L Enfant de la neige

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Transcription:

HENRI GOUGAUD L Enfant de la neige ROMAN ALBIN MICHEL

1 Raconte, Thomette, raconte. Il avait neigé tout le jour. Mais non, Jaufré, toute la nuit. Il s était trompé par malice. Il vou lait une fois encore entendre son his toire blanche, cent fois contée, toujours nou velle. Il ne s en ras sa siait pas. Il fai sait mine de gémir. Il deman dait : Dis- moi, Thomette, comment son man teau m a cou vert? Dis- moi, il était grand comment? Oui, je sais, mais dis- moi quand même. Impa tience, feinte de moue, lumière rieuse dans l œil. Dis- moi ses pre miers mots au bord du champ de neige, s il te plaît, Thomette, dis- moi. La nour rice riait à petits coups poin tus. Elle aimait qu il la prie ainsi. Voyez- moi ce filou, ce fri pon, disait- elle. Elle l ébou rif fait, rou cou lait encore. Il atti rait pour elle un tabou ret devant le feu. Elle pre nait le temps de s asseoir, d éta ler sur ses cuisses un tor chon de ménage, avec ses pommes à éplu cher. Il se pelo ton nait par terre, la joue posée contre son flanc, le nez dans le par fum des fruits. Il guet tait la pre mière phrase. Ins tant de volupté béate mêlée d obs cure exal ta tion. La voix de Thomette, 9

complice, emplis sait enfin la pénombre d images aimées, fami lières, et der rière les yeux demi- clos de l enfant s allu mait le rêve attendu : la sor tie du bois de Lestang, la lande blanche, le ciel bas, les toits du fau bourg de Pamiers, au loin, der rière un pli de neige. Donc le père Aymar, ce jour- là, était allé rendre visite au frère d Arnaud Colomer qui se mou rait de diar rhée verte et ne man geait plus que ses poux. Tu n as pas connu sa cabane, dans la clai rière des Martoux. Il pleu vait dedans, elle puait. Pire qu une tanière d ours! Mais tout de même pas autant que les latrines du couvent. Tais- toi donc, mar chand de sor nettes, sinon je ne raconte pas! Elle ne mena çait pas vrai ment. Il glous sait, il se renfon çait, volup tueux, dans sa cha leur. Elle repre nait, la langue agile et les doigts vifs parmi ses fruits : Notre maître (béni soit- il!) s était échiné à laver de pied en cap le pauvre triste, il avait pom madé son ventre, il lui avait fait ava ler un bol de tisane de sauge, il s était donné bien du mal, sans souci de sa propre vie, comme il fait tou jours, tout prieur qu il est, auprès des pauvres gens qui l appellent au secours, qu ils aient ou non leur sou d obole pour le salaire du bon Dieu. Que Notre- Dame le pro tège! Arnaud l avait rac com pa gné. C était bien la moindre des choses. Des loups rôdaient, c était l hiver. Les voici donc, emmi tou flés, qui sortent de l abri du bois. Que voient- ils, au loin, sur la plaine? Entre la neige et les nuages, quelques cor beaux qui tour naillaient. Et sous les cor beaux? 10

Un enfant. Un petit enfant tout malingre, à peine vêtu d un vieux sac, comme tombé du ciel, égaré, misé rable. Pas le moindre che min tracé, pas le moindre toit de maison. Rien, le désert, tout blanc, tout froid. Et là, dans ce rien, un vivant. C était moi. C était toi, Jaufré. Silence chaud. Il savou rait. C était le meilleur de l his toire. Il se ser rait, tout ramassé, frot tait douillet tement la joue sur la cuisse de la nour rice. Elle sou pi rait, émue, lui bai sait les che veux. Il savait la suite par cœur mais il atten dait de l entendre, le souffle sus pendu, le regard à l affût dans la cha leur du feu. À la sor tie des der niers arbres, le père Aymar s est arrêté. Il t a dési gné. Il a dit : «Arnaud, connais- tu ce perdu?» Le rou quin lui a répondu en grattouillant sa grosse barbe (tu sais comment il parle, on dirait un ton neau) : «Saint homme, c est le fils de Dieu.» Elle contre fai sait le balourd, et tous les deux mêlaient leurs rires. Le père Aymar a répondu : «Ne sais- tu rien d autre de lui? Fils de Dieu, nous le sommes tous!» Alors le tei gneux a grondé (quels mécréants, ces gens des bois!) : «Mais ni vous ni moi, que je sache, n avons été aban don nés. Je crois bien que Notre- Seigneur est seul capable d oublier un petit être sans défense, tout nu dans le froid de l hiver. Quel autre père, par chez nous, ferait une chose pareille?» Je suis vrai ment tombé du ciel? Ques tion chas sée du bout des doigts. Notre maître, Jaufré, a répondu ceci. 11

Index dressé, ton péné tré, ten ta tive d imi ta tion de sévé rité magis trale. «Je te sais bon chré tien, Arnaud. Je consi dère donc que ta langue a four ché, mais garde- toi, à l avenir, de pro fé rer des héré sies qui pour raient te valoir du feu sous les orteils. Mal heu reux! Esti mer que Dieu est indigne du nom de Père! Pour quoi donc nous a- t-il pous sés au- devant de ce pauvre enfant, sinon pour qu il soit secouru?» À cet ins tant de son récit Thomette se tai sait toujours. Elle atten dait que Jaufré dise : Alors, alors, qu est- ce qu il a fait? Il a planté là, sous son arbre, ce gros bougre de bûche ron et il s en est venu vers toi, de son grand pas, les bras ouverts. Il t a sou levé de la neige, il t a serré dans son man teau, toi tu t es noué à son cou et tu as cessé de trem bler. Il m a porté ici, chez toi. Il m a dit : «Regarde, ma bonne, Dieu m a confié cet enfant. Je veille rai donc sur sa vie. Tu seras sa mère nour rice. Tu l aime ras comme le frère de ton propre fils A lexis.» Tu étais, quand tu m es venu, plus ché tif qu un pou let plumé, mais quelle lumière dans l œil! Tu aurais fait fondre l hiver! Quel âge avais- tu? Quatre, cinq ans. Tu n avais ni père ni mère. Ton bienfai teur, le len de main, dans l église de son couvent, t a bap tisé du nom du saint que l on fêtait ce jour béni où tu as ren contré cet homme (n oublie jamais, jamais cela!) qui t a sauvé des crocs des loups. Voilà l histoire, mon Jaufré.