Les contes normands de Jean de Falaise avec les dessins de l'ami Job

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1 Les contes normands de Jean de Falaise avec les dessins de l'ami Job [p. 2] Veux-tu que je conte une histoire, Une histoire aux propos joyeux? Mets ta chopine entre nous deux ; Le bon cidre aide la mémoire Et fait passer dicts graveleux. Normands aimaient conter et boire : Soyons dignes de nos aïeux. 9 janvier [p. 3] AVANT-PROPOS. - Qui vive? - Gars de Falaise.

2 - Où qu'est ta lanterne? - La v'là. - Et ta chandelle? - On ne l'a point dit. Mes souvenirs cherchent une autre mémoire, mon enfance cherche un autre coeur ; mon enfance, mes souvenirs, bon courage. L'ami Job, un petit jeune blond, vous le connaissez peut-être, ayant fait à ses dessins le ci-devant portraitpréface ; - au fait, ai-je pensé, qu'est-ce qu'une préface? - une parade que fait l'auteur devant son livre, comme un paillasse devant sa toile. Plus la parade sera folle, plus on sera désireux de connaître les profondes moralités, qui se cachent là au revers de la page. Et en vérite, Normands, Normandes, la chose est curieuse et instructive. Allons, saute, pauvre paillasse, et grimace de ton mieux. La vie est longue et fatigante, l'homme est dur et impitoyable, l'amour de la femme est difficile. Nous convinmes un beau soir de tout cela, Job et Jean. Job conclut : la tâche est rude. Pour ne point avoir le dernier mot, Jean ajouta d'une voix creuse : et le faix est lourd. Job suspendit la marmite sur les tisons, y jeta treize poignées de châtaignes, Jean tira à la tonne nouvelle une pinte de poiré doux ; nous [p. 4] plantâmes la chandelle sur sa mèche, et à l'unisson nous évoquâmes dive Paresse, agitant dans la chaudière le mélange magique, cauteleusement et précautionneusement châtaigne à châtaigne fendu.... Notre évocation finie elle était là, très-largement et très-légèrement vêtue, assise sur la plaque de fonte aux armes des sires nos pères, un pied appuyé sur le bord de la marmite, l'autre oscillant sur la flamme, et le corps rejeté en arrière contre la muraille. Elle épluchait un de nos marons qu'elle avait pêché, ne sais comment. Nous la voyions toute petite à travers la fumée, charmante de mollesse, de douceur, et d'un plaisir indéfinissable. Elle nous hocha la tête très-bénignement. - O ma Reine, - dit Job, pendant que mes yeux la dévoraient de ses cheveux d'or à ses pieds d'albâtre, - la vie est longue et fatigante, l'homme est dur et impitoyable, l'amour de la femme est difficile. - Oui, mes enfants, dit en nous souriant la fée pleine de grâces, - et c'est bien à moi qu'il convient de recourir ; car c'est moi qui tue la vie, et à mes fidèles servants je donne un stoïque sommeil, qui les fait insensibles aux piqûres des mouches malignes et sourds aux bourdonnements des frêlons. J'ai imaginé les contes, les dés et l'amour. L'amour est difficile, soit, n'aimez point. - Vous êtes gueux et amis, croyez-moi, ne jouez point ; - mais contez, contez donc, contez blanc, contez noir, et du soir jusqu'au matin, contez pour brave auditoire, buvez en franche compagnie, que dame-jeanne incessamment aille et vienne au tonneau. - Toujours [p. 5] sur table galette chaude, neuve histoire, et - verre pleurant, comme disait mon docteur Alcolibras. Nous restâmes un long instant à écouter le tintement de ses dernières paroles. Preste! le pied manqua à Dive Paresse, qui chut dans la marmite. Comme nous prétendions la repêcher, par obligeance ou galanterie, si vous y tenez, une châtaigne énorme éclata dans la marmite, et toute notre face fut éclaboussée. Vous voilà duement prevenus de la sainte origine des présents contes. - A nous deux maintenant, lecteur malin. - Me connais-tu? - Non, j'espère ; - et c'est pourquoi je vous soutiens à tous que mon nom est Jean.

3 Ma patrie est Falaise, et en vérité, en vérité, je vous le dis, il n'est pas de ville où je sois moins connu que dans ma ville natale. Certes le point ne sera pas aisé à éclaircir en l'histoire de Falaise : la maison où Jean naquit. - Où Jean pouvait-il naître que dans ces gothiques maisons de bois que vous avez jetées bas. - Donc Falaise ne me connaît point, Guibray non plus. Pour l'ami Job, c'est un barbare, un demi-sauvage des bords du Rhin. - Job il est, Job il se nomme. Mathieu- Laensberg ni le calendrier ne vous en diront mot de plus. C'est encore vous, lecteur malin ; vous voudriez savoir à quel étage est son atelier, et de quel nom nous appelons notre ménagère ; si notre hiver se passe à Rouen ou à Caen, si nous nous baignons l'été à Dieppe ou à Granville, ou à Trouville, à Port, Yport ou Treport : Rien de tout cela ne vous regarde, curieux. Sachez seulement que Job me biffe et me rebiffe, que Job est mon Mécénas - Il pouvait mieux s'adresser, direz-vous malignement. - Je l'ai [p. 6] cru ; c'est pourquoi je m'adresse à vous. - Que répondrez-vous à ma galanterie? En revanche, quand Job dessine, Jean pose Pour Adam, pour Eve, Sur son lit, à sa fenêtre, Assis, levé, En chemise, en sabots, Pour les crocodiles et les fauvettes. Et s'estime fort heureux que Job n'ait pas encore trouvé en lui tournure à végétal. Il n'y a pas dix ans nul conteur n'osait s'appeler par son nom, et les plus huppés portaient masque de velours ou de carton, larmoyant ou grotesque ; il faut bien qu'il en soit encore ainsi. Pauvre Jean! si au milieu de la Sarabande le masque lui tombait, comment cacherait-il dans ses mains son nez long, sa barbe rouge, et ses joues plus rouges encore? - Et quelle honte à vous, bons normands, de laisser voir à autrui un compatriote ainsi confusionné. J'aimais la jolie mode des épigraphes. C'était un cadre de diamants autour d'un tableau qui pouvait être médiocre. Le rubis donnait du moins son prix à la page. Je n'ai rien trouvé de plus facétieux que le dicton de ma bonne ville ; j'espère qu'elle m'en saura gré. Mes contes, je n'en dis rien ; c'est votre affaire. Pourtant il faut bien m'expliquer avec de certaines gens qui se piquent d'honneur et de doctrine. Le vêtement de ma statue peut être cynique, mais son visage est d'une austère pudicité. Que te faut-il de plus, conscience bégueule? Trouvez-moi en Sorbonne un docteur de morale aussi sévère que Romain. Voilà une épreuve pour vous, gens de Haute et Basse-Normandie. Quelle idée voulez-vous que

4 [p. 7] l'on ait de votre courtoisie et de votre gratitude, si vous ne faites à ceux qui vous offrent ces contes accueil amical et provincial. Sachez d'ailleurs que votre inimitié pendrait à la queue du Diable Jean de Falaise et l'ami Job, en détruisant une de ces illusions cruelles, comme en peuvent seulement donner une femme vue par la croupe, un homme vu par les gants, et un parterre attentif. [Jean de Falaise s'incline contorsionnellement vers le badaud, en lui avançant son livre du bout des doigts :] Ce petit livre, ducs et duchesses, c'est le desopilatif des mélancoliques, c'est le lacrymatif des rieurs. Prenez, lisez, chantez, riez, baillez, pleurez, prenez, mes gars et mes garsettes. Boum! boum! c'est dit. 8 juillet [p. 9] ROMAIN C'est Dieu qui vous a donné la terre pour lit et élevé la voûte des cieux pour abri. MAHOMET. Fol le pélican qui se blesse Pour les siens ; et fol qui se laisse Pour les siens travailler d'ennui RONSARD. Romain naquit au Pont-Blutel, dans la plus pauvre maison de celles qui encaissent la route neuve. Dès qu'il

5 entra en culotte, dès qu'il put pétrir la bourbe pour y planter des branches mortes, il trouva là des ormes tous grands et un ruisseau tout menu : est-ce pas autant qu'il en faut pour une enfance heureuse? Sa mère s'appelait Marion, Marion qui? Marion quoi? Marion tout court. Et son père? ce n'était ni Pierre, ni François ; c'était l'homme à Marion, et si bien son homme, qu'il l'avait pourvue de douze enfants. - Quelle manie chez les pauvres gens! Quand Romain était petit, il avait de gentils cheveux, longs par derrière, courts par devant, blonds sur le front, argentés sur les tempes, et fins comme la soie. Rien n'est joli comme un petit paysan, jusqu'au jour où il porte le cierge de première communion. - Le lendemain, pour la vie, c'est laid comme le péché. [p. 10] Si j'avais été son père, je l'aurais envoyé à l'école, mais comme son père n'était ni Jean, ni Pierre, ni François, mais l'homme à Marion, Marion dit : Romain ira nous querir des crottes, et Romain ne fut ni à l'école, ni à la maison, mais il vécut sur la route. Il avait un pantalon bleu qui lui venait tout juste au mollet, et laissait passer à l'aise sa jambe brune et ses pieds nuds. Il avait un gilet rouge en lambeaux et une bretelle par dessus son gilet. Marion lui donna donc une petite charrette, et Romain s'en alla tout seul, sans ses frères ni ses soeurs, ramasser des crottes à la suite des chevaux ; - au bout de huit jours il s'arrêta quand passaient les carosses et les diligences ; - huit jours plus tard il se pendit derrière ; huit jours ensuite il fit des petits bouquets de violettes des haies et de paquerettes des prés, et les liant avec du jonc au bout d'une gaule, il les offrait du coupé à la rotonde et de la rotonde au coupé ; - le surlendemain il les jetait aux voyageurs et réclamait un sou ; - enfin il n'offrit plus de bouquets, mais il tendit la main, et suivit une lieue la lourde voiture, en chantant d'une voix saccadée : - Mabonne - dame - s'il - vous - plait, - je prie - raila - Sain - te - Vierge. - La Sainte Vierge, quel mensonge! - La Sainte Vierge qu'il ne connaissait pas Car Marion sa mère, se voyant tant d'enfants, tant de filles et tant de garçons, se dit : je ne puis prendre soin de tout cela ; - et selon la coutume ne s'occupa de personne, si ce n'est pour battre et fesser ; mais apprendre le Pater à ses garçons, l'ave Maria à ses filles! elle avait bien d'autres vaches à traire. Aussi moi, qui en ai su beaucoup de la vie de Romain, je n'ai jamais rien oui de sa première [p. 11] communion, - qui est une borne plantée profondément où s'arrête le sentier d'enfance, où s'ouvre la route grande de la jeunesse. Il n'y a que bien peu de gens chez nous, qui n'aillent point à la messe. C'est une si vieille habitude! Romain aussi allait là, mais ce n'était guères que pour voir dans leurs plus beaux cotillons les filles qui n'osaient plus tant à cause de lui baisser la tête à l'élévation. Il y avait dans la commune un homme anciennement grognard, qui avait prouvé à la jeunesse de l'endroit que tous les prêtres étaient des hypocrites, des libertins, des grippe-sous, - et que la religion était une si vieille perruque qu'on ne daignait plus même s'en moquer. C'est le malheur que des gens si larges de souvenirs soient en retour d'esprit si étroits. On dirait que Napoléon comprimait tous ces crânes-là entre sa botte et son étrier, mais qu'en même-tems, ils gardaient la large marque de son talon impérial. Cette chair à canon ne rumine que la ration de pensées que l'homme a bien voulu lui mesurer pour sa gloire. A dix-huit ans, Romain conduisait des chevaux à la ville, et ses chevaux ne le ramenaient qu'ivre, et jurant à tue tête. Son visage était ovale, son teint vivacement coloré et un peu transparent, ses cheveux d'un blond ardent, ses yeux d'un bleu verd dans sa taille athlétique une tournure goguenarde, qui s'accordait on ne peut mieux avec sa lèvre mince et fine, son nez long et droit, mais point difforme, son regard égaré et terne par l'ivrognerie, tête que la nature avait faite intelligente et belle, que la corruption avait faite ignoble et méchante.

6 Après tout il plaisait aux filles par ses propos hardis, et comme Foulon, l'évêque d'avranches, il avait des enfants partout. [p. 12] Biétrix portait le dimanche un bonnet haut plissé, avec un petit ruban de velours noir pour le soutenir, un chignon de cheveux blonds, entre le chignon et la colerette un cou fait au tour, le visage hâlé, les lèvres vermeilles et légèrement entr'ouvertes, un fichu rouge avec des fleurs bleues, un corset bien collé à la taille, une devantière blanche et du feu dans les yeux. Biétrix avait des jupons courts, et ses jupons courts la perdirent ; la mode n'en a pourtant point passé. Un lundi au marché, elle se baissa pour vendre ses oeufs bien rangés dans son panier. - Romain se baissa aussi pour voir ses mollets, et poussa jusqu'au-dessus des bas bleus. Elle se retourna, vit Romain, rougit ; - autant eut valu qu'elle s'en revint le soir même en croupe avec lui. Le mardi, ils scièrent ensemble dans un champ de sarrasin, et ils sourirent à eux deux au souvenir des mollets qu'on avait vus. Le troisième jour, ils fanèrent dans le pré. Biétrix monta sur le mulon, Romain lui happa les jambes, Biétrix lui tappa les doigts avec sa fourche. Le quatrième, ils battirent le sarrasin, et après sa chanson Romain baisa Biétrix sur les lèvres. Le cinquième, ils se trouvèrent sous le bois à couper des bourrées, et Romain, au lieu de charger sa bourrée, prit Biétrix par la taille et l'embrassa par sur l'épaule, et pour cela il n'eut qu'une chiquenaude. Le sixième jour, ils se retrouvèrent au bois ; - il n'y avait ni charrette, ni bourrées, ni personne. Ils sourirent en venant l'un à l'autre ; l'une rougit, l'autre s'approcha, ils corsèrent, ils tombèrent, et cul par dessus tête. Et le jour du dimanche Romain se reposa. [p. 13] On fredonnait de mon temps un fredon, où se disait comme de Biétrix : Et son petit cotillon rouge Va toujours en raccourcissant. Ayant vu ce, Monsieur le curé avec son breviaire entra dans la maison de Marion. - Romain tordait ses lèvres à l'entour d'un tuyau de pipe noire comme l'âtre. - Mon garçon, il faut réparer ta faute, tu fais tort à Biétrix. - Monsieur le curé, c'était pour son plaisir. - Mais Biétrix a péché à cause de toi ; c'est ta femme qu'il en faut faire. - Allons, Monsieur le curé, faudra-t-il pas vous les épouser toutes? N'en voulant pas plus de sa confession, Monsieur le curé avec son breviaire déguerpit de la maison. Romain, qui était un sans honte, prit un charbon entre les pincettes et ralluma sa pipe éteinte. La petite Biétrix, c'était pourtant là une bouche amoureuse et un coeur aimant. Marion avait dit : Bonjour, Monsieur le curé. - Bonsoir, Monsieur le curé. - Ah! grand satrape, dit-elle à Romain, tu me fais grand'mère sans me dire gare ; tu vas m'amener une couvée de tes poussins à manger ma bouillie et boire mon poiré, mais ne crains rien (voulant dire : crains tout) je les remenerai à leur mére avec le fouet du chat, et je te talocherai avec le bâton de mon homme. - Le fils haussa l'épaule droite, - la mère ajouta : ah dame oui! - le fils lui jeta sa pipe au nez, la mère sauta sur son balai. - le fils arrêta le balai. - Marion ne savait pas comment s'y prendre pour pleurer ou pis faire ; - la scène en resta là.

7 Romain, comme il était juste, quitta sa mère [p. 14] sans l'embrasser, et partit pour la ville. Je vous jure qu'il se moquait bien de sa mère, et de ses frères et de ses soeurs. Quant à son père, il n'y pensait pas ; son père n'avait jamais pensé à lui. La ville! c'est là le but des dégourdis, c'est-à-dire de ceux dont on a l'espoir de faire des filous La ville! bouge infâme où le Diable et les hommes se plaisent, d'où Dieu et les anges se sont retirés. La ville! chaudière infecte, où la civilisation, Medée cynique, pourrit les peuples, pour les féconder, dit-elle. - Attendons. Son drapeau semble une amorce à laquelle les fourbes ont plus mordu que les honnêtes. Romain trouva à Alençon un homme que j'ai vu dans la rue St.-Pierre de Caen rassembler le monde tous les soirs d'été autour de Polichinelle et d'un chat gris. Cet homme donna un conseil à Romain : achètes un ours, et tu feras ton chemin. Il acheta une veste de velours bleu, bien convaincu qu'à chaque condition est pendu son habit, sans lequel l'homme de cette condition perd beaucoup de son influence morale. Et alors il fit du chemin. Il allait de foire en foire et de marché en marché, seul, parce qu'il s'était accoutumé à vivre seul, buvant seul et couchant seul. - Il se trouva à la Guibray, à la Quasimodo, aux Avelines ; à la St.- Michel le professeur du collége de *** lui permit de divertir ses élèves par le spectacle d'un ours sans dents dépécé par des chiens, et rugissant de souffrance et de rage. Un lendemain on devait danser à l'assemblée d'ancyre. L'homme qui portait les nouveaux détails sur les incendies, sur les naufrages, sur les hommes tués et ingénieusement dévalisés trois [p. 15] mois avant ; cet homme, qui m'avait dit la veille avec un ton de fine incrédulité : est-on simple comme ces paysans, ils croient à mes saints et à mes reliques, - courait par les belles allées de la forêt, et arriverait avant le coucher du soleil. De l'autre côté de la route, bien avant dans la forêt de Persenne, là où il n'y avait que des sentiers pleins de ronces, Romain avec son ours cherchait où passait la nuit. L'homme avait mangé des mûres, mais l'ours, comme l'ogre du conte, voulait de la chair fraîche et le dogue avait la faim de son espèce. Ils rodèrent, l'homme, l'ours et le dogue à l'entour d'une longue bâtisse qu'ils rencontrèrent dans un fond ; tout était bien clos ; à cent pas de la bâtisse, s'élevait un grand mur qui semblait avoir été quelque chose dans une chapelle, à cause des fenêtres cintrées et des chapiteaux couchés sur l'herbe, - tout auprès un bloc de maçonnerie sous l'ombre d'un acacia embaumé ; de petites portes pour de petites huttes. - C'est la sou de leurs défunts porcs, se dit Romain ; entrons toujours : j'aime mieux me courber ici que greloter sous l'abri du ciel. Le pauvre Romain était bien là sans le savoir sous un abri du ciel, et il ne se reposait pas moins tendrement que naguères les saints frères de l'étroite observance de Citeaux. Son ours grognait de faim sur la pelouse de la chapelle où Jean de Rancé déposa son habit de cour pour se relever moine de la Trappe et son inflexible réformateur. Romain n'eut pas de visions saintes. Mais il entendit un cri comme les chouettes n'en jettent pas de leurs vieux troncs, ni les coucous de la branche où ils se balancent, ni les loups du bois d'où la faim les chasse. - Un cri de mère. - C'est une mère! - Cela dit, Romain se leva [p. 16]

8 pour voir, et vit son ours sur le gazon qui rongeait un lambeau de chair dépecé et saignant entre ses pattes, et sur le seuil de la cellule voisine, une femme, la bouche béante, les bras levés, sans voix, sans mouvement, statue vivante de l'horreur. Si l'on avait pu ôter du tableau l'ours et son lambeau de chair, la femme et ses yeux flamboyants d'égarement, vous auriez ri en voyant Romain arrondir aussi ses yeux, lever aussi ses bras, ouvrir aussi sa bouche, pour reconnaître, embrasser et interroger celle qui ne le regardait pas. C'est toi, Biétrix? - sans laisser ses paupières s'abaisser sur son regard, elle le détourna lentement du lambeau de chair que l'ours rongeait à l'homme qui avait parlé, et Romain eut comme peur de l'explosion qui la fit tomber sanglottante dans ses bras. Il fallait bien qu'il fût ému, puisque de ses bras il ne la laissa pas tomber à terre. Elle lui dit tout bas : notre pauvre petit!... Il répondit : bah! c'était lui! Cette fois il fut tourmenté, j'en suis sûr, car il accosta doucement Biétrix contre l'accacia, roula la chaîne de l'ours autour de son bras gauche, le fit dresser sur ses pattes de derrière, et le frappa au coeur. L'innocent mangeur tomba sur l'innocente pâture. - Qui était le coupable? Le hasard ou ce je ne sais qui que les hommes prennent pour le hasard. Biétrix s'appuyant contre l'épaule de Romain, éleva la voix dans le murmure silencieux de la forêt : - le bon Dieu, Romain, m'a faite bien mal-malheureuse. Les grands biens qu'il envoie ne viennent que pour de plus grands maux, en ne faisant pas publier nos bancs au prône, tu m'as condamnée à une vie épouvantable. Romain entra visiblement en désolation, car il cracha à quinze pas. [p. 17] - Toutes les filles se montraient avec dédain mon gentil petit que j'allaitais, et aucune ne me parlait plus. Tous les garçons me regardaient sous le nez, et riaient. Je me sauvai loin, loin, et je trouvai cet abri, mais la biche de Geneviève ne venait point à moi, et la source de la vie tarit dans mon sein. Mon pauvre petit, il était mort depuis deux jours, - je ne pouvais l'enterrer : un rayon de soleil aurait pu me le ranimer. Ici Romain succomba à son émotion, il se gratta la fossette. - Que vas-tu devenir, ma pauvre Biétrix? - Ce que Dieu voudra. Les grandes souffrances ne rebellionnent pas contre la volonté de Dieu. On a senti sa toute puissance ; on craint des coups plus terribles. - Vas à la ville, tu te mettras en condition. - Non, dit la pauvre Biétrix, ce que j'ai souffert des gens de chez nous, je le souffrirais à la ville. Le bonheur que je puis trouver dans une ferme, je ne le trouverais point à la ville. Adieu, toi qui m'as tuée ; - et elle déjoignit ses mains pour les rejoindre au cou de Romain. Elle lui baisa la bouche, les yeux, le front, les joues. Romain se souvint qu'elle avait eu la jambe belle, et elle fut faible comme aux jours du passé. - Derniers embrassements que cet homme ait reçus d'une femme, dernières carresses que cette femme ait acceptées d'un homme - Oh! qu'elle était pourtant jolie encore! Biétrix est ma laitière, elle tire mes vaches, baratte, et me trempe chaque matin ma soupe de lait de beurre. - Jamais un mot ni sur son histoire ni contre sa soupe. - Fille digne de pitié qui pour l'amour d'un misérable avait perdu pour elle-même l'amitié jalouse du monde qui est son estime, et dont l'enfant naissait rejeté de tous et [p. 18] de la succession paternelle. - Cruels et injustes, abolissez vos préjugés ou abolissez vos lois.

9 De ce que je vais vous dire encore, jamais Biétrix n'en a rien su, jamais Biétrix n'en saura rien. Il se rapprocha tout doucement de son pays. Ce n'était ni pour son père, ni pour sa mère, ni pour ses frères, ni pour ses soeurs, ni pour Biétrix, ni même pour ses souvenirs ; - c'était pour son pays. Romain se fit ce raisonnement tout-à-fait naturel : mon ours a mangé mon enfant. Celui qui trouvera les os de mon enfant à côté de mon ours dira que j'ai donné mon enfant à mon ours, et quoique cela ne soit pas juste, je vais droit à la guillotine. - Qu'en cherchant à leur échapper, je jette bas deux à trois gendarmes, le diable ne sera pas moins sûr de son homme ; - allons donc, et vive Romain, tant qu'il aura son couteau bien emmanché! Il dit encore : je vivrai dans les bois, je coucherai sur la mousse blanche, et mon oreiller sera le ventre de Barbaro. Il approchait toujours de son pays, si bien qu'enfin il s'y trouva. Il sauta par sus la haie du jardin, et heurtant du pied le cadavre d'un vieux pommier, il s'écria : qu'es tu devenu, mon vieux pommier? je t'ai vu avec tes feuilles si vert, avec tes fleurs si blanc, avec tes fruits si rose ; ah! mon pauvre pommier, nous ne boirons plus ton cidre, et d'autres que moi s'échaufferont à ta cendre. Romain s'approcha de la porte de son père ; il mit l'oreille à la serrure ; sa jeune soeur disait à son bon ami : non, ne me demandes point cela, Thomas, tu me laisserais, comme il a laissé Biétrix. - Mais il sembla que le bon ami devenait pressant, car la chaise tomba, Barbaro [p. 19] aboya, le chien du père répondit, le fils prit le large, ne se souciant guère d'être reconnu, le père décrocha son fusil, ajusta par la lucarne : - oh! malédiction de mon père, dit Romain en se frottant les reins, que vous êtes lourde et cuisante! - Comment se faisait-il que je fusse là ; - et il s'éloigna de son pays. Je ne vous dirai point les meurtres qu'il commit, puisqu'il ne tua jamais. Si la nécessité l'eût pressé, vous pouvez croire qu'il n'eût pas même hésité. - Peu lui suffisait : il vola la nuit et mendia le jour. Un soir entre Argentan et Séez il demanda l'aumône à un campagnard. L'autre laissa voir tant de peur du chien et de l'homme que Romain fut tenté de mettre la main à la bride du cheval. Une autre fois sur le bord de ce chemin qui traverse la forêt d'ecouves, il attendait patiemment qu'une bonne ame vint en soulagement à sa misère. Il était adossé contre une croix qui nichait une petite bonne vierge. Un filet d'eau coupait la route. Pour tout pont une planche ; pour arche de ce pont deux pierres ; le pont et l'arche tremblaient et tremblaient. Vint une bonne femme qui avait relevé sa première juppe, et ôté son bonnet de dessus la haute forme bleue hérissée de tous ses fils de fer. De sa main gauche elle serrait une bouteille, de sa main droite un parapluie rouge, qui soutenait à grand peine la femme et la bouteille. Elle voyait deux lunes au ciel, mais elle ne vit pas Romain : elle se mit presque à ses genoux, frappant du poing sa bavette et disant d'un ton contrit : Ma bonne Vierge, laissez mai passer, Je n'berai pus, Je n'berai pus, Ma bonne Vierge, laissez mai passer, Je n'berai pus quand il fera ner. [p. 20] Elle fit un pas, deux pas, trois pas, à peine fut-elle sur la pierre de l'autre bord, qu'elle fit un soubresaut, et chanta : Ma bonne Vierge, m'a laissée passer, Et j'berai cor, Et j'berai cor, Ma bonne Vierge, m'a laissée passer, Et j'berai cor quand il fera ner.

10 Romain comprit que bouteille d'ivrogne et tonneau de chair ne payent pas de droit. Si vous êtes chasseur, ou voyageur, ou homme de son art, je vais vous dire comme il apprêtait sa cuisine. Voulait-il manger un poulet : il prenait ce poulet à son plus proche fermier, plumait le dit et le suspendait par le croupion au bout d'un fil qui, noué à la branche horizontale d'un chêne, tournait sur un feu de bruyère. - Le garde-chasse était encore à cinquante perches du brasier, que le poulet se trouvait rôti, dévoré, digéré, la flamme éteinte, et Romain et Barbaro au diable. Un jour, bien par hasard, son enfant lui vint en mémoire : - il est mort, tant mieux pour lui ; si mon ours n'avait pas pris mon enfant, j'aurais bien fait de donner mon enfant à mon ours. Il était malheureux avec sa mère, et trop petit pour être heureux avec moi ; tout a été pour le mieux. Au bord d'un fossé, Romain trouva un aspic noir couché sur le sable. Il jouissait comme Romain de la douce chaleur du soleil. Romain frappa de sa baguette l'aspic qui se brisa comme un verre. Romain le regardait impassiblement agoniser. Il se débattit d'abord de toutes les parties, tourna l'oeil et exhala son ame? du moins sa vie, car il s'était tordu tout aussi bel et aussi [p. 21] bien que St.-Sébastien lié à son poteau. - Romain passa outre ayant pris son plaisir. Romain vit du fond de la vallée les dix-huit tours de Domfront. Il ne songea point à songer au passé ; mais il songea que s'ils étaient une dixaine de sa trempe, désertes et couvertes de lierre, l'une de ces tours serait un bon repaire. Il ne trouva pas de meilleure voie que celle de rochers et de bruyère qui mène de Domfront à Mortain. - Au loup les grandes routes même dans la forêt ne sont pas bonnes. Il avait reconquis, dans cette vie des bois, la subtilité des sens du sauvage, que le bruit des roues de sa charrette sur les pavés, et l'horison des toits avait amortis, il entendait sur le coteau le sanglier qui perçait le fourré du val, et, reconnaissait à la facon d'agiter en passant les feuilles du taillis, l'approche d'un homme que Barbaro sentait d'une lieue. Il faisait nuit quant il arriva sur le pic du Trapiste. Il vit sous lui les habitations des fondeurs, la grande flamme bleue et rouge de la forge, et descendit pour butiner. Barbaro suivait son maître. Mais sitôt qu'il vit Kebir faisant sentinelle sur sa niche, il se rua comme pour le dévorer. Kébir s'élança à l'encontre de toute la longueur de sa chaîne, et le combat commença par des morsures et des aboiements étouffés. Romain était dans l'angoisse, mais il n'y fut pas long-temps. Il prit son couteau, perça son chien au flanc gauche, se laissa déchirer la jambe, enleva son dogue entre ses bras, et s'en alla le jeter à l'étang. - Ainsi Romain à qui Dieu n'avait jamais envoyé la tentation de tuer les hommes, ses ennemis, avait tué ses deux seuls amis, son dogue et son ours. Le revoilà lancé dans les bois comme une bête fauve ; il monte cet escalier de roches qui abrite [p. 22] les maisons, trouve une petite cahutte couverte en chaume, et y passe la nuit, se lève dès que l'aube paraît, marche dans la rosée, et ose se montrer sur l'un des blocs de rochers. On prendrait ces rochers, entre chien et loup, pour autant de vieux châteaux flanqués de tours grises ; et leur ceinture que l'oeil n'embrasse pas toute entière, semblerait la puissante muraille d'une ville celtique que les hommes ont assez respectée, pour laisser voiler ses ruines par une forêt et de la bruyère. D'un rocher il passa à un autre. - Là des éperviers avaient fait leur nid avec de la mousse et des buchettes. Romain enfonça le bras dans le trou, et aveignit toute la nichée. Deux petits ouvraient le bec et battaient des ailes ; Romain ne leur donna rien. Il prit trois oeufs qu'il avala quoiqu'ils fussent couvés. - L'épervier et sa femelle étant venus ne voulurent plus de leurs petits que la main d'un homme avait souillés. Les fourmis et les perceoreilles vinrent qui leur sucèrent la vie ; et le renard trouva bon le reste des fourmis. Et de celui-ci à un troisième plus élevé. - Un poète de mes amis y était venu un mois avant, et tout prosaïquement assis sur une fourmillière, avait rimé une fadaise qu'il me débita et dont j'ai retenu quelques visions que Romain vit tout comme lui, accroupi tout comme lui sur le royaume ou sur la république de fourmis ailées : -

11 J'ai vu dans le brouillard nager des horisons. Mon Dieu, que je suis bien tout seul sur ce rocher. Comme les martyrs d'autrefois, J'y voudrais consumer ma vie... Dieu, ton soleil est fait pour l'aigle et le lézard. Pour la peau frissonnante et pour le fier regard. Sur le front du soleil un nuage passait, [p. 23] Et d'enclos en clos, de colline en colline, L'ombre du nuage courait. Romain ne regardait pas le soleil. - Regarder le soleil n'est guère l'affaire que des paysans qui ont besoin d'un bon lendemain, et des poètes qui en font leur métier. Mais ce que mon poète ne vit pas, et ce que Romain vit a sa place, ce fut le Mont St.-Michel qui apparaissait distinctement dans ce lointain comme une belle pyramide au désert, ou comme une frégate en mer. Romain se dit : j'irai coucher là, - ne sachant pas qu'il y avait douze lieues du rocher où il était au rocher qu'il voyait. D'ailleurs il avait compté sans Dieu, - son hôte à lui coucheur Sub jove, car à la première pierre où il posa son pied pour descendre, il se sentit piqué à la cheville. C'était une vipère qui était cachée sous cette pierre, que Romain avait blessée et qui blessait Romain. Il eut beau écraser cette vipère, et regarder si de sa piqûre il sortait du sang, il n'en vit pas une goutte, mais il se sentit froid au coeur, vomit et s'évanouit. - Quand il eut repris ses sens, il remonta sur le rocher, et s'y étendit en serrant le bord pour ne pas glisser. - Alors il dit un juron que je ne vous dirai pas. - Une faiblesse le prit, ses mains ne tinrent plus, il roula dans une large crevasse, - Et de là en enfer, si je ne me trompe. Et ce fut un grand malheur pour le colporteur qui ne vendit pas sa complainte. Comment je vous dis cela, comment j'ai vu cela, moi qui ne suis ni ange ni diable pour suivre les gens de si près, - c'est mon secret et celui de tous les faiseurs d'histoires ; [p. 24] Et pourquoi je vous dis cela, - c'est pour que vous sachiez qu'il faut : Mettre vos enfants à l'école, afin qu'ils ne soient pas mendiants ; Leur apprendre le Pater noster, afin qu'ils aient une conscience, et ne se moquent pas des choses sacrées ; Si vous les voyez trop fins, les garder de la ville qui en ferait des voleurs ; Ne point abandonner vos enfants, de peur qu'ils ne vous abandonnent ; Enfin leur choisir une route, de peur qu'ils ne restent au carrefour, ou ne choisissent un chemin de traverses. 7 octobre [p. 25] Si des verds et gais domaines D'Ivetot je suis le roi, Par mon page à mes vilaines Savoir ferai cette loi : On voit haut par sous vos cottes Tout est blanc, bien tourné : mais,

12 Mes blondes compatriotes, Cachez donc mieux vos mollets. Quand vient le temps du fanage, Les garçons sont tout de feu, Ils faneraient, - quel dommage! Fleur qui déjà vit si peu. Les pieds les plus fermes glissent Des plus solides mulons. De peur qu'ils ne raccourcissent Rallongez vos cotillons. (La Reine d'ivetot, vaud. inéd.) [p. 27] LE DIABLE AUX ILES. [p. 28] Une troupe de Farfadets Différents de taille et de forme L'un ridicule, et l'autre énorme Se demene en diables-cadets Ma vizière en est fascinée, Mon ouie en est subornée, Ma cervelle en est hors de soy ; Bref ces fabriqueurs d'impostures Estalent tout autour de moy Leurs grimaces et leurs postures. Marc-Antoine-Gérard de S t -AMAND. Un tas de mensongers Inconstans et légers Gardé me suis de fréquenter Et tout homme qui use De cautelle et de ruse N'ai voulu ni ne veux hanter. Théodore DE BEZE. [p. 29] LE DIABLE AUX ILES. Il y avait dans les Minquiers un vieux pêcheur, nommé Jouen, sa femme nommée Jouenne, et son malin petit gars nommé Jouennet. Leur cabane se trouvait cachée entre deux rochers, et leur vieux batelet était lié à un piquet par une corde goudronnée. Le vieux Jouen ne savait ni lire ni écrire, mais ses journées et ses nuits étaient pleines de fatigue, et il craignait Dieu et la mer. Ceux de Jersey s'en venaient souvent le quérir pour la contrebande. Quoiqu'il ne fût plus mais agile, il connaissait toute la côte depuis Lessay jusqu'à Cancale, et faisait un honnête profit pour vivre lui, sa femme, et son petit Jouennet. Quelquefois sur les pics les plus élevés de l'occident, il avait vu vers le coucher du soleil de grands nuages rouges qui ressemblaient à des géants, montés sur de grands chevaux pour enjamber d'une falaise à l'autre. Mais jamais ces géants n'étaient venus plus près que l'horizon.

13 Quelquefois il avait entendu durant les soirées d'automne comme des voix qui gémissaient à sa porte ; mais il se gardait bien d'ouvrir ; car il savait que c'était le malin esprit ou les mouettes aux grandes ailes. Le père Jouen ne veillait guères qu'au temps de Noël ; il raccommodait son filet et sa voile. L'oribus donnait son éclat rouge et la mère Jouenne ses histoires à faire peur. Ils couchaient tous trois dans le même lit, le [p. 30] père, la mère, et le petit. Il y avait à la tête du lit l'image de Notre-Dame avec le chapelet de la mère Jouenne et un buis des Rameaux ; - à sa gauche l'image du petit prince Henri. Tout le bruit des flots ne troublait point leur somme, et mon gars Jouennet s'était bien accommodé d'une berceuse qui chantait si haut. Tous les matins le père Jouen s'en allait à Granville, jolie ville aux jolies femmes. Il y vendait sa pêche, et achetait, une fois l'an, du petit cidre, et des mottes à brûler ; car pas un pommier ne verdit sur les Minquiers. Jouennet, quand il avait fait sa prière devant la sainte image de Notre-Dame, le chapelet et le buis des Rameaux, s'en allait après la mer pêcher des crabes et des coquillages dans les herbes et les cailloux, et ne pleurait pas s'il se trouvait le doigt pincé. Il mettait sa pêche dans un pannier, et il n'était pas inutile. La mère Jouenne demeurait à coudre une culotte bleue pour son petit gars et à mitonner la soupe pour l'heure où rentrerait le père Jouen. La mère Jouenne disait le soir au petit Jouennet : - Tu as des bûchettes plein les yeux, mon gars ; fais ta prière au coin du feu, et n'y manque de ta vie ; parce que ne pas prier Dieu, c'est prier le diable. Le Dimanche, quand la mer et le ciel étaient bien bleus, le père Jouen avec son chapeau ciré, la mère Jouenne avec sa coiffe bien posée, et le petit Jouennet s'en allaient à la messe à Granville, et en rapportaient trois livres de pain blanc et de quoi bouillir un pot au feu. Les deux bons anges de la mer, le calme et le vent du midi les avaient seuls visités. Mais un jour l'idée en vint au Diable. Il y a des gens qui lui ouvrent les deux battans [p. 31] de leur porte ; mais le Diable ne savait comment entrer chez le père Jouen Il alla s'habiller sur la plus haute falaise des Sept-Iles. Il prit un large chapeau, de ses cornes il fit deux plumets et de sa queue une ceinture, où pendaient deux pistolets d'acier poli. Il détacha une nacelle, et soufflant dans la voile, il s'en vint plus vite qu'une hirondelle. Il frappa à la porte du vieux marinier Jouen, lequel croyant que c'était un pauvre proscrit, le fit entrer et boire un coup de petit cidre. - Mais le Diable dit au père Jouen ; je voudrais qu'un habile marinier me conduisit à St.-Helier, où je dois être au point du jour. - Le père Jouen lui dit : je ne peux point être votre marinier, parce que j'ai promis à ceux de St.-Helier de conduire cette nuit leurs péniches. - Le Diable fit la grimace et souffla dans ses doigts en reprenant ses rames, mais l'odeur de souffre que répandit son haleine fut si forte que le petit Jouen courut à la cheminée voir si les allumettes qui étaient dans le sabot n'avaient point pris feu ; et le père Jouen devinant à qui il venait d'avoir affaire, ferma bien vite sa porte ; il regarda par le trou de la clanche, et vit la barque du Diable qui prenait le large, portant pour guidon une belle flamme violette qui éclairait au loin. - Jésus, mon Dieu! dit la mère Jouenne, il a emporté l'image du petit prince Henri. Le Diable monta sur le plus haut pic des Sept-Iles, il frappa six fois du pied et il évoqua six fantômes, qui se dressèrent debout sur les six autres sommets. Alors il plia proprement ses cornes sous un chapeau ciré, passa une veste courte, et une jacquette par dessus sa culotte. Les six fantômes l'imitèrent en tout point, ils détachèrent sept péniches chargées de deux rangs [p. 32]

14 de barils. Il ne leur fallut pas une heure pour aller des Sept-Iles aux Minquiers. On eût dit sept guillemots rasant la vague. Le Diable frappa trois coups à la porte de Jouen, en disant : allons, compère, allons! voilà les péniches. - Le père Jouen ouvrit sa porte. Le Diable entra hardiment. Il prit le père Jouen par le bras, mais le vieux marinier lui dit : je ne saurais être votre homme. Le curé de St.-Hélier vient porter le Bon Dieu à la mère Alison, notre voisine de la troisième île. Un des fils de la mère Alison va l'amener ici, et je le reconduirai à St.- Hélier. - Et puis, mes gars, vous connaissez les pataches tout aussi bien que moi. - Le Diable tourna le dos bien confondu. Le malin petit Jouen vit le bout de sa queue qui passait par sous sa culotte, et marcha dessus avec son sabot. Mais sans paraître se retourner le Diable lui donna une giffle qui sonna rudement et jeta dans le feu le malin petit Jouen les deux mains en avant. La mère Jouenne le releva en se signant trois fois. Dès que le Diable fut descendu sur la plage, il eut soin de relever sa queue, de peur que ses compagnons ne s'avisâssent de faire par maladresse ce que le petit Jouen avait fait par malice. Il en rattacha le bout à sa jacquette d'un air distrait, parce qu'il méditait une nouvelle diablerie. Un nuage passait devant la Lune, le Diable tira son pied fourchu de son soulier, et traça un cercle sur le sable ; aussitôt le nuage s'arrêta, ce qui fit sur la mer une grande obscurité Alors faisant signe aux six fantômes, prit le large, mais alla seulement derrière l'île prochaine, où il changea encore de costume, il mit une soutane qui cacha bien son pied fourchu et sa queue ; pour ses cornes, il en fut bien embarrassé, il crut [p. 33] que le plus sage était de les tourner comme un bélier et de les cacher sous un capuchon. Il monta de nouveau sur sa barque, et se faisant conduire par un des fantômes, il s'en vint frapper encore à la porte du père Jouen. La mère Jouenne ne voulait pas qu'on ouvrit, mais quand le Diable prenant sa voix apostolique, dit : ouvrez, père Jouen, je suis le curé de St.-Hélier. - Elle fut la première à tirer le vérou. Le Diable entra donc, et bénit le petit Jouen, qui sentit que sa joue lui cuisait davantage. Le père Jouen mit sa blouse bleue et son chapeau ciré. - Venez çà, Monsieur le curé ; le diable ne se fit pas prier. Il s'assit au gouvernail, agita le bras gauche, et le nuage qui couvrait la Lune reprit son chemin, pendant que le bateau filait avec une vitesse qui étonnait le père Jouen. - Jésus mon Dieu! cria la mère Jouenne au petit Jouennet, en ne voyant plus son image, voilà le Diable qui emporte la Sainte Vierge et ton père. Le curé de St.-Hélier arriva au moment où la mère Jouenne s'était jetée à genoux sur le seuil de sa porte sans relever sa première juppe, le curé en conclut un grand malheur. - Qu'avez-vous donc, ma mère Jouenne? - Ah! Monsieur le curé, courez après le Diable, il vient d'emporter mon père Jouen. - Prends courage, mon gars, dit-elle au rameur, en repoussant la barque avec ses mains pour l'empêcher d'aborder, - si le Diable est avec mon homme, il n'est pas à tourmenter ta sainte bonne femme de mère. Le curé de St.-Hélier savait bien où le Diable faisait d'ordinaire ses farces. Il dit donc au gars de la mère Alison : tourne à la grande île Chaussey. La mère Jouenne resta sur ses genoux jusqu'à ce qu'elle eût fini le dernier Ave de son chapelet. [p. 34] Une fois que la péniche fut en pleine mer, le père Jouen se sentit collé à son banc par le fond de sa culotte, et perdit l'usage de ses bras. Mais après tout il se moquait du diable en disant : il n'aura sur mon âme que le pouvoir que je lui donnerai. La péniche du Diable aborda à l'île Chaussey, dans une baie, où ils ne virent point d'habitation. Les six péniches des fantômes y abordèrent aussi. Ils descendirent tous sur la plage et s'avancèrent sans laisser sur le sable la trace de leurs pas. Le Diable les rassembla autour d'un vieux pommier sans feuilles, au pied duquel paissait une vache noire, comme toutes celles du pays. Le diable prit deux cailloux et mit le feu au vieux pommier sans feuilles, après quoi pressant le pis de la vache noire, il en fit sortir trois gouttes de lait, qui tombant sur le brasier en firent jaillir une flamme cadavéreuse, telle qu'eût produit une poignée de sel dans une chaudière de punch, puis il rompit la corde de la vache noire, qui se sauva en mugissant le long de la côte. Le diable, sans égard pour l'assistance, mit bas la soutane, et s'assit tout nud comme un singe devant la flamme. Il demanda seulement qu'on lui permit de garder ses mitaines, parce que venant de chez lui sur terre, il avait gagné un gros rhume de cerveau. Les six fantômes s'assirent de même, et comme le père Jouen se tenait toujours debout, Satan lui frappa un grand coup sur le jarret, qui le fit asseoir de force. Tout-à-coup, le diable et les six fantômes se relevèrent, ils dansèrent en chantant : le diable marquait la mesure avec sa queue. Comme les six fantômes étaient des abbés et des chevaliers équippés de toutes pièces, les uns d'une crosse dorée, les autres d'une épée à deux mains qui surpassait le casque d'une coudée, le diable voulait étourdir

15 [p. 35] le père Jouen par l'éclat de l'acier et des pierreries et la rapidité de la ronde. Mais le vieux marinier s'en douta bien, et il ferma les yeux avec ses mains. Quand le diable vit que son tour ne prenait point, il branla la tête et l'abbé dit au père Jouen : Crois-tu aux saints, et as-tu confiance dans les prières que tu leur adresses? Le père Jouen répondit sans balancer : oui, j'y crois. Aussitôt l'abbé avec sa crosse dorée se fondit dans la grande flamme violette, et il jaillit une grosse étincelle bleue, qui retomba dans la mer et s'éteignit. Le chevalier à la longue épée dit au père Jouen : - Quand ton petit Jouennet aura vingt ans, l'enverras-tu à la milice? Le père Jouen répondit : non, je n'ai qu'un gars, qui m'est plus utile qu'au Roi, et je le garderai pour la mère Jouenne et pour moi. Le chevalier s'évanouit en étincelle rouge. Le savant dit : lui feras-tu apprendre à lire dans les livres? - Je m'en garderai bien, répondit le père Jouen, et une étincelle jaunâtre s'éleva de la flamme. Un juge en robe noire lui dit : crois-tu qu'il soit bien de sauver un proscrit? - Je n'y vois pas de mal, répondit le marinier. - Une étincelle verte monta, retomba, s'éteignit. Le cinquième fantôme allait parler..

16 A ce moment, le Diable apercut la barque de la mère Alison qui touchait le bord, et le curé qui marchait vers lui, le saint ciboire en avant. Le Diable se mordait les griffes, et le père Jouen riait de tout son coeur ; mais tout à coup le Diable pissa sur la flamme, qui grandit, [p. 36] s'élança plus haut que le plus haut clocher de Coutances et disparut. Le père Jouen tomba la face contre terre, et le gars de la mère Alison le porta dans la barque. Dès que le père Jouen, revenant à lui, se fut frotté les yeux : - Dominus vobiscum! lui dit le curé, dites-moi donc, père Jouen, ce que le Diable vous a conté. Le gars de la mère Alison rama vers les Minquiers. - Monsieur le curé, dit Jouen, ils étaient sept, le Diable et six fantômes ; ils m'auraient fait tour à tour une question, si vous n'étiez venu à temps pour me sauver des dernières épreuves. Cependant quatre des fantômes m'ont éprouvé. Le premier qui portait une chape plus brillante que la mer au soleil levant, m'a demandé si je croyais aux saints et si j'avais confiance dans les prières que je leur faisais. - J'ai répondu : oui, j'y crois. - Bien dit, marmotta le curé ; puis il ajouta d'une voix grave : Le culte des saints est salutaire aux hommes. C'est une opinion universelle que celui qui a suivi la voie de Dieu arrive au but de Dieu, au Ciel. N'est-ce pas aussi justice que nous puissions offrir nos voeux aux saints, afin qu'ils nous servent auprès de Dieu? Si notre coeur s'égare, n'est-il pas bon que nous ayons auprès de Dieu un appui qui prie pour nous quand nos lèvres se sont fermées ou souillées par le blasphème. Dieu ne peut être insensible à la sollicitude des justes, qui aiment leurs frères jusqu'au-delà de la mort. - On aime si peu en-deça! - Le père Jouen inclina pieusement la tête. - Un fantôme, vêtu d'une armure dorée et empanachée, m'a dit : enverras-tu ton fils à la milice? - J'ai répondu : non, tout court, ou bien peu avec. - Diable! Diable! dit le bon curé. [p. 37] - Ne l'appelez pas si haut, dit le père Jouen, il pourrait bien n'être pas assez loin. - Pourtant, mon père Jouen, observa le bon curé, le grand pays peut crier un jour à la plaie ou à l'affront. Personne n'entend ce cri là-bas sans pressentir l'orgueil de vengeance. N'allez pas, mon père Jouen, jeter votre gars sur la côte, et lui dire : tiens, voilà le fusil de ton père, fais la guerre franche comme je l'ai faite. Non, vous devez votre gars aux recruteurs du grand pays, comme votre péniche à ses corsaires. Le père Jouen inclina de nouveau la tête, - mais hypocritement. - Le troisième fantôme, qui était un savant, m'a dit : lui feras-tu apprendre à lire dans les livres? - Je m'en garderai bien, ai-je répondu. - Bien dit encore, murmura le curé! l'orgueil vient de la science, et le bonheur ne vient pas de l'orgueil. Maudit soit le premier qui écrivit ses rêveries et dit : je fais un livre. - La vérité n'a pas besoin d'être écrite. Elle vit et se conserve d'elle-même, sans crainte de périr. L'erreur seule, oeuvre de l'homme, a besoin d'être gardée par la main des hommes. Le père Jouen poursuivit : - crois-tu qu'il soit bien de sauver des proscrits? m'a dit un juge en robe noire. - J'ai répondu : je n'y vois pas de mal. - Bien dit toujours, reprit le curé de Saint-Hélier, sauvez-les s'ils sont proscrits pour cause de parti ou pour

17 cause de culte. - Toutes les religions sont sacrées. - Sauvez les s'ils sont proscrits pour cause d'homicide et de rapine ; la vie leur est plus nécessaire pour réparer le maléfice ou l'expier par le remords. - Sauvez-les [p. 38] proscrits, car vous épargnez aux juges mêmes un crime. - Le Diable vous a tenté, mon père Jouen, pérora le bon curé. Il n'a point prévalu, parce que vous êtes un homme de conscience, et vous avez acquis une grande gloire devant Dieu. Tous nous avons dans la vie notre heure d'épreuves, et le Diable n'a pas besoin de se démener si fort pour en vaincre beaucoup. La barque glissait légèrement sur la mer glapissante. Le père Jouen vit de loin le groupe des Minquiers tout enveloppé de brouillards. Il tourna ses yeux et sa pensée vers la lueur solitaire qui brillait à la dernière île au midi Le curé ne regardait que les étoiles, et le gars marinier cherchait dans les autres pics une lumière qu'il ne trouva point. Le père Jouen embrassa le bon curé, qui s'éloigna en bénissant, et puis sa mère Jouenne et puis son petit Jouen, caché sous la couverture du grand lit. Le lendemain le malin petit gars se réveilla le premier - Mon père Jouen, et le Diable? - Il est dans ta chemise, dit le père Jouen tout endormi. Cette même nuit, la mère Alison mourut sans que le Diable fût à son chevet, et il ne revint plus se frotter au père Jouen ni à la mère Jouenne, qui lui tinrent la porte bien close. 26 novembre [p. 39] LES BERGERIES. [p. 40] Une charrue, un champ, une chaumière à l'abri du fisc, Voilà le bonheur. S t.-just, Rapport sur les factions de l'étranger, 23 ventose, an 2. Un ruisselet argentelet, Au bord mousselet doucelet Me sera plus doux et fidèle... MALHERBE. Le Bouquet des fleurs de Senèque. Malheur à ceux qui mettent le flambeau divin de la liberté entre les mains d'un furieux. Ce flambeau n'éclaire pas, il brûle, il réduit en cendres et les campagnes et les villes. SCHILLER. La Cloche. [p. 41] LES BERGERIES Lucy acheva sa prière, donna en passant un coup-d'oeil à la glace, un coup de doigt à ses cheveux, et vint me demander le baiser du matin, que je fis sonner sur son front transparent de blancheur. Elle s'appuya sur mon bras en mignardisant. - Descendons à la ferme, me dit-elle, tu verras mon beau fromage de chèvre. Je me laissai séduire, nous chaussâmes nos sabots, comme le temps était douteux, elle prit son ombrelle et moi mon parapluie, et nous

18 descendîmes à la ferme. Nous étions établis dans la laiterie, où Lucy m'étalant ses richesses, me forçait à goûter la crême appétissante de tous ses pots, quand nous entendîmes dans l'avenue le bruit d'un carosse, et nous regagnâmes au plus vite le logis. - C'est notre bonne tante de Bellesme, me dit Lucy, courant l'aider à sortir de sa berline, ce qui n'était pas petite affaire. - Et bonjour, mon neveu, et bonjour, ma nièce, nous dit ma vieille tante d'un ton tout frétillard. - Que ditesvous de ma surprise, mes enfants, j'ai quitté ma partie de boston pour voir comme aujourd'hui l'on vit à la campagne, et si les fleurs ont toujours même couleur que de mon temps. - Pardieu, ma tante, nous vous montrerons qu'on y vit du moins aussi heureux que jamais, et j'espère bien vous donner l'envie de venir plus souvent compléter ce bonheur, et d'abord, ma [p. 42] tante, nous allons vous fatiguer de manière à vous faire trouver de la dernière mollesse nos durs lits campagnards. Là-dessus, Lucy s'empara de son bras gauche, et moi de son bras droit. Le manger m'a toujours semblé très-grave affaire. - Combien de repas faites-vous, ma tante? - Mais..., fit-elle en suspendant son mot, et me regardant d'une façon vraiment comique, mais je fais comme tout le monde, je fais trois repas. - Oh! le triste siècle, ma tante, soupirai-je douloureusement, qui a supprimé le plus gai des trois, le galant, le délicieux petit souper. On ne trouve plus le temps de s'égayer à table. - Ah bah! me dit-elle d'un ton fort étonné. - S'il en eût été ainsi, il y a soixante ans, où seraient tant de gloires charmantes où seraient les mots les plus heureux de ce chevalier de Boufflers? Lucy, fort heureusement pour elle ne connaissait point le chevalier de Boufflers, mais moi, vieux pécheur, je n'ignorais point Aline et mille autres choses, je vis dans ce nom-là toute une histoire qui nous menaçait. - Voilà de quoi remplir notre soirée, pensai-je, quelque longue que septembre puisse la faire. Lucy, peu soucieuse pour une maîtresse de maison, de nos débats gastronomiques, mais bien autrement jalouse de déployer à ma tante tousses joyaux et toutes ses perles, nous entraîna de nouveau vers la ferme, et nous fit entrer dans son étable, où un tout petit veau, pouvant à peine se soutenir sur ses énormes jambes, tétait sa mère, une bête superbe de la plaine de Caen, et allongeait vers nous son museau tout baveux de lait. Ma Lucy fut bien étonnée de ne pas entendre ma tante se récrier d'admiration. Elle la

19 [p. 43] mena vers une barrière, d'où nous vîmes, dans un coin de la riche prairie, six petites vaches de Bretagne, achetées chèrement par un connaisseur, et abondantes en lait. Ma tante fut encore plus froide pour les vaches que pour le veau. Ma pauvre Lucy consternée se tourna vers sa bergerie, mais ma tante n'eut pas plutôt passé la tête au-dessus de la porte basse, qu'elle se retira en disant : oh! si donc, ma nièce, quelle horreur! comment vos brebis ne sont point lavées et peignées! comment vos agneaux n'ont pas même un collier de ruban! où donc est votre houlette? Ma Lucy ouvrait ses grands beaux yeux. - Encore une histoire, me dis-je dans ma barbe. Ce fut à mon tour de faire les honneurs. Je conduisis ma tante au jardin, et la promenai le long des espaliers, mais elle se détournait toujours du côté du parterre, si bien qu'ayant aperçu un malheureux pavot, qui avait cru là sans que personne songeât à lui nuire, elle me dit d'un ton profond de reproche : ah! mon neveu, - un orgueilleux inutile! - Quoi donc, ma tante? - Ah! mon neveu, dans votre jardin, un orgueilleux inutile! Je la voyais prête à se fâcher tout rouge. Je pris le parti de déraciner le pavot, et cela fait j'eus le droit de lui demander pourquoi elle en voulait ainsi à ce pauvre arbuste. - M. de Florian leur faisait rude guerre, me répondit-elle. - Troisième histoire, murmurai-je, et j'essuyai à une feuille de choux, où roulaient encore deux gouttes de rosée, mes mains et ma serpette. Nous dînâmes à deux heures, suivant la louable coutume de ma tante, comme je découpais de mon mieux un gigot du Perche (et ce ne sont pas [p. 44] les pires) ; - au temps de votre jeunesse, ma tante, demandai-je, mangeait-on le gigot cuit ou cru? - Ah! le temps de ma jeunesse, me répondit ma tante, en fixant le gigot, poussant un soupir et joignant les mains, le temps de ma jeunesse, mon neveu ; ah! les temps ont tellement changé, que je ne sais plus comment vous le peindre. - Qu'il était beau le temps de ma jeunesse! sans doute, ma nièce, vous avez vu à Paris bien des tableaux de Boucher, ce grand peintre qui n'eut qu'un rival.

20 L'érudition de ma Lucy fut encore une fois déroutée ; je n'avais jamais cru nécessaire de la faire arrêter au Louvre devant le voyage à Cythère. - Eh bien! c'est lui qui pourrait seul vous donner une idée du temps de ma jeunesse. - Je fus présentée dès ma quinzième année à une femme charmante, à une reine adorable. - Pauvre reine! Je vis deux larmes au bord des yeux de ma vieille tante : ce fut une émotion spontanée que nous ne pûmes nous empêcher de partager. - La reine avait sa ferme au petit Trianon ; un gentilhomme de M. de Penthièvre venait de publier Galatée ; la joie triomphait dans les salons de Paris. Le gouverneur du Sénégal et de Gorée était rendu aux dames. C'était une rage de bergers et de bergères, à laquelle n'échappaient ni peintres ni poètes. La philosophie avait fait les bergères peu sauvages et les bergers de parfaits éhontés. Malgré tout, ce monde était charmant pour son esprit et son abandon. - J'étais, mon neveu, une charmante bergère, blonde, fraîche et rieuse. Votre oncle (vous n'avez pas son portrait ; d'autres galeries précieuses ont été dépareillées par des [p. 45] gens qui n'en avaient point tant à montrer), votre oncle qui s'entendait assez à tourner un couplet, et commandait une compagnie de dragons dans le régiment de Penthièvre, s'avisa de me demander. Nous avons vécu ensemble douze ans, nous avons vécu heureux et je ne l'ai jamais connu. Dès que brillèrent les premières lueurs de la révolution, il devint sérieux et n'en parla qu'avec épouvante. Le soir de la procession à Notre-Dame, où il avait paru parmi les membres de la noblesse, et moi parmi les Dames de la cour, il me dit au souper : nous partirons demain pour nos terres en Normandie. Là vous vivrez comme il vous plaira. - Soit, répondis-je, je ne quitterai plus mes brebis chéries, et nous ferons des rosières. - Il sourit en frissonnant. Le château d'aigneville dominait la plus fraîche Tempé que put rêver l'abbé Delille. Un rideau de bois le couvrait à l'arrière. Une veine d'eau qui descendait de ce taillis ; déchirait inégalement le tapis velouté d'une immense prairie. Enfin entre deux collines, qui s'ouvraient pour le grand chemin d'argentan, on voyait une partie de la ville surmontée par le dôme puissant de St.-Germain. Sous un toit de chaume d'une exquise rusticité, je rassemblai dix brebis des plus belles qu'on put trouver. Je les baptisai toutes ; à toutes je nouai un ruban de couleur différente. J'eus moi-même une houlette et un chapeau de bergère qui m'allait au mieux avec une robe à panniers. Un jour nous vîmes arriver M. de Florian que j'avais connu à Paris, et votre oncle au régiment de Penthièvre. Il me parut un peu changé. Une ombre de mélancolie troublait légèrement la suave tranquillité de son visage. Votre oncle s'empara de lui un instant. Je ne sais s'ils ne parlèrent point [p. 46] de Paris et des Clubs Le front du marquis se rembrunit et il me lâcha enfin mon berger. Je l'emmenai aussi vite à ma bergerie que vous m'entraîniez ce matin à votre étable. Je le fis asseoir sous le hêtre de la prairie, d'où je gardais mon petit troupeau. Il parut content de son élève et me demanda si je n'avais point quelque jardinet, où je cultivasse de mes mains l'humble violette, la fleur des bergers. - Hélas! non, Monsieur, lui dis-je assez tristement. - Et vous n'avez point quelqu'oiseau familier, qui répète le nom de votre mieux-aimé ou qui gazouille aux premiers rayons du soleil? Non, répondis-je ; mais le père de Galatée voudra bien achever ce qu'a commencé sa fille. Le lendemain M. de Florian dépêcha à Paris son fidèle Mercier avec ordre de m'envoyer un couple d'oiseaux de Canarie, que je devais instruire avec ma serinette. Et devinez qui me les apporta? - Ce fut avec tout son attirail de chevaux, le cent fois victorieux et à jamais illustre chevalier de Boufflers. - Eh bien, mon cher, dit-il au marquis, de quel nom faut-il qu'on vous appelle depuis la loi sur la noblesse?

21 - Je suis et je serai toujours chez moi le marquis d'aigneville, répartit votre oncle. - Oh mon ami, dit le chevalier, quel ennui dans ce Paris! On se regarde comme si l'on ne se connaissait pas, on s'aborde sans rire, on se parle sans jaser,... - Et on frappe sans juger, acheva votre oncle. - Je m'étais laissé faire des Etats-Généraux, reprit M. de Boufflers, mais me voilà de nouveau homme de grand chemin, et mon premier exploit a été d'arrêter Mercier pour me charger de sa [p. 47] commission, et pour m'introduire auprès de votre Estelle, Monsieur de Florian. Alors recommencèrent des jours charmants. J'étais obsédée par les soins de deux hommes que devait m'envier la France. M. de Florian tirait de nos bois un apologue, comme Numa une loi de son Egérie. M. de Boufflers avait entrepris au pastel le portrait qui pend dans votre chambre, mon neveu. Tous les portraits de boudoir ne se faisaient plus qu'au pastel. Il me forçait à poser dans mon costume de bergère, un chapeau de paille jeté sur la tête, vêtue de ma robe à panniers, et mon serin sur le doigt. Le chevalier avait le travers d'en vouloir à toutes les femmes qu'il trouvait sur son passage. Vos robes du jour, ma nièce, sont d'une pudeur sans égale. De mon temps, il était permis de se décolleter assez loin. Pendant qu'il crayonnait son esquisse, le beau chevalier, sous prétexte de poser de la façon la plus galante le ruban de mon chapeau, s'avisa de laisser errer ses doigts sur ce qu'il appelait mon blanc satin. Aussi sauvage que Clorinde, je piquai cruellement la main téméraire de l'aimable chevalier. Lui cueillant une rose à l'églantier voisin me l'offrit en disant cet impromptu, qu'il tenait sans doute prêt avant la bataille. Comme vous, Thémire, la rose Se couvre de pudeur, et durement oppose Son épine aux doigts indiscrets Qui veulent cueillir ses attraits. Pourquoi, fleur cruelle et jolie, Garder à tes amants un dépit si jaloux? Par sa rougeur, Thémire, et par sa jalousie, Rose ne fut jamais aussi belle que vous. Ne vous étonnez pas, mon neveu, si je me rappelle si bien les vers du chevalier. Il est des jours dans la vie dont on ne saurait oublier une parole.

22 [p. 48] Le jour de la fête d'aigneville arriva. On devait danser sur une pelouse devant la grille du parc. Après Vêpres, en effet, fillettes et garçons vinrent dans leur plus beau costume. M. de Boufflers jouait très-gentiment du cistre. Je le priai de nous faire danser. Il n'y consentit qu'à condition qu'il embrasserait toutes les danseuses. Toutes s'exécutèrent de fort bonne grâce, et les baisers du gracieux chevalier mirent tout le monde en gaîté, si bien qu'on ne se souvenait point d'avoir vu dans la paroisse une assemblée aussi joyeuse. On apporta pour les bonnes gens des cruches de cidre et des galettes. Un goûter délicat nous fut servi sous un pavillon dressé pour la fête. Le chevalier buvait aussi bien qu'il dessinait, qu'il jouait du cistre, qu'il rimait des vers et montait à cheval : le marquis lui tenait tête avec cette gravité qui lui était devenue coutumière. Nous causions M. de Florian et moi de l'heureux dénouement de Valerie. Les paysans reposés s'étaient remis à la danse, et nous réjouissaient tout autant à voir que si nous eussions mené le rigodon nous-même. - Voilà, disais-je, des têtes de jeunes filles qui ne sont pas indignes de Greuze. - Voici, poursuivait M. de Florian, un vieillard qui rappelle le père de l'accordée de village : c'est la même dignité ; c'est le même éclat. - Que ces bonnets leur vont bien! reprenait M. de Boufflers, et que ces jupons montrent bien la jambe! Ma foi, à Berne, je n'ai rien vu de mieux tourné. J'allongeais le bras hors la fenêtre du pavillon pour atteindre une fleur de chèvrefeuille. - Le fidèle Jasmin entra et se jeta vers le marquis. - Comment nommez-vous vos laquais, mon neveu? - Justine, Frédéric et Baptiste, ma tante, tout comme dans leurs actes baptismaux. - Les nôtres, mon neveu, portaient soit le nom [p. 49] générique de La Fleur, soit le nom individuel de Jasmin ou de Rose. - Bon, ma tante ; mais Jasmin?... - Jasmin se pencha donc vers votre oncle avec plus de familiarité que de coutume et lui dit : Cachez-vous, Monsieur le marquis, le boucher Artaud et un tas de gens déguenillés vous cherchent pour vous nuire sans doute. Le marquis sans froncer le sourcil, articula nettement : - Qu'on fasse entrer ces Messieurs ; je les attendais. - Mais Monsieur le marquis ;...dit Jasmin s'obstinant. - Autant vaut aujourd'hui que demain. - Dieu soit béni, ajouta votre oncle, le danger m'aborde en face. Six monstres à figure hideuse, tels que jamais femme n'en conçut, se ruèrent par la porte entr'ouverte, avant que ni le chevalier, ni M. de Florian eussent rien compris à la frayeur de Jasmin, à la confiance du marquis et à l'approche d'un danger. - Le marquis les fit entrer avec toute sa politesse de grand seigneur, ce qui étourdit tellement ces hommes qu'ils se tinrent groupés, debout, immobiles. - Que désirez-vous, Messieurs? demanda le marquis. Artaud recouvra la parole : - Citoyen marquis, dit-il, nous venons vous arrêter vous et madame comme suspects à l'état. - Est-ce tout?

23 Artaud s'enhardissait. - Le peuple a faim ; nous prendrons les vivres qui se trouvent dans le château. - Quoi! mes moutons aussi? m'écriai je d'une voix déchirante. [p. 50] - Oui, vos moutons aussi, citoyenne marquise, dit Artaud, nullement ému. - Est-ce tout? dit le marquis avec un froid glacial. - La France est en danger ; nous saisirons toutes les armes qui se trouvent au château et les chevaux dans les écuries. - Mes chevaux aussi peut-être? dit le chevalier se levant en fureur. - La France est en péril, répéta le Sans-culotte. - Faut-il t'apprendre, paour, que je suis membre de la Constituante, - Veux-tu joindre à ce titre-là celui de suspect? répliqua Artaud. - Ah! madame, soupira en se retournant vers moi le chevalier de Boufflers, nous ne savions pas quelle bête têtue et vorace était le peuple, quand nous nous égosillions à réclamer sa liberté. - Oui, ce sont là ses paroles, mon neveu, et à ce propos je vous ferai remarquer que l'homme qui n'est point accoutumé au pouvoir fait comme celui qui n'est point accoutumé aux richesses, il en use gauchement et brutalement. Pendant ce dialogue, le marquis avait opéré le mouvement qu'il méditait. Il avait gagné la porte et la retraite était coupée aux brigands. Le marquis sans crainte, ni joie, tira de sous son habit de soie brodé, deux riches pistolets et dit en ajustant Artaud et l'un de ses camarades. - Ah, ça, Messieurs, vous ne valez pas encore vos confrères de Paris. - Le premier qui bouge tombe, fit-il avec un geste sans réplique. - Chevalier, allez tirer vos chevaux de l'écurie, faites-les seller et commandez qu'on m'en selle deux aussi. Le chevalier me baisa la main, et sortit en me disant : je vais demander au prince Henri de [p. 51] Prusse le prix de tous mes madrigaux. - Et je ne le vis plus! - Mon cher Florian, continua votre oncle, voilà votre besogne interrompue par des bergers peu doucereux. Monsieur de Florian me baisa la main et me dit en sortant : je vais à l'ombre du parc de Sceaux et de mon compatriote Boissy d'anglas, chercher, s'il en est encore, quelques soirées tranquilles. - Et je ne le vis plus! - Charlotte, allez choisir quelques bijoux, prenez une robe moins légère, enveloppez-vous de votre manteau et montez sur le cheval le plus facile. Dites à Jasmin de se tenir prêt. Allez vite, ces Messieurs s'impatientent peut-être. Croyez que je ne fus point paresseuse, et quand votre oncle me vit en selle, il sortit du pavillon tenant toujours en respect le boucher et sa bande. Il sauta légèrement à cheval, jeta une bourse à Jasmin, me fit passer au grand trot et toute tremblante devant le bataillon honteux des bonnets rouges, fit un sourire qui marquait à la fois le mépris et la confiance, me mena à Boulogne, d'où sous un nom supposé il me fit passer en Angleterre, - et je ne le vis plus! - Vous avouerai-je, ma nièce, que là il me servit d'avoir été bergère, et que trop

24 heureuse je fus de trouver jusqu'à l'amnistie une place de laitière dans l'île de Wight. Paître les moutons et les vaches au froid comme à la chaleur, sur la bruyère comme dans le marécage, c'était dur, mais j'étais jeune. Je sus par un émigré la mort du marquis à la malheureuse journée de St.-Roch. Une pomme de Calville que ma tante tenait sur son assiette, fut lavée par deux ou trois larmes. Ainsi finit l'histoire et le dîner de ma tante. Nous vîmes bientôt ses paupières s'abaisser sur [p. 52] ses yeux, et nous en conclûmes qu'il était temps que Lucy reprît le bras gauche de ma tante et moi son bras droit pour la mener au lit qui l'attendait. Je possède une superbe édition du victorieux Boufflers, ma tante m'en avait dit tant de bien, que j'allai le pêcher dans ma bibliothèque, où à vrai dire il se trouvait noyé, et je le déposai sur sa table de nuit pour sa consommation matinale, si elle ne jugeait plus convenable de prolonger son sommeil. Dans l'idée d'une bonne action, j'allai moi-même me reposer auprès de Lucy. - Nous fûmes éveillés au matin par le bruit d'une voiture qui roulait et s'éloignait. Je sautai à bas de mon lit, et je vis bien stupéfait la berline de ma tante qui fuyait mon logis du pas le plus rapide de ses bidets. Je descendis à demi habillé, et Joseph me remit ce billet tracé de l'écriture vénérable du vieux temps. J'en revins faire lecture au lit de Lucy, qui m'arracha pour prix d'un baiser la mercuriale suivante : Mon cher neveu, d'après les soins prévenants dont vous m'aviez entourée hier, j'étais loin de m'attendre à l'impertinence dont je souffre aujourd'hui. Apprenez, mon neveu, que s'il m'est permis de me souvenir de l'aimable chevalier qui a égayé les plus belles heures de ma jeunesse, je n'ai rien à faire avec ce livre obscène que vous m'avez mis sous la main. Cependant, je dois vous le dire, le portrait m'a paru ressemblant. Désormais, soyez-en sûr, je ne m'exposerai plus à de pareilles méprises. - Oh! qu'as-tu fait là? me demanda Lucy. - Une sottise à réparer aujourd'hui même, en faisant hommage à ma tante des moralités pastorales de Monsieur de Florian. 5 janvier [p. 53] MATHIEU JOUVET. [p. 54] J'ai peur qu'on se fâche, parce qu'il y a un peu du prêtre, et un ministre me l'a appris. Ber. DE VERVILLE. Conduis dans ta demeure une fiancée, afin que la nuit soit pour toi une belle moitié de la vie. GOETHE. Fermes les yeux et mets tes cornes dans ta poche. Henry FIELDING. [p. 55] MATHIEU JOUVET Catholique je suis né, catholique je veux mourir. J'aime les belles images de la Vierge et les beaux anges en adoration, et les grandes églises où le matin dans les flots d'une lumière bariolée par les vitraux, des chantres à

25 chappe dorée entonnent les louanges de Dieu, et où le soir on s'agenouille sur les dalles à l'ombre d'une colonne pour faire aux saints une discrète oraison. C'est pourquoi j'abomine le temple et ses pasteurs et j'entends faire une histoire scandaleuse sur un prêtre marié. Il y avait une fois un honnête pasteur qui habitait une jolie maisonnette, faisant ombre sur un joli jardinet, dans le chemin de Calix auprès de la maison aux gendarmes, prêchait le dimanche dans la rue de Geôle, et se nommait Mathieu Jouvet. Il avait trente ans, l'abord simple, froid, même un peu gauche, le teint brun, les cheveux noirs, épais, courts et roides ; il passait pour professer les idées nouvelles, et possédait quarante bons acres de bonne terre dans la marenne nue, fertile, désagréable, qui se dit plaine de Caen. Il avait toujours pensé, comme dit l'autre, que l'honnête homme qui se mariait et élevait une nombreuse famille rendait plus de services à l'humanité que celui qui vivant garçon faisait les raisonnements les plus savants sur la population. Conduit par ce motif, ainsi que continue l'autre, il commença à penser sérieusement à prendre une femme. [p. 56] Mais il ne la prit pas sur le modèle de M me. Primerose. Entre le malheur et l'ennui de toute la vie, il fit le choix que j'aurais fait ; Il choisit le malheur. Il chercha donc une jeune fille qui fût de taille moyenne, plutôt petite que grande, plutôt grêle que forte, plutôt brune que blanche, qui fut sinon une savante, au moins ne tombât que rarement dans le péché de naïveté. Clémence Huet, protestante par ses parents, catholique par ses yeux noirs, prêta son serment de fidélité, et tout fut dit. C'était sous une écorce de pudeur et de timidité, un frêle arbuste rongé par le désir et la passion d'amour. Les hommes de la nature de Mathieu Jouvet ne sont certes pas de glace, mais seulement conservateurs d'eux-mêmes. Clémence n'eut pas dès l'abord à se louer de son mari maritalement. Pour achever de s'aliéner Clémence, Mathieu Jouvet s'avisa d'être amoureux de sa femme. Cependant Mathieu Jouvet prêchait plus fort que devant contre l'antechrist de Rome et ses suppôts non mariés. Dans le ménage il ne la laissa se mêler de rien, même des confitures. - Je doute fort qu'une femme condamnée toute sa vie à aimer, et seulement à aimer, fasse toute sa vie de son coeur bon usage. Plus il l'aimait, moins elle l'aimait ; moins elle l'aimait, plus il l'aimait. Clémence, fille d'une éducation achevée, frédonnait sur son piano les romances les plus amoureuses, et s'exerçait seule à la valse. - Mon Dieu! que l'homme est mauvais tireur de conséquences.! Chacun croit comme moi que la grande plaie de la société se frappe au front des maris, et la femme n'acquiert que deux [p. 57] sciences, la musique et la danse, les premières au monde qui portent à la mauvaise pensée. A titre de ministre réformé, Mathieu Jouvet était de tous les bals et de toutes les fêtes libres. Mais le plus souvent il était sobre, nature ayant logé sobriété sous les cheveux noirs épais, courts et roides. Il fumait chaque soir sa pipe, et Clémence abhorrait la pipe de son mari.

26 Je ne sais comment ils s'y prirent, mais ils n'eurent point d'enfants. Le mari laissait échapper çà et là des propositions de théologie. - A quoi la femme répondait par un baillement et ajoutait que la musique de la garnison devrait être sur le Cours. Assurément Clémence, bien que s'ennuyant à périr, n'avait jamais songé qu'autre que son mari pût toucher sa peau molle et tiède comme l'édredon. Rien au monde ne lui semblait si doux qu'un baiser sur sa bouche qu'elle savait charmante, mais jamais elle n'eût souffert que les ouailles de son mari l'accolassent au premier de l'an. Mathieu Jouvet surprit un jour à sa femme un roman-d'amour, s'il m'en souvient ; - et l'en gourmanda vertement. Elle l'acheva en cachette, et l'en trouva de moitié mieux conçu Quand vint l'été, elle eut la malencontreuse pensée de porter une robe de fond jaune, couleur qui sied à ravir aux teints bruns. Mathieu s'en vengea par mille baisers brutaux. - Hélas! soupirait Clémence, c'est son droit de mari. - N'apprenait-elle pas cette résignation à voir chaque matin sur la Tour aux Gendarmes la figure de cette indifférente baisée par les deux vieillards. En vain dira-t-on le contraire. Il est patent que l'estime n'est rien dans l'amour, et c'était grand dommage ; car en vérité M. Jouvet était un [p. 58] homme fort estimable ; surtout il était fort instruit. J'ai maintes fois été tenté de croire que la science n'était qu'un thême de conversation pour les sots qui ne savent parler de chevaux ni de modes. Jadis, et dans ce temps-là encore, s'il lui venait une veuve inconsolable, il lui représentait le fantôme chéri, soulevant pour elle les barrières de ses herbages, ou lui livrant la clef du coffre-fort, et se réjouissant du bonheur de sa veuve, et la consolation était soudaine et efficace. S'il eût vécu seul, assurément cet homme eût pu vivre heureux, une ménagère mal dentée faisant sa cuisine et son lit, et lui s'occupant à préparer son sermon pour le prêche. Les plaisirs de la chair ne sont des besoins que par les rêves de l'esprit et le désoeuvrement du corps et celui qui doit lutter contre les Saints et la Vierge et semer la paix de l'âme tout à l'entour de soi, et parfois bien loin de soi, s'il ne se complaît point dans la tentation, peut vivre chastement pour la famille de chacun, sans se resserrer entre une femme inquiétante et des bambins douteux. Les affaires en étaient là, quand Paul Jouvet s'en vînt de Paris en vacances chez son cousin Mathieu Jouvet, qui poussé par sa mauvaise étoile s'avisa de lui dire qu'il aurait été mieux reçu s'il eût rapporté un prix du collége. Madame Jouvet, par cela même que son mari accueillait si mal son cousin, l'accueillit fort bien ; et une ligne tacite, - défensive, c'était bon, - mais aussi hélas! très-offensive, se conclut entre Paul et Clémence. Ce fut d'abord une promenade matinale au jardin potager, ni plus ni moins que pour cueillir des fraises tardives ; - puis cette promenade alla vers le manoir aux Gendarmes, [p. 59] et ce qu'on regardait ensemble n'était pas ces statues énormes et barbues qui défendent d'en haut la tour, ni les têtes de Romains dans leur couronne de laurier, ni les bustes au cadre de pampres, ni les casques à visière baissée, ni les grotesques à trois visages, mais ces têtes d'hommes ardents et de femmes galamment coiffées qui saillent de la noire muraille, tendues les unes vers les autres. - Oh! les belles leçons d'amour! Puis au retour, de cousin à cousine, et en vertu de la parenté, de longs baisers qui n'en finissaient point ; et puis, et puis... où?... quand?... comment?... J'en ai déjà beaucoup trop dit à propos de ce gueux de Romain, et d'abord le secret fut mieux gardé, car je n'en sus rien, ni le mari non plus. Mais aussi pourquoi prêcher un collégien en vacances? J'en suis encore à deviner comment ce méchant blondin de Paul, qui n'était pas des plus braves devant une femme, rompit le lacet qui retenait la juppe de la plus pudique d'entre elles. Le peu de fripement que Mathieu Jouvet eût pu remarquer aux draps de son lit, permet pourtant de croire que l'heureux n'usa point de violence. Ici Jean de Falaise déposa sa plume pour souffler son feu, et se prit à songer, le front appuyé contre le marbre, quel animal ce pouvait être que la femme

27 La femme - c'est le serpent qui surborna l'honnête Adam notre premier père, en lui faisant flairer la pomme. La femme - c'est le paon qui s'étale à tous, et n'aime de l'amour que la vanité. La femme - c'est la puce qui se nourrit de notre force et nous échappe entre les doigts. - C'est une idole de bronze. - C'est blanc comme la neige et fusible au même degré ; [p. 60] - On l'avait prise pour se rafraîchir, elle vous laisse la main brûlante. - Ne serait-ce point le diable tentateur ou pour le moins à chacun notre mauvais ange? Sur cette idée Jean fit une pause, rejeta les pincettes, se balança en arrière sur son fauteuil, regarda ses ongles, reprit ses pincettes et continua : O femme, pourquoi Dieu t'a-t-il mise en terre, et que nous veux-tu? Sur l'orbe de ton sein trône la volupté ; quoi de plus plaisant à l'oeil et de plus chatouilleux pour la pensée? La beauté du corps semble quasi-ridicule chez l'homme, tant cette beauté t'appartient tout entière! mais autant ta forme est ravissante et divine, autant ton âme apparaît indéchiffrable et cachée. On dit que plus que nous tu te plais aux étreintes d'amour ; et pourtant tu repousses en rougissant le toucher des doigts de l'homme. Tu rejetteras l'amour du sage, mais le fou sera aimé ; il sera idolâtré, s'il sait embrasser à point et serrer la taille là où il convient. Au demeurant, Job, quel plaisir prennent donc ces mauvais plaisants à jaser sur les maris. Les maris sur mon honneur doivent une statue d'or à la Bejard. - Moi j'en sais tant de femmes bonnes, belles et sages! Quelle bouche d'airain condamnerait tant de fronts si chastes de jeunes filles? qui profanerait ces derniers temples de poésie? qui nierait la pudeur de leur couche, la sainteté de leur baiser? - Pour les autres... - Que Dieu et les hommes pardonnent comme moi à ces pauvres oisives, qui ne gardent point si précieusement leur vertu qu'elles n'en fassent part à leurs amis, et ne salissent point leurs jolis doigts à tripoter des maillots et des langes. Rejetant de nouveau les pincettes pour reprendre sa plume, l'orateur se tourna vers l'ami [p. 61]

28 Job, - qui ne dit rien, mais n'en pensa pas moins - que Jean de Falaise affolait assurément. Depuis quelque temps Mathieu Jouvet commençait à s'apercevoir qu'il n'avait pas la confiance de sa femme, et cette idée le préoccupait durement. D'un autre côté, Mathieu Jouvet avait de l'ambition ; à travers l'habit noir de pasteur, il avait entrevu des buts lointains. Mais marcher à deux est difficile et je ne sais si la crainte de sa femme ne le gênait point. Vers la fin des vacances de son cousin, Mathieu Jouvet eu quelques vertiges dignes d'être cités : une fois il était dans son oratoire attenant à sa chambre ; le livre de Tobie était ouvert devant lui, à la page où il est dit : Ceux qui embrassent le mariage de manière à chasser Dieu de leur coeur et de leur esprit et satisfont leur passion sans intelligence comme le cheval et le mulet, le démon a pouvoir sur eux... - Un long baiser résonna derrière la cloison. - Il s'arrêta court. - Un autre encore. - Il se leva. - Deux à la fois, il ouvrit la porte. - Paul aidait gravement sa cousine très-grave à dévider un écheveau de laine pourpre. - Tenez donc les mains plus hautes, disait Clémence. Il se piqua fort de ce que Paul avait avec lui moins d'abandon et moins d'attention, que par le passé. Il le conduisit très-froidement a la diligence et lui dit après une glaciale accolade : mon garçon, il faut travailler, si tu veux nous revoir l'an prochain. - Paul se trouva très-molesté de cette espèce de condition mise à ses belles vacances ; et comme le conducteur jurait en fouaillant ses chevaux, Paul jura de paresser tout à sa guise, et de revenir nonobstant dévider les écheveaux de sa cousine et cueillir les fraises tardives. [p. 62] Monsieur Jouvet se crut fort heureux quand il eut emballé son petit cousin. Mais en remettant le pied sur le seuil conjugal, il vit Clémence les yeux rouges de larmes, et eut pitié : Elle va bien prendre de l'ennui maintenant cette pauvre enfant! - et il se sentit devant elle coupable et honteux comme bourreau. Le mouvement n'était plus dans cette maison. Elle était déserte, taciturne, monotone. Et ce sommeil d'ennui dura trois mois... Au réveil d'une nuit d'hiver, toute rouge de confusion, et se cachant jusqu'aux yeux sous la couverture, Clémence avoua à son mari qu'elle se sentait mère. Il l'embrassa avec transport, elle rougit bien d'avantage. - Ange de pudeur! lui dit bonnement Jouvet.

29 Il passa dans son oratoire, pour être seul, se frotter les mains, et dire : Enfin!! Ce jour là, il fit au temple une ombre de sermon, s'en revint au plus vite, répétant : moi! c'est moi! Ayant rencontré un abbé qui sortait de l'église St.-Pierre, il le toisa avec orgueil : pauvre aveugle, qui se défend un tel bonheur! (Exorde d'un sermon de M. Jouvet, pasteur, prononcé au temple de la rue de Geôle, le dimanche 13 janvier) Multipliez, multipliez, a dit le Seigneur. Oh! la paternité, mes frères, la paternité! qui peut rendre plus semblable à Dieu et plus digne de le servir? Comment peut-on espérer de mieux comprendre les joies et les douleurs de cette terre qu'en les partageant? Comment peut-on espérer autrement de trouver une menace assez terrible, une consolation assez vraie? Que les prêtres du Seigneur multiplient ; ils trouveront à leurs fatigues du dehors un délassement mérité dans la [p. 63] paix de la famille et les douces caresses de l'enfant conçu aux flancs d'une chaste épouse. Cependant il venait de Paul Jouvet de longues épîtres adressées de préférence à Madame, et ce témoignage de bon souvenir n'était pas accueilli indifféremment par son affectionnée cousine. Mathieu remarqua dans une réponse de Clémence : M. Jouvet a dû vous instruire de ma grossesse... Vous embrasserez au mois d'août l'enfant et la mère ; ils vous le rendront sans lésinerie. - La phrase parut un peu familière. On lisait dans la seconde lettre :... Je le nourrirai de mon lait. - Que lui faut tous ces détails? Dans la troisième :... - ce sera vous qui lui apprendrez à marcher. - Pourquoi pas moi? se demanda Jouvet. Et dans une autre :... vous nous touchez de près, il aura, je suis sûre, avec vous un air de famille... Par une série inexpliquable de syllogismes, Mathieu Jouvet en vint à la grande question : Est-ce moi? ou n'y serais-je que de peu? L'enfant problême montra enfin au mois de juin sa tête qui parut blonde. Mathieu Jouvet avait les cheveux noirs, vous savez. - Tous les enfants ont les cheveux blonds, observa la mère sans attendre la remarque. Il y eut encore beaucoup de petites choses que vous pouvez imaginer en bon ménage, et qui à coup sûr arrivèrent. Pourtant Mathieu Jouvet se tourmentait beaucoup donnant un plus grand nombre de pensées aux choses de sa maison qu'aux choses de la maison de Dieu, et s'enfonçant de plus en plus dans l'idée qu'il n'était point le père de son enfant. Clémence allaitait cet enfant dans une vague inquiétude de l'avenir ; - Paul là bas dormait imperturbablement. [p. 64] Mais mon affaire ne marchera pas s'il n'y met la main le compère ; donc pour le grand soulagement de l'auteur et le plus grand plaisir du lecteur, - Paul Jouvet sans lauriers, mais roulant des projets sinistres, et voilant d'un nuage de cigarette sa face de conquérant, escalada l'impériale de la diligence. Il en descendit tout poudreux, embrassa sa cousine avant son cousin, c'était tout naturel. Mathieu alla complaisamment quérir une bouteille de vin pour humecter le gosier aride de son cousin chéri. Quand il remonta de la cave, il trouva Clémence qui déposait l'enfant entre les bras de Paul, lequel baisait ses joues rondelettes avec plus de tendresse que n'en manifeste d'ordinaire à son neveu un oncle de college. Elle le reprit, et le promena dans ses bras par la chambre. - Vous voilà bien grandi, Paul, dit-elle, vous êtes un peu maigre, mais en revanche vous avez pris soin de vos cheveux, je vous l'avais recommandé. - Il est beaucoup mieux? n'est-ce pas, mon ami?

30 Paul rougit coquettement. - C'est selon, dit Jouvet d'un air parfaitement distrait. Il prit son ton de mari : mets donc l'enfant dans son berceau. - Il s'endormira mieux ainsi, mon ami, dit la jeune mère. - Ma cousine a raison, conclut Paul d'un ton tranchant. Le coup fut incisif et décisif. Mathieu Jouvet se mit tout-à-coup à haïr de haine mortelle son cousin dont il était le seul parent. Mais comment ferait-il pour mépriser sa femme et la renvoyer comme Agar mourir au désert de la société. [p. 65] Il se retrancha dans une jalousie atroce... Il se vantait à lui-même de surprendre des oeillades qu'ils ne cachaient que très-mal. Et à quoi cela lui servait-il? pouvait-il empêcher Clémence et Paul de se voir sous son toit, à toute heure, et fort au long durant ses sermons ; il avait beau les abréger, venait ensuite le catéchisme ; après le catéchisme, les mariages, les baptêmes, et les impies pouvaient profiter sans vergogne du plus petit moment. Au dessert, entre les pommes et les fatales fraises tardives : voilà Paul revenu ; quand baptiserons-nous l'enfant? dit Clémence. - Eh! ma chère, dès qu'il te plaira, répondit le mari d'une voix souffrante et qui prétendait au stoïcisme. - A demain donc, fit la jeune mère avec un sourire léger, au fond pleine d'embarras. Paul fut le parrain ; la marraine était Adèle Varnier, une parente. La petite fille chemin faisant avança deux mots à Paul, qui très-sérieux les lui rendit sans plus. La mère avait arrangé que l'enfant se nommerait Paul- Clément. Quand on allongea sa petite tête chauve sur la fontaine. Mathieu Jouvet ; - le pauvre pasteur et le pauvre père! - lui versa sur le chignon, par mégarde en apparence, plus d'eau froide qu'il n'en eut fallu pour noyer Paul-Clément et qu'il n'en faudrait pour délayer le champagne dans lequel nage pour l'heure la noble cervelle de Jean (23 avril). - En vertu de quoi, l'enfant bailla comme une carpe, et se prit à crier de toute la force de ses petits poumons. - Ici rire intérieur de Mathieu Jouvet ; - là rage et juron point comprimé de son beau cousin Paul Jouvet. - Compte fut rendu à Clémence, qui détesta plus son mari pour sa maladresse étroite et menteuse, que pour tout l'ennui dont il avait étouffé sa vie. Et voilà qu'une rumeur vague s'épandit par la ville!.. [p. 66] Le petit du bonnetier lui fit la grimace avec deux cornes en papier. - Jamais il ne se sentit plus misérable. Une autre fois ce fut un jovial régent de collège qui le rencontrant dans la rue, réunit malicieusement ces deux propositions : comment va M me. Jouvet? - Couvrez donc votre front, mon cher pasteur. - Si la honte du mari salissait le prêtre, pouvait-il attendre vénération des enfants, estime des hommes, confiance des vieillards? Or qu'est-ce qu'un pasteur sans vénération, estime, ni confiance? Il cria vers Dieu, comme Job, - l'autre, vous savez : - Quod verebar accidit ; nonne dissimulavi? nonne silui? nonne quievi? et venit super me indignatio? - Seigneur, faites que je voie! Le Seigneur n'avait rien à dire à cela, - Et cependant l'épreuve alla jusqu'au bout. Mathieu Jouvet détachait les pêches, qu'il donnait à Paul, qui les déposait dans le pannier, que tenait Clémence. Il surprit ces mots jetés à voix basse : ce soir, à huit heures, n'est-ce pas? - On marcha quelques pas toujours le long des espaliers. Clémence se pencha vers Paul, comme pour lui avancer le pannier : à huit heures dans ma chambre.

31 - Oui, se dit Monsieur Jouvet, à huit heures nous y serons. Mais à sept heures cinquante-cinq minutes, un pauvre homme en pleurs frappa à la porte et lui dit : il faut que vous me suiviez sans tarder. Ma femme se meurt, c'est vous qu'elle appelle pour la préparer au grand voyage. - Mathieu murmura : ô mon Dieu, tu es sourd ou cruel ; jeta un regard plein d'une sombre amertume sur Paul et sa cousine, prit sa bible brusquement et sortit. - [p. 67] Les yeux du ministre étaient ardents et inquiets comme ceux de Satan. Ils troublèrent les derniers moments de la pauvre femme, qui ne priait plus Dieu seulement de lui pardonner les fautes de sa vie, mais d'écarter d'elle la maligne influence. - Le mauvais pasteur marmottait sur le lit de mort : O femme, bien des peines sont venues de toi sans doute. Sois maudite, toi comme tes semblables! Que Dieu vous juge toutes et vous brûle du feu de sa colère! que je souffre ici!.. là bas... Oh! meurs, sorcière, meurs donc plus vite! - Enfin Dieu eut pitié de la moribonde et rendit à l'âme pieuse sa liberté céleste. L'homme baisait le corps livide en rugissant de douleur. Le pasteur Jouvet s'approcha de lui, et lui dit en lui frappant sur l'épaule : ne pleurez pas, insensé ; riez bien plutôt, car Dieu vous a envoyé un grand bonheur. - L'affligé sans le regarder répondit : laissez-moi, laissez-moi pleurer ; jamais cette femme ne m'a coûté une autre larme - Jouvet baissa la tête confondu ; et en revenant il soupirait : mon Dieu, avais-je donc mérité d'être châtié plus qu'aucun. Guide des brebis égarées, remettez-moi dans la voie. (Péroraison du sermon prononcé le 25 août par M. Jouvet, pasteur, à propos de la Sainte-Cêne.) Oui, mes enfants, Dieu est un maître jaloux. Il vous l'a dit lui-même : on ne peut servir Dieu et la fortune. On ne peut servir Dieu et l'amour. Mais s'il est jaloux, Dieu est bon. Les autres sont des tyrans. Ils ne veulent que des esclaves qu'ils flagellent, qu'ils torturent. Secouons leur joug, mes enfants ; servons Dieu, servons-le seul. Il ne faut point être mari, quand on veut être prêtre, ni prêtre quand on veut être mari. Suivit un long calme, un calme désespérant, où M. Jouvet souffrait, où sa femme et son cousin [p. 68] étaient mal à l'aise. Le mari était en parfaite démoralisation, attendant, attendant toujours, et n'ayant rien vu n'osait commencer l'attaque. Les malades avaient pris le parti de mourir sans lui, et les vieilles du prêche de se passer de ses sermons. Il était d'une distraction à prendre son chapeau pour sa pipe, et sa bible pour son parapluie. Les coupables n'osaient jouir de leur bonheur. Chacun des trois, comme Jean de Falaise et ses lecteurs, craignait et surtout désirait un dénouement à cette comédie d'intérieur, où personne ne trouvait à rire. Enfin le 2 septembre, à onze heures du soir, Mathieu Jouvet rentra de chez sir Harry. Il se trouvait dans cette demi-ivresse, où l'on est triste et honteux. Il ouvrit la porte de sa chambre et entra - La fenêtre sur le jardin était entr'ouverte et laissait pénétrer la plus molle fraîcheur. La lampe baissée avait juste assez de lueurs pour le plus doux mystère. Sur la table reposait la tapisserie, et un vase de fleurs embaumantes. A terre dormait le berceau de l'enfant sur lequel planait une paix angélique. Le pied de la mère était là tout prêt à le balancer, semblait-il ; - Et Clémence dans son long peignoir, un peu entr'ouvert par la chaleur ou par la main de Paul, le teint animé, la peau humide, lassée d'amour et de bonheur, sommeillait sur le canapé, les bras nus au cou de son amant, et les lèvres contre ses lèvres. Mathieu Jouvet demeura stupide. - Il les regarda long-temps sans savoir que résoudre. Un moment les larmes gonflèrent son coeur. Puis il se sentit féroce : la loi lui permettait de se venger, mais la religion vint se mettre en travers, et il fut privé du droit le plus légitime des maris, de leur consolation la plus douce, - de jeter l'amant par la fenêtre. [p. 69] Il alla droit à eux pour les éveiller ; - mais une fois éveillés, quelle figure ferait-il? Il se tourna vers son lit, se coucha à la hâte, ferma les yeux pour ne rien voir, les oreilles pour ne rien entendre, oublia sa prière du soir ; une foule de pensées cruelles lui tourbillonnèrent dans le cerveau, et il dormit comme un vrai mari. Le lendemain il n'osait ni s'éveiller, ni ouvrir les yeux, ni toucher à sa femme. N'entendant point sa respiration, il avançait toujours imperceptiblement vers le bord du lit, espérant rencontrer enfin M me. Jouvet. Tout

32 inquiet il entr'ouvrit les yeux : dans le lit, rien ; sur le canapé, personne ; dans le berceau plus d'enfant ; il se leva et courut dans toute la maison - les deux tourtereaux avec leur nichée, tout s'était envolé. Mathieu Jouvet fut très-étonné. Sa première idée fut assez piètre, il voulait leur faire donner la chasse par une meute de gendarmes. A la seconde, il se remit, et dit : que Dieu les conduise, et ne les ramène point. M. Jouvet n'entendit plus parler de sa femme. L'habitude du ménage lui a légué un peu d'égoïsme. Il n'arrivera point au désintéressement sublime d'un prêtre catholique. Dans la vie, c'est un honnête homme, qui fait ses sermons un peu longs et ne fuit plus un verre de genièvre. Il ne dit point trop de mal des femmes. - St e.- Marie, priez pour lui!! 13 juillet [p. 71] L'OEILLET SAUVAGE. [p. 73] L'OEILLET SAUVAGE. C'est ce de quoy j'ay le plus de peur. Que la peur. MONTAIGNE Au détour d'un bois, je vis Château-Gaillard : ses ruines formaient à la montagne une couronne crénelée semblable à celle de Cybèle. Près d'une heure je marchai les yeux fixés sur cette masse grise, qui ne grandissait, ni ne rapetissait, mais à coup-sûr n'approchait pas. Je laissai dans l'hôtellerie mon sac de voyage, et commencai à gravir, m'appuyant sur mon casse-tête, comme disent, chacun dans leurs langues, les Bretons et les sauvages. Le temps incline les tours les unes vers les autres ; elles s'appuient sans se briser, leurs pans se détachent entiers, et roulent dans le val sans se mutiler. Maintenant les tours sont d'une solitude glacée. Il croît au pied de petites fleurs jaunes et violettes, de longues herbes pâles dont s'engraissent les vaches ; entre les crévasses des rosiers sauvages et de pauvres fleurs traînantes ; sur les murs démantelés des pruniers ruinés par le chaud, le vent et le froid. L'an passé vint, on ne sait d'où, toute une famille normande, et plus qu'une famille, car il y avait fiancé et fiancée. C'était une partie de campagne après les accordailles. Comme bons Normands qu'ils étaient, ils aimaient visiter les [p. 74] grandes ruines, et le but du pélerinage avait été Château-Gaillard. On commença par déjeuner sur l'herbe, dans l'un de ces enfoncements de terrain que les ruines protègent contre le vent ; toute la pelouse est émaillée de fleurettes variées, et surtout de marguerites. - La conversation était bruyante, le manger pressé ; les deux fiancés seuls, comme il convient, ne causaient ni ne mangeaient. Il est bon de dire que pour se rendre hardi, le jeune homme vidait son verre aussi souvent qu'aucun. On remit dans le pannier serviettes et bouteilles vides, et l'exploration commença. Quoique les jeunes gens n'eussent pas l'air de marcher ensemble, ils ne se quittaient non plus que leur ombre. La jeune fille (Adélaïde elle s'appelait) craignait sa mère comme le feu. Sa mère était une de ces matrones Normandes, blanches de peau, brunes de barbe, impérieuses, fortes et puissantes. Adélaïde craignait sa mère et adorait son amant. On visita d'abord le colombier. Les paysans nomment cela le colombier, et il faut avouer que les apparences sont pour eux ; mais qu'eussent fait, dites-moi, des colombes au Château-Gaillard? On revint de ruine en ruine à la grande tour, à celle que vous apercevez si long-temps, quand votre bateau roule en grondant sur le fleuve ils entrèrent dans la tour. Le vent sifflait dans les pierres cet air plaintif qu'il répète l'automne à nos fenêtres, et qui se trouve si bien d'accord avec le cri de la fresaye. Les

33 grands parents sortirent un à un de la tour pour descendre aux caveaux qui sont au-dessous de l'autre côté du fossé. Les deux fiancés par déférence étaient restés les derniers. Le jeune homme dit à mi-voix : Adélaïde, vous sortez déjà? Adélaïde n'eut pas l'air d'entendre, mais elle ne descendit pas. Ils étaient là tous les deux, ne se regardant point, [p. 75] et cherchant je ne sais quoi à admirer dans la muraille. Son futur s'approcha d'adélaïde, et l'emmena par la main auprès de cette grande fenêtre, sur laquelle on entre presque de plein pied. Les écoliers y sont venus bien des fois passer l'école buissonnière et allumer un feu de joie : les charbons couvrent encore le sol. - Il lui montra du bout de son couteau des chiffres d'amants par milliers, des lacs d'amour, des coeurs percés de flèches. Les amoureux sont des enfants si musards! Il mit la pointe du couteau entre les doigts d'adélaïde, et lui dirigea la main de manière à écrire leurs deux noms, et puis en laissant retomber sa main il saisit la taille et prit un baiser, mi sur le cou, mi sur la collerette. - Vous savez comme l'on est au premier baiser. Ils étaient rouges tous les deux, lui autant qu'elle ; il était fou, elle confuse et pleine de joie. Il fallait changer à toute force de position ; il fallait faire n'importait quoi. Il aperçut au-dessus de la porte, à cinq pieds plus haut que sa tête un oeillet rouge en fleurs. Il lui demanda : cet oeillet rouge, le veux-tu pour souvenir? - Sans regarder l'oeillet, sans savoir s'il n'était point à ses pieds, elle, toute préoccupée, répondit : oui, du bout des lèvres. Il retira son bras qui pressait toujours la taille, et s'élanca vers le mur en ruine. L'oeillet balancait sa tige un peu à droite au-dessus de l'entrée sur une étroite saillie en cercle. J'ai vainement cherché à deviner où il put affermir ses premiers pas, mais il avait, à ce moment, la main si ferme, le pied si agile, si téméraire, qu'il s'éleva jusqu'à ce cercle. Adélaïde s'était un peu réveillée : quand il allongea la main droite pour saisir l'oeillet, elle fit un cri ; le jeune homme fut tout ému, lâcha prise, et tomba à terre sur les reins. Adélaïde se précipita vers lui ; il rendait [p. 76] le sang par la bouche, elle cria : au secours! au secours! il s'est tué! il est mort! - Mais quand tout-à-coup sa mère apparut sur le seuil, la pauvre fille, hors d'elle, désespérée, se rappelant le baiser coupable, le oui funeste, épouvantée par les regards de sa mère, courut à la fenêtre, se précipita tête baissée au-dehors et tomba morte sur la pelouse. La Seine enclôt tant d'îles fortunées où les bosquets ont tant de mystères, le gazon tant de fraîcheur! tant de jeunesse, vit dans cette verdure! le vent y balance les abrisseaux si mollement! pourquoi montiez-vous sur cette hauteur? les ruines sont de méchants présages. Un baiser dans le château des braves, quelle impiété! ces herbes sur lesquelles vous vous asseyiez ne furent jamais vertes ni jeunes, le vent y brûle et détruit. L'écorce d'un peuplier est plus molle au couteau que ce roc. Un baiser donné derrière un saule n'aurait point eu d'écho, ou bien eût semblé le baiser de la vague à la rive. La paquerette qui croît sous vos pieds eût semblé aussi tendre au souvenir que l'orgueilleuse plante sauvage. J'ai vu de mes yeux cet oeillet. - Il poussait alors sur deux tiges égales deux fleurs jumelles. Comme le reste de la nature insoucieuse des hommes, la fleur ne paraissait plus se souvenir de cette scène de deuil dont elle fut la cause. Elle semblait un peu fatiguée de son poids et se courbait sous l'ardeur de midi. Malgré son indifférence, je la considérai avec respect, - et n'y toucherais pas, fût-ce pour ta maîtresse, ô Job. - Pour qui j'aimerais, le ferais-je? 3 septembre [p. 77] DOM LUC. [p. 78] Fol capussionnaire. RABELAIS. Réfugions-nous dans les saintes solitudes du coeur ; la liberté n'existe que dans le pays des chimères ; la beauté ne fleurit que dans les jardins de la poésie. SCHILLER.

34 Si la naissance est trop basse dans l'épouse, elle avilit le mari. RÉTIF de la Bretonne. Celui qui chérit sa cellule, y trouvera la paix. Imit. de J. C. [p. 79] DOM LUC. Dans l'un de ses plus beaux serpentements, la Seine resserrait Jumièges. Elle le tenait écarté du monde, en même temps qu'elle traçait la limite de ses magnifiques richesses. Toutes ces terres fécondes, toutes ces fraîches prairies, ces quatre mille paysans, tout cela vivait pour la royale abbaye. Les jours de fête, neuf cloches bourdonnaient dans ces tours. Vous eussiez cru être au bord de la Loire, tant il y avait sous ces tombeaux d'amours et de grandeurs. Mais au temps dont je vais parler, l'abbaye comptait bien des cellules vides. Vingt-cinq moines seulement chantaient dans le choeur les saintes prières. Quatre ans plutôt, ils étaient soixante encore en écoutant l'orage qui grondait à tous les points de l'horizon le reste n'avait pas trouvé l'asile sur ; ils espéraient mieux se sauver à travers le monde. - Frère Luc, resta là par insouciance. - Il laissait au reste de son ordre le soin de tenir le journal des nations Il ne lui vint jamais en tête d'étonner le monde de la profondeur de sa science. Son intelligence se plaisait mieux à chercher des rêves dans le sommeil. Vous eussiez vu dans sa cellule des palettes et des pinceaux comme dans l'atelier d'un peintre, - sur la cloison, à fresque, un portrait du Diable en pied, - sur son chevalet de larges feuilles de parchemin tendues pour le travail ; - dans un coin de cette toile singulière, entre les jambages harmonieux d'une majuscule, se démêlait peut-être [p. 80] l'ébauche d'une scène sacrée. Son oeuvre était moins grandiose, disait-on, que celle de Daniel d'eaubonne ; mais la peinture en était plus légère souvent, et par le goût de son siècle les ornements en avaient plus de fantaisie. Qui pouvait avoir induit Dom Luc en religion ; je ne sais, mais son art l'y maintenait. Dans ces longues heures de méditation qui l'eussent fatigué et qu'il eût mal remplies, il rêvait d'une belle tête de saint couronné d'une auréole d'argent, ou des cheveux d'or du Christ ; ou bien il soulevait les yeux sans scandale vers l'une de ces belles fresques de la chapelle, étudiant les savantes draperies d'un ange à genoux, ou la pourpre veloutée des vitraux. - Voilà à quel atelier de patience se façonnait ce curieux missel dont la moindre lettre marquait une journée de labeur ardent. Son oeuvre le liait comme son voeu ; à l'achèvement de ce missel sa vie devait suffire à peine. Il est vrai que frère Luc ne s'intéressait guère à la propagation du culte, - mais aussi ne se souciait-il point du renversement des monastères. Jumièges n'était point pour lui une prison ; c'était un logis commode et il y resta. La paix du Seigneur était toujours avec cette poignée de moines. La chapelle n'avait pas perdu un ornement, pas une pierre ne manquait à l'abbaye, le coeur d'agnès reposait doucement dans son urne d'argent, à l'entour de ce cloître ravissant par l'élégance de ses festons, l'abbé et ses enfants faisaient procession, comme au siècle, qu'ils se comptaient deux milliers. Une nuit, - quand la terreur était roi, - la bande noire apparut aux portes. Nuit infernale! nuit de sabbat! - Ils hurlaient leurs blasphêmes, ils traînaient le Christ avec railleries, comme au jour du calvaire. Les saints coloriés tombaient des [p. 81] niches ; les cloches se brisaient sur les dalles. Leurs grosses lèvres bleuâtres soufflaient au vent la poussière du tendre coeur d'agnès, et l'incendie des précieuses archives éclairait jusque sur la Seine douze mariages républicains. Puis au réveil les paysans virent deux longues flèches muettes pour attirer le pélerin, et deux pans de murs

35 lézardés pour enclore des souvenirs immenses. Frère Luc avait tout prévu, et ne fut pas noyé pour cela. Frère Luc faisait ses dernières prières de la nuit, comme un bon moine qu'il était, - à genoux, la tête dans ses mains. - Un bourdonnement sourd résonne aux abords du couvent. - Les torches s'allument, - le hourra s'élève, - la porte de fer s'ébranle et le frère Luc s'éveille, - qui dormait. - Il met l'oeil et l'oreille à la fenêtre de sa cellule. Les battants des portes se refermaient lourdement, et se barricadaient : rien ne devait échapper. Trahison terrible! le tocsin restait muet et n'appelait point de secours. - Il comprend ce qu'on veut de lui et des autres. Ses frères étaient à la chapelle qui l'attendaient pour mourir. Il crut que ce n'était pas là son chemin. Son précieux missel au bras, et sa lanterne au poing, il traverse les corridors déserts. Par les escaliers, qu'il connaît mieux que l'abbé, il descend dans les caveaux, entr'ouvre une porte qui cède discrètement, la retire à lui violemment, puis une seconde au bout d'une voûte basse. Il s'introduit sans plus de façon dans ce terrible cachot de l'abbaye qui, disait-on, ne se rouvrait jamais que devant la mort, où le prisonnier ne durait que trois jours sans air et sans pain - Là frère Luc s'assied par terre fort résigné, souffle sa lanterne, croise ses mains dans ses manches, et attend, - les yeux clos, - le menton sur la poitrine. [p. 82] Les Sans-culotte n'étaient pas en vérité si buveurs de sang qu'on l'a dit. A dose égale ils préféraient le vin vieux. Les explosions des mines faisaient trembler la terre ; la vieille église Saxone croulait comme la Normande. Les beaux orgues sculptés, les vases d'or, les ciboires et les lampes d'argent, tout le riche pillage était mis à l'écart. Les pierres tumulaires étaient rompues. Du cloître il ne restait que les cendres. Une fumée sombre roulait et montait le long des murs. La tâche était remplie là haut, tout était bien au niveau du sol. Ils se présentèrent à l'entrée des caveaux, tous un cierge en main, comme une lugubre procession de moines, - avec d'autres antiennes. Ils s'entassèrent sous la voûte sinistre où s'était rendue haute et basse justice. Les bouteilles se fêlaient, elles tombaient en éclats. L'eau-de-vie les brûlait, le vin d'espagne les faisait vomir. Un robinet coulait dans je ne sais quoi, rempli jusqu'aux bords, comme une bouteille jusqu'au gouleau, - dans un vieux, sous le tonneau couché - roide ivre mort. - Tu n'es qu'un fût mal cerclé, mon gars, dirent les derniers venus, tu n'entonnes que par un bout, tu fuis par trois. Une voix qui sortait on ne sait d'où, geignit : ah! ah! Chacun dit : qui est-ce qui étrangle ici? - Eh! eh! - Ta barrique éclate, bonhomme, dit-on, elle n'a pas pu avaler le tonneau. - Hi! hi! - Va tremper ton vin à la Seine, criaient les autres. - Oh! oh! faisait la voix. Chacun dit : tirons-le par les pieds et fermons

36 [p. 83] le robinet. - Ce n'est pas Jérôme, remarqua un Sans-culotte ; c'est le cul du tonneau qui jase. - Il faut voir, dirent les buveurs. La voix continuait : uh! uh! Chacun dit : c'est peut-être un prisonnier! délivrons le prisonnier! - où est la porte du prisonnier? Le Sans-culotte promenant son cierge le long du mur dit tout d'un coup : je tiens la fente, voici la porte. Tout le monde cria : enfonçons-la, sauvons nos frères! La pioche faisait à peine résonner la porte, les léviers de fer ne l'enlevaient pas, une poutre la heurta si bien qu'elle s'ouvrit. Deux seulement pouvaient attaquer la seconde porte ; il y avait chance en vérité pour qu'elle résistât long-temps : après tout elle tomberait au dedans du cachot. Il jugea meilleur le malheureux captif d'aider ses libérateurs, et il poussa brusquement la porte en dehors. - Ah! mes frères! oh! mes sauveurs! Dieu canonise sainte liberté! - Qu'il paraisse le martyr, criait-on au bout de la voûte basse. Elle avait dépouillé sa robe la victime, et tout le monde l'embrassa le persécuté. On lui fit vider pour faiblesse une demoiselle de dur genièvre ; jamais Diable avalant un décilitre d'eau bénite ne fit une grimace semblable. Qu'il prenne la veste à Jérôme, dirent les prévoyants. Il prit donc la veste du père Loiseau et sortit des caveaux entre les bons Sans-culottes. Tout avait bien changé sans doute depuis que ce pauvre moine n'avait vu la lumière du jour. Car ses yeux parurent inquiets et dépaysés, et lorsqu'entonnant la sinistre carmagnole, la bande noire remonta la presqu'île pour s'abattre sur St.-Vandrille, - il jeta son regard en arrière ; - chaos et désolation! - rien que le lierre sacré [p. 84]

37 d'agnès qui plus frais, plus large et plus touffu, tapissait la muraille grisâtre et regardait tristement le caveau violé de sa royale maîtresse. Cependant quelques tempéraments étaient déjà rassasiés ; - à la débandade, chacun se retira en sa bascunière, et frère Luc assez honteux les suivit de loin. - Sous cette délicieuse falaise qui mène doucement la Seine à Duclair, juste à l'endroit où Jean, qui vous parle, fit au passage lever la tête à une biquette noire, grimpant sur le beau gazon qui y nappe les éboulements, Luc vit venir une belle fille au-devant de lui. - C'était un matin, songez-y. Les premiers rayons du soleil en éclairant cette figure donnait aux yeux humides une rare transparence, pendant que la fraîcheur de la brise vivifiait et animait son front, ses joues et la fossette chatoyante de son menton. Ses membres n'avaient pas la rudesse des filles de campagn. Ils semblaient plus souples, et la coupe de ses jupes les faisait mieux valoir. Au lieu de la haute coiffe de la province, elle ne portait que le bonnet bas du temps. La petite cocarde aux trois couleurs faite de drap taillade était suivant la coutume fixée au sein gauche, et toute cette gorge était d'une saillie ferme, repoussant, autant que faire se pouvait, la mode de Basse-Normandie, qui ramasse les deux seins d'une femme en un fagot ignoble. Frère Luc admira en passant le blond foncé de ses cheveux, la vie et la richesse de sa chair. Il l'avait vue de loin accoster un des traînards, et il n'avait rien perdu de leurs gestes familiers. Quand elle fut près de lui, elle le salua d'un petit geste de tête et le toisa du regard le plus tranquille. Un peu plus loin, elle se retourna, mais la veste de Luc lui parut semblable à toutes les vestes de velours usé, puisqu'elle reprit son chemin. - Frère Luc la perdit bientôt dans les maisons de Duclair. [p. 85] Dans les bois de Canteleu, il rencontra deux paysans. Pierre disait à Jacques : ils n'ont laissé brin en tout de ce beau logis de St.-Mauxe. - Pas plus de pierres que de gens, répondit Jacques à Pierre. - D'où Luc sut qu'il ne touchait plus à rien de ce monde dans le passé, - que de ce jour seulement il était né de lui-même et devait chercher nourrice. Du haut de la côté de Bas-Pont il considéra bien la vieille ville blottie dans son nid de prairies, appliqua sa main sur sa poitrine, jusqu'à ce que le sang et la foi y fussent revenus, et descendant de la montagne, il cria, comme on aime à crier dans le désert : ma nourrice, la voilà! Voeu de continence et de pauvreté. - Luc en vit qui se promenaient par les rues de Rouen comme lui. Il fit comme ceux qui remontaient la ville, marchant à l'encontre de ceux qui la descendaient. Lui qui n'allait ni au marché, ni au port, ni au club, ni chez sa maîtresse, et n'avait pas trouvé dans le gousset de sa veste un rouge liard, considérant - tête à sec est de bon conseil, - qu'aucun de ses frères en Dieu ne lui reconnaîtrait le droit de se chauffer à son feu, de s'asseoir au seuil de sa porte, de boire l'eau de son puits, ou de ramasser ses miettes, - que d'ailleurs sans doute son voeu de pauvreté ne l'engageait que dans son cloître qu'on disait scandaleux d'abondance, - il arrêta, - le corps penché sur le parapet du pont de bateaux, - que de cette bourrasque où se brisaient au choc grandeur et misère, il n'avait rien de mieux à faire que de tirer la richesse. Cependant comme il allait mourir de faim, il vendit sa chemise et boutonna sa veste. La destination de Luc avait été de vivre de Dieu. - Aussi bien devait-il dormir à son ombre : [p. 86] pour cellule il élut le porche St. Maclou. Là, en guise d'oraison, il médita sur le lendemain et l'avenir du lendemain. - J'ai vu aujourd'hui, pensa-t-il, vingt mille corps par devant et vingt mille corps par derrière. Celui qui marche contre moi, me fixe, me mesure, me heurte de l'épaule, c'est mon ennemi. - Celui qui marche devant moi, que je suis de l'oeil, je le juge et m'en moque comme celui que je précède est tenté de rire de moi. Le regard m'a semblé écarter l'homme de l'homme. Cet horreur de l'isolement que j'éprouve doit exalter chez eux les vertus sociales : la communion de pensées doit sceller l'esprit à l'esprit, le coeur au coeur. Ce que je n'aime pas, je le crains ; ce que je craindrai, je l'attaquerai. Dans les passions l'homme doit trouver sa menue part de bonheur, puisqu'à ses passions il emprunte ses plaisirs. Les passions font la vie. Combattons-les, réprimons-les, exerçons-les, domptons-les, comme un cheval fougueux que l'on veut dresser sans rien lui faire perdre de son feu, - mais ne les tuons pas, même les mauvaises.

38 Et mille vérités qui ne me reviennent pas, de telle sorte qu'au point du jour quand il secoua ses doigts violassés, et essaya d'affermir sa jambe que pour la nuitée il avait mal croisée sous lui, il eût pu dire avec ce poète de mes amis qui décousait dans Romain de si mauvaises rimes : O quel trouble, mon coeur! monde, monde, qu'es-tu? Es-tu bien? es-tu mal? es-tu vice ou vertu? Es-tu fange ou parfum! es-tu mort? es-tu vie? Es-tu plein de dégoût? ou bien digne d'envie? Ne me regardes plus avec ce ris moqueur ; Monde, qu'es-tu? réponds! ôquel trouble, mon coeur! Autant là qu'ailleurs. Remontez la rue Beauvoisine, deux rues au-dessus [p. 87] de la rue Coupe-Gorge, vous trouverez la rue Pince-Dos. A gauche sont deux masures, - n'entendez pas deux vergers, comme on l'entend à Rouen, - beaucoup plus vieilles et beaucoup plus basses que celles qui les étayent. La fenêtre de celle dont je parle avait, l'automne dernier, store ou rideau de fleurs grimpantes. Pour y entrer on descend trois marches ; oui, c'est bien là. Thérèse était là sur cette troisième marche assise, son métier à dentelle posé sur ses genoux. Ses doigts en faisaient rouler les navettes avec une adresse prestigieuse, levant parfois la tête pour reconnaître ceux qui passaient. Ses yeux tombèrent sur Luc qui s'était arrêté en retrouvant sa coureuse de grand chemin. Elle se détourna subitement vers la cave, dont elle occupait le seuil. - Papa, cria-t-elle, viens donc mettre la main sur le collet de ta veste. Luc comprit le mot, et ne s'effaroucha point, comme il avait le droit de le faire. - Le vieux Jérôme parut en bas sur le dernier degré. - Approche donc un peu, brigand, c'est avec ma veste que tu fais le mirliflor? Luc répondit fort à son aise : La veste peut bien être à toi, citoyen, mais n'a jamais été sur un dos de mirliflor. L'histoire se conta. - Ah! tu es un moine, toi, répétait Jérôme en tenant son ventre dans ses deux mains, tu es un moine, toi, efflanqué comme un braque en carême, taillé comme un Turc, un moine bon mangeur de tripes, un moine confesseur de filles, tu es un moine toi, comme je suis Saint-Ignace. Luc faisait si bon marché ce jour-là de sa qualité de moine, qu'il pardonna à Thérèse de rire aussi gros que son père. Ah! ça, mon gars, dit Jérôme, je ne puis pas [p. 88] te laisser ma veste, puisque je n'ai que cela pour me présenter à la section et me pimper le décadi ; mais ma fille le rapiécera ma vieille blouse, je t'aurai un billet tricolore, une entrée au club, et je te recommanderai aux vrais amis des vrais Sans-culottes, comme une vaillante paire de bras. - Au prochain jour, il se chantera bien quelques malines. Luc était demeuré là toute une journée à jaser. Thérèse avait remis en état la blouse bleue de son père et aussi une méchante chemise à elle, quand en dépouillant la veste, son nud avait trahi l'ami. Luc prit le père pour un homme bon, mais féroce, ce qu'il n'était pas. Jérôme Loiseau était un simple ivrogne, dont le vin était sanguinaire et incendiaire, ignorant le prix de la vie de son espèce, et qui n'avait jamais su lui-même ce qu'il faisait en vivant. Le besoin du grand air le portait vers les sections, et le fumet du vin de moine l'eût mené plus loin que Jumièges. Thérèse passait la moitié de sa vie à suivre de loin son père sur les grandes routes, l'autre moitié à le rapporter comme elle pouvait, sur une brouette, sur le cul d'une charette, souventes fois sur ses épaules. Cette chambrette, à la fenêtre si fleurie, avait dès lors son vert treillis. La couchette de Thérèse était étroite et sans rideaux, mais agaçante et comme devant crier à la moindre surcharge. Un petit bonnet sans ruche coiffait

39 de côté une bouteille d'eau bien claire pour sa toilette. Un bénitier doré, le seul bijou de sa défunte mère, et devant qui elle ne priait jamais, soutenait un éclat de glace. - En bas, Jérôme s'asseyait sur un trépied sans dossier. Au-dessus de la cheminée, la pique patriote dormait sur deux clous. Au bout du fer s'accrochait le bonnet phrygien. [p. 89] Trois planchettes en étagères, appuyées sur un bahut, supportaient le ménage. - Plus de cruches que de verres. Le lit était haut de paille, plat de matelas, et se drapait de loques. Quatre rideaux de serge verte qui fermaient tout, étaient à Jérôme tout son souvenir de veuvage. Entre ces deux lits je ne sais encore si Luc eût osé faire son choix. Au renfermé des rideaux de serge il préféra son aéré porche St.-Maclou. Ce n'était rien d'occuper la guérite : il fallait s'y maintenir, par une gelée qui donnait à la Lune l'éclat du Soleil, et devait éloigner les étoiles de quelques millions de lieues. Luc se prit à regarder le Ciel. La brise lui fouettait les idées. Il rêva chaud, rêva lit, rêva Thérèse. Songer au luxuriant de sa fossette lui faisait monter le feu aux yeux ; il s'agitait, croisait les deux mains dans les manches de sa blouse, comme frère Luc les croisait dans les manches de sa coule. Puis il creusait du bout de son soulier les légères colonnettes du portail. A minuit sonnant il fallut bien qu'il cédât. Il crispa ses bras l'un contre l'autre, et dit son Pater noster jusqu'à l'amen, et jura ensuite toute la litanie qu'il avait dit le dernier patenôtre de sa vie. Taisezvous, frère Luc. Là-haut, de leurs trois rangs de niches, tous les saints vous entendent ; il ne faut jurer de rien. Il prit le large de cinquante pas et contempla son asile, ce qu'il en pouvait voir. - Pour un reposoir du Seigneur, dit-il, quelle magnificence! L'or et l'argent seraient moins riches que cette pierre grise. - Que de prières dans ces ogives! La poésie et le plaisir ne m'apparaissent jamais que sous les formes les plus rondes et les moins anguleuses. La prose, pour moi, c'est ce qui est carré. [p. 90] - La première vertu de la femme, ajouta Luc, en se rapprochant, - après l'amour, c'est l'enthousiasme. - L'homme ne m'a semblé regarder la femme que pour justifier le désir préétabli de partager son lit. - Ne suis-je pas resté bon moine jusqu'au dernier jour. - Si le proverbe dit vrai : les pierres de cette église devraient bien se fendre. Les proverbes sont menteurs. Les proverbes sont la sagesse des nations. Les nations, c'est le peuple. La voix du peuple est la voix de Dieu. Donc le bon Dieu est menteur, depuis le temps qu'il y a des proverbes. Seul je puis veiller dans ma force ; mais qui protégera mon sommeil? un ange à mon chevet, qui donnera vie à mes rêves et émouchera le cauchemar. Je ne puis aller plus loin sans un ange ; je n'avais pas songé qu'il me fallait mon ange. Les moineaux chantaient à peine dans les guirlandes de granit, quand Jérôme Loiseau, son bonnet sinistre enfoncé sur ses oreilles, poussa Luc du bout de sa pique. - Dans quel tonneau de lie as-tu donc pris domicile, citoyen, pour avoir la trogne de même étoffe que mon bonnet. Je ne m'étonne de rien, si tu as passé la nuit sous cette barraque. Que ne parlais-tu? Sommes-nous pas frères? entre frères on se partage ses puces! Il l'appela du doigt en haussant un coin de la bouche, clignant d'un oeil et riant de l'autre, - puis il lui chanta

40 comme un refrain de la Carmagnole : J'en sais qu'y vont voir terne ; Allons, Lucas, allons Lucas. Est-ce pas jour de lanterne? Allons, Lucas, n'tanternons pas. [p. 91] Défripe ta pelure et viens de nous. C'est un petit lever d'aristocrate. Avec cette canaille-là, faut agir comme des recors. A fort limier, fin renard. - Voilà que le noble avait trouvé asile chez une pauvre vieille femme nourrice de ses enfants émigrés. Elle filait vingt heures le jour, et fit vivre quinze mois le père noble et son confesseur non assermenté, qu'elle cachait dans la même muraille. Ils ne trouvèrent donc les sans-culottes que le gîte chaud et qu'un grand feu de meubles brisés qu'ils firent. Ils se dispersèrent ensuite dans les cours, les étables et les celliers. Luc gagna les jardins. Son prieur l'avait sevré des arts profanes. Le jardin était peuplé de Venus de marbre, de belles nymphes au torse contourné. Le givre répandu sur ces belles épaules, sur ces beaux bras, leur donnait un velouté si délicieux, que Luc charmé s'en éloignait, s'en rapprochait, les caressait, du doigt il en suivait les lignes. La chaleur qu'il avait retrouvée dans le mouvement animait et exaltait ses pensées. Il eût volontiers embrassé ces statues, comme Saint- Diogenès, - pour se mortifier. Il retrouva Jérôme dans la même pose à peu près qu'il l'avait laissé à Jumièges. Pendant qu'il le hissait les pieds en l'air hors du caveau, - il vit passer près de lui, insaisissable et fluet comme une belette, un petit homme grêle, vêtu d'habits bruns râpés, dont les traits étaient tous fins et déliés. Cet homme jeta en passant sur Luc un regard inquiet et perçant. Ses yeux avaient la profondeur et la fluidité des yeux d'un reptile, bien qu'il les plissât légèrement à la manière des miopes. Au moment où il disparut, Luc distingua sous sa longue veste brune le pied d'un vase ciselé de forme antique et la marge de quelques parchemins. [p. 92] Luc réfléchit qu'il était le seul à comprendre ce que faisait cet homme, et il conçut le projet de sa fortune. Jerôme Loiseau revint chez lui sur les épaules de Luc. Cette pauvre Thérèse, dès qu'elle l'aperçut, se mit à pleurer, et lui sauta au cou. Luc en fut si étourdi, qu'il faillit laisser tomber le bonhomme sur les marches. Il s'aprivoisa pourtant, et si le père Loiseau s'éveilla vers le soir, ce ne fut que dans l'intention d'embrocher de sa pique sa fille et son gendre. Luc n'abusait-il pas de ses droits de seigneur sur la fossette et dépendances. - Attendez donc que je rabatte la couverture, dit Jérôme d'une voix terrible. - Au nom de vos petits enfants, ne nous embrochez pas, dit Luc. - A quand la noce? dit Jérôme. - N'en parlons pas, beau-père, répondit Luc, - je veux être bon fils. Vous aurez au dépotayer une rente de cent deniers par jour. - Allez donc vous coucher, mes enfants, dit Jérôme. On ne vit jamais sous le Soleil de Normandie paix plus doucereuse que celle de Luc et de Jérôme Loiseau. Jérôme avait pour Luc la crainte de l'homme usé pour le vigoureux, et les égards d'un bon créancier à son débiteur. Luc était désormais le plus noir de la bande noire, le plus ardent de ceux qui ardaient, la main toujours la dernière au sac. Cette ombre maigre, imperceptible, qu'il avait trouvée à Canteleu, il la retrouva une fois au détour d'un grenier, ailleurs dans un chartrier, - ailleurs dans une sacristie, taillant les toiles de tableaux avec la pointe d'un stylet, roulant les vieilles chartes avec leurs sceaux pendants. Elle [p. 93]

41 furetait tout, fouillait tout, de sorte que Luc trouvait son désordre pour trace, et toujours elle lui échappait. Notons ici que Luc s'aperçut bien avant la seconde Lune, que sa femme ne riait qu'aux éclats, et riait sans relâche. Que n'en riez-vous, Luc? C'est qu'au cloitre on ne rit guères, et que Luc ne savait trop ce que cette grimace voulait dire. Dieu a semé çà et là des créatures à qui la grimace du rire déplaît souverainement. - Si c'est à Luc, ce n'est à Jean. Dès qu'il crut le temps venu, Luc rechercha le petit homme de pillage. Il ne se trouvait jamais dans la bande au départ, mais au coin d'un bois, derrière une haie, ils le recrutaient chemin faisant. Il suivait les sans-culottes comme un loup suit une armée qui dévaste. Quoiqu'il les suivît de loin, il se trouvait toujours dans la presse qui forçait les portes ; une fois entré Luc le perdait. Par où passait-il? Luc le guettait aux corridors ; on ne le voyait jamais sortir. Sous l'escalier sombre d'une maison bouleversée Luc par hasard promena sa torche, il y trouva une petite peinture fort naïve et mystique, les porteurs de croix avec le nom au dos d'antonello de Messine, et le cahier des morts du Stephanello. Il éteignit sa torche et se coucha auprès. Il attendit là un moment ; puis une main partant d'un corps que Luc n'entendait pas se mouvoir, s'allongea pour aveindre le dépôt. Luc empoigna la main et souffla tout bas : à nous deux la part. - Non, non, répondit le corps plus bas, et Luc sentit le stylet qui dans l'ombre déchirait ses habits, Luc secoua si rudement la main au stylet, que son arme échappa au petit homme, qui resta à sa merci. - Tout est à moi, dit le vainqueur, [p. 94] ta part et toi. - Ton silence est ta fortune, dit le faux frère en mauvais accent. - Nous sommes d'accord! dit Luc. - Lâche-moi donc, reprit l'étranger, et garde ton butin, demain tu l'estimeras toi-même. - Quelle est ton heure, mon prince, dit Luc rappelé au respect. - La septième sous le gros horloge. En effet, il n'était pas huit heures, quand Thérèse et Jérôme Loiseau virent entrer Luc et l'inconnu. Jérôme s'avança à l'oreille de son gendre et lui demanda : est-ce un suspect que tu m'amènes là? Luc haussa l'épaule et tourna le dos à son beau-père, et fit monter le petit homme à la chambre de sa femme : et là soulevant une trappe qui donnait issue à un grenier, il appliqua une échelle, et ils s'enfermèrent ensemble. Thérèse qui n'avait pu les suivre redescendit vers son père, et lui dit ce qui se passait. Le vieux Jérôme ayant pris l'éveil sur les paroles de sa fille, fit l'escalade en-dehors, et appliqua l'oeil à la lucarne. Que virent-ils? - Luc et le petit homme à genoux et presque couchés sur des grands livres dont quelques-uns ressemblaient en tout point à ceux dont lui, Jérôme, avait tourné les feuillets, étant ci-devant chantre de sa paroisse. Puis ils déroulaient des toiles où étaient peintes les scènes jésuitiques de la passion. Ils crachaient bien parfois dessus, mais c'était pour en éclaircir le vernis. - De ces toiles-là, dit Jérôme à sa fille, il devrait s'en faire des chemises. - Ou plutôt des blouses, dit sérieusement la fille, l'eau n'y mordrait point. Après les tableaux vint le tour des images, que Jérôme prit pour des assignats, quand il vit Luc les échanger contre autant de pièces d'or. - Il a raison, murmura-t-il, je m'en suis toujours [p. 95] méfié du papier. - Du papier se chiffonne, de l'or s'enterre. Hélas! hélas, ma fille, ajouta le bon père, ton homme, vois-tu, n'est encore qu'un carme et l'autre un curé qui n'a point prêté serment à la sainte constitution. Je suis sûr qu'ils vont dire la messe. Nenni, les toiles s'enroulaient de nouveau, les livres et les images se pressaient en paquets. Je vois ce que c'est, pensa Jérôme, ils n'ont pas assez de catéchismes dans l'armée de Cobourg. - R ste-t-il rien à Jumièges? demanda l'étranger. - Retournons-y, dit Luc. - Ils vont déjà relever ce que nous avons détruit, interpréta Jérôme. J'ai envie de mettre le feu au grenier, qu'en dis-tu, Thérèse? - Ah! mon père, quelle méchante habitude vous avez là!

42 La trappe s'était soulevée ; ils jetaient prudemment sur le lit de Thérèse les toiles et les paquets. Jérôme se laisse glisser le long de l'échelle, remonte l'escalier, saisit tout, et jette tout au feu. Luc à ce coup demeura foudroyé, blême, frappé à mort. Le petit homme confondu et inquiet Thérèse riait de son gros rire. - Brute d'ivrogne, dit Luc à Jérôme dès qu'il put parler, tu viens de brûler des trésors. Jérôme avait sauté sur le prétendu curé. - Prête serment, lui répétait-il, prête serment ou je t'étrangle. - Pauvre Luc, murmurait le petit homme. - Prête serment, reprit Jérôme lui barbouillant le museau d'un gros soufflet de sa pate d'ivrogne. - Oui, mon père, je le jure, dit l'autre se dépêtrant. - A Jumièges, est-ce pas? - Et il disparut. Depuis ce jour maladroit, Luc évita son beau-père, comme on fait un chien qui mort sans comprendre, et Thérèse méprisa son homme, parce que l'ayant vu humilié par son père, elle n'avait [p. 96] pu saisir le mot de l'énigme. Luc qui s'en aperçut douta de lui-même dès ce moment et ne connut plus qu'un moyen de conserver ses droits et sa dignité, le bâton. Suivez bien sa logique, mes dames : L'homme, je l'ai vu dans la Genèse, n'a pas entre les animaux créés, de plus ancien ennemi que sa femelle. La femme est née pour séduire, c'est-à-dire pour tromper. La première vertu de l'homme après l'intelligence, c'est la force. Si la femme est la plus faible, c'est que l'homme doit être le plus fort. Si l'homme est le plus fort, ce ne peut être que pour dompter la femme. - Que la femme trompe et que l'homme batte, c'est leur nature. Thérèse riait, il la battait, Thérèse qui ne savait plus à quoi rimaient ces coups riait plus fort, il ne cessait qu'alors qu'elle en pâmait. Elle demeurait plus souvent chez ses voisines. Jérôme ne trouvait rien à redire à ce ménage n'en ayant guère eu d'autre du vivant de sa défunte femme. Thérèse ne rentrait pas plutôt que la danse recommençait. Les voisines qui ne comprenaient guère ces yeux sombres, et le genre de désespoir avec lesquels Luc battait sa Thérèse, disaient, le comparant à la pluie qui frappe pendant que le soleil rit : voilà le Diable qui bat sa femme. Cette pauvre Thérèse qui avait idolâtre son mari, eût volontiers ri dès cette heure avec le premier voisin venu, n'eût été le fantôme de la trique qui pendait à son cotillon, comme des sabots à la queue d'un chien. Luc s'aigrissait de jour en jour ; il s'obstinait dans son injustice, il devenait implacable, comme la providence. Une nuit il pleura amèrement et [p. 97] dit : n'ai-je pas assez pressé ce corps inanimé contre ma poitrine? ne l'ai-je pas assez étreint? si quelque chose en avait dû sortir, ne l'ai-je pas assez aspiré, mes lèvres contre ses lèvres. N'ai-je pas assez cherché à fondre cette femme dans ma nature, à la mêler à moi ; - et je suis resté seul! - l'homme naît seul, vit seul, pense seul, meurt seul ; si deux esprits tendent à se confondre, la matière les écarte. Qu'une de nos vies se brise donc ; - à la plus forte! Vous souvient-il de cet homme qui se débarrassa de sa femme en lui chatouillant chaque matin la plante des pieds. Luc en chatouillant chaque soir les reins de sa femme avec une trique arriva à une fin non moins satisfaisante. Elle en rit tant, qu'elle en créva, la pauvrette! Voilà le goupillon, ma voisine, jetez lui l'eau bénite.

43 Le lendemain Luc en menant son beau-père à l'hôpital, se disait : ne se vantent-ils pas d'avoir des hospices pour toutes les douleurs? Cependant Luc mit le loquet sur le serrure, et se tourna vers Jumièges : Aux bois qui bordaient son passage Sur le chêne nu de feuillage Le gui conservait sa verdeur, Et Luc confiant au présage Disait peut-être dans son coeur : Ainsi tu crois, espoir volage, Sur l'arbre flétri du malheur. Demandez au bon fermier de la presqu'île quelle fut la première chaumière de ce village qui s'élève de l'autre côté du fleuve, sous la forêt de Bretonne. Il vous dira que ce fut la barraque du pêcheur Luc, un grand homme brun, très-agile [p. 98] sur sa barque à promener ses filets. Il se tenait quelquefois des journées pleines, assis au bord de l'eau, amorçant les alauses. Il en faisait grand commerce, mais ne les portait jamais plus loin qu'à Duclair. Tous les pêcheurs admiraient sa patience. Maintes fois le jour, le pêcheur Luc traversait la Seine pour venir à la ferme ; il appelait le fermier son voisin de l'autre côté de la rue, et se plaisait à caresser les enfants. C'était à son four que Luc faisait cuire son pain, c'était dans sa huche qu'il le pétrissait lui-même. Il cueillait chaque décadi deux fagots de branches séchées. Il n'avait d'autre lit que quelques feuilles de fougère sur un tas de bruyère. Sa baraque était construite en terre jaunâtre. Les angles en étaient de cailloux brutes, la toiture d'écailles de bois, la porte et la lucarne de paille en chassis. Il se nourrissait de sa menue pêche. La seule chose qui étonnât ces bonnes gens, c'est qu'il veillait souvent long-temps après qu'il ne se réflètait plus dans la Seine d'autre lumière que celle des étoiles ; et aussi qu'il se laissait dériver les beaux jours sans s'inquiéter si l'heure de la pêche était venue ou passée. Les premiers mois s'écoulèrent doucement ; cette vie plaisait bien à Luc ; il voyait la vie active et ne la niait point, mais ses goûts, son esprit, sa paresse le rejetaient dans la contemplative. C'était d'ailleurs un esprit net ; là où il ne voyait rien, il jugeait qu'il y avait peu de choses. - Les jours de pluie ou de brouillard, il bouchait porte et lucarne, allumait grande fouée et tisonnait, se plaisant à entendre geindre le vent au-dehors pendant qu'il envoyait par sa cheminée des milliers d'étincelles. Cependant sa tête, qu'il négligeait, ne cherchait qu'à lui nuire. Il sentit bientôt une trouée lente [p. 99] se faire à ses idées. Elles allaient toujours en s'éloignant. Il ne savait plus comment s'y prendre pour rappeler à la ruche ces abeilles fugitives. - Il comprit et n'en douta plus que la mort est la conclusion naturelle de toute existence sans but. Il le pensa d'abord et l'éprouva ensuite. L'homme inutile périt de lui-même et sans autre cause. Son inactivité est sa souffrance. S'il n'a pas la vivacité que donne le labeur, la mort s'empare de lui et cangrène tous ses membres. Puis les jugements sévères sur son passé lui revenaient. - Il avait pris l'habitude, pour ses longues confessions monastiques, d'écrire ses pensées les plus intimes. - Sur les murs de sa barraque il crayonnait avec un charbon : L'homme c'est l'égoïsme dans sa force brutale ; la femme l'égoïsme avec ses misères et ses lâchetés impitoyables. A mauvais croyant ce que mes yeux ont vu prouverait assez qu'il est un Dieu - qui récompense le vice et punit la vertu. Puis près de là, ce même frère Luc qui avait peint sur le vélin tant de si douces et de si saintes consolations, esquissait une scène terrible : L'ange de ses souvenirs arrêtant l'homme dans sa marche et cherchant à lui faire détourner la tête. L'ange lui montrait son passé avec un doux sourire. Mais l'homme comme chassé par une main invisible ne regardait ni en avant ni en arrière et pour repousser l'ange semblait vouloir lutter contre lui. - L'homme n'a souvent que deux amis, Dieu et l'ange de ses souvenirs. N'était-ce pas chose horrible de voir celui-là renier l'ange de son passé quand il ne croyait pas à l'avenir?

44 Ailleurs il était écrit : L'homme est donc bien peu, puisqu'à sa mort son souvenir n'est plus confié qu'à la mémoire, [p. 100] c'est-à-dire à la chose de son être la plus fragile et après son coeur la plus variable. Luttes, ô mon coeur, terrasses et anéantis l'esprit qui me ronge et une mine. De moi-même, ô mon Dieu, délivrez-moi. Un soir, Lucas avait les pieds appuyés sur les chenets de la ferme, ses sabots fumaient en séchant ; et lui accroupi dans la basse-chaise des nouveau-nés (les enfants étaient allé quérir son pain qui froidissait dans la huche), agitait la braise, et fouillait les cendres avec une branche de chêne qu'il avait tiré d'un cotteret. Le bout de cette branche avait pris feu de lui-même et flambait en fumant. Luc la regardait de tout son coeur, et la promenait sur la pierre qui soutenait le foyer. Sous la suie qui la couvrait, il arriva à Lucas de suivre une ligne dont il chercha la naissance. - Cette ligne était un pli de robe. - De la robe sortait une tête mitrée - Les quatre coins du tableau portaient légende. - Dom Luc reconnut un des sarcophages de l'abbaye. Il déchiffra bien aussi le nom. Mais aussitôt ses sourcils se froncèrent, - il brisa le tison contre la pierre : - Brûle à ton tour, dit-il, toi par qui brûla l'ange du Seigneur. - C'était un des juges de la Pucelle. En sortant de là, il déposa les pains dans sa barque, mais au lieu de gagner le large, il reprit terre, et enfila le petit sentier qui remonte vers le bourg et les ruines. Il y pénétra par le pavillon de la laiterie. De là en mesurant les deux flèches qui si bien assises, regardent encore si loin, il reporta son esprit aux jours de magnificence. Mais dès qu'il entra dans la salle des gardes, il retrouva dans une bise de désolation qui passa, cette idée de trouble qui depuis l'heure fatale l'avait partout escorté comme un remords. Entre les deux hautes murailles de la nef ses pieds fauchaient [p. 101] l'herbe verte. Quand il arriva à ce point où les tronçons de ruines sur lesquelles l'eau du ciel n'avait pas encore lavé les arabesques, semblaient se multiplier et faire ronde autour de lui, il sentit s'infiltrer en son ame une idée de chaste bonheur ; les mains croisées sur sa poitrine, il tomba à genoux. Le lierre d'agnès, le lierre d'immortalité avait vaincu les temps et les gens, et reconquérait son droit mélancolique, le droit si superbe d'orner les ruines. Tout-à-coup Luc prête l'oreille, il croit entendre au-dessous de lui le bruit d'un levier qui cherche morsure entre deux pierres. Il s'avance, en pliant doucement le gazon sous ses pieds, jusqu'au bord d'une fosse profonde qui se creuse à quelques pas du lierre. C'est l'entrée du caveau funéraire d'où fut tirée cette cendre patriotique d'agnès. On tentait une seconde fois de violer le saint asile. - Qui es-tu misérable? cria Luc au profane. - Celui de nous deux, saint frère, qui s'est le moins fait attendre. - Tu ne trouveras rien là, dit Luc en revenant à ses goûts de la veille. C'est par terre qu'il faut ramasser. - Brise-moi la tête de cet apôtre. - Ce pendentif est-il assez léger? - Ah! Seigneur, quel monstre terrible que l'ignorance! n'ont-ils pas brisé les vitraux? Des vitraux qui n'avaient pas de pareils pour l'éclat des couleurs. - Le roi n'en référait pas de semblables, ni tous les directeurs. - Ah! mon saint patron ; des ignorants gardeznous! ramassons-les, n'en perdons pas un éclat. Tu les rassembleras ailleurs tout à ton aise. Le jour devenait si beau en passant au travers! Qu'est devenue la Magdelaine à la chevelure et à la ceinture dorée. - Marie Magdeleine, retrouvez-nous cet or là. [p. 102] Ils marchaient sur leurs genoux, relevant les parties qui n'étaient point disjointes, et amassant dans les pans de leurs habits les coins brisés ou détachés. Quand ils purent juger à la lune que trois heures étaient passées, ils sortirent des décombres avec une grande vigilance et reprirent le sentier de la Seine. Ils revinrent sans doute à deux ou trois tours pour emporter

45 tout ce qu'ils en avaient jugé digne. Ils posèrent tout au fond de la barque et Luc se mit aux rames, pendant que le petit homme se tenait à l'autre bout : tous deux se taisaient. Quand ils furent en pleine eau, Luc lâcha les rames à leur anneau, se leva et dit à son compagnon : Qu'entends-tu faire? où allons-nous? A Douvres, dit le petit homme, deux mille guinées de ta cargaison. Luc se retourna vers les clochers de sa vieille abbaye. - Non, je ne te suivrai pas, sauve ces reliques, je te tiens quitte. Mon âme a péri là, - c'est là seul qu'elle peut revivre - Et sans quitter ses habits il se jeta à la nage. Ses membres étaient glacés. Tout en poussant vers la rive, il détournait la tête. Le petit homme avait pris sa place et s'abandonnait au courant. Au moment où il touchait la rive la barque avait gagné le coude du fleuve, et Luc ne vit plus rien. Il ne sut jamais que l'angleterre montrait comme une conquête les vitraux de Jumièges. - De là je n'aurais pas dû sortir, se dit Luc en remettant le pied dans l'enclos des ruines. - C'est là la terre qui m'est bonne. Dès que parut l'aube il s'enfonça dans les souterrains, et rouvrit ce cachot d'où il était sorti si bien vivant, pour une vie si nouvelle et si triste. En flairant des mains la paroi, il rencontra à ses pieds son froc et son précieux missel. Il jeta à la hâte ses habits mouillés, et coula sa longue robe pour ne plus la quitter. [p. 103] L'humidité n'avait point altéré les belles couleurs de son missel, - et il vécut de prières et de racines. Dieu cette fois suffisait à son âme, il la comblait, elle en débordait. Il écrivait avec un stylet de plomb sur les derniers feuillets de son missel inachevé : A vous qu'aux champs poursuit l'orage, La ruine est le bon ombrage ; Pélerins usés des genoux, Sous la ruine abritons-nous. Ta religion n'est donc faite, ô mon Dieu, que pour ceux dont le monde ne veut pas encore, et pour ceux qui ne veulent plus du monde. La nature est muette à qui ne l'appelle pas Dieu. La mort n'est qu'un accident dans la vie du chrétien. Il ne connaissait point d'autre cellule que son cachot humide ; il y dormait sur la dure, ses hardes de pêcheur pour oreiller. Il ne relevait aucune ruine, pensant qu'il n'est point de basilique si religieuse que des ruines. Le bon fermier s'en revenait un soir du bourg à sa ferme, portant son plus jeune gars à califourchon sur ses épaules. Le petit tenait ses yeux fixés sur les tours. - Qu'est-ce donc que tu as à regarder? tu es bien malaisé, mon gars, lui dit son père. - Tiens, tourne-toi, dit l'enfant, vois-tu sur le fin haut une bête toute noire qui se promène? - Signe-toi vite, mon gars, et dis ta prière contre les revenants, - dit le père, voyant sur le parapet de la tour, à droite, un long moine, capuchon rabattu, immobile comme un saint de pierre. - Je n'en vois qu'un ; ils devraient être vingt-cinq. [p. 104] Aux premières neiges Luc mangea des herbes vénéneuses qu'il avait arrachées dans la fosse d'agnès. Il se traîna jusqu'à sa cellule et y mourut dans de grandes douleurs. On retrouva le cadavre au printemps de l'an IV, - l'année où parut ce beau voile de pourpre à jeter sur d'infâmes orgies - qui se baptisa Buonaparte. 1 er. avril [p. 105] GEORGINE.

46 [p. 106] Depuis qu'à Philiste Mon coeur j'engageay, Tantost je suis triste, Tantost je suis gay. Ainsi s'en vont mes amours Avec mes plus beaux jours. On pleure, on s'ennuye, On souffre en aymant : Mais quelle autre vie Passe plus gayement? Ainsi s'en vont mes amours Avec mes plus beaux jours. Un plaisir qui passe Comme un doux zéphir, En pasant, efface Un long déplaisir Ainsi s'en vont mes amours Avec mes plus beaux jours. Jean Renaud DE SEGRAIS. Chansons. Les plaintives langueurs et les jeunes désirs. SEGRAIS. Athis. L'ONCLE ANTONIN. Faire et aimer ce que vous ne devriez pas, C'est boire et manger pour vous autres femmes. Clarisse HARLOVE. [p. 107] AMI JOB, J'allais te rejoindre à Florence, où, m'écrit notre ami le maestro, - tu es devenu peintre quoi que tu aies pu faire. La gageure s'est tôt perdue, nous la viderons plus tôt. Je suis bon parieur et n'attendrai point l'an qui vient. Choisis bien les trinqueurs. Au moment où je mettais le pied dans l'omnibus de St.-Laurent, désir m'a pris de revoir la vieille maison, dans laquelle, avant que tu enjambasses toi-même les marches Piémontaises, nous nous sommes reposé quelques soirées de l'autre mois de juin. Je reviendrais cent fois et de plus loin à de pareils coins du monde, où j'aurais comblé si courtes heures de tue-temps si faciles. Je me présentais là dans mon invariable costume ; c'est celui de l'an passé : c'était le même il y a quatre ans. Toujours ma large culotte qui ne tardera plus à devenir trop étroite, les souliers ferrés, le paletot gris, et le feutre des mariniers du Rhône. En écartant du doigt les rideaux poudreux de la voiture, j'avais vu de loin notre maison dans son superbe isolement. J'y montai pour une heure ; j'y suis resté un mois, et demain je pars pour Antibes. Mon sac est bourré et sanglé ; j'ai aspiré la dernière fraîcheur du soir, j'ai repassé par tous les sentiers : c'est à cette heure que je veux te conter l'histoire. Depuis douze mois, notre maison sur la foux n'a aucunement bougé de place ; elle a toujours sa teinte grise et abandonnée de logis à revenants. Les murs n'ont pas descendu d'un pouce et le sentier qui y monte n'est ni moins âpre, ni moins [p. 108]

47 ardent à midi. Il était à peine abordable à huit heures, le matin que j'y arrivai. C'est l'heure, s'il t'en souvient, où nous nous cloîtrions pour nous donner l'un à l'autre la pose et l'air du travail. J'espérais bien n'y trouver personne ; personne n'aurait marché sur mes souvenirs. Helas! hélas! ami Job, l'illusion est la mère de toutes les douleurs. Sur l'inflexible divan de pierre couché au fond de notre berceau de vignes, étaient groupés trois enfans, autour d'un pannier rempli de ces cerises merveilleuses, que nous ne savions comment nommer en bonne langue française ; un tout jeune homme de seize à dix-sept, une jeune fille d'âge égal, le dernier avait huit ans à peine. Ils se garaient mal du soleil, qui donnait en plein autour d'eux, se glissant entre les ceps mal joints où mal taillés. La soeur avait un large chapeau de la plus fine paille, posé sur la tête, à la mode des femmes du pays, une robe de mousseline claire, et des grofious dans son tablier ; le petit frère était en chemise, cheveux bouclés sur tête nue ; l'aîné de la famille, celui que je pris pour tel, portait un feutre semblable au mien, un paletot gris comme le mien, une culotte de même ampleur que la mienne, mais l'accoutrement se trouvait dans son ensemble d'une si coquette élégance, que je ne songeai qu'à rougir sur moi-même, et mis le pied sur le seuil sans saluer personne. Ainsi, pensai-je amèrement, cette maison n'est plus la nôtre ; en fait de souvenir, la place est au dernier occupant ; nous en voilà duement balayés. Un instant je fus tenté de sortir, avant de m'être laissé voir d'aucun autre ; mais la curiosité vainquit, je me penchai sur l'escalier de la cuisine et j'appelai Françoise. La porte en face de moi s'ouvrit, et une dame [p. 109] dont les cheveux étaient mêlés d'un gris plein de douceur, quoique bien conservée du reste de sa personne, m'expliqua avec l'accueil le plus obligeant que Françoise était pour l'heure du marché descendue à la ville, et la maîtresse du logis depuis les Rogations partie pour la montagne. Il ne me restait plus qu'une question à faire. Je lui demandai si cet appartement qui se trouvait auprès du sien était occupé par elle ou par sa famille. - Non, me répondit-elle, notre voisin est Monsieur Gabriel de Montlouet. - Montlouet! un Parisien de Basse-Normandie! répétai-je bien à cette dame. - Lui-même, Monsieur, vous venez sans doute pour le voir. Je pus lui assurer que je ne m'attendais guères à le trouver établi dans une chambre que j'avais occupée moi-même l'année précédente. Quelle rencontre miraculeuse! s'écria-t-elle, me conduisant elle même jusqu'à l'entrée ; - allez vite au bout de la terrasse ; il y est avec les enfants. A chaque pas que je faisais vers le petit cercle, Montlouet tendait plus impudemment un regard qui, sous aucun motif, ne semblait disposé à me reconnaître. La jeune fille ne savait que penser, et ramenait ses yeux de moi à lui. Tout-à-coup il se roula sur le banc avec un rire si accentué, qu'il en toussa demi-heure durant. - Pardon, mille fois pardon, ô le meilleur de mes amis, me dit-il les yeux humides, et comprimant les derniers éclats de sa quinte, - à voir de dix pas le sac que tu accrochais à ton épaule, nous ne prenions pour une recrue. - Je fus désarçonné du coup, et ne sus faire à sa charmante voisine qu'un salut digne au plus de mon apparence. Je reconnus pourtant que Montlouet était encore mon ami, à la façon toute gracieuse dont il me prit la [p. 110] main, en articulant la formule suivante : - Permettez-moi, Mademoiselle de Magny, de vous présenter mon ami Jean, un brave Normand, en notre temps de collège accoupleur de rimes, depuis fainéant de profession et coureur par position. Je me redressai sur cet éloge, et Montlouet me secouant la main qu'il tenait, ajouta : je t'invite en toutes formes civiles à prendre chez moi ton quartier d'été. - Je lui répondis que pour deux jours seulement j'acceptais son hospitalité, mais qu'avec sa parfaite obligeance il ne m'offrait que ce qu'il nous avait plu de lui laisser. Il demeura confondu de l'explication. - Et Job, me dit-il, qu'en as-tu fait? Jean était l'ombre de Job : Job est un vrai Schlemihl, Job a perdu son ombre. - Que fais-tu devant moi, ombre sans corps? et que fait le corps sans ombre? - Je lui contai comment depuis dix mois tu avais pris racine à Florence, où je courais te rejoindre, et comment pour un gouacheur retiré des éventails, tu représentais assez gentiment notre grave école. Il rida son front, écarquillant les yeux, et se tourna vers Mademoiselle de Magny. Cette pancarte bariolée d'armures et de costumes, - vous souvenez-vous, Mademoiselle? que je trouvai le soir de mon arrivée glissée derrière ma commode, et que je vous ai montrée depuis, ne doit être autre chose qu'un appui-main de notre ami. - Il saisit l'instant où elle aidait de la main son petit frère à passer du banc de

48 pierre à l'escalier de la terrasse supérieure, pour me souffler à l'oreille : J'avais déchiré la feuille, afin de n'avoir pas tout à expliquer. Il y avait dans un coin des débardeurs qui... jetant la jambe à des pierrots que... - Je te montrerai cela, tu reconnaîtrais l'homme d'ici à la Napoule. - Je ne t'ai jamais connu le nez fin, mon cher [p. 111] Jean, reprit hautement Montlouet ; - pendant que je ne sais quoi te retenait à Arles (ici il me coudoya, et je ne sais quoi moi-même me fit pincer les lèvres), - s'est achevée dans toute la vallée la moisson des roses. - Il n'y a pas cinq jours que nous avons cueilli la dernière, dit Mademoiselle de Magny. Elle se leva et emportait le petit pannier si bien allégé, que la feuille qui couvrait les fruits touchait celle que les fruits avait couverte. - Montlouet saisit prestement l'une des anses, elle sourit, et quoiqu'elle pût faire pour le lui arracher, le garçon tint bon, et on lui céda sa part du faix. Moi je n'avais pas perdu ce moment. - Vous vous êtes assez intimement connus, toi et ce pauvre Montlouet, pour que tu te représentes ce que doit être sa figure avec des yeux plus enfoncés et un teint plus violâtre aux contours. Cet air de grande jeunesse qui m'avait si fort désorienté à distance, ne perdait rien de tout près, que la peau qu'on remarquait un peu tirée ; pas un poil de barbe à ce menton, où toi, Job, tu ne les comptes plus. Sa physionomie était sensiblement plus vieille que son épiderme. On eût dit un enfant précoce aussi bien qu'un homme tardif. La rougeur qui à ce moment lui montait aux joues, n'était point de sang vif, mais terne et trop faible pour chasser jusqu'aux pores. Ses épaules voûtées lui rentraient dans la poitrine, tout son corps me parut d'une maigreur chétive. Ses cheveux blonds ne servaient qu'à donner à son front des teintes d'un vert mal nuancé - Cet examen m'effraya. Je sus pourquoi je le rencontrais là ; il ne me resta plus une question à lui faire à ce sujet. - Ce qui, en dépit du mal, n'avait pu cependant s'altérer en lui, c'était la belle douceur de son visage, et le charme attractif de tout lui-même. [p. 112] Nous marchions à tout petit pas vers la maison. Adrien, - j'entendais appeler ainsi le bambin, - suivait notre ligne ou la précédait, traînant la main le long du feuillage. Montlouet appuyait sa main sur mon bras, les lèvres entrebâillées par un sourire, qui me parut double : de joie certainement, mais où s'infusait plus d'un grain d'orgueil. Moi, tout distrayait mes yeux. Je retrouvais cette belle verdure, et ces feuilles lustrées des lauriers et des pistachiers, entre eux se fanait encore une rose attardée, les fleurs des orangers et des syringas se détachaient et tombaient laissant l'air tout embaumé Mademoiselle de Magny tenait la tête doucement soulevée vers la Marbrière. Elle me sembla seule avoir conservé cette ineffable sensation de frais bonheur, que j'éprouvais si vivement aux premiers jours de notre venue, chaque fois que nous nous tournions en face de ce merveilleux et éternel tableau. - Sans quitter l'ombre de cette charmille où nos pieds glissaient ou traînaient sur les dalles, dans le cadre inarrêté de deux vignes dont les vrilles se mariaient, une montagne magnifiquement simple, vêtue de beaux chênes à liège jusqu'à la ceinture, point d'autre bouquet au côté qu'une jolie maison blanche, des broussailles grises jusqu'au front, un châlet de marbre pour couronne, trois peupliers en aigrette, et pour auréole le ciel d'un bleu si profond, qu'il ne pouvait se refléter que dans une telle mer. Aujourd'hui que tu as vu l'appenin de Bologne et le volcan de Naples, avoue, mon cher Job, que nous avions bien là, de l'autre côté de notre arcade d'entrée, un paysage de la plus belle Italie ; je ne les conçois point autres. Mademoiselle de Magny se jeta avec Adrien dans l'appartement de leur mère, et nous continuâmes [p. 113] Montlouet et moi, jusqu'à l'heure du déjeuner, à monter et descendre les terrasses. Nous arpentâmes plus long-temps celle-là qui tend le flanc au soleil levant, bordée en balustrade d'une haie de rosiers et en espalier d'une ligne d'orangers. On mesure d'ici ville, mer, montagne et vallée ; la ville s'accule au fond. Le bassin de la vallée tout moutonné d'oliviers s'émaille de maisonnettes, comme un gazon de marguerites ; enfin de là la jetée de la Napoule, jusqu'aux grises montagnes de Nice, par de là les îles St e.- Marguerite et leur château de Lerins, la mer tend sa zône, vers laquelle tout s'affaisse et s'évase. Nous rentrâmes dix heures sonnant à la tour carrée de la paroisse, et presque sur nos pas la première porte se rouvrit. - Quel ravage! cria Françoise. C'était encore son mot. L'an passé je jouissais drôlement de lui entendre

49 piailler ses trois syllabes. J'en bondis presque sur la malle où j'étais assis. Dès qu'elle me vit la petite femme : Ah Monsieur Jean, dit-elle, vous nous l'aviez bien promis... Où est-ce donc que nous vous logerons bien, reprit Françoise après un répit de contemplation. - Dans ce coin ci, et pas plus loin, lui montra Montlouet. - Hain! fitelle avec l'accent et le hochement de tête dont elle expliquait ce mot à elle. Nous allons refaire le lit de sangle. - Je crus devoir interposer mon holà. - Nenni, Françoise ; par terre, je vous en prie. - Comment par terre, dit Françoise en mettant nappe sur table, - ah mon Dieu, quel ravage! Nous vécûmes ce matin-là d'une fournée de gougourdes et d'un saladier de fraises. Je me scandalisai du peu et lui fis observer que l'âge de jeûner ne m'était point encore venu ; d'ailleurs [p. 114] son titre de malade lui obtiendrait dispense ; qu'avait donc fait sa maladie de son appétit. - La faim m'a tombé, me dit-il du bout des lèvres. - Là dessus je le lançai vertement en ces termes : ce n'est point pour moi, vieux, que je parle ; mais crois-moi, Montlouet, il vaut mieux faire trois repas que deux et plutôt cinq que trois, à cette fin légitime de maintenir en santé la créature de Dieu. - Le soir même, je le remis au régime d'une demi-terrine de bouillabaisse. Entre les deux repas, nous demeurâmes seuls dans sa chambre à nous expliquer. - Je ne sais en vérité, me dit-il, quelle bonne fée m'a amené à cette maison plutôt qu'à toute autre. Madame de Magny me traite comme son fils ; cela me confusionne par moments. C'est elle-même cette excellente femme qui a voulu s'occuper de mon ménage, et ces fameux repas que nous ferons seront l'oeuvre de ses mains. - La brèche ouverte, j'y mis le pied. - Tu ne me parles pas de la jolie soeur que tu as gagnée là. - Soeur divine, mais toujours soeur, me répondit-il, presque honteux. Je lui sus gré d'avoir laissé cet air de jactance qu'il avait eu sous le berceau. - Ne cherche pas à rougir, Montlouet, lui dis-je en lui pressant la main ; Dieu merci, j'ai le coeur assez simple pour juger la partie. Après le dîner, chacun sortit de son appartement, comme c'était coutume. - Nous allâmes vers madame de Magny, et Montlouet lui dit dès l'abord : Madame, un normand de vos voisins. je vous présente. Ne l'auriez-vous pas rencontré déjà, rôdant sur les chemins de La Ferté?... Quand donc Jean? n'y a-t-il pas deux ans de cela? - Je parlai à Madame de Magny d'un filleul que j'ai dans son vasselage : ces dames le connaissaient mieux que moi et l'on me certifia que, hormis le [p. 115] nom, il n'avait rien de son parrain. - Cependant qu'il était question de mon filleul, Mademoiselle de Magny, Montlouet et Adrien avaient disparu, et je les entendais rire et causer en se promenant dans l'allée des orangers. Nous étions à l'heure de la soirée où c'est en conscience sensualité de respirer ici, où l'air de Provence est chose friande. Les premières mouches de feu promenaient leurs éclairs dans le crépuscule ; le brouillard commençait à voiler la mer et quelques feux à s'allumer parmi ces maisons sans nombre qui sèment la vallée. Madame de Magny me dit : Ah Monsieur, vous avez là un bien parfait ami! - Moi je ne me sens jamais si doucement chatouillé que par l'éloge de mes amis. Je laissais dire Madame de Magny ; quand elle eut pesé une à une les vertus de Montlouet, je repris : c'est vrai, qu'il est d'une douceur accomplie ; mais il m'a confié que vous le gâtiez plus encore qu'il ne mérite. - Ah! me dit cette mère humble et obligeante, quand on rencontre un souffrant, si digne d'intérêt, seul et loin de sa famille, il faut bien, pour être agréable à Dieu, aider un peu de la main, un peu des conseils. - Je ne sais rien de l'état de son mal, me dit-elle plus bas. Il faisait peur à voir ce pauvre Monsieur Gabriel, quand il arriva. - Georgine et moi nous nous sommes partagé les soins, elle de le distraire, moi de les guérir tous deux. - Car, Monsieur, me dit Madame de Magny d'une voix tremblante, et peutêtre les larmes aux yeux, je venais ici pour ma fille - Après une pause que j'avais garde d'interrompre, elle continua : les trois enfants jouent ensemble comme soeur et frère ; - puis pour excuse elle ajouta : moi, Monsieur, je le crois plein d'honneur, Monsieur de Montlouet. - Sur ce mot, elle se glissa le long du petit escalier qu'embarrassent les branches d'un laurier rose, et [p. 116] par lequel sa fille et Montlouet avaient disparu. Nous les vîmes tous trois au bout de l'allée, elle assise sur le banc que forme à droite un enfoncement du mur, Montlouet couché sur l'herbe à ses pieds, les rameaux de l'olivier leur pendaient tristement sur la tête, Adrien était debout rabattant les lucioles avec le mouchoir qu'il avait tiré des mains de sa soeur. - Il faut rentrer, mes enfants, leur cria Madame de Magny, neuf heures ont sonné, et la fraîcheur arrive. - Mademoiselle de Magny se leva la première et tendit en riant les deux mains à Montlouet, qui n'eut pas honte de s'y prendre. On rentra de suite, on se souhaita la bonne nuit et les deux portes se fermèrent. - Montlouet songea alors à me montrer ce fameux appui-main, auquel tu avais si habilement, disait-il, essuyé tes pinceaux. Ne crains point d'avoir fait là une grande perte, personne n'avait perdu que moi. Je reconnus l'esquisse des scènes que tu me commandais pour LA CIGALE. Je songeai à m'en servir et m'endormis

50 sur cette idée. Il n'était pas quatre heures, que Montlouet se rua sur mon lit, me rabattit la couverture, criant : Voyez la paresse! - Tu es le seul à dormir dans la maison à cette heure indue. - On t'attend, - debout... debout. - Je tombai les deux pieds dans mes savattes, aussi prestement qu'un collégien pris par le tambour. Montlouet ne me trompait pas : Adrien, Madame et Mademoiselle de Magny nous attendaient sur le seuil de la porte. Madame de Magny me dit : je vous les confie tous deux ; - celui-là, me montrant son fils, n'a besoin de personne. - Montlouet escalada bravement les terrasses. Quand il eut enjambé la grosse pierre qui sépare notre enclos du chemin et qu'il eut aidé Mademoiselle de Magny à la franchir, il fit encore trois pas et s'assit à la hauteur de cette grosse [p. 117] roche qui s'élève là comme une borne militaire sur cette voie de montagnes. Sa camarade s'assit auprès de lui, haletante comme lui, et ne pouvant comprimer les éclats de toux sèche que lui laissait sortir à pleine poitrine. Mademoiselle de Magny une fois remise me dit : ayez patience, Monsieur, c'est un vrai chemin de la Croix, nous ne sommes encore qu'à la première station. Adrien était dressé à ces haltes et n'attendait personne pour s'asseoir. Quand tous ces coeurs malades battirent moins violemment, on se leva et - sans détourner à ce joli plateau où tu te plaisais, les premiers jours de notre venue, à t'étendre le soir, - la seconde station se fit un peu au-delà, trente pas au-dessous de la route de Castellane. A chaque station, c'était nouvelle quinte. Une fois sur le grand chemin bien droit, bien égal, on marcha long-temps et sans repos jusqu'au-delà du pont, tout le long de ces tranchées de terre rousse, telle que vous nous en montrez dans vos tableaux campagne de Rome. Pour cette fois c'en fut assez. Nous nous tînmes une pause sur un mur à mi-côte. Un chêne à liège nous abrita contre le soleil qui se levait derrière les montagnes du Piémont. Nous redescendîmes plus allègrement. Ce terrible soleil faisait déjà grand peur à Mademoiselle de Magny. Sa bonne mère se trouva là sous le berceau de vignes, toujours avec l'aiguille dans un chiffon, car elle travaillait sans cesse ; et aussi devant la maison un chévrier avec son petit troupeau de trois à quatre chèvres. Françoise alla quérir les tasses qui fraîchissaient à la fontaine. Le chévrier saisit une de ses biquettes pour la traire, pendant que les autres poussaient leurs cornes dans les lauriers et les effeuillaient en les secouant. - Cela se pratiquait ainsi chaque matin. A six heures le chévrier montait à notre maison. Si l'on n'était à la [p. 118] promenade, c'était à qui serait le plutôt sorti de sa chambre. La première tasse était pour Mademoiselle Georgine, la seconde pour Montlouet ; parfois bien je prenais la troisième. Adrien ne pouvait en sentir le goût. Tu trouverais peut-être bon que je te dise trait pour trait et sans plus tarder quelle était Mademoiselle de Magny ; mais les miniatures ne me réussissent guères, regardes un peu pourtant : son âge : dix-sept ans. Elle était délicate et élancée, d'une finesse et d'une blancheur de peau merveilleuse. De loin, sous ses cheveux châtains, l'ensemble de sa figure présentait peut-être trop de points d'ombre, mais de près chaque linéament, le nez surtout qu'elle avait doucement aquilin, et admirablement modelé, se trouvaient d'une distinction et d'un caractère exquis ; - moi rien ne me plaît comme la bonté, je l'adore. - L'observation la plus singulière que j'eus lieu de faire en Mademoiselle de Magny, - je ne sais encore si elle tenait cela de sa maladie ou de sa nature, c'est qu'aux moments où elle était vivement mue soit du corps, soit du coeur, toute sa jeunesse lui montait aux yeux : personne alors n'en eût soutenu l'ardeur. Cette seconde journée dut s'employer à l'expertise ou plutôt reconnaissance des lieux. Je te l'aurai déjà répété dans le courant de notre séjour, car la ressemblance me frappa dès l'abord. Depuis bientôt dix ans que je suis en orphelinage, cette habitation est la seule qui m'ait rappelé à mes conditions d'enfance. J'ai cru reconnaître à ce jardin je ne sais quel rapport avec le verger de mon bon père, et bien que je ne pusse retrouver là ni le petit parterre où j'arrosais mes gadéliers, ni la plate-bande où je semais mon seigle. J'y retrouve cette confusion de buissons en fleurs, et [p. 119] de beaux arbres à fruits ; mêmes pans de mur, ruches à lézards, mêmes petits coins d'herbe séchée qui faisaient le bonheur d'adrien. Le logis aussi avait au-dehors comme au-dedans un parfum de ménage qui me délectait. Bien habile était qui lui choisit son horizon, lui marqua ses fondements, lui limita son enclos. C'est un curé, dit l'histoire, pour deux saintes femmes et pour lui-même. Ah! mon père, c'était hermitage peut-être, mais ce n'était qu'hermitage d'amour. Nulle part on ne sent mieux la douceur de l'air, la volupté du ciel ; les parfums y enivrent la tête, les grandeurs qui delà se déroulent, exaltent le coeur. Rends témoignage, Job : as-tu jamais tant appelé qu'ici corps de femme, à qui parler le langage des baisers? Que de désirs et de songes enchantés ramenaient sans cesse ce souvenir de deux belles filles de la Garonne, et d'une soirée sous les ormes! et quand de si loin nous les évoquions les deux charmantes soeurs, qu'étaient-elles pour nous, sur ces terrasses

51 parfumées, que l'image du bonheur le plus délirant. Souvent j'y pense encore ; ce ne fut pourtant qu'un rêve, une matière à sonnet. O mon Job, ces belles ombres de volupté entrevues et disparues, que deviennent-elles? Où sont-elles? J'en rougis parfois en moi-même : le plus sincère de mon amour ne s'est jamais dépensé que pour de telles visions. Près de Dieppe, il y a six mois, une Italienne, je n'osais l'envisager, tant je la trouvais jolie : des Anglais l'emportaient dans leur île. - Nation impudente et pillarde, ils ont mis à nu cette pauvre Italie, ils lui ont volé jusqu'au dernier de ses joyaux, ses peintures les plus riches, ses marbres les plus précieux ; ne leur faut-il pas à cette heure son plus beau sang pour régénérer leur race normande appauvrie. - Mais ce n'est pas là l'histoire. [p. 120] Le troisième jour, je dis à Montlouet : ce n'est pas tout de m'héberger, il faut encore mettre notre amitié à l'abri, et j'ai éprouvé que la plus vieille amitié résiste mal à huit jours de tête à tête. Réponds : quelle est ta vie? quels sont tes travaux? - Montlouet me répondit : j'apprends par coeur le code de mon pays, je lis assiduement le dictionnaire de ma langue, et la sieste se fait à l'intervalle. - Bon, dis-je, et moi? - Tu écouteras les cigales et tu te chaufferas au soleil. - Tu me traites, mon cher, cent fois mieux que toi même, - en vérité, répliquai-je un peu magistralement, je ne sais ici rien de mieux à faire, que de me chauffer au soleil et d'écouter les cigales. Je serais aise de savoir quelle peine autre on t'envoie prendre ici que celle d'écouter les cigales et de te chauffer au soleil. - A l'intervalle, comme tu dis, et par mode de délassement, Adrien fera ma partie d'oie. Je lui enseignerai la saine philosophie de ce jeu, tel que les rois et princes le pratiquent. Il est l'élève que je veux former. - Ta journée pourrait bien être la mieux remplie, convint Montlouet. Adrien, mon sujet, est sans contredit le plus bel enfant de sept ans que toi et moi connaissions. Ses traits sont pour la plupart les traits de sa soeur émoussés, mais affermis. Le teint est cru et commun ; tant mieux. Ici surtout Adrien a un charme dont personne ne se rend compte, la santé. Nous devînmes dès le commencement de rudes amis, et voici comme : - Sa mère, une fois récitée la leçon du matin, ne s'occupait plus que du ménage ; sa soeur ne veillait qu'au malade. Montlouet méprise les enfants, - d'où personne ne songeait à mon pauvre Adrien. - Mais lui se trouvant seul et sans affaires, s'était approprié la banlieue du logis ; [p. 121] figuiers, lauriers, fleurs, fruits et locataires d'iceux, tout relevait de lui. Les murs d'appui des terrasses n'avaient ni trou ni pierre qu'il ne connût, - il remuait tout, soulevait tout. - La veille je lui avais enseigné l'art de mettre aux prises nos monstrueuses fourmis à grosse tête. La plus forte découpe la faible en deux : leurs dents sont faites ainsi. - Il vint me dire en hâte que sous une pierre qu'il avait arrachée, se trouvait une bête noire à longue queue. - C'est une tarente ou un lézard, lui dis-je. - Non pas, répondit-il, cela ne se dérange que tout malaisément. Il avait d'abord voulu prendre la bête avec ses doigts, mais l'ayant touchée avec un fétu, elle avait relevé la queue avec une vitesse qui l'avait effrayé. Je le suivis, et nous trouvâmes cette tant vilaine bête (j'en eus le frisson pour ce pauvre enfant) ; qui n'était autre qu'un scorpion. Je lui dis : cours vite chercher des charbons sur une pelle. Il ne tarda pas à revenir de la cuisine avec plus de charbons et de cendre chaude, qu'il n'en eût fallu pour faire grand mal aux quatre coins de la ville. Je fis une enceinte de tout ce feu au scorpion. Dès qu'il sentit la chaleur, il essaya d'en sortir. Le lourdaud fit le tour du cercle plus lestement qu'il n'avait coutume d'aller. Puis voyant que le mur n'avait pas de porte, il releva sa terrible queue, et s'en piqua à la tête : il mourut à l'instant. - Petit, dis-je à Adrien, bien t'a pris de ne pas toucher la bête. Sa piqûre qui l'a frappé de mort, pouvait te tuer avant ce soir. - Sois prudent, bon homme, et regardes toujours où vont tes doigts. Un scorpion peut s'applatir aussi bien sous la fenêtre de ta mère que sous une tuile du jardin. Le succèdement de ces journées ne se représente plus à mon esprit que bien confus. L'habitude [p. 122] m'a gâté bien des couchers de soleil, et l'arôme de bien des fleurs. Une foule de scènes délicieuses se sont décousues ou fondues dans le lointain, les couleurs ne sont plus si vives ni les effets si saillants. Je ne saurai plus leur rendre, je le sens bien, leur naïveté, leur fraîcheur, et leur mélancolique désolation. Pour le reste, tu sais qu'à l'état où ils ont laissé décheoir le pauvre Jean, l'enchaînement n'est pas plus permis à ses récits qu'à ses pensées. Je n'oublierai de ma vie un ravissant tableau de ces premiers jours. Nous étions allés nous promener avant le soleil le long d'un de ces chemins de mulets qui tournent au flanc des collines derrière la ville, pour mener on ne sait où. Nous faisions rencontre de loin à loin de brunes paysannes, vêtues à la créole, - comme sont aussi costumés les hommes de ce pays, - de jupons blancs rayés de rose. Elles descendaient à la ville par ces escaliers pleins de cailloux aigus portant sur leurs chapeaux les provisions du marché. Les unes ne portaient

52 qu'un pannier, d'autres des fagots énormes, la charge d'une mule ; l'une d'elles portait jusqu'à deux barils, - elles porteraient ainsi toute leur maison sur leur tête ; - et tout en marchant ne décessaient point de tricotter leurs bas de laine jaune ou rouge. Mademoiselle de Magny et Montlouet s'extasiaient de cette confiance et de cette sérénité, et moi je riais sous cape, me rappelant encore dans ces mêmes chemins Job et Jean s'exerçant à porter une méchante pierre sur leur chapeau et la laissant choir de trois en trois pas. Un petit gars poli comme on l'est dans son pays, - point autant tout-à-fait que nous le sommes en Normandie, - dit en passant à Montlouet : Bochou, moucha ; - nous partîmes de rire, et il ne fut mais question [p. 123] de montagnardes non plus que de barils. - Je me souviens que cette sortie s'acheva fort difficilement. Je ne sais quelle idée nous prit de nous écarter du sentier et de tourner dans ce que nous prîmes pour un autre chemin. Mais bientôt, lorsque nous étions déjà trop éloignés et qu'avancer devenait moins aisé, nous nous aperçumes que nous roulions dans un lit de torrent, - qui sont en très-grand nombre et point toujours commodes, si tu t'en veux souvenir ; - nous continuâmes toujours sur des rebords très-étroits, où je marchais en avant tendant le poing à Montlouet qui soutenait Mademoiselle de Magny, que voulait soutenir, mais qui soutenait son frère. Cela nous mena à traverser la vallée dans toute sa largeur et à rentrer par le chemin de Cannes, huit heures sonnant. Nous courons Montlouet et moi nous reposer sur le banc de pierre au fond du berceau. Adrien était avec nous. Sa soeur nous avait quittés pour descendre à la cuisine où l'appelait sa mère. Tout-à-coup nous la voyons déboucher du petit escalier sous nos fenêtres, gentille, adorable de grâce et de beauté. Elle portait son petit pannier de cerises sur la tête, comme nos paysannes du matin. L'ombre de son chapeau lui descendait jusqu'aux dessous des yeux. Un peu de rougeur animait ses joues. Un sourire de la plus innocente malignité relevait imperceptiblement les coins de sa bouche. Elle marchait doucement par prudence, une lettre en chaque main pour chacun de nous ; - je me sentis rougir en la voyant si jolie ; je jetai l'oeil sur Montlouet, il en tremblait. Elle ne songeait pas à tant la bonne fille ; l'éclat de ses yeux se ternit dans une larme de honte, et le sourire lui tomba des lèvres. Les grofious se mangèrent presque sans mot dire ; - mais rien ne saurait effacer du coin le plus choyé de mes souvenirs - la tête de Georgine sous le petit pannier. [p. 124] La vie nouvelle dont j'avais rudement emmailloté Montlouet, se pressait d'agir. A mesure que de vraies couleurs lui soulevaient la peau, les fausses teintes s'évanouissaient ; j'eusse permis à sa barbe de paraître, je crois en conscience qu'elle se serait montrée. - Enfin un soir au sortir du dîner, je pris Montlouet par la main, et je dis, en abordant la mère et la fille : Mesdames, admirez mon ouvrage, ne voilà-t-il pas un homme de vingt ans? Mademoiselle de Magny regarda longuement et tristement Montlouet. Ses traits se contractèrent ; je vis petit à petit son coeur se serrer. Je venais de blesser la jalouse. - Et moi, disait-elle dans son âme, je n'ai donc rien fait pour lui. - Cette plainte douloureuse me troubla. Son bonheur, pensai-je, a été de l'entourer de soulagements et de vigilance, son étude de chasser l'ennui de l'exil, elle s'est oubliée elle-même pour être l'ange gardien de Montlouet. Elle m'en veut de partager avec elle les soins et les veilles, de prendre la moitié du temps, la moitié des paroles. - Je m'en voulais à moi-même de déranger ainsi des bonheurs. Je cherchai pendant deux jours à placer mon mot. Enfin un soir nous étions grimpés sur le roc Vignon, les yeux tournés vers la mer, savourant la brise au front cette plénitude d'être que donne le sens d'une telle immensité, et la vue d'un tel soleil - couchant au milieu de nuages orangés qui semblaient là comme les ailes à la figure d'un ange. - Mademoiselle de Magny jugea à propos d'interrompre notre silence pour rappeler Adrien. Ce pauvre Adrien s'amusait, debout sur le rocher où j'étais assis, à mettre ses mains devant mes yeux et puis les écartait ensemble. En vérité, Mademoiselle, dis-je à sa soeur, vous êtes avec moi trop grave et cérémonieuse, vous ne me traitez point comme le quatrième [p. 125] enfant de la maison. Je parlais d'un ton simple et comme de prière qui l'eût dû frapper. Mais je ne lui mis en tête qu'une idée attristante, car je n'eus même pas un sourire d'obligeance. - Elle refusait de croire, je ne pouvais rien dire de plus ; de ce moment là je songeai à me retirer. Je ne doute pas que Montlouet n'ait tout vu clairement, mais il n'osa rien. Un beau midi, il me montra un tas de sarments de vigne et de branches sèches, qu'antoine disposait au milieu de la petite cour d'entrée ; il me dit d'un air de mystère : cela ne te dit rien? Je branlai la tête. Il ne lui plut pas de m'en dire davantage. - L'après-dîner de ce matin, il me ramena au tas de sarments et me répéta, en comptant ses syllabes : cela ne te dit rien? - Comprends donc, dit-il en me tirant après lui par le petit escalier qui longe la maison de ce côté. Il arracha deux ou trois brins de jasmin, et au milieu planta une de ces fleurs violettes, espèce de dahlias sauvages, qui croissent là comme des orties. Alors il me fourra ce bouquet à pleine boutonnière, disant toujours : ai-je assez parlé? - Dès que le jour fut tombé, il me repoussa à la petite cour et me dit : attention! avant huit jours la Provence aura perdu ses lucioles, mais regarde bien la campagne, tu en

53 verras plus ce soir qu'il n'en a volé depuis le jour de ta venue. - M'a-t-il entendu? - De ces lucioles là, il en brillera dans le canton de Vire, tant que va durer la soirée. - Madame de Magny vint me tirer d'embarras et remettre ma mémoire en bon chemin. - Garez-vous, Monsieur Gabriel, cria-t-elle à Montlouet, voilà mon Adrien qui accourt mèche allumée. - Montlouet prit le tison des mains d'adrien, et le fit passer aux miennes. - Révérence à ton saint patron, me dit-il ; que le premier feu s'allume par [p. 126] les mains et comptes, si tu peux, combien vont lui répondre. La flamme des sarments s'éleva bientôt à travers sa fumée. Un petit vent activait le foyer, et Antoine avec sa fourche de bois à trois dents lui jetait toujours fraîche pâture. Je me détournai ; en un instant vallée et montagnes furent illuminées. Pas une de ces villas de parfumeurs si bien innombrables et si bien parsemées qui n'eût son feu de la St.-Jean. Quand l'un s'éteignait, l'autre s'allumait, il y en avait de petits, d'autres plus hauts, d'autres qui ne brillaient pour nous qu'à travers un treillis d'oliviers. Il y en avait de toute forme, et je dirai de toute couleur. Notre panorama en prenait un mouvement, une activité, une jubilation indicibles. Ce fut bien pis quand la ville se mit en branle. Le galoubet résonnait, les enfants criaient, les pétards volaient, et comme notre maison domine les toits de la ville, nous voyions, malgré les quatre étages de ses rues, de grandes lueurs éclater et s'éteindre. Les feux et le bruit durèrent ainsi fort avant dans la soirée. - O mon patron, m'écriai-je non pas sans orgueil, la belle fête que nous donnent ces braves gens. - Mais, dis-je, quand tout se fut éteint, quel est donc là bas, entre la Napoule et nous, au plus haut de la montagne, ce grand feu qui brille comme une étoile rouge? Pourquoi ne s'éteint-il pas comme les autres. - Oh celui-là, me dit tranquillement Antoine, c'est un feu de Bagnoles ; s'il est bien allumé, il doit durer la quinzaine et faire deux lieues de tonsure à la montagne. - Pendant que Montlouet se mettait au lit, je poussai les volets de ma fenêtre, et j'entendis à la guinguette au-dessous de nous, les compagnons de la ville qui hurlaient à tue-tête le choeur de la Norma. A propos de festoiement, comment ne t'ai-je [p. 127] point touché deux mots de la Fête-Dieu? - Mademoiselle de Magny est très-pieuse ; ces dames ne manquent jamais à la messe du Dimanche, et Dieu sait et voit seul combien d'yeux louchent pour les y regarder. - Car, entre nous soit dit, nous sommes ici des princes Moscowites et des grands ducs Tudesques ; nous nous donnons bien de la peine pour qu'ils entendent que nous venons de France - Comment nomment-ils leur pays ces sauvages brûlés? - Le jour de la Fête-Dieu nous avons joint la procession au coin d'une rue. Le suisse a défilé, les enfants de choeur, les douze notables parfumeurs avec un grand col qui leur sciait les oreilles et un grand cierge qui leur faisait cascade sur l'épaule, les soeurs de charité et tout leur hôpital, les onze mille vierges de l'endroit en cotillons blancs, les petites filles jetant des fleurs, les chérubins porte-palme, les collégiens enfracqués, la musique d'amateurs, je ne sais quoi encore, toute la ville et le reste. - Nous avons suivi jusqu'à l'église. - Là, ma foi, j'ai baissé la tête, et j'ai senti un prêtre me bénir, - plus croyant que tu ne voudrais le croire. - Suzanne, la petite aînée de Françoise, jettait cette année encore des fleurs à pleine corbeille. Mademoiselle de Magny nous fit remarquer au retour les boucles brunes et touffues de ses cheveux. J'ai rarement vu, c'est vrai, crâne si bien coiffé. - Voilà bien des redites, mon Job ; libre à toi de conclure tout bonnement qu'en notre cher pays des roses nos Fête-Dieu et nos Fête-Jean, à l'encontre des choses humaines, se suivent, mais se ressemblent. Nous causions sur la terrasse des orangers, allant et venant tout d'un groupe, mère et enfants. Le ciel était d'une pureté sévère. Les teintes enflammées de l'horizon montaient au-dessus de la [p. 128] bande grise du brouillard ; les dernières mouches de feu voletaient au-dessus de nos têtes et tout autour de nous. Dans la baie de la Napoule, nous pouvions distinguer encore ces grandes flaques de calme que je voyais pour la première fois dans ces mers chaudes de Nice : notre méchante mer à nous bariolée de glauque, de gris, ou de bleu, et portant toujours l'ombre de ses nuages, n'a jamais de ces repos absolus. Il lui faut ses rides éternelles toutes menues qu'elle tâche souvent de les faire. Les mulets avec leur devantière rouge étaient depuis long-temps retournés à la montagne. Le bruissement de la ville nous arrivait bien affaibli. Quelques étrangers nouveaux venus, les gros bourgeois la canne sous le bras, montaient et descendaient à pas de chantre, le chemin de Grenoble. Nous autres nous donnions un souvenir à la douce patrie. Chacun en disait tout le bien qu'il savait. Mademoiselle Georgine seule ravalait tout pour exalter la Provence. Il n'a pas tenu à elle que Jean n'ai dédaigné et renié sa vicomté de Falaise. J'aurais pu dire à son occasion : pays de l'heur, pays du coeur Je me contentai de lui répondre : pardon, Mademoiselle, vous ne voyez que le ciel, vous ne regardez pas la terre. Oui, j'avoue que ce ciel est sans égal ; quand il veut être pur à la fois et sombre, il est vraiment terrible. Son bleu devient alors dense, imperméable ; on lui lancerait une pierre, qu'elle devrait se briser contre, tout ainsi que sur une voûte de diamant. D'autres fois l'atmosphère se fait si diaphane, qu'à cinquante lieues

54 d'éloignement, nous avons cru voir les montagnes de la Corse. Dès qu'il amène du nord ses nuages pesants et épais, dès qu'il menace d'orage, il se revêt de couches inconnues, se bariole de tous gris d'une délicatesse insaisissable. Oui, certes, ces spectacles [p. 129] sont admirables, et ne sont nulle part plus beaux. Mais en conscience, et n'en accusez pas la vénérable paresse de ses hommes, la Provence est une pauvre terre. Voyez ses arbres. Elle n'en souffre aisément que trois ; le pin qui est le chêne de ses forêts, le cyprès qu'ils laissent, je ne sais pourquoi, sortir des cimetières, et surtout, et partout l'olivier, cet arbre plus triste que le saule, et sous lequel Jésus-Christ pleura. - Opposez donc, disait-elle ne voulant pas m'entendre, le vert pâle de votre détroit au bleu superbe de cet océan. Opposez donc vos falaises d'un gris terne à ces gigantesques piliers rougeâtres, qui soutiennent derrière nous le plateau de Buonaparte. - Trouveriez-vous, reprenais-je, du Tréport au St.-Michel, une bruyère aride comme cette crête pelée du Piémont, à qui ce bon soleil sur son coucher, faisait tout-à-l'heure l'aumône de ses rayons roses. - Mais, poursuivit-elle timidement, quel est le tertre d'où l'âme se laissât aussi volontiers que du nôtre enlever à la passion du bonheur, à l'ascétisme de la piété. - J'en connais cent, lui dis-je, où la piété serait plus tendre et le bonheur moins tourmenté. - Oh, faisait-elle en hochant la tête, mais à ce dernier mot, elle me fixa et rougit. - Moi j'allais mon train : à quelques milliers de pas du manoir Ango, je vous enseignerai, Mademoiselle, une délicieuse vallée Normande qui vous rappellera votre vallée provençale et vous montrera à la fois quelle est notre nature à nous. Il y a ici plus de bile, nous avons plus de sang, la lymphe est au centre. Je tombai sur cette vallée l'automne dernier. J'y trouvai un ciel bleu pâle, et comme ici la mer à l'horizon. Les peupliers jaunes secouaient déjà leurs feuilles. Celles des pommiers étaient violettes comme leurs fruits. Les massifs de hêtres rougissaient par la [p. 130] cîme. Je vis là des prairies luxuriantes ; des saules qui ne pleuraient point ; sur des habitations sagement éparses, les unes plâtrées, les autres peintes comme est cette ville-ci, des toits de chaume qui ne brisaient point le paysage, mais se fondaient en lui, autrement que vos tuiles ne savent le faire ; de jolis frênes coquets et jeunes comme au printemps, sur certains chênes ce noir de verdure dont l'an passé j'avais fait honneur à la vase du Rhône ; et sous ce fouillis de branchage des caprices de lumière qui ranimaient le coeur. - C'est que là comme ici le soleil n'est point le maître ; il n'écrase point tout comme dans vos déserts Italiens. - L'Italia! blasphémateur! l'italia! dit Montlouet, se tiraillant les bras ; - ô la bella Italia! - Il se fit un silence de quelques secondes. Madame de Magny toujours là pour me venir en aide dit en souriant : l'italia! l'italia! Georgine et moi n'y tremperons pas cette fois le bout du pied. - Mais, Messieurs, qu'est-ce qu'une frontière pour vous? l'italia, Monsieur Gabriel, vous devez la voir et n'en oublier rien. Quel fameux sujet de dignes causeries là bas, au coin du feu de notre manoir : vous jugerez, vous mentirez ; tout nous sera bon, qui nous viendra d'un touriste en si belle santé. - Le touriste, assourdi de cette foudre, avait les yeux sur Georgine, et cette pauvre demoiselle regardait Montlouet. Je vois encore le geste, dont il lança la tête en arrière, signifiant clairement : eh! non, j'ai mal compris ; puis il rit tristement, et jouant des lèvres, il répondit : ma foi, Madame, je laisserai aller Jean, - il faudrait, pour le suivre, que je fusse bien abandonné de vous. - L'émotion de Montlouet ne dure que le nécessaire, mais elle frappa Madame de Magny au bon endroit. - Qui sait? reprit Montlouet se ranimant, - il faudra bien voir Rome et Palerme, - tôt ou tard, [p. 131] - je ne tiendrai jamais d'autre journal que mes lettres, - mes lettres à vous, - bonne maman. - C'était la première fois qu'il lui donnait ce nom. Tout grand garçon qu'est Montlouet, elle le baisa sur la tempe. - Des lettres italiennes, je ne saurai plus que l'italien, - ma soeur Georgine sera mon truchement. - Mais, observa Madame de Magny entre deux larmes mélancoliques, Georgine ne m'a jamais dit qu'elle sût l'italien. - Elle le saura aussi bien que moi-même, avança bravement Montlouet. - Jetez votre amen, Madame, dis-je à la mère, et votre indulgence soit au siècle qui organisa l'école mutuelle. - Mademoiselle de Magny n'avait pas cessé de contempler Montlouet. - Le regard dont elle me remercia, me fit baisser les yeux, tant il était gros de soupçon, tant elle était inquiète de sa joie. - Moi je me dis : tout s'éclaircira, attendons. Il était tard ; en rentrant je parcourus l'horizon. Le feu de Bagnoles marchait dans la forêt. Nous n'en voyions qu'un liseret sur la crête. Au revers de la montagne il avait dû arpenter quelques dixaines de perches. Dès le lendemain matin, ma grammaire, mon vocabulaire et le tome dépareillé des rimes de Pétrarque remplissaient seuls la maison. Ils rôdaient sur tous les bancs, ils couraient par toutes les allées. De ce jour-là aussi Montlouet devint insupportable de science. J'achevais de compter combien d'heures sonnaient à la ville ; il me disait : sono le due, sono le quattre. Le matin c'était : Andiamo a spazzo, puis : la collazione è parata. Il se rengorgeait pour dire : Fa caldo, Fa freddo. - Mademoiselle de Magny étudiait de son côté, et plus sérieusement que Montlouet. La chose prenait tournure de durer bien plus long-temps que je n'aurais voulu l'espérer. Pour

55 [p. 132] qui ne savait pas l'italien ou ne l'apprenait pas, la maison n'était plus tenable. J'obtins de Madame de Magny qu'adrien ne parlerait que sa langue naturelle, et alors je ne quittai plus Adrien. Je suis content, ma foi, des bonnes petites heures passées en plein midi sur la terrasse des orangers. Nous nous couchions à plat ventre, à la façon des magots chinois, sous l'ombre que nous retirait peu à peu l'un des six poiriers du garde-fou. Là nous comptions les brins du gazon étique, - nous faisions rebrousser chemin aux cloportes fabuleuses du lieu, - nous hapions par les épaules les cerfs-volants noirs, - nous écoutions les cigales, ou du moins ce qui en tient lieu, car ce ne sont plus ces longues cigales à queue de sabre qui sautent du bout des ailes dans nos vergers, c'est une mouche grise de l'espèce des mulets, laquelle se pose ou plutôt se colle le long des branches, où l'on a grande peine à la reconnaître, et ainsi chante du bec comme pourrait crier une linotte en colère. L'an passé tu sais que je m'y méprenais. - Il nous arrivait de suivre une heure durant la marche laborieuse d'une fourmi. Je réfléchissais sans en rien dire à Adrien qu'une pauvre fourmi perdue ainsi, avec sa proie conquie, dans un oasis d'herbe poudreuse, au milieu d'un désert de terre sèche et battue, poserait philosophiquement pour un tableau de désolation, nous laissions le long des murs courir les lézards de mille couleurs, des tarentes à qui souvent nous comptions double queue ; le matin avant la grande chaleur, toute cette engeance se promenait sur le roumanion de la tonnelle. Adrien nourrissait en même-temps dans la chambre de sa mère une douzaine de vers à soie. Nous leur cueillions deux fois le jour des fraîches feuilles de mûrier. Leurs repas réglaient les [p. 133] nôtres. - Montlouet qui savait encore quelques versets du code, disait qu'il les traitait en bon père de famille. Un grand matin, par hasard, Montlouet m'éveilla et nous partîmes pour la Marbrière. - Nous l'abordâmes bravement, escaladant presque à pic, lui pendu à mon poing, il est vrai, - traversant des troupeaux de chèvres qui paissaient parmi ces buissons, nous accrochant aux pierres qui trop souvent manquaient sous nos mains. Montlouet toussait à me fendre le coeur, et parce que je me repentais de l'avoir engagé là, je l'aurais volontiers porté sur mes épaules, au travers des broussailles. Nous ne rencontrions mais que des genevriers accroupis sur la montagne, du thym, du baume et de l'hyssope tout couvert d'abeilles. Tout l'air que nous respirions était fortement embaumé. Sur quoi que nos doigts traînâssent, la main se trouvait parfumée. Il fallut bien deux heures pour venir au terme, qui n'était point la maison de marbre du garde, ni les trois maigres peupliers qui bornent sous la ville cet horizon, mais en montant loin encore, des couches grises de rochers nus. Il s'assit là, l'oeil plongé dans cette mer sans bornes, où s'applatissaient l'île S te.-marguerite et celle S t.-honorat. Le Soleil fondant les nuages du matin, se levait des pics de la province de Nice. Le plateau que nous occupions était triste et aride ; de nouvelles montagnes vers le nord s'élevaient au-dessus de la nôtre, et continuaient un escalier de géants. - Pendant que je fauchais avec mon couteau une moisson d'herbes odorantes, Montlouet, qui se reposait, me dit : Je ne saurais voir d'ici notre maison, la vois-tu bien, toi, Jean? je lui répondis que oui, et je lui en désignai la toiture, grâce à son isolement ; sur l'une des terrasses d'en bas, il me semblait [p. 134] même distinguer je ne savais quoi de blanc. - C'est elle! releva Montlouet ; le voilà qui agitait son mouchoir, et de bonheur le sang lui perçait les joues. - O mon pauvre Jean, me dit-il, presqu'en m'embrassant, si tu savais, ce petit point blanc là-bas, tout le bonheur que j'ose rêver au monde, c'est de ne jamais m'en séparer! que toujours je la voie ou l'entende, c'est ma vie. - Je me hasardai à lui dire : ton bonheur est difficile, Montlouet. Ah! - soupira-t-il, nous sommes trop jeunes et trop vieux. Sa maladie est terrible, elle pourrait bien souffrir longtemps. Six mois encore vivre d'elle me rendraient fort et plein de santé comme toi, mais elle six journées d'amour la tueraient. - Oh! que la santé est belle, mon Dieu! La force et la santé! Je me jetai en travers une seconde fois : tu sais le proverbe, Montlouet, il n'y a pas de vérité qui ne blesse ; - tu as eu tort d'aimer, Montlouet. - Cela peut être, répondait-il d'une voix d'ange, mais je n'avais jamais éprouvé l'abandon de si douces causeries. - C'est vrai, me dis-je, rien ne filtre au coeur comme ces paroles tranquilles de jeune fille. Et puis j'ajoutai : Dieu nous aide, Montlouet, nous sommes en mauvais chemin! - En nous orientant du côté des montagnes nous fûmes surpris de voir entre les deux sommets, dans une demi-vallée, un oasis de trois champs en pleine verdure, avec autant de petites habitations plates tout à fait basses, et dont la couleur ne se détachait aucunement du gris de la montagne contre laquelle elles s'adossaient. La fraîcheur de leurs mûriers nous semblait plus riche en cette misère que tout le luxe de la grande vallée. Nous suivîmes le lit d'un torrent qui nous roula sûrement jusqu'au grand chemin, lequel enceinturait la montagne. - Nous n'avions sonné mot depuis [p. 135] la Marbrière ; pourtant je voyais Montlouet allégé. Il s'appuyait sur moi plus franchement. Nous marchions assez vîte, le Soleil au dos, la faim au ventre, moi les yeux au bout de mes semelles, comme c'est leur coutume. Ils tombèrent sur une sorte d'épi qui se mouvait de soi-même. Nous étions dans une semaine où beaucoup de

56 gens rentraient leurs blés ; on ne voyait partout que bidets foulants les gerbes au lieu de fléaux battants, chaque pays chaque mode. Je pris l'épi entre deux fêtus et le posai dans mon chapeau. Montlouet riait beaucoup de moi. Mon épi, chemin faisant, ne fit que suivre les roulis de mon feutre ; mais arrivés je le posai sur la table du salon, et j'expliquai l'évènement. - Nous attendions, - on me prenait pour un mystificateur, que je ne suis guères. - Mais il fallut bien se rendre, quand on vit une tête de vermisseau sortir d'un bout de l'épi, et puis deux petites pattes chercher terre, et quand après la charrette se mit en branle. Ils m'avaient dit vrai, mes yeux! c'était un S t.-pierre. - Vous tenez là un fameux remède pour la fièvre, dit Françoise. Mademoiselle de Magny craignait ce Soleil qui la vivifiait!, et ne sortait jamais sur le milieu du jour. Trèsrarement nous voyions ses mains nues, même le matin elle portait son ombrelle. Je fus long-temps à m'apercevoir de cette coquetterie, qui me semblait bien naturelle à un si beau corps. je ne devinai qu'alors pour qui elle défendait si vaillamment du hâle sa peau qu'elle avait très-blanche. Les leçons d'italien allaient toujours leur train, et j'annonçai un soir que j'allais voyager. Je passai deux jours à revoir nos pins-parasol, notre palmier, nos aloès de Cannes, nos îles de Lerins, boisées tout au long, notre forêt de pins du golfe [p. 136] Jouan, nos capelines coquettes de ces effrontées femmes d'antibes, nos montagnes de neige, qui couvrent Nice, car le Soleil et le brouillard m'empêchaient de voir la ville elle-même, me baignant ci, me baignant là, dans cette mer bleue où les réquins vous poursuivent, dit-on, jusques sur la plage. On parlait déjà à Antibes de la fête de Notre-Dame d'août. Je fis emplète d'un petit chapeau pour Mademoiselle de Magny, jugeant que jamais capeline ne serait portée plus légèrement, et je me retournai vers notre montagne. Quand j'arrivai, - la nuit n'était pas trop avancée, - je trouvai la maison tout en branle. Montlouet avait la fièvre depuis le matin. Le médecin menaçait d'une grande inflammation, et en effet je vis des yeux brillants, des pommettes chaudes. Je tremblais à chaque fois qu'il toussait, de peur que le sang ne lui jaillit par la bouche. J'aurais voulu questionner le médecin, mais il venait de sortir, et il se faisait bien tard. - Mademoiselle de Magny n'osait entrer dans la chambre de Montlouet ; elle se tenait dans la mienne toute troublée et presque pleurant. Montlouet but la potion que le médecin avait préparée, et je priai Madame de Magny d'aller se reposer, décidé que j'étais à veiller moi-même. Mademoiselle Georgine jeta un coup-d'oeil à la dérobée entre les gonds de la porte et sortit avec sa mère. Je posai la veilleuse sur la malle, au pied du lit, je m'y assis moi-même, et comme j'entendais sommeiller Montlouet, je me laissai aller à ma fatigue. Vers le milieu de la nuit, je fus éveillé par un grand bruit de volets et de portes battants, de vent qui s'engouffrait dans les cheminées et dans les corridors, et qui faisait crier jusqu'aux portes closes ; par intervalles des gouttes de pluie dont chacune résonnait sur les pavés de l'entrée, [p. 137] ou se glissait d'en haut sur les charbons couverts, et puis le vent recommençait sa farandole. Je crus que tous les tonnerres du firmament enveloppaient la maison, comme l'arc en-ciel enveloppait la ville les jours de belle pluie. Je m'avancai sur le bout du pied jusqu'à la tête du lit de Montlouet, sa respiration demeurait égale et calme ; je touchai bien légèrement sa main, qui me sembla moins brûlante ; je voulus alors sortir et fermer du mieux que je pourrais ces volets et ces portes qui s'allaient briser dans ce furieux tourbillon. - Je soulevais la clanche de ma porte, j'entendis s'ouvrir celle de Madame de Magny, et je vis une femme qui allait pousser avant moi la première porte. J'eus à peine le temps de voir qu'elle était presque nue, et qu'elle n'avait même pas cherché ses pantouffles. Je n'osais pas rentrer de peur de la troubler. Je ne sais par quel instinct elle tourna l'oeil sur notre porte, et m'entrevoyant dans mon ombre, se rejeta vers sa chambre. - Bonne Georgine, pensaije, je n'en dirai rien, ne craignez pas. Montlouet avait si bien rempli sa nuit qu'il se releva le matin même tout dispos et presque frais Nous nous promenions déjà sous le berceau, quand Mademoiselle de Magny parut, plus fatiguée que la veille. J'avais dit l'ouragan à Montlouet, mais je ne lui avais soufflé mot de la porte fermée. C'était bien de manière à me perdre, qu'il dit : voilà Jean qui me jure, Mademoiselle, qu'il a fait grand vent cette nuit. Mademoiselle de Magny rougit d'autant qu'elle avait de sang, - mais comme je dis : la nuit n'eût pas été si bonne, si quelqu'un n'eût poussé la grand'porte, - Montlouet me serra la main, et Mademoiselle Georgine me sourit avec la finesse la plus candide du monde. Après le déjeuner, comme nous arpentions [p. 138] encore l'allée couverte, nous vîmes entrer un vieillard assez bien vivant, ridé pourtant et brûlé, le chapeau noir relevé aux trois cornes, couvert d'une longue robe brune à mantelet, serrée au milieu du corps. Il portait l'image

57 de la Vierge sur une plaque couvrant la ceinture, d'une main un bâton blanc, et de l'autre une sonnette ; il s'avança vers nous en marmottant les prières de son chapelet. Montlouet ne savait quel était cet homme, je lui dis : un hermite. Celui-là demeurait à mi-chemin d'antibes, près l'église d'un village qu'il nous nomma. Il répondait avec humilité à nos demandes et l'aumône faite il s'en alla en priant comme il était venu. - J'expliquai à Montlouet que les hermites n'étaient point si rares, sous ce Soleil ; que tout auprès de Toulon-sur-Mer j'avais vu un pèlerin chargé de coquilles, comme les anciens, et à Marseille un jeune homme de la même robe, qui entrait dans les maisons, recueillant toutes sortes d'offrandes, et tout allant chantonnait sa chansonnette. Je fis observer à Montlouet que le coin de la terre où la première pénitente avait choisi sa retraite devait abriter aussi les derniers pères du désert. Les jours qui suivirent ses relevailles nous reprîmes nos courses accoutumées. Une fois, qu'il soutenait à grand peine Mademoiselle de Magny, sur la pente du roc Vignon, - je lui dis en jasant : le rustre de la côte des deux amants n'était pas si fainéant que toi ; la côte est rude et le monastère est haut. - Il ne faisait pas là miracle, dit Montlouet en s'arrêtant. - Mademoiselle, poursuivit-il en se tournant vers elle, montez sur mes épaules, montez, je vous prie, que je confonde ce Jean. Ce ne fut pas la faute de Montlouet si Jean ne fut pas confondu. D'autres fois nous revenions fleuris de la tête aux pieds de [p. 139] cette gracieuse clématite, qui vole son parfum et sa fleur à l'aubépine, sa souplesse au volubilis. - Avec nos guirlandes au chapeau et à la boutonnière, nous avions l'air et la façon de mariés de campagne. - Mademoiselle de Magny s'amusait beaucoup de nous voir ainsi, et laissait Montlouet lui en couronner sa capeline. Je ne te dirai pas que depuis la capeline d'antibes et la nuit de l'ouragan, elle m'écartait bien moins. - Nous voulûmes aussi exploiter le roc Vignon. Si nous y montions le soir au coucher du Soleil, nous faisions lever à chaque pas des papillons noirs et des nuées de petites sauterelles. Il y avait là de faux houx, de maigres genets, des petites fleurs semblables à des ne m'oubliez pas. Toutes les plantes de cette montagne, comme celles de la Marbrière, étaient odoriférantes. - Chaque jour nous éloignant du bord de ce plateau, nous arrivâmes à longer ces grands rochers rouges dont Mademoiselle de Magny nous avait parlé. - Avant hier nous étions là à faire rouler de grosses pierres dans l'abîme ; le plaisir était de les entendre bondir de rochers en rochers, et enfin tomber avec un bruit énorme sur les éboulements de sable. - Adrien apportait les pierres. Sa soeur osait à peine se tenir sur le bord, nous jetions des blocs Montlouet et moi, dont le ravage nous faisait frissonner nous-mêmes. Ce jeu là faisait grand peur à Mademoiselle Georgine, qui tremblait à nous regarder faire. Quand nous fûmes las, nous nous accolâmes chacun contre l'un des trois ifs, et Montlouet dit, en tournant le dos à l'abîme et les yeux au plateau : C'est pourtant là. - Je repris : - Croise-toi bien les bras sur ta large poitrine. Oui, c'est bien dans cette pose que le roi de l'île d'elbe mesura ce cul-de-sac, sa conquête de la veille, et ce matin-là tout son empire. - Une [p. 140] remarque à faire, c'est qu'il n'affecta jamais que deux poses, l'une du spectateur sévère, l'autre de l'indifférent, comme s'il eût senti, le rude besogneur, qu'il ne travaillait point pour lui. - Sans entrer dans cette méchante ville qui frissonne à nos pieds, il fit le tour de notre enclos. L'horrible chemin que tu sais le menait à Grenoble ; il en brûla les cailloux au galop de son cheval. C'est parce qu'il y fit halte que ce plateau a conservé son nom. De cette terrasse il embrassait les deux coins de la vallée immense. Par delà Antibes, qui lui avait tenu portes closes, il put voir, - tant le Ciel s'était fait clair à ce grand crépuscule, - la Corse, sa nourrice, le dos couché sur le même Océan qui venait de le jeter à la côte, la Corse tendant au Ciel ses deux mamelons égaux, semblables aux seins d'une femme robuste. Il la reconnut bien, et ses lèvres restèrent fixes, ses yeux ne dirent mot. Sur l'autre colline, un peu au-dessous de lui, se découvrait le camp de ses fidèles. Lui prit là son repas, entouré de ses fastueux apôtres, debout et toujours marchant. Il vit les enfants de la ville qui l'avaient suivi, et cherchaient à le voir à travers la palissade de ses grognards. Cet homme dit à ses gardes, comme Jésus dit à ses disciples : Laissez venir à moi ces petits enfants. - Sur l'une et sur l'autre de ces collines, il reste donc une empreinte de l'enjambée du géant, ici les quelques pieds carrés de gazon, où ce Christ laissa toucher son flanc aux enfants et aux incrédules ; là l'olivier sur les racines duquel ce fils de l'homme a reposé quatre heures son front. A mesure que je prêchais, les images de la légende merveilleuse me montaient à la tête. - Oui, n'en doutes pas, Montlouet, - (et en disant cela je doutais peut-être moi-même) - il [p. 141] a été notre Messie à nous, il est venu annoncer le monde nouveau, vieux monde criait ruine. Son Évangile c'est la loi du Code. Lui aussi a fait ses miracles, et à l'heure de la Passion les Judas ne lui ont pas manqué. Le Nazaréen fonda par la parole de paix un monde qui a été de guerre et de tumulte ; le Corse vient de fonder par la violence de l'action ce monde de demain, qui sera de douceur et de miséricorde. Ne s'est-il pas laissé

58 flageller, charger le front de la couronne d'épines. Ne l'avons-nous pas appelé le roi de l'île d'elbe, comme ils nommaient Jésus le roi des Juifs? Lui plus grand dans son île que les trois continents unis. Enfin quand ils le croyaient mort, n'est-il pas ressuscité aux yeux des croyants, et cent jours encore on l'a vu sur la terre. Qu'eston allé chercher dans son tombeau? En vérité sa poussière n'y était pas. Montlouet, qui est bon royaliste, royaliste de sang, me répondit : Je ne sais pourquoi tu parles ainsi ; ce n'est point là ta pensée. - Je lui répondis aigrement, quoique toujours en riant : qui donc m'a condamné à être toujours de mon opinion? D'ailleurs, Montlouet, à te dire franchement, je ne suis absolument de l'opinion de personne, pour que l'opinion de tout le monde aide un peu à la mienne. - Ah! souffla-t-il, d'air à m'exprimer qu'il faisait peu de cas de ma réponse. Pour moi, Napoléon n'est ni Dieu ni Messie, c'est un homme, et moins qu'un homme, car il n'a rien laissé de lui dans ce monde, et je nierais qu'il ait jamais vécu homme de son nom, que tu ne saurais m'en faire palper la preuve. - Il n'eût point fait la loi, qu'à l'heure où, elle est née, la loi se fût faite d'elle-même. Je ne veux point dire que cet homme soit venu sans mission ; mais je ne lui en [p. 142] reconnais d'autre que d'avoir établi la grandeur et la bassesse d'un peuple en anarchie. Quand il tomba, la France n'eut que faire de le relever ; elle s'était assagie et voyait d'autres destinées. Dieu la délivra de cet orgueilleux fantôme, et s'il réapparut une nuit, ce ne fut que pour que le monde sût mieux que son rôle finissait là. Comme nous achevions chacun notre tirade, nous vîmes un long nuage gris très-étroit qui s'avançait vers nous en rasant le sol. Je dis aux malades : Prenez garde, Mademoiselle. - Montlouet, tu as trop chaud. - A mesure que le nuage s'avançait, et il allait vite, Mademoiselle de Magny s'inquiétait : au moment où il allait nous envelopper, elle se dénoua un petit fichu qui lui tenait au cou, et le roula au cou de Gabriel. Laissez-moi faire, disait-elle, cela vous gardera d'un grand mal. brouillard fut passé, Montlouet déroula le fichu, le baisa, et dit à Georgine en le lui rendant : ce mouchoir est à moi, je vous le prête. - Dans de si grands jeux de coeur je me sentais pietre et mal venu. Hier au matin, j'ai vu Montlouet recevoir la tasse de la main de Mademoiselle de Magny, la retendre au chevrier, le chevrier la remplir sans y prendre garde, et Gabriel poser les lèvres où elle avait posé les siennes. La belle fille détourna la tête pour rougir, sans oser regarder si personne n'avait rien vu. Nous sommes si repus de ce beau soleil que ce soir personne ne s'est soucié de l'aller voir coucher. Je m'étais séparé de Montlouet pour descendre à la ville faire je ne sais quelle emplette de poudre ou de parfums. J'ai peu tardé pourtant. - En remettant le pied sur la première entrée, j'ai vu au fond de l'allée M me. de Magny seule assise sur le banc et l'oreille tendue. Lorsque je [p. 143] me suis trouvé plus près d'elle, j'ai vu de grosses larmes couler en abondance le long de ses joues, elle ne les cachait ni ne les essuyait. Il y avait, sur la terrasse des orangers, deux bruits de voix qui s'approchaient lentement, et lentement s'éloignaient. Gabriel disait : pourquoi êtes-vous si belle étant si bonne? - On ne loue point sa soeur d'être belle, répondait Georgine. - Ils s'éloignèrent en disant cela, puis revinrent : - Prenez garde, disait Georgine effrayée, si nous n'étions plus frère et soeur! Ils ne revinrent pas. M me. de Magny me prit par la main et me traîna après elle jusqu'à la tonnelle. Elle se tint muette et roide comme marbre ; il n'y avait que ses yeux qui pleuraient toujours. Gabriel et Georgine étaient sans doute sur le banc de pierre cachés par le figuier et les quatre lauriers. Peut-être un bruit les avait-il troublés, car ils ne remuaient non plus que nous. Après un moment nous entendîmes un pied qui frolait les feuilles sèches. - Georgine avait sa pensée de mélancolie qu'elle laissa aller : des feuilles mortes sous ce soleil! - La voix de Gabriel était pleine d'ardeur : - C'est vrai, ditil, défions-nous du soleil, - il nous reste si peu de vie, prenons tout dans un baiser. - Je le voudrais, mais je ne l'ose, dit tout bas Georgine, la voix étouffée sans doute par l'embrassement de Montlouet. Elle poussa un petit cri, comme si elle eût pâmé sous les lèvres de Gabriel, puis elle dit : vivante ou mourante, par ce baiser je suis à vous. - Il va me la dévorer toute, disait M me. de Magny que je soutenais un peu. - Assez de bonheur pour un jour, a dit Georgine en se levant, et ils ont regagné la maison. - Monsieur, m'a dit la mère quand nous avons été seuls, au nom de qui vous est cher, aidez-moi. - Tout le monde doit sortir de cette maison demain, a-t-elle ajouté d'un ton [p. 144] ferme. - Où vous tournerez-vous, Madame? lui ai-je demandé. - Le sais-je? m'a-t-elle répondu dans

59 l'abattement, car les pleurs à son âge fatiguent. - La vallée d'hyères n'est pas trop loin, Madame. - J'ai dit cela pour cette pauvre Georgine. Hyères a la couleur de la vallée qu'elle quitte ; la mer, les iles, les montagnes, les orangers sont pareils. Il lui faut bien un peu de souvenir pour vivre. J'ai parlé de départ à Montlouet ; il ne voulait pas me croire, il ne voulait pas partir, il voulait revoir Georgine, demander son pardon à Madame de Magny. Cette excellente mère est venue elle-même, elle n'a pas voulu que sa fille revît Gabriel, mais elle lui a pardonné. Il leur écrira. Elle lui a remis le fichu de Georgine avec ces charmantes paroles : Ceci est à votre chiffre ; c'est ma fille qui l'a dit. Elle l'a embrassé ; nous ne devons revoir personne. Nous allons partir avant qu'il soit jour. Gabriel s'est couché, moi j'ai rempli les malles et scellé les paquets. Mademoiselle Georgine a pleuré. J'ai entendu sa mère qui la consolait en n'osant toucher à sa douleur. - J'ai oublié mon Adrien dans toute cette débacle. O mon Job, souviens-toi qu'il n'est de richesse que des jours à vivre, de bonheur que la santé, de vertu que la force. Adieu, voici le jour, je vais éveiller ce pauvre Gabriel ; je l'entends qui dort comme il dormait hier. - Cependant il faut partir. Adieu, conserve-toi. JEAN. 31 décembre [p. 145] EPILOGUE. [p. 146] Je suis las de me voir mourir, Félix CLAVÉ. Il y a un libertinage d'esprit qui use l'âme, comme la débauche use les sens. LAMENNAIS, pens. div. [p. 147]

60 EPILOGUE. Le Démon que j'avais invoqué s'est emparé de moi, et le voilà qui m'emporte. La Paresse a tué Jean de Falaise : ceci n'est plus un conte. Montre le pacte, fée maudite ; - pacte de coeur, dis-tu. - Bons compagnons, ceci n'est plus un conte. L'homme à qui je crois me disait : aimez surtout la Paresse, la plus voluptueuse de toutes les passions, - hélas! toute volupté énerve! - La seule qui n'apporte ni fatigue ni désespoir - Je vous croyais si bien que vous m'avez trompé : - rien de fatigant comme le rien faire, - rien de désespérant comme le rien vouloir. L'Amitié m'a trahi ; elle s'est laissée séduire par la paresse ; elle lui a prêté ses vêtements. Mon Job ne se serait pas cru assez avancé dans les arts pour remplacer sa vitre cassée et peindre en blanc les quatre murs de notre mansarde. - C'était excès de modestie à lui, si ce n'eût été Paresse. Tel autre venait de loin s'étendre sur les oreillers qui me servent de sopha, les yeux fermés par mes castagnettes, comme par des besicles, coque deci, coque delà. - C'était lassitude, si ce n'eût été paresse. Aussi de tout l'hiver j'ai fait un somme, comme le loir dans sa muraille, mon ventre collé contre terre, et ma tête, que labourait le malaise de la nausée, enfoncée dans mes bras. Un rayon [p. 148] m'éblouissait, un son m'étourdissait ; et je me déchirais de cette pensée, que nul n'aura mieux su que moi le prix de la vie, et que nul n'en aura sucé plus maigre part. Celui, ai-je pensé, qui n'a qu'un mot sur les lèvres : non, non, demeurera stérile ; mais celui qui reçoit, concevra. En trente jours, j'ai lu cent volumes ; comme me l'avait bien dit mon hôtesse de Jumièges : ventre de bouillie, ventre d'une heure et demie. - Ma mémoire est tombée en faiblesse devant le tourbillonnement de ce cahos ; de même que sur une porcelaine écaillée, cent volumes ont coulé à sa surface ne laissant aux fissures plus profondes, qu'un sophisme tronqué ou de mauvaise épreuve. - C'était l'histoire de cette inscription gothique, couronnant la grande église de Caudebec, dont je déchiffrais une syllabe, sans pouvoir jamais remonter ni descendre le mot Une fois bien convaincu que j'étais sourd à la parole écrite, j'ai voulu voir de mes yeux et parler de ma bouche. - Mes yeux étaient devenus verres à lanterne magique. Il me semblait apercevoir par je ne sais quels yeux que les ressorts de ma cervelle étaient disloqués et brisés dans ma tête et tout-à-fait sans action. Le soir, à mon chevet, je voyais mon chandelier crânement coiffé de son éteignoir, comme un invalide en goguette. De grandes ombres obscènes se démenaient derrière ma persienne. Le matin dès mon lever, je voyais les sphinx de mes chenets, bien appuyés sur leurs deux griffes, épanouir en avant leur gorge de femmes, en mêmes temps qu'ils tendaient leur croupe au feu. - Et ma bouche en sac à folies misérables : Je casais dix-neuf lettres à la sentence : Amour sans mords a mort. [p. 149]

61 Ou encore je traitais le prône : Le diable logeait dans ma bourse ; - j'en ai tiré les cordes, et je l'y tiens ; - mes amis, réjouissez-vous bien. - Et l'interprétation : Quand à Dieu le père la langue démange, les Chérubins roulent leur fauteuil à son âtre, - et voilà comme il tonne. Job m'avait fait cadeau, la veille de la St.-Jean, d'un magot de Chine en pleine rumination, se frottant mieux que je ne saurais le faire, le nombril sur sa natte. Le sourire de sa tête rase était d'une béatitude archangélique et d'un calme de Silène payen. Je l'enviais, je l'adorais, mon magot ; je l'idolâtrais avec tant de foi, qu'un jour enfin je me suis demandé si le bonheur de la vie ne serait point dans la contemplation fixe, dans l'éternelle immobilité de cet honnête fétiche de marbre rose. J'ai donc essayé de la pose, mais (en toute gravité je vous le dis, lecteur malin) moi Jean, qui me gratterais l'occiput avec mon pied gauche mieux que vous avec votre main droite, - j'étais contraint de céder à la gêne et de m'avouer que l'homme n'avait pas sous le soleil la force de demeurer dans le repos. J'ai consigné dans des notes, que je me réserve de faire paraître posthumes, le fruit de mes études difficiles, sous ce titre : onze modes variés de dormir sur les deux oreilles. Essais entièrement inédits, et de son vivant proprement expliqués par feu Jean de Falaise. Non, toute la force de l'homme ne saurait le maintenir en repos. Jean se meurt, comme à l'heure qu'il vous parle, vous vous mourez peut-être [p. 150] vous qui lisez, - pour être demeuré deux sans rentrer en chrysalide. Avez-vous suivi la décadence de l'homme? - n'avez-vous pas vu à leur front capace, dans leurs yeux limpides, à leurs tissus diaphanes, à leurs lèvres tendres de bonté, que les enfants sont nés, - c'est ma croyance - pour être plus grands qu'ils ne seront. Mais je ne sais quelle puissance mauvaise cautérise les tiges à mesure qu'elles s'élancent. Le jeune homme qui doit incessamment se renouveler pour grandir, s'arrête de bonne heure et sent tarir en lui cette sève parfumée, où trempaient sa tête et son coeur. Les passions sont usées avant qu'elles prennent leur puissant développement ; la douleur est jugée et honnie ; car on se refuse à voir que les passions c'est la vie, et que la douleur est précieuse à l'homme. La tendresse et la pensée sont deux fleurs du ciel. Dieu les flétrit chez qui les cultive mal. L'étendue s'en perd par négligence ou par abus, comme un chanteur perd les notes de sa voix. C'est donc chose bien convenue de vous à moi. Jean se meurt, s'il n'est déjà mort, et si ma conclusion n'est point une dictée d'outre tombe, à la St.-Bonaventure. De Romain à Georgine une rude vie s'est écoulée, une fameuse vie qui n'aura point d'histoire, car je n'écrirai point et nul ne saurait écrire le plus joyeux et le plus beau de mes contes : le Jeanjobiana. - Il est de ceux qui ne sont faits pour rien noircir, ni coeur, ni papier. Il ne me reste mais qu'un souci, qui est le souci de mon livre. Que va-t-il faire? et quel livre ai-je fait? Chaque ligne pourrait bien s'y contredire, que je ne confesserais pas hérésie. J'ai mis ma conscience et ma peine à cet entassement. [p. 151] Chaque idée occurrente, je l'ai saisie et bonnement empilée, convaincu que la vérité est rare, mais qu'elle flue dans tout. - Pour ma part j'estime gens bornés ceux qui sur chaque thèse n'ont qu'une opinion, quand ils peuvent en avoir deux. Dans le débridement de son oisiveté, dans la baverie de ses joyeusetés, l'esprit se tourmente à tout propos de sa nature, s'inquiète de sa destinée ; telle est la clef de ce livre. L'homme prudent croit à la métempsychose et fait sa réserve. Qui m'empêche de troquer mon épigraphe contre ce mot, le plus triste mot de notre triste siècle, puisqu'il est des hommes de coeur et des hommes de

62 leurre : J'étais si jeune! O sainte jeunesse, avoir honte de toi! A la barre de son feuilleton, si jamais autrui me cite, je regrette amèrement la peine d'autrui. Avec le temps j'aurai pris l'habitude de faire ces choses-là moi-même. Pour me rassurer sur l'avenir, je n'attends que mon extrait mortuaire. Je ne crains rien pour mes posthumes, leur sort est fait : Ils naîtront prix de vertu. - Le portrait de Jean touriste, en telle pose allégorique qu'il plaira à l'artiste, sera légué à ma ville natale, et décorera les séances de son académie. De là, m'envoyer faire, sur la planche d'un plâtrier, le tour de mes cinq départements ; me donner si belle forme que chacun me mette sous verre, ou m'accepte pour étrennes, ce seront là les derniers devoirs de Job. Une fois pétri mon médaillon d'argile, une fois levé mon masque de terre jaune, la toile une fois chargée de mes couleurs, fut-il premier bonhommateur du pape, [p. 152] Job ne sera plus Job et rentrera dans le pseudonyme. D'ailleurs Job se fait vieux, et nos adieux sont faits. Ne te tourmente point, mon pauvre Job, de ce terrible compte, que Dieu me va demander des miens. - N'astu pas cru, mon garçon, me dira le Seigneur, que tout homme ne sortait de terre, qu'avec une mission divine, qu'il était tenu d'accomplir? - Je lui répondrai : Oui, Seigneur, je l'ai cru ; mais humblement je me suis jugé tel, que ce que j'avais à faire de plus utile au monde, c'était de ne rien faire du tout. - Entre vite, mal éveillé, me dira le Seigneur, tu feras mieux au prochain voyage. - Ami Job, que voulez-vous que le Seigneur dise autre chose? 11 juillet [p. 153] pourquoi rouvrez-vous le livre, Quand notre main l'avait fermé? Fél. CLAVÉ. LE LIVRE FOSSILE. [p. 154] Raisonnez, car pour moi je gagne sur ce point Autant à raisonner qu'à ne raisonner point. Th. CORNEILLE. Dieu, le néant, mon âme, la nature, C'est un secret que je saurai demain. [p. 155] Il ne faut que se promener un matin de novembre le long de la côte de Sainte-Marguerite, pauvre pays marin qui s'abrite dans un creux de bruyère, en la vicomté de Dieppe ; - et qu'y fouiller soit le galet, soit la pelouse du talon ou de la pointe de son sabot pour faire rouler devant soi les pierres les plus merveilleuses. Au bord de la falaise, j'y ai vu mal dégagés de leur noire argile de mornes tombeaux de granit que la mer seule pourrait soulever, si elle venait quelque mauvaise nuit à détremper les sables. - Là se roidissent sous le couvercle des squelettes armés, que d'aucuns prétendent avoir porté chair de Romain

63 Dans les champs d'amont où la mer ne saurait venir, vous n'enjamberiez pas l'épaisseur d'un sillon sans broyer du pied des fins grains de mosaïque. Ci dort bien recouvert de sa poudre tout un semblant d'hérculanum Je ne sais rien chant d'oiseau ni bruit de feuilles qui ait fait plus belles mes douces soirées d'ouville que d'écouter, - quand, la nuit venant, un peu de silence s'épandait sur la route, - à quatre ou cinq milles de lointain, - le roulement profond et éternel de la mer. Il arriva comme j'étais là que les flots eurent deux journées durant une agitation terrible. J'entendais à travers le frissonnement des peupliers et des saules de la vallée de Longueil, qu'ils fracassaient la plage à grandes chûtes inégales. - Le troisième jour [p. 156] m'éveillant je trouvai qu'un beau soleil allait se lever et courir un ciel admirable, que la mer cherchait à calmer son restant d'émoi. Je n'eus d'autre idée que de prendre le chemin de la mer en longeant le lit de la vallée. Je sentais clairement à la fraîcheur du sentier, à la franchise de mon coeur, aux gouttes de rosée qui me tombaient des hêtres que je n'avais rien à craindre de cette matinée. - Tout en cheminant je philosophais. - Quand je fus à la plus haute motte de la butte pelée de Longueuil, je fis halte les deux pieds dans les vignons humides, et tout lentement ayant pirouetté, m'y reprenant à deux fois et moins du corps que de la tête, je songeai, - ne sais comment, - combien était sensible l'oeuvre divine au coeur de l'homme et combien aride nous était la nôtre. Je ramenai mes yeux à mes sabots, et me dis tout haut à moi-même : que cherches-tu là, esprit de misère? Le monde n'est pas un système, mais une création. A mesure que j'approchais de la mer, la terre s'annudissait. Des chevaux barbus et des vaches rousses étaient semés dans les prés salés, au milieu desquels se dressaient deux à trois cahuttes de laitières. Des oiseaux de passage se levaient et glissaient d'un fossé à un autre. Sur les deux tristes versants qui resserrent la vallée des corneilles grises s'abattaient par milliers et noircissaient, tant elles étaient pressées, les champs nouvellement ensemencés, ou bien elles rasaient les guérets de leurs grandes ailes, comme les hirondelles un mauvais jour. Je descendis à la grève et tournant à droite, où sont les tombeaux Romains, je me glissai le long de la falaise. Elle n'est pas bien élevée à cet endroit, et il ne s'y rencontre pas de ces rudes avalures comme à certains pays de la côte d'aval. [p. 157] Il se trouva que durant ces deux nuits, la mer avait bien remué ses cailloux et bien malmené ses varechs. Il était demeuré sur la grève point encore séchée des tas de toutes herbes marines, des lambeaux de filets, et des tourteaux morts et le ventre au soleil. Tout ce vomissement de la tempête donnait une furieuse odeur de mer. Mes sabots me grugeaient les pieds, parce qu'à mesure qu'ils s'enfonçaient dans le galet, ils le roulaient pour s'en retirer. Je serrai de près la falaise : les vagues l'avaient fatiguée et un peu ruinée. L'écume avaient pu lui venir quelques dix pieds au-dessus de ma tête. Les couches de sable étaient trempées et quelquefois les pierres rondes qu'il enserre et qui se trouvaient là à mi-corps découvertes, se montraient transparentes comme il arrive à quelques-uns des cailloux du galet. Entre nombre de ces pierres, mal enterrées dans la falaise, j'en remarquai une dont la tournure m'attira davantage. Outre qu'elle était plus grosse que la plupart de celles d'alentour, elle était rugueuse d'écorce, hormis pourtant à un point où cette écorce étant tombée le regard pénétrait à l'aise et fort avant, vu que cette pierre se trouvait d'une singulière transparence. - Ma première idée fut que le plus beau diamant de la Mogolie m'était venu rencontrer par voie sous-marine, ou - cela n'était pas moins possible - s'était trouvé là déposé par quelque fée qui avait oublié de le reprendre. - Elles sont si riches ces fées! me disais-je voulant me rassurer. S'il est vrai qu'on ne ramasse qu'aux dépends de qui perd, il est vrai aussi qu'elles en ont tant de cette taille à leur parure, qu'elles peuvent bien abandonner cette méchante aumône à un pauvre hère de ma taille. - Une fois d'ailleurs n'est pas coutume. - A la seconde reprise que [p. 158] j'appliquai l'oeil au coin de la pierre qui était égratigné, il me sembla bien reconnaître au travers du diaphane de son eau et comme y nageant de petites taches d'une blancheur éclatante, semblables aux précieux filets de la verrerie de Bohême. Ce n'étaient point sûrement des filets, mais de petits signes contournés grotesquement, et qui suivaient des lignes quasiment régulières. - Hélas! m'écriai-je, tombé du pignon du plus élevé de nos châteaux, quel a pu être au temps jadis cet homme sans économie qui se plaisait à fondre en lingot un aussi beau verre de Bohême? - Ce disant je me mis en devoir de dégager cette pierre de la falaise avec la pointe de mon couteau, - pauvre ami qui taille sur ses vieux jours du fromage de buffle à Schiavoli, entre les doigts d'une locandière autrichienne. - Je n'en demandai pas davantage ce jour-là à la plage de Sainte-Marguerite, et ne songeant plus guère à qui pouvait m'attendre à Ouville, je gagnai à travers champs la route de Dieppe, - en passant je crois sous Varangeville, mais sans y détourner la tête. - Je m'adressai au premier apothicaire que je trouvai dans la grande rue de la ville, sans réfléchir que je pourrais bien parler à celui-là même qui avait fait

64 naguères pour son loisir trouvaille de l'oppidum de Sainte-Marguerite, un antiquaire plein de savoir, - apothicaire - il ne faut rire de rien. - D'ailleurs je n'avais pas considéré qu'il y a des gens en Normandie qui savent tout, et partager mon secret ne faisait point dans ce cas mon affaire. Cet homme, quel qu'il fût, auquel j'avais remis ma pierre, ayant rejeté ses cheveux en arrière d'un air de haut connaisseur, la retourna plusieurs fois devant ses yeux, puis faisant un signe de tête comme se sentant immédiatement au fait, il m'attira au [p. 159] fond de sa boutique, là où il tenait tous ses instruments à poison. Il exposa mon caillou au feu et à l'action d'une petite lampe bizarre qui brûlait en un coin allumée d'avance. L'opération demeura d'abord sans effet, mais bientôt je vis comme un travail se faire à l'écorce de mon trésor et j'allais le retirer des mains de cet homme dans la crainte où j'étais depuis un moment qu'il me le perdît, lorsque tout d'un coup la pelure éclata comme un parchemin mal collé, et toute une interminable feuille de verre ou d'écaille transparente, - longue comme eût été au dire du proverbe un mémoire de ce digne opérateur, - mais à cette heure il était magicien, - se déroula sous nos doigts, toute chargée de ces hiéroglyphes fantasques que j'avais observés, lorsqu'elle était encore si bien enroulée. - Le brave homme n'avait pas eu le temps de jeter l'oeil sur son ouvrage, que je lui arrachai brusquement la feuille ; par bonheur il ne la serrait pas. Je jetai en me sauvant sur son comptoir tout au plus la valeur de sa peine, et me précipitai dans la rue. Toute démesurée que fût la feuille que je n'osais plier de peur de la mettre en pièces, ceux qui passaient purent croire que je lisais une lettre de famille, car la poste qui est dans la grande rue venait de s'ouvrir, et beaucoup lisaient comme moi plantés sur un pavé, ce qui fit que je ne fus point remarqué. Pour ma part je ne regardais personne et je ne jetai pas ce jour là le plus menu coup d'oeil aux beaux Christ et aux pêcheurs en ivoire qui me lorgnaient bien curieusement, j'en suis sûr, à travers les vitres de leurs boutiques. Quel ne fut pas en effet mon effroi, quand je reconnus, et cela du premier coup, que je n'avais affaire à aucun langage connu des hommes et dont tous les hommes pourtant auraient eu mieux [p. 160] que moi l'intelligence. Il ne me fut pas possible de douter que je tinsse là un morceau de l'écriture originelle et antédiluvienne, de celle que Dieu tout d'abord avait enseignée aux hommes en même temps que le verbe. C'étaient je ne sais quelles lignes qui faisaient vivre la pensée aux yeux et lui donnaient comme un corps réel. Je me sentis rappelé tout d'un vol à la simplicité vraie de la création, maudissant et méprisant l'homme qui par le sot orgueil de se façonner à lui-même son monde, avait gâté l'oeuvre de Dieu et avait imaginé la ligne droite quand Dieu n'avait conçu que la ligne courbe. Ce que j'avais sous les yeux, était de toute évidence plus lumineux et plus vivant qu'aucune des langues que personne me put parler. Ce n'était pourtant déjà plus que le langage des enfants de Caïn. Qu'était-ce donc que la parole que Dieu parlait pour Adam? Je n'étais point si hardi, vous croirez, à manier cette page dont j'osais à peine estimer l'inappréciable, que Moïse à manier les tables du Seigneur. - Si mes yeux n'ont point été troublés ou si ma mémoire n'a rien brouillé des figures qu'elle en avait prise, voici ce que je crus lire. Ma race est celle du premier né d'adam. Mon père Tubal Caïn - (celui-là même, ai-je pensé, dont se voit à Florence en Italie la terrible image barbue qu'en fit le vieux Memmi) - fut un grand chercheur de causes. C'est pourquoi dès le commencement de sa vie ses yeux étaient pleins d'inquiétudes, et il devint plus soucieux à mesure qu'il compta plus de jours. Noëma, qui fut soeur de Tubal Caïn, disait que le Seigneur l'avait frappé de cette tristesse pour ce que Tubal notre père avait autrefois méprisé l'amour du Seigneur et ne lui faisait point offrande de ses douleurs ni des battements de sa poitrine, comme faisaient [p. 161] les fils de Seth qui élevaient au firmament les nuages des sacrifices. - Mais Tubal dès le commencement ayant vu la force du Seigneur, avait dit : je connaîtrai les secrets de cette puissance et je briserai ce lien d'épines par lequel le Seigneur Dieu a lié la postérité d'adam à la poussière aride de la terre. Croyant que la puissance du Seigneur n'était point au ciel, mais dans la terre qui le glorifiait, mon père Tubal en creusa les profondeurs et y trouva le fer. Avec le fer il abattit les ronces et les épines qui cachaient la face de la terre. Avec le fer il traça des sillons. Et parce que Dieu avait dit à l'homme tu te nourriras de l'herbe de la terre, ayant semé sur les sillons la graine que portent les herbes, et la moisson des herbes étant venue, il les moissonna avec le fer. - Ensuite il apprit à ses enfants à se servir du fer pour tailler la peau des animaux dont se font les vêtements des hommes, ainsi que le Seigneur l'avait enseigné à Adam. - Tubal Caïn imagina encore de façonner le fer avec le marteau, et l'ayant trouvée, il nota quelle différence était des sons que le fer rendait étant frappé par des marteaux différents. Aussi est-il renommé plus justement que Jubal, fils d'ada, père de ceux qui mesurent le chant et observent l'harmonie de la harpe. - (Ceci me remit de nouveau sous les yeux l'image du vieux Memmi, où est représentée la figure noire et chevelue de Tubal écoutant le résonnement de son marteau sur l'enclume.) - Ni le chant mesuré ni l'orgue harmonieux, continuait l'enfant de Tubal Caïn, n'amollirent point son coeur, et après qu'il

65 eut fait du fer en le purifiant le plus dur des corps que le Seigneur Dieu eût créés et le plus propre à déchirer par son tranchant, il vécut longues années encore, partout cherchant des causes et ne cédant au Seigneur que parce [p. 162] que Dieu lassé de la lutte glissa dans ses membres la faiblesse et le froid du vieil âge. Moi qui avais été conçu de lui j'éprouvai dès les premiers ans de ma vie une grande impatience de toute chose et de grands bouillons de sang, car à cause de l'impiété de Tubal-Caïn et de toute notre race, Dieu l'a peut-être maudit en nous et en nos enfants. Ma colère n'était pas semblable à celle de mon père ; car le mal ne m'irritait point contre le Seigneur Dieu, mais contre moi-même, et je ne puis expliquer comment cette pensée était entrée en moi que le mal avait été par Dieu sur terre placé en innocence et inerte, mais l'homme ayant connu le mal, l'avait animé de sa force et le nourrissait de sa propre chair. (Ami, pour qui je retrace en pauvres lettres mortes, et privées de couleur ce que la main du fils de Tubal avait écrit sur les tablettes, ne crois pas que ce que je m'efforce à rapporter ainsi, ait même le semblant d'un calque de ces signes des premiers hommes de la terre qu'un hasard divin me donna de lire. Le sens et la forme en étaient faciles et simples, en même temps que profonds. Tout ce que je dis dans le tâtonnement et l'obscurité étaient paroles brèves et portant leur lumière, - car toute pensée primitive, et j'en juge par les prophètes des Hébreux et les anciens des Grecs, - fût-elle grande comme le ciel, n'a besoin pour s'exprimer que de peu de mots bien courts. Pour nous, de même que nos images dès qu'elles nous viennent des splendeurs du firmament, ne nous arrivent que flottantes le plus souvent et malaisées à saisir, le verbe dont nous les enveloppons est toujours complexe et d'allure embarrassée.) Tubal Caïn voyant que je sortais souvent des murailles d'henoc et que je me tenais à l'écart de mes frères, dit : Manaël, pourquoi te tiens-tu [p. 163] hors de la demeure de tes frères, et pourquoi étant devenu fort, ne travailles-tu pas avec le marteau à tous ouvrages d'airain et de fer? - Je lui dis avec tristesse : tu cherches à tromper la puissance du Seigneur, mais ce n'est pas par le fer ni l'airain que tu vaincras le Seigneur. Quand l'homme soumettrait la terre, il ne rentrera plus dans Eden, et les épées de fer ne prévaudront pas contre les épées de feu. Le jour où il a châtié l'homme, Dieu a mis notre misère en nous, et sa vengeance en notre sang. - Je dis encore : le fer est un corps maudit, mal agréable à la vue, et les temps qui honoreront le fer seront faits de jours mauvais, et seront ennemis du Seigneur. - Je sortis ensuite de la ville d'hénoc et j'allai me joindre aux fils de Jabel qui étaient pasteurs et vivaient sous des tentes. - Or Jabel, étant pasteur, voyait souvent passer l'esprit de Dieu sur le désert, et le Seigneur, quoique Jabel fût de la race de Caïn, s'entretenait souvent avec lui. - Jabel dit, me voyant venir vers les tentes : Manaël, fils de mon frère, tu viens au désert chercher la vie. Ne laisses pas la solitude entrer dans toi ; la solitude ronge les forts. La solitude est terrible, elle est pleine de frayeurs. Quand tu seras dans le désert, appelles le Seigneur et converses avec lui. La sagesse des hommes se compose, comme le miel des abeilles, de bien des sucs amers qui restent aux poils de notre peau quand nous touchons aux plantes mauvaises, et que vers le soir nous rapportons bien fatigués à la ruche. J'ai reconnu ensuite que les paroles de Jabel, père des pasteurs, étaient vraies, car j'ai assiégé pendant toute ma jeunesse la porte de la vraie sagesse ; mais comme les bras de l'homme ne sont pas assez longs pour l'embrasser, ni assez forts pour la saisir, j'en ai toujours été repoussé. - Jabel disait [p. 164] souvent, quand nous étions ensemble le soir sous la tente : le monde est dans son enfance et les enfants se plaisent à demander les causes. - Jabel répétait cela parce qu'il voyait que gardant mon troupeau durant le jour hors des tentes, je regardais chaque chose créée suivant son espèce, et qu'ayant regardé mon visage ne se remplissait pas d'une curiosité vaine, mais d'une tristesse sincère. - Jabel disait encore : pourquoi, Manaël, es-tu dévoré d'un chagrin caché? Il est juste que la vieillesse soit triste ; elle a fatigué les années à chercher en vain le mot de la vie ; toi qui es jeune tu n'as pu désespérer de le trouver encore. - Je lui dis aussitôt : qui t'a révélé le sujet de mon affliction, toi qui as vécu dans le désert conversant avec l'esprit de Dieu? C'est vraiment là mon inquiétude ; parle, Jabel ; qu'est-ce que la vie? - où est la vie? - comment la conserver? Qu'en devons-nous faire durant qu'elle est en nous? - Jabel qui était de la race de Caïn répondit : pourquoi si jeune, Manaël, t'être laissé gagner à ce chagrin? Oh! combien heureux les autres enfants d'adam qui prennent la vie comme une chose simple et sans dessein, qui multiplient la race de l'homme sans voir là de cause à chercher, qui ont reçu la vie comme un trésor confié, et la transmettent comme telle à ceux qui sortent d'eux. Ton père t'a dit, Manaël, au commencement dans le jardin de délices, auprès de l'arbre de la science était l'arbre de la vie duquel Adam ne mangea point, parce que le serpent avait dit : tu ne mourras pas. Mais Dieu ayant connu le péché d'adam l'a

66 chassé du jardin de délices avant que notre père pût porter la main au fruit de l'arbre, et ayant mangé de ce fruit vivre éternellement. Voilà que les Chérubins faisant étinceler l'épée de feu seront toujours devant le jardin de délices [p. 165] pour garder le chemin qui conduit à l'arbre de vie. Jamais, jamais plus, Manaël, homme de la postérité d'adam, ne pourra connaître l'arbre de vie. Depuis que j'eus entendu ces paroles, je vécus parmi les pasteurs fils de Jabel, et bientôt comme j'étais sans cesse ni répit poursuivi par le désir de connaître le dessein caché du Seigneur, cette pensée vint se fixer en moi, que puisque Dieu avait créé l'homme, c'est que l'homme était nécessaire à Dieu. Cette pensée m'enorgueillit, et je ne la chassai point. Cependant puisque Dieu châtiait l'homme l'ayant créé, il faisait comprendre que nous devions être ses serviteurs et ne point chercher d'autre volonté que la sienne. Quelle était donc la volonté du Seigneur? car si le serviteur ne connaissait pas la volonté du Seigneur, il pouvait suivre une voie écartée de la sienne. Le soir, quand s'élève un vent doux, les pasteurs ayant rassemblé les troupeaux à l'entour des tentes, les aînés des pasteurs rappelaient aux plus jeunes les sept jours de la création et les paroles que le Seigneur dit à Adam : remplissez la terre, et vous l'assujettissez et dominez sur tous les êtres qui se meuvent sur la terre. - J'écoutais les récits des pasteurs, et les ayant recueillis, je disais dans mon coeur, assurément le temps viendra où les hommes ayant cru et multiplié, ils domineront sur tous les êtres qui se meuvent, mais ils ne seront pas les maîtres du mouvement éternel, et ils ne connaîtront ni la vie, ni sa cause, ni ses fins. - Ainsi, quelqu'oeuvre qu'opère le Seigneur, l'oeuvre des hommes sur la terre s'opérera à l'aventure, et son travail se révoltera contre le travail du Seigneur. - Le péché du premier n'a point profité aux derniers. L'orgueil étant né des paroles du serpent s'est répandu [p. 166] dans l'air que l'homme aspire, et voilà qu'il efface la sience du bien et du mal qu'adam avait payée du prix de la mort. Fais-toi, Seigneur Dieu, moins caché aux pauvres pasteurs qui regardent vers Eden dans l'attente de ton signe. Tes pieds n'ont touché jamais que le jardin de délices. L'aride n'a point reçu l'empreinte de tes mains ; aussi en vain les yeux te cherchent ; qu'est-ce que ce souffle que tu as soufflé sur le visage d'adam, limon de la terre? - qu'est-ce que le bien? qu'est-ce que le mal? qu'est-ce que la vie? Je commençai alors à me tourner vers le Seigneur ; car je pensais, m'étant abusé, que le Seigneur ne refuserait point de m'enseigner ce qu'il commandait que je fisse çà-bas en terre. - Je fis avancer mon troupeau vers Eden ; je marchais péniblement dans le désert ou le long des fleuves, têtes du grand fleuve qui sort du jardin de délices. Bientôt au bout du désert, par delà la terre aride, je vis s'élever les arbres du paradis, beaux à voir et pleins de fraîcheur. J'arrêtai mon troupeau sur la colline, et je me sentis le coeur battre et les membres trembler, par la crainte du Seigneur et l'appréhension de connaître. Je considérais, me tenant éloigné, ces herbes plus élevées que celles de la terre, et qui maintenant étaient chargées de fleurs inutiles, car Adam, à qui les herbes avaient été données pour qu'il les cultivât, ne devait pas cueillir les fleurs, et le parfum du bonheur qui venait vers moi poussé par les vents du Ciel, me remplissait de tristesse et brisait mes forces. Je voyais que l'esprit de la solitude s'était répandu dans le lieu de délices, c'est pourquoi les arbres s'étaient multipliés, chacun selon son espèce, et ils couvraient presque la surface du jardin. Car Dieu ne trouvant plus dans le paradis de volupté la créature [p. 167] pour laquelle il l'avait planté, et qu'il avait accoutumé d'y voir, avait abandonné le jardin de délices, et ne s'y promenait jamais plus. Le Seigneur Dieu, disais-je jugeant cela, qui a fait le ciel et la terre, cherche Adam et la race d'adam, et là où Adam n'est pas, Dieu néglige de montrer sa gloire. - Oh! terrible pourtant la puissance du Seigneur, qui a fait l'homme de poussière pour l'écraser en poussière, et lorsque les hommes ayant recouvré la science du bien et du mal deviendront, suivant la parole du serpent, puissants comme des Dieux, le Seigneur se repentira de l'homme qu'il a créé, et l'exterminera de la face de la terre, et il renouvellera la créature. - Je regardais alors vers le paradis, m'efforçant de connaître entre tous les arbres chargés de fruits et d'un feuillage épais, quel arbre était l'arbre de science et quel l'arbre de vie, - et cherchant des yeux vers le milieu du paradis, je vis deux arbres isolés au pied desquels les fleurs ne poussaient point. L'arbre qui portait le fruit de science était noueux au tronc et aux branches ; les rameaux en étaient mêlés ; l'ombre qu'il étendait sur la terre était très-large et très-profonde, mais l'arbre de vie était droit et très-élevé dans l'air, et son feuillage était triste et noir comme le cyprès. Rien ne vivait plus sur les rives du grand fleuve que l'herbe faisant semence et l'arbre faisant

67 fruit, car tous les animaux créés et le serpent ennemi de la femme avaient suivi Adam sur la terre maudite. Comme je descendis de la colline, où je me tenais avec mon troupeau, m'approchant des portes du paradis, je vis les chérubins et l'épée qui flamboyait entre eux. Il étaient assis dans une posture sévère, et leurs ailes étendues gardaient l'entrée du jardin de volupté. - Or, un homme que je [p. 168] connus être de la ville d'henoc, et que je n'avais point vu venir au loin, alla vers les chérubins. Cet homme conduisait avec lui une femme plus belle que la lumière du Seigneur, et s'avançant vers les gardiens du jardin, il leur dit : vous voyez que l'homme né de la terre souffre à cause de la terre. Si vous me laissez entrer dans le paradis de délices avec cette femme que j'ai choisie pour être mon aide et la mère de ma race, je vous abandonnerai son corps afin que vous jouissiez de sa beauté, car il est juste que la femme qui a été cause à l'homme d'être jeté hors du lieu de délices, fasse libre de nouveau à l'homme l'entrée du paradis. Les chérubins, voyant que cette femme était belle, dirent : tu rentreras dans le jardin que le Seigneur a planté pour Adam, et tu mangeras de l'arbre de vie, et tu connaîtras le bien et le mal, car nous, fils de Dieu, nous sommes las de la peine de l'homme. - Alors ils détendirent leurs ailes qui gardaient la voie du paradis, et comme il leur livrait la femme, afin qu'ils jouissent de sa beauté, voilà qu'une grande querelle s'éleva entre les chérubins, car tous deux voulaient la connaître le premier, et ils jetèrent tous deux la main sur l'épée de feu, voulant se combattre ; mais Dieu ayant paru, dit : Voilà que mes enfants que j'avais conçus de mon esprit sont maintenant chair à cause de la femme ; et voilà que l'homme vendra sa femme pour vaincre le commandement de son Seigneur. - Alors Dieu ayant couvert de nuages terribles toute l'étendue du paradis de délices les enflamma, et ils dévorèrent tous les arbres et toutes les herbes qui cachaient la surface de la terre, là où le Seigneur les avait plantés pour Adam, et il ne resta ni arbre de vie, ni arbre de science ; car après que les nuages se furent élevés, le vent se ramassant en [p. 169] un tourbillon, emporta toutes les cendres et les roula dans le grand fleuve, - et l'homme et la femme qui avaient tenté les chérubins, enfants de Dieu, ne furent plus vus dans la ville d'hénoc. - Dès que je vis la colère du Seigneur qui éclatait en traits de feu dans tout le firmament, je m'enfuis frappé de terreur, chassant, par le même chemin que j'avais suivi, mon troupeau vers les tentes de Jabel ; mais quoique je susse que la vengeance de Dieu avait tout dévoré derrière moi, je me retournais souvent vers le lieu qui avait été le paradis de délices. Je m'appliquais alors, me rappelant les discours de Jabel, à ressaisir toutes les paroles qui touchaient à la vie. Voilà maintenant que la terre est toute maudite sous la face du Soleil, et que le Seigneur n'a pas gardé la tête d'un rocher où il puisse poser le pied sans souillure. Il est tombé sans retour le terrestre que Dieu avait créé à l'image de Dieu. Le Seigneur l'avait formé par son souffle, vivant et animé, et il avait mis le commandement en lui ; or le commandement n'est pas dans la force des bras, il est dans les yeux où est la science du bien et du mal, et la force de l'homme. Car Tubal, mon père, disait : tout est pour chacun homme dans la manière dont il voit les choses créées et dans la couleur ou dans le vague qu'elles semblent tenir quand le regard tombe sur elles. - Et Tubal disait encore qu'il y avait une manière de jeter le regard sur les êtres qui ne tenait qu'au savoir du bien et du mal - Le regard de l'homme est devenu aussi borné que le regard d'aucun être créé, et souvent j'éprouve que les yeux me tremblent, étant mal affermis et incertains Le Seigneur Dieu avait fait la joie dans le coeur de l'homme avant qu'il l'eût formé du limon, de [p. 170] même qu'il avait fait toutes les plantes des champs avant qu'elles fussent sorties de la terre. - Or, la joie n'était point dans le rire, mais il semblait à l'homme comme il avait semblé à Dieu, que toutes choses créées étaient bonnes, c'est pourquoi il vivait dans un contentement plein de délices, et aucune peine ne l'affligeant, son visage était simple, et le rire, qui est maintenant parmi les hommes et par lequel nous témoignons notre joie ne déformait point les traits de sa face. La volupté de la créature n'avait point de fin, et elle était toujours égale et sans fatigue, et avant que l'homme eût été livré à la terre pour n'avoir point gardé la parole du Seigneur, l'homme n'avait jamais connu la douleur qui sort de ses yeux par les larmes. Le rire ni les larmes n'ont jamais été vus dans le paradis de délices ; ils sont ensemble les enfants de la peine, et ils sont venus, le corps de l'homme s'étant affaibli et manquant de force pour les contraindre. Quand quelque chose agréable s'offre à l'homme, le transport qui le saisit est si fort, le bonheur étant rare en terre, que tout son corps s'en agite avec des apparences terribles. Quand la douleur que le Seigneur envoie s'empare de l'homme avec violence, tout son corps est de nouveau ébranlé, son coeur est gonflé, sa poitrine est déchirée par les sanglots. Ainsi je dis que le rire de ses lèvres est signe d'aussi grande misère que les larmes de

68 ses yeux. Dieu n'a point mis dans la bouche de l'homme les dents du lion, mais l'homme mord avec le rire, ni dans ses yeux toute la ruse du serpent, mais il séduit avec les larmes, et aussi avec les larmes l'homme lave les peines de l'homme, avec le rire il adoucit son coeur et l'attire. Le souffle de Dieu est tombé sur la bouche et [p. 171] les yeux d'adam, et il s'y est arrêté une grande part de la vie ; - ou je crois que la vie se fait là mieux apparente qu'aux autres parties du corps, parce que Dieu n'a point fait d'autres passages à son souffle pour agir et s'exhaler du dedans. Dans ce temps-là j'étais rempli des ardeurs que Dieu a mis dans l'homme pour la femme, c'est pourquoi je disais aussi : quand l'homme désire la femme, il fait paraître le désir par les yeux et par la bouche. Il l'appelle par eux et la provoque ; et le baiser se donne par les lèvres ; alors toute la vie de l'homme est brûlante dans ses lèvres, les bouches se pressent et les souffles s'aspirent ; l'homme est grave et excite toute sa force. C'est le baiser qui féconde la femme. Or, comme j'étais tourné entièrement vers ces pensées, une grande tempête agita le désert où je marchais avec mon troupeau et qui était le dernier avant les tentes de Jabel, - et comme ce que nos yeux voient et notre chair éprouve nous divertit et nous écarte des anciennes pensées en y confondant des nouvelles, je me dis ensuite : Sur la terre, oeuvre de Dieu, est la même vie qui est dans l'homme, image de Dieu ; et les mêmes bouleversements sont en l'homme que hors de l'homme. - La vie qui s'exhale par la bouche et par les yeux de l'homme et par toute la peau de son corps, n'est pas seulement dans l'homme. La vie est dans toute la terre créée et les vapeurs émanant du limon de sa chair s'épandent tout à l'entour et pénètrent toute chose. La vie et le mouvement sont dans toutes les oeuvres du Créateur ; - l'inertie est seulement dans toute oeuvre de l'homme. L'âme c'est la vie et l'esprit, c'est la vie. - La vie est le souffle (Spiritus) qui mouvant certaines parties de notre être fait résonner nos facultés. [p. 172] Dans les fluides est le mouvement ; la vie est un fluide, - et les fluides régissent le ciel et la terre et la relation des pensées entre elles et entre les hommes. Si jamais la terre devient vieille, et si jamais, les générations se multipliant, la race de l'homme décline par les années, - elle deviendra sans doute, vers la fin, semblable à ces anciens de nos pères qui ayant passé septante fois sept années dans la sécurité d'une croyance orgueilleuse ou dans le mépris de toutes les croyances, redeviennent par la vue de la mort inquiets de la vérité et s'interrogent eux-mêmes sur la vérité, et ne la trouvant point en eux la vont demander à tous autres. (Tu dois éprouver, - ami, - que comme il me parvient j'exprime mon dire. Je ne l'exprime pas franchement ni en toute aise, bien que je voie que notre langage a été, - autant sans doute qu'il est en nos vieux siècles loisible, organiquement imaginé. Je vois cela en ce que les mots qui ne figurent que les choses simples sont brefs, tels que pour la plupart les noms des animaux et des parties du corps. Mais les mots qui sont nés de la composition des idées doivent être eux-mêmes longs et composés. Ainsi quand Dieu eut fait passer devant Adam toutes les créatures animées et chacun des êtres de la création, Adam les nomma par tel son de sa voix et ensuite continua de parler en partant de ces premières appellations suivant la loi la plus nette et plus simplement comparative. Le langage avait dû procéder des exclamations monosyllabiques. - Toute langue qui se servirait de mots composés pour exprimer les choses naturelles serait très-mal faite et conçue en un faux système. [p. 173] Je ne prenais guère le temps de noter à la marge la grammaire de cette feuille merveilleuse. Cependant je ne pus pas ne pas être frappé, dans ce langage primitif, de l'abondance des termes brefs et dont chacun faisait figure. Je n'avais garde néanmoins d'interrompre les paroles de Manaël, qui disait :)

69 Malheur aux créatures qui compliquent la vie! Caïn a compliqué la vie par le mensonge, et Dieu a fait du mensonge le grand travail et la grande peine des enfants de Caïn. - Vivre, c'est porter tant de lassitude! la terre est si maudite! et le pain vaut tant de sueurs! - Pourquoi, vieillard, mentir à l'enfant? Pourquoi, femme, mentir à l'homme? à cause du mensonge, la force sera faiblesse, la foi sera doute, et la vraie science, qui est la lumière du Seigneur, ne splendira jamais sur la terre. Il y a des hommes qui dès le jour qu'ils naissent, n'ont déjà plus rien de la créature naturelle de Dieu. Ils naissent hommes de leur avenir et ennemis de leur père. Lors commencèrent à paraître au loin les tentes des bergers, noires et fixes dans l'éclat du soleil qui tombait. Dès que je me fus assez approché pour voir s'agiter autour des tentes les enfants de Jabel, ma poitrine rejeta le poids de son inquiétude, - car depuis que j'avais vu la vengeance du Seigneur contre l'homme d'hénoc qui avait tenté les portes du jardin et contre les anges, j'avais compris que j'avais comme eux lutté contre Dieu dans mon coeur, et que dans le désert où j'allais seul chassant mon troupeau, Dieu qui se cache souvent à ceux qui ont péché, me poursuivait peut-être. Durant sept jours et durant sept nuits, je ne me reposai point, veillant dans la frayeur et le [p. 174] tremblement. Mais dès que je reconnus que je n'étais pas éloigné de l'habitation des hommes, ma force rentra en moi, et pour un temps je repoussai le souci de la vie, me tenant toujours avec les autres pasteurs et conversant avec eux. Je m'attachais à leur vie tranquille et j'appelais la paix. Mais voilà que des pasteurs même revint mon tourment ; car tous ils suivaient vraiment une pensée semblable à la mienne. Leurs yeux n'étaient pas comme les miens aux secrets de la vie et de la terre ; ils étaient au firmament observant les astres. Car chacun suivant les forces de sa sagesse tente d'écarter le nuage du Seigneur. Les pasteurs comptaient les étoiles de la nuit et mesuraient les luminaires du firmament, disant : si nous surprenons la loi du ciel, où les corps sont clairs et divisés, nous connaîtrons aussi la loi de la terre, car le Seigneur Dieu les créa ensemble dès le commencement, et Dieu ne peut avoir qu'un seul mode de créer qui est l'excellent. - Je vis alors que les fils de Caïn avaient été condamnés tous au désir de connaître, et je crus que Dieu ne leverait de nous cette plaie, qu'alors que nous aurions vaincu le mystère du Seigneur. Je me livrai donc de nouveau à la souffrance de mes pensées. Mais à mesure que je cherchais plus vainement, je sentais la fureur de mon impuissance me gagner, et mon désespoir me gonflait le coeur de rage. Cette frénésie me dévorait et agitait mon sang, et les pasteurs me craignaient. Quand j'étais écarté loin des tentes, dans les rochers, solitaire avec mon troupeau, une tristesse noire pressait mon front et mes yeux. Vivre m'était dur par mes inquiétudes ; tout le désir de la mort m'occupait ; et je voulais ne pas être ou savoir pourquoi j'étais. [p. 175] Quand je n'étais sous l'oeil d'aucun je m'excitais dans mon coeur aux actions terribles, et je m'accoutumais à croire que la pitié n'était pas dans les rochers arides et que le sang s'y répandait avec aise. Cependant je languissais dans ma peine, épuisé par mes agitations et toujours je cherchais l'ombrage de ces rochers mauvais. Mes brebis trouvaient à l'entour une pâture tendre et les herbes embaumées qui croissent sur les montagnes. Le matin avant que le soleil montât au-dessus des murs d'hénoc, à ce moment du jour où Dieu regarda autrefois les présents d'abel, pasteur de brebis, tous les enfants de Jabel se levaient de leurs tentes, ayant dormi la nuit entière sur les toisons entassées de leurs troupeaux. Mais moi je sortis avant les autres pasteurs, car le sommeil ne soulageait plus mon corps et l'inquiétude de la vie occupait mes nuits sans relâche comme mes jours. J'arrivai aux rochers éloignés des tentes, brisé par la fatigue de mon coeur, et je dis que j'allais mourir. Me tournant vers Eden, j'appelai le Seigneur Dieu avec de grands cris, disant : Dieu - Dieu - Dieu - Dieu du firmament, Dieu de la terre, Dieu de la vie, pourquoi me jettes-tu ainsi hors d'elle et pourquoi tiens-tu ta lumière loin de moi? Ne m'as-tu pas terrassé par ta puissance, et n'ai-je pas été contre toi sans force? Avant que ma chair rentre dans le limon de la terre, viens à moi, Seigneur Dieu, et mets mon doigt sur le mystère de la vie. Ayant crié ainsi vers Dieu, j'attendis long-temps dans la pose d'un suppliant, osant à peine soulever les yeux vers le ciel, ni étendre le regard sur le désert. - Mais le Seigneur méprisant mon abaissement, ne vint pas, et mon orgueil bouillonna dans ma poitrine. Possédé de

70 [p. 176] rage, j'empoignai le couteau de fer aiguisé que je portais sous mon vêtement, pour me défendre des bêtes ennemies de l'homme, et je me jetai sur le bouc de mon troupeau. Je le roulai sur le sable, et de toute la force de mon couteau, je lui déchirai le ventre horriblement. Il se roidit en gémissant, et son sang et ses entrailles humides se répandirent sur moi. Son corps entrouvert fumait, et mes narrines se repaissaient de la chaude odeur de son sang. Mes yeux interrogeaient ce cahos de chairs palpitantes ; la bête frémissait encore, mais la vie l'abandonnait, et les odeurs fétides de son ventre se répandaient sous elle ; et mes mains trempées de sang tiède retournaient toutes les entrailles, et pressaient le coeur, et fouillaient toute la poitrine. Mais voilà que rien ne palpitait plus : le sang s'était tout écoulé, rien ne tremblait plus sous ma main. Toutes les chairs étaient là encore, immobiles, muettes et la vie m'avait échappé ; - mes yeux se fermèrent, la mort s'approcha de moi, et je tombai sans mouvement, la face dans le sang de sa poitrine. Ce sommeil mortel me quitta, quand j'entendis, non loin de moi, de grands cris, et regardant d'où venaient les cris, je vis Lamech, père de Tubal Caïn mon père, faisant une lutte effroyable contre Josael, mon frère, celui que Tubal avait engendré le premier après moi. Ils se frappaient avec toute leur fureur ; le sang coulait sur leurs corps et leurs ongles déchiraient leur peau. Leurs jambes se heurtaient et se mêlaient ; les deux corps se pressaient par les bras, et les bouches mordaient les épaules. - Cependant ma frayeur était grande et aucun son ne pouvait sortir de ma bouche ; je me soutenais à peine sur mes bras, trop faible pour me traîner vers eux. - Lamech tomba, et Josael saisit une pierre dans [p. 177] ses mains comme voulant briser le front du vieillard ; mais je vis des mains de Lamech étinceler un fer au soleil, et Josael poussa un cri horrible qui me renversa de nouveau sur le sable, expirant d'angoisse. Lorsque je sentis mes yeux troublés s'ouvrir encore, je retournai vers les tentes, car la force de rompre ma vie s'était retirée de moi, et je ne pus arriver aux tentes qu'en me reposant souventes fois. Or le vieux Lamech, dégouttant de sang, était parmi les pasteurs, disant : J'ai tué vers les rochers un jeune homme qui m'avait blessé, et j'ai ouvert son flanc avec un fer aiguisé à cause des plaies qu'il m'avait faites. Et je m'approchai comme les bergers disaient : Ce jeune homme n'était point d'entre nous ; il était sans doute de la ville d'henoc. Mais l'un d'eux s'étant détourné et voyant mes vêtements et mon visage tout tachés de sang, s'écria : Vois, Lamech, ce jeune homme était le fils de Tubal, fils de Lamech, et tu ne l'as point tué, mais le voilà qui s'est levé et il est revenu parmi nous. - Alors ma bouche put s'ouvrir, et je dis, cachant la vérité : Le sang qui couvre mon vêtement n'est pas mon sang, c'est le sang d'un lion furieux qui s'était jeté sur le bouc de mon troupeau. Il a mis le bouc en pièces, et j'ai blessé le lion avec l'aiguisé de mon fer, et il s'est enfui dans le désert avec des rugissements ; - mais je n'étais pas éloigné quand Lamech a tué Josael, mon frère, fils de Tubal, fils de Lamech. - Alors Lamech fut effrayé, et il dit : Dieu vengera sept fois la mort de Caïn, et la mort de Lamech septante fois sept fois. Alors une pensée du serpent passa dans mon coeur, et je dis : Lamech, père de mon père, ne crains point, mais retournes en paix vers Henoc, [p. 178] et quand la nuit sera venue, j'irai seul vers le lieu du désert auprès des rochers, où est le corps de Josael, mon frère, et l'oignant de parfums, je l'ensevelirai. - Alors, Lamech se tut et alla vers Henoc, et les pasteurs, voyant que j'étais triste et languissant, s'écartèrent de moi. Dès que la nuit voilée vint de l'orient sur les tentes, je pris des parfums dans un vase d'argile et une torche enflammée, et je marchai vers le lieu où j'avais vu la lutte entre Josael, mon frère, et le vieux Lamech ; mais alors je me souvins qu'ayant rompu la seconde fois mon lourd sommeil, j'avais cherché des yeux le corps de mon frère Josael et que je ne l'avais pas trouvé dans tout le désert. Je m'avançais, regardant autour de moi ; ma torche que j'élevais au-dessus de ma tête, ne me montrait jamais que le sable fauve et point le corps de mon frère, ni les traces de son sang. Désolé, et perdant l'espoir de rencontrer Josael mort dans l'ombre, je m'en revins, lassé de mes pas inutiles, vers les rochers, car je voulais, m'y tenant caché, attendre que le jour reparût pour chercher plus sûrement et ne m'égarer point dans le désert. - Mais après que je me fus étendu sous une voûte sombre et que j'eus caché la lumière de ma torche, environ au milieu de la nuit, j'entendis s'élever du lieu où mon frère Josael était tombé un hurlement sinistre qui se prolongeait dans les quatre espaces du désert. Tous mes membres tremblèrent et mes cheveux furent hérissés, car je craignais que la lumière de ma torche n'eût attiré contre moi toutes les bêtes dévorantes du désert ; mais les hurlements qui suivaient ne se faisaient pas entendre plus près de moi, et venaient toujours du lieu où je croyais être le corps de Josael. Je pensai, dans ma frayeur, que cette voix qui criait si terriblement était peut-être la voix de mon

71 [p. 179] frère mort qui appelait l'ensevelisseur. C'est pourquoi, appaisant les battements de mon coeur, je sortis des rochers avec ma torche, et aussitôt le hurlement cessa. Je m'avançai vers le lieu d'où je l'avais écouté venir, et marchant sans détour, je trouvai le corps de Josael à moitié dégagé du sable qui l'avait couvert tout entier. La bête avait rongé les os de son bras et avait dévoré les lambeaux de sa chair jusqu'à l'épaule. Mais quoique les ongles de la bête fussent marqués encore sur la joue de mon frère, la tête de Josael et toute sa poitrine étaient saines de meurtrissures. Donc je vis mon frère Josael, celui que j'aimais, étendu ainsi sans mouvement, mort pour toujours. Mes yeux et mon coeur s'oppressèrent d'un chagrin pesant, et au firmament du Seigneur je levai mes yeux ; l'horreur des ombres me saisit, et je faillis m'enfuir, abandonnant Josael à la bête qui l'avait pris en proie. Mais voilà que ma pensée maudite s'éleva de nouveau en moi, et me ragenouillant auprès du corps de mon frère, - car je m'étais levé, transi par la crainte du désert, et me sentant seul et libre, j'approchai ma torche de la face de Josael, et je vis qu'elle était pâle et livide comme la peau d'un serpent, et froide, et que les yeux ternes n'étaient point fermés, et qu'ils étaient trempés de sable, et que le regard en était tombé. La crainte me saisit de nouveau, et je me levai encore, voulant m'enfuir ; mais toujours je me rapprochais et je ne pouvais surmonter l'horrible attrait de cette chair qui cédait et répugnait au toucher ; je fermai avec mes doigts ces yeux sans regard qui m'épouvantaient, et je repoussai de mes deux bras la poussière qui couvrait le reste du corps. J'avais planté ma torche en terre, et ayant arraché Josael de la fosse où [p. 180] le vieux Lamech avait caché son corps, je l'étendis dans toute sa hauteur, - et par un appetit insensé de connaître, je découvris la plaie, où Lamech avait enfoncé son couteau. Oh! que la plaie était profonde et large! et pourtant elle n'était pas large assez pour que mes yeux vissent jusqu'à son coeur ; je palpitais de crainte, lorsque je sondai la plaie avec mon fer, et quand je le sentis au fond, un mouvement impie et invincible tournoya dans ma tête et raidit mon bras et le poussa, et à travers toute la poitrine j'élargis la plaie jusqu'au gosier. Après ce coup je demeurai sans force, et je tremblai long-temps, et puis encore ramené tout lentement vers ce corps que je voyais ouvert, je m'inclinai sur la plaie béante et je l'éclairais jusqu'au fond avec la torche que je tenais penchée au-dessus, mais déjà il s'élevait de ses poumons et de son foie, et de la masse enroulée de ses entrailles, une odeur fétide et corrompue, et quoique un peu de sang eût à peine coulé par la blessure, ce qui restait dans les veines ne jaillissait pas, mais coulait avec gêne et malaisement. Je dis : Josael, Josael, mon frère, tu n'es déjà plus qu'un limon sans forme, et cependant Lamech ne t'a frappé ni par la tête, ni par les yeux, ni par la bouche. Son fer a touché à peine ton coeur, - et te voilà étendu sans mouvement ni sans sommeil, et te voilà limon, pâture des plantes, qui nourrissent l'homme. Mais la vie qui était en toi, comment est-elle sortie de toi? était-elle dans le coeur que ce coup l'a chassée? mais la vie s'échappe encore par maintes blessures. Où donc était ici son vase? Où donc sa chaîne? où est allée ta vie, Josael? tant qu'elle était en toi, tu l'as livrée aux plaisirs et aux fatigues inutiles? Le Seigneur la trouvait donc bien accomplie, puisqu'il l'a soudainement mise à fin. - La vie, [p. 181] la vie, Seigneur, à quoi bonne? et de chacune que demandez-vous? Alors, comme une étoile qui se précipite du ciel dans les beaux soirs, je vis du plus haut du firmament descendre une gloire d'un éclat magnifique, et dans la gloire était Dieu le Seigneur. Je me tenais toujours sur le corps de Josaël, et cette gloire céleste nous entoura, et de quelque côté que je tournasse mes yeux, je voyais la face profonde du Seigneur, et chacune de ses paroles entrait avec douleur en moi : Tous les besoins que j'ai mis dans la chair de l'homme, je les ai consacrés par des plaisirs, mais tous les maux qui affligent l'homme viennent de l'homme... Ici je restai court, empêché de poursuivre. - Depuis quelques lignes l'éclat du jour ou les miasmes de l'air avaient insensiblement terni la page entière, et vers les dernières elle était si cruellement noircie, que je devinais bien plutôt que je ne suivais l'idée. Ma main me tremblait d'impatience, je ne m'étais encore avancé qu'à la moitié du livre sacré. - ô mon Dieu, voilà que tu parlais et je ne pouvais t'entendre. L'angoisse me serra le coeur, les larmes me vinrent aux yeux et me les troublèrent encore davantage. Marche donc désormais, pauvre esprit, me dis-je en sanglottant ; vise à l'aventure, et prends de la vie ce que tu en pourras prendre. - Mes mains se serrèrent avec convulsion, et la feuille maudite tomba en pièces dans le ruisseau de la rue, et le ruisseau les a reportés à la mer. - O Seigneur Dieu, Dieu muet, criai-je en pourfendant l'air de mes bras, quand pitié te prendra-t-elle de ce pauvre limon fait à ta ressemblance, contre qui les sources du [p. 182]

72 mal sont si large ouvertes et celles du bien si étroites? Quand parleras-tu, esprit sans bornes, qui seul comprends les principes dont ton Verbe a fait le monde? nous sommes donc bien éloignés de ce langage que t'ont parlé les vieux prophètes, que ta voix se refuse si durement au nôtre? La misère de notre terre est grande. - Allons, Seigneur, parles ou frappe. 20 octobre [p. 183] ANNETTE. [p. 184] Nous aurions pu être. Miss LANDON. Le filtre de l'amour est l'amour même. HARD. DE PEREFIXE, évêque de Rhodez. Il faut prier le bon Dieu de nous donner de l'argent : pas trop, mais pas trop peu non plus ; car misère engendre tricherie Sermon d'un curé de Basse-Normandie. [p. 185] ANNETTE. Vers l'époque de la Saint-Romain de Cobolsc, il était, sur le quai de St.-Sever, juste au bout du pont de Corneille, un théâtre de pantomimes, où bien des braves gens ont couru. L'un de ces soirs je m'y trouvai assis auprès du marquis Guy de Loseraie, un tout jeune corps que ses amis reputent gentil-bonhomme. Nous avons été longtemps inséparables Guy et moi, et nous le sommes encore un peu, quand, par accident, nous tombons l'un sur l'autre. - D'où viens-tu? me demanda-t-il. - Je lui répondis en riant : De faire les s les sur la vicomté de Dieppe. - Parbleu, répartit le marquis, j'y ai pilé de fameux cidre. La première fois que je passai par Sanneville, - nous étions trois : un apprenti peintre dont nous avions fait rencontre dans l'auberge d'etretat, un brave ami que j'avais et moi, qui me sentais le moins bon compagnon des trois. Nous avions trouvé agréable de faire le trajet de St.-Valery à Dieppe dans un de ces fourgons à culs pendants, qui sont voitures à soldats et à petits bourgeois. D'ailleurs nous avions fait notre preuve suffisante que nous étions, en façons de transport, les gens les plus accommodants de la province, n'y ayant guère été vus voyageants autrement que sur les les ressorts de nos rotules. - Bien vous prenait, marquis, toi et tes nobles hommes, lui dis-je, de ne point vous trouver cheminants ainsi dans un temps de chevalerie. [p. 186] Le fier morceau de nappe qu'on vous aurait tranché au souper devant vous, pour avoir été vus sur une charrette ou sur une voiture de bourgeois, sur une jument ou sur un cheval de labourage! - Nous avons été sur tout cela et sur bien d'autres, répondit-il, et sous un harnais très-reprochablement forfaisant, comme dit le vieux poète du pays. D'ailleurs, quelle peine eût été cela? nous soupions bien sans nappe. - Et puis il reprit : Nous étions donc tous les trois, en groupe rangés sur le devant du fourgon, assis chacun sur notre sac et les jambes trempées dans la paille. Nous fîmes une halte au bourg d'hun, où j'eus le temps d'aviser dans l'église une décolation de St.-Jean-Baptiste, dans laquelle saute son pas une Herodiade éblouissante, en dame de cour Henri III. Ce cadre noté et reconnaissance faite d'une bande d'hercules, fort connus de tout Paris, lesquels nous avaient voué à la foire de Valmont l'amitié la plus implacable, nous nous repostâmes dans le fourgon, et, bidets

73 trottants, amis chantants, nous arrivâmes, au bout d'un très-long plateau, à une vallée riche en verdure, profonde, boisée et point trop large, plantée de trois clochers gentiment distancés, et qu'aucun bouquet d'arbres ne s'élevait assez pour entièrement cacher. Quand nous descendîmes dans la vallée, il fut bien remarquable que les fermes et les habitations des paysans étaient tout à l'aise semées, et bien qu'elles fussent, pour la plupart, couvertes de chaume, elles n'étaient point marquées de cette misère crasse qui ternit ailleurs le pays qui la souffre. - Les rivières courantes ne manquaient pas le long de ces grasses prairies, non plus que sous le branchage des haies. Deux ruisseaux traversaient la route sous de petits [p. 187] ponts de pierre, au pied desquels les buandières lavaient, les moulins roulaient, les femmes puisaient l'eau pour le ménage. Nous délibérâmes si nous devions nous arrêter là une ou deux journées, n'eût-ce été que pour y dessiner les merveilleux paysages de la vallée ; mais l'ami que j'avais craignit que le confort ne manquât par trop à l'auberge, et quelque fraîcheur que nous eussions entrevue en ce pays, il fallut céder et sitôt jeter le regard d'adieu à ses beaux massifs de hêtres que déjà l'automne commençait à rougir. La vallée ne fut pas longue à s'effacer, et Dieppe ne tarda point à paraître. Nous y demeurâmes quatre à cinq jours à regarder, en plein octobre, les petites Anglaises se faire tremper dans l'eau de mer, à brûler les chauve-souris dans les souterrains d'arques, à voir, au Tréport, la première sortie pour la pêche au hareng. Nous finîmes bien par prendre chacun notre route. D'aucuns choisirent sur l'écriteau voyer celle de Paris, moi je trouvai que la meilleure encore, à la saison qu'il faisait, était celle de Saneville, et de fait jamais je ne me sentis plus vaillant que lorsque je tournai le grand chemin, à l'endroit où il s'abat sur la vallée, et que je me surpris à déployer mes enjambées sous les grands arbres qui forment avenue aux premières maisons du village. Les premières habitations étaient bien bâties et élégantes. Il y en avait d'autres encore qui se construisaient, et je jugeais aux pierres et à la coupe des fenêtres que ce n'était point fait pour abriter les pauvres du pays. Les maisons, comme tu as vu, sont isolées l'une de l'autre, et il n'y en a aucune qui s'étaye à la voisine. N'étant ni hautes ni lourdes, elles se supportent aisément d'elles-mêmes. D'entre chacune d'elles partent [p. 188] des sentiers étroits et couverts qui mènent à d'autres plus écartées du grand chemin lesquelles se laissent entrevoir à peine derrière des plants d'arbres épais. Avant le premier pont, je trouvai quelques maisons d'apparence misérable, dont la dernière trempait dans le ruisseau. Je traînai loin encore mon sac et ma pipe. Ainsi je m'avançai jusqu'au milieu du village avant de rencontrer une auberge. - La honte de mon accoutrement commençait à me gagner. Les feutres gris de Provence qui sont devenus d'un usage si commun dans ce paysci n'y avaient point encore paru, et celui que je tenais de toi, ensemble les souliers de cuir jaune qui à cette saison encore n'avaient guère connu la boue, me faisaient avec un gros paletot parisien le moins accordable costume qui pût être. La première auberge que j'avisai, j'observai d'abord outre que c'était une bâtisse de bonne mine, qu'elle joignait à son débit le bureau des lettres et celui précieux du tabac. - Je levai la clanche de la porte basse qui seule était fermée, et ne voyant que deux femmes auprès du feu, dont l'une était cassée de vieillesse, et l'autre forte et jeune, je demandai à la jeune si l'on ne pourrait me donner dans cette auberge une chambre à loger seul durant dix ou bien quinze jours. Elle me répondit qu'on ne pourrait pas me céder une chambre pour moi seul et qu'il n'y avait pour tout qu'une chambre à trois lits. Je m'en allai donc en quête d'un autre logement. Mais je ne trouvai plus qu'auprès du second pont, une maison piteuse et mal couverte où me fut rendue même réponse Je revins forcément à la première ; et la maîtresse de l'auberge étant rentrée d'une absence, car celle à qui je m'étais adressé n'était que sa fille, nous convînmes d'un prix pour le manger et le dormir, et incontinent je fus installé. [p. 189] Dès que le bruit se fut répandu dans le village qu'il y avait demeurant chez les Godard un voyageur à longue barbe ombragée d'une coiffe grise à grands rebords, je vis roder à l'entour de la maison des figures curieuses, et j'attirai aux Godard des visites qu'ils n'avaient pas trop accoutumé de recevoir. Mais pour les Godard c'étaient les gens les plus discrets, les plus honnêtes, et durant tout mon séjour à Sanneville, je n'eus pas lieu de croire qu'ils se fussent une seule fois mis en peine, ni de ce que je pouvais être, - ni de ce qui pouvait m'occuper, passant la moitié de mes journées à écrire, comme je faisais. De tous les curieux la moins empressée, à ce que je crus remarquer, n'était pas une fille tout-à-fait gentille qui demeurait dans une de ces premières maisons honnêtement construites, qui sont, je t'ai dit, à l'entrée du pays. Elle venait, plusieurs fois le jour, faire visite à Louise, la fille de l'aubergiste, et c'est Louise qui me dit à je ne sais quel propos qui c'était cette jolie visiteuse. Je ne me faisais pas faute de la regarder. Elle désappointait un peu le goût que je professe assez volontiers pour les femmes point trop chétives, ou plutôt elle prêchait pour les femmes de taille mignonne. Ses traits à cette Annette sont restés très-long-temps

74 dans ma mémoire à cet état où toute une figure se recompose et se représente au premier appel. Mais combien de portraits plus jolis sans doute que celui d'annette ont depuis fatigué cette pauvre mémoire, et qui n'ont été, comme le sien, que portraits, hélas! - et point de famille. - Touchant hélas! que fit là le marquis de Loseraie, presque sérieusement, et puis il continua : Ce qui la faisait valoir dans ce pays de mal vêtus, c'était une certaine mise accorte et coquette et de [p. 190] couleur simple et sous laquelle perçait un sens très-fin d'élégance. Or, tu sais, élégance et noblesse, j'entends noblesse d'instincts, cela voisine terriblement en de certaines contrées. Elle était de son corps cette fille plutôt gentille que jolie, et dans tout Saneville on n'estimait guère ou pour mieux dire on ne reconnaissait guère cette gentillesse. Elle était presque blonde et nous avons toujours affolé le vieux Lionardo et moi des cheveux annelés comme elle les avait. - Je jurerais bien que ses yeux étaient bleus autant qu'ils étaient malgré eux provocants ; mais si cela n'était pas, je serais encore pardonnable ; j'ai vu notre Job n'en rien savoir au bout de huit mois de tendresse. - C'était à parler de l'ensemble ce qu'on appelle mine chiffonnée en langue de ville, toujours chaussée de petits sabots de Cendrillon, la taille très-mince et très-légère : je crois même qu'à cause de sa poitrine qu'elle disait délicate, elle portait je ne sais quelle fourrure entre sein et lin. - Un cou tout plein de grâce avec autour trois colliers de Vénus, - un petit bonnet galant posé à l'arrière des cheveux, la cheville du pied fine, et le parler languissant. C'était, je te dis, une créature toute provocante, - et des pieds à la tête. - Aussi encore une fois, je ne me faisais pas faute de la regarder. Il y avait long-temps que je ne m'étais trouvé comme alors, bien seul et libre dans ma vie, ne sentant rien qui pesât sur moi, pas même la gêne d'amis, rien à regarder que mon loisir, à observer que mon plaisir ; tout juste arrêté au bord d'un chemin, comme un poisson par une herbe à la rive du courant. C'est là la vie, la belle vie, la vie vraie, et Dieu nous aurait dû donner la force de nous la faire ainsi à chacun. - Mais il a condamné mon esprit à puiser en lui-même [p. 191] des inquiétudes intarissables, et à mépriser, sans en savoir jouir, son éternelle enfance. Je fus enfant durant tout le temps, et je donnai autant de démentis à ma barbe qu'elle avait de poils. Mes journées se remplissaient d'allées et venues devant la porte, sur la route de Dieppe ou celle de St.-Valery, dans le plant derrière la maison. - Je cassais jusqu'à six pipes par jour ; si bien qu'à la fin je n'avais plus de goût qu'aux pipes neuves. Et je tenais bon à ce plaisir pour cela même qui y avait fait renoncer le grand empereur, que ce plaisir, disait-il, n'était bon qu'à désennuyer les fainéants : quelle autorité! Mes repas non plus, à moi, gourmand de famille, ne me donnaient pas peu à penser, et n'étaient pas petite affaire pour M me. Godard et pour Louise sa fille. J'ai bien appris dans mes descentes réitérées de Haute en Basse-Normandie à traiter quelques plats de nécessité première ; dont je cite pour mon appétit personnel la bouillie de blé noir ou blanc, au sel ou au sucre. Mais à Saneville sarrasin de Vire et tripes de Caen sont fruits de Canada. J'y avais pourtant bon vivre, n'en doutez pas : de la volaille toute tendre et de la marée toute fraîche. Je t'ai dit que la pêche au hareng s'était ouverte le jour que nous nous trouvions au Tréport. Depuis cette journée la mer était sans relâche couverte de barques de toute taille, petites et grandes voiles blanches qui ne faisaient que rentrer et ressortir de tous les havres de la côte. A des heures certaines de la relevée, on entendait, venants de vers Dieppe, de grands cris et des sonnettes de carrioles, et nous regardions passer une vingtaine de petits fourgons traînés par de petits méchants chevaux, qui couraient le grand galop vers St.-Valery. Ceux qui les menaient les poussaient à décimes coups de [p. 192] fouet et de jurons enroués. Tout cela roulait comme un sabbat se serrant de près et se devançant si possible. En un moment rien ne s'entendait plus. Mais venaient après eux comme pous après gueux une nuée de poissards piaillants qui débitaient de porte en porte le hareng frais que les autres mareyeurs enlevaient par pannerées pour les plus gros marchés du pays D'aucunes fois dans le courant du jour, par dépit de ne savoir à mon âge comment tuer mes heures, l'idée me prenait de monter à ma chambre et étalant sur une vieille table mes notes de grand chemin et mes ébauches, je m'asseyais pour ne songer à rien et dessiner des silhouettes ; et puis je quittais la chaise et je marchais en chantant ; j'allais aux quatre fenêtres de la chambre et j'épiais le dehors et si Annette ne viendrait pas à la fontaine : quand j'avais bien regardé, je trouvais ma curiosité mauvaise, et je fermais le rideau, pour mieux appeler le travail. - Alors je relisais les vers commencés : Nous étions trois, marchant le long de la falaise, Nos bâtons en traînards nous suivaient tout à l'aise ;

75 Des blancs chemins qu'au roi dallent ses cantonniers Nul ne valait pour nous la sente aux douaniers, Sente de gazon frais que jamais pied ne fane, Si ce n'est d'une gaie et libre caravane Qui s'en va comme nous, trique au poing, sac au dos, Remplumant le vieux coeur et graissant les vieux os. Nous glissions hardîment des hautes avalures... Arrivé à ce neuvième vers, les souvenirs me revenaient bien, je voyais encore ces grosses fermes se cachant derrière leurs hêtres roussâtres, et les troupes de vaches paissant l'herbe auprès de notre sentier et qui mugissaient en nous regardant passer ; et l'ombre des nuages élevés du ciel diaprant la mer glauque et le grand soleil tombant [p. 193] dans tout son rayonnement sous la porte d'amont d'etrelat. Je revoyais dans leurs terriers ouverts à trois vents ces pauvres douaniers consumant leur vie à mesurer la mer et leurs yeux à compter ses vagues. - Par malheur la rime à cela n'est jamais venue. Il y avait trois lits dans la chambre où je couchais et pas d'autres pour les voyageants du haut en bas de la maison. On dormait donc pêle-mêle, tête-bêche dans les deux lits qui n'étaient pas le mien. Les rouliers qui passaient pour Dieppe et les auvergnats ceux qui colportaient de demeure en demeure du petit drap et des petites mousselines, se blottissaient là dedans deux, voire trois. J'assistais, quelque peu de goût que j'y eusse, à l'écoeurant déshabillé de ces braves gens. Chaque soir nouveaux camarades de nuitée qui me vidaient la chambre belles heures avant le jour. Je m'étais si bien fait à cette misère que mon sac restait toujours dessanglé sur la table et tout l'argent que j'avais n'était jamais ailleurs que dans ma culotte jetée sur la chaise très-loin de mon chevet. - La chambre était spacieuse, comme tu juges, puisqu'elle tenait quatre fenêtres et trois lits. Il y avait même une cloison projetée qui devait distraire un tiers de son étendue pour en arranger une cabine ; mais cette idée s'était arrêtée depuis long-temps aux barreaux étroits que l'on plante pour supporter la cloison. - De façon que chaque moitié de la chambre avait un certain air de cage pour l'autre moitié. Heureusement était-elle percée de quatre fenêtres, ouvertes deux sur la cour de la maison qui était un plant de vieux pommiers tout chargés de fruits à ce moment de la saison et au fond duquel on apercevait la bâtisse faisant four et cellier ; et les deux autres regardaient passer la grande route et par [p. 194] de là la grande route voyaient les clos verdoyants et les maisons blanches couvertes de chaume et les grands frênes restés dans toute leur fraîcheur printanière ; et ce broussaillement des hauts et des petits arbres qui cachait la route de Dieppe et suivait dans la vallée le ruisseau allant à la mer, la mer que je pouvais entendre rouler par les temps les plus bénins. De ces deux fenêtres aussi je voyais le haut bout du village, la flèche de l'église et la maison de cette Annette. On avait déterré pour ne servir à d'autre toilette qu'à la mienne un pot de faïence et son vaisseau assez proprement recousus par maint endroit et qui n'avaient tout juste de cohérence que le nécessaire. Je ne connaissais en outre d'autre meuble qu'une chaise par lit et la table où je jetais mes papiers qui se plaçait devant une très-haute armoire en bois sculpté, comme on en a dans les deux Normandies, mais plus abondamment dans la Haute. Des hardis dessins de fleurs vers la corniche et de l'ornementation sur tous les filets, et à la serrure et aux gonds un gracieux découpement de cuivre. Il y avait en bas dans la cuisine et dans le cabaret deux grands corps d'horloge l'un de chêne blanc, l'autre de chêne noir, tous deux aussi fort habilement sculptés. J'aime bien pour ma part le luxe de cette espèce chez ces fermiers et chez ces pêcheurs. C'est quelque chose de vraiment magnifique ces hautes armoires, ces lourds bahuts, ces horloges ayant corps, ces couches immenses fermées à quatre pans. C'est vraiment Henri IV et poule au pot. Tout aboutissait à la grande pièce d'entrée qui était la cuisine ; mon escalier y descendait. Elle avait quatre portes jamais fermées, les portes ne sachant se fermer qu'à Paris : une sur la route, l'autre sur le plant, une autre pour le cabaret, [p. 195] la dernière pour le logement de la famille. C'était dans cette pièce d'entrée qu'était la grosse table où les Godards mangeaient et où se travaillaient mes repas. Sur le coin, on versait l'eau-de-vie aux rouliers, et le tabac se débitait sur un bahut à l'entrée de la porte. - Au coin, à gauche de la haute cheminée se tenait fixé le seul fauteuil ou chaise à bras qui se trouvât dans la maison. Elle était là à l'usage d'une vieille grand'mère, de plus de quatre-vingts ans, à laquelle il était arrivé cet accident horrible, à son âge, de rouler dix marches d'escalier. Ces Godard étaient une famille pleine d'honneur et d'honnêteté, mère, fils et fille ; pieux dans le regret de ceux qu'ils avaient perdus, pieux envers leurs parents, et pieux les uns envers les autres. Depuis sa chute, cette pauvre

76 grand'mère éprouvait à l'échine des douleurs qui la faisaient geindre constamment et ne lui permettaient guère de sortir de son lit. Pourtant on la levait presque tous les jours et on la posait sur des coussins dans ce fauteuil, où je l'avais trouvée le jour de mon arrivée. Mais dès qu'elle ne le remplissait pas, ce fauteuil était le mien, et je ne le quittais guères. Dès qu'étant mal occupé dans ma chambre, j'entendais pousser la porte basse de la maison, je descendais fumer ma pipe dans ce fauteuil et écouter les propos des jaseurs. Je n'étais pas d'ailleurs en disette de visiteurs, et j'en avais autant et plus que j'en demandais. Un soir ne se passait guère qu'il n'y eût cercle autour de la cheminée des Godard, et qui y était le plus assidu? Son vrai père, le père d'annette, dont je ne t'ai pas encore dit un mot. Elle n'avait de parents que ce père-là, qui était un huissier d'assez méchantes moeurs, et personne ne se récriait là-dessus dans le village. - Si jamais, en vérité, l'innocence a été au village, [p. 196] ce n'a, de longue date, été dans celui-ci. - Il y avait, au contraire, une éhonterie sans voile dont j'étais tout décontenancé. Ce n'était pourtant pas faute de savoir, par plus d'une causerie faite le long du grand chemin, que ces paysans de Haute-Normandie ont sur leurs bestialités des termes tout crus, et qu'un adultère brutal y rode de ferme en chaumière et de chaumière en ferme ; mais à Saneville c'était pis que nulle part. Les jours que la pluie tombait, et que je me tenais à ma table de travail, Louise me montait une chaufferette, et mon souvenir, en remerciant cette bonne fille, me reportait vite au petite atelier si plaisant où nous avons connu cet homme d'une divine bienveillance, l'homme aux bonnes causeries, le seul que j'aie trouvé dont la sagesse ne fût point vieille, - et c'est toujours le tort de la sagesse. - Le vois-tu encore dans sa veste de laine, les pieds sur sa chaufferette et fumant sa vieille pipe sans tuyau, et pêchant du bout du pinceau, dans sa palette empoudrée et embarbouillée, les plus frais paysages que de ma vie j'aurai vus en ce monde, - les immenses petites villes bleues! - les verdi gazons humides! - comme il aimait les choses heureuses et les vieux Allemands! - Job, Job, souvenons-nous toujours de ce maître-là. - Moi, pour l'honneur de mes maîtres, je ne suis élève de personne. - J'avais pourtant un album que je m'étais mis en devoir de remplir depuis que j'en avais fait emplette à Dieppe. - Nos talents se valent, mon cher Jean, me dit-il en raillant. - Je crus qu'il voulait dire que j'y étais très-maladroit. - L'admirable pan de mur, continua Loseraie, qui marque encore une encoignure du château de Longueil, n'était pas à un quart de lieue de [p. 197] mon auberge, et il m'arrivait, l'après-midi, d'aller me faire appétit de ce côté, et à chaque promenade je crayonnais un bout de l'esquisse. - Cela me donnait occasion de m'étendre sur la pelouse, et me relevant à demi sur le coude, je regardais tour-à-tour ces deux horizons opposés, à chaque bout de la vallée, que cette ruine séparait en faisant merveille dans cette grasse et redondante nature, que Flers est seul entre nos peintres à savoir exprimer à son point. La mer à droite et les prés salés, et à un plan tout proche de moi, le clocher de Longueil, surmontant de toute sa flèche les petits hêtres déjà roux à ce moment, qui sont plantés sur les fossés du vieux château. Le sentier qui mène de Saneville à la mer, passe sous le château et derrière ces hêtres. Il est, sur le bord de ce sentier, une rangée de maisons point trop rapprochées, et l'une d'elles était à Micheline, la maîtresse du vieil huissier, de laquelle j'aurais dû t'entreparler. De l'autre côté de la vallée, la crête de la colline était boisée, et sur le flanc étaient encore semées quelques meules arriérées. - A gauche, c'était par-delà tous les toits du village, la fabrique neuve et blanche, au milieu de ses futaies massives et impénétrables qui se perdaient en détours là où mon oeil ne les pouvait suivre, et le soleil jouant dans un ciel élevé, et dans ces epaisseurs de feuillage les nuances roussissantes de l'automne. - Alors je me laissais retomber sur les épaules, et je disais, comme disent les hommes simples, de toutes les forces de mon coeur : - ô vivre, vivre sous le soleil, vivre dans l'air du Seigneur, vivre dans le feuillage et non dans les pierres entassées où la vie n'est pas! - Il me prend souvent de ces élancements sauvages et solitaires qui me gonflent le coeur et y versent du fiel. Pourtant la vie que [p. 198] je m'étais faite à Saneville n'était dépendante de rien, et rien n'y apportait souci. Les bonnes gens de mon auberge suppléaient au dépourvu de mon équipement. Mes souliers étaient minces de semelle et sensibles à la boue à cause de leur couleur ; les jours bourbeux je me servais des souliers à semelles de bois dont la mode est répandue dans ce pays-là. Annette les premiers jours faisait de fréquentes visites à Louise. Elle arrivait souvent au milieu de mon repas ; mais d'abord je n'osais trop lui mot dire. - On était très-curieux de moi dans tout ce pays. On ne me perdait jamais des yeux. Elle aussi était très-observée. Sa coquetterie servait de pâture à toutes langues dans le

77 village. Il y avait des petits et des grands à jouir de ses bonnes volontés ; et ce qui me retenait encore, il faut que je l'avoue, c'est que je voyais tous les garçons de ce village beaucoup plus dégagés et plus avisés à parler d'amour que je savais ne le devoir être. Tous les propos lui étaient bons et les gars s'en tiraient fort à leur aise. J'aurais eu beau faire, je ne me serais point mis à leur ton. Ainsi je me taisais ; et me voyant me taire, tout le monde me disait un mal horrible du peu de soin qu'elle prenait de cacher ses abandons. Je la vis une ou deux fois moi-même tendre au passage sa main, de la fenêtre où elle travaillait, à un petit de ses amans. Je gardais donc mes désirs en moi. Pourtant j'avais toujours du plaisir à la voir allant et venant. Avant mon arrivée on avait fait déjà une certaine récolte de pommes ; mais le vrai moment fut vers le huitième jour seulement de mon séjour à Saneville. Alors il y eut des journées de bonheur pour moi. Bien que point campagnard, je me plais outre mesure aux rudes corvées de la campagne. [p. 199] Là donc je lochais les pommiers plusieurs heures durant, enchanté de ma fatigue et sans que m'arrêtât la déchéance de considération qui devait frapper un noble homme grimpant sur les dernières branches des pommiers pour les sécouer avec plus d'efficace. - Mon orgueil pouvait me rappeler d'ailleurs ce vieux marquis, près d'aix, qui laboure lui-même son champ, et qui tient ses armoiries sur la porte de sa métairie. - Mon paletot y fut une fois déchiré du haut en bas. On me donna une blouse qui était au fils de la maison, et je me remis à ma besogne. - Ils n'avaient pas lieu de se tant louer de leurs journaliers que de moi. - J'étais devenu d'une adresse insigne à locher les pommes tenaces avec des gaules de vingt-cinq pieds de long. Les abatteurs de pommes du Perche (Rab.) n'étaient rien à ma mesure. Je n'étais au demeurant qu'un bon locheur de pommes. Mon affaire n'était pas de rien relever ; les femmes venaient qui ramassaient mes pommes abattues et les portaient au tas du cellier. - Louise me faisait avec les plus belles de ces pommes des bourdelots aussi délicieux qu'il s'en pétrisse à Dieppe ou en quelque huche des deux Normandies. Moi qui ai connu bien des lits d'auberge ; je te dois confesser que j'ai couché à ce Saneville sur le lit le plus dur que j'aie rencontré peut-être jamais. Ils prenaient un soin que je n'ai vu par bonheur pratiquer nulle part ailleurs, d'étendre le matelas le plus dur par-dessus celui qui l'était le moins, à cette fin sans doute d'en corriger l'effet. Je ne peux que très-mal t'expliquer cette vie que je menais à Saneville, parce qu'il me serait malaisé, comme à tout homme qui conte, de te morceler ces occupations suivant chacune leur journée, et parce que des journées souvent s'entreressemblaient. Ainsi du dimanche : ce jour-là [p. 200] je ne descendais guère de ma chambre. Le cabaret ne désemplissait pas depuis la messe jusqu'au milieu de la nuit. Quels biberons ces Normands! - C'est un mal du pays, mon bonhomme, lui dis-je, et du haut en bas : jamais peuple n'a fêté sa liqueur comme nous fêtons notre cidre. A Briouze quatre-vingt maisons, soixante dixsept donnant à boire. - On buvait, on jouait et l'on buvait, reprit-il ; on chantait aussi et l'on chantait tout. Le village ce jour-là tournait autour de la maison Godard, pendant que les hommes se saoulaient dedans, les jeunes jouaient et dansaient dehors dans le plant. Il y avait pour les garçons un certain jeu de palet presque sous ma fenêtre, là où il n'était planté que de jeunes arbres, et où l'ombrage était dégarni. A partir de vêpres donc, j'étais à ma fenêtre et n'en bougeais plus. Les femmes et les filles attifées superbement arrivaient d'abord par groupes et s'enfonçaient dans les ombrages du plant, et quand le violon venait on se mettait en branle, et la danse allait. - Le violon c'était Gédon, un pauvre diable de quarante ans passés, qui jouait les six mêmes ariettes depuis sa onzième année. Il les tenait de son père, un vieux paillard cynique dégoûtamment vieux, qui, à faire danser, comme faisait son gars, avait ramassé bien des petits écus. - Mais fils Gédon, comme on disait, tout le monde lui criait sus, chacun lui donnait sa bourrade, parce qu'il était bête ; c'était à faire pitié. Il était journalier la semaine, et pauvre outre mesure, et avec cela paresseux comme un artiste. N'ayant que six airs ou huit tout au plus, il repassait forcément par les mêmes. Il y en avait un entre les six, très-répandu sans doute dans la Haute-Normandie, sur lequel les petits gars de Cany chantaient le soir en manière de refrain patriotique : [p. 201] Les Anglais, les Anglais, Les Anglais du Pas-de-Calais... Sur cet air, les garçons de Saneville avaient fait une chanson : Fils Gédon, fils Gédon,

78 C'est un sans malice donc! Quand il en venait, par la misère de son répertoire, à attaquer la ritournelle, filles et garçons partaient en choeur : Fils Gédon, fils Gédon... C'était sa désolation. De nulle part la danse n'était plus délicieuse à voir que de ma fenêtre. Elle était fort éloignée de moi, tout auprès du cellier. L'oeil n'y arrivait donc qu'en se glissant entre les troncs des pommiers. Or comme on ne dansait qu'à la relevée déjà avancée, tout ce dessous des arbres était très-sombre, et il n'y avait en tout qu'un point clair de gazon, où le jour tombait à plein, et c'était là que les quadrilles se formaient. Rien n'était vif, allumé, mouvant comme ces costumes éclatans des filles, du blanc, du rouge, du jaune, se mêlant, se croisant, tournant, criant, piaillant, riant, Gedon sur son baril, en longue redingote, marquant la mesure de la tête et du pied. Ce rond point de lumière tourbillonnant par-delà ces ombrages, prenait l'air d'un rêve joyeux, ou semblait comme un de ces rayons de soleil où s'ébaudit la poussière dans une chambre close au jour. Annette ne s'y montrait point ; tout le village y était, fors elle. Une fois j'y descendis. - Quand on était las des quadrilles, on faisait des rondes. Je me mis de l'une de ces rondes, Micheline me donnait la main, et je tenais de l'autre une fille fort gentille. On chantait les rondes : celle du curé, celle : [p. 202] Donne ton coeur, mignonne, Ton petit coeur joli. Et tu penses comme je riais quand ils disaient de ce pauvre amoureux qu'il a La beauté d'un prince, L'entretien d'un marquis. Pauvre amoureux! Le cercle était énorme, on entourait deux ou trois arbres. On sautait gaillardement les uns après les autres ; quand il y en eut qui tombèrent de lassitude, la ronde se débanda et on s'embrassa tout le monde, et encore. On mangeait alors de méchants bonbons et on reprenait comme devant. Moi qui n'étais pas fait à ces embrassades sans terme, je n'osais en prendre ma part, moi à qui le baiser plaît tant. - Elles voyaient pourtant bien que ce n'était pas fierté. D'autres fois, par plaisir, je m'écartais de la maison pendant la danse et j'en écoutais les bruits du haut du chemin qui descend au village : ce frémissement de la fête, le violon et les cris vagues et légers dans le gémissement sourd que donne la nature avaient un charme infini. - Chacun, la nuit venue, gagnait son habitation, et je n'entendais plus que les hurlements des ivrognes qui se querellaient à la fois et cassaient les verres en cognant sur les tables. Je me laissais aller pourtant, rencontrant Annette dans la cuisine des Godard, à échanger de temps à autre avec elle quelques demi-phrases. Je luis fis un jour compliment de son nom. La voilà elle, au contraire, qui se prit à me faire des condoléances sur le malheur de s'appeler Annette. Il n'y avait point de nom dans le martyrologe, voire dans celui normand, qu'elle n'eût préféré à celui-là. J'aime les livres et là je n'en avais que deux : le [p. 203] Coutumier de Normandie, et un autre divin, la Dévotion aux neuf choeurs des Saints Anges, un livre rempli de croyances merveilleuses et de mots d'une couleur incomparable. - Ce fut là, ou peu s'en faut, tout un mois durant, ma pâture d'esprit. Si j'allais à Dieppe, ce n'était point pour y chercher des livres, mais des nouvelles et voir une ville. C'était le temps que nous menaçions guerre à l'anglais. Toute la côte était en agitation : on armait hardiment par tout. Tous les jours devant l'auberge des Godard, c'étaient canons sans affût qui passaient, ci pour Etretat, ça pour Yport, là pour Fécamp. Tous pays de pêcheurs étaient garnis de défense. Où se trouvait abord d'un bateau, se trouvait batterie ; et ainsi du Hâvre au Treport. Toute la côte était bien émue : la crainte de la guerre ensemble et la colère publique bouillaient partout là ; l'intérêt privé et la vengeance tumultuaient tous ces petits pays. Les régiments se doublaient et prenaient quartiers. Les canoniers bourgeois de St.-Valery exerçaient leurs pièces. - Les soldats étaient employés partout à des travaux de défense. De gros détachements de recrues

79 traversaient souvent Saneville pour aller grossir la garnison du Hâvre ou celle de Dieppe. Leurs étapes se disposaient de façon qu'ils arrivaient à notre village vers neuf ou dix heures de la matinée. On vidait pour les recevoir toutes les chambres et tous les greniers. On serrait mon sac dans une armoire. On faisait table rase de toutes mes paperasses. Il fallait de l'espace à ces soldats pour qu'ils mangeassent chacun leur hareng frais. - Quand elle les voyait arriver Louise était transportée ; jamais je n'ai vu une fille si amoureuse des soldats. Toute la maison était horriblement bouleversée durant qu'ils étaient là. J'étais émerveillé [p. 204] de voir la fermeté avec laquelle Louise et sa mère voyaient tout et avaient l'oreille à tous les appels. Les officiers se faisaient servir dans un cabinet à part. - Je revis là un vieux sous-lieutenant avec lequel nous avions pris nos repas à Fécamp en table d'hôte ; c'était un soldat de cinquante ans, parvenu à l'épaulette d'argent, comme tous ceux que j'ai connus de son âge jalousant et haïssant les officiers jeunes, mais avec cela plein de bonhomie. Un soir là-bas vers la fin du dîner, entre officiers et voyageurs, on causait de rêves de grandeur et d'avenir. - Mon ambition, moi, nous dit en riant celui-là après les autres, - c'est de me trouver entre les jambes, quand celles-là refuseront leur service, - et il se tapa sur la cuisse, - un méchant cheval de commandant, mais bien paisible, bien commode, les oreilles point hautes, la queue toute basse qui ne butte point contre toutes les pierres et qui n'ait que le trot bien doux. - Une fois que je l'eus perdu à Saneville, ce brave vieux sous-lieutenant, je ne le revis plus. - Quand le clairon qui leur sonnait le départ, jouait sa fanfarre, Louise était hors d'elle-même, elle était rouge d'enthousiasme, les yeux lui brillaient : elle enviait les vivandières, filles bronzées, déformées et usées qui suivaient ces soldats. J'allais donc à Dieppe une fois chaque semaine environ : le matin avant mon départ, Louise m'apprêtait une soupe au cidre ; or saches-en bien la recette : du cidre doux bouilli, coupé par moitié d'eau-de-vie et trempant des rôties. C'est là un infaillible reconfort, un régal d'homme comme est le vin du Rhin. Je marchais cette soupe au ventre léger sur la grande route, haut le pied, haut la tête, poitrine pleine et bouton lâché. Je connaissais aussi bien qu'aucun du pays tous les petits chemins raccourcis qui coupaient les champs [p. 205] aux détours de la route. J'arrivais ainsi à la ville accosté par les uns et par les autres. Je voyais passer auprès de moi sur leurs bidets trottants les gros fermiers devers Varangeville et Gueures tout enveloppés dans leurs grands manteaux et leurs guêtres de cuir remontant jusqu'aux genoux Dieppe, depuis que nous y avions passé mes deux compagnons et moi, s'était encore vidé de tout ce qui lui restait de baigneurs. Dieppe était une ville déserte, dépouillée, triste comme un arbre d'hiver. Rien n'est d'ailleurs moins gai d'ordinaire que les habitants d'une ville de plaisir. Les passants l'apportent et le remportent ; il est du bagage des voyageurs. Les boutiques étaient désolées ; les bains n'étaient plus que des barraques de foire. Dieppe était ville morte ; de vivant que le Polet. Le jour de la Toussaint j'allai entendre la messe à St-Jacques ; le marché qui se tient auprès était abandonné, les boutiques d'ivoires à demi-ouvertes comme sans espoir de chalands. Dès que j'eus pris mes nouvelles de la guerre Anglaise, j'eus hâte de me sauver de ce pauvre Dieppe qui ne savait plus retenir ses promeneurs. Quand j'eus grimpé par cette petite sente difficile qui part, si je ne me trompe, du pied même du vieux château, et va joindre la grande route au moment où elle s'abat sur Abbeville, je me retournai, comme c'était ma coutume, pour envisager la mer débordant d'horizon par-dessus Dieppe comme elle déborde pardessus Granville ; - et ce sont deux belles entrées de ville. La mer était sale et voilée d'un tout léger brouillard. Mais un spectacle délicieux à voir, c'était de là les embarcations de pêcheurs semées jusqu'à l'horizon. J'en comptai cinquante et aucune n'était trop rapprochée de l'autre ; elles couvraient toute la mer. Nous sûmes le soir même que la pêche avait [p. 206] été merveilleuse. - En reprenant mon chemin je regardais en amont du sentier, et n'avais plus devant moi qu'une étendue immense de terres brunes où l'herbe depuis le labour n'avait point encore poussé ; un lourd ciel gris pesait là-dessus, le sentier était boueux, le vent de mer y soufflait haut, et je pensais à Hamlet, prince de Danemarck, chaque fois que je passais par là. Je ne fus pas plutôt remonté de l'autre côté d'abbeville, qu'une pluie fine qui menaçait depuis le matin se prit à fondre et me mena sans trêve jusqu'à Saneville. - Tu sais que les cantonniers de ces pays-là se font pour abri une ruche en paille qui n'a tout justement qu'un bon siège de planche qu'ils rembourrent de leur limousine. Quand ils doivent revenir le lendemain, ils jettent leur ruche dans le fossé de la route pour la retrouver le matin, mais à cause de la fête toutes les ruches avaient été enlevées, et comme il n'y a pas une maison dans tout cet espace, je n'échappai pas à une seule goutte de pluie. J'eus le même malheur huit jours plus tard ; car au retour d'une promenade que j'eus lieu de faire à Dieppe, je fus assailli au même endroit précis, en plein novembre et la journée d'ailleurs n'étant tiède que tout justement, par l'orage le plus effroyable qui eût été certainement entendu de toute cette année. Il n'y avait plus alors de pommiers assez épais pour me garer de rien. Des grêlons d'une grosseur horrible me battaient par tout le corps, et m'empêchaient presque d'avancer. Le tonnerre craquait au-dessus de moi, les éclairs m'éblouissaient ; en

80 vérité j'étais troublé. A la fin il s'éloigna, mais il grésillait toujours et le vent était furieux. - A quelques centaines de pas derrière, venait une vieille femme qui n'avait plus assez de force pour gouverner le parapluie immense dont elle s'abritait. [p. 207] Je la laissai m'atteindre, et comme la bonne femme était aux anges d'avoir avec qui cheminer par un pareil temps d'orage, elle ne fut pas longue à me gagner ; elle m'arriva toute épuisée. Je n'étais pas en état de faire des façons pour lui demander abri, d'autant que je me voyais faire acte de charité. J'empoignai donc le manche que me lâcha la bonne femme pour ne songer plus qu'à démonter sa coiffe et à se retrousser jusqu'au ventre. Nous parlâmes gouvernement, cherté de grains. - Ces républicains étaient méchants comme des loups, - mais il n'y avait pas jour à faire des séditions. - Surtout la vieille en revenait constamment aux vertus de la cour présente. C'était apparemment un avant-goût de ce qui m'arriva quelques jours plus tard. Quand nous arrivâmes au bord de la vallée de Saneville, je me souviens que nous la vîmes plus fraîche que je ne l'avais connue en aucun jour. Les pommiers violets et les hêtres roux n'avaient rien qui dit la décrépitude d'hiver ; et entre deux nuages gris devant nous à l'horizon tranchait un éclat rose d'une splendeur magnifique. Dès que je rentrais au logis, tous mes vêtements pénétrés de pluie, je n'avais rien de mieux à faire que de changer mon enveloppe des pieds à la tête. J'avais dans mon sac de petits brodequins de ville que l'on portait beaucoup alors ; mais l'usage ne s'en connaissait point à Saneville, et Micheline et Annette et Louise en faisaient leur merveille. Tous les jours d'ailleurs on s'accoutumait à moi davantage, et ma rousse barbe vierge comme une forêt de l'hudson, n'avait plus rien qui étonnât personne Cette journée de la Toussaint que je t'ai dite à moitié, s'acheva assez mélancoliquement dans le village. Durant toute la relevée et jusqu'à la nuit close, la cloche des [p. 208] morts tinta : c'était leur fête le lendemain, et les gens de mon auberge portaient encore leurs habits de deuil. Du reste j'observai que pour les morts, il y avait une piété dans tout le village. C'était sans doute pour m'éviter ces voyages à Dieppe, si malheureux, que je m'avisai de demander un jour à Louise, s'il n'y avait point dans le village un journal qui dit les nouvelles de Paris. Je ne sais si c'est par malignité ou par obligeance qu'elle s'adressa à Annette. Annette vint dire en effet le soir que son père m'offrait lecture de son journal. Je ne pus que lui en rendre grâces le plus civilement que je sus. Ainsi tous les jours le journal me venait, et bien des fois je le prenais des mains même d'annette. Que de gens, mon fils, qui passent sur le grand chemin! Comment étaient venus là ces petits porte-vielle de Barcelonnette, bruns enfants de misère qui portent gaieté et qui me disaient Signor? Sur un chemin si beau tout le monde y passe. Les carosses y faisaient ornière ; les gueux y marquaient leurs sabots ou leurs pieds nus. Ce pays, comme toute notre province, est pitoyable aux pauvres, et je ne les voyais, pour bien dire, jamais heurter à la porte de maîtresse Godard, sans qu'on les renvoyât du pain ou l'aumône à la main. Personne ne déteste autant que moi la pauvreté. - Si ce n'est moi, interrompis-je. - O pauvreté, dit Loseraie, pauvreté qui n'es pas la misère, mais qui l'enfantes, lèpre immonde, qui putréfies l'esprit de l'homme, et le coeur comme le corps de la femme, quand donc les grands médecins qui sondent les plaies de la terre, te rendront-ils impuissante à ne la plus souiller? Il courait pourtant, disait-on, depuis la fin de la moisson, - et chaque année c'était ainsi, - [p. 209] des pauvres malfaisants, qu'on nommait des pauvres de nuit. On les craignait à cause de leurs menaces. Ces malheureuses gens avaient, deux ou trois nuits déjà, effrayé quelques maisons isolées du village. Les gendarmes à pied du Bourgd'hun faisaient vers nous des tournées répétées. C'étaient de braves gendarmes dont le plus droit de l'expédition allait à une tasse de café dans le cabaret de maîtresse Godard, que le brigadier, un vieux gris sec très-gai, débattait aux domino contre son premier gendarme. Les battues de ces gendarmes d'ailleurs étaient des fatigues perdues. Malgré cette terreur, les mendiants n'étaient point mal vus dans le pays, et un dicton en est, qu'un bâton bien traîné vaut cent écus de rente. Le père d'annette dit un jour à un mendiant : tu viendras demain que je t'emploie chez moi. Le mendiant ne vint pas. Huit jours après, il se représenta. Le père d'annette lui demanda pourquoi il n'était pas venu. - C'est, dit le gueux, parce que j'ai mes pratiques comme vous les vôtres, et je les perdrais, s'ils ne me voyaient pas à leurs heures. Les gendarmes, moins soupçonneux que n'avaient été certains du pays, me marquaient tous égards. Leurs égards ne me sauvèrent pourtant point de la plus amusante avanie. Un soir j'étais dans la chaise à bras, au coin

81 du feu ; j'avais sur le haut de la longue table, à portée de ma main, mon paquet de maryland. Je fumais des cigarettes et j'en pétrissais à mesure. Les Godard étaient à leur souper ; il y avait avec eux à leur table le gars Cyprien, comme on l'appelait. Ce brave gars là m'avait pris en estime et presque en dévouement pour une pipée de mon tabac doux qu'un jour je lui avais donnée. Il ne l'avait point trouvé agréable au fumer, mais pour ce [p. 210] brin de tabac, il s'était voué à moi autant de corps que d'âme. Garçon singulier : - il était d'une force de boeuf, et quoiqu'il eût quarante ans passés, il ne semblait pas en avoir plus de vingt-cinq. Sa figure était jeune et sans ride parce qu'il n'avait jamais eu une émotion. Il avait deux enfants et une femme ; je n'ai jamais rien vu de cela. - Lent et baguenaudier et rieur aux éclats comme un gars de quinze ans. Il est le seul Normand parlant un peu logiquement son patois qu'il m'ait été donné d'entendre. Ce patois pur avait d'autant plus belle singularité que le gars Cyprien était toujours au milieu de Normands qui s'étaient soumis au français de toute la France. Ce grand gars là si simple, si enfant, et si brutal avait pour moi je ne sais quel attrait. - Le soir donc durant le souper, il entra un garçon proprement vêtu, comme sont les domestiques de bonne maison ; celui-là avait servi dans les cuisines de M me. la duchesse de Fitz... Moi qui causais de mon coin volontiers avec chacun je lui parlai des deux beaux enfants de cette famille que l'on m'avait montrés dans les jardins royaux. Voilà à partir de ce mot mon pauvre garçon qui ne s'ouvrait plus comme devant, et moi qui n'avais rien à lui dire, non plus qu'à lui demander, et qui venais de jeter le bout de ma dernière cigarette, je remontai là-dessus à ma chambre. - Cet apprenti de cuisine était un peu du pays et je ne sais pourquoi, - peut-être bien à cause de l'air de réserve importante que ce pauvre garçon se donnait, le gars Cyprien se plaisait à lui renfoncer chacun de ses mots dans le gosier. Un charbonnier qui fournissait tout le pays monta au lit un peu avant moi, après sa pipe fumée. L'autre qui ne faisait que d'arriver demanda quel était celui-là. - Chest un carbonnier, lui dit le gars Cyprien avec sa grosse [p. 211] voix enrouée, tu vois bien qu'il n'est pas meunier. - Vous ne savez pas quel est ce voyageur là, dit l'aide-cuisine, sitôt qu'il entendit mes pas au haut de l'escalier ; vous ne vous défiez pas : c'est un mouchard. - Les Godard le firent taire. Mais le lendemain à Offranville le gars répandit son propos. Cyprien se trouvait là par malheur à boire dans l'auberge, qui n'entendit pas plutôt le mot, qu'il se mit en devoir de démentir à grands coups de son poing ce pauvre soupçonneur qui fut tout-à-fait maltraité. Les Godard ne me firent cet aveu que dans la soirée et il me sembla qu'il entra quelque brin de scandale en eux, de me voir rire si haut et me soucier si peu d'une si grosse offense. En toilette Annette avait le goût très-fin. Des porte-balles passaient par ces petits pays et étalaient dans chaque maison leurs menues étoffes. J'étais une fois là quand Annette se choisit une robe. Je dis mon goût et il s'accorda avec le sien : j'en fus fier. Là où se disait y avoir quelque curiosité dans la contrée, je portais mon album. Ainsi je m'acheminai à Varangeville avec un gars berger pour guide, lequel tout doucement ivre s'en revenait du marché traîné par ses deux béliers qu'il tenait en laisse, comme il aurait tenu ses chiens. Je vis donc les magnificences du vieil Ango ; sa petite galerie aux colonnettes vénitiennes, plus sensuelle et plus mignonne qu'aucune du roi, et les reliefs de ses murailles aux figurines païennes, et les dessins exquisement fleuris de cette cheminée merveilleuse. - Oh! que la richesse est belle! - Ce jour de ma tournée à Varangeville, on me remit le journal sous son enveloppe. Le père d'annette était en course ce jour-là, et la jolie fille me l'avait envoyé sans l'ouvrir elle-même. [p. 212] Remonté dans ma chambre, un peu avant le lit, j'ouvrais chaque soir la fenêtre et me penchais sur le grand chemin. Les hommes n'étaient plus pour rien dans le bruit qui se faisait alors : c'était le vent, c'étaient les feuilles tombant, l'eau coulant des deux rivières. Les grands arbres, les frênes et les ormes, dessinaient leur crête noire dans le ciel obscur. Une tristesse tendre chatouillait mon coeur. Je n'aurais osé chanter ; je n'aurais pas voulu que rien se mêlât aux bruits de cette nuit si palpitante dans son sommeil. Cependant au pied de ces grands arbres, dans ces pauvres maisons qu'un enclos séparait du chemin, par une lucarne étroite, une lumière isolée brillait et j'imaginais voir autour de cette lumière tous les beaux tableaux des champs : la veillée, la prière et l'amour, ou les misères du pauvre, la maladie et la famine. - La poésie est un rêve du soir. Quand je gagnai un peu de familiarité avec Annette, il m'arriva de sortir la soirée avec elle et Louise. - Nous allions dans les habitations frapper aux portes et voir des gens que je ne connaissais ni d'eve ni d'adam. On entrait avec de grands rires, on réveillait les endormis et l'on faisait endêver les maris. Tous ces petits écarts faits le bras au bras étaient vains ; je me défendais, je ne sais trop pourquoi. On se séparait ces équipées finies, et les deux filles s'embrassaient. Embrasser, je n'osais pas, et je les prêchais sur ce point : ici les femmes s'embrassent, les hommes s'embrassent, les hommes embrassent les femmes et les femmes embrassent les

82 hommes. Le baiser, cette perle d'amour, n'est plus rien pour eux, les lèvres ne sont plus sensibles ; - et je n'y tâtais pas. Les jours passaient, - c'étaient par bonheur les derniers, - et mon désir croissait et je défendais en moi cette fille dont tant on médisait à [p. 213] l'entour : les premières inquiétudes d'amour m'éperonnaient, car l'état d'amour est pour moi un état de souffrance. La veille de mon départ, je ne gardai guère la maison, mais nous passâmes presque tout le jour à un cellier écarté où l'on broyait les pommes pour les mettre au pressoir. J'étais là dès le matin aidant Louise à faire aller la meule. Annette s'échappa de bonne heure et vint nous rejoindre. Je m'approchai d'elle et voulus alors parler. Mais mes paroles étaient embarrassées et froides et contournées. Annette ne savait que répondre à ces niaiseries, et cette pauvre Louise paraissait toute dépitée de me voir si maladroit aux propos d'amour. Mais aussi je n'étais pas à mon amain pour faire l'amour. Louise était là nous suivant de l'oeil et de l'oreille et deux gars étaient dans le fond à étaler le marc sur la paille. - Il y a là bas quelqu'un qui m'espère, dit Annette, et elle se sauva. - J'étais humilié, honteux, je repris le chemin de ma chambre et m'installai à ma fenêtre, l'album sur le genou à dessiner en croquis le bout du village où je voyais la maison d'annette, les arbres à l'entour et le clocher par-delà. Voilà Micheline qui m'aperçut de sa fenêtre et curieuse s'en vint voir ce que je faisais ; car je passais bien dans le pays pour peigneur, mais je les avais toujours laissé sur cette idée qui me semblait assez plaisante. Micheline monta avec Louise à ma chambre, après elles bien d'autres, et cela les charmait de reconnaître chacune leur logis sur mon papier. Voulez-vous un troc? dis-je tout bas à Micheline, l'écartant un peu des autres ; ce dessin contre la clef pour une nuit de votre maison sous le vieux château. - Je lui dis cela assez résolument. - Tope, dit-elle de même en la tirant de sa poche. - Et gardez cela [p. 214] pour vous, - en lui déchirant la feuille de l'album. - De fait elle se tut. - Une heure après étant descendu, je trouvai Annette sous le manteau de la cheminée. Je m'approchai d'elle, et adressant mes yeux aux siens bien pressamment, je lui demandai si, ce dernier soir que pour la vie peut-être je devais la voir, nous ne ferions pas, la lune étant si belle, une de ces sorties où je trouvais tant de bonheur, comme nous en faisions à quelques soirs de là. Je serai, lui dis-je entre cette maison et la vôtre. - Non, dit-elle, remontez la route vers Dieppe, je vous suivrai. - Et je passai les heures qui me restaient à tout disposer pour mon départ du lendemain. La nuit tombée, je sortis de mon auberge, et je me souviens en riant, que comme la lune était très-claire au ciel, je fis quelques allées et venues assez près de ma maison, dans un espace où ses rayons tombaient en plein. En marchant je regardais aller mon ombre, et je me campais, tendant la jambe, et me redressais les épaules et me donnais de la tournure, et me posais la tête, et riais comme un fou tout seul de cet amoureux qui se corrigeait sur son ombre et se faisait si bonne mine. - Et puis j'allai droit vers ma route de Dieppe, et je vis aussitôt la porte de l'huissier s'entrouvrir et ma jolie Annette marcher lestement sur mes pas. Nous nous joignîmes sous l'ombre des grands arbres qui étendent leurs branches sur la route. Elle passa à mon bras sa main que je saisis de ma droite, et nous allâmes causant d'amour, et des baisers à tous les pas. Nous gagnâmes par le petit sentier de Longueil la maison de la Micheline, et rien ne troubla notre marche. Je m'étais pourvu de tout. J'allumai une chandelle que je trouvai là dans son chandelier de fer en spirale, comme sur toute cette côte ils sont, [p. 215] et je jetai un fagot dans l'âtre. J'étais sur un méchant escabot, et elle assise sur mon genou, échauffant ses chaussures que l'humidité de la sente avait pénétrées. Mes bras étreignaient sa taille, tout son corps et sa tête étaient penchés sur moi, ma langue s'était dénouée, et j'avais dans le coeur tous les transports d'amour. - Une figure horrible toute encharbonnée se fit voir tout d'un coup à la vitre de la lucarne, et des voix basses marmotèrent à l'entour de la maison. Annette vit et entendit la première, et se rejeta loin de moi. La porte je l'avais solidement verrouillée une fois entré. Je me jetai vers la fenêtre et la bouchai d'un vieux linge, voulant empêcher qu'on ne reconnût Annette avec moi. Cette chère fille tremblante s'était blottie au fond de la chambre, sans avoir pu me rien dire, la figure dans ses mains. Je regardai alors soulevant le chiffon que j'avais appliqué en rideau à la lucarne, et au lieu du vieil huissier que je m'étais figuré venant avec ceux du village troubler notre pauvre heure d'amour, je vis une troupe de misérables gens en guenilles, hommes et femmes, traînant de grands bâtons blancs plus hauts qu'eux, barbouillés de noir et déguisés sous des costumes informes. - Du pain, mon brave homme. - Du pain, ma chère dame, dirent-ils à plusieurs, d'une voix assez basse, mais point trop languissante ; - du pain pour quelques-uns de nous qui avons faim.

83 - Passez votre chemin, leur dis-je en ouvrant à demi la lucarne. - Faut pourtant bien que chacun soupe, mon bon monsieur, me dirent-ils. - Je ne vous donne rien, parce que je n'ai rien. - Ah, mon brave homme, me cria l'un d'eux, seulement les restes de votre souper. [p. 216] En guise de mon pain, ils auraient bien pris ma monnaie, mais je n'en avais aucune sur moi. - Je n'ai rien, je n'ai rien, leur dis-je en repoussant la fenêtre. - Pourquoi nous refuser? dit l'un. Vous voyez bien que nous n'allons pas sans bâtons blancs. Vous jugez bien qu'avant huit jours votre maison peut flamber comme un mulon de foin. - Avant une heure, fit un plus hardi, votre toit de chaume pourrait bien appeler de l'eau. - Qu'un de vous entre donc, leur dis-je tirant le verrou, et s'il trouve du pain qu'il le prenne ; mais qu'il ne touche ni ne regarde la femme qui est dans cette maison. Celui-là ne redirait son nom à personne. - Jamais pauvre de nuit ne passe le seuil d'une maison, dirent-ils. - Il est trop facile de refermer une porte. Ils n'eurent pas plutôt dit cela que sur un signal, les sept ou huit qu'ils étaient, vidèrent la porte et se débandèrent. - Les gendarmes! les gendarmes! disaient-ils. - J'allai lever Annette du coin où elle se tenait encore et la traînant presqu'après moi, nous désertâmes nous-mêmes cette maison malencontreuse. Il fallut grimper en courant de notre mieux l'espace entre la maisonnette de Micheline et les ruines du vieux château. Nous entendions les gendarmes s'appeler et s'indiquer les traces à suivre. Je vis mon vieil ami le brigadier monter et descendre les fossés qui enceignaient nos ruines. Nous étions blottis au pied de la grande muraille, elle serrée contre moi, et là, en dépit de cette poursuite dont nous avions tant à craindre, le souvenir de nos amours troublées rapprochait encore nos lèvres. Nous fûmes plus d'une heure sans oser faire un mouvement. Bien sûrs alors que toute l'alerte avait sa fin, [p. 217] nous rentrâmes prudemment, tremblants et effarés à chaque feuille qui criait trop fort sous nos pieds. Je la laissai sur sa porte ; là un furieux dernier baiser, et nous nous séparâmes pour ne nous plus jamais revoir, car je quittai Saneville le lendemain avant le jour dans la carriole du Hâvre à Dieppe. Je voulus depuis avoir pour souvenir une lettre de cette chère fille et lui écrivis un billet avec toutes les proportions de sottises suffisantes à m'attirer une réponse. J'en eus deux ; et n'ai pas demandé plus. - Mon marquis n'est pas fat, me dis-je en lui serrant la main au sortir des petits pantomimes ; - mais de telles aventures arrivent à tout le monde. 24 mai [p. 219] DES CHOUANS. [p. 220] Adieu les fleurs, dont de ma propre main, Je vous parois et le chef et le sain. Las! mille fois vous tenant embrassée, Vous ai-je pas les lieux sangeux passée? Sans vous oser regarder ni parler, Quand une peur vous faisoit m'accoler.

84 Que vostre face étoit sur moi panchée, Et vostre joue à la mienne approchée. LE CHASSEUR. Quand ma trompe vous entendrez, A moi seulette vous viendrez, Soit aux forests, soit aux valées. LA BERGÈRE. M'amour, à vous je me rendray, Quand vostre trompe j'entendray, Par quelque sente bien secrète. VAUQUELIN DE LA FRESNAYE. - Idillies [p. 221] DES CHOUANS. Aux alentours de Bagnoles est le Désert, pauvre et sombre pays, où vit, vous dira-t-on, plus d'une âme cachée. Nos habitations sont si clairsemées dans le bocage, si menues et si verminées, qu'un loup maigre n'y trouverait pas à vivre. Entre nous c'est serviteur et servante, d'une ornière à l'autre de nos chemins creux. C'est dans l'horizon de mes haies, assise tantôt sur ma saunière et tantôt dans mon fauteuil à ressouvenances, que je vais mortifier mes dernières journées. C'est à vous que je me confesse, fille de haut coeur, avant de me confesser à Dieu. Je n'attends point l'heure de Dieu ; vous seriez contrainte alors à trop vous baisser pour m'entendre : aux deux bouts de la vie, nous regardons de trop près la terre. Je me confesse dans le repos de ma force, je n'ai rien perdu des élancements de mon esprit. Je sais qu'il n'est point de vieillesse si fatiguée que de ceux qui ont passé leur jeunesse dans le repos. Vous êtes ardemment pieuse, ma fille, et vous croyez à bon droit à la justice du Seigneur. Vous qui êtes frappés, baisez vos plaies : vos douleurs sont un trésor de joie, - Ma vie est une aventure d'amour ; et je ne sais à qui la conter qu'à vous qui êtes vierge. Malheureux temps! mais comment la vie profiterait-elle à la vie, tant que le siècle tuera l'oeuvre du siècle, - tant que le fils ne succèdera pas au père? - Vous êtes fière des aventures de votre enfance, de vos cachettes dans les champs d'ajoncs, de vos belles robes vertes qui tombaient sur la croupe et les [p. 222] flancs de vos chevaux, de vos petits chapeaux de mariniers que vous n'avez jamais coiffés sans coquetterie, vous belles, jeunes et nobles tant que vous étiez, - de ces chansons vendéennes qui vous saillaient du coeur et que vous appreniez à ces braves jeunes gens qui les répétaient pour bien mourir, le coeur gonflé d'enthousiasme et peut-être d'amour. La grande duchesse était votre capitaine. Vous avez vu de loin la flamme qui dévora la dernière chevalerie ; vous avez entendu ces cors qui sonnèrent la mort comme à Roncevaux ; vous aviez combattu le matin, vous qui étiez vaillantes, et vous reçûles, le frère sans son frère, ceux qui n'avaient pas pu mourir. Oh! les belles journées! oh! la belle enfance! que Dieu vous fasse la vie longue, fille angélique ; le désespoir n'en tiendra jamais que la moitié : le souvenir des battements héroïques de vos coeurs comblera le reste. Ne vous étonnez point, ma fille, de l'austérité de mon langage. La vie que je me suis faite est rude. Je n'ai point voulu, comme on fait pour laisser passer l'âge de vieillesse, m'enclore dans la plus triste de mes maisons de ville, et faire peser le soulagement de mes derniers maux sur des parents auxquels je n'ai rien donné du milieu de ma vie. - Dès long-temps d'ailleurs je ne suis plus femme. - Vous avez vu sans doute que dès qu'un être né pour l'action comme j'étais, a passé l'heure faible ensemble et forte d'amour, il marche plus entièrement vers ce but mouvant et voilé qu'on nomme fin de la vie. L'esprit des vieillards n'a point de sexe. Ils ont je ne sais quelle égalité et quelle ressemblance en science et en sagesse. Je ne sais comment il se fait que quelle qu'ait été leur vie, leurs épreuves leur semblent avoir été les mêmes. - Toute grande que fût l'indifférence de [p. 223] mon temps, et surtout de ma nation pour les choses saintes, je n'ai jamais été entièrement écartée du sentiment

85 de Dieu, - même à ce moment de la jeunesse où je m'éprouvais assez forte pour me passer du ciel. Mais à cette heure-là encore, je me sentais tellement pénétrée de l'enchaînement magnifique des choses de la vie, dans les heures de péril du milieu desquelles je ne pouvais sortir, et généralement de la trame mystérieuse et merveilleuse de ces temps qui s'écoulaient à l'entour de moi ou venaient de s'écouler, que je ne pouvais me défendre d'une grande foi en un travail inconnu indépendant de leur vie commune, que je voyais les hommes opérer malgré eux ; et cette oeuvre que je ne pouvais mesurer et la conduite adorable de Dieu en la vie de chacun me frappaient d'une religion pleine d'effroi. Ma bonne tante Hely de Combray occupait avec ses enfants les deux beaux domaines de Donay et de Combray, qui s'étendent dans les bois à une lieue d'harcourt, avant la montée. Il n'y avait guère dans tout le pays de maison plus considérable ; car toutes les deux communes qui se joignent étaient à eux, et en allant à Harcourt on marchait une demi-heure durant sur le bien de la famille. Les enfants de ma bonne tante étaient nombreux : plusieurs fils et plusieurs filles, qui peuvent exister pour la plupart encore à cette heure. Le grand malheur qui frappa cette maison, il y a trentaine d'années, n'y tua alors qu'une pauvre victime. Combray, dont ma tante Hely portait le nom, n'avait point de château ; on habitait Donay, qui avait deux logis : le vieux château, détruit maintenant, et qui était très-allongé, où nous nous tenions toutes, ma tante, sa fille ma cousine Aquet et ses petites filles ; et le nouveau logis, qui n'a pas d'autre apparence qu'une habitation de ferme, et où se tenait Monsieur Aquet. [p. 224] Monsieur Aquet, le mari de ma cousine Rosalie, était un homme très-sage et très-considéré à Donay. Il était avocat, et chacun le consultait sur ses affaires ; mais il était très-étranger dans son nouveau logis à tout ce qui se passait au vieux château. Ma bonne tante Hely ne m'était véritablement parente qu'à un degré assez éloigné. Mon père qui me restait seul de ma proche famille, m'avait confié à cette bonne parente, comme il partait pour l'émigration, et il était mort à Maestrick en défendant cette ville avec l'armée des princes. On m'avait donc, pour bien dire, vue naître et allaitée à Donay. Toute ma vie, ma première et ma seconde enfance s'étaient ouvertes dans ce vieux château, auprès des grands bois, et je ne connaissais rien du monde par delà. Jamais Dieu n'a fait autre coeur si pétri de bonté que celui de ma bonne tante de Combray. Tous ceux qui étaient autour d'elle l'adoraient. Elle était généreuse pour ses fermiers et leur laissait toute aise pour le paiement de leurs termes. Les Tavernier étaient ses fermiers à Donay depuis cent ans de père en fils. Ma bonne tante disait au père d'élever les sept enfants qu'il avait, et qu'elle se chargerait de les placer, et comme tant d'enfants le mettaient dans la gêne, elle lui donnait au moindre besoin quittance générale. Ses enfants l'ont raconté à qui les voulait entendre. Moi je menais à Donay la vie coureuse et forte des enfants de la campagne, cueilleuse de fleurs au jardin et de nids dans les bois. J'étais brave de mon corps, et ma cousine Rosalie se plaisait à me voir courir sur un petit cheval pie qu'elle montait elle-même à ravir. Je promenais ses deux jolis enfants, et je les accompagnais elle et ma chère tante quand on allait aux fermes voir les uns [p. 225] et les autres, et si personne n'y souffrait à la cousine Aquet était tendrement chérie de sa mère, qui l'aima jusqu'à la mort. - Je n'avais pas à me plaindre de la part de tendresse qu'on m'avait faite dans la maison : tout le monde m'y souriait et m'y caressait. J'étais fraîche et déjà plus grande que ma brune cousine Aquet. La vie de Donay avait toujours été très-retirée ; nous ne hantions point nos voisins. Des mieux accueillis étaient les Courdavy : encore n'étaient-ils pas du pays d'harcourt. Alexandre de Courdavy était même filleul de ma bonne tante de Combray. Les Courdavy étaient de la bonne noblesse du cru, de la seule qui se puisse dire vraie, parce qu'elle est la seule qu'on ait laissé vieillir. Les Courdavy n'avaient enté leur noblesse sur la Normandie que depuis quatre siècles ; mais ce sang Normand leur avait pénétré toutes les veines. Entre Alexandre et moi le commencement de notre amour fut notre enfance. Les fils et les filles de ma bonne tante étaient tous jeunes alors, et prenaient leur plaisir à nous faire endêver, nous donnant à manger du sable pour des lentilles, et nous jetant de l'eau du haut des escaliers du vieux château. Comme ils s'attaquaient à nous deux, nous ne nous montrions guère le mari sans la femme, - singulières paroles d'enfance, quand jeunesse vient les rappeler. - Nos jardinets étaient communs, nos maisons de boue communes. - Et puis vinrent les ambitions : - Quand le Roi sera revenu sur son trône, disait Madame de Combray, on en fera un page de notre Alexandre. - Et de Félicie? disait-il. - On l'attachera à une princesse, rêvait ma bonne tante. Ses yeux alors rayonnaient à lui d'orgueil et de bravoure, et je songeais aux habits éclatants dont lui serait vêtu. Les congrégations enseignantes avaient été mises

86 [p. 226] en dissolution par la terreur. Alexandre alla s'instruire à Caen, où l'université venait de s'ouvrir de nouveau. Je demeurai donc plusieurs années sans le revoir, n'entendant plus dans ce château de Donay, dont tous les enfants, à l'exception de ma cousine Rosalie, s'étaient, les années venant, dispersés, - que les ardentes prières de ma bonne tante pour la sainte cause du Roi, et les folies aventureuses que Rosalie et moi mettions nos jours à rêver dans l'horizon de nos bois. La désespérance si facile aux hommes, nous gagné tard nous autres, n'estce pas, ma fille? et cela s'est toujours bien trouvé pour le salut du monde. Rien dans les Bretagnes, rien dans les Normandies ne remuait plus pour la cause royale en cette année 1807 ; cependant la chouannerie avait ses soubresauts d'agonie violente. De hardis coups de main tenaient toujours en baleine, et jamais il n'y eut tant d'enlèvements de fonds publics à main armée qu'alors sur toutes nos routes. Des bruits disaient que c'était une association pour prendre le Gouvernement par la famine. C'est vers ce temps-là que dans le Morbihan ils enlevaient un évêque pour en faire on ne savait quoi. La Cour de justice criminelle spéciale du Calvados ne restait guère sans besogne : ceux qui assaillaient le vieux Gaux à Formigny ; les cinq qui surprirent la maison de campagne de Tiercelin : à Montpinçon, Nicolas Cochon, le bricquetier de Garnetat ; et le terrible brigand Louis Le Rebours, que les paysans croyaient voir partout. Il fut condamné à Caen juste la veille que les nôtres furent jugés à Rouen, et mourut avec toute sa bravoure. Les vrais chouans ne se trouvaient plus en France. Ils s'étaient jetés en Angleterre, d'aucuns en Portugal, soit par méfiance des amnisties, soit par [p. 227] crainte des tentations imprudentes, sachant combien il était devenu impossible de s'en tirer heureusement. Mais pour nous, dans nos châteaux, rien du parti n'était mort, ni foi, ni esperance, ni dévouement. Il n'y avait pas de prêt que cocardes blanches et drapeaux blancs. Les fidèles du Roi, nous savions où nous trouver. Des îles Saint-Marcou descendaient souvent à nos côtes de courageux porteurs de nouvelles qui allaient de nuit frapper de porte en porte, demandant si rien ne s'entreprenait pour la cause. Alexandre revint à Donay vers les Pâques de cette année. Je ne fus pas longue à voir qu'il y avait un changement en lui. Il faut croire que c'était le temps de ses lentes études qui avait fait cela. Alexandre était devenu timide et inactif, toujours appréhendant, mal à l'aise dans ses pensées ; mais par bonheur l'enthousiasme était resté en lui. Il avait pour toute chose nouvelle, quelque faible qu'elle fût, - me laissa-t-il entrevoir par la suite, de l'éloignement et une frayeur d'enfant. Ce qui l'effrayait dans tout danger, c'était de n'en point voir l'étendue. Il se serait volontiers offert à la plus vraie souffrance, s'il l'eût connue : il avait même quelque chose en lui qui le portait à rechercher les martyres et les souffrances à vaincre, mais point les dangers. Etait-ce encore de la mollesse d'enfance? O ma fille, que l'amour changea cela vite! Sa famille touchait par une alliance déjà vieille de plus d'un siècle à celle de Corday, fort répandue en cette Normandie là, et dont était Charlotte. Quand nous parlions de cette fille héroïque, qui, semblable aux premières saintes de notre foi, vainquit une bête dévorante et en délivra la terre, il me disait : Quand le Seigneur Dieu veut frapper son ennemi par une main que tous voient et [p. 228] jugent, ce n'est point à la main de l'homme qu'il met sa vengeance, mais de la femme, parce que la femme dévoue sa main plus purement que l'homme et plus saintement, et que l'homme ne s'abandonne pas comme elle au Seigneur. Le Seigneur n'est jamais avec le poignard d'un homme, mais il était avec le sabre de Judith comme avec le poignard de Charlotte de Corday, car l'une chanta son cantique devant le peuple de Bethulie, et l'autre devant ses condamnateurs. - Alexandre était passionné pour la vie d'action, il n'y avait rien tant qu'il admirât que l'action, parce peut-être qu'elle lui manquait, quoiqu'il fût grand de taille et fort des membres. Alexandre avait attiré à Donay, sur les instances de sa marraine ma bonne tante et de ma cousine Aquet, Monsieur Le Chevalier, un jeune homme d'environ vingt-sept ans, que ses manières exquises et sa belle éloquence faisaient passer pour un gentilhomme. Il était connu de tous les royalistes du Calvados, pour le mouvement qu'il s'était donné dans le parti depuis la pacification et le fusillement du comte Louis de Frotté, et pour la malheureuse arrestation de la diligence d'evreux. Les victimes avaient été ses amis, et voulant mourir avec eux, il avait dit des paroles superbes et s'était déclaré complice. - Alexandre avait fait cette amitié à Caen, au café royaliste Hervieux, proche la porte des Prés, maison toute dévouée et livrée à ce monsieur Le Chevalier. Il ne fut pas plutôt à Donay, que ses beaux récits et ses merveilleuses espérances allumèrent de nouveau en nous toutes un furieux désir de faire quelque chose pour la cause royale. Sans perdre un instant, M. Le Chevalier manda ses amis, et toute la bande dont à Caen il faisait son entourage, et pendant huit jours ils remplirent le château. Nos [p. 229]

87 gens et ceux d'alentour s'étonnaient de ces figures qu'ils ne connaissaient pas. On n'eut pas à attendre plus long-temps, car la tentation se présenta belle à jour dit. Soixante-cinq mille francs de fonds publics, recette d'alençon et d'argentan, devaient passer sur la route de Caen, dans la soirée du 7 juin ; on le sut, et on se tint prêt. - Que cette affaire a fait de mal au pays! rien qu'à songer à cette pauvre Dupont : elle avait vingt ans, et allait se marier ; elle vivait avec sa mère à Donay, où on les considérait beaucoup mère et fille. Dupont était couturière et ne travaillait qu'au château, où du reste elle demeurait les trois quarts de l'année. Elle ne fut point mêlée à notre entreprise ; mais elle ne put pas ne pas la connaître : - On la cachait si mal! - Ce 7 de juin était la fête du Saint-Sacrement. C'est une aussi grande fête dans nos pays qu'en aucune province, fête riante et fleurie, où l'eglise étale au soleil sa pompe et déroule ses processions de fidèles, demandant des roses à fouler sous ses pas. Toute cette journée-là une sorte d'exaltation fébrile et grave à la fois nous travailla. Alexandre était pâle et les lèvres tremblantes, mais son émotion n'était pas de la peur. Tous ceux qui se trouvèrent le soir au bois de Quesnay s'étaient trouvés à la procession. Ces bois de Quesnay sont seulement à trois lieues de Donay. Ma bonne tante demeura au château avec les deux filles de ma cousine Rosalie, dont l'aînée avait douze ans et l'autre dix, à prier pour nous. Ma cousine et moi avions pris nos habits d'homme, car nous savions en porter, et très-fièrement, quoique pour elle elle fût petite et très-mince. Il n'était pas loin de huit heures quand nous arrivâmes au bord du chemin. Le jour avait encore toute sa clarté, et aucun de nous ne perdait la [p. 230] trace des autres. Alexandre ne s'écartait pas de moi, me regardant souvent sans mot dire ; un transport profond l'agitait et le faisait muet. Nous n'étions guère moins de quarante. Chacun se posta, et l'on attendit, inquiets, le coeur battant à nous, qui étions jeunes, et qui ne savions comment le coup allait se faire. Les hommes de M. Le Chevalier avaient la mine résolue, l'oreille à tout vent et la main solide à la carabine. Ces petits bois de Quesnay ne sont pas à plus d'une vingtaine de minutes de Lengannerie. Ils n'ont pas plus de cinq cents pas de largeur, là où la route les traverse, et des deux côtés de la route pas grande étendue. Pour qui vient de Falaise ils se trouvent au bas d'une petite côte assez raide, et regardent par là une grande plaine nue. C'est un taillis fourré et bas de coupe, qui n'est guère peuplé que de noisetiers et semé de quelques pieds de chêne. Nous nous assîmes par lassitude sur des branches de coudre, et M. Le Chevalier et M. le comte d'aché, le bras sur l'épaule d'alexandre, se tinrent debout auprès de nous, nous contant de gaies aventures. Mais en vérité le coeur me bat encore quand je songe au premier roulement lointain de la fatale voiture. On s'entreregarda, et quelqu'un dit : la voilà! Ma force faillit m'abandonner. Alexandre me tendit la main, voyant que seule je ne pouvais me lever de terre, et me dit d'une voix assez ferme : appuyez-vous sur moi, Félicie. - Depuis son retour à Donay nous ne nous tutoyions plus comme aux jours d'enfance. - Tout le monde s'était dispersé sur la ligne du petit bois. Derrière chaque buisson de coudre se cachait un homme. On n'entendait plus que ce terrible roulement qui grossissait et le craquement sec des fusils qui s'armaient. Mais quand la diligence montra son front [p. 231] au haut de la côte avec sa troupe de gendarmes qui la flanquaient, carabine au poing, cette lourde voiture qui roulait, roulait sans ralentir, - un éblouissement irrésistible me ferma les yeux, et je tombai de tout mon poids sur la poitrine d'alexandre : - O mon Dieu! - entendis-je qu'il disait, en me soutenant de ses deux bras, - Félicie, Félicie, reprenez un peu de force, un moment, un pauvre moment, voilà le combat, le voilà, il me faut mes deux mains pour mon fusil. - A cet instant une fusillade terrible éclata des deux côtés de nous, et je ne vis et n'entendis plus rien. Quand je revins à moi, nous retournions vers Donay ; on avait dettelé les chevaux de cette diligence : sur les uns on avait mis la somme enlevée, sur les autres les plus fatigués étaient montés, et je me trouvai moi-même assise sur un cheval énorme, soutenue d'un bras par Alexandre, qui de l'autre menait la bête. Ce cheval était celui d'un pauvre gendarme, le seul qui eût été jeté bas. La nuit était noire, on ne se reconnaissait qu'à la voix, et nos guides allaient en avant d'assez loin, chantant la chanson des chouans : Que les autres dans leurs murailles S'écrasent avec des lambris, Nous guerroyons par les broussailles Et les grands genets sont nos lits ; Attendant que par aventure Le fusil échappe à nos doigts : Alors bon sommeil sur la dure A qui reçoit large blessure Pour la France et pour les vieux Rois. Nous laissâmes ces chevaux à dix minutes du château, et ce fut eux qui les premiers nous trahirent. Les traces d'ailleurs n'étaient pas douteuses : tout s'était fait sans prudence : et voilà

88 [p. 232] que le lendemain avant le jour les quarante s'étaient dispersés et rentrés en paix à leurs logis, aucun ne songeant à se cacher. Quant au soixante-cinq mille francs, qui devaient par la suite se remettre à M. de Placène, trésorier-général de l'armée de Normandie, pour l'organisation des bandes royalistes, on les laissa confiés dès l'abord aux mains avisées de Joseph. Ce Joseph, auquel ma cousine Rosalie s'abandonnait trop, allant s'asseoir de longues heures dans sa boutique, - il était cordonnier, - était un grêle, petit, laid, de vingt-deux ans, qui avait aux joues de petites couleurs rosées. Il demeurait porte à porte avec les fermiers de ma bonne tante, loin du château comme à Caen St.-Pierre de Vaucelles. Il cacha d'abord tous les sacs d'argent au fond d'un four, et le madré ne se montra pas lui-même. Que nos ennemis furent prestes à se jeter sur nous! nos corps n'étaient pas en vérité remis de notre effort d'audace, que les gendarmes de toutes les villes d'alentour s'ouvraient les portes de Donay. La piste de ces chevaux que nous avions amenés si près de nous et sans détour, les conduisit de Quesnay droit au château, et un traite les aida au reste : c'était un déserteur que nous avions enrôlé, et qui pour être sauvé nous livra tous. Nous revenions à cette heure, la pauvre Dupont, Alexandre et moi, d'une ferme éloignée où ma bonne tante nous avait envoyés porter du vin à une malade. La sente que nous suivions était longée par une haie. Nous vîmes rouler à travers champs ce tourbillon de cavaliers étincelants au soleil. - Qui poudroie donc ainsi à travers les pièces de blé? dis-je la première. Nous nous arrêtâmes pour avoir l'oeil plus sûr, - et alors nous y voyions loin, - Dieu nous protège, Mademoiselle, dit Dupont, Donay est perdu : ce sont les gendarmes. [p. 233] - Nous avions de l'avance sur eux, et nous nous primes à courir, pour donner l'éveil s'il était temps encore. Quoique Alexandre allât vite, nous courions aussi vite, dans la crainte peut-être de rester seules sans lui. Mais leurs chevaux, à eux, déployaient leurs jambes comme des lévriers sur une trace. Le tout était de gagner une barrière avant eux. Mais comme ils allaient! comme ils allaient! à mesure qu'ils prenaient de l'avance, nos forces se perdaient. Nous n'eûmes que le temps de nous tapir dans un fossé : la bande roula au-dessus de nous raide comme le vent. Dupont et moi restâmes là comme mortes de frayeur. Un désespoir morne contracta le front et les joues d'alexandre. - Perdus! morts! - dit-il, la tête tournée encore vers le bruit des chevaux. Puis il fixa ses yeux sur les miens, et murmura tout haut, comme si Dupont n'eût pas été là : Félicie, pourquoi Dieu nous a-t-il sauvés ensemble? Ces gendarmes tombèrent comme une foudre sur le pays. Ma bonne tante et ma cousine Aquet furent surprises et mises les premières en arrestation pour être écrouées aux prisons de Caen. Les gendarmes mettaient la main sur tous ceux qu'ils rencontraient, et le traître qui leur servait de guide s'orientait miraculeusement bien dans le village, quoiqu'il n'en fût pas. Il fut cause pourtant d'une horrible méprise. Il était venu une seule fois chez Joseph ; il passa cinq ou six tours devant la maison sans la reconnaître. Enfin on entra, et comme Joseph ne s'y trouva pas, on se saisit de ce pauvre Pierre, son frère aîné, qui n'avait pu se montrer à Quesnay, puisqu'à sept heures il était encore à Donay : il n'avait fait que venir au-devant de nous. Pierre paya pour Joseph ; on enleva aussi leur père et leur mère. La justice culbuta tout dans Donay : une trentaine de personnes [p. 234] furent inquiétées, et tout le canton fouillé. Les Tavernier, fermiers de ma bonne tante, avaient les gendarmes à deffrayer et leurs chevaux à nourrir. Nous restâmes donc le jour entier accroupis tous trois dans un champ de seigle, où nous souffrions horriblement du soleil. Nous étions abattus, et Dupont fondait en larmes ; mais notre coeur se brisa, et Alexandre pleura comme un enfant, quand nous entendîmes dans la relevée, vers le château, un grand bruit de voix et de charrettes : c'étaient tous les prisonniers qu'on emmenait. Nous ne les voyions pas bien à cause de certaines haies qui bordaient les champs entre eux et nous, et à cause des gendarmes qui garnissaient à deux de front les flancs du convoi. Pourtant quand les haies se trouvaient plus maigres ou moins hautes, surtout celle qui longeait leur chemin, la charrette les exhaussant un peu, nous reconnaissions chacun de notre pauvre famille. - Regardons-les bien, Félicie, dit Alexandre, nous ne les reverrons jamais plus dans ce monde. Si quelqu'un eût rôdé aux environs de notre champ, nous eussions été perdus ; en effet, nous nous étions levés, et nous dépassions des épaules et de la tête la hauteur du seigle. Nous n'osions crier, et nous envoyions de nos mains des adieux et des baisers au vent, car nul par bonheur ne les voyait. Nous les perdîmes au détour du sentier, mais nous restâmes debout, je ne sais pourquoi, aussi long-temps que les charrettes se firent entendre. Alors nos sanglots éclatèrent, et nous retombâmes assis sur nos bleuets, nous embrassant et nous serrant avec désespoir les uns contre les autres. Ce fut une triste fin de jour, et quelle frayeur nous eûmes là à la nuit tombée!

89 [p. 235] Nous entendîmes, à n'en pouvoir douter, qu'un homme entrait dans notre chaume en suivant le sillon même où notre nid si craintif était blotti, et nous ne voyions point de tête au-dessus des épis. Il était clair que ce corps rampait, et que chacune de ses enjambées faisait en agitant le seigle beaucoup plus de bruit qu'il n'eût voulu. Il se tenait coi, pour écouter sans doute, et faisait un pas de plus. Il ne s'arrêta qu'à dix pas de nous. Je serrai le bras d'alexandre qui mit sa bouche à mon oreille, et me dit bien bas, bien bas : il est seul, nous sommes bastants. J'entendis en même temps qu'il ouvrait sans bruit un gros couteau du pays, que par bonheur il portait toujours, et qui se trouvait alors toute notre défense, - et il ne se fit plus un souffle. Ce pas qui nous mettait en transes s'arrêta donc, et on posa à terre bien mollement des sacs d'argent qui sonnèrent malgré eux assez pour se faire connaître ; on fouilla un bout de sillon avec une grande prudence, et quand le trésor y eut été enterré sac par sac, on reposa dessus les mottes qu'on avait soulevées, - et sans plus se tenir là l'enfouisseur de trésor retourna sur ses pas, relevant avec soin les tiges de seigle qu'en venant il avait abattues. - C'est notre prise! c'est cet argent maudit! - nous dîmes-nous, dès que le bruit se fut éloigné, - et Joseph y veille dignement. Il ne le croyait plus bien sans doute dans son four à Donay. - Alors nous sortîmes nous-mêmes de ce champ de seigle, et nous fîmes de nuit plus d'une lieue pour aller chez de pauvres gens, parents de Dupont, demander un peu de pain. Ces bonnes gens nous cachèrent pour le reste de la nuit dans ce que nos chouans appelaient une bouteille. Il y en avait de très-sûres à Donay, qu'on aurait mises à profit à la moindre prévision. [p. 236] Nous dormîmes donc au fond du fenil deux à trois heures Dupont et moi, pendant qu'alexandre veillait ; et au petit jour nous prîmes les champs. Dupont se sépara de nous. Elle était toute ahurie de tristesse. Elle nous dit qu'elle ne sortirait pas du pays, qu'elle s'y tiendrait cachée chez les uns et chez les autres, en attendant que justice lui fût faite. Mon coeur se serra encore une fois en nous embrassant pour adieu, et elle rentra chez ces braves gens. Quand Dupont nous eut quittés, nous fûmes seuls Alexandre et moi. Un moment nous restâmes inquiets l'un de l'autre. Il prit mon bras sans me regarder, et l'appuya sur le sien - Nous sommes des proscrits, Félicie, me dit-il. Vous n'avez plus de famille, et je ne veux pas perdre mes chers parents. Il n'y a plus de toit pour nous. Puisque Dieu m'a préservé avec vous de la mort, c'est afin que ma vie soit dévouée à la vôtre, et qu'il vous reste un bras qui vous garde de tout mal, et écarte toute pierre aiguë de vos pieds. - Il souleva alors vers moi ses yeux bruns pleins de feu et il me regarda avec ferveur comme on regarde une image sacrée. Je cachai la tendresse que ses paroles agitaient en mon coeur, mais ma main pressa la sienne et je lui dis : je me remets à vous, Alexandre. Allons par où le ciel nous guidera et je vous serai une digne compagne. - Et la force? me ditil. - Je prierai, répondis-je à cela, et l'un pour l'autre elle nous viendra. Nous convînmes que ce pays d'harcourt n'était pas sûr pour nous et qu'il fallait gagner le Bocage. Le lever de ce jour ne s'annonçait pas heureusement. La rosée perçait mes souliers. Un brouillard noir couvrait tout le ciel et comme un lourd rideau qu'on eût traîné sur les hauteurs de l'horizon, il accrochait ses franges aux vignons de Bellevue, et de toute la matinée Dieu [p. 237] ne le décrocha point. Toutes les bonnes gens que nous voyions passer de loin, car le plus souvent nous longions la route sans la suivre, étaient causes pour nous de frayeurs inouïes. Notre malheur nous avait pourtant surpris dans un costume entièrement campagnard et j'avais plutôt l'air d'une petite bourgeoise d'harcourt, allant à la ville, que d'une pauvre fille noble échappant aux battues des soldats. Au bout de deux ou trois vives épreuves, nous nous prîmes à rire de nos appréhensions. Alexandre me reprochait ma taille trop souple et trop noble, disait-il, et qui ne jouait pas assez la fille du commun : et aussi mes mains qui par malheur alors étaient blanches et finement déliées, et garnies de bagues de famille. Du haut des bruyères de Bellevue que nous avions gravies, nous descendîmes sur Condé, l'oeil encore un peu troublé. Il dépensa deux ou trois écus du peu que nous nous trouvions avoir à m'acheter un jupon et un corset de paysanne et une grosse blaude pour lui. Je travestis donc tout mon costume dans une méchante auberge à l'entrée de la ville, et faisant de mon autre robe un petit paquet qu'il mit au bout de son baton, nous traversâmes Condé en nous jetant par les rues que nous jugions le plus écartées. Toutes nos terreurs n'avaient rien été auprès de celle qui nous survint là. Nous vîmes paraître tout-à-coup sur une porte notre Judas, le déserteur qui avait vendu tous les nôtres de Donay, et qui était bien réellement de ce pays de Condé. Nous passâmes sous son regard sans oser soulever l'oeil vers lui. Sitôt que nous eûmes tourné l'angle de la rue voisine, mes forces m'abandonnèrent. Alexandre me vit pâlir, et il eut grand peine à me soutenir debout. Je n'eus d'un long moment le pouvoir de faire un pas. Si [p. 238] nous eussions bronché devant lui, et s'il nous eut remarqués, ce traître pouvait sortir de sa maison et mettre la

90 main sur nous sans mine de résistance. Nous n'allâmes pas loin sur la route de Tinchebray : je n'avais pas le corps fait à cette fatigue et ce dernier coup m'avait achevée. Nous ne bantions que les plus pauvres auberges, celles à branche de houx. Quand vint la nuit, nous fîmes notre prière en commun, ses mains jointes dans les miennes, et le baiser qui la finit fut notre saint baiser de fiançailles ; - et puis alors restant à genoux, je le conjurai qu'il gardât pure sa fiancée, jusqu'à ce qu'un prêtre nous eût bénis. Il prit mes mains et les baisa cent fois, et puis il me dit : Ange de Dieu, ne crains rien, et dors dans ta paix ; Je ne veux pas que jamais mon regard te fasse souillure. - Il prenait tous les colifichets que je quittais pour le sommeil, et je le voyais sans en dire mot qui les baisait l'un après l'autre. - Oh! comme je l'aimais! - Il ne voulut pas par crainte de surprise quitter ses vêtements, et il adossa à mon lit une chaise pour y dormir. Il m'éveilla au point du jour : - l'équipage de la vicomtesse de Courdavy l'attend à sa porte, fit-il en riant ; je me chaussai à la hâte et sans donner grand soin de coquetterie à ma toilette, je me pressai de descendre. Je vis attachée à la porte une petite haridelle grise de charbonnier toute barbue et velue, l'air sauvage, l'oeil prompt, - avec une horrible selle en bois ronde et haute, et une bride en corde. - Voilà pour épargner la fatigue à vos jolis pieds, me dit-il. Cette nuit quand je vous ai vue au plus beau et au plus calme de votre sommeil, je suis descendu en bas de cette auberge, et trouvant un charbonnier embarrassé de cette biquette, j'ai pensé à vous à qui le déroulement des grands chemins fait peur, et j'ai vidé pour payer cette [p. 239] monture le dernier fonds de notre bourse. - Et comme je me laissais voir effrayée de nous trouver ainsi sans ressources : - ah! dame, ajouta-t-il, il n'est point de si mauvaise maîtresse d'économie que la misère ; point de semeurs d'écus comme les gueux. D'ailleurs n'ayez point de crainte, ce soir nous serons à Vire. - Il tendit la main à mon pied, et me hissa légèrement sur ma selle de bois. Alors nous fîmes route vers Tinchebray. Le cheval était si bas que je pouvais, sans trop me baisser, m'appuyer sur l'épaule d'alexandre qui marchait à pied ; son baton en l'air, et nous cheminions ainsi nous tenant toujours par quelque point, soit que ma main fût sur son épaule, ou sa main dans la mienne sur le devant de la selle. Nous fîmes une halte à Tinchebray, pour laisser reprendre haleine à notre pauvre Hope, - nous avions ainsi baptisé le ponney, et pendant qu'il ruminait son foin, nous allâmes faire nos dévotions à l'église de granit. C'était la première où je pouvais mettre le pied depuis le jour où cet orage de malheur avait fondu sur nous. Nous nous agenouillâmes dans la chapelle souterraine, et notre prière fut pour les courageux que cet orage avait frappés. Je me sentais bien à prier dans cette église vraiment pieuse, grise, lourde et simple, comme tout le pays bocageux qui relève d'elle. Nous allâmes reprendre Hope à l'auberge, et nous le mîmes sur cette route coquette de Vire, sentant, à mesure que nous avancions, l'approche de la nature Viroise. Les chemins devenaient roussâtres, mais les filles rarement. Tous les habitants du pays, bêtes et gens, étaient moins hauts, mais plus dodus et plus rablus que ceux d'ailleurs. Les petites femmes, vêtues de pelisses plus ternes et de coiffes moins élevées, en étaient jolies et rondelettes et attrayantes. La mousse, qui le long de [p. 240] la route couvrait le chaume des toits, semblait un beau tapis de peluche verte rapé par endroits. Tous champs étaient enclos de haies, le terrain était mouvementé, mais les montées n'en étaient jamais hautes, jamais les horizons lointains. Devant nous, derrière nous, à gauche, à droite, de près, de loin, tout était verdure, hormis les champs de sarrasin, et les troupeaux qui tachetaient çà et là une prairie : trois chevaux, trois moutons, cinq vaches, et autant de poules que de bétail. Le brouillard du matin s'était si bien tendu qu'il se déchira dans la relevée comme nous arrivions à Vire, et le soleil eut encore le temps avant son coucher de jeter sur notre chemin deux ou trois doux rayons. Durant ces journées de marche, où nos paroles n'étaient que d'espérance et d'amour, où nos mains étaient toujours enlacées, nos désirs se combattaient mal, nos regards se pénétraient plus ardemment et nos baisers aux coins des bois étaient plus savoureux. Ces étreintes de nos coeurs le remplissaient de force et de courage. - Ah! disait-il alors, je suis brave comme ce cheval, tranchant comme ce poignard. - Et moi je sentais qu'il n'y avait plus qu'amour en moi. Alexandre ne souffrit jamais que je vendisse à Vire l'une des bagues de ma mère ; il se défit d'un pauvre habit qu'il avait sous sa blouse, et il dit qu'il serait plus alerte. Le soir à nuit tombante nous fîmes un tour comme de bons bourgeois vers l'esplanade du vieux château, où nous attendîmes l'heure du couvre-feu en regardant les deux tours grises de la cathédrale et la ville de granit se déployer des deux ailes le long de son fameux val, et en écoutant les vieux refrains des foulons qui nous venaient de loin en suivant les échos des rives épais boisées de la Vire. - Eh bien, demandai-je à Alexandre, sommes [p. 241] nous ici assez loin de Donay? - Non encore, me dit-il : notre piste est trop aisée à suivre ; il faut aller de deux ou trois journées plus avant, et ne nous reposer qu'assez près de la mer, pour nous jeter hors de France à la première alarme. Nous n'avions mais, arrivés à St.-Lo, assez d'argent pour faire un pas de plus. Ce furent mes pendants d'oreilles que l'on porta cette fois à l'acheteur, car lui Alexandre ne souffrait jamais le moindre bijou sur ses vêtements. Hope alors nous remonta vers Bayeux ; nous vîmes bientôt les abords de cette forêt de Cerisy, l'une des plus magnifiques de Basse-Normandie, et qui jetait sur notre route de beaux ombrages. Aucun vent

91 frais n'avait de tout le jour apaisé l'ardeur du soleil. Nous allions donc par la forêt, j'étais en croupe derrière lui, je le tenais à bras le corps, et je sentais son coeur battre plus fort depuis long-temps. Nous parlions d'amour, et souvent il se retournait pour prendre un baiser sur ma joue. Le feu d'amour me courait les veines, et ses baisers se pressaient et s'échauffaient. A un moment où personne ne se montrait aux deux bouts du chemin, il s'arrêta et m'étreignit de nouveau de toutes ses forces sans mot dire. Il se laissa glisser du cheval et m'attira a terre. J'étais à cette heure plus folle d'amour que lui, et je ne résistai point ; il m'entraîna dans le taillis, et gazon et les feuilles furent le lit de nos beaux amours. Cependant le jour tombait ; nous fîmes encore quelques pas au travers de la forêt, et nous nous vîmes en face d'un vieux tronc de chêne, mais si vieux que tout son corps immense était dévoré au dedans et qu'il ne soutenait plus qu'un méchant branchage sans épaisseur : nos bras s'y prenaient à cinq fois pour l'enceindre, on trouvait sur son écorce des chiffres gravés au couteau, [p. 242] comme il s'en trouve à toutes les ruines. L'intérieur en était si vaste que douze personnes auraient pu tout à l'aise s'y tenir debout. Alexandre lia notre cher Hope à un arbre voisin. Tout chauve et chenu qu'était ce vieux tronc, nous trouvâmes l'abri bon pour une nuit : Alexandre y couvrit la terre de fougère et de grandes herbes de toute sorte et nous dormîmes dans la Grosse-Quesnaie, bouche contre bouche, le meilleur de nos sommeils. Nous continuâmes au lever du jour à nous avancer à travers la forêt en suivant les petites sentes à peine frayées sur les feuilles sèches. Au bout de deux heures de marche serpentée, nous débouchâmes par une des lisières de la forêt sur une plaine de guerets et de prairies mal bordés de ruisseaux et de haies, et les prairies aboutissaient à une grosse église isolée, surmontée d'un lourd clocher carré. - N'allons pas plus loin que ce clocher, dis-je à Alexandre, nous ne pouvons être bien distants de la mer, et si le malheur vient nous chercher là, nous aurons tout proche cette belle forêt pour nous y jeter et fuir encore. Un troupeau de gens en guenilles brunes défrichait une lande à cent pas de nous. Je demeurai sur la crête du fossé, retenant Hope par le licou, et Alexandre s'avança vers eux pour leur demander si le maître de ces landes était loin de là. Ils interrompirent leur chanson triste, et ils le regardèrent en s'appuyant sur leurs houes, sans paraître le comprendre ; l'un deux pourtant ouvrit la bouche et dit, avec un mauvais accent : le maître? là! - en montrant un petit homme rond, accoté à la barrière du champ voisin. Alexandre alla à cet homme, et lui donna à croire que nous étions deux pauvres mariés du Pays-Bas, qui, n'espérant que misère dans notre contrée, étions [p. 243] venus pour faire les foins et la moisson dans le Bessin. Alexandre me fit signe alors d'approcher, et le brave homme, nous trouvant sans doute la mine honnête, nous tapa à tous deux sur l'épaule, et nous dit qu'il voulait occuper d'aussi bons bras à son service, et que pour notre bidet, il l'emploierait à la charrue à guider les boeufs. Alexandre fut donc valet de ferme, fauchant dans les prés, menant des charrettes, sciant les blés, liant les gerbes, pansant les chevaux, battant en grange, et prenant à toute cette vie une fleur de santé superbe. - Moi je menais le matin les veaux et les vaches aux prairies et les en ramenais le soir, j'allais les traire au pâturage dans de grands seaux d'airain que notre bon Hope me trainait : - je pétrissais d'énormes pains de beurre que la fermière et moi allions vendre au marché du bourg. C'est que moi aussi je m'étais vitement faite à ce train, et quand nous nous joignions Alexandre et moi dans les étables, nos vaillants baisers nous donnaient du courage - Prends garde, me disait-il, que des poids trop lourds ne te déforment point la taille. Choisis pour tes pieds des sabots légers. - Ne laisses point ton cou se hâler au soleil, ni tes mains se durcir par les gros travaux, - et il me les baisait comme au temps que j'étais fière de leur blancheur. - O chères, ô bienheureuses folies d'amour! - J'allais trois fois chaque jour à travers champs, par le plus fort de la chaleur, porter le manger et le boire à ces pauvres défricheurs de landes, qui étaient des prisonniers de guerre Espagnols, - de cette guerre haineuse et enragée où l'implacable Empereur fondit les plus vigoureux de ses bataillons de conquête. Ils avaient été jetés par milliers dans nos fermes verdoyantes ces durs Aragonais le plus loin qu'on avait pu de leur patrie héroïque. On les employait à peler des [p. 244] bruyères et à démolir des cloîtres et des chapelles violées. Eux plantaient la pioche dans le ciment ou dans la terre qu'on leur montrait du doigt, mornes et indifférents comme des esclaves antiques. Cette fierté sombre d'esclaves faisait frayeur à voir. Tous nos soucis étaient pour eux ces misérables enbaillonnés ; j'étais tout attentive à leur bien-être. Ils ne pouvaient point se faire aux sabots massifs de nos campagnes, et les jambes nues et la sandale qu'ils gardaient religieusement n'étaient point propres à l'humide des guerets ni aux ronces des haies. Les fièvres aussi les dévoraient. Je pansais les horribles plaies mal fermées des blessés ; j'occupais ma veillée à rapetasser ces râpées nippes Espagnoles, qu'ils aimaient comme leur propre chair. Mais aussi un

92 ange venu du ciel n'eût pas été mieux vénéré que je l'étais de ces orgueilleux vaincus. Ils avaient fait pour moi sur un bel air de leur pays une douce chansonnette qu'ils me chantaient de loin quand je venais à eux, leur portant la buvette ou le dîner. Don Luis m'expliqua un jour la chanson qui disait : La Mariquitta du village de Palanjuez, qui portait le vin et le pain aux guerillas de la Sierra, quand ils combattaient pour le roi et la sainte foi, avait le pied hardi comme une biche sauvage et elle avait l'oeil rayonnant des aigles. Mais celle-là qui vient vers nous, exprimant entre ses mains blanches l'amertume qui trempait le pain d'exil, celle-là aucune Sierra des Espagnes n'a rien qui soit beau comme son sourire, aucune vallée n'a de fleur qui ait le parfum de son âme. Alexandre se faisait entendre en langue latine de plusieurs moines, curés ou chanoines, que leur costume d'ailleurs ni leur allure ne donnait aucunement à distinguer des autres. Ils connurent bientôt ainsi notre péril et nos aventures et qu'un [p. 245] sort plus dur que le leur nous poursuivait, et je ne sais quel respect les plus élevés dès lors nous vouèrent : la plus belle au éole est toujours celle du malheur. Marin Aubier, notre maître, avait parqué ses Aragonais dans une ravissante chapelette dont les riches peintures gothiques avaient été grattées, la pierre d'autel mise à nu, et à laquelle on montait par un délicieux perron dont le couvert était soutenu par de légères colonnettes en ogive. Ce grenier à foin dont on avait fait pour l'occasion un grouillis d'hommes était sans contredit le morceau le plus fin de ces ruines tronquées de la très-ancienne et très-puissante abbaye de Cerisy. Le fermier occupait avec sa famille le seul corps de logis habitable du monastère qu'eût laissé debout le saccage ; ce pavillon avait été la demeure de l'économe de la communauté, il se trouvait à l'angle le plus reculé des bâtiments de l'abbaye Marin Aubier du seuil de sa porte voyait se dérouler ses magnifiques prairies, avec ses gras bestiaux Normands. Nos logements se trouvaient isolés des siens par l'espace de deux cours immenses. Nous couchions nous dans les étables à cinquante pas seulement de la chapelle des Aragonais. Quand vint l'hiver, les soirées étant longues, nous les passions au milieu d'eux : j'appris ainsi quelques mots de leur langage qu'ils avaient tant de bonheur à m'entendre répéter. - Et puis, disions-nous entre nous, nous avons combattu pour la cause qui vaincra les siècles, pour que les rois soient forts qui règnent par la grâce de Dieu. - On les mit vers ce temps-là à démolir ce qu'on jugea rester de trop à la plus grande église : c'était une chapelle considérable, attenante à cette église, et qui se trouvait adossée justement à celle où on les avait casernés. Les ornemens m'en paraissaient plus [p. 246] coquettement fleuris qu'à cette nef haute et sévère de l'autre, que l'on me disait être du plus ancien style des églises normandes. Je me souviens du jour que le vendeur des pierres sacrées les mena à la démolition. Quand ils furent sur le porche de la chapelle, ils firent dévotement le signe de la croix, et le vieux Miguel Jose de Balmedra, prieur d'un couvent de Sant-Iago, dans les Asturies, dit à voix haute : Ruinoe illoe etant super eus et super filios eoram ; - et il abattit la première pierre. L'hiver passa donc, et le printemps ramena les feuilles à la forêt. La saison vint de la coupe des bois, et Marin Aubier s'en fit adjuger quelques perches Un jour que j'allais porter la soupe aux bûcherons, j'entrai dans leur cabane, pendant que j'entendais encore leur cognée battre très-loin de moi. Ces petites cabanes des bûcherons qui se replantent chaque année dans une clairière de la futaie ne sont que de pieux et d'argile, et recouvertes de paille et de branchage. Ils en façonnent eux-mêmes les meubles qui ne sont que des billots de toute taille sur lesquels on s'assied et l'on mange. Ils plantent dans la paroi des crochets de bois pour leurs vestes et des planchettes dans les encoignures pour le briquet et leur gros tabac. Je soulevai donc la porte de la hutte, - je savais qu'on l'ouvrait ainsi, - et j'entrai hardîment poser la soupière sur le plus gros billot. Comme je me retournais pour sortir, je vis dans le coin de la cheminée une figure toute barbue dont les yeux étaient fixés sur moi, et dont les belles dents blanches se montraient en souriant. Je me trouvai toute saisie de cette rencontre, et je gagnais la porte : - vous êtes belle, mais rebelle, me dit-il doucement comme le vieux rimeur de nos pays : ma frayeur fut si grande en me voyant ainsi reconnue [p. 247] que je perdis la force de m'enfuir et je restai appuyée contre une poutre à la merci de l'inconnu. Il se leva et marcha vers moi le moins rudement qu'il put ; mais cet homme qui sans être haut avait les épaules carrées et le visage si hérissé de barbe et à qui je voyais deux pistolets mal cachés sous son habit vert sombre, ne pouvait point me rassurer, et si j'avais eu qui m'entendre, j'aurais crié. - C'est faire, mademoiselle, bien triste accueil à vos amis, me dit-il courtoisement, que de les plaisanter avec tant de sérieux sur leur mauvaise mine. - Cette voix commençait à me rentrer en mémoire. - Ne pourrai-je pas trouver à redire aussi, continua-t-il, à ce jupon de laine rouge et à ces gros sabots qui fatiguent les jolis pieds de mademoiselle Félicie. - J'éclatai tout d'un coup : O mon Dieu! mon Dieu! monsieur le comte ; - mais aussi vous vous entendez mieux que moi sans doute à

93 vous défigurer, dis-je en riant et en lui serrant la main comme à une vieille amitié. Ah! monsieur le comte, c'est le ciel qui vous envoie pour nous donner quelques nouvelles de notre malheureuse famille : il y a un an que cela fait notre tourment. Rien ne nous en est jamais venu par ceux de ce pays. Tout n'est pas perdu, n'est-ce pas? - Vous n'êtes donc pas seule ici? me demanda-t-il sans me répondre. Je sentis je ne sais quelle rougeur me monter aux joues. - Monsieur de Courdavy et moi, lui dis-je, avons échappé ensemble au désastre. - Ah! Alexandre! fit le comte en me regardant avec un sourire de malignité toute bonne ; c'était le voeu des familles! - Nous entendîmes à ce moment la voix des bûcherons qui passaient derrière la hutte. - Chut! et soyez tranquille, me dit le comte, j'ai des amis ici. - En effet dès qu'ils entrèrent, ils ôtèrent tous leur bonnet à l'étranger, et l'un d'eux que je [p. 248] reconnus alors pour avoir été des siens, s'approcha de lui en jetant sur moi un regard soupçonneux. Le comte me fit entendre de l'oeil que je ne restasse point, et je courus à la ferme conter à Alexandre ma bienheureuse rencontre. Il nous restait l'inquiétude quand se laisserait-il voir de nous. Il ne tarda point : car la journée finie, nous le vîmes entrer à la ferme sous l'affublement d'un bûcheron, avec la cognée sur l'épaule comme les autres. Dès que nous eûmes pu l'attirer à notre étable, il embrassa mon Alexandre comme un frère : - ah! déjà, dit-il, que de mal on nous a fait! les uns sont morts ; tout le monde en mourra. - Nous n'osions en vérité lui parler de celles qui nous étaient le plus chères. - Monsieur Le Chevalier? demanda Alexandre. - Il a payé le premier ce pauvre Armand-Victor, si ardent et si dévoué à la cause, et dont les discours étaient si pieux. Hullin, commandant d'armes de Paris, qui le tenait au Temple, l'a fait fusiller comme un brave qu'il était. Ah! ce ne sera pas là la mort du commun, quand les juges feront leur jugement. - Il n'est donc pas fait ce jugement? m'écriai-je avec une explosion de folle espérance. Il m'entendit : - elles ne sont pas jugées, mais elles sont condamnées. - Je tremblais comme une feuille de tous mes membres. - L'interrogatoire se faisait, ajouta-t-il, dans les prisons de Caen ; au bout de cinq mois on s'est avisé que les assises de Caen pourraient les absoudre : tous ont été transférés dans les cachots de Rouen. Vous voyez donc qu'aucun n'y échappera, dit le comte dont la voix grave était alors presque émue Moi je pleurais et sanglottais. - De ceux qui sont morts, reprit-il, il y a Grenthe dans les prisons ; il y a le père et la mère de Joseph qui renvoyés d'accusation en ont pris assez de peur pour se mettre au lit à peine rentrés chez eux et mourir du même coup. Tout [p. 249] le monde est venu à savoir à Donay que ce Joseph avait caché notre trésor dans un champ de seigle et tout le monde s'y est jeté à fouiller, mais le trésor a encore une fois disparu, et l'homme se tient prudemment en respect des habitations. Dans l'instruction qui se fait à Rouen, les témoins sont payés cinq francs par jour, et les gens de votre cousine Aquet, qui ont été appelés en témoignage, ne cherchent qu'à prolonger les interrogatoires. Un cousin de Joseph est déjà fou de toute cette affaire. - Que faire, mon Dieu? que ferons-nous pour eux? dit Alexandre - Que servirait votre mort à Dieu et aux vôtres, mon garçon, lui dit le comte ; - les temps vont ainsi, je le vois, que sur notre vengeance même il ne faut plus compter. Après tout, me dit-il, prenant une de mes mains dont je cachais ma figure toute trempée de larmes, ceux qui ont servi la cause de Dieu comme nous ne doivent jamais se dire hors de toute espérance. Nous verrons encore des semaines s'écouler avant le jugement. Ne vous tourmentez point, ajouta-t-il, à en chercher de si loin des nouvelles, et jusqu'au jour que je reparaîtrai, tenez vous dans cette ferme par prudence. C'est pour l'intérêt du roi que vous me voyez dans ce pays, et l'an qui vient m'y ramènera encore. Voyant que le comte allait se séparer de nous, Alexandre se pencha vers moi, et me dit à voix basse : voilà une heure qu'il faut mettre à profit, ma chère Félicie. Le vieux Balmedra doit-il pas l'une de ces nuits consacrer de nouveau l'autel de leur chapelle, et y célébrer notre mariage, comme tu l'as voulu? il faut que la cérémonie s'en fasse cette nuit même, et le comte sera témoin. - Il sortit de l'étable, me laissant supplier un peu honteusement le comte de se montrer à cette noce, que nos amours n'avaient point [p. 250] attendue. - Je veux tenir le poêle et mettre la couronne, répondit-il en riant. Alexandre fut long-temps à rentrer ; il reparut avec une couronne d'aubépine et un bouquet de muguet. Le comte alla aider de ses mains aux préparatifs de la chapelle. Le coeur me battit durant ma toilette d'une singulière émotion. Je n'avais pour me faire belle à ce grand jour des jeunes filles que cette pauvre robe, fraîche encore pourtant, que j'avais échangée à Condé contre mon attifement de fille de campagne. Je la tirai du tas de paille sous lequel je la tenais cachée. Je mis à ma coiffure tout ce que n'avais pas désappris de coquetterie, et Alexandre m'attacha le bouquet au côté, et me posa la couronne sur les cheveux. Le comte et don Luis vinrent à ce moment nous chercher. Alexandre n'avait pu mettre d'élégance dans son costume ; il n'avait depuis long-temps pour ses jours de fête qu'une grosse veste de bure, mais jamais je ne lui avais vu plus bel air ni tournure plus fière. Je mis ma main tremblante dans la sienne, et nous sortîmes de l'étable en silence, les deux témoins nous suivant. Comme nous montions les marches du perron gothique, je m'inquiétais du silence de mort qui se gardait dans la chapelle ;

94 mais quand je mis le pied sur le seuil, je vis tous les Espagnols, les deux genoux sur les dalles et priant tête baissée. La lumière faible et rouge de deux pauvres chandelles de résine qui éclairait l'autel n'arrivait point jusqu'à eux, mais elle se perdait dans les arceaux de la nef où l'on voyait briller aux pendentifs l'or vieilli des écussons royaux. Je sentais pis que tristesse à voir ainsi dans l'ombre ces hommes vêtus de brun, courbés dans un recueillement sévère. Nous nous avançâmes vers l'autel en passant au milieu d'eux. L'autel, c'était encore la pierre nue [p. 251] de la veille, mais à gauche et à droite étaient plantés en terre naturelle recouverte de mousse deux arbustes sauvages avec toutes leurs feuilles et leurs fleurs, et au milieu se trouvait, comme transportée par miracle, l'image en bois de St.-Vigor, si vénérée du pays. Les figurines mal grattées des anciennes peintures pieuses garnissaient encore les deux côtés de l'autel. Nous nous agenouillâmes sur les degrés. Là nous attendait Miguel Jose de Balmedra. - vêtu comme tous les guerillas qui priaient à genoux, les sandales nouées aux jambes, et le manteau roulé en écharpe. Il n'avait aucun des insignes du prêtre, qu'un gros chapelet passé à son cou. Il était épais du corps, large des épaules, la tête grosse et dégarnie de cheveux, et tout vieux qu'il était ses membres et son esprit avaient toujours une apparence terrible. Nos deux témoins s'approchèrent de nous, et se tenant debout ils se nommèrent à voix haute, comme voulant se donner garant du serment que nous allions offrir à Dieu. - Pour Alexandre : Don Luis Esteban, marquis de Santa Maria de Villafior, chef de guerillas en Aragon ; - Pour moi : Robert François, comte d'aché, ancien officier de marine, chef de chouans pour le Roi Louis de France. Alors le vieux prêtre dénoua le manteau bariolé qui lui ceignait les reins, et l'étendit sur nos têtes, le donnant à tenir aux deux gentilshommes. Il commença les oraisons, et quand il avait dit son verset tous les agenouillés du fond de la chapelle lui répondaient sourdement ; puis il se tourna vers nous, et joignant nos mains il reçut du plus profond de nos coeurs notre serment sacré : alors il prit sur l'autel deux anneaux de jonc et les passa à notre doigt ; élevant enfin ses deux mains terribles sur nous, il nous bénit avec un geste puissant. Tous [p. 252] après cela se signèrent et se relevèrent, et chacun s'approchant vint s'incliner vers moi, et baiser mes mains comme à une Reine. Mais les genoux fléchirent de nouveau, quand le vieux prêtre enlevant de sur l'autel l'image de St.-Vigor, sortit en disant : où mes mains l'ont prise, mes mains la reposeront. - On passa les dernières heures de la nuit à conter des aventures périlleuses, et on me chanta des chansons de mariée, et quand le jour parut chacun s'en alla aux champs, et le soir Monsieur d'aché ne revint pas. Cette année alla donc comme l'autre. Le travail de la campagne et ses corvées de tout le jour m'étaient devenus tout aisés. Le soir sur notre lit de paille, Alexandre et moi rêvions aux belles années de richesse et d'éclat qui suivraient cette épreuve, soit que nous dussions ajouter une tourelle à la gentilhommière de Courdavy, soit qu'il achetât, comme il en avait idée, cette ferme où nous servions maintenant. Le dimanche nous allions comme tous les autres gens de la ferme à la messe chantée de la paroisse, et ma place était devant la chapelle de St. Vigor, auquel j'avais depuis la nuit de mon mariage une dévotion particulière. Quand venait la fanaison il me fallait faire une belle défense pour n'avoir pas à monter sur les mulons comme la plus jolie, à ce qu'ils disaient. A l'époque des assemblées, nous allions frais et parés aux villages les plus voisins de notre ferme, voir danser et tirer au pavois ; mais nous ne nous éloignions jamais, n'ayant point à nous faire trop connaître. La tendresse tout attentive d'alexandre et la délicatesse de ses soins n'étaient pas chose qui les étonnât peu ; et comme par un miracle de Dieu, notre amour que les noces n'avaient pu rendre plus ardent, cessa d'être stérile, presqu'aussitôt [p. 253] que le prêtre l'eut consacré. - Au mois de février de l'année 1809, par une nuit bien froide, la neige tombait à flocons, je mis au monde, avant qu'alexandre pût même appeler une femme à mon aide, un beau petit enfant plein de santé. Celui-là naquit dans une crèche, comme était né le Sauveur, sans langes que la robe de noces de sa mère dont nous l'emmaillotâmes. Vous avez été, mon Dieu, bien vite jaloux d'une pauvre mère ; jamais plus bel ange n'est entré dans votre ciel. J'étais si jeune et si forte que mes relevailles ne furent pas longues, et jamais autre que moi n'a donné le sein à mon enfant Je le portais partout avec moi dans les champs, et il fallait voir la rage folle que son père avait pour lui. Nos baisers n'étaient plus de ses lèvres aux miennes, mais tout pour notre enfant. Nous l'appelâmes Robert, en souvenir du comte d'aché que nous lui voulions donner pour parrain, et le prieur de Sant-Iago l'ondoya sous ce nom, en attendant la fête du baptême. Le comte d'aché nous apparut de nouveau à Cerisy, avant le temps qu'il avait annoncé lui-même Les premières feuilles d'avril n'étaient pas encore bien ouvertes, qu'alexandre, ramenant à vide sa charrette de

95 Bayeux, rencontra sur la grand'route, à la hauteur de Vaubadon, un vigoureux matelot, allant soi-disant à Granville s'embarquer à bord d'un corsaire. Alexandre lui dit par obligeance de monter pour un bout de chemin sur l'arrière de la charrette, et le matelot se laissa amener jusqu'à notre ferme : c'était lui. Ses premiers mots furent pour nous apprendre que justice humaine s'était faite, justice humaine sans miséricorde. Le samedi, troisième jour de décembre passé, la cour de justice criminelle et spéciale de Rouen avait au bout de quinze jours de procédure, [p. 254] condamné à la peine de mort dix des nôtres : Deitscher, Harel, le grand Charles, Legrée fleur d'épine, le Héricey la Sagesse, un conducteur d'argentan Boismale, pour avoir pris douze francs de nos mains : cet aubergiste de la Levrette de Caen, père de famille, Le Marchand qui avait déjà tant souffert pour le parti, dont sa maison, rue de la Préfecture, était le rendez-vous ; il fut de ceux qui donnèrent le plus de regrets ; monsieur Le Febvre, notre notaire à Falaise, ville alors réputée toute royaliste, et où était née ma chère cousine Rosalie ; ce malheureux Pierre, frère de Joseph ; et - il la nomma la dernière de tous, mais voyant bien qu'il n'y avait pas à parer le coup, il laissa tomber le nom : - et, dit-il, Madame Aquet. - Ah! ma Rosalie, ma cousine! criai-je en tordant les bras et comme folle. - Tous ont subi leur jugement le même jour hormis elle, acheva-t-il avec rage. - Comment Dieu l'at-il sauvée? demanda Alexandre. - Dieu ne la sauvera point, mon garçon, entendis-je, que lui disait le comte d'une voix abattue ; seulement elle s'est déclarée enceinte : elle n'a que gagné sur la mort quelques semaines de misère. Comme il fit une pause, je le regardai l'angoisse au coeur, et toute hors de moi : - Sont-ils bien là tous les morts? - Le bourreau, me répondit-il, n'en a pas touché d'autres ; mais les vieillards, à qui la guillotine n'eût pas assez fait peur sans doute, ont eu pour tous leurs derniers jours fers et réclusion : Messieurs La Chauvinière et Lerouge, et le trésorier du parti de la province, Monsieur Boureau de Placene, et - ayez du courage, Mademoiselle, et soyez digne de votre famille de Martyrs, - la plus âgée et la plus sainte de tous, celle qu'à leur tribunal ils ont appelée Geneviève Ouin, veuve Hély-Combray, on a donc [p. 255] voulu qu'elle mourût où elle est née. Ni elle ni eux n'ont vingt-deux ans à vivre ainsi : on ne voit plus à soixantesix ans, fit le comte en riant amèrement, par delà un si terrible séminaire. De ceux qu'ils tenaient, les dix restants ont été acquittés, mais leur main, tout fins limiers qu'ils aient paru, n'est tombée ni sur le général Antonio, ni sur Lorto, ni sur Réverend Courmaceuil, ni, j'imagine, sur le brigand Delaurières, - c'était un des sobriquets du comte. - Nous tous fuyards, continua-t-il après rire, sommés par contumace sous condamnation de mort, et notre sentence a été affichée, au son du tambour, sur la porte de nos maisons. Que la pluie du bon Dieu les y lave bien! Marin Aubier crut sur notre parole que ce matelot était homme de notre pays, et ainsi nous retînmes le comte à la ferme où il aida Alexandre au travail. Mais dans la même semaine, sans que personne l'y eût jamais espéré, arriva le maître de la ferme, avec un grand train de chiens et de chevaux. Il avait appris que sa terre touchait à une forêt pleine de gibier, et il venait y faire la chasse durant la saison entière. Cet homme était d'assez bonne noblesse, bien qu'acquéreur de fonds nationaux, et d'une figure loyale, mais il était de ceux qui, à l'exemple de monsieur de Canisy, un des grands noms de la province basse et alors écuyer de Bonaparte, s'étaient attachés à la cour impériale. Ce survenant, dont l'oeil était plus curieux, mais moins facile que celui de Marin Aubier, nous mit bien vite en trouble. Quand je le voyais rôdant par une cour, je fuyais par une autre, et il ne nous trouvait pas souvent sur ses pas. Mais aussi, quand soit aux champs, soit à la maison, il ne m'était pas possible de l'éviter, son regard hardi, dont il me dévisageait la taille, [p. 256] le cou, les mains, les yeux, me faisaient mourir de frayeur ou de honte. Alexandre n'y tenait plus de dépit contre ce fat. Le troisième jour, sans plus attendre, je parlai de départ. - Allez, nous dit le comte d'aché, et ne vous arrêtez plus en France, croyez-moi. Vous trouverez sur toute la côte qui vous ménera aux îles Anglaises. Je ne dois plus revoir ce pays qu'une fois, vers septembre qui vient. Si vous ne pouvez aujourd'hui passer la mer, tenez-vous prêts à me joindre alors ; mon batelier nous jettera tous d'une volée à St-Marcou. Nous dîmes à Marin Aubier que par ce matelot, - Isidore, comme nous l'appellions, il nous était venu des nouvelles mauvaises de nos parents dans le Houlme. Il nous compta nos menus gages, et le comte d'aché y voulut joindre un petit prêt. Nous ressanglâmes sa selle de bois sur Hope. Je tenais mon petit Robert chaudement serré contre mon sein. Nous prîmes congé des prisonniers Espagnols du fermier et des siens, et serrant sans adieu la main du marinier Isidore, nous nous éloignâmes de Cerisy et de ses prairies dans le même humble équipage qui nous y avait amenés. Monsieur d'aché nous avait adressés à un pêcheur de la côte entre Port et Luc et nous avions de Marin Aubier des papiers d'honnêtes services, - je les ai encore, - sur lesquels nous nous fiâmes assez pour traverser hardiment Bayeux par sa grande rue. Nous remontâmes, sans faire halte là pourtant, vers le chemin de la mer,

96 et en suivant la falaise, bien péniblement pour Hope, nous arrivâmes au pays de ce pêcheur, dont nous avait répondu le comte. Cet homme ne se trouva point. Alors, n'ayant garde de nous montrer à Caen, nous fîmes courir Hope à la traverse. Le soir qui fut un des plus beaux de ce printemps, nous arrivions [p. 257] enfin aux premières maisons de Lingèvre, quand le pauvre bidet harassé butta contre un caillou et s'abattit sur les genoux. Alexandre se trouva par bonheur à portée de nous recevoir son enfant et moi, et voyant que Hope boitait, et tirait la jambe, nous demandâmes aux premières bonnes gens que nous vîmes jâser au frais, assis sur un gros tronc d'arbre jeté devant leur porte, s'il se trouvait à Lingèvre un maréchal ferrant, qui fût un peu entendu aux chevaux estropiés. - Voilà notre gars, nous dirent-ils, qui va vous mener chez le père St-Germain. Celui-là saura bien vous dire le mal de votre bête. - Le gars nous mena vers une habitation qui n'était pas la moins aisée de Lingèvre ; il souleva la clanche sans façon, et ressortit aussitôt qu'il nous eut montré le bon petit vieux St-Germain, qui remuait les tisons sous sa marmite, assis au coin de sa haute cheminée. C'était une figure d'une caducité horrible, de petits yeux vifs enfoncés dans les orbites, avec je ne sais quoi de gai et de riant dans ces rides décrépites. Le corps n'était point bien haut, mais il restait de quoi juger tout ce qu'il avait eu de nerveux et de fort. - Ah! voilà une paire de beaux enfants, dit-il, en nous voyant entrer ; si la paroisse de S te -Honorine-des- Pertes avait eu une fille belle comme celle-là, François-Michel Thiéloque ne serait pas resté cent-vingt ans garçon. - Nous nous mîmes à rire du bonhomme, en jugeant qu'il disait une jâserie. - Oui cent vingt ans en octobre qui vient, répéta St-Germain en branlant la tête. - Cela me parut si singulier que j'eus presque peur et me serrai contre Alexandre. - On ne vit pas cent vingt ans, reprit le bonhomme, sans prendre à droite et à gauche quelque connaissance des choses, et il n'y a médecin ni vétérinaire qui m'en remontre de [p. 258] beaucoup, à ce que je crois, pour les bestiaux comme pour les chrétiens. - C'est, Monsieur St-Germain, lui dit Alexandre ; un pauvre méchant cheval que nous avons pour tout bien, et qui s'est jeté sur les genoux à l'entrée de Lingèvre. - Un cheval pour deux amoureux, c'est autant qu'il en faut, fit le Mathusalem, mais il est de trop quand il bronche. Il y a deux ans, j'étais encore aussi hardi qu'un autre sur un bidet ; on ne me voit plus les jours de marché ni à Villers, ni à Tilly : ne faut-il pas vieillir une bonne fois pour toutes? Quoique je n'aie pas à mon âge besoin de lunettes, je verrai pourtant mieux le mal demain au grand jour. - Il nous fit souper avec lui. Il nous parla de sa mère Madeleine le François que la mort avait prise à cent neuf ans, et de son jeune frère, à quatrevingt dix-neuf, et de la guerre où il était allé étant jeune avec le seigneur de son village, et d'une certaine caude-vie de cidre, dont la date était de son année de naissance, et qu'il fallut qu'alexandre goûtât. Après le souper que pour lui il avait pris sobrement, il nous fit retourner face au feu et nous dit : ah ça, mes enfants, l'esprit d'un centenaire a des pouvoirs que d'autres n'ont pas ; il est dégagé de son enveloppe, et se répand mieux au-dehors. Ayez foi, ma fille, me dit-il, en me prenant la main et m'attirant vers lui ; il appliqua ses doigts sur mon pouls : - Avez-vous, me demanda-t-il d'une voix pénétrante, une personne de proche parenté, dont l'absence ou la maladie vous inquiète. Mon pouvoir va à vous dire en quel état son corps se trouve en cet instant précis. - Ailleurs que dans cette maison, une telle question m'eût semblé folie, mais l'idée de la puissance surnaturelle de St-Germain s'empara aussitôt de mon esprit, et j'eus comme à l'abord [p. 259] quelque frayeur. Je te regardai et sa gravité ne me raffermit guère. Il pressait toujours mon pouls, le corps un peu penché en avant, et l'oreille comme attentive à ce qui se passait en moi. - De quel degré est la parenté? reprit-il. - Interroges-le sur notre bonne tante, me souffla Alexandre. - Du troisième, répondis-je alors à St- Germain. - Pensez à elle fortement, fit le centenaire, soutenant mon bras de sa main gauche. - Il se fit silence, et si l'on entendait quelque chose, c'étaient les battements de mon coeur. - Le corps n'est pas jeune, dit St- Germain lentement et hochant la tête, le corps n'est pas jeune, et de rudes chagrins le souminent à l'heure qu'il est : de pareilles semaines sont plus ruineuses aux vieilles gens que des années ; encore sa peine n'est-elle pas sur elle, mais sur ceux qu'elle aime. - Ce que disait St-Germain s'accordait miraculeusement avec le coeur que nous connaissions de ma bonne tante de Combray. Le coeur me palpitait plus fort encore qu'avant, mais c'était maintenant d'émerveillement et de curiosité. - Et l'autre? dis-je malgré moi à St-Germain. Le devin s'était rejeté au fond de sa grande chaise à tapisserie vermoulue, il se pencha de nouveau vers moi : - N'est-il pas vrai, dit-il fièrement, que ce pouvoir que Dieu m'a donné est sincère et magnifique? - Et l'autre? répéta-t-il. - C'est sa fille. - Il me demanda, en reprenant mon bras entre ses mains : Votre pensée est-elle bien tendue? Il faut croire que sa vue surnaturelle s'était bien éclaircie, car il n'attendit pas comme à la première demande et répondit presque en même temps : l'autre, c'est une inquiétude noire, de la rage, du sang qui bout, et puis le plat découragement qui la jette à terre. Oh! quel corps frêle et bilieux, disait le vieillard en fixant les

97 [p. 260] dalles, comme s'il y eût vu ouvertes les entrailles de notre pauvre Rosalie, - et qu'il y a de vie là-dedans! - Ce mot me fit courir le frisson ; Alexandre et moi nous échangeâmes un regard navré : cette vie si riche, c'était pour l'échafaud du lendemain. - Le vieux St-Germain prit notre silence pour un doute. - Vous avez peut-être voulu rire, mes enfants, nous dit-il sans amertume, de ma vue que je prétends longue, et vous pouvez n'avoir en effet ni l'une ni l'autre de ces supposées parentes ; mais, croyez-le, si elles vivaient, elles souffriraient de ce que je vous ai dit là. - Elles vivent, monsieur St-Germain, lui dit Alexandre, et vos paroles n'ont dit que le vrai, j'en jurerais ; mais, vous savez, on s'attriste à trop savoir. - Le bonhomme nous voulut encore abriter la nuit, et ce fut lui, au matin, qui nous éveilla ; il nous mena à la barrière de son herbage et nous montrant notre haquenée libre et paissant au milieu des taureaux, il nous dit : la bête était trop faible pour la fatigue qu'elle avait à prendre. Laissez-la se remettre quelques journées et faire la course avec mes taureaux furieux. J'ai là mon bidet qui se repose depuis tantôt deux ans : c'est une bête à pas relevé, comme nous disons, et qui portera plus lourd que la votre. Nous ne pûmes pas dire non à une offre si généreusement faite, et nous prîmes congé, tout attendris de ce singulier vieillard. Il voulut nous voir mettre en selle sur son bon petit bidet et nous conduisit par la bride jusqu'à cent pas de sa maison. Il mourut quelques semaines après. La crainte que nous prîmes de deux gendarmes à pied, qui nous toisèrent durement, fut cause à cette fin de leur fausser la piste, que nous nous rejetâmes loin du sentier que nous voulions suivre vers Harcourt. Nous nous orientâmes de ferme [p. 261] en ferme et de clocher en clocher vers la route de Falaise. Nous allâmes si loin, si loin par delà, que sans trop savoir quel chemin nous y avait menés, nous nous trouvâmes à la Brèche du Diable. Je fus curieuse de traverser le torrent, et nous fimes grimper à la haquenée le tournant de la montagne. Le gazon en était de vignons et de bruyère fleurie. La nature était là toute sauvage et tourmentée. On entendait le ruisseau rouler sur ses rochers. Nous nous avançâmes au plus haut du plateau, au bord du gouffre, et nous nous appuyâmes lui et moi contre le tombeau, qui est là pendant sur l'abyme, de la comédienne Joly. - O pauvre Marie Elisabeth, nous dîmes-nous, que te veulent tous ces sots épitaphes, et ces niais emblêmes? Que te veulent ces petits jardins de roses et de cyprès rabougris. O pauvre Marie Elisabeth! que ta rêverie était plus haute quand tu voulus reposer à la crête la plus aride de ce morne solitaire ; ce corps, l'adoration des villes, et qu'avaient fatigué les applaudissements amoureux des seigneurs dorés. La Brèche du Diable à la Joly! Vraiment ces comédiennes ont des désirs de reines. - Dors au bruit de ton torrent, joyeuse soubrette, et que le vent du ciel, soufflant dans les tristes ajoncs, ne trouble point la paix de ton beau corps! Le soir venu, nous retournâmes sur nos pas, nous coulant sous les bois d'outrelaise. Nous fimes alors franchement notre chemin vers Harcourt et Donay, que par grande imprudence nous avions fantaisie de revoir. - Il ne fallut point pourtant s'aventurer trop à l'étourdie. Nous eûmes idée d'aller frapper à la porte de ces honnêtes paysans qui, la première nuit de notre malheur nous avaient donné un brin de pain et une cachette, et nous avions quelque espoir d'y retrouver encore [p. 262] notre Dupont, et de lui mettre entre les bras mon petit Robert. - Cette pauvre fille Dupont, nous dirent-ils, qui comme vous avait échappé, elle a été condamnée à l'échafaud, et sa sentence, chacun l'a vue, affichée sur sa maisonnette vide, à Donay, car sa mère s'était retirée du pays. Elle a fait au bout d'un temps, réviser son jugement et on l'a graciée par suite. Elle s'est donc remontrée à Donay, la chère enfant, mais seulement pour faire ses adieux au pays, et est entrée au couvent et on n'en entend plus parler. - Bonne Dupont, soupirai-je dans mon coeur, pardonne-nous. Notre fantaisie horrible a étouffé la vie qui se formait pour toi si simple et si riante. L'inquiétude t'a aussitôt troublé la tête, le chagrin t'a de suite énivrée. Tu te rêvais une vie si pure qu'un injuste soupçon des hommes t'a semblé y faire tache et que honte t'a prise d'être vue par eux. Pieuse amie, pardonnes-nous. - Et mes petites cousines? dis-je à ces braves gens. - Elles sont parties pour l'allemagne, me répondirent-ils, avec leur tante et le médecin de madame Aquet. Elles sont allées à l'empereur, et elles lui demanderont la grâce de leur mère. Alexandre se sépara alors pour la première fois de moi ; je ne pus le suivre dans le pays de ses parents, à cause de notre petit enfant dont la belle santé s'était depuis un temps fanée et pour qui toutes ces courses à dos de bidet étaient un mauvais berçage. Je restai donc confinée dans cette bouteille au fond du grenier qu'avait occupé ma Dupont. Je me tins là plusieurs mois ne sortant qu'à jour tombant, et poussant toujours alors malgré moi vers ce beau logis de Donay, où Dieu ne pouvait plus faire rentrer le bonheur dont je l'avais vu rempli. Je n'ai jamais pu apercevoir au loin ce long vieux château, sans éprouver des grands mouvements et une sincère émotion au-dedans

98 [p. 263] de moi. Je l'attendais demi-heure à l'avance, je cherchais des yeux ses pavillons à travers les arbres. Plus d'une fois il arriva que le ciel était sans étoiles et l'horizon gris ; je ne le voyais souvent qu'à travers un brouillard terne de nuit. Et toujours ce château me paraissait coloré, riche, riant, demeure à prince, élégant à peindre, et je songeai ensuite qu'il me paraissait ainsi pour avoir été la place de mes plus vrais bonheurs. Quand je m'éloignais de lui, je le cherchais encore, et bien qu'il soit depuis long-temps vide de ceux que j'aimais le plus, je n'ai pu depuis tant d'années d'exil m'accoutumer à ne plus le regarder comme nôtre, comme le leur, comme le mien ; il me semble que si je remontais là-bas, je retrouverais tout encore. Quatre mois se passèrent sans me ramener Alexandre. Voyant la terrible vengeance que l'on prenait de qui nous avait soit aidé, soit seulement aimé, et n'ayant nouvelle d'aucune sorte de leur fils adoré, ses parents s'étaient réfugiés, pensait-on, en un autre coin de la province. Il revint à la fin vers sa pauvre délaissée, tourmenté et inquiet de n'avoir point trouvé ceux qu'il cherchait, non pas tant pour lui, que pour moi et son enfant, qu'il voulait, jugeant qu'ils en auraient quelque joie, amener au milieu des siens. Etant maintenant plus brave avec lui, nous nous écartions plus au large de notre maison. Les moissons étaient toutes faites ; il ne restait plus sur pied que le rouge sarrasin. Nous ne nous découvrions jamais entièrement dans nos sorties, ne marchant point en plaine, mais le long des haies épaisses, hautes, vives et mêlées de ce pays. Une fois nous étions allés, le jour baissant, vers les taillis qui bordent le grand chemin d'harcourt à Falaise. C'était un si réel bonheur pour nous, cachés dans nos buissons, de voir les uns montant, les autres [p. 264] descendant la route, et d'écouter leurs tranquilles chansons bêlantes et les aboiements de leurs chiens. Quand le brouillard commença à monter des prairies de l'orne, nous primes une sente pour regagner la lisière du bois. Nous n'avions pas fait dix pas, que nous nous trouvâmes face à face avec Joseph : j'aurais autant voulu voir la gueule d'un loup. Il était couché sous un coudrier, enveloppé dans une limousine. Il s'éveilla en sursaut, et se leva sur ses genoux se croyant surpris. Alexandre et lui avaient chacun mis la main à leur arme. - Ah! Monsieur de Courdavy, dit Joseph en se le remettant tout aussitôt, car ce diable maudit avait l'oeil d'un chat, je ne vous croyais pas si près de Donay. - Nous savions nous qu'il était toujours demeuré dans le pays qui lui était connu familièrement et mieux qu'à pas un, et n'osait s'en écarter à cause du trésor. Certains du pays l'entrevoyaient de loin en loin, mais le renard, quoi qu'on en eût bonne envie, n'était pas commode à traquer. - Vous voilà donc reparu dans la contrée, notre maître? fit-il ; personne ne savait que dire de vous, car cette bonne demoiselle Dupont ne connaissait pas elle-même le chemin que vous aviez pris après le malheur. - Nous vîmes que tout éloigné qu'il se tint des habitations, tous les bruits lui en revenaient à merveille. - L'affaire a bien mal tourné, nous dit tout bonnement ce Joseph et sans grande tristesse, on se garde comme l'on peut, et vous n'avez peutêtre pas fait bien prudemment, Monsieur de Courdavy ; l'affaire est encore si chaude par ici! - Il s'était levé debout par honnêteté, et il avait son bonnet à la main. - Et le trésor? lui dit Alexandre le voyant s'en taire ; tu l'as toujours bien mis à couvert? - Assez bien, oui, fit le gars d'abord un peu troublé, je l'ai toujours honnêtement maintenu, là où personne [p. 265] n'a pu le flairer. - Si vous n'êtes pas dans toute votre aise, Monsieur le vicomte, glissa-t-il patelinement, j'en pourrais bien sans faire tort à personne, délier un petit sac pour vous. - Mais cet argent n'est ni tien ni mien, répondit vertement Alexandre, il est à un parti dont nous sommes tous deux soldats. - Il est vrai, fit l'autre sournoisement, et regardant toujours si celui qui lui parlait était en défense ; mais mon Alexandre tenait sa main comme par contenance sur la crosse d'un pistolet Anglais, qui lui venait en cadeau des noces de Monsieur le comte d'aché. - Gardes encore ce trésor quelques semaines, Joseph, lui adressa Alexandre d'un ton ferme ; je te chercherai quand l'heure sera venue de nous en servir pour la cause du Roi : alors tu auras ta récompense. - Là-dessus nous lui tournâmes le dos, mais je vis tout ce qu'il y avait de rage contrainte dans ses humilités ; et comme en nous éloignant de lui, je l'observais par crainte, la tête à demi tournée, il se roula de nouveau sur l'herbe. Du soir de cette rencontre je ne fus plus tranquille. Et en effet, - je n'en ai jamais accusé que ce Joseph et la peur qu'il avait prise d'alexandre, - cinq jours après, quand personne n'y songeait, car outre les Ponse il n'y avait pas trois amis qui eussent le secret de notre retour au pays, une perquisition terrible se fit sur tout Donay. Notre logement se trouvant des plus retirés et des moins suspectés, les autres passèrent avant lui ; on nous prévint en hâte, et nous eûmes le temps de prendre toutes nos avances. Si l'on n'était pas venu droit à celui là, c'est qu'en rentrant du bois, nous n'en avions pas pris droitement le chemin ; Joseph s'était mépris à nos détours, et nous avait mal suivis. Alexandre le pensa comme moi, et nous nous jettâmes dans le fourré du bois justement du [p. 266]

99 côté où nous l'avions surpris. En ne le mettant point dans notre sentier, je crois, de l'humeur dont je voyais Alexandre, que le diable sauva le traître d'un mauvais pas. Faible et lâche comme l'autre était, Alexandre lui allait briser les os. J'avais, comme il était toujours, mon enfant dans mes bras. Les ronces me déchiraient les jambes. Alexandre allait devant, écartant le branchage et portant quelques nippes de linge nouées dans un vieux sarreau, et un pain noir dont nous fimes régal, dès que nous nous pensâmes en lieu sûr. Nous nous tînmes ainsi dans le fourré jusqu'à la nuit close. Alors nous harnachant de nouveau chacun de notre fardeau, nous descendîmes dans la longue vallée. Nous ne voulions pas mettre le pied sur la grande route, où nous pouvions faire, si près encore de Donay, une méchante rencontre. Nous la côtoyâmes à une certaine distance, de manière qu'au bout d'une petite marche, nous arrivâmes par les prés à la rivière d'orne. Nous ne vîmes là ni bac ni gué. Ses deux bords étaient ombragés de grands arbres pressés et inclinés les uns vers les autres. Il faisait noir sur toute cette nappe courante comme dans un gouffre. L'eau ne faisait pas sous nos pieds un bruissement. Il n'y avait que le vent qui agitât tout doux le haut du feuillage : c'était sur nos têtes comme le frémissement d'un ruisseau roulant sur des cailloux ; puis le vent se taisait. Nous descendîmes le courant assez loin ; mais partout couverte d'ombrages, morne et muette était la rivière. Enfin Alexandre s'arrêta et dit : il faut pourtant passer. Je voulais l'en empêcher, et côtoyer encore. - Ah! fit-il, sais-je pas un peu nager? Il jeta bas tous ses vêtements. Je tâtai l'eau du bout des doigts ; elle était glaciale. Je le suppliai d'aller chercher un gué plus loin ; - non, non, me dit-il, ce serait perdre [p. 267] du temps, la nuit s'avance déjà. Il se lia l'enfant sur les épaules, et se laissa glisser à l'eau en se cramponnant aux racines des arbres. Je l'entendis qui frissonnait. - Retire toi, Alexandre, retire toi, lui dis-je. Il ne m'écouta pas et au moment même il lâcha le bord. Je l'entendis fendre l'eau sans le voir à cause de la nuit. Quand il fut au milieu, il me sembla qu'il battait l'eau plus fort. - Il me passa une transe terrible. - Au même instant il dit d'une voix pénible : mon Dieu! mon Dieu! - Alexandre! Alexandre! où es-tu? lui criai-je, reviens, reviens! Ses deux mains battaient l'eau horriblement. - Je suis perdu, perdu, fit-il comme en râlant. Le clapotement de l'eau diminua et je n'entendis plus rien. Je lui parlais et il ne me répondait pas. Je me mis à appeler au secours de toutes mes forces. - Mais nous étions si loin des fermes, que personne ne pouvait m'entendre. Je criais, je sanglottais, me roulant sur le bord. Je voulus aller à leur aide, mais dès que je me plongeais dans la rivière, mes pieds ne sentaient point le fonds et je me retirais. Je restai là les yeux fixés sur le point où je les avais vus s'engloutir. A force de regarder ainsi, je crus voir un corps blanc flotter au-dessus de l'eau. Il s'en allait, il s'en allait ; je le suivis, je ne sais par quel instinct : il ne s'avançait ni d'un bord ni de l'autre ; mes yeux ne pouvaient s'en détacher ; il allait lentement ; souvent la nuit et l'ombre des arbres ne me le laissaient plus voir, et puis il reparaissait. - Au secours! au secours! criais-je toujours. Quand un petit ruisseau de prairie se venait jeter dans cette rivière malheureuse, je le traversais les pieds dans la vase, l'eau jusqu'à la poitrine, je ne sentais rien, je ne voyais rien que ce corps blanc qui allait flottant. Enfin au premier point du jour, un courant plus fort le jeta vers le bord [p. 268] où j'étais, et mes yeux reconnurent tout aussitôt que c'était bien Alexandre et mon enfant. Je ramassai toutes mes forces, et les attirai comme je pus sur l'herbe du rivage. Je me jetai sur eux les embrassant tour-à-tour : mon pauvre coeur se brisait ; je les serrais contre moi voulant les échauffer : ils étaient glacés, leur coeur ne battait plus, ils étaient bleus et horribles à voir. Mon pauvre petit Robert ne tenait plus aux épaules de son père que par une jambe : Alexandre se sentant aller à fond, avait voulu détacher l'enfant pour le pousser sans doute vers le bord. Je restai plus de deux heures à sanglotter sur leurs corps. Le jour me rappela le danger, et je ne voulus pas que d'autres que moi touchassent le cadavre de ceux que j'aimais. Je déchirai ma robe et mes habits de femme et leur en fis un linceuil. Je mis l'enfant dans les bras du père et les refermai sur lui. Je leur laissai la figure découverte et alors je travaillai à leur creuser la fosse. J'enlevai avec le couteau le gazon du rivage et grattai avec mes mains l'argile. Je les baisai tous deux une dernière fois avec désespoir, et les étendis là les pieds vers le courant. Je rejetai alors la terre sur eux et les recouvris de gazon. Je cassai deux branches dont je fis une croix, les liant avec de l'osier, et je plantai cette croix à leur chevet, puis je fis ma prière à Dieu et pris les habits dont il s'était dépouillé. Je revins à moitié folle me rejeter dans Donay à cette pauvre maison quittée de la veille où les Ponse nous avaient donné si long-temps abri. A peine leur seuil passé je tombai dans le délire, et ils me gardèrent huit jours dans leur lit entre la vie et la mort. Dès que malgré ma faiblesse, je sentis que je pouvais aller, je fis sortir du hangard le bidet de Thiéloque et m'en vins tout d'une traite, marchant [p. 269] jour et nuit vers la forêt de Cerisy, à la hutte abandonnée des bûcherons, où Monsieur le comte d'aché se tenait retiré en nous attendant. Mon chagrin m'avait si fort changée qu'il ne me reconnut pas d'abord. Il m'approuva d'avoir pris des habits d'homme et de n'avoir pas oublié les armes d'alexandre. Dès qu'il m'eut forcé à me reposer une journée entière, nous dîmes qu'il fallait partir. Je n'ai jamais revu le grand clocher de Cerisy : on m'a dit qu'aux premiers temps de la Restauration des Bourbons, ceux de ce pays organisèrent pour la cause de Bonaparte une bande de partisans, et là, leur premier coup fut comme nous à Quesnay, d'enlever une diligence

100 avec ses fonds publics. Je me laissai donc guider par M. d'aché et nous prîmes le grand chemin de Bayeux. Quand nous arrivâmes au bout de la lourde et puissante avenue de Vaubadon, en face du château : - Nous voilà, madame, me dit le comte, en pays royaliste ; ne nous arrêtons point pourtant, s'il vous plaît, car je doute fort que M. le chevalier de Bruslard ait là, dans la cour de madame de Vaubadon, ses dix mille hommes à mettre à vos pieds. Nous arrivâmes à Caen dans la relevée, et nous fimes raffraîchir nos chevaux. Nous battîmes hardiment les rues de la ville ; elle est si grande! Monsieur d'aché me mena voir les travaux de ce beau cours que faisait alors aligner le préfet Caffarelli. Nous entendîmes là à plusieurs reprises, parmi les promeneurs, prononcer le nom de ma cousine Aquet, et cela si près de moi que j'en eus d'abord quelque peur. Il fallut pourtant suivre et écouter les causeurs. La nouvelle était toute fraîche : - Les deux petites filles de ma cousine, avec leur tante et le médecin de [p. 270] leur mère, étaient donc allées, comme j'avais su, à Schoenbrunn ; elles avaient attendu Napoléon sur le perron du palais, toute la durée du jour qu'il passa à visiter le champ de Wagram. Elles étaient vêtues de deuil, comme déjà orphelines, et quand l'empereur était rentré le soir bien rassasié d'odeur de gloire, elles s'étaient jetées à ses pieds : grâce, grâce, sire, s'étaient-elles écriées, rendez-nous notre mère! L'empereur les avait relevées, avait jeté l'oeil sur la pétition, et puis il avait dit non, et il avait passé. - Je fis arrêter le comte d'aché, je sentais que mon coeur allait se fondre : - O cruel, cruel empereur, dis-je entre mes dents, impitoyable pour les mères et pour les femmes, c'est par leur haine que tu périras. - Sa tête à elle et son corps sont peut-être à Rouen déjà dans la fosse des infâmes, murmura le comte, comme nous suivions tête baissée les dalles du port. Les dévoués mourront et seront dépouillés ; les traîtres vivront et ils seront riches. Nous avons fait hériter Joseph de la maison de ses parents et de leur gros bien et il achètera nos meilleurs champs avec l'argent que notre sang noble à tous a payé. A ce moment deux muscadins passèrent à notre droite. Ils frédonnaient une ariette de Ma Tante Aurore, et le plus proche de nous s'interrompit pour débiter à l'autre un acrotische allégorique qu'il avait présenté à Madame Fay, lors de sa visite au théâtre de Caen. Mes yeux en te voyant n'ont plus d'illusion ; Admirable est ton jeu... ce n'est plus fiction... - Ah! mourez donc, et voyez mourir tous les vôtres par le couteau du bourreau, dit le comte d'aché en riant amèrement, pour la sainte cause des rois et des droits, dormez dans une étable [p. 271] quand vous avez des châteaux, mangez le pain noir quand vos parcs sont pleins de venaison, combattez contre tous de toute arme et jour et nuit, souffrez la prison et le jugement de ceux qui vous haïssent, - et à tous les pavés de ville vous heurteront ces mous et ces futiles qui ne se soucient ni de la souffrance des hommes ni de l'héroïsme, et qui tous les soirs de leur vie liront sur le théâtre des acrostiches aux comédiennes. En vérité, la vie n'est pas égale pour tous. - Ah! pardieu! foin des lâches! fit-il au bout d'un silence, et il se mit lui, à fredonner un vieux refrain des chouans du Bas-Maine : Brigands, à la gloire Bornons nos désirs... Nous rentrâmes à l'auberge, car l'heure du souper était venue. Nous laissâmes sonner la retraite au clocher St-Pierre. Enfin, quand nous jugeâmes qu'il était assez tard, nous fimes seller nos chevaux, et passant sous le vieux château démantelé de la ville, nous gagnâmes la porte St-Gilles. Nous prîmes de là notre direction vers la mer. - C'était la nuit du neuf au dix septembre : jamais je n'ai vu nuit si noire. Monsieur d'aché connaissait par bonheur le pays ; malgré cela nous avancions au hasard, et nos chevaux avaient peine à mettre un pied devant l'autre sans broncher. Si nous rencontrions le grand chemin, nous le suivions, puis nous le perdions. Nous passâmes ainsi au pied de la chapelle de Notre-Dame de la Délivrande, et nous n'étions pas à cent pas du bourg que deux heures sonnèrent au petit clocher bas de la chapelle miraculeuse. De là, nous remimes nos chevaux à travers champs, à cause des chemins qui étaient perdus de boue. - Tous

101 [p. 272] ces changements d'allure ne vous fatiguent pas, madame? me demanda doucement Monsieur d'aché. Pauvre paysanne comme j'ai été, monsieur le comte, une course de nuit n'est pas peine, lui dis-je. - Nous commencions à entendre le bruit de la mer, et et il nous semblait que nous devions être alors à mi-chemin de la Délivrande, a Luc. Le ciel était noir comme la terre. - Bonne nuit pour des proscrits, me dit Monsieur le comte d'aché. - Qui vive, cria-t-on à dix pas de nous. - Je faillis tomber de mon cheval. - La main au pistolet! me souffla à voix basse mon compagnon. Mon coeur s'était remis de suite, et j'entendis le piétinement de cinq ou six cavaliers qui suivaient le même sentier que nous. La voix du comte d'aché nous avait trahis : par l'obscurité qu'il faisait et le roulement du vent et des vagues, la patrouille aurait passé vingt fois sans nous aviser. - Qui êtes-vous? répétat-on si près de nous qu'enfin nous les comptâmes : ils étaient six. - Où allez-vous? vos papiers? - C'est vous, lieutenant Foison? dit le comte, reconnaissant la voix du gendarme, et voulant gagner de la distance. - Qui vive, répéta Foison brutalement. - Feu! mon enfant, dit le comte d'aché, et nos bons pistolets anglais partirent à la fois. Le lieutenant Foison fut démonté, son cheval s'abattit ; le mien aussitôt m'emporta et Monsieur d'aché faillit leur échapper aussi. - A toi, Poulain, celui-là! crièrent-ils à l'un d'eux. Poulain saisit en effet le malheureux comte qui, plus fort que lui, l'empoigna par les cheveux et le terrassa. Monsieur d'aché allait lui planter son poignard au coeur, quand les cinq autres se jetèrent à dégager leur camarade, et accablèrent le comte. Il se défendait encore ; eux l'entourèrent à tous tant qu'ils étaient, l'assommèrent à coups de crosse et le [p. 273] hachèrent. - Moi, j'étais loin déjà : le feu de mon second pistolet aurait peut-être dégagé l'intrépide lutteur ; ma bête ne voulut jamais s'arrêter ni tourner bride. Ils se firent belle fête, à Caen, de cette tuerie. Le malheureux était porteur de papiers concernant l'état politique de nos provinces royalistes et de la côte. - C'était à coup sûr, s'écrièrent-ils, un espion de l'angleterre. - Le général d'arnaud mettait ce mois là justement la garde nationale du Calvados en activité, contre une descente présumée de l'anglais, en excitant les esprits par des proclamations. - Et ils ne rabattirent pas de leur joie, quand son hôte de Rouen eut reconnu le cadavre, et quand ils se dirent qu'ils avaient enfin exterminé ce brigand d'aché Delaurières. - O mon loyal chevalier! O mon brave compagnon! le bruit de cette mort s'épandit sur toute la côte aussitôt que le jour, et ce fût là mon dernier deuil, et non le moins amer, car je l'aimais plus en vérité que je n'eusse aimé mon frère. - J'en eus assez de cette terre de France, où tout noble courage périssait si bassement, et je crus après l'avoir tant maudite que je ne voudrais la revoir jamais. - La nuit suivante je parvins à joindre le batelier qui nous attendait depuis la veille, le comte et moi ; je fus seule, hélas! à jeter à St-Marcou. L'assassin du comte d'aché fut décoré de l'ordre de la Légion-d'Honneur. - La prison de Rouen ne s'ouvrit pour ma bonne tante de Combray, qu'à la déchéance de Bonaparte ; elle ne survécut guères à sa libération, et j'appris sa mort récente quand la misère qui tourmentait en Angleterre certains émigrés honteux, m'engagea à rentrer en France après le retour du Roi. Mais alors, afin que mes yeux ne vissent rien, je vins droit me cacher dans ce désert, malgré ma jeunesse et [p. 274] quelque beauté qui me restait encore échappée à toutes mes traverses. J'avais mis désormais toute ma vie dans un souvenir d'amour, d'amour hardi et aventureux, parfumé d'ajoncs et de genets et de la senteur libre des grands bois. - Et trop d'amertume d'ailleurs m'eût dévoré l'âme. Ah! que nous avions été vaincus! et quelle honte ce fut pour nous, cette restauration, qui ne fut digne, - oh! non, ma fille! - ni de la Vendée, ni des Chouans. 12 juillet FIN. ERRATA. [p. 275] Page 11 La route grande de la jeunesse ; lisez : la route grande de jeunesse Le professeur du collège, - le principal du collége Il accosta doucement ; - il accota doucement Dans la marenne ; - dans la maremme Que lui faut ; - que lui font.

102 - 95. Sa pate d'ivrogne ; - sa patte d'ivrogne On fait un chien ; - on fuit un chien En pasant efface ; - en passant efface Nous ne prenions ; - nous te prenions Sa proie conquie ; - sa proie conquise Un oasis ; - une oasis Demeuré deux sans rentrer ; - demeuré deux ans sans rentrer Aves mon troupeau ; - avec mon troupeau Ni sans sommeil ; - et sans sommeil Impuissante à ne la plus souiller ; - impuissante à la plus souiller L'alerte avait sa fin ; - avait eu sa fin Sur la Normandie ; - sur la Normande Le dernier fonds ; - le dernier fond. TABLE DES CONTES. [p. 277] J'ai eu regret, lecteur curieux, d'avoir omis en son lieu la confidence parfois singulière des villes et pays différens, où se sont commencés et mis à terme chacun de nos Contes Normands. Pour l'amour de toi et de mon livre, je rétablis à l'index la date entière. Avant-Propos. - (Paris, juillet 1839) p. 3 Romain. - (Mortain, septembre ; Bellesme en Perche, octobre 1838) 9. Le Diable aux Iles. - (Paris, novembre 1838) 27. Les Bergeries. - (Paris, janvier 1839) 39. Mathieu Jouvet. - (Paris, avril-juillet 1839) 53. L'OEillet Sauvage. - (Petit-Andelys, 30 août ; Rouen, 3 septembre 1839) 71. Dom Luc. - (Jumiéges, septembre ; Caen, septembre ; Paris, novembre 1839 ; Bellesmes en Perche, mars et 1 er avril 1840) Georgine. - (Grasse en Provence, juillet ; Ouville, près Dieppe, octobre ; Hyères, soirée de la Saint-Sylvestre 1840) Épilogue. - (Grasse, juillet 1840) 145. Le Livre fossile. - (Paris, juin-octobre 1841) 153. Annette. - (Paris, avril ; Caen, mai 1842) 183. Des Chouans. - (Caen, mai-juin-juillet 1842) [p. 279] Paris, (Vers du Collége.) Si Dieu nous eût donné pleins jours à vivre, Et n'eût tranché ton court destin, J'aurais rimé peut-être quelque livre ; Ton nom eût soutenu le mien, Ta plume eût embelli ma page, Elle eût été l'oeuvre des deux amis, Et nos deux noms ballottés d'âge en âge Dans l'avenir seraient toujours unis.

103 [p. 280] Montpellier, Ami, ta main ainsi seul dans la nuit me laisse, Il est mort tout ce que j'aimais ; Il est mort ma vigueur ; il est mort ma jeunesse ; Espoir et souvenir, il est mort à jamais. Quelle oeuvre, Dieu, veux-tu qu'à présent je t'achève? Ma force, où donc est-elle? et ne savais-tu pas Que sa pensée était la mienne, et que sa sève Animait mes deux bras. A voir tes duretés l'ardeur sainte s'émousse. Pourquoi me l'as-tu pris? pourtant il était beau, Pourtant plein de courage ; et son âme était douce, Comme sont doux les soirs là-bas sur son tombeau. Ensemble nous marchions notre sentier de joie : Ton piége l'a fait trébucher. S'il n'est l'ange d'en haut qui m'éclaire ma voie, Laisse-moi là, Seigneur, je ne veux plus marcher.

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