qu'il me dit. Tout de suite, c'est élémentaire! - Il m'a fallu attendre le matin pour connaître l'adresse de votre diplomate, dont le passeport était domicilié à l'ambassade, plaidé-je. Zébullon hoche à nouveau la tête d'un air douloureux. - Nous possédons un fichier électronique où est recensé ce genre de renseignements... - OK, cher collègue. La perfection germanique! Que voulez-vous, nous ne sommes que de pauvres Français! Voulez-vous que je vous fasse conduire à votre hôtel?
27 - Nein, non! Nous avons l'accord de vos chefs pour suivre votre enquête. A présent, que comptez-vous faire? Te virer par la fenêtre, connard, pensé-je. - Enquêter au pub Elyséen, dis-je tout haut. - Ah oui, ce bar où Monsieur Holtzberger avait un tardif rendez-vous... * * * Nathan travaillait dans son atelier lorsque la sonnette retentit. Il n'attendait personne. Peut-être était-ce Maïh? Parfois, la jeune femme débarquait ainsi sans prévenir. C'était toujours merveilleux. Le désir les enflammait et ils se jetaient l'un sur l'autre avec avidité. Ils faisaient l'amour n'importe où, à même le sol, sur un coin de table et parfois même dans un lit, avec une sorte de frénésie qui confinait au désespoir. Emoustillé par avance, il alla ouvrir. Il se trouva nez à nez avec un homme brun aux cheveux très courts, grand et costaud, dont les yeux étaient masqués par des lunettes noires. Nathan eut le temps de remarquer les mains gantées. Sans mot dire, l'homme le repoussa à l'intérieur de l'appartement et claqua la porte avec le talon. - Mais enfin! Qui êtes-vous? Bredouilla le jeune homme tandis que l'inconnu tournait soigneusement le verrou. Toujours muet, l'homme brun refoula Nathan jusqu'au living. Il déboucla son
28 imperméable et en sortit un revolver auquel il adapta un gros cylindre noir. Nathan comprit qu'il s'agissait d'un silencieux et sentit la sueur ruisseler dans son dos. - Assieds-toi! Lui intima l'intrus, tout en prenant place sur une chaise. Effaré, le jeune homme ouvrit la bouche. Mais le canon de l'arme, brusquement braqué sur lui, l'incita à obtempérer. Satisfait, l'homme aux lunettes noires posa le flingue sur ses genoux et fixa le jeune styliste. Malgré les verres fumés, celui-ci sentit pour ainsi dire physiquement le regard dardé sur lui. Il frissonna. - Que me voulez-vous? Parvint-il à articuler malgré tout. - L'objet que t'a confié Madame Holtzberger. Nathan exprima une surprise non feinte. - Un objet? Quel objet? L'homme brun fut désarçonné par cette réponse. Il connaissait suffisamment l âme humaine pour sentir que ce jeune trou du cul avait trop peur pour lui mentir. Néanmoins, il insista. - Ecoute, petit. Je suis persuadé que tu n'as rien à voir dans cette histoire. Mais ta copine thaïlandaise m'a dit qu'elle t'avait confié un objet pour que tu le planques chez toi. Tu vas me le donner gentiment et je repartirai sans qu'il ne te soit rien arrivé de fâcheux. Une dernière chose : N'aie aucun scrupule, elle ne te le réclamera plus jamais. Elle est morte. Terrorisé, Nathan fut pris d'un violent tremblement. - Je vous assure que je ne sais pas de quoi vous parlez! Vous vous trompez,
29 Maïh n'a pas pu vous dire cela! Elle ne m a jamais confié quoi que ce soit. L'homme se leva en soupirant. Il allait certainement perdre son temps. Mais il devait être certain que le jeune homme disait vrai.
30 Chapitre quatre Le Pub Elyséen est un lieu cossu et feutré. Nous y débarquons peu avant quatorze heures et c'est encore plein de monde. Essentiellement des cadres sup' ou des dirigeants qui déjeunent avec des relations d'affaires ou avec leur maîtresse. Le patron trône derrière son rade. C'est un sexagénaire pansu et rougeaud, à la couperose très nouveau riche. Je lui montre discrètement ma plaque. Il la regarde exactement comme s'il s'agissait d'un étron déposé sur le cuivre lustré de son bar. - Qu'est-ce vous me voulez, maugrée-t-il. - Vous poser quelques questions. - Pas le temps. Je travaille, moi. Repassez dans l'après-midi. Je me sens devenir d'un rouge intéressant, d'autant plus que je capte le sourire ironique de Zéphyrin. Je m'efforce au calme. - Vous avez bien lu ma carte, hein? Vous ne me prenez pas pour un quêteur de l'armée du Salut? Le pansu se penche sur mon oreille droite. - J'en n'ai rien à foutre. J'ai rien à me reprocher, tout est en règle. Y'a deux ministres et un sénateur qui bouffent ici en ce moment même, j'ai qu'un mot à dire pour que tu te retrouves muté dans un coin pourri, alors tout flic que tu sois, fais preuve d'intelligence et tire-toi avec tes frères siamois. Putain, je me sens au bord de la bavure. Je parviens néanmoins à conserver mon sang froid. Retenant le pain qui me démange le poing, je lui fais un très beau
31 sourire qui le décontenance. Puis je contourne le rade et lui passe les menottes. Il est tellement scié qu'il ne réagit pas sur-le-champ. Ensuite, c'est trop tard. Mes cousins germains entrent en action. Ils me rejoignent, chopent le gars, chacun sous un bras et ils l'évacuent de l'établissement en le portant à cinq centimètres du sol. Je les suis en saluant l'assistance médusée. Les deux Z, qui remontent nettement dans mon estime, balancent le pansu à l'arrière de la guinde et embarquent, chacun d'un côté. Le taulier retrouve l'usage de ses cordes vocales. - Petit con, éructe-t-il. Tu me le paieras très cher. Je... Je place un démarrage fulgurant qui lui cloue le bec. Gyrophare et sirène en action, je fonce à tombeau ouvert vers la taule toute proche. J'enquille la rampe du parking souterrain et j'atterris sur une place libre. Après avoir coupé le moulin, je me retourne vers le pansu soudain pensif. Je le mate droit dans les yeux. Il n'en mène plus trop large. - Parfait, dis-je d'une voix sereine. Je crois que nous allons pouvoir discuter calmement. Il ouvre le bec mais je ne lui laisse pas en placer une. - Ta gueule, je cause. Tu t'appelles Dany Podevin, dit Dany les Chrysanthèmes. Quelques broutilles t'ont valu de passer cinq ans en taule dans les années cinquante. Ensuite, tu as commis des saloperies en Algérie. Elles t ont valu d être condamné à perpette par contumace. Jusqu'à ton amnistie, tu as vécu en exil en Afrique. Rentrant alors au bercail, tu as mystérieusement trouvé le fric nécessaire pour acheter ton bistrot. Correct, jusqu'à présent?
32 - Vous n'avez pas le droit de parler de choses qui ont été amnistiées! - C'est pourquoi je ne t'en parle pas. Pas plus que je ne te parlerai de l'assassinat de Kolimbo, ce progressiste africain abattu à Cannes en 76... Il n'y a que des présomptions contre toi, pas de preuves, un bon copain ayant fait disparaître une pièce essentielle du dossier avant d'être lui-même buté. Mais tu sais, ce genre d'histoire peut toujours rebondir un jour ou l'autre. Une mauvaise rumeur est parfois plus nocive qu un bon procès. Quelques articles dans la presse et tes prestigieux clients te tournent le dos. C est le début de la déchéance! Là, il paraît déjà plus attentif. - En conséquence, je pense que tu n'as aucun intérêt à me mettre des bâtons dans les roues. C est pourquoi tu vas répondre à quelques questions anodines portant sur une affaire qui ne te concerne pas, après quoi, tu pourras retourner derrière ton beau bar engranger du picaillon. Au fait, inutile de me bassiner avec tes appuis politiques, on les connaît et ma Brigade dépend directement du Ministre. Il ne répond rien, assommé par la tournure que prennent les événements. - Parfait, dis-je. Allons-y. Etais-tu dans ton rade hier soir vers 22 heures? - Oui, grogne-t-il. Je fais toujours la fermeture avec un de mes garçons. Je lui déballe le portrait d'holtzberger. - Ca te dit quelque chose? Il y jette à peine un coup d œil. - Jamais vu.
33 - Tu commences mal, Dany. Ce type est venu hier soir dans ton établissement. Il avait rendez-vous avec un autre gars. Alors? Il hausse les épaules. - C'est possible, si vous croyez que je remarque tous mes clients... - A d'autres. A cette heure-ci, ton bouge doit être quasiment vide. Fatalement, tu prêtes davantage attention à tes clients. Regarde mieux. J'espère que la mémoire va te revenir, sinon je te prédis un avenir morose. - Peut-être que ça irait mieux si j'avais mes lunettes, maugrée-t-il. Serviable, Zébullon pêche ses bésicles dans sa poche poitrine et il les lui colle sur le nez. Podevin se penche sur le portrait. - Mouais, finit-il par dire. Ca me rappelle quelque chose. Il s'est pointé un peu avant dix heures, votre gazier. Il paraissait chercher quelqu'un. Il a fini par s'installer dans un box. Il a commandé un scotch. Un quart d'heure plus tard, un type l'a rejoint. - Comment était-il? Podevin réfléchit un instant. Maintenant, il est lancé. L'affaire ne le touchant pas, il a pigé que son intérêt était de m'aider au mieux de ses possibilités. - Plutôt grand, je dirais 1m80. Baraqué mais sans graisse. Quarante ans environ, des cheveux brun courts, des lunettes ovales très teintées. Une gueule... enfin, de la gueule, quoi. - Vêtu comment?
34 - Un imper kaki et une écharpe jaune. - Il portait quelque chose? - Ouais, un attaché case noir. - Ils sont restés ensemble longtemps? - Je crois pas. Dix broquilles, pas plus. Ils sont repartis en même temps, mais ils se sont séparés sur le trottoir. - C'est tout ce que tu peux nous dire? - Ben oui. De mon bar, je pouvais pas voir ce qu'ils maquillaient. - C'est ton garçon qui les a servis? Il est à l'elyséen, en ce moment? - Non, il prend son service à dix sept heures. Il doit être chez lui. - Tu as son adresse? - Pas sur moi, bougonne-t-il. - OK. On va monter, tu appelleras ton bouge de mon bureau pour avoir ses coordonnées. * * * Le serveur de Podevin s'appelle Raymond Brochet. Il pioge dans le 18 ème et il me faut un gros quart d'heure pour rallier son domicile. Je ne regrette pas le déplacement, bien que le zig ait une gueule de raie et l'haleine fétide. Il nous apprend que Holtzberger et l'homme avec qui il avait rendez-vous ont eu une discussion très vive. Ils n'ont échangé aucun objet, mais à un moment donné, l'homme brun a sorti des documents de son attaché case et les a fourrés sous le
35 nez du diplomate. Celui-ci les a parcourus. Ensuite, il paraissait décomposé. Il s'est énervé après l'homme brun qui est resté calme, voire narquois. La discussion s'est achevée brutalement, le brun récupérant ses documents et se levant, coupant le diplomate en pleine tirade, avant de s'esquiver. Holtzberger a tenté en vain de le retenir, puis il l'a suivi à l'extérieur. N'ayant plus rien à extraire de Brochet, je l'embarque. Il va aider son patron à dresser le portrait robot de l'homme brun.
36 Chapitre cinq Yorgos sortit prudemment sur le palier. Il écouta un instant les bruits de l'immeuble. Un vague air de musique flottait dans l'escalier, sans qu'il puisse en déterminer la provenance. Sinon, tout était calme. Rassuré, il referma soigneusement la porte de l'appartement. Il quitta les lieux sans encombre et ôta ses lunettes noires dès qu'il fut dans la rue. A longues enjambées, il rejoignit sa voiture qu'il avait garée dans une rue adjacente, à une centaine de mètres de là. Tout en conduisant, il enrageait intérieurement. La garce l'avait roulé en le dirigeant vers une voie de garage. Impossible de rattraper le coup, il l'avait égorgée pour s'assurer de son silence... Yorgos avisa une cabine téléphonique. Il gara sa voiture Il connaissait le numéro par cœur. Il laissa sonner trois coups, raccrocha, recommença. A la quinzième sonnerie, on décrocha. Il échangea les phrases de reconnaissance avec son correspondant, puis exposa le motif de son appel : Il voulait un contact le plus rapidement possible. Son interlocuteur lui demanda de rappeler dix minutes plus tard. Pour tromper l'attente, Yorgos alla prendre un café. Lorsque ce fut l'heure, il descendit à la cabine téléphonique du bistrot et il appela selon le même processus. Son correspondant lui communiqua un lieu et une heure de rendez-vous. Dix sept heures, dans une brasserie anonyme du huitième arrondissement.
37 * * * - Madame Dubois-Durand? - Non c'est l'inverse, Durand-Dubois. - Excusez-moi. Inspecteur Castillon, vous me remettez? - Ah, c'est vous! Comment osez-vous, après ce que vous m'avez fait! - Comment cela... - Ne faites pas l'innocent, Inspecteur. Vous avez abusé de moi, tout simplement. - Allons donc, Madame, ricané-je. Je n'ai rien fait d'autre que répondre à l'appel pressant de vos sens exigeants et de votre corps offert et brûlant! - Oh non! Gémit-elle. Brigand! Vous m'avez envoûtée! C'est bien la première fois qu'une pareille chose m'arrive! - Et vous le regrettez? Susurré-je. - Taisez-vous! Votre voix me fait fondre. - Je voudrais vous poser une question, ma maîtresse torride. - Tout ce que tu voudras, mon grand fou. Viens, je suis à toi. - Hélas! Impossible pour le moment, mon amante experte. Dites-moi plutôt, Votre défunt voisin est-il rentré chez lui hier soir, vers onze heures? - Je vais te répondre, mon grand mâle. Mais avant, promets-moi de passer me voir cet après midi. Je suis seule jusqu'à six heures.
38 - Demain matin si vous voulez, ivresse de mes sens, mais pas cet après midi. - D'accord, promets. Je promets. - Et que me feras-tu subir, grand sauvage violeur? Un peu excédé mais n'en laissant rien paraître, je lui résume mon catalogue exclusif, ce qui renforce son émoi. Je la laisse atterrir avant de la relancer. - Oui, oui, je vais te répondre, gros vicieux. Oh! Si tu me voyais! Je suis dans tous mes états! Une fontaine! Oui, Monsieur Holtzberger est rentré chez lui hier soir. Vers onze heures, on venait de se coucher. Sa femme était dans sa chambre, juste en dessous de la nôtre. Ils se sont disputés et lui, si calme d habitude, hurlait. Ca a duré une bonne heure, après quoi il est reparti. - Rien d'autre à me signaler? - Non, non... Oh! Que j'ai hâte de te retrouver... Je raccroche après lui avoir promis les pires sévices. Zébullon et Zéphyrin me regardent, la face congestionnée. - Vous avez une drôle de façon d'interroger les gens, expire l'un. - Je dirais même plus, vous avez de drôles de gens à interroger, agonise l'autre. * * * Yorgos était un professionnel qui vendait ses services à qui les payait cher. L'homme qu'il devait rencontrer était le commanditaire de sa mission à Paris. Il
39 s'agissait d'un petit homme d'une cinquantaine d'années, trapu, le crâne dégarni cerné d'une couronne de cheveux brun huileux. Affable, souriant, il s'était présenté sous le prénom de Pierre lorsqu'ils s'étaient vus pour la première fois, un mois plus tôt. Il lui avait alors expliqué sa mission. Il s'agissait de récupérer par tous les moyens un objet détenu par un diplomate allemand. Par tous les moyens, mais si possible discrètement. L'objet se présentait sous la forme d'un emballage de cassette vidéo. Mais la boîte était scellée et pesait un poids très supérieur à ce qu'il aurait dû être. C'est tout ce que savait Yorgos. A présent, il se retrouvait devant son employeur avec un délicat rapport à faire. Il avait échoué, ce qui lui arrivait rarement. Pourtant, l'affaire avait plutôt bien débuté. Fouillant dans la vie de Holtzberger pour trouver un moyen de pression, il avait découvert que la femme du diplomate menait une vie fort dissolue et qu'elle était impliquée dans un trafic de drogue en provenance de l'extrême-orient. Patiemment, il avait accumulé les preuves avant d'aller voir Holtzberger et de lui proposer un marché : La cassette contre la tranquillité. Le diplomate l'avait envoyé promener. Conciliant, Yorgos lui avait laissé une semaine pour réfléchir. L'Allemand avait mis ce délai à profit pour vérifier ses assertions. Pour cela, il avait embauché un privé. A leur second rendez-vous, le soir précédent; Holtzberger s'était montré plus conciliant. Il avait proposé de l'argent, puis, Yorgos refusant, il lui avait demandé un délai supplémentaire. Yorgos était resté inflexible, exigeant que la cassette lui
40 soit remise avant le lendemain matin. Holtzberger avait fini par craquer. Mais, avait-il expliqué, il devait d'abord la récupérer. Yorgos lui avait alors fixé un nouveau rendez-vous à trois heures du matin. Ils s'étaient quittés là-dessus. Prudent, Yorgos avait filé le diplomate qui était rentré chez lui avant de ressortir une heure plus tard, les mains vides mais visiblement furieux. Il était retourné à Paris, avait passé un coup de fil depuis un bar où il était resté un bon moment, buvant abondamment. Il était reparti vers une heure et demi, sans avoir rencontré personne. A deux heures, il se faisait descendre. Arrivé sur les lieux juste après, Yorgos avait pu le fouiller ainsi que sa voiture, en pure perte. Au matin, il s'était rendu chez le diplomate. Il avait retourné l'appartement, questionné l'épouse qui l'avait aiguillé sur une fausse piste. A présent, la trace de la cassette était perdue et Yorgos risquait d'avoir été repéré. Il estimait donc plus prudent d'abandonner. Un long silence suivit la fin de son rapport. Pierre semblait réfléchir, les yeux perdus dans le vague. Il parla enfin. - Bien entendu, vous ne toucherez pas la seconde partie de votre contrat. Yorgos haussa les épaules. C'était la règle du jeu. Pierre poursuivit. - Je ne saurais trop vous conseiller de quitter la France dans les meilleurs délais et d'oublier cette histoire. N'en parlez jamais à personne ou vous le regretteriez, croyez-le bien. Un éclair de colère brilla dans les yeux de Yorgos. - Jamais un client ne s'est plaint d'une indiscrétion de ma part. J'ai échoué, soit. Je le regrette autant que vous. Mais épargnez-moi vos menaces et vos
41 conseils. Rassurez-vous, je vais disparaître pendant quelques temps, j'ai tout prévu pour ça. Sans rien ajouter, il se leva et partit. Pierre demeura immobile, jusqu'à ce que le tueur ait disparu. Il sortit alors un petit émetteur portable et chuchota quelques mots : - Attention, il va sortir. Ne le perdez surtout pas. Appliquez le plan B.
42 Chapitre six La présence des deux confrères germains m'incite à procéder d'une façon méthodique qui ne m'est pas habituelle. C'est ainsi qu'après avoir dénoyauté Podevin et son garçon, je me mets en quête du jeune homme qui a été partiellement témoin du meurtre de Holtzberger. Le rapport du commissaire Glandur m'apprend qu'en milieu d'après midi, j'ai quelques chances de le trouver à la Sorbonne où il suit un cursus de Langues Appliquées (y'a-t-il des T.P. de cunnilingus?). Le retrouver dans ce gourbi n'est pas une mince affaire. Je finis par le débusquer dans un amphithéâtre obscur où il subit un cours de linguistique comparative dispensé par une prof en fin de parcours, aussi attrayante qu'une hémorroïde éclatée. Dire que ma venue le chagrine serait mentir... Je l'entraîne ainsi que les deux Z (pour simplifier, c'est ainsi que je désignerai désormais Zéphyrin et Zébullon) dans un des troquets donnant sur la place de la Sorbonne. On s'installe en terrasse et on commande des bières. Une sournoise nostalgie rôde en moi. Etudiant, je traînais souvent mes guêtres dans ce rade. C'est là que je donnais rendez-vous à mes conquêtes, avant de les emmener au cinoche ou visiter la chambre de bonne que me prêtait à l'occasion un copain provincial. Des parfums, des bribes de musique, des bouts de visage et des regards exsudent de ma mémoire. Pourquoi les souvenirs de cette période ont-ils un goût amer? Peut-être est-ce le regret de ne pas avoir suffisamment apprécié cette époque insouciante mais éphémère, de
43 ne pas avoir eu conscience de la chance que j'avais... Je m'ébroue intérieurement. Pas le moment de sombrer dans la mélancolie. Ce doit être la fatigue. En face de moi, le jeune gars sirote sa bière, l'air détendu. Vingt et un ans, des traits fins, des cheveux blonds mi-longs, l'air intelligent et posé. J'entame la converse avec lui, sur ses études, sa vie. Il me répond sans détours, ça roule. Les deux Z suivent ça d'un air dubitatif, se demandant où je veux en venir. Le sais-je moi-même? Au bout d'un moment, je ramène la conversation sur l'affaire de cette nuit. Sans rechigner, il raconte ce qu'il a vu, jusqu'au moment où Holtzberger a roulé en bas de la passerelle. - A ce moment là, qu'as-tu fait? - Ben je me suis précipité... Il était allongé sur le coté, il paraissait souffrir. - Et ensuite? Son regard dérape, il baisse la tête. Ca coince. Mais quoi? - Il y avait quelqu'un d'autre? Deviné-je. Il sursaute. - Comment le savez-vous? - Une intuition, murmuré-je. Raconte. Il hésite un peu, se décide. - Une voiture est arrivée juste après. Un gars en est descendu. Il a palpé le blessé, puis il m'a dit d'aller chercher des secours. Avant que je parte, il m'a demandé de ne pas parler de sa présence à la Police. Il m'a expliqué que sa femme le croyait en Province et que ça l'emmerderait d'avoir à témoigner. Quand je suis revenu, il était déjà parti. Comme il n'avait rien à voir dans
44 l'histoire, j'ai rien dit, vous comprenez? De toute façon, je ne savais rien de lui... Doucement, je pose le portrait robot du type qui avait rendez-vous avec Holtzberger au pub Elyséen. - C'est lui! S'exclame l'étudiant. * * * Le premier soin de Yorgos avait été de regagner le petit meublé qu'il louait dans une rue tranquille du 9ème arrondissement. Il savait qu'il devait partir le plus vite possible. Ses employeurs craignaient qu'il se fasse prendre par la police. Et comme ils paraissaient ne rien laisser au hasard, ils songeaient sans doute à l'éliminer pour parer à ce danger. Habitué aux départs précipités, il tenait toujours une valise prête. Il se changea rapidement, préférant modifier son look : Jean, pull et blouson, chaussures de sport. Il laisserait son ancienne tenue en héritage au propriétaire du studio. Enfin, penché devant la glace de la salle de bain, il colla soigneusement une moustache brune au-dessus de sa lèvre supérieure. Un dernier regard, puis il déchira ses papiers d'identité, qu'il fit disparaître dans les W.C. Il en possédait un autre jeu, avec un autre nom et la moustache. C'était un tueur organisé... Il consulta les horaires d'air France. Il avait un avion pour Athènes en fin d'aprèsmidi. Il téléphona pour réserver une place. Après quoi, il fit le tour du petit logement, s'assurant de n'avoir rien laissé de compromettant. Rassuré, il quitta
45 définitivement les lieux. Il avait juste le temps de gagner Roissy. Détendu, il conduisait souplement, se laissant porter par le flot des voitures. Voilà une mission qu'il n'oublierait pas de si tôt... Il aurait bien voulu savoir ce que contenait l'emballage de cette foutue cassette. Et pour qui il avait travaillé. Il pressentait une organisation puissante, mais ne parvenait pas à la cerner. Mafia? A moins qu'il ne s'agisse d'un service secret... Bah, qu'importait. Malgré son échec, il avait correctement gagné sa vie. Encore quelques contrats juteux de ce type et il pourrait prendre une retraite bien méritée dans un pays d'amérique du Sud, là où les types comme lui pouvaient se faire oublier. Parvenu à Roissy il abandonna sa voiture sur le parking et s'en fut acheter son billet. Après quoi, il se présenta au contrôle de Police. Le jeune flic compulsa machinalement son passeport. Il tapota sur son ordinateur pour vérifier que le nom inscrit ne figurait pas au fichier des personnes recherchées. Il allait rendre le livret lorsque son regard s'arrêta sur le visage de Yorgos. Il eut un petit sursaut et saisit un papier sur sa banque. Instantanément en alerte, Yorgos se pencha pour voir de quoi il s'agissait. Il sentit une vilaine sueur lui mouiller l'échine. C'était un portrait robot. Son portrait robot, sans la moustache. Malgré ça, le flic l'avait reconnu. Le tueur réagit au quart de tour. Il volta, bousculant la personne qui attendait derrière lui et il s'élança vers la sortie. Déjà, le flic appelait à la rescousse. Mais Yorgos arriva dehors sans encombre. Il courut vers la file de taxi en attente. Manque de chance, un Gendarme Mobile se trouvait en faction à proximité de la
46 station. Délibérément, Yorgos se jeta sur lui, l'étourdit d'une manchette et s'empara de son pistolet mitrailleur. Puis il se rua dans le taxi de tête. - Démarre, hurla-t-il au chauffeur terrorisé. L'autre ne se le fit pas dire deux fois. Mais au moment où il déboîtait, une voiture pila à son niveau et le bloqua. Yorgos vit la vitre baissée et le canon d'une arme automatique. Avant qu'il ait eu le temps d'esquisser le moindre geste, l'arme cracha une rafale. La poitrine déchiquetée, il s'effondra. Pour faire bonne mesure, le tireur balança une grenade par la vitre pulvérisée. Le taxi explosa et se mit à brûler, alors que la voiture des agresseurs disparaissait vers la sortie. * * * - Le corps est calciné. Je doute que l'on trouve quoique ce soit d'intéressant sur lui. Il avait abandonné son bagage au contrôle de police, mais là aussi, rien. Des vêtements et des effets de toilette anodins. Quant au passeport, c'est un faux parfaitement imité. - Et les tueurs? - Ils ont disparu. Aucune trace. On a juste retrouvé leur bagnole dans un parking, mais c'est une voiture louée sous une fausse identité. - OK. Merci de m'avoir appelé. Je vous envoie deux gars par acquit de conscience. Je raccroche en grimaçant. Avoir levé une piste si vite et la voir se terminer en barbecue, c'est déprimant. Je résume l'épisode aux deux Z.
47 - Ach, fait Zébullon. Chez nous, policier mieux formé, il n'aurait pas laissé le suspect s'échapper! Je le couve d'un long regard acerbe. - Mon cher Zébullon, commencé-je... Au même instant, mes yeux tombent sur ma pendule de bureau. 18 h 15. Merde, et la môme Gertrud! Comme un fou, je cherche le numéro de l'ambassade d'allemagne. Le voilà. Vite. On décroche. - Frau Gertrud? Désolée, Monsieur. Elle est déjà partie. - Ici Police, Inspecteur Castillon. Donnez-moi son numéro personnel, vite. - C'est que je ne le connais pas, Monsieur l'inspecteur. Et à cette heure, personne ne pourra vous renseigner. Je suis désolée, Monsieur... Je raccroche rageusement. Et merde. - Monsieur Castillon? - Oui, quoi! Eructé-je. - Pourquoi m'avez-vous appelé Zébullon? Le téléphone sonne fort opportunément, m'évitant d'avoir à lui faire une réponse délicate. C'est Lacluze. - Castillon, le juge Larosse veut nous voir. Je passe vous prendre. Décidément la soirée s'annonce morose. * * * - Maintenant que la Police est sur l'affaire, il va nous être difficile de trouver
48 cette fichue cassette. De toute façon, notre "intérimaire" avait fouillé le domicile d'holtzberger de fond en comble. Je vois mal ce que nous pourrions faire de plus. Je crains, hélas, que l'affaire ne soit perdue pour nous... Encore heureux que nous ayons pu neutraliser cet imbécile avant qu'il ait été interpellé. - Je ne suis pas aussi pessimiste que vous. Je crois que nous devons surveiller la progression de l'enquête. Qui nous dit que la Police ne mettra pas la main sur l'objet? A nous alors de nous arranger pour le récupérer. - Belle idée. Mais comment ferons-nous pour espionner les enquêteurs? - Je pense avoir la solution. Je vous en reparlerai.
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50 Chapitre sept Ce n'est peut-être pas plus mal que j'aie loupé Gertrud hier soir. Quand je suis sorti du bureau de Larosse, j'étais lessivé. Une nuit blanche, la séance avec Ninette plus cette purge à deux pattes, je ne rêvais plus que d'un bon lit et dormir. Pas en état d'assurer à la Fabuleuse une prestation digne d'elle. Au matin, je retrouve les deux Z au bureau. Mes fidèles sont là aussi, Stac, Samir et Driou. Il me faut à présent entamer une enquête de fond pour trouver un nouveau fil conducteur. Grand seigneur, je commande un seau de café et des croissants comme s'il en pleuvait. Je note que les deux Z ont une mine un tant soit peu fripée. Ils ont du faire une virée dans le gai Paris... En attendant le café, je résume l'affaire pour mes potes, qui ont manqué le début. Puis j'entame la distribution des rôles. Je commence par Stac. Ce matin, il est beau comme une gargouille de Notre Dame... Les cheveux sales, mal rasé, la peau grasse, il est occupé à bouffer un croissant, les coudes étalés sur la table. - Serge, dès que tu auras fini ton petit déjeuner, tu te procureras des tirages du portrait robot de l'homme brun et des photos des époux Holtzberger. Tu prends Maisonclose avec toi et vous partez écumer Suresnes. Faites les commerçants, les voisins, essayez de savoir si l'homme brun a été vu dans les parages dernièrement, tachez d'en savoir le plus possible sur les relations et les habitudes du couple Holtzberger.
51 - Les boulots sympas, c'est toujours pour bibi, râle Mister Monstre. - Tu ne crois pas si bien dire. Je te conseille de rendre visite à madame Durand- Dubois. Elle habite un étage au-dessus des Holtzberger, elle est très... coopérante. Je lui avais promis d'aller la voir ce matin, mais je suis sûr que tu pourras me remplacer au pied levé? La large poire de mon Stac se fend soudainement d'un sourire réjoui. De contentement, il engloutit un second croissant, puis il se lève en s'étirant. - Je crois que je vais faire un brin de toilette avant d'y aller, déclare-t-il, l œil brillant et la lippe gourmande. Zébullon toussote. - Monsieur Castillon, il serait peut-être judicieux que nous accompagnions Monsieur Sdaki? Nous pourrions euh... Inspecter le logement de Herr Holtzberger, il y a peut-être des documents intéressants que vous n'auriez pas pu interpréter correctement faute de parler l'allemand? Tu parles... C'est la voisine qui les intéresse, ces égrillards. - Je ne pense pas que ce soit utile. Nos spécialistes ont passé l'appartement au crible. Et puis je vais avoir besoin de vous ce matin, je vous expliquerai. Mais avant, permettez-moi d'en terminer avec mes adjoints. Déçus mais dociles, ils hochent la tête. Je poursuis donc. - Samir. Toi qui es le roi des réseaux, les Kurdes, ça t'inspire? - Bof... Ils ne sont pratiquement pas implantés en France, tu sais. Leurs bases, c'est plutôt l'allemagne et surtout, les pays scandinaves. Je ne pense pas qu'il existe chez nous une structure kurde capable de monter une telle opération.
52 Je me tourne vers les deux Z. - Votre avis, messieurs? Ils ont l'air dubitatif, agitent leur tête en cadence. Puis Zébullon se lance. - Monsieur euh... T'Zizi, c'est cela? A raison dans les grandes lignes. Mais les Kurdes installés sur notre territoire sont étroitement contrôlés... Par contre, rappelez-vous l'assassinat d'olof Palme, on a toujours soupçonné les Kurdes... - Mouais... Ecoute, Samir, je crois qu'on perd notre temps avec cette piste. Mais ma copine Larosse veut absolument qu'on gratte dans cette direction. Lance tes indics et vois avec les autres services. - Tu parles comme ils vont m'aider... - Tu peux aller voir le commissaire Grillon à la DST, je l'appellerai tout à l'heure pour le prévenir. Maussade, il se lève et s'évacue. Je poursuis la répartition du travail. - Driou, à toi le tueur de Roissy. On ne devrait pas tarder à connaître son identité, tout au moins s'il était fiché. Trouve-moi le maximum de détails sur lui. Ce qui m'intéresse le plus, tu t'en doutes, c'est de savoir quels étaient ses contacts en France. Driou parti, je me retrouve seul avec les deux Z. Décidément, leur nuit a été dure. Ils dorment assis, ces animaux! - Eh bien, messieurs! Tonitrué-je. A nous de jouer. Ils sursautent et tentent d'émerger. - Encore du café?
53 - Très volontiers, bredouille Zéphyrin. - Dès que vous l'aurez bu, dis-je en remplissant leur tasse, nous irons à votre ambassade. Hier matin, je n'y ai fait qu'une enquête sommaire. Je pense qu'il vous sera plus facile qu'à moi d'interroger tous ces gens. * * * Les deux Z sont dans leur élément. Ils interrogent à tour de bras, passant successivement au grill tous les membres de l'ambassade, y compris Son Excellence. De véritables rouleaux compresseurs, sans une once de fantaisie, mais usant d'une méthode à toute épreuve. Pour eux, tout un chacun est un coupable potentiel. De quoi, ils l'ignorent au départ. Mais si leur victime a quelque chose à se reprocher, sûr qu'elle finit par craquer. J'en ai le vertige de les entendre répéter dix fois les mêmes questions, sur le même ton monocorde. Pour résumer, voilà les grandes lignes de ce qu'ils ont appris. Holtzberger était un homme sans histoire, plutôt effacé. Bien qu'il soit à Paris depuis deux ans déjà, ses collègues le connaissaient assez peu. Tout ce qu'ils savaient de lui, c'est qu'il avait des sympathies pour le mouvement écolo-pacifiste, bien qu'il n'en soit pas un militant officiel. Paradoxalement, sa femme paraissait mieux connue que lui. Elle avait même laissé des souvenirs impérissables à quelques-uns des membres de l'ambassade. Holtzberger semblait parfaitement au courant de son infortune conjugale, mais n'avait jamais eu la moindre réaction.
54 Plus intéressant, les deux Z ont appris qu'elle avait probablement fourni de la came à un jeune employé avec qui elle avait eu une aventure passagère. Malheureusement le responsable de la sécurité de l'ambassade n'a pas pu réunir de preuves tangibles, l'ambassadeur lui ayant ordonné de stopper son enquête. Et pour éviter le scandale, le jeune homme a été renvoyé au pays... Malgré tout, cette histoire m'ouvre des horizons nouveaux. Les Holtzberger ont peut-être été victimes de trafiquants de drogue. - Monsieur Castillon, on vous demande au téléphone. Vous pouvez prendre l'appel dans mon bureau. Je remercie Frau Gertrud d'un sourire et je la suis en reluquant sa croupe moulée dans une mini-jupe aussi courte que celle de la veille. Elle me tend l'appareil et s'assied. Je pose une fesse sur son bureau. C'est Driou. Grâce aux empreintes, l'homme brun a été identifié. Yorgos Duconoandreou, un tueur à gage d'origine grecque. Un type qui a exécuté des contrats pour la mafia et pour les cartels de la drogue. Passé maître dans les changements de physionomie, il n'a jamais été pris, bien que recherché par les polices d'une bonne vingtaine de pays. - Pas d'information sur ceux qui l'ont butté? Questionné-je d'une voix légèrement coassante : la Fabuleuse a posé la main sur ma cuisse et la masse légèrement en remontant. Elle a planté ses yeux violets dans les miens et me sourit langoureusement. - Aucune pour l'instant, me répond Driou. - Alors continue. Fais la tournée des confrères. Il faut parvenir à retrouver son
55 nid parisien et ses contacts. A mon avis, ce sont ses employeurs du moment qui l'ont flingué. - C'est pas le genre de type à laisser des traces, soupire-t-il. - Il a bien laissé les empreintes qui ont permis de l'identifier aujourd'hui, non? Il raccroche sans répondre. Gertrud, elle, a atteint le haut de ma cuisse et masse délicatement la protubérance vésuvienne qui s'y est développée. - Tu m'as laissée tomber, hier soir, susurre-t-elle. Je m'en excuse et lui donne les explications auxquelles elle a droit. Après quoi, je me penche vers elle pour l'embrasser voracement. Elle a une langue d'une vivacité extraordinaire. Quant à ses seins, dont je prends possession avec autorité, hum... Doux et fermes, érectiles. Oh là! Faut qu'elle arrête de caresser mon champignon anatomique, mon pantalon court à la catastrophe! C'est le moment que choisit Zébullon pour apparaître. Nos bouches se séparent en catastrophe avec un bruit de sparadrap décollé. - Hum hum, toussote le poulet teuton. Je ne vous dérange pas? Sans attendre de réponse, il brandit un feuillet. - Voici la liste des personnes que Herr Holtzberger a rencontrées depuis le début de l'année. Nous allons pouvoir contrôler qu'aucune d'entre elles ne se trouve sur nos fichiers ou sur les vôtres, Monsieur Castillon. - Excellente idée. Je crois que nous devrions concentrer nos efforts sur ses contacts les plus récents. Mais la plupart doivent être des gens sans mystère, que mademoiselle Gertud connaît. Elle pourrait nous aider à faire le tri. Je suggère que nous nous installions avec elle dans nos locaux, afin d'avoir un
56 accès plus rapide aux fichiers. Pensez-vous pouvoir arranger cela? Zébullon rit gras. - Monsieur Castillon, vous êtes un coquin!
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58 Chapitre huit J'ai installé les deux Z et Gertrud dans la salle de réunion. Ils se sont lancés dans le dépouillement de la liste des contacts d'holtzberger. Ils parlent en allemand à toute vibrure et je me sens dépassé par les événements. Au bout de cinq minutes, je regagne mon burlingue. Désœuvré, je tourne en rond pendant quelques minutes. Je me taperais bien un bon gueuleton, tiens... Trois jours que je ne clape que des sandwichs, c'est pas une vie culinaire. Si rien d'urgent ne me tombe sur le râble, j'inviterai la Fabuleuse au resto. Manger en la regardant, excellente entrée en matière! Hum... J'imagine déjà la suite... La sonnerie du téléphone interrompt mes rêveries érotiques. Cette fois-ci, c'est Stacchi qui vient au rapport. Furax, Mister Monstre. Il s'est fait jeter par madame Durand-Dupont qui l'a chargé au passage, de me dire en substance que j'étais un ignoble individu. C'est vrai, et j'assume. Mais Stac a d'autres nouvelles dans sa giberne. On a aperçu hier matin, le tueur à proximité de l'immeuble des Holtzberger. D'autre part, madame Holtzberger avait un amant régulier, un jeune décorateur demeurant à Suresnes lui aussi. Se rendant au domicile de ce dernier, Stac a trouvé porte close. Il interroge alors le voisinage. Personne n'a vu le jeune homme depuis la veille. Mais Stacchi apprend qu hier matin, il a reçu la visite d'un homme brun vêtu d'un imperméable vert. Du coup, il force la porte du décorateur, découvre des lieux saccagés et leur propriétaire noyé dans sa
59 baignoire. Fin du rapport. - Rien d'autre? Fais-je, un brin provocateur. Ca fait pas beaucoup avancer le schmilblick... Je raccroche pour couper court aux fulminations stacchiesque. Ce foutu grec était une vraie calamité. Deux meurtres rien que dans la matinée d'hier... S'il n'y avait pas eu un témoin formel, je lui attribuerais d'office celui d'holtzberger, ce qui simplifierait les choses. Maussade, je me plonge dans la lecture de la presse du jour. Dans l'ensemble, pas grand chose sur l'affaire. Les journalistes sont comme moi, en pleine expectative. "Le Monde", toujours professoral, consacre un article très documenté sur le problème kurde. Son auteur conclut en doutant qu'il y ait un rapport entre les Kurdes et le meurtre du diplomate allemand. Ca va faire plaisir au juge Larosse! Sur ces entrefaites, Gertrud pénètre dans la pièce. - Tu peux venir? Nous avons besoin de toi pour continuer. Sans mot dire, je me lève. Elle reste devant la porte, fièrement campée, légèrement cambrée, l œil luisant. Ca produit l'effet escompté, je me transforme en bête en rut. Râhhh, mes mains s'égarent partout, ma bouche dans son cou, sur sa bouche, sur sa poitrine. Tout en même temps, je la pousse en arrière, bien décidé à la culbuter sur mon bureau. Mais elle s'y oppose. La garce! - Pas comme ça, halète-t-elle, pas ici... Malgré ses yeux chavirés, elle m'échappe. - Viens, ils nous attendent. Ensuite, nous aurons toute la nuit pour nous. Elle disparaît dans le couloir.
60 Les deux Z sont guillerets. Zébullon me tend un papier. Trois noms y sont inscrits, qui ne me disent rien du tout. Je lève un sourcil interrogatif. Zébullon condescend à éclairer ma lanterne. - Vous aviez raison, Monsieur Castillon. Frau Gertud connaît la plupart des contacts de Monsieur Holtzberger. Seuls ces trois noms ne lui disent rien. Il faudrait procéder aux recherches usuelles. Je soupire intérieurement. Personne à mettre sur cette corvée, il va falloir que je m'y colle. - OK, maugréé-je. Je vais chercher dans nos fichiers. Les deux Z sont satisfaits de leur travail, une lueur de fierté éclaire leurs yeux globuleux. - Bien bien bien, fait Zéphyrin. Je pense que nous pouvons regagner notre hôtel. Vous pourrez nous y joindre si nécessaire, n'est-ce pas? Frau Gertrud, nous vous déposerons au passage. - C'est très gentil à vous, mais j'ai des courses à faire dans le quartier. Tronche des deux abrutis qui s'évacuent, la queue entre les pattes. Enfin seul avec Frau Faramineuse. Je la couve d'un regard de fauve affamé. J'ai rarement rencontré une femme dégageant une telle sensualité. Tout en elle fait penser à "ça" : Le corps, bien sûr, mais aussi le maintien, le regard, l'odeur... C'est magique. Dès que je la vois, je n'ai plus qu'une seule idée en tête, la toucher, la caresser, la lécher, la bouffer, la mordre, l introduire, la prendre, l'investir, m y enfoncer, la baiser, m'en repaître, m'y dissoudre, Ouf! Et recommencer. Mais il y a ce foutu boulot qui n'attend pas. La Fabuleuse devine mes affres et
61 s'en amuse. - Tu me ferais presque peur, murmure-t-elle. Mais fais ce que tu dois faire, je t'attends. L attente est le début du plaisir, tu sais. Je la laisse pour aller consulter nos fichiers. Deux des trois noms n'y figurent pas. Le troisième, si. Emile Sendis... Ancien de la Brigade Mondaine, il a été radié. Son indulgence était tarifée, et ces dames devaient cracher au bassinet pour pouvoir tapiner tranquillement. On l'a également soupçonné d'avoir trempé dans des histoires plus graves, de casse, notamment. Mais à l'époque, la Grande Maison évitait de laver son linge sale en public. Le pourri était viré (pas toujours, d'ailleurs), et on n'en parlait plus. Sendis s'est donc retrouvé au chômage. Mais comme il avait pas mal affuré, il a investi dans une officine privée dont il est à présent le patron. Il l'a rebaptisée la «Sendis Agency». Le siège social est dans le 9ème, à proximité de la gare Saint Lazare. * * * Faire un bout d'enquête avec moi excite la Fabuleuse. Je m'efface pour la laisser pénétrer dans l'immeuble vieillot mais cossu qui abrite, outre la Sendis Agency, un cabinet médical et un avocat. Premier étage, inutile de prendre l'ascenseur. La Fabuleuse grimpe les marches devant moi et je profite du spectacle. J'imagine déjà ses jambes interminables nouées autour de mes reins! Et ce cul formidable tendu vers moi... Bon, j'arrête, sinon je vais tourner barjot.
62 Une pin-up outrageusement maquillée vient nous ouvrir. Elle mâche un paquet entier de chewing-gum, ce qui altère considérablement sa diction. - M'sieur dame? - Nous désirons rencontrer le directeur de cette agence, mademoiselle. - C'est que Monsieur Sendis ne reçoit que sur rendez-vous, Monsieur. - Je m'en doute, mais c'est pour une urgence. Est-il là, présentement? - Oui, mais il est en rendez-vous. - Parfait, nous le verrons dès qu'il aura terminé. Prévenez-le que l'inspecteur Castillon, de la Brigade Antiterroriste souhaite lui parler. Tout en disant cela, je lui colle ma carte sous le nez. - Précisez-lui bien que c'est urgent, ajouté-je en pénétrant dans les lieux. Subjuguée, elle nous conduit à la salle d'attente. - Je préviens Monsieur Sendis immédiatement, dit-elle avant de nous laisser. J'attends trente seconde, puis je me faufile sur ses traces. Je vais coller mon oreille à la porte de son bureau. Je l'entends qui ouvre une porte et qui demande : - Monsieur Sendis, je peux vous dire un mot? C'est urgent. Le détective déboule chez elle en maugréant. - Qu'est-ce que c'est que ce bordel! Je t'avais pourtant dit de ne pas me déranger! - Je le sais bien, Monsieur. Mais y'a un flic qui veut vous voir tout de suite. Un Inspecteur de la Brigade Antiterroriste, Castillon, je crois. - Dis-lui que je ne suis pas là.
63 - Impossible, Monsieur. Il sait que vous êtes ici et il attend au salon. Je lui ai dit que vous étiez en rendez-vous... - Connasse... Bon, tant pis. Je vais faire sortir mon visiteur par la porte de service. Renseigné, je pars à la recherche de l'issue de secours, qui se trouve au fond des locaux. Son avantage est qu'elle évite de passer devant le salon d'attente pour sortir. Je me coule dans un petit réduit attenant et j'en referme presque entièrement la porte. Ainsi, je pourrai voir et entendre sans être vu. Je n'attends pas longtemps. Deux hommes se pointent en chuchotant. L'un doit être Sendis, un grand type aux cheveux argentés. L'autre est un petit bonhomme replet, à la calvitie prononcée, avec des binocles rondes et un complet vert épinard à carreaux jaunes excessivement discret. - Dès que je me suis débarrassé de ce gêneur, je prends contact avec la personne dont vous m'avez donné les coordonnées, murmure Sendis. - Et moi, je l'avertis de votre appel, conclut le petit bonhomme avant de serrer la main du détective. J'attends que Sendis se soit éloigné pour sortir de ma cachette, et je retourne à la salle d'attente, l'air dégagé, les mains dans les poches. Le détective s'y trouve déjà. Je l'aperçois de dos, dans une posture qui marque la surprise. - C'est vous qui vouliez me voir? Demande-t-il à Gertrud. Dites, on les fait girondes, cette année, les inspecteurs de Police! - Ne vous méprenez pas, lui rétorque Gertrud de sa voix rauque à faire bander un eunuque diabétique. Je ne suis là qu'en spectatrice. C'est le Monsieur qui
64 est derrière vous, qui souhaite vous parler.
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66 Chapitre neuf Sendis sursaute et fait volte-face. Il se retrouve nez à nez avec moi. - Ben d'où vous venez, fait-il, le visage fermé. - Je cherchais les toilettes, réponds-je, un charmant sourire aux lèvres. Et je les ai trouvées. Inspecteur Castillon, de la BAT. Enchanté de faire votre connaissance, mon cher confrère. Plutôt estomaqué, il serre la main que je lui tends. - Enchanté également, marmonne-t-il sans conviction. J'ai entendu parler de vous. Si je peux vous rendre service... Je lui présente la Fabuleuse. - Frau Gertrud Schmitt, qui appartient au service de sécurité de l'ambassade d'allemagne. Nous travaillons ensemble sur l'assassinat de l'attaché culturel, Monsieur Holtzberger. Tout en parlant, je le scrute attentivement. Le nom d'holtzberger déclenche une réaction quasi imperceptible. Ses yeux qui, pendant une fraction de seconde, font du yoyo et sa mâchoire qui se crispe. Mais le détective se reprend instantanément. - Très honoré, fait-il en s'inclinant devant la Fabuleuse. Ne restons pas là, allons dans mon bureau. - Vous boirez bien quelque chose? Demande-t-il lorsque nous sommes installés. Nous acquiesçons. Il presse un bouton et la ruminante apparaît quelques secondes
67 plus tard. Scotch pour tout le monde. En attendant les breuvages, nous discutons de choses et d'autres. Round d'observation. Je sens le détective tendu. Sa jovialité sonne faux comme une pièce de 10 Francs fabriquée en Italie. Lorsque la pin-up a fait le service, j'attaque sec. - Monsieur Sendis, nous avons trouvé votre nom sur l'agenda d'holtzberger. Peu de temps avant sa mort, il vous a rencontré deux fois à cinq jours d'intervalle, en dehors des locaux de l'ambassade. J'en déduis qu'il vous a confié une mission. Vrai? - Effectivement. - Quelle était cette mission, Monsieur Sendis? - A votre avis, ricane-t-il. Lorsqu'un homme va voir un privé, c'est bien souvent pour se faire démontrer qu'il est cocu, preuves à l'appui. - Etonnant, fais-je d'une voix sèche. Holtzberger était cocu et le savait parfaitement. Il n'avait pas l'air d'en faire une affaire d'état. Et vous-même, Monsieur Sendis, n'avez pas la réputation de travailler dans le bidet, si vous me permettez cette expression. Une lueur de colère passe dans les yeux du privé. - Le bidet, inspecteur, j'en fais quand c'est bien payé. Vous me dites qu'holtzberger savait qu'il était cocu, OK. N'empêche qu'il m'a proposé le gros paquet pour que je lui ramène des preuves tangibles de son infortune, selon l expression consacrée. Peut-être envisageait-il de divorcer? - Possible, en effet. Avez-vous eu le temps de faire ce boulot? - Pas de problème, ricane-t-il à nouveau. La petite dame ne se cachait pas. Elle
68 avait un amant régulier, un jeune styliste qui habitait à deux pas de chez elle. - Un certain Nathan Tinet? - Ouah! Félicitations, Inspecteur. Vous allez vite! Oui, c'est bien lui. Il la baisait un peu partout et plus particulièrement dans son atelier, qui avait une grande baie vitrée. Grâce à l'obligeance d'un vis-à-vis, j'ai pu prendre des photos édifiantes, regardez... Il me balance un jeu de photos qu'il vient d'extraire d'un tiroir. On y voit l'épouse de diplomate prise dans diverses postures par un jeune homme aux traits et au corps harmonieux. - Des artistes, n'est-ce pas? L expression n est pas fausse. L amour fait avec passion et don réciproque de soi confine à l art. J espère d ailleurs pouvoir le vérifier très prochainement avec la Fabuleuse. - Effectivement, réponds-je donc. Je pense que le mari a dû être édifié? - Vous pensez... J'avais un peu peur de sa réaction quand je lui ai refilé le paquet. Il les a regardées, il est devenu tout pâle, mais il n'a rien dit. Il a payé ce qu'il me devait et il est parti. Dites, on est sûr qu'il ne s'est pas suicidé, au moins? - On en est certain, Monsieur Sendis. C'est vraiment tout ce que vous avez découvert sur Madame Holtzberger? - A part qu'elle avait un grain de beauté sur la fesse droite, c'est tout, Inspecteur. Pourquoi, y'avait autre chose? - Possible. On la soupçonne d'avoir trempé dans un trafic de came. Ca ne vous
69 dit rien? Il se crispe imperceptiblement, mais secoue la tête négativement. - Tant pis, fais-je en me levant. Merci pour votre collaboration, Sendis. A charge de revanche. Ah, encore une chose. Le styliste, l'amant de madame Holtzberger, il a été assassiné hier matin, peu de temps après sa maîtresse. Vous devriez surveiller vos arrières, on ne sait jamais. * * * Je me grouille de regagner la voiture, la Fabuleuse sur mes talons. Lorsque je suis installé au volant, je branche un petit récepteur sur le haut-parleur de l'autoradio. Un petit réglage, et la voix de Sendis jaillit dans l'habitacle. Présentement, il appelle un client pour lui indiquer qu'il n'a pas terminé la rédaction de son rapport. - Mais... comment? Balbutie la Fabuleuse. - Facile. Les accoudoirs des fauteuils étaient creux. J'y ai planqué un petit micro-émetteur. La laissant à sa surprise, j'appelle la taule pour demander la mise sur écoute du bureau et du domicile de Sendis. Et je réclame un renfort pour me relayer, le micro que j'ai posé n'ayant qu'une portée limitée. - Tu te méfies de lui? Me demande la Fabuleuse lorsque j'ai terminé. - Je suis certain qu'il me cache quelque chose, murmuré-je en caressant la cuisse offerte à ma lubricité.
70 Sendis achève sa conversation téléphonique. Aussitôt après, il appelle sa secrétaire. - Ah, te voilà, dit-il. Crache ta saloperie de chewing-gum, j'ai pas envie de me taper une vache. Approche un peu. Ahhh salope, je t'avais pourtant défendu de mettre des collants. Tant pis pour toi. Bruit d'étoffe déchirée, suivi de quelques grognements et gloussements, puis on entend comme un bruit de bottes en caoutchouc sur du carrelage mouillé, bientôt accompagné d'une complainte rythmée, coupée net par un grognement d'ours satisfait : Sendis n'est pas un gentleman, il abandonne sa partenaire en plein décollage. - Ca soulage, éructe-t-il. Cette salope d'allemande m'avait collé la trique. Allez, remballe ton cul. Je te donne campo jusqu'à demain. Calte sans m'attendre, je fermerai la boutique. Le butor sort de la pièce, probablement pour procéder à de rapides ablutions. Profitant de ce temps mort, la Fabuleuse se penche vers moi, pose une main caressante sur ma cuisse et vrille mon oreille du bout de sa langue. Effet immédiat et garanti, qu'elle vérifie d'un geste préhensile. Je m'apprête à basculer la banquette pour mieux la culbuter quand le détective rejoint sa base. On l'entend distinctement se servir une boisson. Ensuite c'est la musique d'un téléphone portable en cours de numérotation. Cet enfoiré s'est douté que j'allais le placer sur écoute... Au moins, j'aurai droit à la moitié de la conversation. - Allô? Sendis, ici... Oui, Emile Sendis, de la Sendis Agency. Je vous appelle de la part de... Pas de nom au téléphone? OK, comme vous voudrez. C'est au
71 sujet du dépôt que m'a laissé la dame que vous savez. Elle m'a dit qu'elle le récupérerait plus tard et qu'elle me donnerait beaucoup de fric, seulement voilà, elle est morte. Alors je me suis dit que comme elle bossait pour vous... Ce que contient le paquet? J'en sais rien. Ca se présente sous la forme d'un emballage de cassette vidéo, c'est très lourd. Elle m'a recommandé de ne pas essayer de l'ouvrir, paraît que le contenu est très dangereux. De toute façon, le bazar est bien scellé... Ce que je veux? Très simple. Si le colis vous intéresse, je vous le donne moyennant le paiement des frais de garde. Y'a pas, j'ai du pif. Coup d œil à Gertrud, elle n'en perd pas une miette, tendue à l'extrême. Se sentant observée, elle me décroche un sourire rapide. - Passionnant, n'est-ce pas? Sendis poursuit. - Je ne suis pas gourmand, je me contenterai de 300.000 en liquide. Remarquez, j'aurais préféré traiter avec votre copine, elle m'avait donné un sacré acompte. Une belle salope, dommage qu elle ait fini comme ça! Le détective écoute la réponse de son interlocuteur en tapotant sur son bureau. - Vous voyez pas de quoi il s'agit? Vous êtes sûr que c'est pas un stock de... camelote qu'elle aurait planquée là-dedans? Ben tant pis pour vous, mon vieux. Dans ce cas, je garde le bazar jusqu'à ce que j'aie trouvé à qui le vendre... Oui, bien sûr, je peux vous le montrer. Mais c'est moi qui fixe les conditions du rendez-vous, OK? * * *
72 - Je te dépose chez toi? Dis-je en soupirant. Putain de métier, c'est pas encore ce soir que je te prouverai que l'homme est la plus noble conquête de la femme! - Ca ne te prendra pas toute la nuit? Viens me retrouver lorsque tu en auras terminé, n'importe l heure. Elle pioge à cinq minutes de là. Lorsque nous sommes arrivés au pied de chez elle, je me sens triste et frileux de partout. Cette fille me rend dingue. Mais quoi, je ne vais quand même pas lui sauter dessus en plein Paris? - Tu peux tout de même monter prendre un verre? Susurre la Fabuleuse. Sans me laisser le temps de répondre, elle attrape les clés de contact et sort de la guinde en riant. Je cesse de penser! Je m'arrache à mon tour et je la rattrape dans le hall de son immeuble. On s'engouffre dans l'ascenseur et elle s'enroule autour de moi. Rââh! Ses cuisses autour de mes hanches, mes mains sous ses fesses, ma langue dans sa bouche et vice-versa. Quatrième, tout le monde descend. Le palier est noir comme un four, impossible de trouver la minuterie. On papillonne d'un mur à l'autre en grognant comme des ours en rut. Ca finit par attirer une voisine. Elle découvre la scène et crie de stupeur. - Mlle Schmidt! On... on vous agresse? - Nein, nein, râle la Fabuleuse. Ach, Madame Potdevache, soyez gentille, prenez mes clés, là, oui, et ouvrez ma porte! La serviable voisine passe outre sa stupeur et effectue la manœuvre d'une main tremblante. Elle n'a pas encore totalement réalisé, mais pressent l'imminence d'un
73 typhon! Dès que la porte est ouverte, elle s'écarte vivement. Bien lui en prend, car je fonce en avant, tel un buffle chargeant. Ensuite, je ne sais plus trop. Ca n'a pas duré longtemps, une demi-heure, mais c'était du super condensé. Tout ce dont je me souviens, c'est qu'on n'a pas eu le temps de rallier le plumard. Lorsque je la quitte d'une démarche chancelante, la Fabuleuse gît dans un fauteuil, anéantie, une jambe sur un accoudoir, la tête rejetée en arrière. Un peu mufle, de la laisser comme ça. Mais maintenant, je suis à la bourre.
74 Chapitre dix Planquer est une activité déprimante, surtout la nuit et encore plus quand il pleut. Dans le genre, on peut dire que Sendis nous a gâtés. Il a fixé rendez-vous à son mystérieux interlocuteur dans un endroit particulièrement pourri : Une impasse défoncée du Bourget, coincée entre les voies ferrées et l'autoroute, bordée de maisons à l'abandon, en partie démolies, et d'ateliers désaffectés. Les quelques lampadaires qui daignent encore fonctionner dispensent une lumière anémique, qui laisse de larges plaques d'ombre. Il est dix heures trente, il pleut à seau, il vente et il fait froid... Bien que le rendez-vous ne soit prévu qu'à onze heures, Sendis est déjà là, installé dans un pavillon délabré. Je dois reconnaître qu'il ne manque pas de cran. L'endroit est un véritable coupe-gorge. Mais le détective est prévoyant : Il a prévenu son interlocuteur qu'en cas de coup dur, un dossier très compromettant pour lui serait transmis à la police. Moins dix. Je vérifie que mon dispositif est en place. Quatre équipes de deux hommes plus Stac qui somnole à l'arrière de ma voiture de commandement. Tout le monde est paré, le secteur est bouclé. La radio crachote. - BAT 3 à tous. Une voiture en approche. Trente secondes plus tard, une fourgonnette tôlée arrive au ralenti. Ca sent le transport de troupe... L'engin se gare devant le pavillon de Sendis dont l'entrée est
75 éclairée. Le conducteur en descend, scrute les alentours. Rassuré par le calme humide des lieux, il va ouvrir la portière du passager. Un personnage monstrueux s'extirpe alors du fourgon. Plus de deux mètres, 450 livres sur ce qui reste de la balance après son passage, un ventre comme une citerne à mazout, un crâne chauve en pain de sucre, un nez monumental en forme d'aubergine... Le monstre du loch Ness perdu en pleine banlieue parisienne. Le monstre hume l'air. Lui aussi paraît rassuré. Il fait signe au conducteur qui remonte dans son char, puis il s'ébranle. Il se déplace en oscillant d'un pied sur l'autre, avec des mouvements d'une amplitude minuscule. Ses énormes naseaux crachent des nuages de vapeur blanche. Il atteint sa vitesse de croisière au moment où il pénètre dans le jardinet. Sur sa lancée, il parvient à grimper les trois marches du perron. * * * Embusqué derrière un rideau moisi, Sendis avait observé l'approche de son visiteur. Il était certain que le fourgon était bourré d'hommes. Mais après tout, il était normal que Big One ait pris ses précautions. Le contact avait été établi par l'intermédiaire d'un type véreux, qui avait la fâcheuse réputation de bouffer à tous les râteliers... Sendis laissa retomber le rideau et s'en fut accueillir Big One. - Entrez, lança-t-il à l'arrivant, qui soufflait comme une Pacific 231, visiblement épuisé d'avoir eu à déplacer son énormité.
76 Sendis guida son hôte jusqu'à ce qui avait dû être une salle de séjour. Les fenêtres étaient murées, le plafond, éventré, laissait apparaître le bacula. Quant au papier peint, vaincu par l'humidité, il pendouillait lamentablement le long des murs au plâtre boursouflé. Sendis proposa un fauteuil défoncé au monstrueux qui le refusa d'un geste exténué. - Autant m'asseoir directement par terre, expira-t-il. De toute façon, je ne suis pas venu pour faire salon. Montrez-moi votre saloperie, je regarde si ça m'intéresse et dans tous les cas, je suis reparti dans cinq minutes. Sendis contempla quelques secondes la face de cauchemar de son vis-à-vis. Le cucurbitacé qui lui tenait lieu de nez était surmonté de deux tous petits yeux jaunâtres, profondément enchâssés dans la graisse qui dégoulinait de partout. La bouche ressemblait à une paire de limaces écrasées et les oreilles à des escalopes panées... Ce type était grotesque. Qui aurait pu croire qu'il était l'un des gros bonnets de la drogue et qu'il bénéficiait de protections hautes placées? - Alors, grogna le monstrueux, vous me le montrez, ce putain de truc? Sendis partit dans la pièce voisine. Il en revint, portant un boîtier de cassette vidéo. Au moment où il s'apprêtait à le déposer dans la main tendue de l'obèse, deux voitures stoppèrent devant la bicoque dans un crissement de pneus martyrisés. Sendis se précipita à la fenêtre. Il vit des hommes cagoulés sauter de deux grosses cylindrées. Au même instant, la porte arrière du fourgon de l'obèse s'ouvrit. Mais avant que quiconque ait pu en sortir, deux des arrivants arrosèrent l'intérieur à
77 l'arme automatique, un troisième balança une grenade. Quelques secondes plus tard, le fourgon s'embrasait. - Petit con, grogna le monstrueux en s'avançant vers Sendis. Tu as voulu me piéger. D'un geste plutôt vif, il dégaina un revolver. Mais Sendis était bien plus rapide. D'un coup de pied, il désarma l'obèse tout en maugréant : - Je vous jure que j'y suis pour rien. Plutôt que de nous empailler, on ferait mieux de trouver un moyen de filer... Des pas firent crisser le gravier du jardinet. Sendis se précipita vers l'escalier qui menait au premier étage. Une volée de balle le frôla. Roulant sur lui-même, il tira sur l'arrivant qui s'effondra, doubla son tir pour dissuader les autres. Il eut ainsi le temps de grimper les marches. Une nouvelle rafale claqua, suivi d'un choc sourd. Le monstrueux venait de terminer son existence... Sendis acheva d'être persuadé qu'il jouait sa peau. Au premier, les fenêtres n'étaient pas murées. Il en ouvrit une qui donnait sur l'arrière et sauta. Il était temps. Les assaillants investissaient l'étage. Sendis détala vers le fond du jardin, évitant de justesse une nouvelle rafale. Il disparut par un trou du grillage qui donnait sur les voies ferrées. Déjà, ses poursuivants se jetaient à sa suite, tiraillant sans relâche. Sendis cherchait un abri qui lui permettrait de tenir le temps que la police arrive, si elle arrivait jamais. Il entendit le bruit d'un train qui se rapprochait à petite vitesse. C'était une rame de banlieue. D'un effort désespéré, il courut vers elle. Il parvint à s'agripper à la portière du dernier wagon et à se hisser sur le
78 marchepied. A cet instant, le train accéléra et Sendis se crut tiré d'affaire. Mais une rafale mieux ajustée fit voler la vitre de la portière et une balle le toucha à l'épaule. Il manqua tomber en arrière, se rattrapa de justesse. * * * - BAT1 à tous. Vous n'intervenez pas. Je répète, vous n'intervenez pas. Regagnez vos voitures, on va tenter de suivre le commando. Bien compris? Au vu des événements, ma décision a été vite prise. Trop tard pour les occupants du fourgon, trop tard pour l'obèse, et Sendis s'en tire par miracle... Dans ces conditions, inutile d'aller au contact avec les assaillants, beaucoup mieux armés que nous. Mieux vaut tenter de repérer leur base. Seulement il y a une chose que je n'ai pas prévue. Le temps que mes équipes regagnent leur bagnole, les autres ont déjà foutu le camp. Il n'y a que Stac et moi, restés dans notre tire, qui avons réussi à leur filer le train. Ils ont pris la nationale vers Paris et pédalent vertigineusement, brûlant feu rouge sur feu rouge. Dans ces conditions, difficile de suivre discrètement... Nous ont-ils repérés? Ils quittent la grande route et s'enfoncent dans les méandres d'une banlieue crasseuse, qui fut laborieuse avant d'être chômeuse. Dilemme. La prudence voudrait que je lâche prise. Mais dans ce cas, cette piste me claquerait entre les doigts. Or, c'est la seule que je tienne... - Rameute les copains et demande des renforts, ordonné-je. On doit les coincer.
79 - T'en as de bonne, ricane Stac. Je sais même pas où on est! - Sur Saint Ouen. Essaye de repérer un nom de rue! Démerde-toi, because ça va pas tarder à sentir mauvais pour nous. Les autres nous ont repérés et ils mettent la sauce pour tenter de nous larguer. Ils ont un sacré coup de volant, mais moi aussi! Soudain, au détour d'un virage, je n'ai plus qu'une guinde devant moi. Quelques secondes plus tard, des phares éclairent mon rétro. Pris en sandwich! La rue est longue, étroite, bordée d'usines et d'entrepôts. Devant, la première voiture se met en travers. Impossible de passer. La frousse aux fesses, je cherche une issue comme un garenne traqué. A gauche, un terrain palissadé. Coup de volant, je fonce. La clôture vermoulue vole en éclat, mais le choc est rude. Plus de phare, je roule au jugé. Les autres déboulent. Trouver un abri, vite. Le voyant d'eau s'allume, j'ai bousillé le radiateur. Là bas, un bâtiment délabré, la charrette tiendra bien jusque là. - On va se planquer là-dedans en attendant les copains. De toute façon, ça m'étonnerait que ces malades insistent... Les bastos grêlent dur sur la carrosserie. Un dernier virage, je stoppe derrière un muret. Stac gicle sans m'attendre, le pétard au poing. Mister Goret est en rogne. Il défouraille sur nos poursuivants. Le chargeur y passe, un des conducteurs aussi. Sa bagnole part en tête à queue et finit sa trajectoire contre un tripode qui porte un énorme réservoir. Un des pieds lâche et la citerne s'abat en plein sur l'habitacle. La suite nous laisse pantois. La seconde voiture s'arrête à côté de la première qui
80 n'est plus qu'une galette d'où sortent des cris de douleur. Une vitre s'ouvre, une main balance une grenade dans l'essence qui s'échappe du réservoir crevé. La BMW repart à toute pompe. La grenade explose et met le feu à l'essence. Bientôt, la voiture écrasée n'est plus qu'un brasier dont le crépitement est couvert par d'épouvantables hurlements. Rien à faire, me dis-je en cavalant malgré tout jusqu'à notre guinde pour y prendre un extincteur. Lorsque j'arrive sur le brasier, il est effectivement trop tard. Tout l'habitacle est en feu et ses occupants ne sont plus que des torches. Les cris se sont tus, il se dégage une chaleur de haut fourneau et l'odeur est insoutenable. Mon extincteur est dérisoire, je ne sais par quel bout attaquer le sinistre. A moitié asphyxié, je titube, déversant un flot de mousse blanche sur des flammes que rien ne semble pouvoir maîtriser. - Luc! Le réservoir! Hurle Stac. Recule! Ses paroles ont du mal à parvenir jusqu'à mon cerveau, mais soudain, je réalise : Tout va sauter. Pris de panique, je largue tout et je cavale. Ca pète avant que j'aie pu me mettre à l'abri. Le souffle brûlant me jette violemment au sol. Rideau.
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82 Chapitre onze - Ca y est, il ouvre les yeux! Les sons me parviennent sinusoïdalement. Je cherche à fixer mon regard sur quelque chose. Justement, il y a un truc argenté, brillant. En dessous, deux yeux, une moustache, trois bonnes raisons pour boire... Mince, je délire. Bon, c est un casque de pompier avec le pompier dessous. Bon, ça va mieux. J'essaye de causer, mais j'ai un masque en caoutchouc sur le groin. J'aspire un grand coup. Mal partout, les poumons qui me brûlent. Une blouse blanche vient prendre ma tension. Il hoche la tête, l'air satisfait. - Vous récupérez vite, affirme-t-il. Vous pouvez lui ôter l'oxygène, ajoute-t-il à l'intention du pompier. Surgit Stac, hilare, une canette de Grotambourg à la main. - Putain! S'exclame-t-il. On peut dire que tu m'as foutu les jetons. Tu cramais, on aurait dit un pétrolier dans le golfe Persique! J'ai eu un mal de chien à t'éteindre, tu comprends, avec les mecs, j'ai pas l'habitude! Je grimace un vague sourire. - On a chopé les autres? - Toi, ricane-t-il, on peut dire que t'as la conscience professionnelle chevillée au corps! Tout juste sorti du coaltar, tu penses déjà au turbin... - Réponse? Fais-je, agacé par son babil débile. - Oh! Oh! Tout doux, mon pote. Faudrait voir à me causer meilleur! J'y peux
83 rien, moi, si ces fumiers se sont envolés. On a mis en place le dispositif Faucon, mais faut pas rêver. A l'heure qu'il est, ils sont terrés dans une planque. Bien sûr, leurs plaques d'immatriculation étaient fausses... - Faut goupiller un piège, Stac. Il faut répandre la nouvelle qu'un des occupants de la bagnole brûlée a survécu. - Tu déconnes, mec. Tu les verrais... Ils... Tiens, j'ai failli en dégueuler. - Ecoute-moi sans m'interrompre, je sens que j'ai pas beaucoup d'autonomie. Tu as vu qu'ils ne voulaient pas laisser de blessé derrière eux. J'en conclus que s ils apprennent qu'il y a un rescapé, mal en point, incapable de parler pour le moment, ils feront tout leur possible pour le neutraliser. Ca nous donne une chance de récupérer leur piste. Stac me lance un regard empreint de commisération. - On voit bien que t'as subi une grosse commotion, mon pauvre vieux. Y'a que dans les romans de San Antonio que des trucs pareils marchent... - Mais merde! Qu'est-ce qu'on risque à essayer, enfin! Epuisé, je retombe en arrière. Je sens un moche vertige s'emparer de moi. Voilà que je repars dans le sirop. * * * - Je dois vous faire part de notre échec, Monsieur. Le porteur de l'objet est parvenu à s'enfuir. Un incroyable concours de circonstance... - Ne cherchez pas d'excuse à votre incompétence. Depuis le début de cette
84 affaire, vous êtes en dessous de tout. Mais vous oubliez le pire. Un de vos hommes est entre les mains de la Police! - Co... comment? - Vous devriez écouter les informations. Je vous avais pourtant interdit de vous confronter avec les policiers en charge du dossier! Vous n'en avez fait qu'à votre tête et voilà le résultat! - Le moyen de faire autrement... Ils nous suivaient, nous devions nous en défaire. Mais ce que vous dites est incroyable. Lorsque nous avons décroché, notre seconde voiture était en feu, et tous ses occupants étaient coincés à l'intérieur. Impossible qu'il y ait eu un survivant. Je pense - Je me fous de ce que vous pouvez penser, imbécile. Cet homme, vivant, constitue un danger insupportable pour notre organisation. Prenez vos dispositions pour le retrouver et le neutraliser. C'est votre dernière chance. * * * - Tiens, voilà notre hot dog qui se réveille. T'as fait de beaux rêves? Cochons, je présume. Vous voulez que je vous dise? Ce type est plus performant que Saint Eloi. Même mort, il banderait encore. Non mais regardez-moi ça! Il a déguisé son lit en tente indienne, un vrai Sioux, cet Apache. Enfin, me voilà rassuré. Au moins un endroit qui n'a pas brûlé. C'aurait été une calamité, vous pensez, un tendeur pareil qui consacre sa vie à son vît, le voir transformé en vulgaire Davidoff... Eh oui, vous éberluez, ma petite dame. Qu'est-ce donc
85 que ceci, vous dites-vous. Qu'a-t-il bien pu cacher sous ses draps, ce sacripant... Un kil de rouge, une quille de bowling, à moins que ce ne soit le sémaphore de l'île de Sein? Je devine votre perplexité, votre curiosité. Ah, vous glissez une main, vous assurer qu'il ne s'agit pas d'un mirage... Coquine, va! Doucement, hein? C'est le genre de truc qui explose facilement. Regardez-le, ce petit ange, qui sourit d'un air comblé en refermant ses yeux. Peut-être se croit-il arrivé au paradis? Oh! Mais comme vous voilà rouge! La commotion, ma petite dame, de celles qui accompagnent les découvertes sextraordinaires. Mais si je vous disais que moi aussi, hum? Oui! Regardez! Non, c'est pas un remake de "A nous les petites Anglaises". Comme quoi, vous pouvez le constater, chez les poulets, la matraque se trouve également dans le pantalon. - Quand vous aurez fini votre monologue, soupire l'infirmière, on pourra peutêtre passer aux choses sérieuses. Moi, les nuits de garde, ça me porte aux sens, j'y peux rien. Alors parlez moins et agissez plus, mais dépêchons parce que l'interne de garde risque de débarquer dans dix minutes. Tenez, enfilez ça. Vous êtes du genre à fourrer votre queue dans n'importe quel trou, j'ai pas envie de récolter une saloperie. Un instant passe. - Vous vous y prenez comme un manche, proteste l'irascible infirmière. Laissez-moi faire. Voilà, c'est pourtant simple. S'ils apprenaient ça à l'école, aussi... Maintenant, montrez-moi donc comment vous jouez de la matraque. Silence.
86 - Ben qu'est-ce qui vous arrive! - J'sais pas, grommelle Stac. La panne. P'tête que ça manque de poésie? A cet instant, la porte s'ouvre. Stac se tourne vers l'arrivant, la biroute à moitié dressée, recouverte d'une capote rose du plus bel effet. - Mes mes mes principales, Monsieur le Respect, agonise-t-il en découvrant le Principal Lacluze planté sur le pas de la porte. - Stacchi! Hurle celui-ci en virant au violet cardinalistique. Mais avant qu'il ait repris son souffle et ses esprits, il est bousculé par une blonde bien bousculée : Gertrud. La Sublime se précipite sur mon grabat. Elle s'y allonge de tout son long et me roule une galoche à grand spectacle. - Oh! Luc, fait-elle une minute trente plus tard. Comme j'ai eu peur! Je t'ai appelé ce matin au bureau, on m'a dit que tu étais à l'hôpital, très mal en point! Re-galoche. Moi qui sors à peine de l'asphyxie! - Eh bien! Grommelle Lacluze, toujours sur le pas de la porte. Il fait un pas en avant, Mais pas de bol, il est à nouveau dépassé sur la ligne de départ par deux mégalithes. Moins esthétiques mais très souriants, voici les Z's brothers, Zébullon en tête! - Ach! S exclame celui-ci. Quel bonheur de vous retrouver vivant! Combien me suis-je à moi-même reproché de ne pas vous avoir accompagné dans l'opération d'hier soir... Avec notre technique, nous vous aurions évité ces désagréments! - Et ta sœur, grogne Stac en finissant de se rajuster.
87 - Heureux de vous revoir entier, bougonne Lacluze qui est enfin parvenu à pénétrer dans la piaule. Mais vous auriez pu me tenir informé. Décidément, la discipline et vous... - Ditzipline, Ditzipline, cher Monsieur, c'est la force de notre Police et de notre Natzion, pérore Zébullon. - Comment cela t'est-il arrivé, murmure la Fabuleuse en caressant un morceau de mon visage non recouvert de gaze. - Son côté héros sans peur et sans reproche, ricane Stacchi. Il voulait jouer les chevaliers Bayard et il a failli terminer en Jeanne d'arc. Figurez-vous qu'il s'était mis en tête de tirer des flammes un gus qui venait d'essayer de nous flinguer et dont la voiture avait pris feu! Voyez où l'a mené son bon cœur... Enfin, son sacrifice n'aura pas été totalement vain, poursuit-il en clignant de l œil à mon intention. Le pauvre type est dans la chambre d'à coté, avec plein de tuyaux partout. Paraît qu'il a une chance sur dix de s'en sortir. - Castillon, expire Lacluze, la mine défaite. Rassurez-moi. - Et sur quoi donc, Patron? - Patron, dites-vous. Mais en êtes-vous bien certain? Le suis-je toujours? Suisje toujours Patron de la BAT? - A ma connaissance, oui? - Bien, bon, parfait. Une mutation est si vite arrivée, et il arrive que le principal intéressé en soit le dernier informé. J'ai connu des cas, mais passons. Donc, je suis toujours votre chef, Castillon, et le vôtre, Stacchi. Sa voix enfle.
88 - Alors bordel de Dieu! Comment se fait-il que je ne sois au courant de rien? De rien du tout? Alors que ces gens que je ne connais pas, étrangers de surcroît, savent le pourquoi du comment? D'ailleurs, que foutent-ils ici! Allons, allons, madame, Messieurs. La Police française n'est peut-être pas DI- TZI-PLI-NEE, mais elle fonctionne dans la DIS-CRE-TION. En conséquence, je vous somme de sortir immédiatement. Exécution! Dehors! Récréation terminée, Castillon. Vous reprendrez vos effusions lorsque je l'autoriserai. Allez, oust! Vous aussi, l'infirmière! Et remettez votre culotte, que diantre! Asphyxié, Lacluze se tait, contemplant les poings sur les hanches le reflux des deux femmes honteuses et des deux Z courroucés. - Stacchi, éructe-t-il, fermez la porte. Bien. A à présent, au rapport, mes lascars. Quelques instants passent. Lacluze dérougit lentement en nous regardant alternativement de ses yeux de boxer outragé. - J'attends, fait-il d'une voix un peu calmée. Je lui résume alors succinctement mon enquête chez Sendis, les événements du Bourget et ce qui en a suivi. - Avant de partir en opération, j'ai essayé de vous joindre, dis-je, en manière de conclusion. Mais on ne pouvait pas vous déranger. - M'en parlez pas, grogne-t-il. Une réunion au ministère. Ces veaux avaient exigé qu'on ne soit dérangé qu'en cas d'extrême urgence. Si je comprends bien, vous avez réussi à capturer un des membres du commando? - Hélas non, Patron. Leur voiture a explosé et les autres se sont échappés. Mais
89 on a eu l'idée de leur tendre un piège en faisant croire qu'il y avait un survivant. Mister Monstre prend le relais. Il explique qu'il m'a accompagné à l'hosto, alors que j'étais dans les vapes. Une ambulance du SAMU est arrivée peu de temps après, transportant un grand brûlé victime d'un accident de la route. Le type n'avait pu être identifié. Aussitôt, Stac s'est dit qu'il tenait le moyen de mettre en place le piège que j'avais imaginé. Il s'est arrangé avec l'interne de garde pour que le grand brûlé passe pour un de nos assaillants rescapé. Il a prévenu les pompiers et les collègues pour qu'il n'y ait pas de fuite, puis le commissaire du secteur a transmis un communiqué à la presse. - Je suppose que tu t'es également occupé de mettre en place une équipe de protection? Il lève les bras au ciel. - J'aurais bien voulu! Mais les poulets du secteur ne pouvaient pas mettre d'effectifs à ma disposition. Et chez nous, tout le monde était mobilisé par le dispositif Faucon. En plus, vous n étiez pas joignable, Patron, et le Commissaire Cudeplon n'a rien voulu savoir. - Putain, éructé-je. C'est criminel! Imagine que ce malheureux soit buté! - Eh ho! T'emballe pas! Ils ne réagiront pas si vite. S'ils réagissent, d'ailleurs. Parce que moi, ton piège... Il est interrompu par un fâcheux brouhaha qui provient du couloir. Un peu blême, il part aux nouvelles. Quand il revient, il est carrément livide. - Ils... Ils se le sont farci au cyanure, expire-t-il.
90 Chapitre douze - Cyanure, murmure l'interne. Je ne sais pas comment ils ont procédé. La mort a été quasiment instantanée. Je contemple un instant le malheureux. Son corps dénudé est couvert d une gaze verdâtre. Un appareil émet un son continu, sinistre à souhait. Une infirmière est occupée à débrancher le fourbi qui le maintenait en vie. Brûlé à plus de 60%, il avait de toute façon peu de chances de survivre. On se refait une conscience vierge comme on peut - Dans le fond, marmonne Lacluze dont la pensée est parallèle à la mienne, c'est peut-être une bénédiction pour lui. N'importe, il faut étouffer cette histoire jusqu'à ce que nous ayons trouvé le coupable. Sinon, on est dans la merde Je lui suis reconnaissant d être solidaire avec nous dans cette malheureuse histoire. L'infirmière qui était de garde auprès du blessé est un canon délicat. Eurasienne, les traits d'une finesse extraordinaire, petite mais avec une avant-scène bien garnie. Elle sait qu elle a fait une connerie en abandonnant son blessé. Son expression désespérée donne à sa beauté mystérieuse un charme supplémentaire. Si je n'étais pas accro à Gertrud, je la chargerais à la baïonnette! - Cessez de vous ronger, lui dis-je, pris de pitié. C'est nous qui portons la responsabilité de ce drame. Nous savions que nous étions face à des gens
91 impitoyables et nous aurions dû prendre les précautions nécessaires. Maintenant, nous devons tout mettre en œuvre pour les neutraliser pour les empêcher de poursuivre leur œuvre néfaste. Vous pouvez nous y aider. Relatez-nous minute par minute ce qui s'est passé à partir du moment où vous avez quitté votre poste. Elle ferme les yeux un instant, manière de se concentrer. - J'ai quitté la chambre 317 à dix heures trente cinq, murmure-t-elle. Je voulais aller aux toilettes. Je suis passée par la salle de garde, mais personne ne s'y trouvait. Compte tenu de l'état stationnaire du blessé, j'ai pensé qu'il n'y avait aucun risque à le laisser seul quelques minutes. Les toilettes sont à l'opposé de la salle de garde. Je suis donc repassée devant votre chambre. A cet instant, quatre personnes en sortaient, dont une collègue, deux hommes et une très belle femme blonde. Les hommes semblaient furieux et discutaient en allemand. La femme m'a demandé où se trouvaient les toilettes. Je lui ai dit de me suivre. Arrivée là-bas, je me suis rendue compte que j'avais oublié de prendre... quelque chose au vestiaire. Je suis revenue sur mes pas, les vestiaires jouxtant la salle de garde. J'y ai pris ce dont j'avais besoin. Retour aux WC. Puis à la chambre 317. Là, j'ai tout de suite vu que le cœur ne battait plus. J'ai appelé l'interne, commencé une réanimation... Et voilà. - Combien de temps vous êtes-vous absentée? - Oh... moins de dix minutes. Sept, huit minutes, peut-être. - Quand vous êtes retournée aux toilettes, demande Lacluze, la femme blonde s'y trouvait-elle toujours?
92 - Je ne pense pas. Toutes les portes étaient ouvertes. - Et vous ne l'avez pas croisée dans les couloirs? - Non. Je ne l'ai plus revue. - Parfait. Ce sera tout pour l'instant. Vous pouvez nous laisser, mademoiselle. Stac revient quelques instants plus tard. Il était parti interroger le personnel de l'étage. - Les deux allemands ont eu un comportement étrange, déclare-t-il. Quand ils sont partis, ils ont pris un ascenseur qui montait. Il y avait deux brancardiers dedans. Ils sont allés jusqu'au 6ème, puis ils sont redescendus. L'un des brancardiers, resté au 6ème, a remarqué que l'ascenseur s'était arrêté ici, au troisième. Et à la réception, au rez-de-chaussée, ils ont vu les deux allemands déboucher par l'escalier de secours. Ils sont partis après la blonde et paraissaient surexcités. Bizarre, non? - Conclusion, bougonne Lacluze, ça nous fait au moins trois suspects. Castillon, lesquels d'entre eux étaient au courant de votre expédition de cette nuit? - Les trois, patron. Gertrud Schmitt était dans ma voiture lorsque j'ai intercepté la conversation téléphonique de Sendis. Et j'ai téléphoné aux deux collègues allemands pour leur demander s'ils souhaitaient participer à l'opération. - Je vois, maugrée-t-il. Je me charge de les passer tous les trois sur le grill. * * *
93 - Annulez votre opération. Le problème est réglé. - Alors, c'était un piège? - Absolument pas. Mais j'ai fait intervenir quelqu'un d'efficace. Votre homme ne parlera pas. A présent, l'objectif est de retrouver le détective. Malheureusement, votre maladresse risque de nous coûter cher. Contraint d'intervenir ce matin, notre informateur risque d'être suspecté. Dans ce cas, il devra se mettre à l'abri... * * * La route défilait entre deux rangées d'arbres. Sendis n'en pouvait plus de douleur et de fatigue. Cinq heures qu'il roulait... Son épaule était en miette, fracassée par la balle qui l'avait atteint et il avait perdu beaucoup de sang. Récupérer une voiture, quitter Paris, tout s'était passé sans encombre. Lorsqu'il s'était demandé où il pourrait se réfugier, il avait tout de suite pensé à Paulo, un vieux pote avec qui il avait fait ses classes d'arsouille quand, encore policier, il avait découvert les avantages cachés de cette profession. Paulo était tombé peu de temps après lui, probablement balancé. Mouillé dans une affaire de braquage, il en avait pris pour quinze ans. A sa sortie de taule, il avait décidé de se ranger des voitures et de profiter du magot accumulé au cours de sa carrière. Il s'était acheté une petite bicoque perdue dans la cambrousse poitevine et coulait depuis lors des jours peinards en compagnie d'une de ses anciennes gagneuses. Lui saurait le planquer et le faire soigner discrètement.
94 Le jour se levait lentement. Les champs apparaissaient peu à peu, nimbés d'une brume légère qui semblait flotter à ras de terre. La soif cimentait ses lèvres, la fièvre le faisait trembler convulsivement. Il n'était plus qu'un automate. Conduire, conduire cette voiture à bon port, surtout ne pas craquer. Saint Thurnoir, cinq kilomètres. Le panneau lui fit l'effet d'un grand verre d'eau fraîche. Dans cinq minutes, il serait à l'abri. Quelques instants plus tard, il aperçut le chemin qui menait à la retraite de Paulo. Il l'emprunta, ralentissant à peine. Les pluies de ces derniers jours l'avaient transformé en bourbier. La voiture brinquebalait d'un trou à l'autre, les chocs arrachaient à Sendis des cris de douleur. Mais il n'en avait cure. La proximité du but l'avait transformé en cheval fou. Il passa dans un trou plus profond que les autres. La secousse fut telle qu'il en lâcha le volant. A moitié inconscient, il vit la voiture partir droit dans le petit fossé qui bordait le chemin. Elle y bascula, poursuivit un instant sa course sur le flanc avant de s'encastrer dans un taillis. * * * Le Grand Louis était un de ces clochards de campagne qui vivent de petits boulots saisonniers et de la charité publique. Il campait dans une masure, à l'écart du bourg. Un squatter, en quelque sorte, mais le propriétaire de la bicoque laissait faire. Il était immense et bâti comme un bûcheron. Son corps gigantesque était sommé
95 d'une curieuse tête d'oiseau, minuscule, en partie masquée par une tignasse brune. Son intelligence était proche du zéro degré Fahrenheit, et ses employeurs épisodiques s'épuisaient à lui expliquer sa tâche... Ce matin là, il était parti glaner du bois, car les nuits étaient encore fraîches. C'est ainsi qu'il découvrit la voiture de Sendis, renversée sur le flanc comme une baleine échouée sur la grève. Curieux, Grand Louis s'interrogea. Pourquoi diantre le propriétaire de cette voiture l'avait-il couchée ainsi? Peut-être voulait-il en examiner le dessous? Il colla son nez contre une des vitres et inspecta l'intérieur. Il mit quelques instants à comprendre ce qu'il voyait. - Crédiou de crédiou, jura-t-il enfin. Mais c'éti pas qu'y avions un gars, dans c'te char! Même qu'il avions point l'air d'aller du tout! Il ouvrit la portière avant, se pencha, tapa sur l'épaule de Sendis. - Eho, gars! La douleur arracha Sendis à l'inconscience. Il ouvrit les yeux, découvrit cette tête minuscule, à peine humaine. Pendant quelques instants, il crut avoir perçu son billet pour l'enfer. - Attends, gars, poursuivit Grand Louis. J'allions t'aider à t'sortir de là. Il attrapa Sendis par le bras et entreprit de le tracter hors de la guinde. - Arrête, hurla Sendis. Surpris, l'autre le relâcha. - Tu vois pas que j'ai l'épaule démolie? Haleta le détective. Grand Louis considéra la situation avec beaucoup d'attention. L'intensité de la
96 réflexion plissait son front minuscule. - Madoué, s'écria-t-il. T'avions saigné comme un goret et t'étions comme une vache crevée, tu pouvions pas sortir d'là. Attends vouère, crévindiou. Ta foutue carette, j'allions la r'poser sur ses roues, mouai! Il attrapa le bas de caisse entre ses puissantes paluches, ahana un grand coup. La voiture bascula et se rassit sur ses quatre roues dans un grand bruit d'amortisseurs martyrisés. Sendis n'avait pas eu le temps de réaliser et il fut projeté au dehors. Il atterrit entre les jambes du Grand Louis et resta out pour le compte. Grand Louis compta trois fois trois, rajouta un pour faire dix. Puis il se gratta la tête dubitativement. - Nom dé diou! V'là t'y pas qu'il étions core cao, ce bougre là! Il extirpa une gourde de sa poche et se pencha sur Sendis. Il lui fourra le goulot du flacon dans le bec et entreprit de lui en faire boire le contenu. A la première gorgée, Sendis ouvrit grand la bouche et s'étrangla. L'alcool pénétra à flot, l'étouffant, passant par les sinus et ressortant par le nez. La respiration totalement bloquée, il crut qu'il allait crever asphyxié. L'autre animal, croyant bien faire, lui envoyait de grandes bourrades dans le dos. Cinq minutes plus tard, Sendis était parvenu à reprendre partiellement son souffle. Il gisait par terre, complètement vidé. La douleur irradiait dans tout son corps en longues pulsations rythmées. - J'crois ben qu't'allions mieux, gars, dit Grand Louis compatissant. Mais où c'est-y donc qu't'allions par là. Y'avions rien qu'une maison au bout. - C'est là que je vais, râla Sendis.
97 - Ah, tu viens vouair Paulo le Parisien. T'étions un de ses amis, p't'ête ben. Remarque, l'en a point trop, d'amis. L'étions plutôt fier, ne m'causions point. Sendis fit un effort gigantesque et parvint à se redresser. Titubant, il alla jusqu'à sa voiture. Il se glissa derrière le volant. La clé était sur le contact, il la tourna. Après quelques sollicitations, le moteur se remit en marche. Le Grand Louis était venu s'appuyer sur le toit de l'auto et regardait Sendis dubitativement. - J'savions point si t'allions le trouver, le Paulo, mon gars. Ouai, j'savions point. J'croyons ben qu'il étions point là, l'gars Paulo. L'étions parti en vacances, à c'qu'on dit au bourg. En Espagne, pt'ête ben que j'croyons.
98 Chapitre treize Je quitte l'hôpital quelques jours plus tard avec une gueule à faire peur : plus de cheveux, des plaques de peau rosâtre et encore de la gaze un peu partout. Heureusement, tout ça devrait rentrer en ordre avec le temps. Mon déplorable aspect physique n'a pas affecté ma libido, et je vis avec Gertrud une passion torride. Pendant mon hospitalisation, elle est passée me voir tous les soirs. Le personnel soignant a vite compris qu'il ne fallait pas rentrer dans ma piaule pendant qu'elle était là... Mais le bruit de nos ébats avait tendance à passer à travers les murs, provoquant divers désordres... Bref, le toubib est plutôt content de me voir décaniller. Pendant ce temps, l'enquête a connu un gros rebondissement. Les deux Z ont disparu, ce qui les transforme en suspects n 1 et 1bis, et lave la Fabuleuse de tous soupçons. Ils se sont évaporés à la sortie de l'hôpital et depuis, plus de nouvelles. Leurs supérieurs prétendent qu'ils ont été enlevés et ils exigent que nous les retrouvions toutes affaires cessantes. Nous leur répondons poliment que des recherches sont en cours, mais nous sommes persuadés que les services allemands sont derrière tout ce bigntz. Holtzberger devait être un de leur agent. Que ces foutus cousins germains prennent notre territoire pour terrain de jeu a chatouillé notre susceptibilité. Aussi sommes-nous déterminés à résoudre cette affaire au plus vite. Pour cela, il nous faut retrouver Sendis et mettre la paluche sur l'objet qu'il voulait fourguer à Big One. Pour l'instant, nous n'avons aucune
99 piste, mais blessé, il a dû chercher refuge chez un proche. Une liste de ses relations a été établie, il n'y a plus qu'à toutes les contrôler. Travail de fourmis laissé aux services subalternes de Police et de Gendarmerie... En attendant, j'ai décidé d'achever de me remettre en me retirant dans ma maison de campagne, une bicoque héritée d'un oncle foldingue, bâtie au bord de la Seine en amont de Melun. J'ai convié Gertrud à passer le week-end avec moi. Elle a accepté à condition que je ne lui demande pas de faire la cuisine. Aucun problème, lui ai-je répondu, car je suis un véritable Maître Queux (attention à l'orthographe, mais les deux sont également vrais), capable de faire cuire des pâtes et des oeufs sur le plat, mais également de mitonner le plus sophistiqué des plats. Bref, les deux jours à venir se présentent sous les meilleurs hospices, surtout que le temps s'est enfin décidé à se mettre au printemps. Ciel bleu, soleil délicat et air pétillant sont de la partie lorsque la Fabuleuse débarque de sa Golf cabriolet. Elle s'est mise en tenue de campagne, avec un pantalon genre treillis revu et corrigé par un grand couturier, des baskets montantes roses et un débardeur pardessus lequel passent d'énormes bretelles étoilées. Le débardeur est du genre affolant, dévoilant une partie des seins de la Fabuleuse chaque fois qu'elle remue. Bien que connaissant son anatomie à la perfection, ce dévoilage intermittent et parcellaire me porte aux sens. Elle demande à faire le tour du propriétaire. Mais la visite guidée s'arrête brusquement à la salle de séjour où crépite un très beau feu de cheminée, en face duquel un canapé nous tend des bras accueillants.
100 On émerge vers trois heures, affamés comme des tigres. Heureusement, j'avais préparé un bouffement facile à réchauffer. Je laisse la Fabuleuse affalée dans le canapé, face au feu que j'ai ranimé. Elle est nue et moi aussi. J'aime à vaquer ainsi. C'est délassant et ça me procure un curieux sentiment de liberté. De la fringue, carcan social... A moins que ça ne découle d'un fantasme édénique. Adam et Eve, seuls au monde, infiniment libres, sans toute cette meute de connards qui vous empoisonnent l'existence à longueur de journée. Cela dit, l'eden c'est bien à petite dose. Mais un face-à-face perpétuel, rien qu'adam et Eve et la cueillette des fruits, ça doit être vite lassant. On comprend qu'ils aient craqué et croqué la pomme... J'en suis là de mes réflexions à haute teneur philosophique lorsque le téléphone sonne. Y'en a qu'un qui puisse venir m'emmerder jusqu'ici, c'est Lacluze. Ce que me confirme Gertrud en m'apportant le combiné du sans fil. - Ton cher patron, murmure-t-elle d'un air contrarié. - Bonjour, Castillon, attaque-t-il. Désolé de vous déranger en pleine romance. Qui est cette délicieuse personne qui m'a répondu? Votre allemande, n'est-ce pas? Je grogne quelque chose qui doit ressembler à un acquiescement. - Bon sang, Castillon! Je vous avais pourtant conseillé de vous méfier d'elle. Votre foutue queue finira par vous jouer de mauvais tours! Elle n'écoute pas, au moins? - Elle est dans la pièce à côté. - Bon, soupire-t-il. De toute façon, il va falloir interrompre vos galipettes. On a
101 logé Sendis et vous partez ce soir à Poitiers, pour être à pied d œuvre demain matin. - Où a-t-il trouvé refuge? - A Saint Thurnoir. - Chez Paulo-les-Grosses-Couilles? On avait laissé tomber, il était censé être en vacances en Espagne. - Ben oui. Mais Sendis l'ignorait probablement. Il s'est cassé le nez, mais il a trouvé une solution de remplacement. Les Gendarmes du coin ont remarqué que le clochard du village avait subitement fait fortune. Le type, surnommé le Grand Louis, s'est mis à acheter des victuailles avec de beaux billets craquants. Plus bizarre encore, il a demandé au pharmacien du patelin des produits destinés à soigner une plaie importante. Bref, les gendarmes ont fait le lien avec notre fiche de recherche. En fouinant, ils ont trouvé une voiture planquée dans une grange abandonnée. D'après son immatriculation, elle appartient à la Sendis Agency. Ils nous ont aussitôt alertés et ils surveillent la masure du Grand Louis en attendant que nous intervenions. J'ai tout organisé avec Larosse. Votre équipe est sur le pied de guerre. J'ai une réunion au ministère, mais je vous attends à 19 heures précise à mon bureau. Ca vous laisse le temps de faire vos adieux. A tout à l'heure. Plutôt furax, je retourne dans la salle de séjour. La Fabuleuse m'y attend, lovée dans un fauteuil, la mine contrariée. - Des problèmes? Me demande-t-elle. - On va être obligés d'abréger, maugréé-je. Je dois être à la boîte pour sept
102 heures. Ensuite, je pars en province. - Toujours la même affaire? Je vais pour lui expliquer le topo, mais un fond de méfiance me retient. Après tout, c'est pas ses oignons. J'acquiesce vaguement de la tête et elle n'insiste pas. - J'ai goûté ton vin, il est extraordinaire. Tiens, je t'en ai servi un verre. Elle a raison. Faut profiter du temps qu'il nous reste. Je lève mon verre en réponse à son toast muet. Bizarre, ce vin a un vague goût amer. A moins que ce ne soient mes états d'âme qui déteignent sur mes papilles gustatives? Non, il est franchement dégueulasse. Je lève les yeux sur Gertud, qui me regarde intensément. Un brusque vertige me biche. Je lâche le verre et je m'effondre. Trou noir. * * * Sendis vivait depuis huit jours dans ce grenier pourri. Il ne supporterait pas longtemps cette vie de reclus. Heureusement, son épaule allait mieux. Il entendit l'échelle grincer, puis il vit apparaître la tête minuscule du Grand Louis. - J't'apportions à manger, gars. Sendis grimaça. La compagnie de ce grand escogriffe lui devenait insupportable. Pourtant, il lui avait rendu un sacré service, d'abord en le recueillant dans son taudis, puis en allant chercher un toubib dans le village voisin. Un vieil original, alcoolique au dernier degré et totalement misanthrope qui, à l occasion, soignait
103 Grand Louis gratuitement. Il avait extrait la balle de l'épaule de Sendis et n'avait desserré les dents que pour énoncer le prix de son intervention. Sendis attaqua mornement sa cuisse de poulet, piocha quelques chips et but une gorgée de rouge râpeux à même le goulot. Comme d'habitude, le Grand Louis bâfrait bruyamment, son regard inexpressif fixé sur son vis-à-vis. - Cesse de me regarder ainsi, bordel! S énerva celui-ci. L'autre ne broncha pas. Sendis craqua. Il devait partir, tout de suite, sinon il allait devenir jojo lui aussi. De toute façon, la seule issue qu'il entrevoyait, c'était de réapparaître au grand jour et tout en se gardant soigneusement, de chercher un contact avec ceux qui couraient après la cassette pour la négocier au prix fort. Décidé, il se leva et prit sa veste. Il en tira son portefeuille, compta le liquide qu'il lui restait, préleva deux billets de 500 qu'il posa devant le Grand Louis. - Pour le dérangement, marmonna-t-il. - Ben qu'est-ce que tu foutions, gars! S exclama le Grand Louis, éberlué. - Tu le vois, je me casse. Merci pour tout. Je m'arrangerai avec Paulo pour que t'aies une petite pincée. Là, je suis à court de pognon. Grand Louis se leva et alla se planter devant la trappe. Sendis buta contre lui. - Ca veut dire quoi, dit-il, mauvais. - J'voulions pas qu'tu t'en ailles. Sendis s'en décrocha la mâchoire de stupéfaction. - De quoi? Bredouilla-t-il. Le Grand Louis répéta sa phrase, buté. Alors, Sendis vit rouge. Il tenta de le
104 bousculer, mais autant vouloir déplacer une montagne. Furieux, il dégaina son automatique. Mais Grand Louis le lui fit sauter des mains. Fou de rage, Sendis fonça, l'épaule en avant. Le géant le renvoya en arrière d'une bourrade. La tête du détective heurta une poutre et il tomba au sol, assommé. Lorsqu'il reprit ses esprits, il vit que le Grand Louis avait ramassé le flingue et qu'il le manipulait d'un air pensif. - Fais pas le con! Expira-t-il. Y'a pas la sécurité. Pose ça! En même temps, il sentit un liquide chaud couler dans son dos. Sa blessure s'était rouverte. Il voulut se relever mais le Grand Louis le repoussa au sol. - Mais bon Dieu, pourquoi? Pourquoi tu me laisses pas partir? - J'avions point envie de m'retrouver seul, lui répondit l'abruti d'un ton définitif. - Mais putain de merde! Je vais quand même pas passer ma vie avec toi! - J'savions point, mais c'que j'savions, c'est que j'voulions point qu'tu partes. Il continuait à jouer avec le flingue, machinalement. Il advint ce qui devait arriver. Un coup partit et Sendis sentit une douleur atroce lui déchirer le ventre. Le Grand Louis en lâcha l'engin, qui tomba juste à côté de la main droite du détective. Fou de rage et de douleur, Sendis empoigna l'arme et en vida le chargeur sur son logeur. Le Grand Louis tressauta sous l'impact des balles, resta un court instant les bras ballants, la bouche grande ouverte. Puis il bascula tout d'une pièce par la trappe béante. Tremblant de douleur, Sendis tenta de se relever. Mais il ne sentait plus ses jambes. Il rampa jusqu'à la trappe mais il se rendit compte que jamais il ne
105 parviendrait à descendre l'échelle. Désespéré, il se dit qu'il allait crever là lorsqu'il entendit un bruit de course. La porte d'entrée s'ouvrit à la volée. Rassemblant ses dernières forces, Sendis appela au secours. Puis il sombra dans l'inconscience.
106 Chapitre quatorze Le gendarme se pencha sur le Grand Louis. Il prit le poignet, chercha le pouls. Rien. Pas étonnant, la poitrine n'était plus qu'un magma sanglant. Abandonnant le géant, il escalada l'échelle quatre à quatre et passa une tête circonspecte par la trappe. Il aperçut un corps recroquevillé, autour duquel s'élargissait une flaque de sang noir. Les yeux clos, l'homme gémissait doucement. Sans chercher à en savoir davantage sur son état, le gendarme tourna les talons et cavala jusqu'à sa voiture pour appeler des secours. Lorsque, deux heures plus tard, Sendis fut évacué vers l'hôpital de Poitiers, il vivait toujours et il avait de bonnes chances de s'en tirer. Mais sa colonne vertébrale avait été pulvérisée par la balle et il ne marcherait plus jamais. Quant au Grand Louis, il était mort sur le coup. Deux gendarmes étaient restés sur place, pour garder les lieux en attendant l'arrivée des autorités judiciaires. Compte tenu de l'heure tardive, ils ne les espéraient pas avant le lendemain matin. Aussi furent-ils surpris d'entendre deux voitures approcher doucement, comme cherchant leur route. Trois minutes plus tard, deux grosses cylindrées stoppaient à leur niveau. Une demi-douzaine d'hommes cagoulés et fortement armés en descendit. Avant qu'ils n'aient pu esquisser le moindre geste, les gendarmes furent désarmés, puis entravés avec leurs propres menottes. Sans ménagement, on les poussa vers la
107 maison où s'était déjà engouffrée une partie de la troupe. - Personne, clama un des hommes masqués en redescendant du grenier. Par contre, il y a du sang partout. - Fouillez-moi ce taudis à fond, ordonna le petit homme rond qui commandait les opérations. L'objet que nous cherchons s'y trouve peut-être. Puis il se tourna vers les deux gendarmes plus morts que vifs. - Où est passé Sendis, demanda-t-il abruptement. Le plus gradé tenta de réagir. - Vous savez ce que vous risquez, en vous attaquant à nous? Détachez-nous immédiatement. Le chef du commando sortit un automatique de son blouson. Il y vissa soigneusement un silencieux. - Ecoutez-moi bien, martela-t-il ensuite, je ne répéterai pas. Je veux savoir où est Sendis. Si je n'ai pas la réponse immédiatement, je tire une balle dans un de vos genoux. Alors? - Je ne sais pas de qui vous parlez, crâna le gradé d'une voix mal assurée. Il y eut un plouf assourdi. Le plus jeune des gendarmes s'écroula en hurlant, le genou fracassé. - Vous êtes cinglé! Hurla l'autre. - Où est Sendis? Répéta le chef du commando, d'une voix froide, tout en braquant son arme sur le blessé. - Ca va, ça va, capitula le gradé. L'homme que vous cherchez vient d'être transféré à l'hôpital de Poitiers. Il a une balle dans le ventre.
108 Le chef du commando réclama des précisions que le gendarme lui fournit promptement, peu soucieux de voir son adjoint davantage estropié. Lorsqu'il eut appris tout ce qu'il voulait savoir, le chef des cagoulés rameuta ses hommes. Un geste, et les deux gendarmes furent assommés à coups de crosse. Puis il ordonna à ses troupes de regagner les voitures. Avant de les rejoindre, il se pencha sur les corps inanimés et tranquillement, comme il aurait allumé une cigarette, il leur logea une balle dans la nuque. * * * On m'a toujours affirmé que les cuites au whisky ne donnaient pas la migraine. Dans le genre pub mensongère, en voilà une particulièrement gratinée! La première fois que j'ai voulu vérifier, j'ai été malade, malade à me vomir. L'inverse du boa qui se bouffe. Le tout accompagné d'une migraine de force 10, de celles que rien n'apaise tant et si bien qu'on est tenté de se taper la tête contre un mur pour se soulager (c'est de l'homéopathie, le mal par le mal). Là, pas de lézard. J'ai dû m'envoyer une barrique de scotch derrière la cravate... J'ai dans le crâne un marteau piqueur en folie. Juste le temps de rouler sur le flanc pour laisser filer la fusée qui prend mon oesophage pour une rampe de lancement. Manque de bol, je devais être juste au bord du lit. Splach! Dans la flaque, ce qui n'arrange rien. A tâtons, je trouve une loupiotte. Tiens, je suis chez l'oncle Albert. Enfin... Feu l'oncle. Tout seul? Bizarre. Je ne me cuite jamais tout seul. En titubant, je fais le
109 tour des lieux. Une table dressée pour deux, rien qu'une boutanche de picrate débouchée, tout juste entamée. Mais personne nulle part. Putain! Ce que je vais mal! Ma tronche, une vraie toupie. Scusi, faut que j'évacue. En titubant, je gagne la salle de bain et je m'inflige une douche froide. Dix minutes plus tard, je m'affale en grelottant dans un fauteuil crapaud, après avoir ingurgité un tube d'aspirine et une plaque de doliprane. Tiens, le feu n'est pas tout à fait éteint. Je le ranime au soufflet, glisse quelques bûchettes dans l'âtre et retourne me blottir. Ma cervelle reprend tout doucement ses esprits. Impossible que je me sois cuité à ce point. Je n'étais pas seul, puisque deux couverts sont dressés. Je vais cueillir un des verres. Il porte une trace de rouge à lèvres foncé, presque mauve. Donc, une gonzesse. Mais laquelle? Et où est-elle passée? En reposant le verre, j'aperçois la saignée de mon bras droit. La veine est bleuâtre et gonflée. D'un trou minuscule perle une goutte de sang séchée. Pas de doute, on m'a fait une piqûre et ce n'est pas un pro qui l'a faite... Je pars à la recherche de mes fringues. Elles ne sont pas loin, éparpillées à même le sol. Indices tendant à prouver que lorsque je me suis décarpillé, j'étais en proie à une intense frénésie sexuelle... Je découvre un cheveu blond pâle et court posé sur le col de ma veste. Une blonde aux cheveux courts, avec un rouge à lèvres mauve... Le trou complet. Tout ce que j'en ressors, c'est qu'on m'a injecté une saloperie qui m'a rendu malade et qui m'a fait perdre la mémoire récente. Sûrement en liaison avec le turbin. Sur quoi étais-je, ces derniers jours? En croisant ma tronche dévastée
110 dans une glace, je constate qu'elle porte des traces de brûlures, de même que mon crâne, sur lequel commencent tout juste à repousser des cheveux. J'essaye de récapituler, mais rien à faire. Le mieux, c'est que j'appelle Stacchi. Il saura me dire. Bien sûr, le téléphone est coupé. Je palpe ma veste. Mes papiers ont disparu. Sans grande illusion, je sors inspecter ma chignole. Gagné, les quatre pneus sont crevés. Par contre, "on" n'a pas pensé au vélo, planqué sous une remise. Quelques minutes plus tard, je pédale comme un dingue, malgré mon crâne qui se prend toujours pour une usine d'emboutissage. Heureusement, il y a un village pas loin. Je vais réveiller un quidam. Première maison, je sonne. Rien. Sans doute une résidence secondaire. Au fait, quel jour est-on? Deuxième maison, la sonnette réveille un chien. J'insiste. Une fenêtre finit par s'ouvrir. J'explique mon cas, qui n'émeut pas le propriétaire des lieux tant s'en faut. - Foutez le camp! Hurle-t-il. Foutez le camp ou je sors le fusil! - Mais je vous dis que c'est grave! Il faut absolument que je téléphone! - Vous avez une cabine un peu plus loin. Allez, oust! - Mais j'ai été agressé, on m'a tout pris! Peine perdue, le glandu a déjà refermé son volet. Je fais encore trois essais malheureux. Incroyable. Ces braves gens sont si couards qu'ils laisseraient crever quelqu'un devant leur porte plutôt que de l'ouvrir! J'espère au moins que l'un de ces moudus aura eu la bonne idée d'appeler la gendarmerie. Quoique ces braves képis risquent de me foutre au trou sans autre
111 forme de procès. Seule solution : gagner Melun. Quinze bornes, une heure. Allons-y. Je n'ai pas fait deux bornes quand j'entends une voiture se pointer. Ca me donne une idée. Je pile, désenfourche et balance le vieux clou au milieu de la chaussée. Après quoi, je me laisse tomber sur le bas coté, étalé comme une flaque. Pourvu qu'il s'arrête, ce nœud! Manquerait plus qu'il bousille ma bécane et poursuive sa route... Non, ça va. Il pile. Bruit de portière. Un gars se penche sur moi, j'ouvre les yeux. - Comment vous sentez-vous? Me demande-t-il. Une voiture vous a renversé? Sans geste brusque, je m'assieds sur mon séant. Le type est un quinqua aux grosses lunettes, en smoking et nœud papillon. Il doit rentrer d'une soirée. - Merci de vous être arrêté, dis-je. Et pardonnez-moi cette mise en scène. Je n'ai pas eu d'accident, mais il se trouve que j'ai été agressé chez moi. On m'a dépouillé de tout et il faut que je téléphone de toute urgence. Je suis allé au village voisin, mais personne n'a voulu m'aider. Alors, j'ai trouvé ce stratagème. Il ne paraît pas plus étonné que cela. - Si je comprends bien, c'est une façon originale de faire du stop? - Si l'on veut. Il réfléchit un instant. - Ecoutez, nous habitons à cinq minutes de là. Je ne peux prendre votre bicyclette dans mon coffre, il est trop petit. Laissez-le dans le fossé et montez. Vous téléphonerez de chez nous.
112 - Je ne sais comment vous remercier... Dix minutes plus tard, je parviens à joindre Stac qui est encore à la boîte. - Qu'est-ce que tu fous, bordel! Lacluze est fou de rage! Puis, sans sommation, il me balance sur la ligne de celui-ci. Effectivement, Lacluze trépigne. Mais lorsque je lui ai résumé ma situation, il se calme. - Gertrud Schmidt, ça vous dit quelque chose? L'affaire Holtzberger? L'ambassade d'allemagne? Je sens que ça me revient doucement... - Où êtes vous? Grommelle-t-il. J'envoie les Gendarmes du coin vous chercher. Ils vous convoieront jusqu'à Villacoublay. Il y'a eu du grabuge à Poitiers.
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114 Chapitre quinze Le tarmac de Villacoublay est désert lorsque j'y déboule escorté par deux gendarmes bougons. En bout de piste stationne un Falcon, réacteurs en marche, tous feux allumés. Un zig de l'armée de l'air se détache du train avant pour venir ouvrir ma portière. - Inspecteur Castillon? Ils n'attendent plus que vous pour décoller. Venez. Je suis l'aviateur terrestre d'un pas cotonneux. Toujours les effets secondaires de la saloperie injectée par Gertrud... Stac m'accueille en haut de la passerelle. - Bienvenue à bord, s'exclame-t-il. Alors, paraît que tu t'es fait mettre profond par la môme Gertrud? C'était bon, au moins? Je le contourne sans daigner lui répondre. Je constate que mon groupe est au complet, affronte les regards narquois, avise un siège côté hublot, m'y laisse tomber comme choit une bouse bien mûre. D'un signe de la main, j'intime l'ordre à Stac de prendre place à mes côtés. Conscient de l'honneur qui lui est fait, il obtempère respectueusement. Déjà, l'avion roule. Quelques secondes plus tard, il s'arrache de la piste. - Vas-y, dis-je à Stac. Lacluze m'a dit que tu me ferais l'historique. Je t'écoute. - Faudrait déjà que je sache à partir d'où? Papy m'a dit que t'avais perdu la mémoire? - Je l'ai retrouvée. Il paraît qu'il y a eu du grabuge?
115 - Tu crois pas si bien dire. Sendis et son hôte se sont disputés, l'hôte est mort et Sendis a pris une balle dans le bide. Transféré à l'hosto de Poitiers, il devrait s'en sortir. Peu de temps après son évacuation, deux bagnoles ont déboulé dans le patelin. Des gens qui cherchaient la maison du Grand Louis, le gus qui hébergeait Sendis. Un quidam les renseigne, ils foncent, tombent sur deux gendarmes qui gardaient les lieux. Là, on suppose qu'ils ont interrogé les deux képis, après quoi ils les ont abattus. Ils ont alors foncé sur Poitiers, investi l'hosto. Ils cherchent Sendis, mais celui-ci est en salle d'opération. Ils se font remettre ses affaires, qu'ils retournent de fond en comble, sans rien y trouver. Au moment où ils s'apprêtent à repartir, une patrouille de police se pointe. C'est le carnage. 4 flics tués. Les assaillants prennent la fuite et on les cherche toujours. - Incroyable, marmonné-je. Tu te rends compte avec quelle rapidité ils ont agi? Gertrud a dû terminer de me dénoyauter vers 16 heures. Six heures plus tard, ils étaient à pied d œuvre à Saint Thurnoir... Je me demande bien contre qui on se bat. Jamais les Services Secrets allemands n'agiraient ainsi... * * * Le flic qui nous pilote de l'aéroport à l'hôpital doit se prendre pour Senna. Où alors, il est pressé d'aller se coucher. Sa conduite n'arrange pas mon état nauséeux. Quand nous parvenons à destination, je suis au bord de la catastrophe. L'hosto est en état de siège. Toute la volaille de Poitiers doit se trouver
116 concentrée ici. Les gus de la P.J. s'affairent dans le hall, là où le commando a croisé la patrouille de police. L emplacement des corps est tracé à la craie, au milieu d une mare de sang. On nous conduit à une salle où sont rassemblées toutes les huiles du Département. L'accueil n'est pas franchement cordial. Les provinciaux, quelle que soit leur fonction, n'aiment pas que les parigots viennent s'occuper de leurs affaires. Ils devraient pourtant se souvenir que bien des parisiens sont des provinciaux déracinés! Après des présentations crispées, on peut passer aux choses sérieuses, à savoir l'interrogatoire des témoins. Il n'en ressort pas grand chose, si ce n'est que le chef du commando est un type de petite taille, plutôt rond, froid et méthodique, qui s'est chargé lui-même d'achever un de ses coéquipiers blessé. Une seule certitude, ils sont repartis bredouille. Si l'on retient l'hypothèse que Sendis avait la cassette quand il est arrivé à Saint Thurnoir, deux solutions sont possibles. Soit ils ont mal fouillé la bicoque du Grand Louis (mais Sendis a peutêtre planqué son trésor dans les environs), soit la cassette a disparu à l'hôpital. Dans ce cas, c'est probablement un employé de l'hosto qui l'a chouravée. Ceux qui ont approché Sendis ne sont pas très nombreux. Leur interrogatoire n'a rien donné, non plus que la fouille de leur casier personnel. Conclusion, la cassette est sûrement restée à Saint Thurnoir. - Samir et Driou, vous filez là bas. Retournez l'antre du Grand Louis, sondez le terrain alentour pour vérifier que rien n'y a été enterré récemment. Prenez
117 également vos dispositions pour monter une souricière. Vu l'énergie qu'ils mettent à retrouver cette foutue cassette, il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'ils reviennent là. Soyez prudents. Vous avez vu qu'ils ne font pas de cadeau? A cet instant, le Commissaire Principal Lepoiloc débarque. - On vient de retrouver leurs bagnoles, grommelle-t-il. Elles ont brûlé avec leurs occupants. * * * Une pinède dans le soleil de l'aube. Une légère brume traîne au ras du sol, ça devrait sentir bon le pin et l'humus humide. En fait, ça pue la chair et le caoutchouc carbonisés. Saturé d'horreur, je vais fouiner dans les environs. Un seul chemin d'accès à la clairière. Il a plu récemment et la terre est gorgée d'eau. Plusieurs traces de pneus s'entrecroisent. On repère aisément celles à double essieu arrière du camion de pompier. Une autre, très étroite qui correspond à l'estafette de gendarmerie. Deux paires de traces identiques qu'ont faites les deux voitures du commando en arrivant. Je distingue enfin des empreintes de pneus très larges, à grosse sculpture. Le véhicule qui les a faites doit être un 4X4. On voit bien qu'il a stationné quelques temps en bordure de la clairière (une tâche d'huile macule le sol) et qu'il est reparti ensuite. Tiens, à proximité de la tâche d'huile, j'aperçois une trace dans l'herbe, comme si quelque chose de lourd avait été traîné par terre jusqu'à un fourré. J'écarte les broussailles, et je découvre un gus gisant face contre terre. Je le retourne. Il a pris une balle en pleine tête.
118 Décidément, l'affaire se complique. Pensif, je rejoins le groupe agglutiné autour des bagnoles calcinées. - Apparemment, un des membres du commando a échappé au massacre, me murmure Stac. Les pompiers n'ont dénombré que six corps alors qu'ils étaient sept. - Mouais. Ca sent la débandade. J'ai trouvé un septième macchabée, mais je ne pense pas que ce soit celui qui manque dans les bagnoles. J'avise trois gendarmes en train de se taper un sandwich, plus ou moins planqués dans leur estafette. D'un geste impératif, je leur signifie de me rejoindre. Je les emmène voir ma découverte macabre. - Regardez-le bien, leur dis-je. Je suis sûr que ce type est basé dans le coin. Consciencieux, les deux képis se penchent sur le de cujus. C'est un type robuste, de taille moyenne, aux cheveux bruns courts. Malheureusement, la bastos lui a arraché une partie du visage. Et bien sûr, il ne porte aucun papier sur lui. - Il roulait dans un véhicule type 4X4, insisté-je. - C'était pas un Land Cruiser Toyota? S'enquiert le Brigadier Dunoeud. - Je ne suis pas assez doué pour déterminer un modèle rien qu'en observant ses traces de pneus, ricané-je. L'autre se renfrogne, vexé. - Vous pensez à quelqu'un? Le relancé-je. Il hésite, se tourne vers ses collègues. - Vous ne trouvez pas qu'on dirait le gars du manoir de Rinçay-le-Fond?
119 * * * Le manoir du Rinçay est une puissante demeure aux murs gris et au toit d'ardoises. Il est planté sur une hauteur qui domine la vallée du Pallu. Une grande prairie d'un vert irréel descend doucement jusqu'à la rivière qui serpente au fond d'un val beaucoup trop large pour elle. - Le gars vivait seul là-dedans. Pas de domestique. Il s'était installé il y a une dizaine d'années. Il avait fait faire des travaux pendant près d'un an. A l'époque, ça m'avait intrigué. Bien sûr, le manoir était en mauvais état, mais un an de travaux... d'autant plus bizarre qu'il faisait travailler des entreprises qui venaient de Paris ou même de l'étranger. Je ne sais pas ce qu'il a fait installer là-dedans, mais l'edf a dû changer la ligne! En tout cas, ce devait être précieux, parce qu'il a fait monter un réseau de surveillance vidéo, avec cellules photo-électriques, alarmes, clôtures électriques... Tout un fourbi, quoi. - Et vous n'avez jamais réussi à savoir ce que ce type bricolait? Le MdL chef hausse ses épaules matelassées. - Ben non. Faut dire que je pouvais quand même pas aller fouiller, hein? J'ai fait une demande de renseignements. Justin Peutrokurt, qu'il s'appelait. Père allemand, mère française. Pas de casier. Ancien secrétaire particulier d'un magnat brésilien. Il arrivait d'ailleurs du Brésil... Si vous voulez, je vous passerai une copie de sa fiche? - Merci, chef. Mais son état civil suffira à faire marcher nos fichiers. On vous
120 offre un pot pour vous remercier de nous avoir véhiculés jusqu'ici? Pas besoin d'insister beaucoup. Cinq minutes plus tard, on se retrouve dans le café-épicerie du Rinçay, tenu par un couple d'anciens qui devraient avoir touché leur bon de retraite depuis longtemps. On commence mollo par un pot de café accompagné de tartines beurrées. On passe rapidos à l'assiette de charcutaille et à la boutanche de vin du pays, puis au frometon et enfin au marc. La Police parisienne fraternise avec la gendarmerie rurale! Stac et le brigadier-chef Marcel Lejoufflu se sont lancés dans un concours de rots. Force est de constater que Mister Monstre manque d'entraînement... Pendant ce temps là, aidé par le Chef Pinard, je discute avec quelques autochtones. J'apprends ainsi que Peutrokurt aurait quitté son manoir vers minuit, la nuit dernière. Un agriculteur qui rentrait chez lui après qu'une de ses vaches eut vêlé, l'a croisé. Un autre, qui partait ramasser ses collets sur le coup de quatre heures (pas de risque de croiser un garde chasse à cette heure-ci), a vu la Land Cruiser qui remontait au manoir. Un dernier a vu une autre voiture qui en partait vers six heures. Une petite Peugeot noire dont la gendarmerie connaît l'immatriculation. Renseignés et rassasiés, il ne nous reste plus qu'à explorer le manoir du Rinçay. Mais là, pas question de compter sur les gendarmes tant qu'il n'y a pas de mandat. Comme je n'ai pas le temps d'attendre Larosse, je me débrouillerai avec Mister Monstre. Je l'interromps alors qu'il passe des rots aux pets. - Amène-toi, gros lard, fais-je en contemplant sa face de gargouille enluminée par le picrate et le marc. Un peu de marche à pied te fera du bien!
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122 Chapitre seize Aucun problème pour pénétrer dans le manoir. La grille est ouverte. Enfermés dans un chenil, trois gros bergers allemands éructent de rage. Tous les volets sont bouclés. Je laisse Serge en couverture et je traverse furtivement la cour pavée. Rien ne bouge. Après avoir attendu un instant, planqué derrière la margelle d'un puits, je cours jusqu'au perron monumental. J'escalade les marches quatre à quatre et bute sur une grande porte vitrée. Je fais signe à Stac de me rejoindre, puis je manœuvre le bec de canne. La porte s'ouvre sans grincer. Toujours personne. Un vaste hall, dallé de marbre. Au fond, un escalier à double révolution au pied duquel gît le corps d'un homme. Un type d'une quarantaine d'années, aux cheveux blonds très courts. Il a pris une balle dans la nuque. Le rescapé du commando procède au grand nettoyage. Cela semblerait vouloir dire que contrairement à ce que je pensais, il a retrouvé cette foutue cassette. - T'as vu, souffle Stac qui vient de me rejoindre. Le 4X4 est sous un hangar, dans la cour. J'enregistre. Ensuite, on entame la visite. Le rez-de-chaussée comprend trois grandes pièces, vides de tout meuble, un petit salon meublé d'époque et les communs. Au fond d'un couloir, on tombe sur une porte blindée commandée par un portier électrique à code. D'après la configuration des lieux, cette porte doit
123 donner sur un escalier desservant le sous-sol. J'essaye quelques combinaisons au hasard, mais fume! On verra plus tard. Visite du premier étage, qui est partiellement aménagé. La résidence du maître de maison, semble-t-il. Vaste séjour, meublé cuir, doté d'un équipement télé-vidéohi-fi dernier cri. Bar bien approvisionné. La hauteur sous plafond a été réduite pour faire plus intime. Contiguë, une très grande chambre meublée d'un lit circulaire pouvant accueillir une demi-douzaine de protagonistes. Question : les draps sont-ils fabriqués sur mesure? Les murs et le plafond sont couverts de miroirs. Dans un coin, une caméra vidéo est montée sur trépied. Ca sent le cocon à partouze. Bizarre, en pleine cambrousse, alors que Peutrokurt est censé vivre seul. Une porte donne accès à une salle de bain impériale. Trois marches permettent d'y accéder, car celle-ci comprend essentiellement une baignoire de taille XXL encastrée dans un podium. Au fond de cette baignoire gît un nouveau cadavre. Encore un homme blond aux cheveux ras. Décidément, les gendarmes étaient bien mal renseignés... Nous traversons quelques pièces aménagées, moins luxueuses, dont deux chambres occupées probablement par nos deux cadavres blonds. Un cagibi, enfin, dont les murs sont couverts de placards. J'en ouvre un au hasard. Il est empli de flacons de verre. Sur chacun d'eux est collée une étiquette qui indique la nature du produit. Mais les noms de ceux-ci, à forte connotation chimiomédicamenteuse, ne me disent rien. Dans un autre placard, du matériel à piqûre : seringues, élastiques, coton, produit désinfectant. Du boulot pour le labo...
124 Stac fouine dans la salle de séjour sans plus s'occuper de moi. Je décide de poursuivre mon exploration. J'emprunte l'escadrin menant aux combles. Je tombe sur un local de transmission des plus modernes. L'installation radio comporte une antenne extérieure amovible. L'émetteur/récepteur est relié à deux gros magnétos à bande. Je branche l'un des deux, enroule la bande et enclenche la lecture. L'engin émet quelques grafouillis disgracieux, puis produit un sifflement suraigu à peine modulé. L'appareil est équipé d'un modulateur de vitesse. Je pousse le curseur vers la vitesse la plus lente et je réécoute. Ca donne une voix basse, déformée par le défilement trop lent. Nouvel essai après réglage. Cette fois-ci, l'enregistrement est parfaitement intelligible mais tout à fait incongru : "Les éléphants, qui avaient tout brisé lors de leur passage précédent, remontèrent à nouveau vers le Nord à la recherche de nourritures..." Poursuivant l'écoute de la bande, je tombe sur plusieurs passages du même goût. Dubitatif, je coupe le zinzin. Ces messages font appel à un code certainement très sophistiqué. Et comble de précaution, ils sont transmis en vitesse accélérée, si bien qu'un message d'une minute passe en une seconde. Dans ces conditions, la seule façon de capter le message est d'être calé sur la fréquence d'émission avec un magnéto qui se déclenche automatiquement. Autant dire que les risques d'interception sont nuls. Je descends au premier étage relater mes découvertes à mister Monstre. Le silence qui règne à cet étage m'inquiète soudainement. Je dégaine mon obusier et pénètre brutalement dans le séjour. J'y découvre Stac vautré dans un canapé, un verre à la main, occupé à regarder la télé!
125 - Tu t'emmerdes pas, mon salaud! M insurgé-je. L'Infâme ne détourne même pas la tête. Sans mot dire, il tapote sur le canapé, m'incitant par ce geste à venir le rejoindre. Intrigué, je me pose à ses côtés. Interloqué, je m'aperçois qu'il est en train de regarder un film X! Du moins le pensé-je quelques secondes. Mais rapidement, je reconnais les protagonistes masculins : Peutrokurt et les deux blonds. Le film a été tourné ici, dans la chambre au grand lit circulaire. Les actrices? Rien que des filles blondes, moulées à la louche, pas plus de vingt cinq ans d'affinage. Elles semblent toutes atteintes de frénésie sexuelle. Mais ce qui frappe, c'est la fixité de leur regard. - On dirait qu'elles sont droguées, murmuré-je. - Mouais, grogne Stac. Et encore, tu n'as pas tout vu. Je suis tombé sur des scènes sado masochistes très gratinées. Tu veux voir? - Non merci, sans façon. Je pense à un truc. Ces nanas, elles sortent bien de quelque part? Stac coupe la télé et se lève en baillant. - Bien raisonné, inspecteur Castillon. Et si on allait visiter la cave? * * * Peter décrocha le téléphone avec délectation. Il composa le numéro, écouta la sonnerie. A la quatrième, on décrocha. Il reconnut la voix du Superviseur. Il lui donna son code d'identification. - Ah, c'est vous! Fulmina le Superviseur. Que s'est-il passé? J'attendais votre
126 appel beaucoup plus tôt. Et impossible d'entrer en contact avec la base VI... - Du calme, voyons! Tout va bien! - Ah ça!... Comment osez-vous me parler sur ce ton! - Ecoute, Siegfried, cesse tes grands airs. Ils ne m'impressionnent pas et pour tout te dire, tu m'emmerdes. Ceci posé, ouvre grand tes oreilles et écoute-moi bien. Peter savoura le silence pétrifié de son interlocuteur. Il poursuivit. - Bien. J'ai récupéré la cassette, c'est une première chose. Mais comme j'en ai plus qu'assez de ton organisation de merde, j'ai liquidé toute mon équipe pour avoir les coudées franches. Ensuite, j'ai exécuté tout le personnel de la base VI et je me suis arrangé pour que les flics puissent remonter jusqu'au manoir. A l'heure qu'il est, je pense qu'ils y sont et qu'ils découvrent vos petits secrets. Ca te la coupe, pas vrai? - Si ce que vous dites est vrai, vous êtes un homme mort, siffla le Superviseur, la voix tremblante de rage. - Taratata! Et la cassette, hum? Vous la voulez toujours? - Ca va, capitula Siegfried Parlez. Mais n'oubliez pas une chose : L'Organisation règle toujours ses comptes, un jour ou l'autre, partout dans le monde. - S'il n'y a que des types comme vous à sa tête, j'en doute, persifla Peter. Mais rassurez-vous, je ne suis pas gourmand. Je ne vous demande que 4 petits millions de dollars en échange de cette foutue cassette. A prendre ou à laisser. En cas de refus, je négocie avec quelqu'un d'autre. Et accessoirement, j'envoie
127 à la Police française un petit mémoire sur vos activités. Alors? - Espèce de crapule! Ordure. Je... - Ta gueule. Tu me dis si tu es d accord ou pas. C est tout ce qu il m'intéresse de savoir. - Vous vous doutez bien qu'il n'est pas de mon ressort de décider... - D'accord. En ce cas, je vous rappelle dans quatre heures. Mais il n'y aura pas de nouveau délai. Peter raccrocha. Il sortit de la cabine, satisfait de lui. Il avait laissé la Peugeot noire dans un chemin creux, persuadé que la Police la cherchait déjà. D'un pas vif, il se dirigea vers la gare. * * * Il nous a fallu près d'une demi-heure pour bousiller la gâche électrique qui bloque la porte de la cave. Quand celle-ci s'ouvre enfin, on découvre un escalier étroit. D'un doigt méfiant, j'allume la lumière. L'escalier se termine sur une grille, munie d'une serrure classique. Je la force en quelques secondes, pousse une porte capitonnée et me retrouve, pétard au poing, dans un couloir éclairé au néon et bordé de portes munies d œilletons. Kif une prison... Je colle mon oeil sur l'un d'eux. Je découvre une pièce minuscule, deux bat-flancs sur lesquels deux filles blondes sont prostrées. - En fouillant un des macchabs du haut, j'ai trouvé ça, murmure Stac en agitant un trousseau de clés.
128 Il essaye les clés sur la lourde. A la troisième, ça tourne, j'ouvre. Hagardes, les deux filles se redressent. Une expression d'effroi se lit sur leur visage. L'une d'elle me pose une question dans une langue qui ressemble vaguement à de l'allemand. - Police, réponds-je en lui montrant ma carte. Il me semble que ça la rassure. Elles ont à peine plus d'une vingtaine d'années chacune. Très blondes et moulées à la louche. Serge s'est attaqué aux autres portes et bientôt, nous sommes encerclées par une vingtaine de beautés blondes, dont certaines sont pratiquement nues, qui babillent dans plusieurs langues différentes. Je jette un coup d œil à Mister Monstre et le trouve un brin congestionné. On le serait à moins!
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130 Chapitre dix sept Heureusement, l'une de ces beautés parle le français. Elle est Belge, de Bruxelles. Elle nous explique qu'elle a été enlevée il y a deux semaines et qu'elle s'est retrouvée ici. Elle ignore quel sort on leur réservait, mais suppose être tombée entre les mains d'un réseau de prostitution. Chaque jour, elle subissait une séance de conditionnement, avec piqûres et autres joyeusetés. Le reste du temps, elle le passait dans le souterrain sous la surveillance des deux hommes blonds que nous avons retrouvés morts. Elle avait dû participer à des partouzes avec ses compagnes d infortune. Ont leur injectait alors un produit qui les rendait soit passives, soit malades de sexe. Depuis qu'elle est arrivée, elle a vu partir deux filles dont le conditionnement devait être terminé. Quatre autres sont là depuis assez longtemps. Leur comportement est bizarre, et elles ne se mêlent plus aux autres captives. Brigitte Lamoule (c'est notre Belge, bien sûr) nous les désigne discrètement. Effectivement, elles se tiennent à l'écart et nous observent d'un air hostile. Légèrement dépassé par les événements, j'entreprends une visite rapide du soussol. Outre les cellules, il y a une grande cuisine, des sanitaires et une pièce commune. Je découvre également deux pièces cubiques, aux murs très blancs et à l'éclairage cru. L'équipement est spartiate. Un fauteuil comme ceux des cabinets dentaires, mais avec des sangles aux accoudoirs, permettant d'attacher le patient. Un casque écouteur est posé sur le dossier. Une table métallique montée sur
131 roulette est installée à proximité, sur laquelle est posé un nécessaire à piqûres ainsi que diverses fioles du même type que celles de la pharmacie du 1er étage. Une cabine est installée dans le fond. Elle donne sur les deux pièces à la fois grâce à deux petites lucarnes vitrées. A l'intérieur, un siège et un pupitre. Je m'installe. Devant moi, quelques boutons et des manettes. Toujours téméraire, j'appuie au pif sur un bouton rouge qui occupe une position centrale. Aussitôt, des stores à lamelles viennent occulter les lucarnes et des lumières très puissantes s'allument de l'autre côté. Je vais jeter un coup d œil. Un gros spot est braqué sur une boule à facettes multicolores, semblable à celles que l'on trouve dans les boîtes de nuit. Du coup, je comprends l'usage d'une des commandes : elle permet de mettre la boule en rotation. Une autre sert à déclencher un lecteur de bande magnétique que je suppose relié à l'écouteur du fauteuil. Bref, je viens de découvrir le matériel de conditionnement évoqué par Brigitte Lamoule, qui mêle pharmacopée, hypnotisme et bourrage de crâne. Inutile de poursuivre davantage mes investigations, ce sera le boulot des techniciens. Je reviens dans la pièce commune où règne une joyeuse animation. - Stac, on remonte. Je vais appeler Lacluze. Occupe-toi des filles pendant ce temps. Fais gaffe qu'elles ne touchent à rien. Mister Goret se pourlèche les babines d'un air affamé. - Ne t'inquiète pas. Je ne les quitterai pas d'un pouce, ces poulettes. * * *
132 Peter avait pris le train jusqu'à Parthenay. Là, il avait loué une voiture bas de gamme et s'était mis en quête d'un gîte discret. Il trouva son bonheur au bord d un lac, une petite maisonnette louée par des agriculteurs du coin. Il s'était fait passer pour un pêcheur invétéré, célibataire et friand de nature et de tranquillité. Son installation terminée, il partit à pied le long du plan d eau, pour rejoindre le hameau tout proche où il avait repéré une cabine téléphonique. On décrocha tout de suite. Une voix féminine, rauque, avec un léger accent germanique. Surpris, Peter pensa s'être trompé de numéro. - Siegfried n'est pas là? S enquit-il néanmoins. - Si, lui répondit la femme. Mais c'est à moi que vous aurez à faire. Peter eut un rire bref. - Vous l'avez viré, si je comprends bien. Vous avez bien fait, c'était un incompétent. Pour ce qui concerne notre marché, quelle est votre réponse? - Nous sommes d'accord sur le fond. Mais nous avons deux problèmes à régler. Le premier, c'est le montant de la somme que vous exigez. Nous ne pouvons en disposer immédiatement, la base centrale doit nous faire un virement. Nous sommes vendredi, nous ne l'aurons pas avant lundi. Soit vous acceptez ce délai supplémentaire, soit vous baissez vos prétentions de moitié. Peter sentit qu'avec cette femme, l'affaire serait plus dure à mener qu'avec Siegfried, qui était impulsif et vaniteux. - Ce n'est pas ce qui était convenu avec Siegfried. - Comme vous l'avez compris, nous l'avons viré. Je le remplace et c'est moi qui
133 décide. Alors? Une brusque bouffée de colère submergea Peter. Elle cherchait à gagner du temps et en plus, elle se foutait de lui.. - De combien disposez-vous immédiatement, demanda-t-il. - Tout juste de la moitié. Et encore. - Démerdez-vous, explosa-t-il. Je veux deux millions immédiatement, sinon je balance tout ce que je sais aux flics. - Mais que savez-vous, mon pauvre Peter? Peu de choses, en fait. Et puis nous avons pris les dispositions qui s'imposaient... Peter tenta de se contenir. - Ne jouez pas avec moi, siffla-t-il. Le chef de la base VI m'a parlé avant de mourir, beaucoup parlé, justement pour ne pas mourir... - Et qu'a-t-il bien pu vous dire de plus que ce que vous avez découvert à la base VI? - Il m'a donné la filière par laquelle les filles sont évacuées après leur traitement. - La belle affaire... Il ignorait la destination finale. De notre organisation, il ne savait pas grand chose, pas plus que vous en connaissez. Quant à la filière dont vous parlez, c'est une branche pourrie que nous avons déjà sciée... Allons, mon cher Peter. Vous allez devoir vous résoudre à une évidence. Vous n'avez que la cassette à vendre et vous ne pouvez la vendre qu'à nous, faute de savoir ce qu'elle représente. Bien sûr, vous pourriez essayer d'en connaître le contenu, mais dans ce cas, vous mourriez et vous le savez.
134 Impossible d'ouvrir l'emballage sans perdre la vie, lorsque l'on n'a pas l'équipement nécessaire. Alors, à qui pouvez-vous espérer vendre une telle chose? Si ce n'est à ceux qui savent ce qu'elle représente? Peter réalisa qu'il était piégé. Une grande lassitude l'envahit soudainement, conséquence de la tension accumulée et du manque de sommeil. - OK, capitula-t-il. Je ne peux traiter qu'avec vous. Mais vous êtes obligés de traiter avec moi. Alors je veux deux millions tout de suite, à verser sur le compte suisse que je vais vous indiquer. Ce sera une garantie en attendant le reste. - Pas si vite, mon cher Peter. Pas si vite! - Quoi, encore! - Comment puis-je être sûre que vous possédez bien cette cassette? D'après nos informations, vous seriez repartis bredouille de l'hôpital. - Bien sûr, ricana-t-il. Je me suis arrangé pour pénétrer en premier dans la chambre du détective et y rester seul un instant. Juste le temps de mettre la main sur la cassette. Ensuite, j'ai laissé mes hommes fouiller les lieux de fond en comble, sans succès évidemment. - C'est une explication. Mais alors, vous allez pouvoir me rassurer. Il y a une inscription, au dos de la boîte. Quelle est-elle? Peter avait repris de l'assurance. Il ne se troubla pas et répondit sans hésiter. - Désolé de ne pouvoir vous répondre. Je n'ai pas l'objet sous les yeux. Vous comprenez, cette cassette est mon assurance vie. Alors je l'ai planquée pour ne pas l'avoir sur moi en cas de capture par les flics. Ca devrait vous rassurer,
135 dans un sens. - Pas du tout, fit-elle d'un ton cassant. Je veux la réponse à ma question demain matin. Sinon vous n'aurez rien. Elle raccrocha la première, après lui avoir indiqué une nouvelle procédure d'appel. Peter reposa doucement l'appareil et sortit de la cabine. Il allait devoir prendre des risques. * * * Gertrud se tourna vers Siegfried, qui la regardait pensivement. - Je suis pratiquement certaine qu'il ne l'a pas, murmura-t-elle. - Sur quoi vous basez-vous pour affirmer cela? Fit-il avec une moue dubitative. Son histoire se tient. - Peter est traqué, répondit-elle sèchement. Un homme traqué est obligé de balayer ses traces. Il lui est impossible de retourner en arrière, à chaque instant il peut être obligé de fuir plus loin. C'est pour cela qu'un homme traqué garde toujours sur lui ce qu'il a de plus précieux. Et puis non, son histoire ne tient pas debout. D'après ce que nous savons, il est resté une demiheure à l'hôpital. Non seulement ils ont fouillé la chambre de Sendis, mais en plus, ils ont interrogé le personnel de l'hôpital. Vous pensez vraiment, qu'étant en possession de la cassette, Peter aurait accru pareillement les risques d'être accroché à seule fin de tromper des hommes qu'il allait tuer? Non, pour moi,
136 il avait échoué. Sachant que c'était sa dernière chance, il a décidé de décrocher et de nous escroquer au passage pour financer sa nouvelle vie. Siegfried hocha la tête. - Vous avez sûrement raison. Mais alors, la partie est perdue... - Il nous reste une maigre chance. Si Peter n'a pas la cassette, c'est que Sendis l'a toujours ou qu'il l'a perdue. Dans les deux cas de figure, Castillon et son équipe sont les mieux placés pour la retrouver. A nous de les surveiller et d'être prêts à tirer les marrons du feu au cas où... - Malheureusement, je n'ai plus d'équipe à envoyer là-bas. Gertrud eut un petit rire sec. - Pas besoin de gros bras. Vous et moi suffirons. Et il vous reste une assistante, n'est-ce pas? Siegfried la regarda, suffoqué. - Mais vous êtes recherchée! Et moi-même, je ne puis prendre le risque de... - Je dirais, moi, que prendre ce risque est le moindre des périls pour vous, le coupa-t-elle. Vous portez la responsabilité de toute cette affaire, ne l'oubliez pas. Et si la cassette est perdue, je crains fort que vous ne le soyez aussi.
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138 Chapitre dix huit Lacluze a frété un car pour transporter le cheptel du manoir du Rinçay jusqu'à un hôtel de la périphérie de Poitiers. L'hôtel en question est un maillon d'une grande chaîne nationale. Y'a tout le confort, lequel commence par la télé dont plus personne ne saurait se passer. Y'a aussi un mini-bar avec frigo et la baignoire, ainsi que le téléphone. Sans parler du service qui est impec. Mais c'est du fonctionnel et de l'impersonnel, conçu pour le gars pressé qui arrive là le soir et qui se barre le lendemain matin. Je préfère pour ma part les hôtels en centre-ville. On peut en sortir le soir et flâner, prendre le temps de choisir un restau ou un bar A peine arrivés, Lacluze nous a sauté dessus pour faire le point, comme il dit. Ensuite, on a enchaîné une réunion avec le gratin de la police du crû. Un pensum pour un type qui, dans les dernières vingt quatre heures, a fait des folies avec son corps (et celui de Gertrud), s'est fait droguer, n'a pas fermé l œil de la nuit et s'est tapé une enquête expresse. Quand, enfin, je peux regagner ma piaule, je n'ai plus qu'une envie : un bon bain et un bon somme. Rien que deux ou trois heures, manière de récupérer. Je n ai pas le temps de jouir de mon bain. Je ne suis pas immergé dans la mousse depuis trois minutes qu'on frappe à ma porte. - Oui, meuglé-je. Qui est-ce? Pas de réponse mais de nouveaux coups. Excédé, je ceins mes reins d'une
139 serviette de bain et dégouline jusqu'à la porte. Surprise, c'est Ursula, Suédoise de son état et ancienne pensionnaire du manoir. J'ai sympathisé avec elle pendant que nous attendions l'autocar et visiblement, elle souhaite faire plus ample connaissance. Galant, je m'efface pour la laisser entrer. La frivole ne se fait pas prier. Une fois dans les lieux, elle procède à un décarpillage express et trottine jusqu'à la baignoire dans laquelle elle s'immerge prestement. Il faudrait être mufle pour refuser l'invite. Aussi laissé-je tomber ma serviette avant de rejoindre l'allumeuse suédoise. Le problème, c'est que la baignoire est un peu petite. Quelques minutes après cette double immersion, la flotte est passée par-dessus bord et l'inondation menace le couloir. Il est temps de changer de terrain de manœuvre. Ursula ayant pigé mes intentions, elle s'accroche à moi. D'un coup de rein, je me redresse, puis j'enjambe le rebord de la baignoire. Gaffe de ne pas glisser sur le carrelage mouillé, se serait un coup à se la retrouver black et d'équerre, comme on dit chez les castors... Mais j'arrive au lit sans encombre et j'y dépose la mignonne. J'en profite pour tomber à genou entre ses cuisses, qu'elle ouvre toutes grandes. Miam! La Vibrante est sur la piste d'envol lorsque le téléphone sonne. Rien de plus con. Au départ, tu prétends ne pas décrocher. Mais à la cinquième sonnerie, ta volonté flanche et à la dixième, tu décroches. - Castillon, j'écoute, grogné-je en me laissant choir à plat dos sur le lit. - Bonjour, Inspecteur. Mon nom ne vous dira rien. Mais appelez-moi Peter. Je suis le chef du commando qui est intervenu cette nuit à Saint Thurnoir puis à
140 l'hôpital de Poitiers. J'en reste sans voix. Une foultitude de questions se pressent dans ma cervelle enfiévrée. Ursula, frustrée, me fait signe de raccrocher vite fait. Je lui réplique d'une mimique agacée : pas le moment de me gonfler, si j'ose. - Mais comment m'avez-vous trouvé ici? Finis-je par demander. - Drôle de question, ricane-t-il. Un simple coup de fil au commissariat central, tout simplement. J'ai un marché à vous proposer. - Qu'est-ce qui me prouve que vous êtes bien celui que vous prétendez être? - Vous avez dû trouver nos deux voitures calcinées dans une clairière à proximité du village de Grassemotte sur le Vît? Etes-vous remonté jusqu'au manoir du Rinçay? Certainement, oui? Ah, et l'autre jour, au Bourget, c'était moi. Félicitations, vous êtes un rude adversaire. - Je n'ai que faire des compliments d'un assassin, grogné-je. - Tout de suite les grands mots, grommelle mon interlocuteur. Ecoutez plutôt mon histoire, je pense qu'elle vous intéressera. - Vous en avez pour longtemps? Silence étonné. - Cinq minutes, peut-être, mais pourquoi cette question? - Pour rien. Allez-y. - OK. Je vous explique la situation. Je suis un agent des services de renseignements d'un grand pays que je ne souhaite pas nommer. Mes supérieurs ont eu vent de l'existence d'une organisation secrète très puissante, "La Nouvelle Cause". On m'a confié la mission de l'infiltrer, afin d'en
141 découvrir les objectifs. Cette organisation est basée, je crois, en Amérique du Sud et possède des ramifications internationales étendues. Son origine, son ou ses buts, ses dirigeants... Je n'en sais toujours rien car elle est très cloisonnée. J'étais pourtant parvenu à devenir le responsable de l'équipe de sécurité de la branche française, probablement serais-je parvenu plus haut si cette foutue affaire de cassette n'était survenue... Pendant qu'il jacte, Ursula a entrepris de me remettre en forme, utilisant avec dextérité sa bouche et ses mains. Bien que j'aie franchement l'esprit ailleurs, elle parvient parfaitement à ses fins, ce qui l'incite à poursuivre avec encore plus de talent. - Je devais absolument mettre la main sur cette, poursuit l'autre pédale. L'opération de cette nuit était ma dernière chance, on me l'avait fait comprendre. Malheureusement, je ne l'ai pas trouvée. C'est pourquoi j'ai décidé de couper les ponts. J'ai liquidé mon équipe, aucun regret, c'était un ramassis de tueurs. - Les deux gendarmes de Saint Thurnoir n'étaient pas des tueurs, eux. - On ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs, Castillon. - Les familles des oeufs apprécieront. - Je ne pouvais me permettre de laisser des témoins gênants dernière moi. Quand on fait la guerre, les beaux sentiments n existent pas. - Vous en répondrez devant une cour d'assise. J'attends toujours votre marché. - J'y viens, j'y viens, mais cessez de m'interrompre, le temps presse. Au fait, êtes-vous remonté jusqu'au Manoir du Rinçay?
142 - Sans problème. Vous allez peut-être pouvoir m'éclairer au sujet du cheptel que nous y avons découvert? Votre "Nouvelle Cause" ne serait-elle pas une vaste entreprise de prostitution? - Je ne le pense pas, mais j'ignore complètement à quoi ou à qui ces filles étaient destinées. C'est intentionnellement que j'ai laissé les indices vous permettant de remonter jusqu'au manoir. Devant cesser ma mission, j'ai jugé qu'il valait mieux que la branche française soit détruite. Ces gens sont trop dangereux. Ce que j'ai à vous proposer, c'est précisément la tête de ce réseau. A partir de là, je résume, car je sens que je ne vais pas pouvoir subir plus longtemps les agissements d'ursula sans y mettre du mien à mon tour. L'homme a donc pris contact avec son chef de réseau. Il lui a fait croire qu'il avait mis la main sur la cassette (dont il ignore le contenu) et lui a demandé une forte somme en échange de celle-ci. Il nous propose de mettre en place un piège pour capturer le responsable du réseau, qui était un certain Siegfried et qui vient d'être remplacé par une femme (Gertrud?). Mais cette femme doute qu'il soit réellement en possession de la cassette. Elle lui a demandé de lui préciser un détail figurant sur celle-ci, ce qu'il ne peut pas faire bien entendu. Il pense que nous pouvons la retrouver rapidement en interrogeant Sendis. A nous alors de lui fournir le renseignement qui lui est demandé. Ensuite, il pourra mettre en place le piège qui nous permettra de capturer ses anciens employeurs. Bien entendu, la contrepartie de cette offre est que nous passions l'éponge sur ses crimes et délits divers. - Alors, que pensez-vous de ma proposition? Conclut-il.
143 - Ce n'est pas à moi de vous répondre, dis-je sèchement. Je vais en référer à mes supérieurs. Rappelez-moi ici dans douze heures. - D'accord. Mais tâchez d'avoir retrouvé la cassette entre-temps, car je ne pourrai attendre davantage. Ouf, il a raccroché. Je balance le combiné par terre et sans mollir, je renverse Ursula sur le dos. Ca va chauffer! * * * Une bonne heure plus tard, Ursula s'est endormie, comblée. J'en ferais bien autant, mais le coup de fil de ce Peter mobilise mon esprit. Ses révélations confirment ce que je pensais. Loin de découvrir un super réseau de prostitution, on est tombé sur une organisation d'extrême droite, pour ne pas dire nazie, qui poursuit le rêve de la race aryenne au travers de ces jeunes femmes blondes raflées aux quatre coins de l'europe du Nord. Cela ne règle pas le cas de ce Peter. Ce type, capable d'abattre froidement une douzaine de gus pour dégager sa route, m'inspire une répulsion instinctive. Parvenu à ce stade de ma réflexion, j'éprouve le besoin d'appeler Lacluze pour l'informer et lui demander conseil. Il pense comme moi. La première chose à faire, c'est de traquer ce Peter, d'autant plus que la 205 noire avec laquelle il a quitté le manoir du Rinçay vient d'être retrouvée à l'entrée d'un patelin. On verra ensuite quelle suite donner à sa proposition. Et pour une fois, je serai dans la
144 légalité la plus totale : Larosse vient de délivrer un mandat d'amener à l'encontre de ce Peter. Il ne me reste plus qu'à passer chercher Mister Monstre.
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146 Chapitre dix neuf Il a abandonné sa 205 dans un chemin de terre, derrière un bosquet, non loin de l'entrée du village. Je débarque de notre tire, hume l'air de la cambrousse comme un bon chien de chasse. - Je continue à pied, dis-je au Bougon (il m'en veut de l'avoir arraché aux bras parfumés de Brigitte Lamoule). Tu peux aller m'attendre au bistrot de la Poste ou de la Mairie, si ça te chante. Inutile de le lui répéter une seconde fois. Il produit un démarrage fulgurant et disparaît dans un nuage de poussière. Je rejoins la route bitumée. A gauche, des champs à perte de vue. A 300 mètres à droite, l'entrée du village. Comme il était à pied, je suis prêt à parier qu'il est parti vers le patelin. J'en fais autant. Juste après le panneau marquant l'entrée de Sainte Pétasse sur le Chibre, une cabine téléphonique se dresse sur un terre-plain, en retrait de la route. Sans réfléchir, je pousse la porte de la cabine. C'est un poste à carte. Rien d'extraordinaire. Ca pue la pisse et le tabac froid. Normal. J'introduis une carte. L'engin fonctionne. Je suis Peter, je viens de laisser ma bagnole en rade, je dois contacter mes employeurs pour enclencher le chantage. Quoi de plus peinard que cette cabine pour le faire? Je regarde autour de moi. J'aperçois une bicoque minuscule, plantée de l'autre côté de la route. Derrière une vitre, un visage ridé. Une vieille qui doit passer sa
147 journée à observer les allées et venues. Je sors de l'édicule et je traverse. Le rideau retombe précipitamment. Je frappe. Personne ne répond. La porte n'étant pas fermée à clé, je la pousse et entre dans la masure. C'est sombre et ça sent la soupe de poireaux... - Y'a quelqu'un? Demandé-je d'une voix que j'espère rassurante. Une petite femme toute ridée, bossue, avec des yeux bleus malicieux, sort de la pénombre. - Que voulez-vous, jeune homme? Avec ma gueule d ange heureux, c est du gâteau que de gagner sa confiance. Quelques minutes plus tard, j'ai la confirmation que j'ai mis dans le mille. Tôt ce matin, elle a vu passer un type à pied. Petit brun, plutôt grassouillet. Il s'est arrêté pour téléphoner, exactement comme je l'avais pressenti. Puis il est reparti, vers la gare à laquelle on accède en quittant la route principale pour une petite rue sur la droite, aussitôt après la cabine. Je remercie la petite grand-mère et je prends congé. La gare... Un vieux bastringue délabré. Deux grandes portes surmontées d'un fenestron en arc de cercle. L une pour les départs, l'autre pour les arrivées, mais toutes deux donnent dans le même hall. Je me pointe au guichet. Une ravissante barbichue quadragénaire, ses dix kilos de glandes mammaires reposant sur la tablette, achève sa nuit en rêvant qu'alain Delon lui-même vient l'enlever... Je cogne sur l'hygiaphone. L'honorable fonctionnaire s'éveille en sursaut. Vue imprenable sur deux yeux qui ne vont pas sans évoquer une paire de Marennes
148 Oléron en pleine laitance. Je salue cérémonieusement l'estimable guichetière qui, me voyant là si beau, se croit encore plongée dans ses rêveries érotiques. Las, la production de ma carte puis la rigueur de mes questions la font réintégrer la triste réalité de sa vie. En soupirant, elle accepte néanmoins de collaborer. Oui, elle a servi ce matin un usager brun et petit, un peu rondouillard, qu'elle ne connaissait pas. Il lui a demandé un billet de première classe pour Parthenay et il a pris le train de neuf heures trente. Satisfait de ses réponses, je la remercie chaleureusement et la laisse reprendre le cours de ses songes moites. Comme prévu, je récupère Mister Monstre au café de la Mairie. Parthenay n'est qu'à une demi-heure de route. Stac conduit à toute allure sans casser une broque. Il ne m'a toujours pas pardonné de l'avoir interrompu en pleine levrette. Son silence ne me dérange pas, bien au contraire. Je suis concentré sur ma chasse à l'homme. Je me suis juré de mettre la main sur ce salopard de Peter, pour qui j'éprouve une haine viscérale qui s'épaissit au fur et à mesure que je me rapproche de lui. A l'entrée de Parthenay, Stac bifurque vers la gare sans que j'aie besoin de lui préciser mes intentions. Un dernier virage hurleur, et il stoppe dans un jaillissement de gravillons, au ras des moustaches d'un flic hystérique. Je fonce dans la gare d'un pas de chasseur, laissant Stac s'expliquer avec son irascible confrère à képi. Là, je vais jusqu'au quai et ressort comme si je venais d'arriver par le train. A part le buffet, rien qui soit susceptible de tirer l œil d'un voyageur débarquant là pour la première fois. Comme dans le patelin précédant, je me coule dans la peau d'un homme qui fuit. Je sors sur la place et jette un regard
149 circulaire. Je flashe sur l'enseigne d'un loueur de voiture. Exactement ce qu'il me faut pour poursuivre ma route commodément. Je m'y rue. L'agence est tenue par une charmante brunette. Vêtue d'un coquet chemisier blanc à pois rouges, elle est occupée à lire un roman photo certainement romantique et palpitant à souhait. Mon entrée fracassante lui cause une belle frayeur. Paniquée, (mais ne demandant qu'à l'être), elle lâche l'opuscule et se jette sur le clavier de son ordinateur. Sympa, je ramasse sa lecture et y jette un bref coup d œil avant de le lui rendre. Merde, je me suis pointé au plus mauvais moment, juste quand le beau jeune homme s'apprête à rouler une pelle à la frêle jouvencelle après avoir murmuré : "J'attendais ce moment depuis si longtemps, ô Geneviève..." Je lui tends le journal qu'elle prend en rougissant. Comme c'est trognon, à c'tâge! Mais je suis trop mobilisé pour la baratiner. Première chose, je lui produis ma carte. Ensuite, j'attaque. - Geneviève, je suis à la recherche d'un dangereux criminel. Un homme petit, brun, un peu enveloppé. Il est arrivé à Parthenay ce matin par le train de 10h32 et je suis persuadé qu'il cherchait à louer une voiture. L'avez-vous vu? Elle me regarde comme si j'étais l'apparition de Nostradamus. - Co... Mais comment savez-vous que je m'appelle Geneviève? - Mon métier est de tout savoir, réponds-je doctement. En ce qui concerne l'homme brun? - Ecoutez, c'est pas croyable. Effectivement, ce matin, j'ai eu un client comme ça. Un dangereux criminel, dites-vous? Si j'avais su...
150 - Il valait mieux que vous ne le sussiez point, Geneviève. Il vous a donc loué un véhicule. Soyez gentille de m'en donner les caractéristiques. - Bien sûr! C'est une R11, attendez, je vais vous faire une photocopie du contrat, il y a le numéro d'immatriculation et la couleur de la voiture. Et puis vous aurez son nom et son adresse. Tout en s'activant, elle poursuit. - Il m'a expliqué qu'il était en vacances. Il n'a pas pris la voiture tout de suite. Je l'ai vu partir à pied vers le centre-ville. Il s'est arrêté devant le magasin de matériel de pêche, je crois même qu'il y est entré... Elle me tend la copie du contrat. J'y jette un rapide coup d œil avant de le mettre dans ma poche. Mon gibier voyage sous le nom de Max Immun, né à Colmar le 23 juin 1938 et déclare être domicilié à Paris, rue Cadet. - Geneviève, vous êtes merveilleuse. Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance. Si, tenez, je vais vous embrasser! Elle rougit derechef et murmure d'un ton confus : - C'est que je ne peux pas, je me marie samedi! Il a appelé son magasin "Au chat qui pêche". Lui-même n'a rien d'un chat mais tout du bouledogue, un bouledogue rougeaud à moustaches tombantes, avec une casquette à carreaux vissée sur le crâne. Brave homme au demeurant, puisqu'il aime la police et se dit prêt à collaborer. Il me confirme que le pseudo Max Immun est bien venu dans son magasin le matin même. Il y a acheté pour un peu plus de mille francs de matériel de pêche...
151 Ce détail oriente un peu les recherches : Peter aura cherché un coin piscicole pour se planquer. Mais comme cette cambrousse en regorge... Croyant aux miracles, je tente ma chance. - Il ne vous aurait pas dit où il comptait aller? Demandé-je, vibrant d'espoir. La trogne du bouledogue pêcheur s'illumine. - Y m'a pas dit, mais y m'a posé un tas de questions sur le coin et y m'a acheté un guide. Tenez, celui-ci. Avant de le prendre, il l'a feuilleté un moment et il s'est arrêté sur cette photo, là. Oh, ça n'a pas duré longtemps... Je lis la légende : «Lac Arien». * * * - C'est dingue. Des fois, on met des semaines à reconstituer l'itinéraire d'un type en cavale. Là, en deux heures, je suis parvenu à le localiser à une vingtaine de kilomètres près... - T'excite pas trop, ricane Stacchi. Tu ne l'as pas encore retrouvé... - Il est dans ce coin, je le sens, réponds-je d'un ton de médium en transe. - Brave toutou, vas... En admettant que t'aies raison, t'as vu la taille du lac? Tu peux mettre des jours avant de le débusquer... - Je te parie que non. Tu comprends, ce type ne s'est pas imaginé qu'on prendrait sa trace aussi rapidement. Il s'est dit qu'on allait se focaliser sur l'histoire du manoir et sur la cassette. En plus, il ne pouvait pas prévoir que je reconstituerais son itinéraire aussi facilement et il ignore que désormais, nous
152 possédons son signalement. Conclusion : Il s'est arrêté dans le premier patelin proche du lac qu'il aura trouvé sur sa route et il y aura cherché son gîte. - Tu as bien dit que tu pariais? Ricane l'ignoble. - Je l'ai dit et je le maintiens. - Ben si tu as raison, je veux bien bouffer une pleine assiette de sardines à l'huile assaisonnées de chocolat fondu! - Ton scepticisme va encore jouer des tours à ton estomac. Banco pour les sardines à l'huile sauce chocolat. Mais où as-tu trouvé une recette aussi délicate? - Ca m'est venu comme ça, avoue-t-il, modeste. Quelques temps plus tard, nous pénétrons en conquérants dans le village de Curzy le Fons (150 habitants). Notre première tâche est de trouver le bistrot. Pas difficile, il suffit de mettre le cap sur le clocher. Royal, j'offre une bière à mon équipier. Et puis j'entame la discussion avec le bistrotier, un petit pète-sec pas causant. Pour l'amadouer, je lui offre un verre. Son front se déride d'un cran. J embraye sur le temps. Excellent sujet, le temps, consensuel, comme on dit. Puis je place, mine de rien : - C'est joli, par ici. Je viendrais bien passer un week-end au bord du lac avec une mignonne de ma connaissance. Vous connaîtriez pas un truc sympa à louer? - C'est marrant, votre question. Y'a un type qui m'a posé la même ce matin. A part que lui, il venait pour pêcher...
153 Je me tourne vers Stac, qui a pris une jolie teinte verdâtre et je lui murmure : - C'est ce qu'on appelle être chocolat, pas vrai, ma vieille sardine?
154 Chapitre vingt Le cabanon qu'occupe Peter se trouve presque au bord de l'eau, au cœur d'une peupleraie où les moustiques doivent sévir l'été. On y accède par un chemin de terre qui passe à travers les champs du propriétaire. C'est un très joli coin, paisible, presque sauvage. Nous avons planqué la bagnole à cinq cents mètres de là. Embusqué derrière un arbre, j'observe les lieux. Je repère la voiture de location, garée sur un espace herbeux, sur le côté de la cahute. Pas un bruit. Le gibier est-il dans sa tanière? Si près du but, je doute. C'est trop beau, trop rapide. Je pressens un danger. Et si cet enfoiré me filait entre les doigts? J'aurai dû demander des renforts, faire boucler le secteur, en bref, faire preuve de patience et agir avec méthode. Au lieu de quoi, j'en ai fait une affaire personnelle... Tout en gambergeant, je progresse d'arbre en arbre, couvert par Stac qui est resté à l'orée de la peupleraie. Aucune réaction. Normal, après tout. Pourquoi passerait-il son temps à guetter? Il se croit à l'abri. Peut-être est-il parti faire un tour? Encore deux foulées et j'atteins la porte. Stac me rejoint. Doucement, je manœuvre la poignée. Ca grince un peu. C'est verrouillé. Stac me fait signe de m'écarter. Il prend du recul, se tasse comme un crapaud buffle et fonce en avant. Sous la charge, la serrure vole en éclat et la porte s'ouvre dans un fracas épouvantable. Serge disparaît dans la cahute, emporté par son élan. Le pétard en
155 batterie, je suis le mouvement. En un éclair, j'enregistre le décor. Un pieu, un évier, une petite gazinière. Stac a terminé sa course sur une table en bois massif, qu'il a renversée. Au fond, une porte. Je cavale, l'ouvre à la volée tout en me jetant de coté. Personne n'est assis sur les chiottes. - Il est pas là, constate Stac en se redressant. Qu'est-ce qu'on branle? Pas le temps de lui répondre. Une portière claque, un moteur vrombit. Inutile de me faire un dessin, notre gibier s'enfuit. Je fonce dehors, bousculant au passage Mister Monstre qui s'effondre en arrière. La rage me rend fou. Foin de sommation. Je défouraille dans la lunette arrière, qui explose sans demander son reste. Mais l'enfoiré continue à tracer la route. Les pneus, vite, pendant qu'il est encore à portée. Je vide le reste de mon chargeur. Touché. La bagnole se paye une embardée sauvage, mord sur le talus qui borde le chemin, dérape, termine sa course dans un arbre. Je fonce. Une silhouette courtaude jaillit de la guinde. J'enregistre le flingue, déjà braqué sur moi. Manque de bol, je n'ai pas eu le temps de recharger. D'une détente désespérée, je me jette au sol et roule derrière un tronc. Pfou! Pas passé loin. Il me semble avoir senti une bastos me raser le crâne! Vite, je recharge. Depuis la porte de la cabane, Stac déclenche un tir de barrage. J'en profite pour foncer en zigzaguant. Pas de réaction. Et pour cause. Profitant de la pénombre qui s'installe, l'ordure a décroché. J'enrage. Où a-t-il bien pu passer? - On l'a dans l'os? Murmure Stac qui vient de me rejoindre. - Pas encore, maugréé-je. Après tout, il est à pied... - Ouais... mais on n'est que deux. Un peu léger, pour une battue.
156 Une détonation nous fait sursauter. - Ca vient de la route et c'est pas la chanson de sa pétoire, murmure Stac. Là-bas, une voiture démarre et s'éloigne rapidement. Sprint effréné. J'arrive bon premier, mais je ne vois rien. Une idée me traverse la tête. Je repars vers l'endroit où notre bagnole est planquée. Elle est toujours là, mais la portière du conducteur est ouverte. Un type est agenouillé et semble farfouiller sous le volant. Je m'approche à pas de loup. Mais le gus ne bouge pas. Forcément. Un farceur lui a collé une valda dans la nuque. Net et sans bavure. Je retourne le cadavre. Sans jamais l'avoir vu auparavant, je reconnais l'homme que je traquais : Peter. * * * Il a fallu appeler les gendarmes du coin, leur expliquer le topo. On a fouillé le cabanon et ses environs, sans rien dénicher. Et puis la nuit est arrivée en même temps que la pluie. Pas une gargote pour dîner avant de repartir pour Poitiers. On s'est donc résigné à reprendre la route le ventre creux. Complètement lessivé, j'ai laissé le volant à Serge et je me suis installé à l'arrière de la guinde, espérant dormir un peu. Mais je n'y arrive pas. Une question me taraude. Qui a tué Peter? Intuitivement, je pense à ses employeurs. Mais comment l'ont-ils retrouvé? Peter avait dû prendre contact avec eux pour entamer la négociation. Mais il ne leur avait certainement pas dit où il se planquait. J'ai imaginé un instant qu'il portait une balise électronique quelconque à son insu. Mais je n'ai rien trouvé qui
157 ressemble à ça. Alors? Alors, il reste une solution, difficile à avaler. On nous aurait filés, Stac et moi, lorsque nous sommes partis en chasse. Et après tout, pourquoi pas? Ne pensant pas que nous pouvions être suivis, nous ne surveillions pas nos arrières. Et si Peter avait localisé l'hôtel nous servant de base, d'autres pouvaient en faire autant... D'autres... Ca me ramène à Gertrud. Elle m'a floué, mais je n'arrive pas à lui en vouloir. Après tout, elle ne m'a pas forcé à lui sauter dessus. Je suis même persuadé qu'elle ne simulait pas la passion lorsque nous étions ensemble. Vanité du mâle trompé? Non, même pas. Entre nous s'était créé un lien puissant, sensuel, sexuel. Chaque fois qu'on se voyait, on était pris d'une espèce de frénésie, on n'avait de cesse de trouver un endroit pour nous assouvir. Tiens, si je tombais sur elle à présent, la même frénésie me reprendrait. Magie magie... Son image me hante. Envoûté, Castillon. Un coup de patin violent me tire de mes rêveries. Je me redresse, vaseux. Stac roule sur le bas côté et vient s'arrêter au ras d'une frêle silhouette. - T'as rien contre les stoppeuses? Dit-il en ouvrant la portière avant droite. La nana se penche dans l'habitacle, jette un coup d œil. Elle fait la moue en nous découvrant. - Vous allez sur Poitiers? Demande-t-elle néanmoins. - Absolument exact, lui rétorque mon chauffeur. Montez vite. Avec la sauce qui tombe, vous risquez la noyade à rester plus longtemps dehors! - Merci. Si ça ne vous dérange pas, je vais monter derrière. Devant, j'ai peur.
158 - Faites, faites, maugrée l'abominable, cruellement déçu. Mais vous avez tort. Le type que je transporte n'est pas fréquentable. La souris se laisse tomber à côté de moi. Je lui jette un coup d œil distrait. Guère plus d une vingtaine d'année, un joli minois triangulaire plein de tâches de rousseur, un regard fripon. Elle ruisselle littéralement et semble gelée. Rien d'étonnant à cela, elle n'est vêtue que d'un sweat shirt et d'une mini jupe... Je retire ma veste et je la lui tends. - Tenez, marmonné-je. Mettez ça sur vos épaules. Ca vous évitera peut-être une double pneumonie... Elle me remercie d'un sourire. - Qu'est-ce que vous faites là par ce temps de chien? Vous êtes tombée en panne? Elle rigole. - Vous parlez... C'est mon Jules! Il me faisait chier et il n'a pas apprécié que je le lui dise. Alors il m'a débarquée en pleine cambrousse. - Un vrai galant homme, ricané-je. - Une vraie ordure, oui... - Stac, mets le chauffage à fond, mademoiselle grelotte! - T as qu à la réchauffer, grommelle-t-il inévitablement. - Si je reste comme ça, je vais choper la crève, dit-elle. Elle ôte ma veste. - Tenez-moi ça et tournez-vous. Sans attendre, elle enlève son sweat et le balance sur mes genoux. Après quoi,
159 elle enfile ma veste. Serge, le regard fixé sur son rétro, manque rater un virage. Il faut dire que la nymphette ne porte pas de soutien gorge... L'opération terminée, elle récupère son sweat et l'utilise pour s'essuyer les cheveux, puis se bouchonner les cuisses et les jambes. Je laisse errer un regard vaguement concupiscent sur les gambettes outrageusement découvertes de la minette. Elle s'en aperçoit et tire sur sa jupette en prenant un air mi-outragé, mi-canaille. Un instant, je mate cette gueule d'angelotte perverse. Elle me fait un sourire engageant. Visiblement, elle me laisserait volontiers la réchauffer.. Mais la seule chose qui me tente vraiment, c'est un bon lit pour moi tout seul. Alors, je m'acagnarde dans l'angle de la portière et je m'endors comme une fleur. Stac a débarqué la nana je ne sais où, sans même que je m'en rende compte. Il me réveille lorsque nous sommes arrivés à l'hôtel. Je regagne péniblement ma piaule. Dieu merci, Ursula l'a désertée. Je m'affale tout habillé sur le plumard et je me rendors. * * * La sonnerie du téléphone me tire de mon sommeil comateux. Un coup d œil sur le réveil. Il est huit heures. C'est ce tyran de Lacluze qui veut mon rapport. Je le lui fais d'une voix pâteuse. Après quoi, il m'apprend que la cassette n'a pas été retrouvée et conclut en m'annonçant que le juge Larosse veut me voir dans une
160 heure. La journée s'annonce mal! Je me fringue en ronchonnant. Merde, où est ma veste. En un éclair, je me souviens de l'auto-stoppeuse. Crétin, y'avait mes papiers dedans et de la thune... A cet instant, on frappe. C'est un employé de l'hôtel. - Une jeune fille vient de nous apporter ceci pour vous. Elle m'a demandé de vous remercier. J'en profite pour lui commander un petit déjeuner pantagruélique, que l'on m'apporte avec célérité. Tout en dévorant, je gamberge. Cette foutue cassette me turlupine. Pour moi, pas de doute. Sendis l'avait gardée à portée de main. L'une des poches du blouson d'aviateur qu'il avait sur lui était déformée, comme si elle avait contenu un objet trop grand pour elle. La cassette... Or on ne l'a pas retrouvée dans le taudis du Grand-Louis, non plus que dans sa voiture. On a prévenu le personnel de l'hôpital qu'il s'agissait d'un truc dangereux, proposé une forte prime à qui nous aiderait à la retrouver. Rien. Conclusion, il l'aura paumé pendant son transfert de Saint Thurnoir à l'hôpital de Poitiers... On l'a transporté par hélico. Comme un vaudou en transe, je décroche le téléphone. Au troisième appel, je tombe sur le bon interlocuteur. L'hélico n'a pas servi depuis l'autre soir et il est stationné à l'aéroport de Poitiers.
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162 Chapitre vingt et un Mon hôtel est tout proche de l'aéroport. En dix minutes, je suis à pied d œuvre. Un mécano m'attend à côté de l'hélico, l'air maussade. Vagues présentations, il m'ouvre les entrailles de la bête, j'y plonge sans plus attendre. Foin du poste de pilotage, je fonce à l'arrière où se trouvent les emplacements réservés aux civières. Pendant une minute montre en main, je fouine comme un furet en folie, jusqu'à ce que ma main droite se faufile entre la carlingue et le châssis du portecivière. Là, juste au bout de mes doigts, je sens un truc parallélépipédique. J'enfonce sauvagement mon bras, pince l'objet, le tire de sa planque. Euréka! C'est bien ce que je cherche : un boîtier de cassette vidéo scellé, qui pèse un poids bien supérieur à la normale. Je le fourre dans ma poche et je m'évacue, le cœur en liesse. Fier, ça oui, et pas qu'un peu. Quand je pense à la cinquantaine de connards qui ont tout retourné sauf l'hélico! Mon cervelet joue de l Haendel! En pleine euphorie, je cours jusqu'à ma tire. Comme j'ouvre la portière, j'entends une voix mutine qui claironne "coucou" dans mon dos. Je me retourne pour tomber nez à nez avec la minette stoppeuse d'hier soir. - Vous avez bien dormi? Qu elle me demande d'un ton narquois. Je mets trois secondes à réaliser qu'elle me braque un petit revolver dans l'estomac. - Ca vous ennuierez de me véhiculer à nouveau? Fait-elle, mielleuse. Cédant à mon tempérament impulsif, je m'apprête à la balayer, elle et son pétard,
163 lorsqu'un break Mercedes vient se garer à côté de nous. La vitre électrique s'ouvre silencieusement et le museau noir d'un gros silencieux apparaît. - Ouvrez la porte arrière sans faux mouvement, m'ordonne la minette d'une voix plus du tout mutine. Bien. Maintenant, penchez-vous en avant, le buste dans la voiture, écartez les jambes. J'obtempère en pestant intérieurement. La gonzesse me fait rapidement les poches, me subtilisant la cassette et mon flingue. - C'est bon. Tu prends le volant, je monte derrière toi. Tu vas suivre l'autre voiture. Ne fais surtout pas de connerie, hein? Enrogné, je démarre. La fille s'est installée dans mon dos et le canon de son arme s'appuie sur ma nuque. Deux cents mètres plus loin, on croise une camionnette de gendarmerie. J'hésite un brin, mais je surprends le regard de la fille dans mon rétro. Plus rien de canaille ni d'enjôleur. Deux pierres froides et luisantes. Je sens qu'elle n'hésiterait pas à me coller une olive dans le chignon. Tout de suite après l'aéroport, on s'enfonce dans la cambrousse. On roule trois bons kilomètres, puis la grosse tire qui me précède met son cligno et s'enfonce dans un petit chemin. - Tu la suis, m'intime la gonzesse. Quelques dizaines de mètres plus loin, la Mercedes s'arrête. J'en fais autant. - Coupe le moteur. Les deux portières avant de la Mercedes s'ouvrent. Débarquent un grand type calvitié et une superbe nana aux cheveux bruns mi-longs. Je réalise instantanément qu'il s'agit de Gertrud. Le calvitié vient ouvrir ma portière. Du
164 canon, il m'ordonne de descendre, recule de trois pas en me gardant dans sa ligne de mire. Les fesses serrées, je sors de la guinde. J'ai bien peur que ma carrière s'achève ici... - Je te préfère en blonde, dis-je malgré tout à Gertrud d'un ton crâne. On se fait la bise? - Ne bougez pas, grogne le calvitié. Et donnez-moi la cassette. - Je la lui ai déjà prise, claironne la souris en brandissant l'objet triomphalement. - Eh bien, donnez! Aboie le zig en tendant la main. Son attention s'est relâchée et la souris brune a rengainé son 6,35. Reste Gertrud. Mais je veux croire qu'elle hésitera à me tirer dessus. Ne serait-ce qu'une fraction de seconde. C'est le moment de tenter ma chance. Je fonce. Une foulée, puis je plonge tête en avant, dans le bide du calvitié. Ca fait un curieux bruit de pneu crevé et le gars s'effondre en arrière. Son crâne heurte une pierre avec un son de calebasse vide et je lui pète à moitié le bras en le désarmant. Je vais pour me retourner mais la voix de Gertrud claque : - Stop, Luc. Ne m'oblige pas à tirer. Je tourne la tête vers elle. C'est râpé. Elles me braquent toutes les deux. Impossible de les plomber sans morfler. - Jette cette arme. La rage au cœur, j'obtempère. - Mets-toi à genoux, les mains derrière la nuque. Ca, pas question. Sans un geste de trop, lentement, je me redresse.
165 - Ne tire pas, crie Gertrud à Gueule d'ange. Les mains bien en vue, je leur fais face. Je les sens crispées, les souris! - Ecoute, Luc, murmure Gertrud, ne m'oblige pas à te coller une balle dans le genou. Je ne prendrai aucun risque, alors obéis, ne fais pas l'imbécile. Quelques secondes plus tard, je me retrouve nanti d'une jolie paire de bracelets inox, passés avec dextérité par Gueule d'ange. A cet instant, le calvitié reprend ses esprits. Il s'assied sur son séant, l'air mauvais, cherche son flingue des yeux. Celui-ci gît à cinquante centimètres de sa main gauche. Faut le voir se ruer! Il le ramasse, roule sur lui-même et m'aligne. Heureusement pour moi, j'avais prévu le coup et je m'étais jeté sur le côté! Ca ne l'arrête pas pour autant. Heureusement, Gertrud s'interpose. - Ca suffit, qu'elle lui dit d'une voix glaciale. Je ne vous ai pas autorisé à l'abattre. - Laissez-moi faire, éructe-t-il, écumant de rage. Vous ne voulez tout de même pas l'emmener avec nous? Il ne nous sert plus à rien et c'est un témoin gênant. - C'est moi qui décide de ce genre de chose, rétorque Gertrud. C'est un otage précieux. Baissez cette arme, je vous l'ordonne. Le calvitié est livide. On le sent au bord de la catastrophe, l'arme pointée sur Gertrud qui le braque aussi. Un éternuement et c'est l'hécatombe! Je dois reconnaître que Gertrud est impec. Elle fixe le type droit dans les yeux, sans ciller ni marquer la moindre peur. Finalement, c'est lui qui craque. Il range son arme dans sa ceinture.
166 - Parfait, dit Gertrud. Allez vous installer au volant. Vous, Karine, ouvrez le compartiment spécial. Gueule d'ange, soulagée, s'exécute avec célérité. Elle ouvre une trappe dans le plancher du coffre qui est surélevé, et découvre ainsi une couchette étroite. - Allonge-toi là dedans, m'intime la Fabuleuse. - Mais je vais crever étouffé! Protesté-je. - C'est ça ou une balle dans la nuque. Me voilà réduit à l'état de sardine. La bagnole démarre. Avec les cahots, je vais me péter le museau sur la trappe... Sans compter qu'au bout de cinq minutes, le pot d'échappement qui passe en dessous de moi, transforme le réduit en fournaise. Mince de sauna. Sacrée Gertrud. Comment a-t-elle fait pour savoir que j'avais récupéré la cassette? Une seule réponse, la stoppeuse était piégée... Cette enfoirée de Gueule d'ange a dû poser une balise dans ma guinde. Et comme j'avais eu la gentillesse de lui laisser ma veste, elle en a profité pour y fourrer un micro. Comme ça, ils ont eu droit à mes appels téléphoniques en direct. Quel oeuf, tiens. Bon, désolé, mais ça manque d'air et il fait vraiment trop chaud. Rideau! * * * Je reprends conscience dans un lieu où il fait intégralement noir, glacial et humide. En prime, ça pue la fosse d'aisance. Je suis à poil, allongé sur ce qui semble être de la terre battue. Je tente de me redresser mais j ai les mains
167 enchaînées aux pieds. Je tends l'oreille. Un bruit continu de cataracte provient du sol. Il couvre partiellement le ronronnement d'une machine. Bon, je suis en vie, c'est déjà ça. Mais combien de temps va-t-on me laisser moisir dans ce cul-de-basse-fosse? Bon sang, ce qu'il fait froid! Soudain, je sursaute. Il m'a semblé entendre un gémissement tout près. En écoutant mieux, je perçois un bruit de respiration. Apparemment, je ne suis pas tout seul. Homme ou bête? Faut savoir. - Y'a quelqu'un? Demandé-je bêtement. Pas de réponse, mais la respiration s'accélère. Putain, je commence à les avoir à zéro. - Oh! Qui est là? Beuglé-je. Rien. Pourtant, je veux savoir. Le bruit vient de ma droite. Je repte dans cette direction. Bonne mère! Plus je progresse dans cette direction, plus ça pue! Le locataire, si locataire il y a, ne doit pas se laver souvent! Cinquante centimètres encore et je heurte une masse. Un long cri, un bruit de chaîne, la masse se dérobe. Une chose d'acquise, c'est un humain. A présent, il halète et pousse de brefs gémissements. J'essaye d'engager la conversation. Mais fume! Et si je m'approche davantage de lui, il se met à hurler à la mort... Le malheureux doit être là depuis un bout de temps et il est devenu barjot. Ca promet. Sans plus insister, je m'écarte de lui, pour éviter de patauger dans la fange dégueulasse qui l'entoure. Le temps s'écoule sans que rien ne se produise. Va-t-on me laisser crever de faim dans ce trou puant? Le froid m'engourdit lentement.
168 Par moment, mon co-locataire pousse un hurlement qui glace les sangs, ce qui ne me réchauffe pas. Combien de temps cela dure-t-il? Je l'ignore. Soudain, un bruit de verrou me tire de ma torpeur.
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170 Chapitre vingt deux Une lumière crue inonde brutalement l'espace et m'aveugle. Mon co-locataire se met à hurler comme un loup-garou. J'entends des pas s'approcher de moi. On défait mes chaînes, des mains mes saisissent et me redressent sans douceur. J'arrive tout juste à me tenir debout. Impossible de voir quoique ce soit pour le moment. L'arrivant ne me laisse le temps de récupérer l'usage ni de mes guibolles ni de mes yeux. D'une poigne de fer, il m'entraîne. On fait trois pas, puis on s'arrête. Bruit de porte qu'on referme, de verrous poussés. Je sens qu'on me fixe quelque chose autour du cou et qu'on m'enchaîne à nouveau les poignets. Mes gobilles s'accoutumant progressivement à la lumière, je distingue deux hommes, deux grands blonds au crâne pratiquement rasé, aux yeux très clairs. On dirait des jumeaux. Ces enfoirés m'ont passé un collier autour du cou, relié à une laisse! L'un d'entre eux la saisit et tire un cou sec. Je n'ai plus qu'à suivre comme un brave toutou qu'on emmène pisser... On suit un tunnel chichement éclairé. Les voûtes sont suintantes d'humidité, recouvertes de mousse noirâtre. Par endroit, l'eau ruisselle carrément et s'évacue dans des rigoles qui courent le long des parois. Et toujours, en sourdine, le bruit lancinant d'une cascade et le ronronnement d'une turbine. On franchit plusieurs portes métalliques rouillées, on gravit un escalier étroit, nouvelle porte, nouveau corridor.
171 Enfin, mes accompagnateurs me poussent dans une pièce aveugle entièrement carrelée. Des buses sortent des murs et du plafond. Pas le temps de comprendre. Des jets d'eau glacée fusent. Je suffoque. Le temps de me protéger la tête avec les bras, j'ai avalé quelques litres de flotte. Avantage, le jet me nettoie de l'infecte fange dont j'étais recouvert. Au bout de quelques secondes, l'eau se réchauffe. De plus en plus. Devient bouillante. Je me précipite vers la porte, mais ces salauds l'ont bouclavée. Je tambourine en hurlant, dansant sur place une gigue effrénée. Et puis la douche cesse aussi soudainement qu'elle a commencé. La porte s'ouvre, une main s'avance, attrape la laisse et me tire à l'extérieur. Les deux jumeaux sont hilares. Des vrais farceurs... J'attrape un coup de sang. Ces deux salopes ne se méfient pas de moi. Un coup de boule dans la tronche du premier, le tourniquet en folie pour l'autre, je les termine à coup de savates... Et puis non. J'y renonce. D abord, j ai pas de savates. Ensuite, à poil et les bras enchaînés, je n'irais pas loin. Autant garder mon énergie pour une autre occasion. D'abord savoir où je suis. Je me laisse donc sagement entraîner. L'un reprend la laisse, l'autre me botte le cul, et nous voilà repartis à travers des couloirs humides, chichement éclairés. Ma bite à couper qu'on est dans un souterrain. Un truc me surprend, c'est le mutisme de mes accompagnateurs. Seraient-ils muets? Chemin faisant, on croise un groupe d'hommes blonds qui portent le même uniforme verdâtre que mes jumeaux. Une porte s'ouvre, et deux filles très blondes comme celles du manoir du Rinçay, apparaissent. A ma vue, elles réintègrent
172 promptement la pièce dont elles sortaient. Enfin, on arrive à un ascenseur, engin antédiluvien qui tient du monte-charge. Montée poussive. Je compte deux niveaux avant que l'engin s'arrête. Un des jumeaux tire la grille qui fait office de porte, et nous débouchons dans un hall gardé par deux malabars armés de mitraillettes. Ils nous laissent passer sans qu'un seul mot soit échangé. Dernier arrêt devant un lourd vantail. Un de mes accompagnateurs appuie sur un bouton. Quelques secondes plus tard, un feu vert s'allume. Lorsque la porte s'ouvre, je découvre une grande pièce très claire bien qu'elle ne comporte aucune fenêtre. Un homme et une femme sont assis derrière une immense table. Aucun autre meuble, le sol est carrelé, les murs sont peints en ocre. Les jumeaux se figent, claquent des talons et tendent le bras en avant. Relents fétides d'une sale époque. J'en ai des frissons dans le dos. L'homme fait un signe de la tête, quasi imperceptible. Les deux blonds effectuent un demi-tour gauche impeccable et s'évacuent. Me voilà en tête-à-tête avec deux icebergs. La femme a la quarantaine, elle est blonde, grande et mince. Un visage lisse, avec des yeux bleu pâle. Une beauté presque parfaite, gâchée par une froideur absolue et l'absence totale de sensualité. Elle est vêtue d'un tailleur gris très strict. L'homme doit avoir soixante-dix ans, il est très grand et maigre, ses cheveux légèrement ondulés sont d'un blanc de neige. Il a un nez droit un peu fort, avec de larges narines et les mêmes yeux que la femme qui doit être sa fille, car ils se ressemblent énormément. Comme tous les autres occupants de ce lieu, ils ont un teint d'endive. A croire
173 qu'ils ne voient jamais le soleil. Ils me fixent sans ciller, de leur regard intense mais froid. On dirait des robots, implacables, inhumains, imperméables au moindre sentiment. C'est humiliant de se retrouver ainsi debout, nu et enchaîné, face à des gens assis, habillés et silencieux. Orgueilleux, je soutiens leur regard, campé sur mes jambes. Combien de temps reste-t-on ainsi? Cinq minutes, peut-être. C'est la femme qui rompt le silence. Elle ouvre un tiroir et en tire un objet qu'elle pose sur la table. Je sursaute en reconnaissant cette foutue cassette, cause de mes avatars présents. - Où se trouve la vraie? La question est sèche. Je tire la mine de circonstance. La vraie... Qu'est-ce à dire? A voir, c'est pourtant bien celle que j'ai récupérée dans l'hélico et que Gueule d'ange m'a piqué. Elle a dû suivre le fil de ma pensée. - Non, dit-elle, ce n'est pas la vraie. Ce n'est qu'une imitation. L'emballage, mais pas le contenu. Qu'avez-vous fait de l'autre? - Vous n'ignorez pas comment je me suis retrouvé ici? Ricané-je. Je les prends au dépourvu. Ils lèvent tous les deux un sourcil interrogatif. - Vos amis, car je suppose à moins que ce ne soit vos sbires, m'ont intercepté alors que je montais dans ma voiture juste après avoir trouvé ce truc. Si ce n'est pas l objet que vous cherchez, c'est que depuis le début vous courez après un leurre ou que l on vous a trahi. Moi, jusqu'à ce que je mette la main sur cette putain de cassette, j'ignorais totalement à quoi elle ressemblait. Comment aurais-je pu en fabriquer une copie?
174 Un silence de plomb suit mes paroles. Ils continuent de me regarder comme un boa fixe le lapin avant de l'engloutir. En même temps, je me dis que j'aurais mieux fait de bluffer. Si je ne sais rien, en quoi leur suis-je encore utile? C'est l'homme qui rompt le silence. Même timbre que la fille, monocorde et froid. - Quand vous êtes arrivé ici, nous vous avons soumis au sérum de vérité. Malheureusement, vous avez un psychisme très fort et vous étiez bloqué. Nous en avons déduit que vous aviez quelque chose à cacher. Je suis à présent persuadé que nous nous trompions. Nous courions effectivement après un leurre. A nouveau, il se tait. Quant à moi, j'observe la blonde, son visage figé, et ma pensée dérape. Prend-elle parfois son pied? Je la vois sado-maso, tendance sadique. Cette salope doit jouir de voir les autres souffrir. Elle me fait penser à un serpent. Tiens, si je me retrouvais entre quatre yeux avec elle, je sais comment je m'y prendrais. Pourtant, je ne suis pas de nature sodomite. Mais là, d'entrée de jeu, pan dans la lune histoire la faire hurler, cette impassible de naissance. Rien que d'y penser, je bande. Et comme je suis à poil, ils ne peuvent l'ignorer. Elle a les yeux qui s'évadent quelques secondes vers le bas, bien constater l'ampleur du séisme. Elle cille légèrement. - Vous n'êtes qu'une bête, siffle l'homme. Comme la plupart de vos compatriotes, d'ailleurs. - C'est ce qui nous sauve, cher monsieur, ricané-je. - Vous ne croyez pas si bien dire, fait-il. En effet, la seule chose que vous nous ayez révélé sous l'emprise du sérum de vérité, c'est l'attachement que vous
175 portez à Gertrud. Un sentiment ambigu mais fort qui vous sauvera peut-être la vie, tout au moins si vous acceptez notre proposition. Mais auparavant, nous allons vous montrer un petit spectacle. Il appuie sur un bouton. Quelques secondes plus tard, les jumeaux réapparaissent et m'encadrent. On sort. A nouveau les couloirs, un ascenseur etc. On aboutit dans une salle basse, dont une des parois est entièrement vitrée. Des lumières s'allument de l'autre côté de la vitre. Je reconnais Gueule d'ange, attachée sur un plateau de pierre, les membres écartelés. - Vous allez voir ce qui arrive à ceux qui faillissent, murmure la blonde, dont les yeux brillent d'une sale lueur. Elle appuie sur un bouton. Un zonzonnement se fait entendre. D'abord, je ne vois rien. Gueule d'ange, elle, fixe le plafond d'un air terrifié et elle crie. Soudain, je comprends. Une espèce de herse aux pointes acérées descend lentement vers elle. Son visage se révulse, tandis qu'elle hurle sans discontinuer. Je serre les poings et tout le reste. - Arrêtez, expiré-je, arrêtez ça tout de suite. Dites-moi ce que vous voulez de moi! - Pour elle, il est trop tard, susurre la blonde. Elle est condamnée. Mais vous pouvez éviter à Gertrud de subir le même sort. Pendant ce temps, les pointes ont atteint le corps fragile et poursuivent leur chemin. Je ferme les yeux. Mais je n'échappe pas au bruit.
176 Chapitre vingt trois J'adore le mois de mai à Paris, quand le temps est radieux, que souffle un petit vent doux et que les terrasses des cafés sont pleines de filles à l œil coquin. L'air a un je ne sais quoi de pétillant, d'émoustillant comme le regard d'une femme amoureuse. Malheureusement, je ne peux pas profiter de l'ambiance. J'ai encore dans les oreilles le cri d'agonie de Gueule d'ange, transpercée de part en part par les pointes métalliques. Et mes yeux ont encore la vision de Gertrud, nue, le corps marbré de coups, enchaînée dans un cachot aussi immonde que celui dans lequel j'ai passé quelques heures. Gertrud qui subira le sort de Gueule d'ange si je ne retrouve pas la vraie cassette. Ils m'ont donné sept jours, il n'en reste plus que six. Leur dernière chance, je le sais bien, puisque leur réseau français est complètement grillé. Ils pensent que la force du sentiment que je porte à Gertrud me poussera à réussir pour la sauver. Et puis ils sont persuadés qu ils ne courent aucun risque en me relâchant puisque j'ignore tout de l'emplacement de leur repère. Je suis arrivé là-bas dans le coaltar, j'en suis reparti dans le même état pour me réveiller cette nuit sur une plage de la côte varoise, nanti de mes papiers et d'un solide pécule. Après avoir galéré pour rejoindre un lieu civilisé, j'ai attrapé le premier avion pour Paris après avoir prévenu Lacluze de ma résurrection. Tout ce périple m'a permis de réfléchir au problème. J'ai une petite idée pour
177 retrouver la cassette et une autre pour localiser la planque des nazis. Mais le temps presse et je ne veux pas perdre une minute. Première chose, la cassette. Comme toujours lorsque l'on a suivi une fausse piste, il faut revenir au point de départ. C'est le domicile de Holtzberger. - Madame Durand-Dupont? C'est l'inspecteur Castillon. Pourriez-vous descendre m'ouvrir? Je dois effectuer une nouvelle perquisition chez vos malheureux voisins. Ninette se fait un peu tirer l'oreille. Un brin de rancœur. Mais l'appel des sens est le plus fort. Elle descend en s'imaginant des fêtes charnelles, la perverse! Comme dirait l'autre (c'est moi), femme révélée sur le tard prend son pétard à deux mains pour, dard dard, rattraper son retard de panard! Mais quelle cruelle désillusion lorsqu'elle me découvre accompagné de Mister Monstre. Oh, ce regard assassin qu'elle me jette! Je l entends qui se referme comme une huître à la marée descendante! Dans l'ascenseur, elle se tient droite, digne, la bouche pincée, le regard fixé sur le haut de la porte. Mister Monstre la couve d'un regard lubrique. Faut dire qu'elle est fringuée d'un gilet de laine gris qui moule ses impressionnants nichons, et d'une jupe mi-cuisse qui met en valeur son popotin bien rond. Parvenu au troisième, je descends mais Mister Monstre reste. - J'ai quelques questions subsidiaires à poser à madame, susurre-t-il. Je te rejoindrai.
178 La porte de l'ascenseur se referme sur la tronche effarée de Ninette. Je ricane intérieurement, me demandant si Stac parviendra à ses fins... Sans scrupule, je brise les scellés censés protéger le logis des Holtzberger. A l'intérieur, toujours le même bazar. Les collègues qui sont passés après le tueur en ont même rajouté. Quatre pièces à fouiller, plus une cuisine et une salle de bain. Je commence par la chambre. Lit défait, sous-vêtements féminins dispersés. Une penderie remplie de fringues, costards austères pour lui, tenues variées pour Madame, avec une prédilection pour le sexy. Je fais toutes les poches, les tables de chevets, la commode, sans trouver ce que je cherche. Seconde pièce, où Monsieur s'était aménagé un petit bureau. J'aurais dû commencer par là. Je me jette avec avidité sur les papiers que contenait une armoire et qui gisent à présent au sol. Je trie à toute vitesse un tas de factures diverses, parcours en diagonale des bordereaux, des contrats, des reçus, bref, toute cette invraisemblable paperasserie que les bipèdes modernes accumulent au fil de leur vie. Pris de frénésie, je balance les papiers au fur et à mesure que je les ai lus, jusqu'à ce que je trouve ce que j'étais venu chercher. Et hop, direct dans la fouille. Il ne me reste plus qu'à récupérer le camarade Stac. A peine sur le palier, je comprends qu'il est parvenu à ses fins. Ninette hurle à qui veut l'entendre qu'on est en train de lui défoncer le c.. avec une énorme b... et que c'est trop bon. En me rapprochant des coulisses de l'exploit, j'entends la voix de basse de Mister Monstre qui débite quelques mots tendres à sa partenaire, laquelle serait, selon
179 lui, une belle s..., une vraie p... qui devrait vivre de son c.., j'en passe et des plus sordides. Lorsque je parviens à la porte de Ninette, les protagonistes ne parlent plus. L'une hurle, l'autre grogne comme toute une porcherie. J'entre, un peu inquiet et tombe sur un spectacle dantesque. D'où je suis, j'aperçois une partie du living. Dévasté. Le canapé est désossé, les fauteuils renversés, une table basse est disloquée, une commode a basculé et son contenu s'est répandu par terre. Les tringles à rideau pendent, partiellement arrachées, le meuble bar est éventré, la télé oscille dangereusement, la chaîne Hi Fi n'est plus qu'un souvenir, triste témoin désarticulé d'une civilisation vouée à la consommation effrénée. Ayant épuisé tous les supports disponibles, les deux protagonistes se sont rabattus sur l'épaisse moquette. Ninette, agenouillée, cambrée à l'extrême limite de la rupture, subit les derniers assauts du faune congestionné. Cette étrange chenille progresse à chaque coup de rein. La tête de Ninette n'est plus qu'à cinquante centimètres de la porte vitrée qui donne sur l'entrée. Derrière eux, la moquette de laine blanche est marquée d'un profond sillon que l'on devine définitif. Attila! Ninette se retrouve bientôt le nez collé à la vitre et je m'apprête à réaliser une intervention désespérée pour lui éviter de passer au travers, lorsque le centaure explose dans un dernier ahanement. Foudroyé, il s'abat sur le flanc, entraînant sa partenaire dans sa chute. Pensif, je contemple quelques instants le tas de chair haletant. La nature est une bien belle chose, sauvage et odorante.
180 * * * Stac ronfle comme une armada de hors-bord déréglé. Epuisé par son coït, il s'est endormi dans son fauteuil, étalé comme une méduse échouée. Campé derrière mon burlingue, j'attends stoïquement le résultat des recherches menées pour localiser le repère des nazis. De mon séjour chez eux, j'ai retiré quelques certitudes. Compte tenu du laps de temps pendant lequel j'ai disparu, il est impossible que ce repère se trouve ailleurs qu'en Europe. D'autre part, je suis sûr qu'il s'agit d'un local souterrain. Un énorme bunker, creusé à même le roc. Ensuite, il y a ce bruit de cataracte, qui jamais ne cesse. Une rivière souterraine, qui fait tourner une turbine (le ronronnement permanent que j'entendais en sourdine). Cette turbine doit fournir l'électricité. L'équipement des lieux, le carrelage usé, les peintures verdâtres écaillées, l'ascenseur antédiluvien, tous ces éléments semblent indiquer que le bunker a été construit il y a déjà un moment et qu'il n'a pratiquement pas été entretenu depuis lors. L'armement des nazis, lui, est daté, j'ai vérifié. Matériel allemand de la seconde guerre mondiale. J'en ai déduit que ce bunker avait été construit au cours de la dernière guerre, probablement dans un coin désert et pourquoi pas en France, puisque notre beau pays est l'un des derniers d'europe occidentale à se permettre le luxe d'avoir des contrées désertes. J'ai exposé tout ça à Lacluze. Il s'est gratté l'occiput et m'a dit que mon histoire lui en rappelait une autre qu'il tenait d'un oncle, ancien résistant auvergnat. Peu de
181 temps après avoir envahi la zone libre, les Allemands avaient fait évacuer et boucler une vaste zone accidentée du Cantal. Cette zone était quasiment inhabitée, et accessible uniquement par quelques routes tortueuses. Le bouclage avait duré près d'un an. Les habitants du secteur avaient vu passer de nombreux convois, puis des avions s'étaient mis à effectuer des rotations, preuve qu'une piste d'atterrissage avait été construite. La Résistance avait tenté d'envoyer des espions dans cette zone. Aucun n'en était revenu. Les Allemands avaient fini par plier bagage, détruisant tous les équipements qu'ils avaient créés. Après la guerre, le secteur avait été passé au peigne fin, sans succès. Un prisonnier allemand, haut gradé, avait affirmé que le Führer avait envisagé de créer un camp d'extermination à cet endroit, mais que l'idée avait été abandonnée, compte tenu des difficultés d'accès au site, alors que les camps d'europe de l'est donnaient toutes satisfactions (si l'on peut dire!). Bref, l'affaire en était restée là. Mais mon histoire change tout. Et si les Allemands avaient créé un bunker secret destiné à planquer des dignitaires nazis en fuite? Dès cette époque, certains d'entre eux savaient la défaite inéluctable... Lacluze s'est aussitôt mis au charbon. Il a mobilisé le Service Historique des armées, des spécialistes de l'ign, des géologues et des hydrologues, qui bossent comme des dingues pour déterminer où, dans cette zone du Cantal, pourrait se trouver le bunker et sa rivière souterraine. Je n'ai plus qu'à attendre le résultat des courses, en priant très fort pour que nous n'ayons pas fait fausse route. Quant à la pseudo cassette, je suis pratiquement certain de savoir où elle se
182 trouve. Pour en avoir confirmation, je dois attendre quelques autorisations administratives. Mais comme je n'ai nullement l'intention de la remettre aux nazis, je ne suis pas pressé. Il doit être 19 heures tout rond quand Stac émerge, probablement réveillé par son estomac. Tandis qu'il s'étire en baillant, le téléphone sonne. Le cœur battant, je décroche. C'est Lacluze.
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184 Chapitre vingt quatre Le volcan se découpe, masse noire sur ciel rose. L'aube point. La nature est encore figée, pétrifiée par le froid de la nuit qui s'estompe. Par endroit, une légère brume monte du sol et lentement, rejoint le pastel frais des nuages. Sur les flancs déchiquetés du monstre mort, des tâches violettes ponctuent ça et là des amas de roches torturées. Lorsque paraît le soleil, l'on dirait qu'il sort de la gueule même du volcan. Au loin monte le chant calme d'une cloche. En contrebas du volcan éteint, perché, niché sur un éperon escarpé, le château de la Beuze apparaît brusquement, illuminé par les rayons de l'astre du jour. Un lac isole l'éperon de la Beuze de la montagne. Il s'épanche en de multiples cascades. Certaines d'entre elles rejoignent un second lac, situé en contre-bas, de l'autre coté de l'éperon. L'eau glacée et les parois vertigineuses de l'éperon rocheux font du château de la Beuze une forteresse imprenable. Seul accès possible : un pont-levis qui franchit un resserrement du lac inférieur. D'une plate forme étroite part ensuite un chemin escarpé qui grimpe jusqu'aux murailles épaisses. A plat ventre dans l'herbe humide, planqués à l'orée d'un petit bois, on se goinfre. Ce paysage sauvage inondé par la lumière rouge de l'aube est d'une beauté qui rend muet. Mes trois compagnons sont comme moi, envoûtés par la magie de ce spectacle grandiose.
185 Le château de la Beuze se trouve à l'intérieur de la zone qui fut neutralisée par les Allemands. C'est le seul endroit du secteur où il puisse y avoir une rivière souterraine. Celle-ci relierait les deux lacs, à moins qu'une conduite forcée ait été installée. Le bunker serait donc en dessous du château. Il s'agit à présent de vérifier que mes hypothèses sont exactes. Pas question de déploiement policier. Juste une discrète reconnaissance. Le château et le lac inférieur, ainsi que quelques hectares de caillasses et de bois sont la propriété d'une vieille famille, les De Branchecassay-Tombelaneyje. Auguste lignée, liée aux plus grands d'un monde déchu pour cause de République, et dont le dernier rejeton, un comte octogénaire, vit ici en compagnie d'un majordome aussi âgé que lui. A vrai dire, personne n'a vu le comte depuis des années. Seul le vieux domestique descend une fois par semaine au village le plus proche, au volant d'une antique camionnette. Il achète l'indispensable à l'épicerie et remonte aussitôt, sans jamais s'attarder. Nous sommes arrivés à Sainte Radegonde sur Laize la veille au soir, à bord d'un splendide camping-car loué pour l'occasion. Officiellement, nous sommes un joyeux quatuor de randonneurs venus passer des vacances sportives dans la région. Nous avons dîné au bistrot du patelin. Quelques tournées de vin du pays nous ont permis de délier les langues réticentes des autochtones. C'est ainsi que nous apprîmes que le château et ses environs avaient mauvaise réputation. Accidents mortels, chutes, noyades, disparitions inexpliquées... les gens du crû pensent que
186 le secteur est maudit. Une légende voudrait que s'y trouve une entrée de l'enfer et que ceux qui s'y aventurent risquent d'y perdre la vie et leur âme en prime... Nous eûmes quelques difficultés à ramener Stac au camping car tant il avait abusé du Saint Pourçain, puis de la gnôle du patron. Levés avant l'aube, nous gagnâmes les contreforts du volcan afin d'observer le château et ses environs. * * * La journée a coulé lentement, sans qu'aucun événement ne vienne la troubler. Répartis autour du château, chacun a scruté son quartier d'horizon à la jumelle, en vain. Un peu avant la tombée de la nuit, je donne le signal du repli. Une heure plus tard, nous retrouvons notre maison à roulette. Un peu déprimés, assez frigorifiés et très affamés. Pendant que Samir s'active aux fourneaux (merci Findus), je sers l'apéro. Driou met une cassette et pendant quelques minutes, on se croit en vacances. La jaffe nous ramène à la réalité. Comme d'habitude, Stac est le plus prompt à attaquer, bien qu'il ait le groin empli de feuilleté. - Dis donc, Castilleux de mes dons! On va quand même pas remettre ça demain? La nature, c'est beau, mais douze heures allongé dans l'herbe mouillée, c'est mauvais pour les rhumatismes. Les vers commençaient à envahir mon grimpant, figure-toi. Probable qu'ils me prenaient pour un cadavre?
187 - L'odeur les aura trompés? Ricane Samir. Le Stac champêtre mugit, avale son verre de Médoc pour faire passer l'insulte. Driou le Pondéré intervient à son tour. - Serge à raison, Luc. On ne dispose pas d'assez de temps pour attendre je ne sais quoi. Demain c'est mardi et... - Je sais, tranché-je. J'ai beaucoup réfléchi, gambergé, analysé, supputé... - Bois un coup, ça soulage, ricane l'infâme. J'obtempère. Le pinard coule le long de mon gosier satisfait. Un peu frais, peutêtre. - Voilà comment nous allons occuper notre nuit, reprends-je après avoir posé mon verre. * * * La lune déploie un timide quartier dont la lumière ne parvient pas à percer les feuillages. Nous progressons dans le bois à la boussole. De temps en temps, un oiseau de nuit lance un hululement sinistre qui brise le silence. Nous sommes répartis en deux groupes, Serge et moi devant, les autres en couverture cinq minutes en arrière. Il nous faut une heure pour traverser le petit bois et atteindre l'étendue rocailleuse qui descend jusqu'au lac. J'attends que les deux autres nous aient rejoints pour m'y aventurer, toujours avec Stac. Vêtus de combinaisons noires, le visage noirci, nous progressons sans hâte et sans bruit jusqu'à l'eau. Samir et Driou sont restés en couverture à l'orée du bois.
188 Je pose mon sac à dos. J'en extrais les éléments d'un radeau miniature que je monte rapidement. Ensuite, j'y fixe mon sac et celui de Stac, qui contiennent du matériel d'escalade et notre armement. Sans un mot, nous enfilons des palmes et nous nous coulons dans l'eau glacée. Frissons. Heureusement que nous portons des combinaisons de plongée. Mais cette eau froide et noire est inquiétante. Dominant mon aversion, je m'allonge dans la flotte et je m'éloigne du bord en poussant le petit radeau devant moi. Dix minutes de nage silencieuse pour atteindre l'autre rive, celle du château, juste sous le pont-levis qui est levé. Deux minutes pour reprendre notre souffle et examiner les lieux. Comme je l'avais supposé, la paroi, légèrement en dévers, ne peut être franchie à main nue. Pour ajouter à la difficulté, une herse est implantée sous le pont et ses pointes rouillées sont là pour achever de décourager les téméraires. Première chose à faire, sortir de l'eau. Je prends dans mon sac un piton à expansion que je fixe au-dessus de ma tête dans une faille de la roche. Je tire dessus, il tient. Je me tracte, y croche le mousqueton qui pend de mon harnais. Me voilà suspendu au-dessus de la flotte. Stac me passe le matos. J'enfile des chaussons d'escalade. Puis, je plante un nouveau piton, j'y accroche un étrier et je me hisse. Patiente reptation qui me conduit à la herse en une demi-heure. Là, problème. J'éprouve la solidité du machin, mais fume. De l'acier à défier les siècles et la rouille... Bien sûr, impossible de contourner l'obstacle. Il ne me reste qu'une solution, scier une des pointes. Une chance que j'aie repéré cette saloperie
189 ce matin. Voyez scie à métaux. Ces foutues pointes sont de l'épaisseur de mon poignet, espacées d'une dizaine de centimètres. Au boulot! Ca fait un raffut d'enfer, mais je n'en ai cure. Faut que ça passe ou que ça casse. Mal calé sur un étrier, le buste retenu par le harnais, j'actionne l'outil avec une énergie farouche. Au bout de cinq minutes, le bras me brûle, mes jambes se mettent à trembler, mais le barreau est scié au deux tiers. Pas le temps de me réjouir. Surchauffée, la lame casse. Heureusement, j'en ai prévu une de rechange. Je la cherche fébrilement, du bout d'un doigt, à l'aveuglette. La voilà. Mais un peu trop pressé, je manque laisser tomber le sac et son précieux contenu. Pour le rattraper, je lâche la lame qui disparaît dans la nuit. Bougre de maladroit! Enragé, je m'accroche à une des piques, je pose les pieds sur celle que j'ai entamée et je pousse avec les jambes. D'abord, rien ne bouge. J'ai l'impression que mes veines vont péter, que les articulations de mes bras s'allongent, que mes cuisses rentrent dans mon bassin. J'y vais par à-coups, en soufflant comme un buffle contrarié. Il me semble que cette foutue pique commence à bouger. Oui, elle se plie au niveau du trait de coupe. Encore un effort, raââh! Ca y est! La secousse est telle que je lâche prise. Je valdingue dans le vide. Heureusement, le piton auquel je suis assuré tient le choc. Je me retrouve pendu à mon harnais, oscillant comme un pantin ivre. Quelques secondes pour retrouver mes esprits, puis je me coule entre les dents de la herse vaincue. Encore un petit effort et me voilà en sécurité sous le pont-levis. Les mains encore moites et tremblantes, je sors mon émetteur radio pour appeler
190 Stac. Une pensée soudaine me traverse la tête. Pourvu qu'il n ait pas pris la barre métallique sur le coin de la gueule... Mais il répond présent. Je n'ai plus qu'à lui balancer une corde après m'être installé confortablement pour l assurer. Quelques minutes plus tard, Mister Monstre m'a rejoint, rouge et soufflant. - Remets-toi, murmuré-je La ballade ne fait que commencer.
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192 Chapitre vingt cinq A coté de la tourelle qui commande le pont-levis, un vieux hangar fait de tôles rouillées abrite une camionnette délabrée. C'est une Citroën d'avant-guerre qui ferait le bonheur d'un musée. Je la fouille en vitesse, mais ne trouve rien qui mérite le détour. Stac ayant récupéré, je décide de partir à l'assaut de la forteresse. Le chemin qui y monte est escarpé, un vrai raidillon. Je plains les livreurs de piano à queue ou autres meubles pondéreux! Je passe devant. L'ascension se déroule tout d'abord sans incident. Je marche lentement, d'un pas régulier. Il faut surtout éviter de faire rouler la moindre caillasse. Soudain, je stoppe. J'ai aperçu une petite lueur jaune sur le bord du chemin. Elle est à moitié cachée par un rocher, il fallait vraiment que je sois aux aguets pour la détecter. Elle possède sa sœur jumelle de l'autre coté du chemin. Bizarre que les accès d'un château aussi vétuste et aussi inaccessible soient protégés par une cellule photoélectrique, non? Stac grogne interrogativement. Du pouce, je lui montre le faisceau lumineux qui barre le chemin à environ 80 centimètres du sol. Va falloir passer en dessous. Nous parvenons aux portes du château sans autre incident. Deux vantaux énormes, en bois bardé de fortes ferrures métalliques. Un peu vermoulus par l'outrage des ans, mais encore capables de tenir tête à un char d'assaut.
193 La muraille se dresse de chaque coté, abrupte. Pas question de balancer un grappin dont le tintement risquerait de réveiller les châtelains. Heureusement, j'ai repéré ce matin que la muraille était effondrée cinquante mètres plus à gauche. Mais pour y parvenir, il faut traverser sur une bonne vingtaine de mètres, au-dessus d'un à pic vertigineux. A moi l'honneur. Stac se cale derrière un rocher pour m'assurer. Avec prudence, je m'élance au-dessus du vide. Manque de bol, la lune disparaît par intermittence derrière des nuages. Et la roche n'est pas riche en failles où coincer mes pitons. Par nécessité, je me transforme en araignée. Je progresse en m'appuyant sur des prises qui n'existent pas, oppressé par l'appel du gouffre sombre que je devine béer dans mon dos. Quand un de mes pieds glisse, il y a toujours un de mes dix ongles pour me retenir. Surtout ne pas m'arrêter, comme en vélo, c'est le mouvement qui me fait tenir. Enfin, j'arrive sous l'éboulis. L'escalader ne devrait n'être qu'une formalité. Mais je m'accroche un peu trop fébrilement à un bloc de pierre branlant qui ne résiste pas à mon poids. Avec l'énergie du désespoir, je me rattrape in extremis et fonce vers le haut. Un de mes pieds déclenche une avalanche de pierraille. Un pan de mur s'éboule sous moi dans un fracas apocalyptique, mais un dernier coup de rein me permet d'atteindre le chemin de ronde. Pendant quelques secondes, je reste prostré, à la recherche de mon souffle. Plus un poil de sec... Pourtant, il s'agit de ne pas traîner. Le barouf causé par l'éboulement risque d'attirer du monde. Sans plus attendre, je rampe le long des créneaux jusqu'à
194 l'aplomb de Stac. Rapidos, je lui balance une corde. Deux minutes plus tard, il m'a rejoint. Courbés en deux, on rejoint une tour d'angle d'où part un escalier en colimaçon permettant de rejoindre les étages inférieurs. Au pas de course, on traverse des pièces monumentales complètement vides. Enfin, on arrive à la cour centrale. Je jette un coup d œil par une fenêtre avant de me risquer. Bien m'en prend. Quatre hommes armés viennent de surgir d'un corps de bâtiment situé juste de l'autre coté. Ils se pointent dans notre direction d'un pas nonchalant. Bon sang, on va se faire piéger. Vite, une cachette. Je zyeute désespérément autour de moi. J'avise une énorme cheminée. J'y entraîne l'abasourdi. - Vite, monte là dedans, je te fais la courte échelle. Ensuite, tu te coinces dans le conduit. Il obéit sans discuter. D'un effort violent, je le hisse jusqu'au niveau de ma poitrine. - Monte un peu plus haut, magne-toi, soufflé-je. J'entends les pas des quatre arrivants qui se rapprochent. Je perçois même leur voix. Ils discutent d'une voix paisible, en allemand. Lorsque Stac s'est bloqué dans le conduit, je m'agrippe à ses cuisses pour me hisser à mon tour. Juste à temps. Une porte grince. Les quatre hommes passent sans nous voir et s'éloignent vers l'escalier qui mène au chemin de ronde. - Tu as entendu? Chuchoté-je. Ils parlent allemands. On a mis dans le mille, Pépère. Reste là, je vais pousser une petite reco dans la cour.
195 Sans écouter ses protestations, je me laisse tomber au sol et je gagne l'extérieur. Un coup d œil vers le chemin de ronde. J'aperçois le faisceau d'une lampe de poche. Ils se dirigent vers l'éboulis. Je dois disposer de cinq petites minutes. Sans plus réfléchir, je me rue vers les bâtiments dont ils sont sortis, en prenant soin de longer les murs. La lune s'est cachée et la cour est plongée dans l'obscurité. Une des fenêtres de la partie occupée par le vieux comte et son domestique est éclairée. L'éboulement a dû les réveiller, ils ont donné l alarme... Je pénètre dans la pièce d'où provenait la patrouille. Elle est vide, comme toutes celles que nous avons traversées. Et elle ne possède qu'un accès, celui par lequel je suis entré. Mais alors, d'où venait le quatuor? Ils ne passaient tout de même pas la nuit là, tapis dans le noir, assis sur la pierre? Je fais le tour des lieux. Evidemment, je n'y vois pas grand chose et pas question d'allumer ma torche. Tout ce que je distingue, c'est une cheminée de taille modeste. Je l'inspecte mais n'y trouve rien de particulier. Mince, avec tout ça, j'avais oublié la patrouille. Et la voilà qui revient. Trop tard pour ressortir, je suis coincé comme un rat. La cheminée est trop étroite pour que je m'y planque. Vite, une idée! Affolé, je cherche un recoin, une planque, une cachette. Tiens, là haut, dans l'angle, une espèce de niche qui a dû accueillir une statue. Juste en dessous, un rebord me permet de grimper. Un rétablissement, se retourner sans tomber, se glisser dans la niche, ouf, voilà. Saint Luc, priez pour moi! La porte s'ouvre. Les types parlent bruyamment. J'entrave mal, mais je crois qu'il
196 s'agit de ce vieux tas de pierraille qui va bien finir par s'écrouler tout seul... Et puis qu'ils ont hâte que ce soit la relève pour pouvoir boire une bonne bière et se pieuter. Je coule un oeil sur eux. Ils sont vêtus de cet uniforme verdâtre que portaient les gardes du bunker. L'un d'eux fourrage dans la cheminée. Il tire sur quelque chose, une dalle se soulève. Ils se mettent à deux pour la basculer entièrement, dégageant une ouverture. Puis, l'un après l'autre, ils disparaissent dans les entrailles de la terre. Le dernier se retourne pour fermer la trappe. S'il lève la tête, il me voit. Recroquevillé de partout, je ferme les yeux pour que son regard ne soit pas attiré par le mien. Une vilaine sueur me dégouline le long de l'échine. Bientôt, il y aura une mare sous ma niche! Ouf! Un dernier grincement et la dalle reprend sa place initiale. J'attends un peu, des fois qu'ils remonteraient. Mais leurs voix décroissent rapidement. Je perçois un nouveau claquement, puis le silence retombe sur les lieux. J'entreprends alors de m'extraire de ma cachette. Pas une mince affaire, car une colonie de fourmis a envahi mes abattis... Il me faut bien cinq minutes pour y parvenir. Je me reçois par terre comme un sac à patates et reste quelques instants prostré, à me remettre de mes émotions. La curiosité étant mon défaut principal avec d'autres dont je ne vais pas fournir la liste ici, je boitille jusqu'à la cheminée. Je farfouille dans le conduit, trouve une poignée que je tire. - Merde, me dis-je en même temps. Et si je déclenchais un signal d'alarme?
197 Grincement. La dalle se soulève, je la fais pivoter vers l'avant, découvrant un puits. Des échelons sont scellés dans la paroi. Quinze mètres plus bas, une plate forme. J'aperçois une porte métallique munie d'un gros volant qui doit permettre de l'ouvrir. Je crois bien que j'ai découvert un des accès du bunker. Inutile de prendre davantage de risque, il s'agira de revenir en force. Je remets tout en place et je rejoins l'inquiet qui ne m'espérait plus. * * * Dès que j'ai regagné la rive du lac, j'appelle Lacluze pour qu'il déclenche le grand patacaisse. Pendant ce qui reste de nuit, des escadrons de gendarmes mobiles et des unités militaires vont cerner le secteur. Au matin, ils devront être parfaitement camouflés pour ne pas attirer l'attention. Nous donnerons l'assaut la nuit prochaine, après une bonne journée de repos.
198 Chapitre vingt six Pour la seconde nuit consécutive, Fernand Termann fut réveillé par le fracas d'un éboulement. Une nouvelle fois, cela venait de la façade nord. Il se leva en maugréant et trottina jusqu'à sa fenêtre, qui donnait sur la cour intérieure. Il souleva le rideau noirci et s'efforça de scruter la pénombre. Il distinguait tout juste la muraille opposée. Malgré cela, il crut apercevoir une ombre qui se faufilait sur le chemin de ronde. Craignant d'être victime d'une hallucination, il resta posté quelques instants. Il discerna nettement deux autres ombres. Paniqué, il courut décrocher un téléphone suranné. Ceux d'en bas allaient encore le traiter de vieux fou, mais cette fois-ci, il en était certain, on envahissait le château! - Ja! Fit une voix agressive. - Il y a encore eu un éboulement, bredouilla-t-il. Je suis sûr d'avoir aperçu des intrus sur le chemin de ronde, au moins deux, je les ai vus distinctement. - Encore une de tes lubies, ricana l'autre. - Je vous assure, gémit Fernand. - Allons, ne pleure pas, vieil imbécile. Je vais t'envoyer les camarades. Ca leur fera toujours prendre l'air. Fernand eut un soupir de soulagement. Il alla se poster à la fenêtre pour observer la suite des événements.
199 De l'autre côté, plus rien ne bougeait. Peut-être perdait-il la tête, après tout. Comment quelqu'un aurait-il pu arriver jusqu'ici? Il avait dû rêver. Il vit les quatre hommes de la patrouille déboucher de la salle de communication. Ils traversèrent la cour et disparurent dans l'autre corps de bâtiment. Rassuré, il laissa retomber le rideau et descendit à l'office boire un coup de rouge. * * * Les quatre types pénètrent nonchalamment dans la salle. L'un d'eux balaye la pièce du faisceau de sa torche. La lumière blanche se pose sur un homme accroupi, vêtu de noir, qui braque une arme courte munie d'un silencieux. Au même instant, quatre matraques s'abattent sur quatre crânes stupéfaits. Les verts de gris s'effondrent sans un cri. Ils sont aussitôt désarmés et entravés. Satisfait, je quitte mon recoin. Efficace, l'équipe qu'on m'a adjointe. C'est un groupe de commando-paras qui dépendent des Services Spéciaux. Le Sergent qui commande le groupe ranime l une de nos victimes en lui versant le contenu d une gourde d eau sur l occiput. Sans attendre qu'il soit complètement réveillé, un para lui fait une piqûre dans le bras. Il sursaute à peine. Trente secondes plus tard, le produit commence à faire son effet. L'homme se détend progressivement. On lui ôte son bâillon. - Vous pouvez l'interroger, il est mûr. Je m'accroupis près du gars. Ses yeux sont vitreux, perdus dans un monde
200 inconnu. Il ne me voit même pas. Je l'entreprends en allemand, d'une voix douce et monocorde. Quelques questions précises, car nous devons faire vite avant que l'absence prolongée de ces quatre types déclenche l'alerte. Le gars répond sans rechigner. Vraiment bien, ce produit. Dommage qu'on ne puisse pas l'utiliser sur les prévenus. Finis, les passages à tabac! L'ennui, c'est que son usage est dangereux. Il peut rendre fou et même provoquer la mort! * * * La trappe planquée dans la cheminée s'ouvre sans problème, dévoilant le puits d'accès que j'ai découvert la veille au soir. Avant de plonger, tout le monde se fixe un masque à gaz sur le groin et vérifie ses armes. Je passe en premier. Arrivé en bas, je manœuvre le volant qui commande l'ouverture de la porte métallique. A peine ai-je achevé qu'elle pivote, actionnée de l'intérieur. En même temps, quelqu'un m'interpelle d'une voix joyeuse. Pour seule réponse, je balance un violent coup d'épaule dans le battant. - Bist du dum? Crie le type, qui s'est pris le vantail dans le portrait. D'un pain au bouc, je lui coupe le sifflet. Sa tête heurte brutalement le mur, il s'effondre avec un bruit flasque. Notre intrusion n'a pas encore déclenché l'alerte. La suite s'annonce plus délicate. Le bunker compte quatre niveaux, nous sommes à l étage supérieur, là où loge la troupe. Il faut commencer par neutraliser le poste de garde et les pèlerins qui
201 dorment dans un grand dortoir. Un long couloir débouche dans un hall. Derrière une table, un gus somnole, la tête posée sur ses avant-bras. En nous entendant approcher, il ouvre un oeil cloaqueux. Il n'a pas le temps de se redresser. Un para bondit sur lui et l'assomme. Un bruit de voix sort d'une pièce dont la porte est entrebâillée. Ce doit être la salle de garde. Je fais un signe à Stac. Il me suit en dégoupillant une grenade à gaz. Juste comme je m'apprête à l'ouvrir d'un coup de saton, la porte s'ouvre. Je me retrouve nez à nez avec un grand blond au faciès de bouledogue qui porte une mitraillette. Heureusement, l'effet de surprise joue en ma faveur. Coup de boule dans le portrait, coup de genou dans les joyeuses, le molosse s'effondre en éructant de douleur. Avant que ses congénères n aient eu le temps de réaliser ce qui se passait, on leur balance deux grenades. Elles explosent discrètement et dégagent instantanément un gaz blanchâtre dont l'effet est foudroyant. Dodo. Pendant ce temps, les autres ont investi les dortoirs et ont fait subir le même sort à ceux qui pionçaient. Désarmement général, puis on enferme le tas de viande endormi dans une des pièces. A présent, il faut gagner l'étage inférieur. Il abrite l'etat Major. Une fois celui-ci neutralisé, la prise des deux derniers niveaux ne posera pas de problème : L'un accueille les "reproductrices" (les filles blondes que j'avais aperçues) et l'autre est occupé par les infectes geôles dont j'ai pu goûter le confort spartiate.
202 Suprême précaution, on ne peut accéder à l'etat Major que par un escalier qui débouche sur une porte blindée ne s'ouvrant que depuis l'intérieur. Il y a bien un ascenseur, mais sa cabine est bloquée au niveau inférieur. Les paras forcent la grille coulissante qui donne accès à la gaine de l'ascenseur. Ensuite, ils balancent une corde et l'un d'eux descend jusqu'au toit de l'appareil. Là, il n'y a plus qu'à dévisser la trappe de secours pour pénétrer dans la cabine. L'opération est pratiquement achevée lorsqu'une voix furieuse retentit derrière nous. Tout le monde volte, l'arme prête à l'emploi. Personne. Mais à nouveau, la voix se fait entendre. Je pige. Elle sort d'un interphone posé sur une table. Un de nos gus se penche sur l'appareil. Il appuie sur une touche et lâche un "ja" vibrant et interrogatif. Aussitôt, la voix se remet à vitupérer. Le para laisse passer l'orage, puis répond dans un allemand parfait comme quoi il était parti pisser et que tout va bien, la patrouille est rentrée bredouille et la relève se prépare. Apparemment satisfaite, la voix se tait. D'un pouce levé, j'adresse mes sincères félicitations au caporal Schmoll. Pendant ce temps, le sergent Tilhomme s'est coulé dans la cabine de l'ascenseur. Je l'y rejoins, suivi de Stac et de Samir. Voyez pied de biche, la porte coulissante s'écarte. Rapide comme le crotale frappant sa proie, le sergent gicle hors de l'ascenseur. Alerté par le bruit, un gorille à gueule cabossée déboule, mitraillette braquée. Il n'a pas le temps d'analyser la situation. Deux bastos groupées lui font silencieusement éclater la tronche. On drope. Un second se pointe en reboutonnant son falzuche. Un coup de crosse
203 l'étale pour le compte. D'après les renseignements obtenus du patrouilleur drogué, il n'y aurait que quatre gardes à ce niveau. Plus, bien sûr, les deux icebergs, l'homme et la femme à qui j'ai eu à faire précédemment, qui sont les maîtres du lieu. Nous nous répandons par groupes de deux. Il faut trouver les deux icebergs le plus rapidement possible car d'eux, il y a tout à craindre. J'enquille au pas de course le couloir qui mène à leur antre. Je déboule dans une antichambre où veille un nouveau garde, avachi dans un fauteuil, l'arme sur les genoux. Mon arrivée le fait se redresser comme un diable sort de sa boîte. Il va pour hurler, mais il avise mon flingue rigoureusement braqué sur lui et se ravise, optant pour le silence et l'immobilité. Je le reconnais, c'est un des deux rigolos qui m'ont douché à l'eau bouillante. Ca tombe bien, j'ai la rancune tenace. En deux pas, je suis sur lui. J'attrape sa sulfateuse et la balance à Serge. - Tu ne cries pas, tu ne bouges pas, sinon je t'étends, lui susurré-je en germain, tout en le menottant. Il opine avec conviction. - Parfait. Où sont tes patrons, le vieil homme et la femme? Il me fait comme un blocage, baissant la tronche sans répondre. Mutin, je lui balance un coup de crosse sur le pif, un autre sur le groin. Le raisiné gicle abondamment. Il geint, mais n'ose pas crier. - Réponds-moi vite, grogné-je. Je suis à cran et la détente me chatouille l'index. Manifestement, il n'est pas enclin à l'héroïsme. Mais aussi, depuis combien de
204 temps vit-il enfermé là-dedans, sous la coupe de ces fous? Peut-être depuis sa naissance? - Ils dorment, murmure-t-il. Là, derrière. Mais vous ne pourrez pas ouvrir. La nuit, l'ouverture de la porte se commande depuis l'intérieur. Histoire de le remercier, je l'estourbis d'un nouveau coup de crosse.
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206 Chapitre vingt sept La charge d'explosif arrache la porte et propulse tout azimut quelques blocs de béton. Le plus gros a pénétré en force dans les appartements dictatoriaux, mais quelques pavetons ont choisi le chemin opposé, à la grande navrance du garde que nous avions omis de mettre à l'abri. Le pauvre gars s'en est pris un dans le bide et il regarde avec stupeur ses huit mètres de boyaux étalés sur le sol. A bout de douleur, il finit par s'écrouler. Sans m'apitoyer davantage, je fonce. Au travers d'un nuage de poussière, je distingue une cuisine, une salle de bain en marbre rose, une grande salle de séjour pleine de meubles en cuir noir, conviviale comme une boutique des Pompes Funèbres, les fleurs en moins. Une porte s'ouvre. La blonde apparaît, un tant soit peu hagarde. M'apercevant, elle devient livide, pousse un cri de rage et se jette sur moi en brandissant un poignard. Un des paras veut s'interposer. Elle esquive sa charge d'un pas chassé pivotant tout en lui plongeant sa lame dans l'abdomen. Le type s'effondre en râlant. Mister Bulldozer se charge de la calmer. Il lui plonge dans les pattes, la renverse, la désarme et l'estourbit d'un coup de boule dévastateur. Pendant ce temps, j'ai entrepris de démantibuler une dernière porte à coups d'épaule. Le vieux doit être là dedans. Au troisième assaut, la porte se rend. Emporté par mon élan, j'entre en trombe dans une vaste piaule. J'ai le temps d'apercevoir le vieux, vêtu d'une robe de chambre bordeaux, la mine impassible.
207 Il me braque d'une main et de l'autre, il s'apprête à manœuvrer une manette placée en plein milieu d'un tableau électrique. D'un ultime coup de rein, je plonge en avant, juste au moment où il tire. Je ressens une brûlure à l'épaule tandis que l'éclairage s'éteint. Une fois au sol, je défouraille au jugé. J'entends un gémissement, puis le bruit d'un corps qui choit lourdement. Prudemment, j'allume ma torche électrique. Le faisceau se pose sur le corps du vieux. Sans cesser de le braquer, je me penche pour le palper. Terminé. Deux olives groupées dans le baquet, Monsieur a avalé les noyaux et ne les digérera jamais. Je bouge mon bras gauche en grimaçant. Ce fumier m'a esquinté. Rien de cassé, mais un bout de barbaque arraché, et ça pisse dru. D'un pas légèrement chancelant, je rejoins le gros de la troupe. Ils examinent une nouvelle porte métallique qui donne accès au niveau inférieur. - Faut vous faire un pansement, grommelle le chef de groupe. Lapurge, occupez-vous de l'inspecteur. Tandis que Lapurge me pose un pansement compressif, Stac termine de d ouvrir la lourde. Aussitôt, deux gardes jaillissent, avides de savoir ce qui se passe, des questions plein la bouche. Le temps qu'ils réalisent et ils sont déjà menottés et bâillonnés. Nos troupes d'élite investissent alors l'étage inférieur. Quelques minutes plus tard, une vingtaine de filles blondes, belles et bien faites, sont regroupées, ainsi qu'un trio d'étalons bons aryens. Nos investigations nous permettent ensuite de découvrir une nursery où dort une demi-douzaine de marmot dont le plus vieux
208 doit avoir six mois. Je m'attaque à la porte qui commande l'accès au dernier sous-sol, à ses geôles et je l'espère, à Gertrud. Lorsqu'elle s'ouvre, j'ai l'impression de déboucher sur le mur des lamentations. Ce ne sont que cris, hurlements et supplications, en partie couverts par un bruit de cascade. Je dévale l'escalier abrupt en quelques bonds et j'atterris dans la flotte. Horreur. L'eau est en train d'envahir cet infect cul de bas de fosse. J'en ai déjà jusqu'aux genoux et elle monte à toute vitesse. Vite, il faut ouvrir les cellules. Mais elles sont fermées par de grosses serrures et je n'ai pas le temps d'aller chercher le trousseau. - Praline-les, c'est le seul moyen, crie Stac qui vient de me rejoindre. Il a raison. Avec nos balles explosives, les serrures ne font pas de chichis. Dans la cellule, deux types, dans un état abominable. Ils hurlent de terreur et sont incapables de se mouvoir seuls. Une seule solution, les charger l'un après l'autre et les monter à l'étage du dessus. Au retour, je croise Stac. Il porte deux épaves d'un seul coup. De l'eau jusqu'aux hanches. Samir et Driou arrivent, puis le Sergent Tilhomme. - Castillon, me dit celui-ci, faut évacuer en vitesse. Un des prisonniers affirme que l'ensemble est miné et que votre dingue a dû enclencher la mise à feu en même temps qu'il ouvrait les vannes. Tout peut sauter d'un instant à l'autre. - Evacuez, grogné-je. Moi, je ne peux pas laisser ces pauvres types crever
209 noyés. Tenez, remontez celui-là, au moins. Il ne répond rien, charge mon fardeau humain sur ses épaules et remonte. - On reste aussi, murmure Stac. On va essayer de faire fissa. Pas le temps de dire merci, ça urge. De l'eau jusqu'au ventre. Mon épaule commence à me faire un mal de chien. Une nouvelle cellule. Toujours pas de Gertrud. J'évacue le premier zombie qui me tombe sous la main. - La ditzipline, Monzieur Castillon, marmonne-t-il, la ditzipline, c'est la clé de tout! Stupéfait, je manque le laisser choir. Zébullon? Ou Zéphyrin. L'un des deux, en tout cas. Encore un aller et retour et toujours pas de Gertrud. Plus qu'une cellule, il n'y a plus que moi en bas. J'ai de l'eau jusqu'aux épaules. Dur d'ouvrir une porte dans ces conditions. Le locataire de ce charmant pied à terre est en train de boire la tasse, incapable de tenir debout. Le faisceau de ma lampe effleure un corps nu. Indubitablement, un corps de femme. Et des cheveux blonds. Gertrud? Comment savoir... La peur panique la fait gesticuler avec une énergie désespérée. Impossible de l'attraper, elle se débat, s'accroche à moi tant et si bien qu'elle me déséquilibre. Je me retrouve complètement immergé dans ce liquide infect dont j'avale une grande gorgée. Bordel, je vais quand même pas me noyer là-dedans? Moi qui ai horreur de la flotte... Un coup de talon, prendre un peu d'air... L'autre furie me tire toujours vers le bas. Si c'est toi, Gertrud, excuse-moi, mais il faut en finir. Un taquet au bouc, et la voilà toute flasque. Pendant ce temps, l'eau a encore grimpé.
210 Va falloir plonger pour repasser sous la porte. Nager en remorquant ce corps inerte. De l'autre coté, ce n'est pas Byzance. L'eau n'est plus loin du plaftard, je n'ai plus pied. Alors je nage, pas vite, pas assez vite. Bientôt, je dois plonger. Combien me reste-t-il à parcourir? Cinq mètres? J'ai dû lâcher ma torche. Je tâtonne le mur de ma main libre, pas louper l'escadrin. Putain, déjà plus de souffle, faudrait que j'abandonne mon paquet pour m'en sortir. Si près du but, pas question. Un dernier coup de rein, vite de l'air. Enfin, l'escadrin. Prendre pied. Mais l'eau a continué de monter. Je grimpe deux marches, trois, mes poumons déclarent forfait. Soudain, je sens une main qui m'agrippe. D'un dernier effort, je fais passer le corps que je tracte au-dessus de moi. Puis je lâche mes dernières bulles et j'ouvre la bouche. Qu'importe, flotte ou air, faut que je respire, moi! * * * Le château de la Beuze se découpe dans le ciel noir avec la précision d'une ombre chinoise. Les charges qui devaient détruire le bunker n'ont pas sauté et je ne me suis pas noyé grâce à la poigne de Stac qui m'a tiré de la sauce. Tous les prisonniers qui étaient enfermés dans les cellules du quatrième sous-sol ont pu être remontés. Parmi eux, Zéphyrin et Zébullon, les deux flics teutons. Terriblement amaigris, visiblement très atteints psychologiquement, mais vivants. Par contre, de Gertrud, point. Qu'est-elle devenue? L'ont-ils éliminée ou m'a-telle roulé encore une fois? J'en saurai plus quand nous aurons passé sur le grill la blonde et ses sbires. Mais
211 pour cela, il faut attendre qu'elle sorte de l'infirmerie. Lorsque Stac l'a neutralisée, il n'y a pas été avec le dos de la cuillère, si bien que Madame avait besoin de soins urgents. La nuit achève de vivre. Une intense activité règne aux alentours de la Beuze, où s'est déployée une petite armée. Le château et ses sous-sols non inondés (les niveaux supérieurs ont été préservés grâce aux portes étanches) sont investis par une escouade de spécialistes qui fouille méticuleusement les lieux. * * * Lacluze a tenu à diriger l'interrogatoire de la blonde. Par les gardes du bunker, nous savons qu'elle est la fille du type que j'ai abattu et qu'elle se fait appeler Frau Alexandra. - Otez-lui ses menottes et laissez-nous, ordonne Lacluze aux gendarmes qui l'escortent. Les képis récupèrent leurs poucettes et évacuent la fourgonnette transformée en salle d'interrogatoire. - Madame, embraye Lacluze, un brin théâtral, je suis le commissaire principal Lacluze. Les faits pour lesquels vous avez été mise en état d'arrestation sont excessivement graves. Dans votre propre intérêt, je vous conseille de répondre aussi précisément que possible aux questions que nous allons vous poser pendant votre garde à vue. Mais au fait, parlez-vous français? Ignorant Lacluze, elle se tourne vers moi. Son visage est livide et granitique.
212 - Qu'est-il advenu de mon père, Inspecteur? Cette femme me révulse. Je revois la sale lueur qui brillait dans ses yeux lorsqu'elle assistait à la mise à mort de Gueule d'ange. C'est une folle, une sadique dotée d'une volonté de fer. Je suis persuadé qu'on ne tirera rien d'elle, à moins d'user de moyens illégaux. - Votre père est mort, lui réponds-je d'une voix neutre. Je l'ai abattu après qu'il m'eut blessé. - Alors je dois le rejoindre, dit-elle sans marquer la moindre émotion. Tout en parlant, elle porte la main à sa bouche. Je me jette sur elle, mais trop tard. Le cyanure a déjà fait son effet.
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214 Chapitre vingt huit Le fondé de pouvoir de la banque Schmoll tourne les clés, l'air maussade. Pas joyce d'avoir à ouvrir un coffre dans ces conditions, de livrer à la police les secrets d'un client, quand bien même celui-ci est-il défunt. Peut-être ce garçon a-t-il des origines suisses? Enfin, le lourd battant pivote. Ca déclenche l'allumage d'une lampe à l'intérieur du coffre. Deux objets s'y trouvent : une grosse enveloppe en papier kraft et... une cassette vidéo. J'attrape l'enveloppe. Elle est bourrée de feuillets manuscrits. A voir plus tard. Le cœur battant, je saisis la cassette. Exactement la même que celle que j'avais trouvée dans l'hélico, à Poitiers. Très lourde et scellée. Je l'enfourne dans une mallette reliée à mon poignet par une chaînette. Le fondé de pouvoir me tend un papier. Je le signe, empoche distraitement le double, et regagne l'escalier, encadré par Samir et Stac, le flingue en pogne. Notre bagnole est stationnée juste devant la porte de la banque. Dix flics armés jusqu'aux dents couvrent notre sortie. Précédés de deux motards, encadrés par deux autres voitures, on fonce à travers Paris jusqu'à la taule. * * * Y'a des soirs, t'es content de retrouver ton sweet-home. Seul, tranquille, soirée
215 pantoufles, bouffer des pâtes et des oeufs avec du ketchup et s'enfourner dans les toiles avec une BD avant de plonger dans une longue et voluptueuse nuit de dorme. C'est très précisément ce que je pense en ouvrant la porte du deux pièces que je partage avec moi-même dans un coin tranquille du quatorzième arrondissement. Juste, je me dis : "bizarre, j'étais pourtant certain d'avoir fermé le verrou à double tour". Le temps d'enlever mon blouson, mon tarbouif entre en action. Ca sent le parfum, pas un nuage, juste une très légère traînée. Mais la lumière s'allume avant que j'aie eu le temps de réagir à cette nouvelle sensation. Gertrud se tient dans l'embrasure de la porte de la chambre, le flingue à la main. J'en attrape un coup de sang. Sans réfléchir davantage, j'abats de toutes mes forces mon blouson sur son poignet. Ensuite, je plonge en avant en poussant un cri de kamikaze fou. Je l'emplâtre plein pot. Le choc la fait décoller du sol, elle vole en arrière et termine sur le dos, à moitié sonnée. J'achève le boulot en me jetant sur elle. Rageusement, je lui arrache son flingue et le balance à l'autre bout de la pièce. - Infecte tarée, hurlé-je, immonde salope, tu étais venue te venger, hein? Et venger tes cafards de copains? Liquider ce foutu Castillon qui a fait foirer vos plans d'hallucinés de la croix gammée? Mais attends un peu, ordure, tu vas la sentir passer. Etrangement, ces derniers mots amènent un léger sourire sur ses lèvres. Elle ne se débat pas, reste allongée sous moi sans bouger. Je n'aime pas ça. Cette bougresse est capable de toutes les ruses. Méfiance...
216 D'une main affûtée, je la palpe sous toutes les coutures pour m'assurer qu'elle ne porte pas d'autre arme. Boudie, de toucher sa splendide anatomie, j'en ai des fourmillements partout, malgré ma rage. - Tu te trompes, murmure-t-elle. Je ne suis pas venue te tuer. J'ai voulu te voir une dernière fois avant de disparaître. - Alors pourquoi le flingue? Maugréé-je. Elle se redresse lentement et va s'asseoir sur le lit. Prudent, je ramasse son 7,65. Je vire le chargeur que je glisse dans ma poche. - J'imaginais dans quel état d'esprit tu devais être, reprend-elle. Mais je voulais que tu m'écoutes. Le problème, c'est qu'une arme n'est utile que si l'on est déterminé à l'employer. - Je t'écoute, dis-je d'une voix froide. Mais ne te fais pas d'illusion. Après ça, je t'embarque. - Je te dégoûte, n'est-ce pas? - Après ce que j'ai découvert, on peut même dire que tu me révulses, répondsje, cassant. - Je peux te comprendre, fait-elle tristement. Vois-tu, je suis née dans cet enfer. J'y ai grandi, gavée d'idéologie. Jusqu'à 18 ans, j'ai vécu en vase clos, dans une base secrète d'amérique Latine. Les tests m'avaient désigné pour devenir une Walkyrie, une guerrière. On m'a envoyée en Allemagne. Toujours les mêmes missions, séduire pour récolter des informations ou pour circonvenir. Le problème, c'est qu'une fois sortie du bocal stérile, j'ai été progressivement contaminée par l'air ambiant. J'ai beaucoup lu, vu des films, malgré les
217 interdits. Petit à petit, j'ai perdu la foi, sans vraiment m'en rendre compte; bien programmée, j'ai continué sur ma lancée jusqu'à la mission Holtzberger. Et jusqu'à ce que je te rencontre. - Je sens que ça va virer à l'eau de rose, ricané-je. - Luc, murmure-t-elle. Je te jure que quand je t'ai rencontré, tout a vacillé. Plus rien n'a été comme avant. Les scrupules, les remords, et puis le doute qui s'installe. Elle me couve d'un regard brûlant qui, malgré mon aversion, me va droit au cœur sans épargner le reste. Putain, ce qu'elle est belle, désirable, excitante, affolante et j'en passe. Flash back sur nos moments de folie, son corps, le mien, sa peau, son odeur, sa saveur, ma fougue et la sienne. Bluffait-elle? Non, bien sûr que non. Mais qu'est-ce que ça change? C'est un monstre, qui a commis ou laisser commettre des atrocités, non? Elle a un sourire triste. - Tu as fini par récupérer cette fichue cassette, n'est-ce pas? - Comment le sais-tu, sursauté-je. - Déployer tous ces moyens, élude-t-elle, sans jamais penser au coffre bancaire... Bravo, Luc. Tu es un génie. Elle jette un coup d œil rapide juste en dessous de ma ceinture, sourit à nouveau. - J'ai compris que j'avais basculé lorsque après t'avoir drogué pour savoir où se cachait Sendis, j'ai refusé de te liquider comme le voulaient mes équipiers. J'ai dérogé une seconde fois aux règles de sécurité quand j'ai exigé qu'on te laisse repartir du château de la Beuze. Pourtant, je savais très bien que tu ne
218 respecterais pas le marché. - Tu parles, grogné-je. Je te croyais réellement enfermée dans un de ces immondes cachots, condamnée à mourir si je ne te retrouvais pas dans le délai qui m'avait été imparti pour mettre la main sur la cassette. Pauvre con que j'étais. Quand je pense que tu as été jusqu'à faire mettre à mort une pauvre fille pour m'impressionner... Elle se redresse, une lueur de colère dans les yeux. - Ce n'est pas moi, dit-elle, véhémente. Je ne voulais pas. Mais ces deux-là étaient fous, surtout elle. Une sadique... Elle s'accroche à mon cou, se presse contre moi. - Je suis décidée à changer, Luc. Il faut me croire. Penses-tu qu'il soit facile de surmonter vingt ans de bourrage de crâne? Je veux tourner la page, effacer toutes ces folies. J'ai juste besoin que tu m'aides un peu, juste un peu. Chez moi, l'homme passe parfois avant le flic. Je devrais même ajouter que la bête passe avant l'homme. De la sentir contre moi, vibrante, chaude, palpitante, j'en perds les pédales. Faut dire que trois centimètres séparent nos bouches (à vue de nez). Ce doit être une question de champ magnétique, impossible de résister à la force d'attraction de la sienne. Wouah, cette galoche vertigineuse, ce goinfrage labial, cette orgie linguale. Me voilà complètement déchaîné. Sans trop savoir comment, on se retrouve à poil, en tête à queue. Comme disait l'autre, la rosée du matin n'arrête pas le pèlerin, ni sa bouche, ni ses doigts, ni son bâton. Pris de frénésie, on alterne les scènes à un rythme échevelé. Entre-dégustation indexée, papa est missionnaire, la chevauchée fantastique, arc boutant craquant, levrette de
219 course et bingo! Déviation alternée par l'étroit passage, esquimau sexexquis, Maître quelle cravate, méli-mélo divers, nœud gordien (non, non, ne coupez pas, on se désentortillera tout seuls) et pour terminer, charge érotique, feu d'artifesse avec bouquet final. Le temps de le récupérer et c'est reparti. Rythme un peu moins soutenu, mais davantage de créativité. Belles figures de styles, excellente coordination, les enchaînements se succèdent harmonieusement. Ca tient de la valse, du lac des Cygnes et tutti quanti. Après avoir beaucoup bourlingué dans l'appartement, on a terminé dans le lit. Lorsque j'émerge bien plus tard, complètement lessivé, elle dort et je suis toujours couchée sur elle. Je roule sur le coté pour regarder le réveil. Pétard, tu parles d'une séance... Onze heures et des. Je comprends pourquoi j'ai faim. Aussi souplement qu'un octogénaire arthritique, je me lève. Ca la réveille. - Où vas-tu? Fait-elle en s'étirant. Je ne peux résister à l'envie de l'embrasser à divers endroit. Ca tient de l'envoûtement. Heureusement, mon estomac est là pour me rappeler à l'ordre. - Je vais préparer une petite croûte, réponds-je en me redressant. - Je viens avec toi, j'ai beaucoup de choses à te dire. Elle me suit jusqu'à la cuisine. Elle s'adosse à un mur, nue, magnifique, tandis que je m'affaire, dans la même tenue. - Que vas-tu faire de moi? - A ton avis? Elle hésite un peu.
220 - M'arrêter? Souffle-t-elle finalement. Je ricane en haussant les épaules. - Tu ne me connais pas encore très bien. Après ce qui vient de se passer, je me vois mal jouer l'indifférence, te passer les menottes et t'envoyer en taule. C'est ce que j'aurais dû faire au départ. Maintenant, c'est trop tard et j'assume. Tu peux partir quand tu veux. Elle semble soudainement libérée d'un grand poids. Ce qui n'est pas exactement mon cas. Sans regretter de m'être laissé aller, j'ai la conscience qui renâcle. - Cadeau pour cadeau, dit-elle, j'en ai quelques uns qui devraient te faire plaisir. Et soulager un peu ta conscience, ajoute-t-elle en souriant, ayant deviné mes pensées. Mais j'aurai aussi un service à te demander, car partir n'est pas aussi simple pour moi que tu le crois.
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222 Chapitre vingt neuf Marie Kowareski m'accueille assez froidement. Elle reste vissée derrière son bureau, le buste droit, le visage fermé. - Assieds-toi, dit-elle d'une voix sèche. Je l'ai connue à l'occasion d'une mission au Liban qui avait eu quelques prolongements sanglants à Paris. Nous avions eu une liaison passionnée qui s'était terminée abruptement après que j'ai refusé de lui faire un enfant. Nous ne nous étions jamais revus depuis. Marie Kowareski est chargée de mission auprès du Premier Ministre. Elle s'occupe de la coordination des services de sécurité et de renseignements, au travers d'une commission qu'elle préside et à laquelle participe Lacluze. - Lacluze a beaucoup insisté pour que je te reçoive rapidement poursuit-elle de la même voix sèche. J'ai peu de temps à t'accorder. Sans me démonter, j'entreprends de lui raconter l'affaire Holtzberger. Tout commence par le grand-père du diplomate. Un savant nazi, spécialiste de la guerre bactériologique, qui fut récupéré par les Américains. Il poursuivit ses travaux de recherches aux Etats-Unis. Recherches fructueuses, puisqu'il découvrit une bactérie redoutable, capable d'anéantir la population d'une grande métropole en quelques jours. Mais d'une certaine façon, cette découverte et ses conséquences apocalyptiques lui ouvrirent les yeux. Il décida alors de détruire le fruit de ses recherches et de s'enfuir. Réflexe d'orgueil du chercheur, il emporta
223 malgré tout un échantillon de son invention. Comment parvint-il à fuir, puis à échapper aux services spéciaux lancés à ses trousses? Mystère. Toujours est-il qu'il y a quelques années, sentant la fin approcher, il voulut connaître sa descendance. Ses enfants étaient morts, seul restait un petit-fils, diplomate de carrière. A cette époque, celui-ci était en poste en Thaïlande. Le vieux savant le retrouva là bas et s'installa chez lui. Mais il était malade et mourut quelques mois plus tard. Avant de disparaître, il confia son invention à son petit-fils en lui demandant de la neutraliser définitivement. Celui-ci, convaincu de détenir un véritable trésor, se garda bien de respecter les dernières volontés du grand-père. Mais comprenant le danger que représentait cet héritage empoisonné, il fabriqua un emballage destiné à la fois à camoufler son contenu et à le protéger. - Cette cassette vidéo que tu as retrouvée dans un coffre bancaire? Devine Marie qui a perdu de sa raideur. - Exactement. J'ai également retrouvé une vingtaine de feuillets manuscrits, racontant l'histoire du grand-père et de son invention. - Tu veux du café? - Avec plaisir. Une citerne, même. Je suis crevé. - Je le vois bien, tu as les yeux au milieu de la figure. D'un doigt directorial, elle enclenche l'interphone qui la relie à sa secrétaire et passe la commande. - Poursuis, m'ordonne-t-elle ensuite. - Holtzberger conserve donc le bouillon de culture du grand-père, attendant probablement l'occasion de le négocier au meilleur prix. Il se marie avec une
224 jeune Thaïlandaise. Il ignore qu'elle est liée à un gros trafiquant de drogue. Le diplomate est bientôt muté à Paris. Pendant ce temps, une organisation clandestine nazie remonte la piste du grand-père savant. Ils ont bénéficié d'une fuite au niveau des services américains et reniflent la bonne affaire. Plus efficaces que les Yankees, ils retrouvent sa trace, la suivent jusqu'en Thaïlande. Le vieux savant est déjà mort et Holtzberger parti à Paris, mais leur enquête leur prouve que le grand-père a bien retrouvé son petit-fils. L'invention du vieux lui a-t-elle survécu? Peut-être l'a-t-il léguée à son descendant? Ils ne veulent négliger aucune chance de mettre la main dessus. Mais, peu soucieux d'apparaître au grand jour, ils décident d'approcher Holtzberger par la bande, en douceur. Ils lui collent dans les pattes une de leur agente, Gertrud Schmidt, qui parvient à devenir sa secrétaire. - Une très belle fille, m'a-t-on dit, murmure Marie, vaguement narquoise. - Superbe, tu veux dire. Malgré ça, Holtzberger reste insensible à ses charmes. Heureusement pour nos nazis, l'épouse d'holtzberger aime autant les femmes que les hommes et se laisse ensorceler par la belle Walkyrie. - Elle n'a pas été la seule, si j'ai bien compris... - Que veux-tu, soupiré-je, tu es bien placée pour savoir que je n'ai jamais pu résister à une jolie femme... Bref, c'est ainsi que Gertrud apprend l'existence de la cassette et de son contenu. Aussitôt, elle propose le pactole à la femme d'holtzberger. Mais celle-ci ignore où son époux a planqué le précieux objet. Elle tente de le faire parler, en vain. Dépités, les nazis hésitent sur les moyens à employer. Depuis quelque temps, ils savent que les services israéliens sont
225 sur leur piste. Ils décident donc de rester dans l'ombre. Ils embauchent un tueur réputé, Yorgos Duconoandreou, pour poursuivre le travail. Mission : Récupérer la cassette par tous les moyens mais sans faire de vague. - Comment diable peux-tu connaître tous ces détails? On m'a dit que les personnes interpellées au château de la Beuze ne savaient pas grand chose. - Tu vas comprendre. Laisse-moi continuer. Le mercenaire grec commence par repérer les lieux. Ce faisant, il découvre que Maïh Holtzberger est mouillée dans un réseau de drogue. Il réunit quelques preuves et contacte Holtzberger. Il lui propose un marché : la cassette ou le scandale. Le diplomate obtient un délai de réflexion. Il demande à un détective privé, Emile Sendis, de faire une contre-enquête. Que se passe-t-il ensuite? Je ne le sais pas encore exactement. Toujours est-il que Sendis entre en contact avec Maïh Holtzberger. A mon avis, celle-ci cherche à cette époque à se dégager du trafic de drogue et à quitter son mari. Pour cela, il lui faut de l'argent, beaucoup d'argent, et donc, retrouver la cassette et la vendre aux nazis. Elle a besoin d'un complice, Sendis fera l'affaire. Ancien flic, celui-ci a l'habitude des perquisitions approfondies. A force d'obstination, il finit par découvrir une cache dans l'appartement des Holtzberger. Dans cette cache, la cassette. Du moins Maïh et lui le croient-ils. - C'était la fausse, celle que tu as retrouvée à Poitiers? - Exactement. Le même emballage, mais truffé d'explosifs. Un piège préparé par Holtzberger. Dans le même temps, Yorgos lance un ultimatum au diplomate. Holtzberger fait mine de céder. Il promet au Grec de lui remettre
226 l'objet le lendemain matin. Il file récupérer la fausse cassette chez lui. Mais elle a disparu. Alors, il fait une scène épouvantable à sa femme, lui dit qu'il a tout découvert, le trafic de drogue et son infortune conjugale, exige qu'elle lui rende la cassette. Maïh comprend qu'elle doit éliminer ce mari gênant. Elle goupille un piège avec Sendis. Le détective flingue le malheureux cocu au bord de la Seine. - C'est Sendis qui a tué l'attaché culturel? - Absolument. - Comment peux-tu en être sûr? Il est sorti du coma et t'a fait des aveux? - Non. Mais figure-toi qu'il y avait un radar sur les quais, pas très loin de là. Ce con de Sendis s'est fait flasher quelques minutes après le meurtre d'holtzberger. - Et tu as pensé à ça tout seul? - Le hasard. J'ai été victime de ce même radar il y a deux jours. Ca m'a donné l'idée de vérifier s'il n'était pas en service le soir du meurtre... - Félicitations, soupire Marie. Tu es un spécimen rare de macho à cervelle. - Macho, moi? Ricané-je. Tu dis ça pour me flatter, moi qui ai toujours été d'une faiblesse insigne avec les femmes. Dis donc, tu m'as dit que tu avais peu de temps. Tu veux peut-être que j'abrège? - Surtout pas, Inspecteur. Ton histoire me passionne. - Je poursuis donc. Holtzberger meurt sous les yeux de Yorgos, qui le filait. Peut-être a-t-il le temps de lui parler avant de mourir, ce qui expliquerait pourquoi Yorgos abandonne toute prudence et se rabat alors sur l'épouse. Il la
227 menace, la torture pour la faire parler. Pour gagner du temps et sauver sa vie, elle aiguille le tueur sur son amant habituel, un jeune styliste. Mais Yorgos ne peut plus laisser de témoin derrière lui. Il l'égorge et fonce chez l'amant. Bien sûr, celui-ci ne sait rien, le malheureux. Le Grec lui fait subir le supplice de la baignoire, en pure perte bien sûr, puis il l'assassine. Il réalise que Maïh l'a lancé sur une voie de garage et qu'il va avoir de gros pépins avec ses commanditaires. Il cherche à fuir mais se fait descendre à Roissy. - Sendis se retrouve donc avec la fausse cassette sur les bras. Il ignore ce qu'elle représente? - Absolument. Il pense qu'elle a un rapport avec le réseau de trafiquants de stupéfiants. Il contacte le big boss de ce réseau par un intermédiaire. Ils prennent rendez-vous au Bourget et c'est ainsi que Gertrud Schmidt retrouve la piste de la cassette. - Ce soudain raccourci me semble cacher quelque chose, ricane Marie. Comment a-t-elle fait pour se rebrancher sur l'affaire, hum? - Elle était dans ma voiture lorsque j'ai capté les communications de Sendis, avoué-je sans aucune honte. Bref, nous sommes au Bourget, les nazis aussi. Massacre, Sendis en réchappe et s'enfuit. Lui disparu dans la nature, nous n'avons plus aucune piste, ni les uns ni les autres. A ce moment là, je patauge complètement. J'ignore à qui nous avons affaire, j'ignore après quoi tout le monde court. Pour essayer de renouer un fil, nous montons un piège à l'hôpital. Mais Gertrud Schmidt, que nous ne soupçonnons pas encore, liquide notre appât. Seul accroc pour elle, les deux policiers allemands qu'on m'a
228 délégués la voient sortir de la chambre du pauvre type qu'elle vient d'achever. Un peu lents d'esprit, ils ne réalisent pas sur-le-champ. Elle en profite pour les entraîner dans un endroit où ils sont neutralisés et transférés au château de la Beuze. - Décidément, son charme fait des ravages. Ensuite, tu retrouves la piste de Sendis, n'est-ce pas? Mais là encore, les nazis te coupent l'herbe sous le pied. Comment y sont-ils parvenus? - Hélas, soupiré-je. Je suis tombé dans un piège sournois. La diablesse m'a drogué pour me faire parler. - Je connais la suite. Mais je ne vois toujours pas pourquoi tu es venu me voir. - Tu vas piger. Cette organisation nazie poursuit le rêve d'une race parfaite. C'est pour cela qu'ils enlevaient et conditionnaient ces femmes que nous avons retrouvées au Manoir du Rinçay et à la Beuze. Elles étaient destinées à la reproduction, du moins tant qu'elles en avaient l'âge. Ensuite, elles servaient de cobaye pour d'infectes expériences. De même que ceux des enfants qui ne correspondaient pas aux critères de sélection. Je ne devrais d'ailleurs pas employer l'imparfait. Nous avons coupé la branche française, mais il y en a d'autres, ainsi qu'une immense base secrète en Amérique du Sud. C'est pour cela que je suis venu te voir. - Tu as des renseignements? - Pas moi. Quelqu'un est prêt à livrer le réseau allemand ainsi que l'emplacement de la base centrale. - En échange de quoi?
229 - D'une identité vierge. Elle veut refaire sa vie, il lui faudrait un dossier comme on en donne aux agents que l'on envoie en mission à l'étranger. Un passeport, mais aussi un passé, une personnalité neuve.
230 EPILOGUE Convaincre Marie Kowareski n'a pas été une partie de plaisir. J'ai cru qu'elle allait m'arracher les yeux et le reste lorsqu'elle a compris que les faux papiers que je lui demandais étaient destinés à Gertrud. Heureusement, j'avais apporté quelques biscuits pour lui prouver l'intérêt de la transaction. Enfin, j'ai emporté le morceau, c'est le principal. Gertrud a passé les trois jours suivants planquée chez moi, le temps qu'on lui prépare une nouvelle identité aux petits oignons. Trois jours, et surtout trois nuits épiques. Je l'ai ensuite conduite à Bruxelles où elle a pris un avion pour le Canada, mais je doute que ce soit sa destination finale. Un dernier regard, intense quoique souligné de cernes mauves, et elle est partie vers son destin. La reverrai-je un jour? Les Ricains n'ont pas été longs à exploiter les renseignements qu'elle nous avait fournis et que leur avait transmis Marie Kowareski. En quatre jours, ils ont monté et réalisé une opération aéroportée contre la base d'amérique du Sud. Elle s'est très mal terminée. Après une résistance acharnée, voyant que la partie était perdue, les nazis ont fait sauter leurs installations, occupants compris. Il n'y a eu aucun survivant. En Allemagne, deux des trois bases avaient déjà été évacuées. Dans la troisième, il ne restait que des femmes et des enfants en bas âge, abandonnés là depuis trois jours sans nourriture.
231 Des enquêtes vont être menées à travers le monde pour en finir avec cette engeance. De toute façon, les branches survivantes devraient pourrir toutes seules. Cette affaire étant réglée, il m'a semblé indispensable d'organiser une petite cérémonie pour célébrer une grande première qui restera dans les anales culinaires. Toute la Brigade (Lacluze y compris) est réunie autour d'une grande table chargée de boissons et de victuailles variées. Les deux Z sont là également, sortis de l'hôpital juste à temps pour ne pas rater le spectacle. Marie Kowareski m'a fait l'honneur de répondre à mon aimable invitation. Elle s'est installée à ma droite, ce qui me laisse bien augurer d'une reprise prochaine de nos relations. Tout ce beau monde entoure Stacchi, parieur malheureux, au cou duquel j'ai noué une grande serviette à carreaux. Que l'on se rappelle l'engagement qu'il avait pris, alors que nous pourchassions Peter, le chef du commando nazi. J'étais persuadé d'avoir retrouvé sa piste et Stacchi, sceptique, m'avait déclaré ceci : "Ben si tu as raison, je veux bien bouffer une pleine assiette de sardines à l'huile sauce chocolat". Je ne l'ai pas oublié. Et il s'en souviendra. Sous les applaudissements de l'assemblée, un loufiat en veste blanche apporte un plat fumant au fumet pour le moins curieux. D'un geste théâtral, il ôte la cloche argentée. Bon appétit, Inspecteur Stacchi!