Les perspectives d emploi des drones sous-marins TRIBUNE n 505 Rémi Thomas Capitaine de frégate. Ancien commandant du Sous-marin nucléaire d attaque (SNA) Émeraude et de la division «entraînement/doctrine et concept d emploi» de l escadrille des SNA. Actuellement, stagiaire de la 21 e promotion de l École de Guerre («Ceux de 14»). Les perspectives des drones sous-marins militaires Au moment où les drones s imposent partout et se révèlent des préalables indispensables à toute opération aéroterrestre d envergure, l espace sous-marin leur reste disputé, du moins dans le domaine militaire. L avantage majeur des drones aériens leur autonomie de vol ne se décline pas sous la mer, face à des bâtiments dont l endurance se compte en semaines. Les drones se révèlent cependant extrêmement utiles dans le domaine de la chasse aux mines, et très gourmand en personnel qualifié. Dans un éventuel emploi tactique, ils souffrent en revanche de la concurrence avec les sous-marins d attaque, mieux équipés et plus performants. Il manque cependant encore dans le spectre un drone opérationnel déployé depuis un sous-marin, qui donnerait à son bateau-mère une capacité discrète et complète de reconnaissance de la frange littorale, au plus près des côtes voire jusque dans les bassins portuaires. Les drones sous-marins résultent d un développement long et particulièrement précoce que l on peut dater de 1877 avec la mise au point par l Irlandais Louis Brennan d une torpille guidée par fil. Ils ont connu dans leurs applications militaires de réels succès, notamment en matière d armes sous-marines. Les successeurs de l engin de Brennan, les torpilles modernes guidées par fil atteignent ainsi une vitesse de près de 100 km/h et se déploient à plus de 50 km du bâtiment tireur. Un second domaine exploré avec succès est celui de la chasse aux mines. Dans les années 60, la société PAP (Source : Marine nationale) française ECA met au point le PAP (Poisson autopropulsé) pour les chasseurs de mines Circé puis Tripartite. Ce robot sous-marin emporte une caméra de télévision et un projecteur pour faciliter l identification des mines ainsi qu une charge destinée à leur destruction. Ce moyen www.defnat.fr - 04 avril 2014 1
a été complété sur les chasseurs de mines tripartite par le SPIV (Sonar propulsé de l avant à immersion variable), véritable capteur avancé téléguidé à 150 m sur l avant du bâtiment, lui offrant un préavis de détection et de classification des mines modernes furtives. Le Slamf (Système de lutte anti-mines du futur) Sterenn Du (Source : DCNS) poursuivra dans cette voie, par l utilisation de drones sous-marins dédiés à la détection et à la classification, eux-mêmes mis en œuvre par un drone naval de surface porte-drones, déployé depuis un bâtiment mère habité. Les premières briques de ce système ont été testées avec succès. Le démonstrateur Sterenn Du («Étoile noire» en breton) préfigurant le porte-drones, navigue depuis 2010 et les premières manœuvres de récupération des AUV * de détection et d identification ont été concluantes. Ces drones seront indubitablement un outil précieux entre les mains des experts de la chasse aux mines, en mettant à leur disposition un système capable à la fois de se déployer et de voir plus loin, gage d anticipation de la réponse à la menace : le Sterenn Du évolue à près de 40 km du bâtiment mère et déploie ses drones sous-marins à 20 km. En outre, les AUV se chargeront des tâches de reconnaissance de zone, particulièrement fastidieuses et chronophages, laissant aux plongeurs-démineurs les interventions sur les points sensibles ou les fonds encombrés, que les drones ne savent pas traiter. Sécurisation des missions en s éloignant du risque potentiel, utilisation des spécialistes au juste besoin, emploi pour les tâches répétitives, les avantages des drones ont également été exploités dans la recherche et les interventions à grande profondeur. Dans les années 1960, les Américains ont ouvert la filière des ROV (Remotely Operated Vehicle) avec le CURV (Cable-Controlled Undersea Vehicle), capable d opérer à plus de 1 000 mètres de profondeur, via un câble servant de support aux transmissions et à l alimentation du robot, pour conduire des opérations de sauvetage ou récupérer des objets sur le fond. De fait, le CURV a été utilisé en 1966 dans les recherches pour retrouver la bombe H perdue en mer lors du crash du B-52 à Palomares. Sur cette base, les industriels pétroliers ont développé pour * AUV ou UUV Autonomous Underwater Vehicle, drone sous-marin autonome, par opposition aux Unmanned Underwater Vehicle qui sont pilotés à distance. 2
TRIBUNE l exploration et l exploitation des champs des engins navigants jusqu à 6 000 m de profondeur, comme le ROV Victor 6000 de l Ifremer (Institut français de recherche pour l exploitation de la mer). Bien sûr, des sousmarins habités sont capables de telles performances mais, à titre d exemple, la puissance Victor 6000 (Source : Ifremer) disponible sur Victor 6000 est vingt fois supérieure à celle offerte par le sous-marin Nautile, également mis en œuvre par l Ifremer ; la durée moyenne d une plongée est de 60 heures, contre cinq heures pour le Nautile. Victor 6000 reste cependant lié par un câble à son bâtiment porteur, fournissant ordres, données et énergie, mais qui le contraint à rester à une distance de quelques milliers de mètres, limitation parfaitement transparente pour un usage civil ne requérant pas d utilisation discrète mais plus contraignante dans le domaine militaire. On peut s affranchir de ce cordon ombilical en s appuyant sur les AUV, aux performances intéressantes. L Aster X, toujours de l Ifremer, peut plonger à 3 000 m et possède une autonomie de 100 km et l Alister 27, développé par la société ECA, embarque un sonar d imagerie, un sondeur multi-faisceau, un analyseur de sédiments et un sonar d évitement d obstacle. La charge utile reste cependant limitée 200 kg pour l Aster X les données recueillies ne sont disponibles qu après récupération et les engins naviguent à faible vitesse, entre 3 et 5 nœuds (1 nœud équivaut à 1,8 km/h). Ils ne sauraient pour l instant concurrencer les sous-marins dans leurs missions de renseignement et de surveillance, et l utilisation des drones sous-marins depuis les bâtiments de surface restera limitée au recueil des données d environnement et aux missions de sauvetage de sous-marins. Alister 27 (Source : ECA) Aster X (Source : Ifremer) 3
Du sous-marin et du drone Par sa discrétion, son endurance, la variété des capteurs embarqués et ses moyens de transmission satellite, le sous-marin partage un certain nombre des caractéristiques qui ont fait le succès des drones aériens de grande endurance comme le Reaper ou le Global Hawk. L amélioration de sa capacité de navigation par petits fonds, notamment par l emploi de sonar de suivi du fond et de détection de mines, lui permet en outre d évoluer durablement près des côtes en sécurité, même dans des zones à l hydrographie mal connue. Il lui manque en revanche l accès aux très faibles fonds ou aux espaces sous-marins perturbés (champs pétroliers, pêche intensive, câbliers, bases militaires), et une capacité de pénétration dans la frange littorale, jusqu aux installations portuaires. Un drone mis en œuvre depuis le sous-marin comblerait cette lacune en permettant un recueil de renseignement au plus près, au-dessus et sous la surface. L emport de caméras vidéo à capacité jour et nuit, dotées de zoom conséquent, est évidemment nécessaire. Idéalement, elles sont disposées sur des mâts télescopiques pour les hisser suffisamment hors de l eau pour ne pas être gênées par le clapot. Une caméra sous-marine serait par ailleurs utile pour reconnaître les obstacles sousmarins, un éventuel objectif pour les échos suspects détectés par les sonars embarqués du drone ou par les capteurs du sous-marin. Équipé de sondeurs et d analyseur de sédiments, ce drone peut également recueillir les données nécessaires à l évaluation de la faisabilité d une opération amphibie. Un sonar d évitement d obstacle, associé à des logiques de manœuvre sûre, sécurise sa navigation. Le sous-marin opérant près de la côte, la distance à parcourir pour atteindre les objectifs est relativement faible, ce qui présente deux avantages : la vitesse du drone peut être de faible à moyenne, ce qui préserve son autonomie, et il peut être téléguidé via une fibre optique, à la fois légère et offrant un bon débit. La quantité de données recueillies reste cependant trop importante pour autoriser leur transmission instantanée mais, a minima, les informations de position, la vidéo et les commandes doivent pouvoir être échangées, les autres données étant stockées et récupérées en fin de mission. Le drone navigue donc principalement de façon autonome et son intelligence artificielle intègre sondeurs et sonar d évitement, l opérateur n intervenant que pour diriger le drone vers une zone d intérêt ou mettre en œuvre les capteurs optroniques pour reconnaître, poursuivre voire désigner une cible potentielle. En termes de taille, il faut un engin relativement petit pour des raisons de discrétion et de stockage à bord. Les modèles existants se rapprochent de fait des torpilles, à l image du projet de drone ASMX de DCNS, qui s appuie sur la technologie de la torpille filoguidée F17.2 pour proposer une plateforme multi-capteurs offrant quinze heures d autonomie à 5 nœuds. Longs d environ 6 mètres, lourds d une tonne, ces engins sont proches des AUV civils et, d ores et déjà, répondent au besoin en termes de navigation. La conception d un dispositif de récupération rapide et sûr, vers un compartiment de stockage permettant à la fois le rechargement du drone et la récupération 4
TRIBUNE des données, constitue au contraire un défi technologique. L Américain Boeing a certes mis au point un bras mécanique qui réintègre le drone BLQ-11 dans les tubes lance-armes et cet équipement a été testé avec succès en 2007 sur les sous-marins de la classe Los Angeles ; mais, encombrant, il condamne un tube ou nécessite de grosses modifications de structure, et l approche du drone par BLQ-11 (Source : US Navy) l avant est complexe. Le Suédois Saab propose, quant à lui, l utilisation d un ROV intermédiaire, pour manipuler le drone et le positionner correctement à son retour de mission, mais la manœuvre est longue et doit être réalisée sous-marin arrêté. Un ralliement du drone par l arrière vers un dispositif intermédiaire qui serait ensuite halé à bord, ou plus simplement vers un berceau ou une grille où l engin viendrait se harponner directement, pourrait constituer une approche prometteuse, mais le drone, stocké à l extérieur de la coque, pourrait moins facilement être reconditionné et, là encore, une adaptation des superstructures est nécessaire. Aucune solution opérationnellement viable ne semble malheureusement se dégager, du moins sur les sous-marins existants. Par leur endurance, l apport des drones sous-marins dans le domaine de la chasse aux mines est indiscutable et le Slamf ne fait que poursuivre une révolution lancée par le PAP. En dehors de ce domaine, l intérêt des drones sous-marins déployés à partir de bâtiments de surface se limite à un recueil en temps différé des données d environnement. À l inverse, la mise en œuvre d un drone depuis un sous-marin comblerait un vide en lui donnant accès à la totalité de la frange côtière, dont la maîtrise est indispensable aux opérations spéciales ou amphibies. Certes, les prototypes en ligne actuellement se heurtent à d énormes difficultés d adaptation sur les sousmarins existants mais, tiré par la recherche pétrolière, le domaine des drones sous-marins reste particulièrement actif. L arrivée des SNA de type Barracuda le 1 er, le Suffren, devrait entrer en service en 2017 constitue indubitablement une occasion à saisir pour relancer une application militaire de ces technologies duales et donner aux sous-marins français une avance nette dans les opérations littorales. 5