LA ROUTE A TOUT PRIX. photographies: Veronique Vercheval. textes: Rejane Peigny
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- Sophie Gaumond
- il y a 10 ans
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1 LA ROUTE A TOUT PRIX photographies: Veronique Vercheval textes: Rejane Peigny
2 LA ROUTE A TOUT PRIX Qui sont les routiers? Qui choisit encore de vivre sur la route aujourd hui? Pourquoi? L'amour de l'engin suffit-il encore? Fuient-ils la réalité?... Dans «La route à tout prix», les chauffeurs parlent de leurs machines mais surtout de leurs familles, de leurs enfants, de leurs peurs et de leurs joies. Ils aiment leur métier, ils le détestent. Ils sont les maîtres de la route mais ils en sont aussi les esclaves. Parfois, ils s'endorment au volant pour garder leur boulot... Loin des clichés tatouages, biceps, singlet, vitesse et grosse moustache «La route à tout prix» rend à tous ces hommes et ces femmes leur vrai visage Avec l'appui de la Vice-Première Ministre, Ministre de la Mobilité et des Transports
3 Veronique Vercheval a commencé la photographie en Photojournaliste pour le magazine «Voyelles», elle a réalisé dans ce cadre différents reportages sur la condition des femmes. Avec «Archives de Wallonie», elle a photographié pendant de nombreuses années le monde du travail en Belgique francophone. En plus de ses expositions personnelles et de ses publications, elle enseigne la photographie et travaille régulièrement pour plusieurs théâtres et compagnies de danses. Rejane Peigny a pendant des années réalisé des reportage pour la radio et la télévision, mettant en images et en sons des récits, des bouts de vie. Petit à petit, elle a choisi de se consacrer à l'écriture. Outre ses projets personnels, elle anime des rencontres autour du livre, des ateliers de lectures et d'écriture. - «Le jour se lève encore», avec F. Dannemark, Cadex, «Langue de chat», in «Au fil du temps», anthologie, Le Castor astral, 1999.
4 LA ROUTE A TOUT PRIX À Angelo À Alain, Albert, Arsène, Claude, Didier, Domex, Emile, Fifi, Jacky, Jean, Joseph, Karine, Mario, Martine, Michel, Muriel, Patrick, et tous les autres Les témoignages de chauffeurs insérés dans les pages de photographies ont été recueillis sur la route entre 1998 et Ils ont servi de base au texte de fiction. Ils ne peuvent en aucun cas être attribués directement aux personnes photographiées.
5 Preface LA ROUTE ET LE TEMPS Au-delà des images toutes faites que nous nous faisons, qui sont vraiment les hommes et les femmes de la route? Au-delà des caricatures, que recouvre réellement cette profession relativement méconnue du grand public? Derrière leurs visages et leurs mots, si justement rendus par le travail des auteures de cet ouvrage, se cachent aussi d autres visages et d autres existences, ceux de leurs proches : femme, mari, enfants, amis. Ceux qu ils voient si peu, tant ils sont pris par ce métier de fureur et de bruit mais aussi de solitude. Des pays traversés, parcourus de long en large, mais qu ils n apprennent jamais à connaître vraiment, des confidences, des coups de cafard et de colère, quelques femmes perdues dans un monde encore majoritairement masculin. Leurs entreprises sont pressées de tous côtés par les exigences souvent démesurées du «just in time», par les demandes des clients, par une concurrence effrénée et parfois déloyale. Dès lors le risque est quotidien : pour la santé des entreprises intègres, pour les conditions de travail des chauffeurs, pour la sécurité de tous les usagers de la route. C est tout cela que je vous invite à découvrir au fil des photographies émouvantes de Véronique Vercheval et du récit prenant de Réjane Peigny, sans oublier les outils légaux que notre pays et l Union Européenne se sont donnés pour assurer une régulation, sans doute encore imparfaite. Lorsque vous aurez achevé la lecture de ce livre magnifique, vous conviendrez avec moi qu il est indispensable de continuer à agir avec détermination pour donner de vraies perspectives d avenir aux routiers. Isabelle DURANT, Ministre de la Mobilité et des Transports. 5
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7 Table des matieres > > > Préface La route et le temps par Isabelle Durant 5 > > > Introduction 8 > > > La Route à tout prix par Réjane Peigny 57 > > > Dans le cambouis juridique du transport routier par Pierre Malaise 145 > > > Glossaire 158 7
8 Introduction C est vrai que les camions encombrent les routes et qu ils sont impressionnants. Mais dans les cabines, il y a des hommes, des femmes dont les conditions de vie, de travail sont mal connues. Le projet de ce livre est né en J ai écouté un ami routier. Il me racontait ses histoires de routes, ses démêlés avec la police, les douanes, les patrons. J ai appris à lire les disques. J ai eu envie d en connaître plus. Je les ai rencontrés pendant les attentes devant les usines, dans les cafétérias, dans les stations de lavage. J'ai roulé avec eux, je les ai photographiés. Pas à l aise au début! Ils traînent une telle réputation! Mais la rencontre est amicale. Ma présence rompt le rythme monotone de la route. Ils trouvent une oreille neuve pour les écouter. Et j ai parlé du projet de livre à des amis. À Réjane, d abord, à Pierre Malaise ensuite. Pierre a accepté de faire de longues recherches, il a épluché les réglementations du transport de marchandises par la route afin de tenter d expliquer comment et pourquoi on en est arrivé à un tel imbroglio. Son texte précis et documenté, parfois ardu, brosse un portrait, le plus précis possible, de la situation actuelle. Réjane est entrée dans mon monde, dans leur monde. Nous avons achevé le travail ensemble, motivées par les rencontres, par les découvertes. La fiction qu elle a écrite est intégralement inspirée des témoignages et,si les noms ont changé, les personnages pourraient avoir existé. Certains s y reconnaîtront. Son récit nous emmène sur des routes banales, sur des routes vécues au jour le jour par des hommes et des femmes qui en vivent. Nous ne sommes pas pour le tout au camion. Nous sommes conscientes que ce type de transport n est pas une solution viable à long terme. La situation qu il engendre (ainsi que celle du transport personnel) asphyxie de plus en plus nos routes. C est un nouveau projet de société qu il faudrait inventer pour résoudre le problème très vaste du transport routier. Nous n avons abordé ici qu un de ses nombreux aspects. Celui du chauffeur, maillon essentiel,situé entre le transporteur, miné par les charges qui lui incombent, et les clients, toujours plus exigeants. Son salaire horaire ridiculement bas ( 334 francs bruts/heure en mai 2000) l oblige à faire énormément d heures pour obtenir un salaire souvent simplement correct. Les problèmes de sécurité, de pollution, de concurrence doivent être pris à bras le corps de manière globale. Encourager le ferroutage, mieux utiliser les voies d eau, favoriser des moteurs moins polluants sont évidemment des objectifs 8
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10 urgents. Mais il est essentiel, aussi, de créer une législation européenne limitant l arrivée de transporteurs des pays de l Est qui emploient des chauffeurs à des prix dérisoires, impossibles à concurrencer pour les transporteurs européens liés à des contraintes sociales plus justes. De grosses marques européennes confient déjà leurs transports à ces firmes salariant leurs chauffeurs 20 ou francs par mois. Cette dé-régulation est dangereuse pour tous. Nous sommes entrées dans les cabines surélevées des camions. Nous avons vu ce monde à travers notre sensibilité, nous l avons connu à travers les paroles qu ils ont bien voulu nous offrir ; notre propos est le reflet d une expérience humaine. Les chauffeurs, par choix, par obligation, ne font pas souvent parler d eux. Ils vivent au-dessus de nous et le poids lourd est perçu comme un ennemi anonyme qui nous freine dans notre désir de rapidité. À l intérieur de la carcasse de métal se retrouvent en concentré tous les problèmes de couple, d argent, de reconnaissance, de frustration qui font le quotidien de chaque être humain. Ils parlent de leurs familles, de leurs enfants, de leurs camions, de la route, des étrangers qui viennent travailler ici pour la moitié de leur salaire. Ils parlent des automobilistes «qui ne les comprennent pas». Ils parlent des nuits sur les parkings, d accidents, de suicides. Ils parlent de la nuit qui leur appartient, du soleil qui se lève sur des paysages endormis. Ils aiment leur métier, ils le détestent. Ils sont les maîtres de la route. Ils en sont aussi les esclaves. - On n est pas des crapules. On n est pas des tueurs. On a besoin de règlements. On a besoin de plus de contrôles pour ne plus devoir travailler dans ces conditions. Il faut le dire! Chauffeur salarié, 1998 Les patrons transporteurs font parfois parler d eux et démontrent leur puissance à grands coups de klaxons. Des routiers s endorment encore au volant pour garder leur boulot. Les choses changent. On attend beaucoup des nouvelles concertations... Véronique Vercheval, Réjane Peigny. 10
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14 On roulait bien a du soixante à l'heure en respectant les distances de sécurité. C'était une entrée d'autoroute qui était immobilisée. Il y avait des travaux. Une voiture s'est engagée devant moi. Une deuxième décide de s'engager aussi. Mais j'étais déjà trop près. Elle n'avait pas de reprises. Elle n'avançait pas. Et moi je pilais sur les freins. Je ne m'arrêtais pas. J'avais 24 tonnes de bobines. Je me sentais prisonnier de ma ceinture qui me maintenait contre le siège pendant que les bobines défonçaient le tablier de la semi. Il y avait deux gosses sur la banquette arrière qui me regardaient arriver sur eux. Je n'ai pas touché la voiture. Les mains des freins se sont sectionnées au premier tournant. La semi s'est immobilisée. J'ai pu garder mon sang-froid. Mais le soir, au restaurant, j'ai failli tomber dans les pommes. 14
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18 Ils prennent leur caravane pour aller en vacances. Ils n'ont jamais pris une caravane de leur vie et hop, kilomètres! Toute la nuit, ils roulent. Il n'y a pas de contrôle. Ces gens-là, c'est pas des dangers? Qu'ils mettent des «abbeleirs» sur les voitures, tu vas voir les infractions. Mais toi, tu peux rouler neuf heures. Après, t'es considéré comme un danger. C'est pas des lois, ça! A partir du disque, ils nous contrôlent. Ils peuvent aller fouiller les sept derniers disques pour chercher tes infractions. Ils peuvent verbaliser en Belgique pour un excès de vitesse en France et vérifier si tu as roulé une demi-heure de trop. Ils peuvent prendre tous tes disques de la semaine et cumuler. Je ne trouve pas ça normal. Quand un particulier fait un excès de vitesse avec sa voiture, s il ne se fait pas avoir, le lendemain on n en parle plus. 18
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24 L autre jour, en Allemagne, il y en a une qui a bricolé pendant une demi-heure pour mettre sa remorque. À mon avis il n'y avait pas longtemps qu'elle roulait. Quand tu as commencé, tu avais du mal aussi! Moi, j'en ai vu qui la mettaient bien en place, la remorque. Quand c'est une femme, t'as tous les chauffeurs qui arrivent. C'est pas moi qui vais aller aider une femme à débâcher. Tu n'aiderais pas un homme non plus. Elle a voulu ce métier-là, elle le fera comme les autres! Et une femme qui a une fuite, comment elle va faire pour desserrer ses boulons? Déjà, moi, je n'y arrive pas. Elle téléphonera chez Michelin, comme nous Ah, ben oui, tiens! 24
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28 Si on ne fait pas d heures, on ne gagne pas assez. Si on fait des heures on devient dangereux. 28
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32 Les gens ne connaissent pas leurs droits. Ils débutent dans le métier sans être vraiment renseignés sur les conditions de travail, sur ce qui est autorisé et ce qui ne l est pas. Quand un patron a à faire à quelqu'un qui ne connaît pas bien le métier, il a tendance à lui faire faire n'importe quoi. Parce que, forcément, c'est ce qui est illégal qui rapporte le plus. Les bons chauffeurs restent souvent longtemps dans la même société. Quand ils veulent partir, on trouve des moyens pour les retenir. Il y en a qui sont payés avec un salaire mensuel fixe. Ils savent que tous les mois, ils ont le même salaire. Mais on doit les déclarer à l heure. C'est interdit d'engager un chauffeur au mois. Si on avait un syndicat, quand et où est-ce qu'on pourrait le contacter? Il faudrait un syndicat roulant. Des bureaux syndicaux dans les stations-service Les grèves dans les transports sont des grèves de patrons. Les syndicats de routiers sont faits par les grosses boîtes. Les syndicats d'ouvriers dans les transports en Belgique, c'est pas comme en France. Ici, ça n'existe pas. Il n'y a aucune représentation du transport. 32
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34 Le travail passait avant mon couple. Mon premier enfant, je l'ai vu à trois mois. Quand je suis parti, elle était enceinte de sept mois. Elle avait tout ce qu'elle voulait. Je gagnais bien. Quand elle voulait une robe, je lui disais qu'elle pouvait en acheter deux ou trois. Elle aurait peut-être voulu que j'aille la choisir avec elle Elle a trouvé quelqu'un d'autre. Il y a vingt-sept ans que je roule. On aura vingt ans de mariage au mois de décembre. J'étais déjà routier quand nous nous sommes connus. C est pas facile pour la femme qui doit maîtriser la maison, s'occuper de tout. Faut qu'elle se démerde pour tout. S'il y a une décision à prendre, c'est pour elle toute seule : les enfants, un problème médical Faut être compréhensif aussi. Si elle a fait une connerie pendant la semaine, comme un plombier qu'il ne fallait pas ou autre chose, je ne fais pas de reproche. Elle fait pour bien faire. 34
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36 Moi, j arrive avec ma paye, je lui dis : «Voilà, tu te démerdes.» Si, quand je rentre le vendredi, elle me dit : «Il y a un tel qui a fait ci ou ça»", qu'est-ce que tu veux que je dise? Si le chien pisse dans la cuisine le mardi, je vais pas lui taper dessus le vendredi. Il faut laisser faire. C'est la femme qui est maître à la maison. C'est mon principe. C'est vrai qu'on a un laid métier. Une fois, j'ai fait une réprimande à ma fille de dix-sept ans. Elle m'a dit : «Oh! Oh! T'as rien à dire, t es que logeur ici!» Qu'est-ce qu'il faut que je fasse? Ce qui compte, quand on est routier, c'est d'avoir confiance l'un dans l'autre. 36
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38 Ma famille d abord. Cinquante pour cent des chauffeurs le sont pour fuir leurs responsabilités familiales. Il y en a quarante-neuf qui divorcent. Quand ils rentrent et que tout n'est pas comme ils veulent, ils engueulent leur femme qui ne demande qu'une chose, c'est qu'ils repartent. Moi, je roulais pour vite rentrer, pour être avec ma femme. Si je repartais le vendredi à midi de Marseille, je ne respectais rien. Je roulais douze heures. Je rentrais. 38
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42 Les coupures de huit heures sont obligatoires, même si on doit s'arrêter en pleine journée avec trente-sept degrés à l'ombre et aucune envie de dormir. On doit faire nos huit heures. Mais on ne dort pas. On recommence encore plus fatigué. Il aurait mieux valu continuer à rouler fenêtre ouverte et faire nos huit heures de nuit. C'est insoluble. Si on autorisait une autre manière de faire, il y aurait directement de l'excès. 42
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48 Il y a des patrons qui payent toutes les heures, y compris les heures de liaison. Tandis que d'autres ne payent que les heures de roulage. Il y en a qui sont ici et qui ne touchent rien pendant l'attente. Le métier du transport, c'est un métier où certains sont très exploités. On ne peut pas comparer les transports en Europe. Les transports allemand, belge et hollandais, on peut les mettre ensemble. Mais tu ne peux pas les comparer aux Français. Eux, ils sont payés pour bouffer. Ils ont trois fois plus de frais que nous. Ils ont un plafond qu'ils ne peuvent pas dépasser. Après deux cent quarante heures (par mois), ils ne peuvent plus rouler. Nous, on n'a pas de plafond. On peut rouler. C'est comme ça qu'on a le même traitement qu'eux : en travaillant beaucoup plus. 48
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52 Je transporte des solvants, pentane, hexane des produits super inflammables, qui s'évaporent vite. Quand on vide, il reste du gaz dans la citerne. Logiquement, on devrait la vider en circuit fermé. Ça, c'est la loi. Mais personne n'est équipé pour ça. Partout en Europe, des transporteurs disent au chauffeur d'ouvrir les dômes et d'aérer dans la nature. Le transporteur gagne le prix d'un lavage. Il n'y a pas encore eu d'accident. Mais le jour où il y en aura, ça retombera sur le chauffeur. Le patron ne reconnaîtra jamais que c'est lui qui a dit de le faire. C est incroyable, ce qu'on demande aux chauffeurs! Les prix des transports n'ont pas fluctué depuis 1970 et on est en À l'époque, on payait le mazout à neuf, dix francs du litre, un tracteur pour un semi coûtait un million, maintenant il coûte quatre millions. Mon patron voulait mettre un interrupteur dans mon camion pour que ça marque des coupures même quand je roulais! Il y a une société qui s'est fait avoir. On contrôle un camion, il y avait un interrupteur, puis un deuxième camion Ils ont fait une descente chez le transporteur. Ça lui a coûté des millions. Mais le chauffeur aussi est responsable de son véhicule et l'un d'eux a eu les scellés sur sa nouvelle voiture. Je ne vais pas payer toute ma vie pour gagner une demi-heure de coupure. À une époque, j'aurais bien joué avec ça, mais maintenant, c'est fini. Trop cher, trop dangereux. De toute façon, t'auras pas un merci. 52
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54 Les femmes qui choisissent ce métier et qui tiennent le coup, c'est parce qu'elles l aiment vraiment! Il y a beaucoup d'hommes qui y atterrissent sans l'avoir choisi. Tandis qu'une femme, elle doit se battre pour se faire respecter, se faire accepter, lutter pour y arriver. Ça demande aussi pas mal d'efforts physiques. Ma mere esperait que je fasse l'unif. J'étais une bonne élève. Je mémorisais vite. Mais elle a fini par comprendre, accepter. Elle a senti que j'aimais mon métier, que je gagnais ma vie, que je ne devais rien à personne. Mon mari a un plus beau camion que le mien. Nous travaillons dans la même boîte. Aujourd'hui, il fait l'allemagne et le Luxembourg. On ne veut pas rouler ensemble. Pour la vie de famille, nous nous organisons, ça va. Le week-end, il y a beaucoup de travail à la maison. Il faut faire tout ce que je n'ai pas pu faire pendant la semaine. Je commence le lundi à 8 h et je finis le vendredi vers 18 h. Le gamin est à l'internat. Une femme routier, ça fait tiquer les gens qui n'approuvent pas. Il y en a qui ont pensé que je devais être nymphomane pour faire ce métier. Au début, c'est dur à supporter. Mais mes enfants sont équilibrés. Ils n'ont pas de problèmes. Ils n'ont pas perdu leurs copains, leur école, leur maison. C'est vrai qu'ils perdent ma présence pour la semaine. Mais ils restent dans leur milieu. Mon week-end, c'est pour eux. 54
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61 1 Je venais de partager, pendant plus d une année, le projet de recherche d Éric, son appartement, ses pâtes mal cuites et ses nuits studieuses, ponctuées parfois d ébats tristes et rapides. Je l avais laissé s approcher de moi car je n ai jamais imaginé vivre seule, et par curiosité scientifique, aussi. J avais fini par m habituer à l odeur un peu surette qui émanait de lui lorsqu il dormait, recroquevillé comme une crevette. Je ne m étais pas plus questionnée sur cette relation que sur toutes les autres avant elle. Je ne sais pas exactement ce dont je me suis d abord lassée. De son intarissable présence, jour et nuit, à mes côtés? De ses longs silences ou de ses discours? Peu importe. J étais trop jeune pour enfermer ma vie dans un labo où je ne croisais que des jeunes déjà très vieux aux corps malingres, aux visages pâles et boutonneux et aux yeux fatigués. Je ne voulais pas devenir comme eux. Dès le printemps, pendant que mes collègues profitaient des pauses pour prendre de l avance, approfondir un sujet, renouveler une fois encore une expérience inaboutie, je me mis à fuir la lumière artificielle. Je marchais dans le parc de l université, je m asseyais sur un banc, un livre de poésie à la main et je sentais le vent. J avais jusqu alors déployé ma jeunesse d une ville à l autre, d une faculté à l autre, au gré de mes brèves histoires d amour, espérant que ce butinage m aide à trouver ma route. Seul point de repère : ma sœur, chez qui je revenais entre chaque changement d aiguillage ; ma sœur, la seule qui semblait accepter l idée que je ne deviendrais jamais adulte. Ce dimanche-là, j avais décidé de ranger l appartement de fond en comble, de relever les stores et de nettoyer les vitres afin qu y pénétrât enfin le soleil. Éric n avait pas quitté son peignoir et, penché sur son ordinateur, il refusait que j aère le bureau. On s est presque disputés. Presque, parce qu il avait abandonné la discussion avant même que je n aie eu le temps de m énerver, pianotant sur son clavier comme s il était seul au monde. Décidément, je ne serais jamais une grande scientifique. Je lui ai annoncé que je partais, que j arrêtais tout, et c est à peine s il a levé le sourcil. «Si c est ton choix» s est-il contenté de conclure, avant de se consacrer à nouveau à son PC. Je jetai quatre t-shirts, deux shorts, une paire de tongs, mes lunettes solaires, trois bouquins, tous mes sous-vêtements, un maillot, une casquette, ma vieille paire de bottines de marche, un gros pull, une veste anorak et mon sac de couchage dans ma grande valise. J ai laissé le reste chez Éric, jusqu à mon retour, encore imprévu. Je lui promis de lui envoyer une carte postale. Je roulais sur l autoroute, direction la France. J avais décidé d avancer jusqu à ce qu un paysage m offre l hospitalité, et de ne revenir que quand ma bourse serait vide. 61
62 62 Je m arrêtai à Saint-Ghislain, la dernière station avant la frontière, pour acheter de quoi tenir jusqu au lendemain et pour faire le plein. Je flânais dans la fraîcheur de la boutique, glanant de-ci de-là un paquet de biscuits sablés, deux canettes de coca glacées, une carte de France. J achetai aussi une cassette de Dire Straits, certaine que la guitare de Marc Knopfler donnerait à mon escapade de grands airs d évasion. Personne ne m attendait, la nuit s offrait à moi, j avais envie de profiter de ma nouvelle liberté, de m offrir le luxe du temps perdu. Je m attablai devant le plat du jour à deux cents francs, pain de viande, purée, compote, et je sortis de mon sac «Sur la route» de Kerouac, que j avais piqué sur l étagère d Éric. L avait-il lu? Moi, jamais. Pourtant, j étais certaine de le connaître déjà. Quoi qu il en soit, je trouvais les circonstances tout à fait appropriées. Après deux cafés serrés et sucrés, je refermai le livre, salivant à l idée de reprendre cette lecture plus tard, quand et où je le voudrais. Il était un peu plus de neuf heures. Le restaurant était plein et je dus me faufiler entre les petits essaims humains qui débordaient dans les couloirs. C est au son grave des voix que je remarquai que ces petits groupes étaient exclusivement masculins. Je marchais vers la sortie en regardant devant moi, évitant de montrer que je prêtais attention aux silences qui soulignaient mon passage. La journée avait été chaude et, dehors, l air était à température idéale, dix-huit ou dix-neuf degrés, quand les bras nus se laissent caresser, sans sueur ni frisson, par un léger souffle. Je pensais que, décidément, ces vacances s improvisaient plutôt bien Passant l angle du bâtiment, je restai soudain immobile. Le parking disparaissait sous un joyeux foutoir de bennes, de tiroirs, de containers, de savoyardes, de citernes enfin, de camions. Car, alors, je n y connaissais rien dans la catégorie des poids lourds. Et il en venait encore, de toutes les tailles, de toutes les formes, de toutes les couleurs, et ils s emboîtaient si justement sur l esplanade qu on n en distinguait plus le gris du sol. Où était ma voiture? Je l avais rangée à côté d un mobile home rutilant dans lequel une famille hollandaise partageait un repas de crudités et de fromages. J avançais, le cœur battant, et je finis par la découvrir, pitoyable, proprement encastrée entre trois monstres de métal. Seul un hélicoptère aurait pu la sortir de là! Au volant du Daf qui bordait ma pauvre Honda, un homme jeune, le front appuyé au creux de sa main, lisait. J ouvris ma portière et glissai mon sac derrière le siège conducteur, remuant beaucoup d air et exagérant chaque bruit afin d attirer son attention. J étais certaine qu il m observait à la dérobée et, lorsque je me redressai brusquement, il me regardait, un sourire indéchiffrable tendant tout le bas de son visage. Mais il
63 n engagea pas la conversation. Il m observait sans aucune pudeur. Je ne savais plus que faire, je ne savais même pas si j avais envie de rire ou de pleurer, alors j ai dit : Qu est-ce qui se passe, vous êtes en grève? Il a refermé son album (j ai reconnu Bob et Bobette), il a regardé sa montre et il a ri. On attend dix heures. En France, on ne roule pas le dimanche. Ce furent nos premiers mots. Toutes les tables extérieures étaient occupées ou jonchées de vidanges de coca, de cendriers pleins, de journaux cornés et de paquets de cigarettes vides écrasés. Il me précéda, ouvrant un chemin jusqu au distributeur automatique. Il sélectionna un quelconque liquide fumant et emmena les deux gobelets, m invitant à le suivre dans sa cabine. Je ne m étais jamais assise dans un camion et le système pneumatique du fauteuil me fit sursauter. Décidément, je semblais l amuser. Je regardai autour de moi : tant d écrans, de cadrans, de manettes, de leviers, de voyants, de témoins, d aiguilles, de compteurs! Rien à voir avec ma voiture! Je n osais soutenir son regard, le café était immonde et brûlant, je ne savais quelle expression arborer, j étais impressionnée, je crois que j avais un peu peur, je n aurais pu dire pourquoi et j aimais ça. Je ne m étais jamais intéressée aux routiers. J imaginais ceux qui parcouraient le monde, transportant des denrées rares et précieuses, comme des aventuriers arrogants et ceux qui charriaient des matériaux vulgaires à l image de leur chargement Je lui ai raconté comment les poursuites dans «Duel» m avaient impressionnée. Il ne l avait pas vu, ni «Convoi», ni «Mad Max», et encore moins «Thelma et Louise». Il n allait jamais au cinéma, il ne connaissait Spielberg que de nom. On habitait à Bruxelles, tous les deux, mais on vivait sur deux planètes différentes. Les boîtes de mes virées, la nuit, les trajets en métro, les petits cafés aux terrasses dans les galeries Saint-Hubert, le marché de la place Flagey, rien de ce qui avait constitué mon quotidien n évoquait en lui quoi que ce soit. On a mesuré d un long silence le chemin qui nous séparait puis, sans que j aie véritablement à le questionner, il me raconta la monotonie de ses semaines. Départ pour Nantes le dimanche soir, revenu le mardi, puis des aller-retour en Hollande, un par jour, du mercredi au vendredi. En un quart d heure, j en savais assez pour avoir envie de percer cet homme sensible et seul, mais fier et blindé Du parking s élevait maintenant un vrombissement de plus en plus profond. Les hommes avaient tous regagné leur cabine et les moteurs s appelaient, s interpellaient, se répondaient. Leurs timbres se chevauchaient en un chant puissant et sauvage. Bien que la place parût déjà saturée, d autres camions arrivaient encore, ajoutant leur voix à la chorale. 63
64 64 Dix heures moins le quart. Le départ était imminent. Il ne disait plus rien. Je le remerciai pour le café puis j entrepris de redescendre sur terre. La pointe de mon soulier manqua le marchepied, et je me retrouvai assise par terre, les jambes bien écorchées. Il m aida à me relever et on est restés comme deux adolescents timides, à se regarder. Il me tendit la main, je ne pus m empêcher de poser un rapide baiser au coin de son sourire. Merci. Pourquoi? Pour les écorchures? Je haussai les épaules et c est lui qui continua : Ça ira? Vous pourrez conduire? Oui, oui, ne vous inquiétez pas. Ma peau était à peine éraflée. Bon. Et bien, bonne route. Moi, c est José. Peut-être à bientôt? Je suis ici tous les dimanches. On ne sait jamais Le 1200 de ma petite Honda démarra, sans rougir. Coincée contre le semi de José, je ne voyais rien de la subtile organisation qui présidait à l évacuation des lieux. Y avait-il quelqu un, au-dessus de nous, qui tirait les fils? En tout cas, cela se passait dans l ordre et la sérénité. D un petit coup de Klaxon, José m invita à passer devant lui. J avançais sans rien voir que les portes blanches marquées «CAILLOT Köln Paris Bordeaux » du camion français, devant et, dans mon rétroviseur, la calandre de celui de José. Je me laissai happer par le flot et, quelques secondes plus tard, je faisais partie du long convoi qui faisait vibrer l autoroute. Je naviguais comme un poisson rouge dans un banc de requins. J ai enclenché ma nouvelle cassette dans le lecteur, j ai calé mon coude à la fenêtre et j ai cheminé à moins de cent, le rétro bien réglé pour que la lueur des phares de José baigne sans cesse mes yeux. Il me suivait et ça me faisait sourire. J ai passé la frontière sans même m en rendre compte. Petit à petit, la circulation est devenue moins dense. Les fous du volant nous avaient distancés, on avait lâché les plus lents, des voitures s étaient intercalées dans le peloton qui commençait à s étirer et je voyais enfin à plusieurs centaines de mètres devant moi. C était comme si on venait de m enlever des œillères. Je me sentais en pleine forme, prête à rouler toute la nuit, José dans mon sillage. Un peu avant Paris, alors que s annonçait l aire d Assevilliers, je remarquai son clignotant. Sans réfléchir, je me suis déportée sur la gauche et j ai ralenti. Je voulais le regarder encore, avant que nos routes ne se séparent. Arrivé à ma hauteur, il m a fait un signe du bras. Je croyais qu il me saluait. Ses grands gestes, appuyés, ressemblaient à une invitation. Je l ai laissé me dépasser par la droite, je me suis rabattue derrière lui, j ai lâché par la vitre ouverte un ample «Yahooo!» et je l ai suivi.
65 Je suis sortie de ma voiture, souriante, il est descendu de son tracteur, furieux. En continuant de remuer l air autour de lui, il m a vertement engueulée pour ma conduite dangereuse. Il en avait contre toutes les voitures en général, et les conductrices en particulier. J ai ri : Enfin! Tu ressembles enfin à un vrai camionneur. Il n a pas ri. Je l ai laissé déverser sa colère dans la nuit puis j ai pris une petite voix pour lui demander s il voulait bien que je l accompagne jusqu à Nantes. Il a soupiré, haussé les épaules, s est éloigné de quelques pas, puis est revenu, avec son beau sourire. J allais donc passer deux jours à ses côtés. Je lui ai demandé de ne rien changer à ses habitudes pour moi. Le monde de la route, de l intérieur, sans maquillage : ça me paraissait d un exotisme très excitant. Pendant qu il changeait l une ou l autre ampoule, je suis allée faire le plein de rochers Suchard et de grandes bouteilles d eau. J ai attrapé ma valise, lancé un clin d œil complice à ma voiture et j ai grimpé. En repartant, il m a montré un petit bâtiment qui somnolait, plus loin sur le parking, à l abri des regards pressés des automobilistes. Bar, toilettes et douches propres et gratuites (c est rare), accessoires, vêtements Assevilliers, le paradis des routiers! Quand notre engin eut retrouvé son allure de croisière, les deux mains posées sur le volant, il se mit à me parler. Bon. Quand on fait une pause, tu dois aller pisser. À chaque fois. Compris? Parce qu on ne sait jamais quand on s arrêtera de nouveau, ni où J ai des horaires hyperprécis. Il faut que tu sois toujours à portée de voix, prête à repartir, sinon je ne te cherche pas, je me tire sans toi. Je suis sous surveillance satellite. Ils peuvent nous voir, dans la cabine? Non! Il n y a pas de caméra! Mais ils savent où je suis, si je roule ou non. Tu permets que je prenne quelques notes? Pour quoi faire? Je n en sais rien. Il me regardait, mi-amusé, mi-intrigué. Mais qu est-ce que tu crois? Les chauffeurs ne sont jamais que des hommes comme les autres. Raconte-moi quand tu vas en Hollande Je l ai écouté, sans repos, et j ai pris des notes, sans trop savoir pourquoi. Pour m occuper. José était comme son camion : lourd au démarrage mais, une fois lancé, il était emporté Sa vie était loin des clichés qui encombraient mon crâne, très différente de tout ce que j aurais pu imaginer. Plus banale, finalement. La routine d un routier. 65
66 Il n y avait plus rien à voir, dans le noir. J avais lâché mon carnet, je somnolais et, dans l espace clos de la cabine, ses mots se transformaient en images. Chartres, il me parlait de Rotterdam. Le Mans, nos mains se touchaient. Angers, il m a embrassée L autoroute océane gardera toujours, dans mes souvenirs, l odeur chaude de cette nuit-là. Au retour, deux jours plus tard, quand il m a déposée sur le tarmac et que je l ai vu s éloigner, puis disparaître vers le nord, j ai pensé «He s a poor lonesome cow-boy and who am I?» J étais fatiguée, désorientée, constipée par cette longue route, 48 heures d immobilité, mes jambes cotonnaient, mon corps vibrait, mes oreilles cherchaient vainement le bourdonnement du moteur qui leur était devenu si familier. J avais envie de repartir, déjà, de revoir le monde d en haut. Je devais traverser l autoroute par une passerelle piétonne pour rejoindre ma voiture sur le parking d en face. Je me suis arrêtée juste au-dessus des voies de circulation. J avais l impression que les véhicules me passaient entre les jambes comme une colonie d insectes bruyants. Longtemps, j ai compté les camions. J examinais les tracteurs, je comparais les remorques. Il y en avait tant, ils paraissaient si petits. Et, pour chacun d entre eux, j essayais d imaginer la vie du conducteur. Que transportait-il? Depuis quand roulait-il? Était-il marié? Que pensait sa femme de ses longues absences? Combien gagnait-il? Et où était José, à cette heure-là? Était-il déjà en train de m oublier? Se reverrait-on un jour? J ai rejoint ma petite voiture, je m y suis enfermée et j ai fermé les yeux. Mes sentiments étaient aussi emmêlés que mes cheveux. Peur, envie, curiosité, appréhension, voyeurisme, sécurité, vide. Je me perdais dans un abîme de paradoxes. J ai pris un stylo et j ai mis de l ordre dans mes notes, tant qu elles étaient fraîches. Il me suffisait de recoller çà et là quelques bribes décousues, et son récit prenait vie, sur ma feuille José Un mercredi, au hasard. José descend de son tracteur avec les gestes rapides et précis de l habitude. Six heures et demie, et pourtant l atmosphère est déjà saturée de gaz d échappement. Après l air conditionné de la cabine, ça prend aux bronches, c est écœurant. Les stations-service se sont transformées en supermarchés et quelques chauffeurs font leurs courses. José se dirige vers les toilettes. Il se passe le visage sous l eau. Sale teint! José n a jamais bonne 66
67 mine. Mais il ne se regarde jamais que dans la clarté verte des néons des salles d eau des stationsservice. La monnaie glisse dans l appareil et José salive déjà. Il aime le café soluble. Ce n est peut-être que par habitude, mais il attend chaque fois ce moment avec avidité. Il avale très vite, par petits lapements réguliers, le sirop brûlant, la mousse brune et le sucre à peine dissous. Au moins, ces pauses forcées sont-elles un petit moment de bonheur. Autour de lui, quelques collègues attendent que passe le temps, la main collée au gobelet de soupe et le regard vague. Personne ne se parle. Rien à dire. On ne sait même pas si on parle la même langue. José ne se sent pas comme eux. Il n AIME pas son camion. Ou pas tant que ça. Ou alors, il n AIME pas vraiment les camions, en général. Disons qu il s y est habitué et même un peu attaché. Mais quand il rend les clés, le soir, il n est plus chauffeur. Bien sûr, avec tout le boulot, ce n est pas très souvent le cas. Enfin, ça, c est ce qu il dit N empêche, il n a pas l instinct grégaire, au contraire, il aime se démarquer, et il ose croire qu il n est pas qu un numéro d immatriculation. Il voudrait simplement être José. Et il se fait que José est chauffeur. À dix-sept ans, son père décédé, il a abandonné ses études pour entrer à l armée. C est là qu on lui a appris à conduire. Conduire, obéir, et tuer. Simple plouc, avec juste le droit d exécuter les ordres. Pendant dix ans. Tu apprends à ne plus réfléchir, tu marches au pas pour éviter les emmerdes, mais au fond tu n acceptes pas. On te flanque une arme entre les mains et quarante tonnes sous la semelle! Plus tu te sens humilié, plus tu as besoin de te venger. José n est pas un tueur, il s est toujours méfié des armes. Passer son permis, par contre, il s est dit que ça pouvait être utile. Enfant, il n avait jamais joué aux petites voitures, mais quand il a appris à manœuvrer ces monstres, il y a trouvé du plaisir. Et une certaine assurance. Ces engins-là, ça fait de toi un homme, immanquablement. José a fini par quitter l armée, avec son permis poids lourd. Depuis, il roule presque tous les jours. Il a un régulier : toujours les mêmes clients, la même route. Il préfère. Il n a pas besoin de cartes. Il connaît ses usines et les gens qui y travaillent. Breda. José reste le plus longtemps possible branché sur la RTBF. Il écoute beaucoup la radio. Les informations surtout. Toutes les heures. Il est toujours tout seul, alors, il essaye de se tenir au courant, pour rester connecté au monde. Utrecht. L émetteur le lâche et c est le silence. José ne parle que le français. Enfin, il baragouine assez de néerlandais pour se débrouiller dans son boulot mais pas assez pour suivre les émissions parlées. Il est isolé. Une bulle qui se déplace à la surface de la terre. Il roule. Quelle que soit la marchandise qu il 67
68 68 convoie, ses journées sont les mêmes. Et même à vide, il roule. Quels que soient le fournisseur et le client que son trajet relie, il roule. Il voudrait s arrêter. Plus moyen de pisser en paix avec le mouchard! Il attend la prochaine coupure. Il sait comment couper la liaison satellite, mais même avec l antenne bardée d aluminium, il se sent relié. Ces conneries de réseaux virtuels, c est juste bon pour épier ceux qui travaillent! Quand il s agit de se remplir l estomac, d avoir du chou-fleur frais dans son assiette, c est bien de lui qu on a besoin! Ça lui donne un sentiment de supériorité, de se savoir indispensable. Mais ça va, ça vient. Parce que, dix minutes plus tard, il peut se sentir l esclave de la société de consommation. Il en a marre de ces délais impossibles. Le mec qui attend la bagnole qui sera terminée avec les pièces qu il transporte, il ne peut vraiment pas patienter un jour de plus? «Pour tenir sur le marché, un transporteur doit être le moins cher et le plus rapide», voilà ce que lui répond son patron. José ne veut pas être le dernier maillon, celui sur qui on retombe quand ça va mal. Qui est-ce qui est responsable? S il a un accident? S il blesse quelqu un? Si Et pourquoi mettrait-il sa vie en danger pour que Monsieur reçoive plus vite sa nouvelle voiture? Souvent, c est comme ça que ça tourne : il gamberge et il a envie de tout faire péter. Il s énerve, alors qu il faut être zen pour être chauffeur. Garder toujours son sang-froid. Il pense trop. Toute la journée à ruminer ses idées noires. Solitude, nostalgie, manque. S il avait fait d autres études, où serait-il, aujourd hui? Parfois, il pleure en conduisant. Il n a pas honte de ses larmes. C est les autres que ça choque. L autre jour, il a pris son neveu avec lui. Il savait que comme ça il ne ferait pas de bêtise. Le GSM sonne. Un collègue qu il vient de croiser. Ils partagent un moment. Un vrai partage de frères : chacun parle de lui, un peu, rien de très intime, la vie comme elle va, puis il écoute l autre. Chacun donne un peu et reçoit de même. Et chacun a de quoi penser un bon moment après avoir raccroché. Puis ça s efface, avec le temps. José n a pas la C.B. On y raconte trop de conneries. Cet humour-là ne l amuse pas. C est parler pour ne pas se taire. Et puis, il n a pas envie de se cacher derrière un pseudo en lettres rouges sur plaque d immatriculation. C est la deuxième pause de la journée. José mange le cinquième paquet de frites de la semaine. Heureusement, il aime les frites! Il pourrait écrire un guide des stations-service et des snacks : il les a tous testés. Parfois, il en est fier, parfois, ça le déprime. Comme le reste de sa vie. Ici, il n y a pas de machine à Nescafé, ce sont des filtres, et il préfère prendre un deuxième coca avant de retourner dans la fraîcheur de sa cabine. Il ouvre les quelques enveloppes qui patientent depuis deux jours derrière le pare-brise. Une invitation, impossible bien sûr, et la banque. Bien, le salaire est arrivé.
69 Son salaire arrive toujours à l heure, sans mauvaise surprise. Il se souvient avoir hésité à quitter son ancien patron. Une petite boîte, assez sympa, mais toujours en difficulté, avec des horaires de fou et des problèmes chaque fin de mois! Il l a lâché le vendredi et le lundi, il commençait dans cette grosse boîte. Quand on a bonne réputation, on ne reste jamais sans boulot. Ici, il bosse treize heures par jour, point final. Ça lui permet de ne pas perdre tous les copains. Pas tous. Et il a une vie plus équilibrée. Un équilibre fragile, d accord. Un équilibre quand même. Les trois quarts d heure sont passés. José remet le contact. Comme chaque fois, il écoute. Le bruit du moteur qui se réveille est régulier. Ils sont un peu comme un vieux couple : «Ça va, bien dormi?». Rien à voir avec ses premières années de route. C était une relation 10% amour, 90% haine, un rapport de force et de pouvoir, il était le maître de cette puissante machine, il lui suçait sa force. Dès qu il appuyait sur la pédale, il était invincible. Une sensation aussi irrésistible que l appel d une femme, presque aussi attrayante qu un bon trip Aussi dangereuse que les deux réunis. Son passé le suit partout, le hante même. Il se souvient de cette nuit où il s était fait arrêter pour excès de vitesse. Il avait plus de 18 heures de route. À l époque, il se bourrait d excitants. C était en Hollande, ici tout près. Les gendarmes avaient pris les clés de son camion. Il était fatigué, c est vrai. Avec du recul, il se dit que les gendarmes étaient vachement sympas. On l avait emmené dans une pièce où il y avait la télé et ils l avaient laissé zapper sur une chaîne française. Ça lui avait fait tout drôle de regarder le feuilleton du mercredi soir. Il avait éclaté de rire, pour un gag quelconque, et il avait soudain réalisé : des millions de gens, ailleurs, avaient ri devant les mêmes images que lui Puis, un chauffeur était arrivé en voiture. Il apportait l argent de l amende et il était chargé de ramener le camion. José, malgré son état, avait pu rentrer chez lui en voiture. Quelle logique! On t empêche de rouler pour gagner ta vie mais on te laisse la risquer en voiture! Il en voulait au monde entier. Assis au ras du sol, derrière un volant trop vertical, il s était senti petit et fragile, comme castré. Il avait accéléré, encore et encore, pour dépasser sa peur José a entendu dire qu une partie du cerveau des mammifères marins, qui ne peuvent pas dormir parce qu ils doivent remonter à la surface pour respirer, veille en permanence, alors que tout le reste se repose. C est une question de survie. Parfois, il se prend pour un dauphin ou une baleine, quand il se rend compte tout à coup qu ils ont, le camion et lui, avalé tous les kilomètres et qu ils sont arrivés. Groningen. José est content de retrouver Koen, perché sur son clark. Il parle français avec un accent anguleux : Tu n as pas très bonne mine aujourd hui. Quand est-ce que tu prends une petite semaine? Tu bouffes le boulot de tout le monde, on ne voit que toi ici! 69
70 70 Tu en as marre de me voir, c est ça? Dis-le tout de suite! José saute hors de sa cabine et tire de tout son poids sur sa longue perche. La bâche verte s accordéonne dans un glissement bien huilé. Il regarde les deux doigts du clark s immiscer sous la première palette dans un doux chuintement. José trottine autour de son ami. Il se dégourdit les mollets et la langue : Je travaille trop, mais Ik heb geld nodig! Puis, il demande des nouvelles de Lucille, la petite-fille de Koen, qui a la leucémie. Koen interrompt un instant la valse du déchargement : Sa dernière chance est de trouver quelqu un pour Koen se tape sur le front, il cherche ses mots. José n y connaît pas grand-chose en maladies graves, même en français. Il finit par comprendre que Koen a fait une prise de sang et que, si les résultats sont bons, il pourra peut-être sauver sa petite-fille, en lui donnant du sang ou quelque chose comme ça. Koen remet sa casquette et son regard se concentre à nouveau sur le chargement. Il est si jeune pour être grand-père. José essaye de l imaginer, sans sa salopette bleue, coiffé, impeccable, dans l air aseptisé d une chambre d hôpital. Koen a déjà presque terminé. Le clark glisse à deux pas de José, rapide et léger malgré les derniers pare-brise qu il promène dans les airs, et conclut : Allez, zeg, je suis sûr qu on va la sauver, tu sais, ma petite. Elle aime trop la vie Le silence qui suit est une façon de montrer qu ils se comprennent. On est pudiques, entre hommes. Mais il est des regards qui en disent long. Koen était chauffeur, lui aussi. Ça rapproche. Puis, il a eu un terrible accident, un soir de janvier, dans le Nord de l Italie. Il a frôlé la mort. La remorque avait basculé dans le ravin mais le tracteur avait été retenu par miracle. Indemne! Jamais plus il n avait conduit «Ik was zo moe!», se contente-t-il d expliquer. Jamais un mot de plus. José a compris que c était la fatigue de la vie. Il en est certain, il voit la scène : Koen, fermant les yeux, pied au plancher, et lâchant le volant C est pour Koen, maintenant, que José continue, c est grâce à Koen que José roule clean. Koen et ces hommes qu il rencontre tous les jours, ces mecs qui bossent pour un salaire aussi minable que le sien, ces ouvriers qu il insulte parfois, quand ils ferment les grilles à cinq heures pile ou qu ils le font attendre, attendre. Ils ne sont pas toujours d accord, ils se sont déjà affrontés. C est normal, chacun défend son bout de gras. Koen le provoque, souvent : Tu te plains toujours. Au moins, dans ta boîte, ils te forcent pas à rouler trop! Mais alors je ne gagne plus rien! Les disques, les contrôles de charge, tu sais bien que ça sert aussi pour toi, hein, pour te protéger.
71 On le sait tous. Pourtant, on ne les respecte pas. Et puis tu as toutes tes soirées! Mes soirées? Quand je suis avec les copains du quartier, parfois, je pense que je serais encore mieux dans ma cabine Quand je pense à un autre boulot, je me demande ce que je foutrais sept soirs par semaine chez moi Allez! Chacun sa merde, comme on dit. Y a pas de raison, hein? Si la route était le paradis, ça se saurait! 2 Je me suis réveillée, la tempe collée à la vitre latérale, la nuque complètement coincée, mes feuilles de notes en désordre sur mes genoux, au son d un Man qui manœuvrait à quelques mètres de ma voiture. Je me suis à peine redressée et j ai regardé, longtemps, le soir préparer de très jolies couleurs, à l ouest, pour l une des nuits les plus courtes de l année. Sous les derniers rayons du jour, presque horizontaux, le parking ressemblait à une base désertée, abandonnée J avais faim. Je me suis dirigée vers le bâtiment reculé du bar des routiers que m avait montré José. Je me suis attablée devant un steak, une salade mixte et un quart de rouge et j ai mâché lentement, en observant. Quelle sensation de vide. Je me sentais minuscule. Alors que quelques hommes détaillaient mon anatomie d un regard las, j examinais les lieux. Le paradis du routier. Des vestes, des galoches, des percolateurs, des frigos, des fours à micro-ondes Des camions, partout : sur les sets de table, les briquets, les porteclés, les murs, les couvertures des revues, les jeux vidéo À une table voisine, un gamin d une dizaine d années regardait avec fierté son père (ils se ressemblaient tellement) partager un coca avec deux confrères. Des chauffeurs en coupure obligée. L un d eux, manches retroussées, moustache et sourcils broussailleux, se plaignait de son frigo. D habitude, ça ne m empêche pas de dormir, heureusement! Mais, là, il tourne beaucoup trop vite. Ça fait trois semaines que j ai demandé au patron de l arranger! Mais il s en fout, lui, du bruit! Alors, cette nuit, j ai fini par l arrêter. Du coup, j ai si bien dormi, que j ai failli ne pas me réveiller! Je l ai remis en route directement : je dois quand même faire gaffe de ne pas dégeler mes carottes! J avais envie de m asseoir à leur table et de leur parler des familles qui achèteraient ces légumes altérés, mais la conversation déviait déjà. Le gamin, qui était assis face à moi, croisa longuement mon regard, jus- 71
72 72 qu à ce que son père se retourne. Il m a dévisagée, j ai vu qu il observait mon verre de vin, puis il s est retourné et a poussé ses larges épaules vers l avant. Je n ai pas compris ce qu il a murmuré, mais les autres ont trouvé ça drôle. Mes joues devaient être écarlates. J ai vidé mon verre d un seul coup. J avais terminé mon repas et, pour ne pas réfléchir à la suite de ma journée, j ai repris «Sur la route» là où je l avais laissé. Je ne parvenais pas à me concentrer. Je suis allée aux toilettes, me soulager et me rafraîchir. J allais payer et partir. Mais où allais-je passer la nuit? Chez ma sœur? Chez Éric? J attendais un signe, que quelqu un ou quelque chose prenne la décision à ma place. C est alors qu elle est entrée. La quarantaine, menue, avec de petites boucles d oreilles dorées et un chemisier bien repassé. J ai cru qu elle cherchait quelqu un, qu elle venait prendre son service au restaurant ou rejoindre son mari. Mais après un rapide regard circulaire sur la salle presque vide, elle s est assise, seule, sur un haut tabouret, et elle a perdu son regard dans les images muettes du feuilleton que déversait l écran de télévision, dans un coin. Je la voyais de dos et, petit à petit, l idée qu elle puisse être chauffeur, elle aussi, s est imposée à moi : la façon dont les regards masculins l avaient d emblée acceptée, les galoches, le trousseau de clés, sa façon de regarder sa montre. Malgré une réelle féminité, elle semblait faire partie du paysage. Elle s est levée, m a saluée en me dépassant et, sans hésiter une seconde, elle est entrée dans les douches. Une si petite femme! Chauffeur! Après l étonnement, l évidence : qui d autre serait venu passer une si belle soirée dans un Restoroute? À part moi, bien sûr J ai imaginé qu elle m était envoyée. Je trépignais d impatience. Je me suis acheté un paquet de cigarettes au distributeur et, quand elle est revenue, je me suis calée sur le second tabouret : Excusez-moi, vous n auriez pas du feu? Pendant qu elle me faisait non de la tête avec un timide : Désolée, je ne fume pas j ajoutais déjà : C est pas grave, moi non plus. Vous faites quoi comme métier? Elle n a pas répondu tout de suite. Je lui ai expliqué que je cherchais à rencontrer des chauffeurs, à rouler, à parler, à écouter. Elle me regardait avec une certaine méfiance et, comme mes motivations n étaient pas très claires, je lui ai dit que j étais journaliste et que je comptais en faire un bouquin. Vous êtes bien camionneur, n est-ce pas? Elle a ri : Si vous voulez
73 Je me sentais un peu minable face à cette femme hors du commun mais son visage est devenu plus doux et elle a accepté de répondre à mes questions. Notre discussion fut assez convenue. Je n osais pas l interroger. J avais carburé deux jours au café et au coca, j avais très mal dormi, la fatigue embrouillait mes sens et le vin n arrangeait rien. Je me sentais tremblante et minuscule. Je craignais d être indiscrète et les questions qui franchissaient la barrière de mes lèvres étaient plates et sans intérêt. On a parlé de distances, d itinéraires, d horaires, de chargements, de clients. Elle m expliquait les abréviations et les règlements qu elle semblait connaître sur le bout des doigts. Après une demi-heure, j avais de quoi rédiger le vade-mecum du parfait chauffeur. Mais elle ne m avait pas dit un seul mot de ses peurs et de ses joies. Pas un mot non plus sur le fait d être femme. J avais l impression d être face à une mine d or dont je ne trouvais pas l entrée. Mais tout ça ne m explique pas comment on choisit ce métier C est lui qui vous choisit. Oui, mais vous y restez! Une fois qu on a goûté à cette liberté! Être payée pour voyager, voir le monde, se débrouiller, ça ne vous tenterait pas? Oui et non. En tant que femme, je ne sais pas Ah, enfin, nous y voilà! Elle semblait à la fois excédée et amusée. Elle sortit de sa poche un portefeuille volumineux et fouilla parmi les nombreux documents qui en surgissaient. Elle me tendit quelques feuillets pliés en quatre. Bénédicte Monsieur le journaliste, Je vous écris suite à l article que vous avez signé, hier. Le titre, imprimé en caractères gras, m a particulièrement choquée. Ah, la dernière féministe se réveille, êtes-vous en train de penser. Sans doute ai-je l air de n avoir rien de plus intéressant à faire que perdre mon temps en banalités et en luttes démodées, mais je voudrais être certaine que vous sachiez quelle est votre responsabilité professionnelle. La une d un journal, c est autre chose qu une soirée entre copains au cours de laquelle on fait, en son nom, les pires déclarations. Ça, ça reste l affaire de chacun. Mais la une d un journal, ça contribue à l inconscient collectif. 73
74 Je m appelle Bénédicte V., je suis chauffeur, et sachez, Monsieur le journaliste, que j ai dû me battre jusqu à ce jour pour exercer mon métier. Une lutte minuscule. Je n ai rien subi de bien sensationnel, ni coups ni viol. Mais des pleurs et des déprimes qui laissent des traces La petite dame, là, qui vient conduire ses enfants à l école, qu est-ce qu elle fait? Elle conduit des camions. Ah Elle avait l air gentille, pourtant. Je vous jure que je l ai entendue, celle-là, parmi le salmigondis de préjugés que véhicule la pensée populaire. Mon métier ne porte pas de nom. J aime bien «chauffeur». Mais, au masculin, on le réserve plutôt aux James ou aux Edgar qui roulent en limousine et, à la rigueur, à tous ceux qui convoient des passagers. Pour ceux qui font dans la marchandise, on choisit plutôt «routier», un peu admiratif, ou «camionneur», qui fait tout de suite beaucoup plus prolétaire. Mais pour nous? «Chauffeuse», ça fait allumeuse. Je refuse. Alors, je dis : «Bonjour, je m appelle Bénédicte et je suis chauffeur». Mais c est comme si je m excusais chaque fois : «ce métier n est pas fait pour moi, ce n est pas un boulot de femme». Alors, on me demande chaque fois de me justifier. Même mes amies, au début : Mais pourquoi tu fais ça? Tu le demanderais à un homme? Non. Alors, pourquoi tu me le demandes? Pourquoi crois-tu que je le fais? Pour me sentir supérieure? Pour avoir un homme dans chaque ville? Mais non, je sais que ce n est pas ça, je te connais! Mais justement, alors, pourquoi? Que dois-tu prouver? Si vous n acceptez pas de reconnaître qu il y a, derrière ce choix, une explication freudienne ou astrale, vous n en sortez pas. Au début, je laissais flotter mes longs cheveux, j avais les ongles rouges, je lisais Marie-Claire et je fumais des cigarettes longues. Quand j étais secrétaire, ça n avait jamais choqué personne, mais derrière mon volant, cela devenait de la provocation : Je n aime pas avoir à te dire ça, mais Tu fais ça, peut-être sans le savoir, ça je n en sais rien, mais moi je suis sûre que tu fais ça pour te frotter à des mecs. 74
75 Il faut dire que ma copine était de ces femmes célibataires qui passent leur vie à chercher l amour. Moi, ça n a jamais été le moteur de ma vie, conduire ne m en laissait pas le temps et peut-être ne suis-je pas faite pour cela. Mais comme, effectivement, j avais pris un ou deux amants, pas plus, parmi mes collègues je ne voyais guère d autres hommes je n osais pas nier complètement le discours de ma copine. Alors, j ai emporté mes lunettes de lecture et j ai passé, pendant quelques semaines, toutes mes pauses à lire, seule. Jusqu à ce qu un collègue un peu sympa vienne me mettre en garde : On commence à en avoir assez. Tu ne nous adresses plus la parole. Tu veux quoi? Nous snober, c est ça? Il n a pas osé me traiter de mal baisée, lui, mais ma copine bien. Elle était de leur côté. Si tu veux avoir le droit d exister vraiment dans ce milieu, il faut que tu arrives à t intégrer, à te faire oublier, à te fondre dans la masse. Arrête de leur rappeler sans arrêt que tu es une femelle Je me suis coupé les cheveux, j ai opté pour de larges tee-shirts qui faisaient oublier l existence même de ma poitrine, je n ai plus quitté mon jeans tout aussi ample et mes baskets, j ai laissé tomber l eau de toilette et je me suis mise à parler leur langue vulgaire et à rire de leurs blagues salaces. Et bien, ils m ont acceptée. Ils pensaient de moi que je n étais pas une vraie femme. Mais ils avaient la délicatesse de ne pas me le dire en face. Ils m appelaient Ben. Je détestais ça. Maquillée avec faux ongles, le dimanche, et virile, durant la semaine, j étais caméléon. N allais-je pas me perdre, moi, dans tout ça? N allais-je pas devoir un jour choisir? J avais peur de devenir schizophrène Mille fois, j ai failli abandonner. Mille fois, j ai pleuré à l idée de renoncer à mon rêve de gamine. Et j ai arrêté. J étais contente de retrouver mes enfants, d avoir le temps de repasser mon linge. Ça prouve bien que vous n avez pas de couilles, les femmes, ont-ils pensé, du sommet de leurs sourires haut perchés. Tu vois que ce n était pas fait pour toi! a répété mon amie, pour la xième fois. Mais je n ai tenu que trois semaines! Où que je fus, je m asseyais à la première terrasse de bistrot pour regarder passer les collègues. Je retombais chaque fois, j en avais besoin. Avec le temps, j ai fini par creuser mon trou. Je parle comme je parle ; je lis toujours, beaucoup de romans ; je porte des jeans, c est plus facile, mais ils sont propres et à ma taille ; mes cheveux sont longs mais souvent je les attache, j ai retrouvé mon parfum et on m appelle à nouveau Bénédicte. J ai prouvé que j étais capable de m élever jusqu à eux : je sais changer une roue, démonter un carburateur, me mettre à quai avec un seul doigt sur le volant et même pisser dans la nature. Au fil du temps, je suis devenue leur coqueluche, un porte-bonheur, une sorte de Gimini Cricket, qu on écoute et qu on protège à la fois. 75
76 Beaucoup d hommes atterrissent là parce qu ils doivent gagner leur vie et qu ils ne savent rien faire d autre. Les femmes qui tiennent le coup, c est vraiment parce qu elles aiment. On me demande souvent si c est difficile Conduire, bâcher, décharger, c est fatigant, mais la moindre d entre nous, avec un peu de volonté et d entraînement, y arriverait. Agir en responsable, par contre, cela ne demande pas de biceps mais de la maturité, ce qui ne me semble pas réservé aux hommes. C est stressant. Mais ce qui est vraiment difficile, c est d accepter de s abaisser pour se faire respecter. Pour moi, le résultat en valait la peine. J aime ma vie. J aime la solitude de la route, j aime l ambiance des bars d autoroute, j aime représenter mon patron avec le sourire, j aime penser que ma responsabilité pèse 40 tonnes, j aime me réveiller en pleine nuit dans ma couchette, j aime penser que je fais un travail utile, j aime observer le soleil se lever à du 90 à l heure, j aime le bruit du moteur quand il vibre en moi, j aime compter les kilomètres que j ai parcourus, comme une amoureuse compte combien de fois elle a fait l amour, j aime penser que j en ferai encore autant, j aime me prouver que j y suis arrivée. Et j ai beaucoup de chance, j ai deux enfants formidables et une mère qui s en occupe mieux que je ne le ferais sans doute. Je m appelle Bénédicte, je suis chauffeur et contente de l être. Bien sûr, il y aurait beaucoup de mesures à prendre pour que le métier soit mieux considéré, pour que l on ne nous transforme pas en kamikazes, pour qu il soit encore possible d être un chauffeur heureux, quel que soit notre sexe Je vous remercie, Monsieur le journaliste, de m avoir lue jusqu ici. J imagine qu un jeune reporter doit avoir, lui aussi, pas mal de difficultés pour s intégrer dans une rédaction, pour garder sa place, pour être respecté, pour imposer son nom, et j espère sincèrement que vous y arriverez. Bien à vous. Bénédicte V. Chauffeur. 3 Elle attendait que j aie lu sa lettre. J étais encore plus intimidée qu avant, ce qui franchement ne m arrive pas souvent. Dans ces cas-là, je deviens muette, et rouge. Elle a posé sa main sur mon bras : Alors, qu est-ce que tu vas écrire dans ton bouquin? D une grande respiration, j ai rassemblé mon courage et je lui ai avoué que je n étais pas journaliste. Après un silence qui remettait tous les compteurs à zéro, la discussion est enfin devenue intéressante : 76
77 Il n y a rien à dire sur nous. Ou plutôt, beaucoup trop de choses contradictoires. On est des solitaires, souvent, mais on en souffre. On sait qu on ne doit pas travailler plus de quinze heures par jour, pas à cause des amendes, non, mais de la fatigue. Moi, je continue d avoir peur, comme au début, parce que ce qui est redoutable, c est de s habituer à la fatigue : quand elle nous laisse croire que c est nous qui la dominons, c est alors qu on devient dangereux. Mais on est si mal payés. Et puis tout le monde nous presse. Ceux qui râlent contre nous, quand ils veulent nous dépasser, exigent, quand ils sont clients, des délais de livraison pas possibles. Je ne connais pas beaucoup de chauffeurs qui n aient jamais bidouillé leurs disques. Mais de là à nous prendre pour les grands méchants de la route! C est notre gagne-pain, la route, on a tout intérêt à ce que tout se passe bien. Il y a peut-être parmi nous 15% d inconscients, ni plus ni moins que n importe où ailleurs, quelques brutes illettrées, c est vrai, j en ai rencontré Et ça suffit à foutre en l air notre réputation à tous! Moi, je fais bien mon boulot. C est comme dans toute famille, il y a un peu de tout. Alors, les différences hommes femmes, là-dedans, ça me fait marrer! Il y a plus de différences entre toi et moi qu entre eux et moi! conclut-elle, en englobant d un geste de la main les quelques hommes attablés autour de nous. Derrière ce visage menu vivait une femme de tempérament. Elle ressemblait à celle que j aurais aimé être, en vieillissant. Elle m accompagna timidement au vin rouge et la conversation quitta doucement la route. Elle me parla de ses enfants, j embrayai sur Éric et José. Au milieu de la nuit, on papotait toujours. Elle devait absolument se reposer et elle m a proposé la deuxième couchette : À part une dizaine de kilos et une quinzaine d années, après tout, on n'est peut-être pas si différentes que ça, toi et moi! J ai découvert son intimité : le petit vase sur le tableau de bord, son tiroir garde-robe, sa bassine, pour les soirs où elle n avait pas la possibilité de prendre une douche, sa petite boîte de boules Quies, le baiser qu elle faisait chaque soir à la photo de ses enfants Je croyais qu elle dormait déjà mais elle s est redressée et, d une voix songeuse : Peut-être que tu devrais quand même le faire, ce bouquin Tu crois? Peut-être Puis, sur un ton plus autoritaire, elle a ajouté : Demain, je te ferai un peu rouler. Pour que tu commences à sentir un peu les choses. Ecoute, je ne crois pas que je 77
78 78 Tu n as pas envie? Tu as quel âge? Plus de vingt ans, quand même? Moi, j ai conduit mon premier semi à 17 ans! Si. Mais Et il paraît que c est nous, les chauffeurs, qui fuyons la vie et les responsabilités? J étais bien trop excitée pour dormir et le lendemain, alors que je me décrochais la mâchoire, elle chantonnait, fraîche et gaillarde. J ai avalé trois cafés au lait pendant qu elle prenait un copieux petit-déjeuner. Au moment de démarrer, elle a voulu me faire rouler sur le parking, à plat et tout droit. Elle semblait me faire confiance, il fallait que je le fasse. J y allais mollo. C était plutôt facile et agréable. Je devais m arrêter après environ cinquante mètres. Quand j ai voulu freiner, j ai soudain senti la force d inertie des 40 tonnes et j ai éprouvé une des plus fortes montées d adrénaline de toute ma vie. Je me suis mise debout sur la pédale de frein. Le tracteur était à un doigt du poteau d éclairage. Mais pas un coup, pas une griffe. Un vrai miracle. Elle a repris le volant et je l ai accompagnée jusqu à Alicante. On n était qu en juin, mais les nationales étaient déjà inondées de vacanciers enragés, de touristes censés prendre du bon temps. On riait en se demandant comment ils devaient être sous la pluie et dans le stress de leur boulot! Le camion nous a réservé quelques mauvaises surprises. Souvent, c étaient les freins qui, trop serrés, chauffaient. Contractuellement, elle ne pouvait toucher à rien. Mais son patron lui avait fait comprendre qu elle n avait pas intérêt à faire intervenir l assistance à chaque panne. Dès qu un voyant s allumait, qu un bruit l inquiétait, que le moteur toussait ou crachait, elle coiffait sa casquette, enfilait ses gants, auscultait le moteur, se couchait sous lui, vérifiait les niveaux, l état des câbles Petite, les cheveux emprisonnés, une main sur la hanche, l autre caressant le menton, le regard perdu dans ses pensées, elle ressemblait à un gamin. Elle appelait rarement les secours. Sûre d elle, elle préférait opérer seule. La peau de ses mains, petites et agiles, pelait, tout au long de l année, à cause des savons très mordants. Chaque matin, elle se nettoyait méticuleusement les ongles et enduisait ses doigts, ses paumes ainsi que toute la longueur de ses bras d huile d amande douce. Quand elle transpirait, on voyait de rondes gouttelettes glisser sur son bronzage, comme les perles de pluie sur la carrosserie simonisée de son tracteur, comme les difficultés au-dessus de sa tête. À Alicante, elle m a proposé de manœuvrer le tracteur pour décrocher la remorque. Tu verras, le tracteur seul, ça se manœuvre avec deux doigts. Et puis, à vide, ça freine bien, tu verras Malgré la sueur qui me brouillait les yeux, j ai tenté de suivre ses recommandations. L engin, libéré de sa longue traîne, était vif et plus souple qu un contorsionniste. Dès que j ai effleuré la pédale de frein, la cabi-
79 ne a piqué du nez. Sous le choc, papiers, bouteilles, revues, biscuits, photos, étui à lunettes, oreillers, cassettes, vestes, gobelets s écrasèrent contre le pare-brise ou jonchèrent le plancher. Bénédicte, les bras tendus vers l avant, riait. Je l ai traitée de tous les noms, je ne voulais plus jamais commander ces moteurs trop puissants. Elle m a obligée à terminer la manœuvre. Tu ne dois pas garder cette peur en toi. La peur est une ennemie. Tu dois toujours, toujours, toujours être vigilante, nuance! Connaître tes limites aussi précisément que les dimensions de ton camion, écouter ton corps aussi attentivement que tu regardes dans tes rétroviseurs. Tu verras. Ce n est pas si difficile que ça. J ai appris à m endormir à 37 à l ombre, en plein midi, parce qu il fallait attendre la remorque pleine de valises qu on allait remonter à Bruxelles. Combien d entre elles reviendraient en Espagne cet été? Sur un parking, j ai vu une prostituée, saoule, dans la lueur de la lune, amocher ses talons sur notre carrosserie quand elle a réalisé qu il n y avait pas d homme dans la cabine. Du côté des Espagnols de sexe masculin, on a essuyé pas mal de résistance et d obscénités. Les hommes, ici, sont très machos. Ça fait des mois qu ils me voient chaque semaine, et ils ont encore du mal à m accepter. Mais ils sont fiers et ne se permettent pas souvent de m insulter. De toute façon, quand ils le font, je ne comprends pas. C est peut-être pour ça que je refuse d approfondir mon espagnol. Son rire me troublait. Depuis notre première rencontre. Je le trouvais trop violent pour sa frêle stature. Quand je lui en ai fait la remarque, elle s est tue, longuement. Puis, alors que je n y pensais plus, elle m a dit : Tu sais, seule, c est pas facile tous les jours de continuer à rire. Un matin, alors qu on remontait vers le nord, on a été déviées pour cause de chantier, et obligées de traverser Bayonne. Des voitures en double file, un pont mal indiqué qui nous a forcé à faire demi-tour, des rues étroites où l on risquait à chaque tournant d emporter les balcons. Au moins trois heures de perdues! En passant près d une école, je l ai vue se crisper en suivant des yeux les enfants au bord du trottoir. Les chauffeurs font plein de choses en conduisant : ils lisent les cartes, remplissent leurs formulaires, mangent, boivent et téléphonent, bien entendu. Mais, chaque soir (quand je la voyais regarder sa montre sans arrêt, je savais qu il était près de sept heures), à l heure du coup de fil quotidien de ses enfants, Bénédicte rangeait le camion sur le bord de la route pour leur parler. Son regard changeait alors. J écoutais, indiscrète et impuissante, sa voix se nouer en essayant de requinquer le moral de ses enfants : ils étaient en pleine période d examens. Un soir où son fils avait pleuré, elle me raconta comment elle était intervenue, un jour, pour empêcher une femme de gifler son gamin, sur un parking d autoroute. Elle rejouait la scène et je voyais bien que ça la touchait encore : 79
80 80 Mais arrêtez. Regardez dans quel état il est! C est votre fils, quand même La femme s était immobilisée quelques secondes et l avait observée. Le gosse se débattait en poussant d affreux cris aigus, le tee-shirt agrippé à la poigne de sa mère. Toi, tais-toi, ou tu en reçois une autre! avait averti la mère en le secouant. Et toi, fous-moi la paix! avait-elle lancé à Bénédicte, le regard plein de mépris voyageant d elle au camion, aller et retour. Bénédicte avait néanmoins continué, les yeux embués, sur un ton calme et poli, expliquant qu elle n avait jamais giflé ses enfants. Celui qui n a pas été poussé à bout, et obligé de foutre une tarte à son gosse, c est qu il ne l a pas élevé! interrompit la mère. C est facile de s enfermer dans son camion, hein! loin de toutes les emmerdes de la vie, et de faire la morale aux autres. C est qui qui les a torchés, tes gosses? Et qui fait leurs tartines, et leur lessive, hein? T es qui, toi, pour eux? Ses enfants étaient continuellement présents dans son esprit. Elle en parlait souvent, se demandant quelle vie ils choisiraient, plus tard. J aurais bien aimé t avoir pour mère, lui ai-je avoué. Elle m a traitée de jeune folle, faisant semblant d être vexée car seize ans seulement nous séparaient. J insistais, car je le pensais vraiment, même si je savais combien elle était une maman absente. J ai seulement réussi à lui filer le cafard. Je sentais mon cœur gonfler, gonfler. Lors de l arrêt suivant dans une station-service, j ai consulté l atlas des routes de la région. Je n ai eu aucun mal à la convaincre de faire un petit crochet par la côte pour se payer un bain de minuit. On a longtemps pataugé dans l eau salée, assises, les fesses nues, dans le sable. Elle rêvait, à haute voix, qu on se payait une super cure de thalasso, et qu elle redescendrait là avec ses enfants, en juillet. Avant de se coucher, on a rigolé comme des gamines en évacuant le sable des couchettes. On avait déjà pris l habitude de se raconter nos vies. De sa voix, pâteuse de sommeil, elle m a avoué : Je suis contente que tu sois là. Je n ai jamais pris le temps d avoir une amie. C est bon de partager tout ça. Nos couchettes étaient superposées, on ne se voyait pas. Sans faire de bruit, je me suis dressée sur mon coude. Ça me rappelait des souvenirs d internat. Je me suis toujours demandée pourquoi on chuchotait, la nuit. T es pas lesbienne, quand même? Arrête! Non. Je ne suis pas lesbienne Justement. Quand un homme me plaît, je me pose des questions. Je l AIME ou je l aime BIEN? De quoi ai-je envie avec lui? Je me demande si je pourrais m arrêter de rouler si, un jour, je trouvais mon homme
81 Tu parles comme une droguée! Évidemment! Qu est-ce que tu crois? Je dépends de lui! a-t-elle conclu en tapant du poing contre la paroi de la cabine. Note que c est parfois moins chiant qu un mec, non? Mais ça fait moins bien l amour! Sa cabine était moins spacieuse et moins confortable que celle de José : pas d air conditionné, un frigo box encombrant mais peu efficace, ni four, ni TV, comme dans ce tracteur qu elle m avait montré en salivant, un Kenworth rutilant, superbe, avec ses deux cheminées, sa double cabine superéquipée, ses petits stores modernes Ses rideaux à elle étaient froncés et galonnés, pareils à des napperons vieillots : Je n aime pas, mais c est ma mère qui les a cousus. Elle avait même prévu une bande de tissu, là, m expliquait-elle en désignant le pare-soleil vert, mais j ai tenu bon, je ne l ai pas accrochée! J ai quarante ans, quand même! Maman décide déjà de tout à la maison! Mon camion, c est propriété privée! Quand je pense que je passe les 80% de mon temps dans une cabine de 6 mètres cube aux tentures moches, alors que j ai une petite maison avec une pelouse et même de la lavande. On restait parfois des heures sans se parler, côte à côte, les yeux balayant le monde. Ça faisait plusieurs centaines de kilomètres que nous glissions entre les barrières de sécurité et les talus buissonneux de l autoroute et ça devenait monotone. Je ne pensais déjà plus à notre discussion sur le choix des tissus quand, quelques minutes plus tard, alors qu un Mercedes nous dépassait, elle le désigna d un geste du menton et éclata de son grand rire : Regarde! Mon regard pénétrait avec difficulté dans la cabine qui roulait à notre hauteur, ricochant sur les vitres. Je ne percevais qu une sorte de reflet mouvant, mais suffisant pour comprendre que le chauffeur, se sentant observé, s était complètement tourné vers nous, gesticulant, n accordant plus une once d attention au trafic. Bénédicte, dont le point de vue était plus dégagé que le mien, riait : Regarde-le. Cent vingt kilos, une moustache digne des meilleures brosses à chaussures, un aigle sur le biceps et des petits rideaux de fermette anglaise. Celui-là est marié, c est sûr! L homme n accélérait plus et faisait signe à Bénédicte de brancher sa C.B. Elle faisait mine de ne pas comprendre et continuait de me livrer ses pensées, en direct : 81
82 82 Je parie qu il cache des photos pornos, que sa femme est jalouse et qu elle a des raisons de l être! Il y en a encore quelques-uns comme ça, qui auraient tout aussi bien pu devenir marins Soudain, elle leva le pied de l accélérateur. Elle ne disait plus rien. On fixait, sur le ruban gris, un petit point, au loin, la silhouette du camion qui se dissolvait doucement dans l horizon. J étais soulagée. J avais eu très peur. Une peur viscérale, incontrôlable. Je retrouvais une respiration normale. Elle me regarda, un sourire étrange aux lèvres, et on resta encore silencieuses un long moment. Il me semblait avoir une autre personne à côté de moi Puis, elle profita d une légère descente pour fouetter le moteur qui se cala à nouveau à 90. C est dans ces cas-là que je râle contre le fusible, dit-elle en se penchant vers l avant, comme on le fait pour donner de la hauteur à une balançoire. Je manque de puissance Je me demandais si, débridé, son tracteur aurait pu mieux faire. Un million cent trente mille kilomètres! Mais, au moins, j ai pas de satellite! Je suis libre. C est vrai qu en chipotant un tout petit peu au disque, il était encore possible, après avoir roulé sa journée, d avoir un peu de vie privée. Quand tu roules en national, tu ne vois que les autoroutes et les zones industrielles! En TIR, au moins, tu peux t évader. Tu es plus loin, tu es plus libre. Et tu te fais des amis : d autres déracinés. Il est vrai que les transporteurs que nous rencontrions m acceptaient sans détour, par le simple fait que je l accompagnais. J ai découvert des endroits fabuleux, des routes vides et droites, fonçant vers l horizon, où se succédaient des kilomètres de désert, de blé ou de tournesols, de prairies grasses. On est remontées vers Paris sous la pluie. Arrivées sur le périphérique, un orage violent éclata et ce fut la nuit en plein jour. On fit silence, hypnotisées par le battement incessant des essuie-glaces et les craquements du tonnerre. Dans la cabine régnait une ambiance assez étrange, faite de peur et d émerveillement. Paris ne m était jamais apparue aussi belle, scintillant sous les gouttes et les éclairs. Mais Paris annonçait la fin de mon voyage Une heures plus tard, elle me déposait à Assevilliers. La pluie avait cessé, abandonnant sur le paysage une fine et brillante pellicule. Après la chaleur que ces six jours d escapade avaient imprimée sur ma peau, je descendis de la cabine en grelottant. Bénédicte semblait avoir le cœur serré mais je ne savais pas si c était dû à notre séparation ou à l idée de retrouver bientôt ses enfants. J avais son adresse, son numéro de GSM, son horaire des prochaines semaines et un énorme cafard. Elle m a rapidement embrassée : Si tu as encore besoin de documentation, pour ton bouquin, appelle-moi. J ai haussé les épaules et je l ai regardée filer dans le ciel bas.
83 Je remontais vers Bruxelles. Ma petite auto tenait bien le 130, pourtant, la route me parut interminable. L air sentait le Nord. J avais les pieds humides et j éternuais. Où aller? Que faire? Je n avais aucune envie de réintégrer ma vraie vie d avant. Quand j ai sonné, j ai compté les secondes. Si Éric n ouvrait pas dans la minute, je partais J avais déjà fait demi-tour quand je l ai entendu m appeler. «S il n insiste pas, je n ai rien entendu», ai-je pensé sans me retourner. Mais il a couru jusqu à moi. Il m a trouvé une mine superbe et on a fait l amour. Après, étonnamment, il m a préparé un thé au miel et s est installé, pâle et nu, en face de moi. Il voulait parler, il voulait savoir d où je venais, il voulait que je lui raconte, il voulait que je reste, il voulait que je lui dise qu il m avait manqué, il voulait savoir si j avais des projets, il voulait que je reprenne nos études, il voulait savoir si je l aimais Pendant ce temps, l édredon jeté sur mes épaules, j éternuais. Cet embryon de tendresse arrivait un peu tard! Ça me foutait le cafard, alors, pour en finir avec tout ça, et en pensant à Bénédicte, et à José aussi, j ai dit : Je suis revenue chercher mes affaires. Je vais écrire un livre. Je ne reviendrai plus. Il a tendu la main vers moi mais je l ai ignorée. Je me suis levée pour me rhabiller. Il s est approché pour me toucher le ventre. J ai reculé. Il y a quelqu un d autre? Non. Alors, pourquoi? Pour l odeur du goudron au soleil. Pour un air de liberté. Une chanson me revenait vaguement à l esprit. Je fredonnais : «Un poids lourd sur le cœur. Lève le pied. Paris Berlin tout seul» J ai réussi à entasser dans ma voiture les vestiges de mes vingt ans. J ai laissé à Éric le matelas et les tentures que nous avions achetés ensemble et je suis partie sans me retourner. Impossible, de toute façon, de voir quoi que ce soit dans le rétroviseur. Ma sœur habitait avec ses deux enfants dans une grande maison délabrée à vingt minutes de Bruxelles. Elle n en bougeait jamais. J ai débarqué sans prévenir. Il faisait beau. Pendant qu elle bossait, j ai entrepris de peindre les châssis et de tailler les forsythias, j allais conduire et rechercher les petits, à pied, à l école. Et je pensais à Bénédicte. Cette femme maîtrisait l art de faire sourire sa vie. J aurais tant aimé lui ressembler, moi qui avais toujours confondu le bonheur avec la facilité. 83
84 84 Après une semaine, dès que Bénédicte eut fini un autre tour d Espagne, je lui téléphonai et lui annonçai que j allais l écrire, ce fameux bouquin. Elle était ravie : Tu vas voir, c est un milieu hyper attachant, tu n en as vu qu une miette! Je vais te faire découvrir l autre côté du miroir. Pendant plusieurs semaines, j ai vécu au rythme des chauffeurs. Je mangeais aux mêmes cantines, je fréquentais les douches publiques, je buvais du Coca, j assistais aux rassemblements de camions, j entrais dans des usines où aucun visiteur n est habituellement admis, je passais des heures au bar du Raton Laveur, la station de lavage. J ai roulé en camion-citerne, en benne, en tiroir, en savoyarde On a trimballé du lait en poudre, des glossaires, des ordinateurs, des pêches, du grain, des bacs à linge en plastique, du savon liquide, des pièces détachées en tout genre, des meubles L annonce de ma présence me précédait partout. Les transporteurs m accueillaient parfois avec circonspection ou moquerie, toujours avec curiosité. Ils m examinaient autant que je les observais, comme deux chiens se reniflent. On s apprivoisait. J ai accompagné d autres femmes, aussi. Il y avait Solange, le cheveu jaune, le jeans moulant et le rire facile ; Edith, un mètre quatrevingt cinq de timidité ; Valérie, le chauffeur le plus macho de Belgique ; Evelyne, pour qui son mari, au chômage, préparait des plats froids et gardait les enfants à la maison Hommes ou femmes, tous étaient habituellement réduits au silence. Il suffisait que je trouve la clé qui déliait leur langue et, très vite, ils devenaient intarissables. Je n ai jamais eu de problème avec aucun d eux. Une fois seulement, un chauffeur, Fernand, a mal compris mes intentions. C était l hiver. Il pleuvait tant qu on en oubliait avoir jamais eu soif. Partout, de l eau et de la boue, et pas d amélioration en vue. Pourtant, il fallait transporter les betteraves. Fernand ne comprenait pas quelles raisons me poussaient à rouler, si ce n était coucher. Mais cela n a pas dépassé le malentendu. Une fois les choses, les idées et les mains remises en place, il a accepté que je l accompagne dans les champs. Il aurait pu être mon père, avec son mégot éteint et sa casquette de travers. C était très étrange de l écouter raconter sa vie. Derrière l homme fruste et autoritaire se cachait beaucoup d amertume. À la fin de la journée, exténuée, je me souviens avoir pensé «Plus jamais je ne gaspillerai un morceau de sucre» L air embué de la cabine n avait décidément rien à voir avec l odeur du goudron au soleil.
85 Fernand La route disparaît sous un crachin gris et gras. Le ciel est si bas qu on ne sait plus si le jour a pris la peine de se lever. On jurerait que le soleil s est cassé. Pour toujours. Les betteraves, c est du 5 octobre au 15 décembre. Alors, quand ce n est pas la pluie qui colle au pare-brise, c est le froid. Et ça, c est pire. En 1996, il s en souvient, il ne pouvait rouler que de dix à dix-sept heures. À cause du verglas. Un collègue avait versé dans le fossé. Sale boulot. Par contre, une autre fois, il avait presque tout fait en tee-shirt! Cette année, en tout cas, c est une saloperie de temps. Et il est payé pareil! Il va casser son camion? Ils n en ont rien à cirer : le tonnage doit être livré. Enfin! L automne ne semble pas vouloir lui faire de cadeau. Une année pourrie, pour Fernand. On est lundi. Une nouvelle semaine commence. Mais pour lui, qu est-ce que ça change? Il travaille quand même sept jours sur sept. Il a un contrat pour les betteraves et le dimanche ou les rares jours de congé, il fait trois ou quatre voyages «en pulpe», pour les fermiers. Pendant deux ans, il a roulé pour un patron. Devant le tarif à la con, il s est lancé à son compte. Avec sa femme pour l aider. Indépendant. Tu parles! On dit toujours qu on peut s arrêter quand on veut. En réalité, on s exploite soi-même! C est une question de caractère. Il faut savoir assumer. Mais, au moins, on n a de compte à rendre à personne. On décide tout seul. Une fois, Fernand a voulu essayer un autre chemin, couper à travers bois, gagner quelques kilomètres, quelques minutes par voyage. Il a eu la trouille. Personne pour l aider. Tout le monde l attendait au tournant, c est le cas de le dire. Il est passé «comme une couque», et tous les autres l ont suivi. D abord ceux de la grue, puis d autres et tous, maintenant, empruntent ce chemin, les quatre-vingt camions qui roulent pour la sucrerie. Solidarité? Si ça existe encore, c est seulement entre ceux qui se connaissent! Tu crèves, tu es en panne? Plus personne ne s arrête. C est la faute aux contrats de dépannage. Mais ça, c est pour les grosses boîtes. Fernand, il n a aucun contrat, ce n est pas intéressant pour lui Le champ. Fernand range précautionneusement son camion dans les ornières boueuses. Il enfile ses bottes et son blouson et va se percher quelques minutes sur le marchepied de la pelleteuse. Après avoir échangé l une ou l autre considération aussi maussade que le temps, il se tait et se laisse emporter par le ballet du bras articulé. D un coup, la mâchoire engloutit des dizaines de bulbes terreux. Ils ont l air si légers quand ils s élèvent ainsi, quand la pelle mécanique crève le ciel bas avant de pivoter et de les recracher, à gauche, dans la gueule ouverte d un Renault sans âge et sans couleur. 85
86 C est au tour de son camion de tressauter à chaque avalanche de betteraves. Au fur et à mesure du chargement, les rebonds se font moins bruyants, comme si la tôle était assommée par le faix. Il a dix mois, son camion. Cent trente-sept mille kilomètres et déjà quelques maladies et opérations derrière lui. Heureusement, Fernand est un peu mécanicien. Il y a beaucoup de choses qu il sait faire lui-même. Alors, les entretiens, ce n est que toutes les cent mille bornes, et ça lui coûte quinze mille francs au lieu de trente. Après un pipi de précaution, il remonte dans la cabine, frissonnant. Les pneus ont un peu de mal à adhérer et il s agit de bien doser la puissance. Ça y est. Il quitte le champ. Il sent la gomme mordre les pavés. Mais ce n est qu après être remonté sur la nationale qu un soupir de soulagement balaie sa chair de poule. Il est content d avoir un 530 chevaux. Là, par exemple, dans la côte, il est à soixante et il peut encore monter. Les autres, ils plafonnent à trente! Deux points lumineux glissent vers lui. C est Guido qui revient à vide. Il a un 420 chevaux, Guido. Et bien, sur une journée, Fernand lui prend trois quarts d heure. Fernand décroche le micro de sa C.B. Ils sont quatre sur le même canal mais ils se comprennent. Question d habitude. Guido les prévient : il y a un contrôle sur la nationale, entre Baisy-Thy et Ways. Une des autres voix, celle d un jeune chauffeur de leur grue, prend la parole : «Vous savez que les PV rapportent 13 milliards par an? L État devrait nous remercier!» Ils rient, pour ne pas pleurer, puis les voix disparaissent et Fernand est à nouveau seul. Avec les betteraves, on ne s arrête pas pour les coupures. Normalement, les temps d attente suffisent. Mais quand ça roule bien, on charge, on décharge, il n y a plus de coupure. Fernand est à la limite. Et hier, il a dépassé l amplitude. Il triche, bien sûr. Si demain on lui dit «Tu fais 10 heures, point à la ligne», il revend le camion. Il ne peut pas le payer avec 10 heures. Mais il est prudent. Il sait qu il y a des grues où ils font la course. C est ça qui cause des accidents. Fernand fait un léger détour pour éviter le contrôle. À la sucrerie, il n y a personne devant lui. Il vide la benne et décide de faire une pause. Il coupe le moteur et, comme chaque fois, il s étonne du silence. Les betteraves, c est assourdissant. Quand on charge, ça tombe, ça roule, ça cogne c est comme un orage. Quand on roule à vide dans les chemins de terre, ça s entrechoque, ça brinquebale, ça résonne tellement que les premières fois, il s en souvient très bien, Fernand craignait d y laisser sa remorque. Il en avait des sueurs froides. Sa benne lui a coûté un million huit! Si on prend du français, c est moins cher, mais c est moins solide. Lui, il a pris de l allemand. Ses tartines à l omelette sont molles, c est comme s il avait trempé son pain. Aux betteraves, on mange toujours seul, dans le camion. Fernand avale une tasse de potage à la tomate, de la soupe en sachet que le Thermos a gardée presque chaude. Ça fait du bien au-dedans. 86
87 Fernand s assoupit. Quand il arrête de rouler, souvent, il dort. Quelle que soit l heure. Finalement, il dort mieux dans sa cabine qu à la maison. D ailleurs, tous les soirs, quand il finit par rentrer chez lui, il prend son bain, prépare sa mallette pour le lendemain, puis reprend le camion pour venir dormir à la sucrerie. Avant-hier, il est arrivé à minuit. Il était le premier pour décharger. Comme ça, il dort plus longtemps, jusqu à cinq heures moins le quart. Sinon, il doit se lever à deux heures pour repartir. Et comme, maintenant, il vit seul Sa femme lui répétait assez souvent qu il avait de la chance de s endormir si vite. Le soir, elle l attendait avec un souper chaud, en repassant devant la télé ou en feuilletant ses magazines. Elle le regardait manger puis ils allaient se coucher. Il fermait les yeux et hop! Elle, par contre, se plaignait de passer chaque fois de longues minutes à l écouter respirer. Quand il se levait pour aller travailler, quelques heures plus tard, il la regardait, couchée sur le côté, repliée sur elle-même, les mains calées entre les genoux. Elle avait fini par prendre un cachet et elle ne se réveillait pas. Le crachin se transforme en pluie battante et le paysage en bourbier. Dans la cabine, l air est comme de la poix. Ça sent la vase et cette humidité fait siffler les bronches de Fernand, endormi. Sa montre sonne. Il prend un bonbon. C est une tradition. Ça le réveille. Il a essayé les boissons énergétiques, mais ça le rendait nerveux. Il tourne la clé de contact. Il se souvient comme ça le touchait, avant, les vibrations, comme une chaleur qui montait du siège et l emplissait. Ça lui remuait les tripes plus sûrement que les seins des pin-up qui se balancent en ribambelle contre le pare-brise. L amour du camion, il l a eu. À vingt ans. Maintenant, ce n est plus la même chose. Il y a tellement de contraintes. On ne gagne pas sa vie normalement, on doit bosser comme des fous, on fait des bêtises, on se fait arrêter, on met sa vie en danger. Tout ça pour quoi? Pour se faire traiter comme un moins que rien, pour se retrouver seul. Mais il ne sait rien faire d autre, Fernand, et il ne possède que son camion. Un Actros Il y a cinq ans, il descendait du charbon d Anvers à 170 francs la tonne, maintenant, on le descend à 135 francs! Il paraît que c est à cause du chemin de fer. Mais comment savoir à qui la faute? Qu est-ce qu ils disent, les cheminots? Ah! Si les prix étaient corrects, Fernand serait le premier à réclamer que les amendes passent de à francs. Et même plus, pour éviter les excès. De toute façon, il a déjà un mange-disque et plus moyen d y chipoter : s il appuie sur le bouton, le tachygraphe vomit le disque et c est foutu. Bientôt, ce sera une cassette pour toute la semaine Il a eu jusqu à cinq ouvriers, Fernand. Tout le monde était bien payé. Quand il pouvait, il mettait quelques tickets repas, quelques nuitées. Ça arrangeait tout le monde parce qu on n est pas taxé là-dessus. 87
88 Puis, un jour, il leur a dit : «Vous payer comme ça, je ne peux plus. Ce n est plus rentable». Ils étaient d accord de continuer pour moins cher, parce que Fernand était un bon patron. Il les aimait, ses chauffeurs, il les comprenait, les respectait C est lui qui a refusé. Maintenant, depuis qu on a ouvert les frontières à l Est, on voit de plus en plus de Roumains. C est normal. Ils sont mal payés, presque jamais déclarés. Ils ne font pas encore les betteraves, heureusement. Les balais des essuie-glaces grincent de fatigue. Il faudrait les renouveler. Il faudra en parler à sa femme. Enfin, son ex-femme. Elle s occupe toujours de ses affaires mais, maintenant, il la paie pour ça. Ils ne s engueulent plus. Ils se sont suffisamment engueulés, pendant un an. C est elle qui s occupait de l argent. En fait, elle gérait tout, depuis le début, et elle le faisait bien. Qu aurait-il fait, sans elle? Et puis, ils s aimaient tant, au début. Trop. La séparation était chaque fois si difficile! Ils avaient été obligés de brider leurs sentiments. Pour un temps, pensaient-ils. Mais les années ont fui, sans les attendre. Trop occupé à gagner leur vie, il a oublié de lui faire un enfant. Il n était plus jamais là, ou alors épuisé, et elle avait eu ses à-côtés. Il le savait. Dès le début, il l avait su. Que faire? Il avait essayé d en sourire. Ils ne faisaient plus jamais l amour. Il ne demandait plus, et elle ne disait rien pour les photos de femmes et ce genre de conneries-là. Il n y avait donc pas de problème. Jusqu au premier rappel sur la table. Le loyer. Non, moins cher, l électricité sans doute. Enfin, peu importe. Ce n était jamais arrivé auparavant. Ils étaient mariés depuis 16 ans. Elle avait attendu la fin des betteraves pour partir. C était l année dernière. Fernand fait les betteraves depuis dix ans. Chaque année, il dit que c est la dernière, mais chaque année, il est là. 4 On était à la mi-octobre. José n a pas été surpris quand il m a vue débouler, un dimanche, sur le parking de Saint-Ghislain, avec dans mon sac un peu de linge propre. Pendant trois semaines, je ne l ai guère quitté. On promenait sur les routes luisantes notre amour tout neuf. Une fois trois jours en France, trois fois un jour en Hollande, une fois la France Ensemble, 24 heures sur 24, alors que, dehors, l automne se donnait des grands airs d hiver. C était magnifique. Les plus beaux jours de ma vie. Tout mon bonheur dans huit mètres cube. On allait jusqu à Eindhoven comme on se serait embarqués pour un voyage au-delà du cercle arctique, on longeait la Loire comme s il s était agi de 88
89 l Amazone, la pluie incessante pour nous se parait de parfums tropicaux, nous découvrions les banlieues industrielles comme un couple d extraterrestres visitant le musée de la Terre. On était heureux, on était les maîtres du monde. Mais dès que l on descendait de la cabine, on se heurtait au monde pressé et hostile. Les sentiments paradoxaux qui m avaient déjà frappée, cette fierté mêlée de honte, je les vivais maintenant de l intérieur. Je m insurgeais contre cette abruxellation, quand tout le monde se plaint mais que personne ne fait rien pour changer les choses, sans me rendre compte qu en réalité j y participais. Je nourrissais ma révolte du passé bousculé de José et je le priais de tout me conter (l armée, les paris stupides, les patrons irresponsables, les collègues inconscients et puis ceux qui n étaient plus là ) sans omettre le moindre détail. Je prenais tout sur moi, je m identifiais complètement, j incarnais LE routier en difficulté, ou mieux, je me sentais prête à me sacrifier pour la cause des camionneurs du monde entier, alors que, je m en rends compte aujourd hui, j étais incapable d imaginer la vie sans José, ne fût-ce qu un seul jour. L amour, je n en doutais pas, me rendait extralucide et courageuse. Mais ce n étaient que paroles de témérité. Trop puissant, tout cela. Et moi, trop fragile, trop sensible, trop émue. Dépassée par mon propre enthousiasme. Je n avais plus de repère : plus de boulot, plus d amis, j avais coupé tous les ponts ; je n avais plus de repaire : plus de domicile ; et bientôt je n aurais plus d argent. José, pendant les premières semaines, profita de mon élan pour vider le sac à dos plein de rancunes et de frustrations qu il portait seul depuis trop longtemps. Il fut prolixe puis ses paroles se retirèrent, comme une grande marée. Libéré de ce fardeau, se sentant plus léger, il était joyeux. Lui, l écorché vif, le célibataire désorganisé qui avait toujours désiré vivre hors normes il devenait conventionnel et pragmatique. Il m encourageait à m installer dans son petit appartement et à me reposer, ce que je fis. Je suivais heure par heure son itinéraire sur une carte d Europe épinglée au mur, je l appelais sans cesse, je m abrutissais devant le poste de télé miniature qui trônait au pied de son lit. Je ne parvenais qu à l attendre en m ennuyant. Il insistait pour que je reprenne mon projet de bouquin. Or, je savais depuis le début qu il n y croyait pas, qu il le considérait comme le caprice d une intellectuelle. J ai vécu cela comme une trahison. Et s il avait eu raison? Sous les décombres de mes certitudes pointa le doute, et je me sentis seule comme jamais. Ce n était pas la première fois que je déprimais, non, mais cette fois, au lieu de renoncer, au lieu de passer à autre chose, au lieu de fuir, comme j en avais pris l habitude, cette fois, je m accrochai. Question d honneur. 89
90 90 La route était devenue ma principale rivale. Je devais être la plus forte. Je devais reconquérir José, complètement, l aider à se libérer de cette emprise, de cet envoûtement quitte à agir contre son gré. Fallait-il que je l aime! Si, toutefois, je faisais ça par amour Je n en sais plus rien. Je pensai d abord passer mon permis poids lourd, mais j en abandonnai bien vite l idée. C était me battre sur son terrain! Je décidai donc de chercher un boulot. J avais quelques diplômes en poche et, en réserve, quelques anciens amis ou amants dont le soutien pouvait se révéler utile. J étais certaine de pouvoir décrocher un boulot facile et bien rémunéré, mais je ne dis rien à José. Je savais qu il n était pas très chaud : il préférait que je me repose, que je reprenne encore des forces. C est lui qui s occuperait de gagner de l argent. Je ne savais pas s il doutait de moi ou s il répondait à une éducation, voire à l influence d un milieu machiste, mais il ne semblait pas prêt à remettre ce principe en question. Au début, il faudrait qu il roule, beaucoup. Après, il diminuerait. Ou, mieux, il achèterait deux ou trois tracteurs et ferait rouler les autres En attendant, il prenait des amphétamines, il dépassait ses amplitudes, il trichait avec les disques. Reste au moins une nuit complète avec moi. Tu prétends que tu fais tout ça pour moi, mais moi j en veux pas de cet argent. C est du temps avec toi que je veux. Mais ton temps, tu le brades. 300 balles de l heure. Tu es fier comme tout, et tu acceptes de te laisser traiter comme ça? Soit il ne répondait pas, soit il me répétait : attends, sois patiente, après J ai très vite compris qu il n y aurait jamais d après. Je me consolais dans nos ébats, à l étroit dans sa cabine, comme au bon vieux temps. Alors, j oubliais tout. C était notre havre, c était tout ce qu il nous restait. Le reste du peu de temps que l on partageait encore, on se disputait. On en revenait toujours à l argent, comme une sorte de paravent qui nous protégeait des questions de sentiments. Un jour, lasse, je lui ai annoncé que je cherchais du boulot. Il n avait pas l air surpris. En fait, j avais trouvé, mais je n ai pas eu l occasion d aller jusqu à le lui dire. Il est resté très calme. Peut-être avait-il mûri ses phrases depuis longtemps? Tu as peut-être raison Je ne pourrai jamais arrêter. C est ça, ma vie : mon bahut. J ai rien d autre. Pas de diplôme. Pas de famille. Je ne sais pas écrire sans faute. Être chauffeur, c est une nécessité, sinon, on ne tiendrait jamais le coup dans des conditions pareilles! Si je ne l avais pas dans la peau, ce camion, il y a longtemps que j aurais arrêté! Il me parlait sans même me regarder. Perdu dans ses pensées, il ajouta : Une nuit, je me suis embourbé. J étais seul, dans la nuit noire de la campagne, sur une petite route dont les talus avaient été dévastés par les eaux, le frigo vide, l heure du rendez-vous largement dépassée. Il tombait une sorte de neige fondante, grise et lourde, comme de la gelée. Une auto s est arrêtée et le type m a
91 proposé de venir me réchauffer chez lui. J ai préféré attendre dans ma cabine. Et bien, tu ne me croiras pas, mais j étais heureux Tu ne peux pas comprendre. Pour nous, c est la route à tout prix. Et moi? Toi? Toi, tu vis comme dans un film. Et tu parles comme un livre. Ma sœur vivait dans une sorte de tourbillon et il m était déjà arrivé à plusieurs reprises d y noyer mes angoisses. Mes histoires de poids lourds la laissaient complètement insensible. Écoute, ton problème, c est de trop réfléchir! Quand est-ce que tu commences ton nouveau boulot? Dans quinze jours Et bien, en attendant, fais des choses, vois des gens, reviens sur terre! Je vais te soigner. Je vais t enlever les camions de la peau, moi! Demain, je te réveille à sept heures et demie, on déjeune, et puis je te dépose chez le marchand de peinture. Ma sœur croyait aux vertus des travaux manuels. Il faut dire qu elle avait une grande et vieille maison. J ai repris les pinceaux et repeint la salle de bain en jaune et blanc. Le résultat n était pas fameux, on voyait les coups de brosse et j avais taché le sol. Mais le but était de me distraire et de m encourager. Je me suis laissée entraîner par son énergie et son optimisme et j ai fini par retrouver mon allant. J ai débuté dans mon nouveau job. Il s agissait d un poste d assistante dans un bureau d avocats. Je m y suis rapidement fait deux ou trois copines. L ambiance était assez décontractée et, finalement, c était cela qui comptait. Très vite aussi, un des avocats associés est devenu mon amant. Marié, il m emmenait au cinéma l après-midi et quelques fois à Paris. J ai quitté ma sœur, j ai loué un appartement, ce qui facilitait nos rendez-vous. J ai rapidement bénéficié d une promotion. Je me suis habituée aux tailleurs et j ai pris goût aux manucures, aux traiteurs et aux grands millésimes. Ma cure de désintoxication touchait à sa fin. Mes souvenirs de camions se mirent à jaunir dans un recoin de ma mémoire, rangés auprès des images d Éric et des précédents épisodes de ma vie. Mon présent se mit à ressembler à celui des individus qui vivaient à mes côtés. Le torrent accidenté était devenu un long fleuve tranquille. Jusqu à ce qu un soir, un an plus tard environ, sur une route reconnue dangereuse, un autocar bourré d élèves en voyage scolaire glisse dans le ravin. Un terrible accident, une trentaine de morts, tous de moins de quinze ans, et le chauffeur : brûlé et égratigné, mais indemne! Un des parents a téléphoné au bureau pour obtenir un conseil. Je me suis arrangée avec une collègue pour ne pas avoir à gérer le dossier, mais je ne pus 91
92 92 m empêcher de suivre les actualités avec curiosité. De ce jour, je me mis à voir, à nouveau, des camions partout, comme une femme dès qu elle est enceinte ne remarque plus que des ventres ronds. Certains jours, un besoin me conduisait sur l autoroute. J écoutais ma cassette de Dire Straits et, les yeux au bord des larmes, je me calais à 90 sur la bande de droite. Pour chasser le visage de José qui s imprimait jusque sur la buée des vitres, je pensais à Bénédicte. Je ressentais un mélange de honte et de regrets. J essayais d imaginer nos retrouvailles. Je roulais jusqu à Saint-Ghislain. Il m est même arrivé, un jour gris, de pousser une longue pointe jusqu à l aire d Assevilliers et, comme je n osais pas y stationner et encore moins y descendre de ma voiture, j ai fait demi-tour à la sortie suivante. Il faisait nuit quand je suis rentrée, à du 140, dans mon Alfa presque neuve. Arrivée chez moi, je me sentais plus légère. Jusqu à la fois suivante. Et puis, un matin, en ouvrant le journal, un article en première page, avec une photo en couleurs, attira mon attention. Un camion-citerne ADR avait versé dans un virage très dangereux, au milieu d un quartier résidentiel et avait pris feu. Le chauffeur avait été retrouvé calciné. Une enquête était en cours : il semblait que le chauffeur ait retourné ses plaques et emprunté un itinéraire interdit. Heureusement, le pire avait été évité, il n y avait pas d autre victime que lui. Je ne sais pas ce qui m a pris, un pressentiment. J ai appelé Bénédicte. Il s agissait bien de José J ai pleuré au téléphone. Puis, elle m a demandé de mes nouvelles. J ai dit : oh, rien Ç aurait été trop long. Et je lui ai demandé des siennes. Elle m a donné rendez-vous à la pompe Fina, sur la nationale à la sortie de Fleurus. Elle roulait depuis un mois en national. J ai grimpé en silence. Elle n a rien dit non plus. On savait toutes les deux qu au premier mot, on risquait de fondre en larmes. Elle a démarré et j ai fermé les yeux sur tout ce que ces bruits éveillaient en moi. Un crachotement régulier perturbait mes souvenirs. Bénédicte, contrairement à ses habitudes, gardait la C.B. branchée en permanence et, à chaque collègue que l on croisait, elle en augmentait le son. Les discussions allaient bon train car l enquête sur la mort de José avait révélé qu il avait intentionnellement emprunté cet itinéraire. La Belgique était divisée en deux : ceux qui considéraient José comme une victime, et ceux qui le traitaient d assassin. J étais très partagée. À 8 heures, on n avait toujours pas échangé plus de trois mots. On écouta le journal parlé. Le journaliste se contenta d annoncer que le prochain débat dominical ferait le tour du problème de ces «fous du volant». Le tour du problème en 50 minutes de bla-bla-bla. Même avec le vent dans le dos C était grotesque et lamentable.
93 Vers 9 heures, 9 heures et demie, ça se mit à s engueuler sur le canal 19. D un côté, il y avait ceux qui refusaient d admettre la culpabilité de José : ils parlaient de pure calomnie et de machination. Les plus fanatiques d entre eux voulaient partir en guerre, le nom de José en bannière, afin d empêcher le gouvernement d enterrer l affaire avant le corps. Ils brandissaient à l occasion leurs éternelles revendications, rancies à force de n être jamais exaucées. À l autre extrémité, certains chauffeurs ne trouvaient à José aucune circonstance atténuante et refusaient de montrer une quelconque marque de solidarité qui pourrait faire croire qu ils cautionnaient un tel comportement. Entre l activisme à tout crin des uns et l individualisme frileux et avare des autres, la plupart des chauffeurs ressentaient un profond malaise, sans trouver les mots pour le dire. Malgré ces querelles intestines, la majorité semblait s accorder sur un point : il était temps de faire entendre la voix de la route, d ouvrir les yeux de la population sur les risques du métier, de changer l image de la profession auprès du public. Ce jour-là, il n était pas question du prix du gasoil, il était question de vie et de mort. D heure en heure, l invitation à allumer ses phares en signe de deuil se répandit à travers le pays. Les camions quittaient les autoroutes pour traverser les villages et de temps en temps, de longs coups de Klaxons se répondaient, comme des hurlements de chiens. Tous avaient accroché du noir, un foulard, un pull, une chaussette au rétroviseur ou à la calandre. À dix heures et demie, l heure de la levée du corps, on s est tous arrêtés, là où on était, jusqu à onze heures moins le quart. Nous étions au-delà de Liège, sur une nationale tranquille, dans un pays de collines que je ne connaissais pas. Bénédicte a immobilisé le semi face à une étendue calme, que des haies basses découpaient en vergers lointains et en prairies parsemées de vaches, et on a pleuré. Quand je pense à José, je revois ce panorama, ce camaïeu de verts tendres qui se mêlent à travers les larmes. Un soupir, une pause, une image arrêtée, un trou, un morceau d éternité, pour rendre sa dignité à un mort, un quart d heure de silence, le premier quart d heure de silence sur le canal 19, sans aucun doute. Après, on a rentré les foulards noirs, la C.B. s est remise à cracher. J y ai appris que l amie de José, cueillie à la grille du cimetière par les micros et les caméras, s était refusée à toute déclaration, et on est arrivées à l usine. Le dimanche midi, j étais en peignoir devant mon petit écran. Comme prévu, le débat s est embourbé. Deux chauffeurs étaient présents. Le premier, qui suait sous la chaleur des spots et le regard de cyclope de la caméra, a tenté de parler des conditions de travail : les horaires, le stress, les heures d attente, les taxes sur le gasoil, la concurrence étrangère L animateur lui coupa la parole afin de «recentrer le débat». Le collègue 93
94 94 se contenta de condamner José pour son comportement irresponsable, se cachant derrière des statistiques et arguant qu aucune profession ne pouvait se vanter de ne compter aucun chien galeux. Puis, les responsables politiques profitèrent de l affaire pour polémiquer. Les mêmes mots, exactement, que d habitude. Puis, LE spécialiste, un jeune homme au nœud de cravate trop serré, s appliqua à démontrer qu il s agissait «d un problème lié à la surcapacité structurelle et non conjoncturelle». Le journaliste, visiblement, n osait pas lui couper la parole. La pomme d Adam nerveuse, les notes bien disposées sur la table, il parlait des chauffeurs en termes de «base» ou de «terrain», et de la mort de José comme d un «événement exogène» Ils n ont pas échangé un seul mot, pas un seul, à propos des hommes, de leur vie. Le spécialiste aborda, une minute avant la fin, le fond du problème, remettant en question une mobilité si chère et polluante. Je le suivais quand il parlait de réenvisager le «just in time», l «économie de flux tendu», mais ses mots étaient glacés et il concluait, alors que cela aurait pu, enfin, devenir intéressant. La nuit suivante, je me réveillai, angoissée par un cauchemar, et je me fis chauffer un bol de lait avec un peu de vanille. Le nez au-dessus des vapeurs sucrées, je sentais d anciennes émotions m envahir à nouveau. Je bus le lait d une seule traite, en pardonnant au spécialiste son charabia abstrait : peut-être était-ce pour se protéger de trop de sentimentalisme? Le lendemain, alors que les chauffeurs se concertaient sur l opportunité d organiser une opération escargot, un incendie se déclencha dans un petit parking désaffecté, à Anderlecht : une dizaine de morts, des ados qui faisaient du roller dans le labyrinthe de béton. Aucune caméra ne serait plus disponible pour une manifestation de chauffeurs. Comparé aux victimes du feu, de jeunes immigrés dont l innocence, pour une fois, semblait faire l unanimité, José ne pesait plus très lourd. Le surlendemain, on apprit que les enfants jouaient en réalité avec des explosifs. Quel gâchis. Je me sentais lâche. C était comme si j avais trahi José. Je savais au fond de moi qu il avait sciemment pris ces risques. Pas un suicide à proprement parler, mais une sorte de roulette russe. C était irresponsable, immoral. S était-il pris pour Don Quichotte? Quoi qu il en fût, il me semblait que je devais agir pour qu on ne puisse le condamner sans connaître sa vie. Et alors quoi? J allais téléphoner à la rédaction du «Soir» et raconter ma liaison avec lui? Pendant une semaine, je me sentis sans aucune force. Je me savais capable, une fois de plus, de tout abandonner. Dès que je me retrouvais seule, la nausée me prenait. Alors, je suis sortie, je me suis offert un soin complet du visage, une épilation et quelques séances de banc solaire, un week-end à Paris J ai tenu bon, j ai réussi, je suis restée, j ai tout gardé : mon boulot, mon appartement, mon amant. Quelques mois plus tard, j ai demandé et obtenu congé le mercredi, j ai changé la disposition des meubles dans ma
95 chambre, j ai remis ma discothèque à jour, je me suis inscrite dans une salle de gymnastique et j ai téléphoné à Bénédicte. On a pris l habitude de se parler très régulièrement. Elle m appelait pendant ses coupures. J entendais, raboté par le téléphone, le chant des clarks ponctuer ses paroles, je l imaginais. Les choses avaient changé pour elle. Ça avait commencé avec le décès de sa mère. Elle avait quitté l inter, elle n avait plus le cœur à profiter du coucher de soleil. Elle avait été obligée d inscrire ses enfants dans un internat. Ça lui coûtait très cher, alors il fallait beaucoup rouler. Aussi, je ne l ai pas crue quand, un jour, elle me lâcha : Je crois que je vais arrêter Il était chauffeur. Ils s étaient rencontrés à Thirimont, lors d un rassemblement. Puis, ils s étaient téléphoné. Une fois, deux fois, tous les jours. Sans se connaître et sans se voir, ils avaient osé se dire, l un à l autre. Alors, il l avait invitée au restaurant et ils avaient fait l amour. Ils s étaient installés ensemble, puis quittés, puis remis, puis quittés à nouveau. jusqu à ce qu ils se rendent compte, chacun de leur côté, que le manque était réciproque, que, sans l autre, la vie perdait son goût. Elle avait décidé de suivre une formation pour devenir elle-même formatrice au FOREM. Il fallait de nouveau qu elle se batte contre le protectionnisme masculin, mais l amour lui donnait le sourire et elle réussit toutes les épreuves. Quand elle m annonça qu elle roulait pour la dernière fois, je pris congé pour l accompagner. Elle s était coupé les cheveux très courts. On a fait comme si rien n avait changé, on a joué à Thelma et Louise en ressassant nos souvenirs espagnols. Au fur et à mesure de la journée, je la sentis de plus en plus tiraillée, entre soulagement et regrets, entre allégresse et mélancolie. Elle parlait moins, et sa voix tremblait. Le soir, j ai vu sa gorge se serrer quand elle a posé les clés et tous les papiers sur le comptoir. Voilà, c était fini. Elle m a, pour la première fois, invitée chez elle. C était très étrange de la voir bouger, marcher, se lever, ouvrir une bouteille de Rivesaltes, boire autre chose que du Coca. Vers huit heures, ses enfants enfin, ses jeunes ados, sont rentrés de l école, visiblement fatigués par une semaine de cours et un long trajet en car, laissant tomber manteaux, cartables et sacs par terre, au milieu du salon, pour lui sauter au cou. Je l ai vue essuyer ses joues. Puis, je les ai salués comme si nous nous connaissions déjà. Un peu plus tard, son homme est arrivé. Les deux pieds bien ancrés dans la réalité, il m a plu d emblée. J ai passé une curieuse soirée. Je me sentais, dans ce lieu inconnu, bien plus à l aise que je ne l avais jamais été dans mes propres appartements. 95
96 Ils ont emménagé dans une nouvelle maison qu ils ont achetée à leurs deux noms. Ses enfants y ont chacun une petite chambre, mais ils ont choisi de rester à l internat et de ne cohabiter que le week-end, comme avant. Elle a débuté dans son nouveau boulot. Elle gagne bien sa vie, elle preste ses 37 heures par semaine et elle a son mois de congés payés. Mais il s agit d assurer. Comme le pays a toujours manqué de chauffeurs, ils ont décidé, il y a quelques mois, de se tourner vers les immigrés et vers les femmes. Ils ont lancé des appels à la radio et diffusé des campagnes de pub dans les journaux féminins. Ça a très bien fonctionné : femme chauffeur, ça devient la dernière mode! Bénédicte a un boulot infernal, au moment des inscriptions et des examens, surtout. Les filles sont très nombreuses à suivre les formations, et Bénédicte les couve d un regard réjoui. Elles se confient volontiers à elle et lui permettent de rouler par procuration. Quand elle regarde vers l avenir, Bénédicte est optimiste. Cours de mécanique, de législation, de secrétariat, de cartographie, de langues, de relations publiques «même si ces études ne sont pas encore devenues obligatoires, les chauffeurs sont mieux formés. Et, comme par hasard, on commence à les considérer. Il aura fallu que les femmes s en mêlent!» dit-elle souvent en souriant. Elle se sent bien. Le plus difficile, au début, m a-t-elle dit, c était de n être jamais plus seule! Elle devait parler et écouter non-stop, attendre les pauses pour s offrir une tasse de café, se contenter chaque jour des mêmes murs sales comme horizon, quelle que soit la saison. Parallèlement, elle a appris à connaître ses voisines et elle prend parfois un café avec l une ou l autre, qu elle fait rire en répétant sans cesse son bonheur de connaître son facteur, de rentrer à heure fixe à la maison, de se soucier du contenu des armoires et de cuisiner, chaque soir, pour elle et pour son homme, puis de s endormir, le ventre calé contre sa chaleur. Le mari de Bénédicte Il traverse la rue ensommeillée. Le crissement léger de ses pas semble immédiatement avalé par la nuit encore noire. Il grimpe. La lourde porte de la cabine claque. Il abandonne, derrière lui, les derniers relents de sommeil qui tardaient encore à le quitter. Le siège pneumatique reconnaît son poids et glisse dans un léger chuintement jusqu à la hauteur idéale. Ça sent la pêche. C est Bénédicte qui lui a acheté ce petit sapin désodorisant. Remplissant ses poumons de cette saveur sucrée, il jette un regard à la fenêtre aux tentures closes derrière laquelle elle est encore endormie. Ils ont passé une courte nuit. Elle avait le brûlant. Il fallait qu elle 96
97 reste assise et il lui a calé les deux oreillers derrière le dos. Ils ont longuement parlé, dans le noir, les yeux grand ouverts sur leur avenir. Il envoie un baiser vers la petite maison qu ils viennent d acheter et dont la façade semble lui sourire. Cinq heures moins le quart! Il installe son disque et démarre. Pas le temps de préchauffer l engin, ou il va réveiller tout le quartier. Le camion bondit. Quatre cent vingt chevaux, c est beaucoup pour tirer une benne vide. La puissance de la machine passe maintenant à travers lui, vibre sous sa peau, gonfle ses poumons, caresse ses tympans. Maintenant, il est bien éveillé. Une demi-heure plus tard, il arrive en vue des grilles de Cockerill. Elles se sont ouvertes, comme chaque jour, à cinq heures. La chance lui sourit : deux collègues seulement sont arrivés avant lui. Tout juste le temps de consulter la feuille de route et de remplir le CMR. D autres camions arrivent et se rangent à la queue leu leu. Il a l impression de participer à la formation d un long serpent qui, chaque jour, se déploie sur les routes, reliant les usines entre elles, sorte de circulation sanguine permettant la vie. Les embouteillages comme des caillots de sang. D ailleurs, lorsque les routiers sont en grève, le pays est paralysé. Le petit matin se lève quand il entre dans l usine. Un petit matin gris, humide. Il longe les collines de ferrailles. Faire très gaffe de ne pas crever, avec ces saloperies. Il a le temps d un petit café pendant que les deux premiers chargent. Une chaude buée s échappe du Thermos. Une demi-tasse, parce que ça va aller vite. Une demi-tasse bien sucrée, qu il termine juste au moment d aligner la benne. Pendant que le bull charge le laitier, il vérifie l état de ses pneus. Paul le rejoint et ils parlent dans l air chargé de gaz. Paul a trois enfants mais a gardé peu de souvenirs des grossesses de sa femme. Il n était pas très présent, elle a tout fait sans lui. Enfin, tout! Façon de parler ajoute Paul en riant fort. Paul est un bon vivant. Il prend la vie comme elle vient. Il prétend toujours que s il voyait plus sa femme et ses enfants, ils auraient le temps de se disputer. Bien sûr, avec Bénédicte, ce n est pas pareil. Elle sait, elle. Paul demande de ses nouvelles. «C est dommage qu elle ne roule plus. On avait fini par s habituer» conclut-il en s éloignant. Il rit. Ça secoue ses épaules de droite à gauche et ça lui donne une drôle de démarche. On dirait qu il a bu. Sur la bascule, à la sortie, il est refusé. Deux cents kilos de trop. Il faut retourner au chargement. Il râle. Il vide les deux cents kilos à la main. Ça le défoule. Il remonte dans la cabine et allume une cigarette. Tant pis. Il arrêtera de fumer plus tard. Quand le petit sera arrivé! Aujourd hui, trop de stress. Il a perdu une partie de son avance. Il prend un raccourci. Une route qu un collègue lui a indiquée la semaine dernière. Il ne connaît pas bien la région de Charleroi. Il se demande pourquoi l autre ne lui en avait jamais parlé auparavant. Pour arriver le premier? 97
98 98 Autoroute, direction Liège. Ça roule. Il a encore entre les oreilles le bruit caractéristique de la sidérurgie et il allume la radio pour s en débarrasser. Devant lui, une Clio plafonne à quatre-vingt-cinq. Il ne ralentit pas. Il espère que l autre va jeter un œil dans son rétroviseur et accélérer un peu. Un peu, juste de quoi se caler à nonante. Mais la petite voiture ne bronche pas. Le Volvo n est pas capable de la doubler. Alors, il perd de la vitesse. Juste avant la montée. Il enrage contre le conducteur dont les cheveux ne dépassent même pas de l appuie-tête. Mais que fait-il sur la route à cette heure? Un pépé qui ne parvient plus à dormir, sans doute! Alors que lui, il travaille! La Clio, légère, maintient son train régulier et le distance alors qu il amorce la côte. Les quatre cent vingt chevaux tirent la langue. Une autre benne, dont il guette les phares dans son rétroviseur depuis quelques minutes, le dépasse. Elle va sans doute prendre sa place La circulation se fait plus dense mais le trajet est calme et monotone. Du côté du ciel, c est le gris absolu. Seul un halo plus pâle indique l est. Il coupe la radio qui annonce que «la couverture nuageuse ne devrait pas se lever de toute la journée» Il l aurait bien dit lui-même! La météo, c est comme les informations routières : juste bonnes à vous annoncer que vous êtes bloqué dans un embouteillage! Il pense à Bénédicte. Elle a dû secouer la couverture de plumes, déjà. Puis la retaper sur le lit de leurs amours, parfaitement gonflée, avant de descendre prendre le petit déjeuner qu il lui a préparé avant de partir. Elle doit être dans le bus à cette heure-ci. Haccourt. Tout va bien. Petite attente. Décharger. Repartir. À la sortie de la cimenterie, il s arrête pour pisser. C est un rituel. Chaque fois qu il y vient, il s arrête là. Et en route, direction Hasselt, jusqu à Langerloo. Là, charger les cendres volantes. Et c est vrai qu elles volent, ces salopes! Il vérifie le chargement, debout sur la benne. Il disparaît dans la poussière. Le camion est chargé et il redescend, chargé lui aussi. Tout est gris aujourd hui. Il tousse, il crache. Il est sale. De la tête aux pieds. Ne pas frotter, ce serait pire. Huit heures du matin et il est déjà dégueulasse. Pour un chauffeur qui met sa fierté à rester clean! C est ce qui a plu à Bénédicte. Camion propre, chauffeur propre. Pour le reste, il se demande encore comment elle a pu repérer en lui ce tempérament, ces envies, ces qualités qu il ne soupçonnait pas lui-même. C est qu il cuisine, maintenant, il fait les courses, il l aide à pendre le linge au jardin, il se surprend à admirer le petit parterre qu elle a semé et surtout, il s étonne d aimer ça. Il a laissé la fenêtre entrouverte et la poussière s est vautrée dans la cabine. C est vrai qu il faudrait qu il roule en bâchée. C est moins sale. Direction Tournai. Il croise Luc qui part avec son frigo pour Milan. Ils passent quelques minutes ensemble sur le canal 19, jusqu à ce que ses mots soient digérés par la distance. Il se débranche. Il aime se sentir seul, libre de penser. Son corps s occupe de conduire. C est à peine s il doit y penser. Les quarante tonnes
99 du camion sont comme un prolongement de lui-même. À du nonante, Tournai, c est loin. Il a le temps de rêver. Et dire qu avant la Belgique lui paraissait si petite. Robert le dépasse dans son semi rutilant. Une nouvelle peinture décore la portière droite de son tracteur, et il a encore fait sauter le fusible! Il aime bien Robert, mais il est content d avoir refusé de travailler pour lui. Il a passé l âge de jouer avec les disques et de rouler au rouge. Il va être papa, lui! Un jour, il se fera prendre, Robert, et ce sera normal! Il se branche sur la C.B. Robert se plaint du prix du gasoil. C est encore sur nous que ça tombe. On ne peut pas se laisser faire. Il y a un rassemblement à Bruxelles, demain. Il faut que tu viennes. Non, je ne peux pas, ma femme va accoucher. Justement. Comment tu vas l élever, ton petit? On doit se serrer les coudes. On doit être tous là. Excuse-moi, Robert, mais je vais avoir une vraie famille et c est là que j ai envie d être. Il a un peu honte, mais il sait qu il n est pas Superman. Comment va-t-il faire pour que sa vie abrite la route, Bénédicte et leurs enfants. Parce qu il en veut plusieurs et qu il faudra bien qu il le trouve quelque part, le temps. Bénédicte a bien réussi à arrêter, pourquoi ne trouverait-il pas une occasion, comme elle? Devenir formateur, ou travailler au planning, ou reprendre le Raton Laveur. Ça, ça lui plairait. Écouter ses amis, leur offrir quelques minutes de détente, jouer un peu au curé et un peu au psy Ça ne lui fait pas peur, puisqu il en a envie. Voilà qu il pleuvine. Le pied bien calé sur la pédale (il conduit en chaussettes, il sent mieux sa machine), il remplit des papiers, il regarde la carte, il mange un morceau de gâteau (ah, le gâteau maison de Bénédicte!), il rallume la radio. Les auditeurs peuvent appeler pour donner leur avis sur les programmes télé. Il n y connaît rien, lui. Il est toujours largué quand les grands enfants de Bénédicte se mettent à en parler. Au début, il croyait que les Simpson étaient des voisins. C est normal, il n arrive jamais avant la fin du débat, après le film. Il est crevé. C est l âge. À vingt ans, en une sieste, il récupérait plusieurs nuits blanches. Il pense à leur discussion d hier soir. Je ne veux pas que tu arrêtes pour nous, lui répétait-elle, les mains posées sur son ventre dur et rond, les yeux rougis de fatigue. Bon Dieu N est-il pas en train de faire une bêtise? Il en a rencontrés qui déprimaient complètement après une seule semaine d arrêt Est-il plus fort que les autres? Il se rend compte qu il a rarement croisé des chauffeurs heureux. Enfin, vraiment heureux! Qui parviennent à concilier boulot et famille! À les entendre, les femmes valent moins qu un camion. C est peut-être pour se consoler de ne pas pouvoir en garder une 99
100 100 seule? Ils sont tous soit divorcés, soit cocus Sa mère a peut-être raison de le trouver trop naïf. Ont-ils eu raison de le faire, ce petit? Il l aime déjà tant. Bertrand, son frère, employé de banque enfin, «cadre commercial», qui a des horaires aussi difficiles que les siens, s est-il posé tant de questions avant d avoir ses deux filles? Et Bénédicte qui le laisse seul face à cette décision Au début, il pensait que si elle n était pas jalouse du camion, c est qu elle ne l aimait pas assez. Maintenant, il la croit quand elle dit qu elle préfère le savoir heureux au volant que malheureux à la maison. Elle dit aussi qu elle aimerait le voir plus souvent, plus longtemps. Et ça lui fait du bien quand elle dit ça, il a envie de la serrer contre lui de toutes ses forces. Ils auront assez d énergie et de volonté pour continuer à s aimer, malgré tout. À deux, ils sont déjà si forts. Alors, à trois! Mais il a peur. Parce que tout le monde lui dit que ce sera très difficile. Un coup de fouet d adrénaline. Une BM le dépasse dans un nuage de gouttelettes et lui fait une queue de poisson pour ne pas louper la sortie. Il sent instantanément la sueur perler dans sa nuque. Elle roulait si vite qu il ne l avait même pas vue arriver parmi le flot, léger mais continu, de la circulation. Ça aurait pu tourner en carambolage! Les yeux collés au fil de la route, il se verse un peu de café. Il est encore bien chaud. Il est à un tournant de sa vie. Ce n est pas le moment de déconner. Cela fait des années qu il sait comment amorcer les virages dangereux et il est confiant. Malgré toutes les difficultés du moment, pas une migraine! Au contraire, une sensation de sérénité, logée dans son ventre. C est une profonde conviction de bonheur, et ça a un léger goût de paradis. Il n est jamais qu à Chapelle. Aller jusqu à Antoing, CCB, décharger les cendres. Puis retour à Marchienne, reprendre du laitier. Une heure. Enfin. Le coup de fil quotidien de Bénédicte, pendant sa pause déjeuner. Dans une grosse semaine : congé de maternité, douze semaines. Pour les premiers, elle ne s était arrêtée qu un petit mois. Ça la rend un peu nerveuse. Il est temps qu il vienne, ce petit. Ce matin, son ventre était très dur. Il l est encore. Mais c est normal, à trente-sept semaines! Elle a rendez-vous chez le gynéco demain. Il est quatorze heures. Il est fatigué, il a faim. Vol au vent et frites trop cuites. Vite avalé. Il s installe pour dormir un quart d heure sur le volant. Il ne s endort pas. Il est trop fatigué. Il attend dans la cabine la fin des trois quarts d heure de coupure. Au disque, il est déjà dedans, il a déjà mordu, roulé trop! Pas grandchose. Heureusement, il y a peu de contrôles. Repartir pour Haccourt. Le camion reconnaît chaque virage, chaque trou, la montée de la Clio Tiens, la pluie a cessé. Il lui semble que rien dans le paysage n a changé depuis ce matin, quand il regardait l aube s étirer. Quelques caravanes en plus. Vigilance! Vigilance!
101 Prendre sa place dans le serpent du déchargement. Quelqu un se rendrait-il compte de quelque chose s il disparaissait soudain? Une minuscule perle de moins dans un long, long collier de perles, une fourmi de moins dans une fourmilière. Il sort se dégourdir les jambes. Il court autour de son camion. Vite, très vite. Il est essoufflé. Ça fait du bien. Il s appuie un instant contre la carrosserie dont on ne devine presque plus la couleur. Le souffle calmé, il ne peut s empêcher de prendre un grand chiffon et de frotter la face de sa machine. Il essuiera aussi la bouche de son enfant. Il n aime pas les enfants à la bouche sale. Un collègue s arrête un instant près de lui. Antoine. C est un vieux de la vieille. Sa femme l a quitté, ses enfants sont grands. Antoine est très seul. Il est gentil mais très bavard. Il raconte qu il a fait Anvers ce matin et qu il a eu un peu de soleil. Engis. Dans le rectangle du pare-brise, les collines blanches de gypse se découpent comme un décor de cinéma. Un monde en gris et blanc, plein de contrastes et de lumières réverbérées. Il ralentit, tellement c est joli. Il viendra montrer ça au gamin. Il l imagine, en culotte courte, sur le siège du passager ou endormi sur la couchette. Il est dix-huit heures. Retour à Antoing. Deuxième coup de fil de Bénédicte. Elle est bien rentrée mais elle est fatiguée. Et son ventre est toujours aussi dur. Elle le rassure : «Je me souviens, c était comme ça, ne t inquiète pas» Mais c est son premier, à lui! Il insiste. Il n ose pas lui dire que c est à cause de son âge qu il s inquiète. Il circule tant d histoires sur les mères de plus de quarante ans. Elle promet d appeler le médecin, juste pour lui demander si c est normal, pour rassurer le futur nouveau papa. Lui aussi se sent fatigué mais il lui dit que non. Sa vie défile à du nonante à l heure, quoi qu il fasse. Il a mal au dos, il a mal aux yeux. C est le coup de pompe de l après-midi. Un mauvais moment à passer. Il ouvre la fenêtre et mange une barre de chocolat. Dix-neuf heures trente. Il commence à s énerver. On ne décharge que jusqu à vingt heures, à CCB. Il espère qu on le prendra. Depuis qu il connaît Bénédicte, il se sent comme attaché à un élastique qui, le soir, le ramène vers elle, de toutes ses forces. Il est passé in extremis. À vingt heures deux minutes! Il a dit que sa femme était sur le point d accoucher. Bon, faudra voir, quand il reviendra, à dire que c était une fausse alerte! Recharger, heureusement sur le même site. Ensuite, il devra encore retourner au dépôt pour faire le plein. Avec un peu de chance, il devrait être chez lui à vingt et une heures. Courage, il voit le bout. Ç aura été une bonne journée. S il arrête si, parce qu il n est pas encore certain ce sera en beauté! Le téléphone sonne. Bénédicte appelle de la clinique. C est ce que le médecin lui a conseillé. Elle a commencé le travail, elle en est déjà à la pièce de vingt francs mais la poche des eaux n a pas encore craqué. Il 101
102 s arrête sur le bord de la route, coupe le moteur pour bien l entendre et ferme les yeux. C est pour cette nuit, ça c est certain, mais elle ne sait pas combien de temps cela prendra encore. Comme ce n est pas le premier, il ferait bien de se dépêcher. Il raccroche, pensif. Il a mal aux mâchoires, comme chaque soir. C est le stress. Il ouvre et referme la bouche plusieurs fois, et les articulations craquent. Il allume une cigarette, ouvre sa fenêtre, tire trois looooongues bouffées puis jette le dernier mégot de sa vie dans l herbe et le regarde se consumer. Il enclenche une cassette, remet ses deux mains sur le volant et il chante à tue-tête. Ses yeux voguent dans le soir et rencontrent la Grande Ourse. Tiens, la couverture nuageuse s est levée. Il relance le moteur. Machinalement, il regarde son disque. Bien sûr, il sait déjà qu il a dépassé les quinze heures d amplitude. Mais rien ne l empêchera d arriver à temps pour Angelo, son fils. Est-ce la fatigue? Ou la fumée? Ses yeux brillent dans l obscurité. 5 Bénédicte avait foncé longtemps, comptant le temps en kilomètres, puis, brusquement, à la mort de sa mère, elle avait opéré un virage à 180 degrés, remettant en cause le fondement même de sa vie, l amour de l autre prenant la place de celui de la route, remisant cette passion à l ordre du passé et n ayant pas l impression d y perdre, bien au contraire, étonnée par la facilité de la vie à deux, surprise de ne douter jamais de son choix, confiante en la certitude d avoir enfin trouvé sa voie. La naissance d Angelo marqua la fin de ce tournant. Depuis, son avenir se dessine, large chemin dont le sable est doux au pied. Je ne sais quelle sera la décision de son mari : arrêter la route ou continuer. Mais je sais que, quoi qu ils fassent, ils le feront bien. José me manque, parfois. J ai l impression qu on a loupé notre histoire. Je suis, jusqu au bout, restée sur mes gardes. Je me méfiais de lui, de ce dont il était capable, et sa mort me donne raison. Il voulait affirmer sa différence, sortir du lot des chauffeurs, s imposer tel qu il était, bourré de paradoxes. Il doit être fier d être mort en héros. 102
103 Quant à moi, je pense qu il faudrait quand même que le monde s interroge sur cette fameuse et incontournable mobilité. Tant de frais, de pollution, d accidents, pourquoi? Quand j y réfléchis, je ne parviens qu à m énerver contre l individualisme, la recherche du profit, le court terme, la mondialisation et j en veux au monde entier : les chauffeurs, les patrons, les clients, les publicitaires, les politiques et moi. Mais pas le moindre embryon d idée constructive. Et puis, mon corps a gardé le souvenir de la puissance que l on ressent aux commandes de ces grosses bêtes. Je crois que je garderai toujours, pour les camions, une sensibilité particulière J ai jusqu à présent entretenu une fâcheuse tendance, dès que tout était sur les rails, à m ennuyer. Je n ai jamais été capable de vivre autrement que comme on effeuille une marguerite, confiant au vent le soin de poser ses pétales çà et là. L autre soir, j ai rêvé, quarante ans après tout le monde, d aller élever des chèvres en Ardèche! C était comme un signal : attention, tu commences à manquer d oxygène, il est temps pour toi de passer à autre chose! Je connais ces messages : c est un peu comme des rhumatismes, une douleur diffuse qui me signale un prochain changement. Mais, pour la première fois, je reste calme. Le contact avec les routiers m a transformée, ou plutôt a transformé mon regard. J aborde un nouveau tournant, je le sais ; ma route à moi est sinueuse, mais les méandres s élargissent, le fleuve atteint la plaine et, au fur et à mesure que la mer se rapproche, son cours s apaise. Je peux maintenant vivre seule et les quelques amitiés que j entretiens remplacent avantageusement mon ancienne bougeotte. J ai arrêté de me réveiller chaque matin en me demandant pour qui ou pour quoi m enflammer. Ma curiosité trouve, dans mon boulot, un formidable terrain de chasse : je n ai plus à parcourir le monde pour la rassasier. Au lieu de pourchasser l horizon, j écoute les gens me raconter leur histoire et je les accompagne de mon mieux. Enfin, je viens d investir dans un bel appartement, un troisième étage avec vue par-dessus les platanes. Ma sœur est venue m aider à peindre les murs et, dès demain, je déballe mes cartons. 103
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108 La premiere qualite reconnue, c est le respect de l horaire. Maintenant que tout le stock est sur la route, les rendez-vous sont tel jour à l'heure précise. Ce n'est pas toujours évident. Il y a la limitation du temps de conduite. Il n'y a rien à faire : il faut essayer de jongler avec tout ça pour pouvoir livrer le client en restant plus ou moins dans la légalité. C'est parfois impossible. 108
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114 On demande de plus en plus de tâches au chauffeur. Il faut charger, décharger, bâcher, débâcher, c'est aussi de la mécanique, de la manutention, de la cartographie, de la représentation, du secrétariat. Il y a beaucoup d'heures d'attente, il ne faut pas s'énerver, rester poli et savoir arrondir les angles. On doit aussi pouvoir vérifier l'état de son chargement et parfois émettre des réserves sur le CMR si on n'est pas sûr de l'état de la marchandise qu'on charge Le chauffeur, c'est aussi l'image de la société qui l emploie. Je sais ce que je transporte. Je fais de l'adr pour faire un boulot plus intelligent. Je ne suis pas mieux payé pour ça. Nous, on doit réfléchir, ne pas faire de bêtises. Les plaques oranges, derrière, c'est pour les transports dangereux. Quand le camion est vide, on retourne les plaques. Parfois, pour traverser les endroits interdits aux transports dangereux, les villes ou les tunnels par exemple, certains chauffeurs retournent leurs plaques. C'est de la folie. Il faudrait eliminer les inconscients de la classe des routiers. On devrait faire des tests de maturité approfondis, vérifier si les gens sont capables d assumer leurs responsabilités. Un chauffeur doit être conscient du poids et de la marchandise qu'il transporte. C'est important. On ne roule pas qu'avec notre vie et notre chargement. On roule avec la vie des autres aussi. 114
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116 La loi dit certaines choses, mais le patron, il s'en fout. C'est du matériel, ça vaut peut-être dix millions, mais il y a les assurances. Moi, c'est de ma vie qu il s agit. Il y a des jours où je faisais kilomètres. Je roulais en benne. Je partais à 3 heures et je rentrais à 21 heures. Quand on nous chargeait et qu'on disait : «Stop, c'est fini, il y en a assez», on nous répondait : «Encore un peu». «Oui c'est ça. Mets-en dans mes poches aussi.» Je stressais là-bas! J'étais soulagée d'avoir fini la journée. Il ne m'était rien arrivé! Je ne sais pas comment j'ai tenu le coup. J'étais encore novice dans le métier. J'avais vingt-cinq ans. J'avais peur de perdre mon boulot. J'étais au bout du rouleau. J'avais toujours l'impression d'être à côté de mes pompes. Je n'avais pas envie d'arrêter de rouler. Trouver plus calme, oui, mais pas arrêter. Il m'a fallu des mois pour m en remettre. J'étais jeune. 116
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118 Un accident de camion, c'est impressionnant, c'est vrai, mais il y en a un pour vingt-cinq accidents de voitures où il y a des tués. Là, on ne dit rien, on n'en parle pas. On fait la une d'un journal télévisé avec un accident de camion. On ne dit pas que le plus souvent il est provoqué par l'imprudence d'une voiture. 118
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122 Les gens voient les camions qui les gênent sur la route, pas ce qu'ils transportent. Ils ne pensent pas que c est grâce à eux qu ils ont leur boîte de Kellog's. Quand j'ai commencé à rouler, l'ampleur de la société de consommation m'a vraiment impressionné. Des tonnes de marchandises, de la matière première aux produits finis, sont transportées sur toutes les routes de tous les pays. Nous sommes le maillon intermédiaire entre chaque stade, de la fabrication à la consommation. Nous sommes consideres comme les grands méchants de la route. C'est normal. Face à un quarante tonnes, on se sent directement agressé. Même si nous ne sommes pas agressifs. Mais, dans un petit véhicule, l'automobiliste est sur la défensive. On n'est pas des méchants. C'est notre profession, la route. C'est toujours difficile de comprendre ce que pense l'autre. 122
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126 Les jeunes chauffeurs mettraient de leur poche pour avoir un beau camion. C'est vrai. Ça arrache, les cinq cents chevaux! Au début, ils veulent casser la baraque. Ils tiennent le coup deux mois et ils s'en vont. Ils croient toujours qu'ils vont avoir mieux ailleurs. Ils vont chez un patron qui leur promet moins d'heures. Ils n'ont pas de beaux camions, ils s'en vont. Et puis ailleurs, ils ne sont pas payés. Au bout du compte, ils ne sont bien nulle part, ils ne sont jamais contents. Au début, je croyais aussi qu'il y avait mieux. Mais dans le transport, c'est la même merde partout. Quand tu as roulé quelques années, tu préfères rouler dans une vieille riquette mais que ça tombe à la fin du mois et qu'on te foute la paix. 126
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128 Il faut amenager le temps de travail. Je ne dis pas changer tout ; il y a de bonnes choses. Mais, au moins, pouvoir rouler douze heures. Avec trois arrêts d'une heure, ça fait quinze heures. Il te reste encore neuf heures pour dormir. Pour le moment, on a quinze heures d'amplitude, mais pas de route. Tu roules neuf heures, tu arrives à Lyon, ton client est à un quart d'heure, tu ne peux pas y aller. C'est quinze minutes de trop. Il faudrait des marges plus grandes. La legislation, tout le monde est pour. N'importe quel chauffeur serait comme un coq en pâte s'il pouvait la respecter à la lettre. Maintenant, trouvez des gens qui feraient l'international en respectant la législation : à la fin du mois, ils auront peut-être cinquante mille francs net en étant partis de chez eux pendant six jours. Si on augmente les salaires, il faut alors augmenter le prix des transports. Avec cinq mille francs, vous n'avez déjà rien dans le caddie, mais à ce moment-là, il faudra dix mille francs. 128
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134 La passion de l outil, elle existe encore chez ceux qui font la grande route, ceux qui font la Russie, la Turquie, Mais il n'y a plus personne qui fait ça. C'est des Polonais qui font tout ça. Ils ont trois mille camions maintenant. Ils sont immatriculés en Roumanie, en Pologne, dans tous les pays de l'est. C'est un Allemand qui est patron. Il a acheté trois mille Mercedes d'un coup et ils sont à deux Roumains ou deux Polonais là-dedans, payés vingt mille francs par mois. Ils peuvent attendre deux ou trois jours devant une usine pour avoir du retour. Ben tiens! Au prix qu'il les paye! Tu te souviens de ce Russe qui était tombé en panne à Eynatten. Il attendait un moteur. Ce sont les routiers belges qui passaient qui lui donnaient à manger. Il n'avait plus rien. Il dormait sur le parking. Oui, mais c'est fini tout ça. La solidarité entre chauffeurs européens, c'est toujours un fait. Mais les gens des pays de l'est viennent nous bouffer le pain. Moi, je ne dis pas comme vous. La fois passée, j'étais en panne de batterie et c'est un Roumain qui m'a dépanné. Je les considère comme des routiers. Et encore plus courageux que nous. Quand je les vois qui tombent en panne, qui démontent les pistons et qui attendent deux semaines pour qu'on leur ramène des pièces C'est des routiers autre chose que nous! Est-ce que tu serais capable de démonter un piston? Il n'y a plus personne qui le fait. De toute façon, les Roumains, maintenant, ils roulent avec du meilleur matériel que toi! Moi, je ne serais pas raciste. C'est un routier. Il est dans la même merde que toi. C'est la faute au patron et à l'état, mais pas au gars qui le fait. C'est l'état qui accepte n'importe quoi, qui fait une connerie, c'est pas le chauffeur. C'est un «mandaille», comme nous. Si on lui donnait le double, il accepterait, ne t'en fais pas! L'autre jour, un gars des pays de l'est s'est amené chez x. Personne ne lui parlait. Lui ne parlait que le russe. Je lui ai expliqué que le café était gratuit. Personne ne le lui avait dit. Il était tout content, tout heureux. On s'est serré la main. Je pourrais me retrouver dans son pays et être considéré comme un incapable. Il ne faut pas être raciste. Un chauffeur, c'est un chauffeur! 134
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136 Je gagne septante mille francs par mois. Est-ce que tu connais un métier où sans diplôme, avec juste un petit permis, tu peux gagner septante mille francs par mois? Il n'y a pas de métier comme ça. Je ne veux pas savoir comment on débride. Ils n'ont qu'à arranger mes horaires pour que je n'aie pas à me dépêcher. Je roule à du nonante. Je n'ai pas intérêt à rouler plus vite, je suis payée à l'heure. Cinquante heures, ça fait trente-neuf mille cinq cents net. Moi, j'ai cinquante-deux ans. Le jour où on me met à cinquante heures, je remets mes clefs, je vais pointer et je travaille en noir dans le bâtiment ; le problème, il vient de là. Y a pas à chipoter. C'est normal, trois cents balles de l'heure! 136
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138 Le satellite, c'est très bien pour le patron. Et pour le chauffeur, il y a aussi certains avantages. A mille kilomètres, le patron arrive à situer son véhicule à 100 m près. On reçoit tous les ordres sur clavier. C'est direct. On a très peu de perte de temps. Mais le contact est anonyme. Les contacts entre nous sont différents. Avant, vous aviez un pneu crevé, il y avait trois camions derrière. Tu n'avais pas le temps de descendre, qu on était déjà en train de défaire ta roue. Maintenant, on te roule sur les pieds. Quand on a le moral, ca va, mais quand on est un peu déprimé, on est tout seul toute la journée à ruminer ses idées noires. Il m arrive de pleurer sur la route, en conduisant. L'autre jour, j'ai pris mon neveu avec moi. Sa présence m'empêchait de faire des bêtises. 138
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140 J ai un fils de dix-huit ans. S'il veut être routier, je le tue! Moi aussi. De toute façon, il ne veut pas J ai arrete après avoir retourné ma décision dans tous les sens. Il y a tant de chauffeurs qui te disent : «Cette fois, j arrête». Mais je regrette mon choix! Quand je roulais, j'étais si bien. C'est beau un lever de soleil. C est un beau métier 140
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142 Quand je suis en vacances, si je vais boire un verre en terrasse, c'est plus fort que moi, je regarde passer les camions. Et quand je remonte au volant après une période de chômage, je me dis : «Il n'y a rien à faire, c'est ça ma vie». 142
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145 Dans le cambouis juridique du transport routier ou «Il n'y a qu'en amour que le temps ne compte pas.» Si les règles de travail à un poste fixe à horaire régulier dans un bureau ou à l'usine sont, dans beaucoup de cas, établies avec un nombre de paramètres réduit, il en va tout autrement pour ce métier mobile dans lequel le ou la chauffeur dispose d'une (relative) indépendance dans l'exécution de son travail. D'autre part, pour de bonnes et de moins bonnes raisons, le secteur du transport recourt à un grand nombre de dérogations aux législations de base qu'il faudra donc expliquer aussi afin de bien situer l'écart. Préparez donc un thermos de café grand modèle, du genre de ceux qui trônent sur les tableaux de bord des camions. Il est difficile d'appréhender les dispositifs nombreux qui fondent l'organisation du travail des chauffeurs. Ceux-ci trouvent leur source à la fois dans le droit européen et dans les droits nationaux des pays dans lesquels les sociétés disposent d'un siège d'exploitation. En matière de droit du travail, les mêmes règles ne s'appliquent pas aux chauffeurs espagnols et aux belges, même si certaines règles communes doivent être respectées pour les voyages effectués dans les pays de la Communauté européenne. Quinze pays non membres de l'union ont, par ailleurs, signé l'accord européen relatif au travail des équipages des véhicules effectuant des transports internationaux (AETR) dont les dispositions sont alignées sur la directive européenne dont il sera question plus loin. Ce texte n'a pas vocation de traiter du droit comparé des différents pays de la Communauté, mais il est évident qu'un droit du travail national plus libéral peut être à la source d'une dérégulation entre les sociétés de transport. Cela vaut essentiellement pour la définition de ce que sont le temps de travail (voir plus loin) et les conditions de rémunération. En ce qui concerne le temps de conduite, la directive européenne limite, de façon identique, le temps de conduite et impose les temps de repos. Seul le droit du travail belge sera évoqué ici, sachant que celui-ci s'applique de façon différente suivant la catégorie de chauffeurs. En effet, si les lois belges sur le travail et les contrats valent pour tous les travailleurs, donc pour les chauffeurs (durée de préavis, rémunération du travail supplémentaire, durée hebdomadaire maximale de travail ), d'autres dispositions sont également convenues au sein de la Commission paritaire du transport qui sont autant de sources de droit. Cette commission, instituée par le Ministère de l'emploi & du Travail, rassemble les fédérations professionnelles du transport et les organisations syndicales. Elle fixe des règles additionnelles (conditions de rémunération, dérogations aux limites de la durée du travail dans les cadres dérogatoires permis dans les lois de base ) au dispositif légal de base. En principe, les conventions conclues au sein de cette Commission paritaire (ces conventions sont dites «sectorielles»), rendues obligatoires par Arrêtés royaux, constituent une source de droit pour les employeurs et travailleurs des sociétés de transport. 145
146 Dans les faits, il faut constater qu'un grand nombre de chauffeurs et leurs employeurs appliquent d'autres règles pour la simple raison que la division «transport» d'une société relevant d'un champ d'activités distinct relève de règles définies dans des commissions paritaires différentes. Ainsi la flotte de transport des grands magasins relève-t-elle, quand elle n'est pas filialisée ou sous-traitée, des dispositions conclues dans le secteur de la grande distribution. Le principe est identique pour les flottes des grands complexes industriels ou des aéroports Tant au niveau du droit européen qu'au niveau des conventions nationales, les règles diffèrent également entre les différents secteurs du transport (transport de choses ou de personnes, courrier ) : seul le transport de choses sera évoqué ici. Un certain nombre de règles liées au transport de matières dangereuses ont été édictées et sortent du champ de ce texte. Les transporteurs indépendants ne sont pas soumis aux règles relatives à la durée du travail et aux dispositions fixées à la Commission paritaire du transport. Les règlements européens leur sont, par contre, applicables. Enfin, rien n'empêche une entreprise d'adopter des règles particulières, mais celles-ci ne pourront s'inscrire que dans le cadre des dérogations strictement prévues dans la loi ou les conventions sectorielles. Si vous êtes déjà perdu, je résume avant de détailler : le droit européen règle le temps de conduite et de repos des chauffeurs ; la loi belge norme les règles générales en matière de conditions de travail ; la Commission paritaire du transport définit des règles additionnelles et des dérogations à la loi générale ; une entreprise peut fixer des règles particulières. Les sources de droit et leur champ d'application > LES RÈGLEMENTS EUROPÉENS Deux règlements, adoptés le 20 janvier 1985, traitent du transport par route. Leur objectif est d'abord lié à la sécurité des usagers des réseaux routiers. Le fait qu'ils soient applicables à tous les pays membres garantit, dans une certaine mesure, qu'une surenchère entre les entreprises dans les rythmes de conduite imposés aux chauffeurs n'amène des risques d'accidents sur les réseaux communautaires. En outre, l'imposition de cette règle commune à tous les chauffeurs est censée limiter la concurrence déloyale entre les opérateurs. Elle s'est déplacée sur un autre terrain. Ces deux règlements s'appliquent aux véhicules de transport de plus de 3,5 tonnes : un certain nombre de véhicules sont exclus du champ d'application (pompiers, tracteurs, transport de lait ). 146
147 Le premier limite le temps de conduite (qui n'est pas le temps de travail) et impose des intervalles de repos. Le second, plus technique, fixe les conditions d'usage et d'homologation du tachygraphe, qui n'est pas un insecte exotique, mais un appareil de contrôle dont l'installation est obligatoire pour tous les véhicules concernés par le règlement précédent et qui sont immatriculés dans les pays de la Communauté. Cet appareil enregistre sur un disque, par période de 24 heures, la vitesse du véhicule, la distance parcourue, le temps de conduite, le temps d'attente et le temps de repos du chauffeur. Ces disques sont utilisés pour le contrôle de diverses dispositions : dépassement de la vitesse autorisée, respect des temps de conduite > LA LÉGISLATION BELGE La loi du16 mars 1971 sur le travail fixe les dispositions générales des conditions de travail pour l'ensemble du secteur privé ; elle ne concerne pas les travailleurs indépendants. Elle prévoit ainsi que la durée du travail journalière est limitée à 8 ou 9 heures ; la limite hebdomadaire maximale est fixée à 39 heures ; elle instaure le principe de l'interdiction du travail de nuit (entre 20 h et 6 h), du dimanche et des jours fériés ; elle impose un repos journalier de minimum 11 heures consécutives et un repos hebdomadaire de 35 heures consécutives Le bonheur au travail! Appliquée comme telle, on peut imaginer qu'elle rendrait impossible l'exercice du travail dans un grand nombre de secteurs dont celui qui nous occupe. Conscient de ces difficultés, le législateur a truffé le texte de possibilités de dérogations à ces règles générales dont l'initiative est, la plupart du temps, laissée à la négociation entre le ou les employeurs et les organisations syndicales au sein des entreprises ou des commissions paritaires évoquées plus haut. > LES ARRÊTÉS ROYAUX ET CONVENTIONS COLLECTIVES DE TRAVAIL DU SECTEUR DES TRANSPORTS Ainsi, le secteur du transport a négocié des dérogations à l'interdiction de travailler la nuit et le dimanche. Il dispose de règles particulières en ce qui concerne les temps de repos journalier et hebdomadaire. La notion même de «temps de travail» a fait l'objet d'adaptations spécifiques. Ainsi, si votre employeur vous envoie chercher des timbres à la poste et que vous passez 10 minutes à faire la queue, c'est du temps de travail. Le chauffeur qui patiente à la douane au volant de son camion en attendant l'exécution des formalités ne travaille pas, quant à lui ; même s'il est quand même payé pour ce «non travail»! La définition des différentes fonctions (manœuvre, grades des chauffeurs suivant la charge transportée par le véhicule ), les barèmes correspondants et la façon de les calculer sont également négociés au sein de la Commission paritaire tout comme diverses primes qui seront détaillées plus loin. Une convention particulière («Nouveaux régimes de travail») a été conclue, permettant, dans certaines conditions, de faire effectuer des prestations jusqu'à 12 heures par jour à condition de respecter 147
148 une moyenne hebdomadaire de 39 h de travail effectif sur un semestre, et ce, sans que des sursalaires pour heures supplémentaires soient dus. Ne creusez pas, j'explique plus loin. Cette convention est d'application dans la majorité des entreprises belges du secteur. > HIÉRARCHIE DES SOURCES DE DROIT Toutes les sources de droit ne sont pas évoquées ici. D'autres documents sont de telles sources, comme le contrat de travail ou le règlement de travail de l'entreprise. Mais toutes n'ont pas valeur égale. La loi belge elle-même ne peut déroger aux règlements européens ou internationaux ; de même, les conventions sectorielles ne peuvent déroger à la loi et aux Arrêtés royaux ; une convention d'entreprise ou un contrat de travail qui reprendrait des dispositions contraires à une convention sectorielle serait jugé nul. Je sais que c'est déjà compliqué comme cela mais cette règle comporte deux exceptions. Une source de droit hiérarchiquement inférieure peut accorder des avantages supplémentaires aux travailleurs. Ainsi un contrat de travail peut prévoir une rémunération supérieure à celle qui est fixée dans la convention sectorielle. Ensuite, les règlements, lois, arrêtés et conventions prévoient des systèmes dérogatoires souvent conditionnés à des procédures particulières : ainsi, la loi sur le travail, qui fixe le principe d'une durée journalière maximale de 9 h permet-elle, par exemple, qu'une convention «Nouveaux régimes de travail» autorise l'exécution de prestations jusqu'à 12 h sous certaines conditions. Le temps de travail, le temps de conduite, le temps de repos Quelques définitions s'imposent d'emblée pour appréhender le rythme de travail et de vie des chauffeurs. > TEMPS DE CONDUITE Le temps de conduite est le temps consacré à la conduite du ou de véhicules (vous en doutiez?) même pendant une courte période. Il englobe théoriquement le temps consacré par le chauffeur au volant de son propre véhicule avant de prendre le camion en charge. Le règlement européen stipule que le temps de conduite ne peut dépasser 9 heures entre deux périodes de repos journaliers (voir plus loin). Ce temps peut être porté à 10 heures un maximum de deux fois par semaine. Six périodes de conduite journalière consécutives peuvent être prestées avant qu'un repos 148
149 hebdomadaire doive être pris. Je vous épargne le calcul qui, en simplifiant, porte le temps de conduite hebdomadaire maximal à 56 heures. Toutefois, sur une période de 2 semaines, le temps de conduite ne peut excéder 90 heures. > TEMPS DE REPOS Interruption de conduite Le conducteur ne peut piloter de véhicule plus de 4 h 30 consécutives, durée au terme de laquelle il est tenu de prendre un repos d'au moins 45 minutes ; ce repos peut être scindé en périodes d'au moins 15 minutes intercalées dans et après les 4 h 30 de conduite. Par exemple : 30' de route en voiture pour aller chercher le camion ; 3 h au volant du camion ; 25' de repos sur le parking ; 35' maximum de conduite avant qu'il soit obligatoire de prendre un repos de 20' au moins (en espé rant qu'il y ait un parking avec du café chaud parce qu'un quart d'heure la tête sur le volant, ça ne repose pas vraiment!) Repos journalier Dans chaque période de 24 heures, le conducteur doit bénéficier : d'un repos d'au moins 11 heures qui peut être réduit à 9 heures 3 fois par semaine au maximum pour autant que les 6 heures manquantes de repos soient accordées avant la fin de la semaine suivante. ou d'un repos de 12 heures s'il est pris en deux ou trois périodes d'au moins une heure au cours des 24 heures et à condition qu'une des périodes atteigne au moins 8 heures. Le repos journalier peut être pris dans la couchette du véhicule à condition que celui-ci soit à l'arrêt. Quand deux chauffeurs se relaient dans un véhicule, cas plus rare dans le transport de choses, chaque conducteur doit bénéficier de 8 heures de repos par période de 30 heures, camion arrêté. Vous aurez compris que le chauffeur est un être particulier dont la «vie hors du travail»s'articule sur des tranches de 1 h à 11 h dont certaines sont renvoyées en bout de semaine suivante, et dont il n'est pas prévu qu'elles interviennent nécessairement le soir et la nuit : pas commode pour suivre les feuilletons à la télé et je ne parle pas des devoirs des enfants. Repos hebdomadaire Un repos de 45 heures consécutives doit être accordé chaque semaine. Celui-ci peut être réduit : à 36 heures s'il est pris au point d'attache du véhicule ou du conducteur ; ou à 24 heures consécutives s'il est pris hors de ces lieux. Toutefois, un repos équivalant à la différence entre chaque repos réduit et les 45 heures prévues doit être accordé dans les 3 semaines qui suivent la semaine concernée. 149
150 L'organisation de notre cher samedi-dimanche (pour les courses et le rôti chez maman) peut donc également poser quelques difficultés. > TEMPS DE TRAVAIL Le temps de travail englobe le temps de conduite mais également le temps consacré à d'autres travaux effectués par le chauffeur tels que chargement ou déchargement, entretien du véhicule La loi sur le travail stipule que le temps de travail est le temps pendant lequel le travailleur est à la disposition de son employeur. Cette définition permet de vérifier si les limites fixées en matière de durée maximale de travail sont respectées ou non. Si elle était d'application stricte, on pourrait considérer le chauffeur comme étant au travail dès le moment où il monte dans le véhicule jusqu'à ce qu'il le quitte de retour au dépôt. Des journées limitées à 9 heures de travail, la base légale courante, n'y suffiraient pas. Deux dispositions ont été prises pour contourner cette limite légale. La première étend, via un Arrêté royal pris à la demande du secteur, les limites de la durée du travail 11 heures par jour maximum ; 48 heures par semaine maximum ; 92 heures maximum sur deux semaines consécutives ; 39 heures hebdomadaires en moyenne sur le trimestre : ainsi, tous les dépassements effectués au cours de journées ou de semaines chargées doivent être compensés par des périodes de repos permettant de conserver une moyenne de 39 heures par semaine sur la durée d'un trimestre. Exemple au long des 13 semaines d'un trimestre : Semaine 1 : 42 h Semaine 8 : 48 h Semaine 2 : 30 h Semaine 9 : 44 h Semaine 3 : 48 h Semaine 10 : 44 h Semaine 4 : 40 h Semaine 11 : 37 h Semaine 5 : 42 h Semaine 12 : 40 h Semaine 6 : 48 h Semaine 13 : 0 h (ouf!) Semaine 7 : 44 h L'addition des heures prestées au cours du trimestre donne 507 qui, divisé par les 13 semaines du trimestre, donne bien une moyenne hebdomadaire de 39 heures. Il est interdit de travailler une heure de plus en principe (voir les heures supplémentaires). Maintenant que vous avez compris, vous pouvez oublier car cette première disposition est elle-même élargie par une convention collective de travail instaurant les «Nouveaux régimes de travail», auxquels recourent 80 % des entreprises du secteur. Outre le fait qu'ils ont été nouveaux au moment de leur instauration, ces régimes ont pour caractéristique de porter les limites à 12 heures par jour maximum à condition que la moyenne hebdomadaire ne dépasse pas 39 heures sur un semestre cette fois. Ce régime de 150
151 travail extrêmement flexible doit toutefois tenir compte des périodes de repos décrites plus haut. Il permet quand même, dans le cadre de ce dispositif qu'il serait trop long de détailler ici, de faire travailler un chauffeur deux semaines consécutives de 6 journées de 12 h (dont 90 heures consacrées à la conduite sur les deux semaines) avant qu'un repos compensatoire doive être accordé et sans qu'aucun sursalaire pour heure supplémentaire ne soit dû. Je vous épargne le même calcul que ci-dessus pour l'ensemble des 26 semaines d'un semestre. D'autant qu'il est plus compliqué à réaliser puisque, à aucun moment au cours du semestre, le capital d'heures effectuées en plus des 39 heures hebdomadaires ne peut dépasser 65. Je vois passer sur votre visage une moue d'incompréhension et vous donne un exemple. Semaine 1 : 70 h Capital d'heures prestées en plus des 39 : + 31 Semaine 2 : 30 h Capital d'heures prestées en plus des 39 : 31 9 = 22 Semaine 3 : 70 h Capital d'heures prestées en plus des 39 : = 53 Semaine 4 : 47 h Capital d'heures prestées en plus des 39 : = 65 h Une fois cette limite atteinte, un voyant rouge s'allume sur le tableau de bord du camion et il devient interdit de faire travailler le chauffeur une minute en plus que les 39 h «normales» à moins de lui accorder du repos visant à faire descendre son capital d'heures. Et en fin de semestre, le compteur doit être remis à zéro : pas question d'avoir travaillé plus que les heures prévues (39 h x 26 semaines). La seconde disposition consiste à «neutraliser» une partie du temps du chauffeur de la durée du travail. Comme dans la plupart des secteurs, le temps consacré au repas n'est pas considéré comme du temps de travail. Dans le secteur routier, le temps consacré aux interruptions de conduite et le temps dont le chauffeur dispose librement (notion ambiguë quand on est coincé loin de chez soi), d'une part, et les temps de liaison, d'autre part, (formalités douanières, le temps que le conducteur passe dans ou auprès du véhicule pour des raisons de sécurité, le temps passé pour aller chercher le camion quand il ne se trouve pas à l'endroit habituel), sont exclus de la durée du travail. Il n'entre donc pas en compte dans le calcul des limites et moyennes. Pour faire simple, comme les limites sont trop étroites, hop, un coup de baguette magique et un Arrêté royal, et l'on fait semblant que le travailleur, dans certains cas, n'est pas vraiment à la disposition de l'employeur. Nous verrons plus loin que certaines de ces heures sont rémunérées même si elles ne sont pas considérées comme du temps de travail. Vous suivez toujours? 151
152 Le temps que l'on paie «Il n y a qu en amour que le temps ne compte pas.» Manifestement, c'est aussi le cas de certaines heures passées par les chauffeurs ailleurs que les pieds au chaud à la maison. Ainsi les interruptions de conduite, les temps de repos journaliers et hebdomadaires, même s'ils sont pris lors de voyages, le temps nécessaire à l'habillage et à la toilette avant ou après le travail ne sont pas rémunérés. D'autres heures, par contre, les temps de liaison, sont rémunérées à un barème inférieur, même si elles ne sont pas considérées comme du temps de travail pour la prise en compte des limites et des moyennes. C'est le coup de baguette magique évoqué plus haut. > LE SALAIRE Le salaire horaire brut d'un chauffeur de véhicule de 15 tonnes et plus (qui diffère en fonction du poids du camion) s'élevait à : 330,45 BEF en mai 2000 pour le travail de conduite, de chargement et déchargement (à multiplier par 2 pour des prestations effectuées un dimanche ou un jour férié) ; 277,4 BEF pour les temps de liaison (à multiplier par 1,5 pour des prestations effectuées un dimanche ou un jour férié). S'y ajoute un forfait de 8 h par jour au barème «travail» lorsque le conducteur est amené à faire un séjour fixe (sans rouler) à l'étranger. Ainsi donc, si mon camion et l'organisation de mon travail m'imposent de passer une journée au bord de la Costa del Sol sans que je puisse rentrer à Trazegnies, mon employeur me devra 8 heures de travail (même si je passe bien 24 heures hors de chez moi à cause de lui). Bien sûr, comme je ne travaillerai pas (vous pensez bien), ces 8 heures ne compteront pas pour les limites appliquées à la durée du travail. La règle est hélas la même si je suis coincé dans un zoning industriel glauque du nord de l'italie. > LES PRIMES Il faudrait plutôt écrire «indemnités» puisqu'il s'agit de compenser quelques désagréments. L'indemnité de RGPT (règlement général pour la protection au travail) est destinée à couvrir forfaitairement les frais occasionnés au chauffeur hors de l'entreprise. Elle était fixée en mai 2000 à 36,75 BEF par heure de présence (travail et temps de liaison) sans toutefois pouvoir dépasser 12 fois ce montant en moyenne par jour (441 BEF). 152
153 Plusieurs indemnités de séjour forfaitaire sont également prévues lorsque l'ouvrier se voit imposer de loger à l'extérieur de son domicile ou du lieu de travail prévu au contrat : 1. Indemnité de 968,50 BEF par 24 heures si les temps de travail et de liaison qui précèdent le repos sont supérieurs à 9 h et si l'absence dépasse 24 h consécutives ; 2. Indemnité de 389,50 BEF si l'absence est inférieure à 24 h et se limite à une seule nuitée ; 3. Indemnité de 256 BEF qui s'ajoute à l'indemnité n 1 en cas de séjour fixe à l'étranger. > LES CHAUFFEURS SONT-ILS RICHES? J'ai bien essayé de vous soumettre quelques exemples détaillés de calcul de rémunérations nettes, intégrant précompte, primes, cotisations de sécurité sociale mais j'ai renoncé au moment où mon ordinateur a commencé à émettre une fumée noire. Le nombre de paramètres est, en effet, très important mais on peut estimer qu'un chauffeur gagne en national environ BEF quand BEF nets semblent une référence moyenne en transport international. Les heures supplémentaires Il faudrait écrire un petit mot sur le régime particulier du travail supplémentaire dans le secteur. Si la migraine vous guette, vous pouvez sauter ce chapitre fort pointu. La loi fixe plusieurs balises permettant de définir la notion de travail supplémentaire. Il est interdit de prester des heures supplémentaires sauf cas de force majeure (panne, accident, risque d'avarie aux marchandises ) ; Il est interdit de travailler hors de l'horaire fixé au règlement de travail de l'entreprise ; Le travail supplémentaire est le travail effectué au-delà de 9 h par jour et/ou de 40 h par semaine (les petits futés qui se demanderont pourquoi on parle ici d'une limite de 40 alors que 39 constituent la règle ailleurs se référeront aux travaux parlementaires relatifs aux dernières modifications de la loi de mars 1971 sur le travail ; vous ne pensez quand même pas que je vais tout faire à votre place) ; La loi stipule également que ces heures sont rémunérées à 150 %, voire à 200 % (sursalaire) lorsqu'il s'agit d'un travail effectué les jours fériés. Pour résumer, si mon employeur m'a mitonné un horaire de 9 h pour ce lundi et qu'il me demande d'en prester 10 et seulement pour cas de force majeure, il faudra bien qu'il débourse un peu plus (150 %). La loi,qui est certes une dame précise mais aussi prévoyante, dit aussi qu'il peut être dérogé à la durée normale de travail. Vous souvenez-vous que la plupart des entrepreneurs du secteur routier ont adopté un dispositif qui fait porter les limites à 12 h/jour («Nouveaux régimes de travail»). 153
154 Je reviens à mon exemple. Si je travaille dans un secteur où la limite journalière est fixée à 12 h, que mon employeur prévoit cruellement un lundi de 12 h dans mon horaire, il ne me devra pas de sursalaire (injuste, n'est-il pas?). Si, par contre, il avait prévu bêtement dans mon horaire que je travaille 9 h et qu'il me demande d'en travailler 10, même pour des peccadilles (la force majeure n'est plus nécessaire puisque la limite «normale» est fixée à 12 h), il me paiera mon heure supplémentaire à 150 %. Les notions de limites et d'horaire sont donc centrales pour définir le travail supplémentaire. Vous vous dites alors qu'il existe quand même bien une multitude de cas où les routiers sont amenés à transgresser les limites de l'horaire qui leur est donné dans l'entreprise et vous auriez raison s'il y avait des horaires. Or, il n'y en a pas. Et donc pas d'horaire, pas d'heures supplémentaires, en dehors des cas de force majeure, et pas de sursalaire. Car les chauffeurs appartiennent à une catégorie de personnel pour laquelle la loi n'impose rien d'autre que de mentionner au règlement de travail les heures d'ouverture et d'accès du lieu de travail. Tant que le chauffeur reste dans ces 12 h par jour et que la moyenne de 39 h est respectée, aucun sursalaire n'est dû. Pourtant, l'on trouve trace dans les conventions collectives de travail du secteur de la notion de sursalaire. À quoi sert-elle donc? Restent, bien sûr, les cas de force majeure : risques d'accident, panne Plus pervers, ce sursalaire semble utilisé pour compenser le recours illégal à des régimes de travail encore plus étendus que ceux qui sont décrits plus haut. Ainsi, l'employeur qui ferait prester, ce qui est illégal, plus de 12 h par jour à un chauffeur ou plus de h sur un semestre devra rémunérer ces heures à un taux majoré. Le contrôle des limites > QUI CONTRÔLE? Les règlements européens prévoient l'obligation de contrôle par l'employeur du respect des dispositions sur le temps de conduite et le temps de repos par les chauffeurs. Un système de responsabilité ou de co-responsabilité est ainsi prévu. Sont, d'autre part, habilités à exercer les contrôles sur l'application de ces règlements : les forces de police (locale et fédérale), les agents de l'administration des transports munis d'un mandat de police judiciaire, les agents des services voyers des provinces et communes, le personnel des douanes ainsi que les inspecteurs et contrôleurs sociaux du Ministère de l'emploi & du Travail. Dans les faits la police fédérale exerce la majorité des contrôles routiers ; elle a conclu un protocole de collaboration avec l'inspection sociale prévoyant des contrôles communs. La police fédérale communique, par ailleurs, à cette inspection les cas de récidives liés à une ou des entreprises que l'inspection sociale peut alors contrôler sur site. Cette dernière a mission de contrôler également l'ensemble des dispositifs légaux en matière de droit du travail. 154
155 En résumé Le tableau qui suit est forcément simplificateur et l'on se reportera au texte pour ne pas avoir l'air idiot en énonçant lors d'une soirée des approximations dont les sciences juridiques s'accommodent peu. Conduite journalière maximale Conduite continue maximale Interruption de conduite minimale Temps de travail (conduite & chargement, déchargement ou autre ) Temps de liaison Repos journalier (un seul chauffeur) Repos journalier (deux chauffeurs) Repos hebdomadaire Limites > 9 h 10 h 2 x par semaine maximum 90 h maximum sur deux semaines > 6 périodes consécutives avant l'obligation de prendre un repos hebdomadaire > 4 h. 30 > 45' entre deux périodes de conduite Possibilité de prendre ce repos en tranches de 15' minimum SOIT > 11 h /jour > 48 h /semaine > 92 heures sur 2 semaines > 507 heures par trimestre SOIT (Nouveaux régimes de travail) > 12 h /jour > 1014 h /semestre Aucune > 11 h minimum par 24 h 9 h maximum 3 fois par semaine avec compensation des heures manquantes avant la fin de la semaine suivante OU > 12 h minimum par 24 h en fractionnant la période avec une d'au moins 8 h. > 8 h. consécutives par 30 h. pour chacun > 45 h consécutives par semaine 36 h si repos pris au point d'attache du véhicule ou du chauffeur 24 h si hors de ces lieux avec repos compensatoire avant la fin de la 3 e semaine pour les deux cas pour atteindre les 45 h moyennes par semaine Rémunérées ou non Oui en double le dimanche et les jours fériés Oui en double le dimanche et les jours fériés Non Oui > en double le dimanche et les jours fériés Oui, mais moins Non Non Non Dans le temps de travail ou non Oui Oui Non Oui Non Non Non Non Autres interruptions : repas Non Non 155
156 > COMMENT S'OPÈRE LE CONTRÔLE? Plusieurs documents permettent le contrôle et notamment les disques, aux tracés quelque peu ésotériques mais fort jolis au demeurant, que dessine une pendule perfectionnée installée sur les tableaux de bord des camions immatriculés dans la Communauté européenne et qui porte le doux nom de tachygraphe. Cet appareil, qui ressemble décidément au réveil de ma grand-mère sans la cloche, enregistre : l'utilisation du temps par le chauffeur (conduite, autre travail, liaison, repos ; un ou deux petits interrupteurs à quatre positions permet(tent) au(x) chauffeur(s) d'indiquer cette utilisation) ; la vitesse du véhicule ; la distance parcourue. Accessoirement, il donne l'heure, mais ne fait pas le café. Son installation et son homologation sont normées de façon précise tout comme son utilisation. Ainsi le ou les chauffeur(s) sont tenus d'utiliser un disque par période de 24 h sur lequel sont indiqués, en principe avant tout parcours, la date, leur nom, le numéro de plaque du véhicule, le nombre de km au compteur, un éventuel changement de véhicule. Les disques d'une semaine et celui du dernier jour de la semaine qui précède doivent pouvoir être présentés en cas de contrôle. Puisque le chauffeur n'est pas tenu de produire les disques qui précèdent, le contrôle de la limite maximale de conduite ou de travail sur deux semaines est impossible sur la route. L'entreprise est, par contre, tenue de conserver à son siège les disques d'une année et de les produire en cas d'inspection. Tout système engendrant des fraudes spécifiques que je vous épargne par compassion, les agents chargés du contrôle peuvent croiser les données reprises sur le ou les disques avec : les feuilles de prestations journalières qui servent au calcul de la rémunération des chauffeurs surbase de l'utilisation du temps par le chauffeur ; les documents de transport qui décrivent le type de marchandise et le trajet à opérer. > SANCTIONS En ce qui concerne les règlements européens, les tribunaux peuvent prononcer des peines d'emprisonnement de 8 jours à 6 mois et des amendes de à BEF. Le plus souvent, des transactions payables immédiatement sont proposées pour les infractions constatées sur la voie publique. 156
157 > CONCLUSION Un jour, les entreprises ont décidé de placer leurs stocks sur les routes ; un secteur s'est développé sur une conjonction d'intérêts : d'entrepreneurs qui ont su occuper un marché «à prendre» en y installant, pour rester concurrentiels, des dispositifs de dérégulation du travail très larges ; de travailleurs attirés par une profession plutôt dure mais qui a le charme et les inconvénients d'un boulot d'indépendant sans l'être vraiment (plus je bosse, plus je gagne, et on peut bosser beaucoup!). Le chauffeur n'est-il pas, comme le commandant du navire, le seul maître à bord? Mais le serpent se mord aujourd'hui la queue. Devant la saturation des réseaux routiers, la Communauté européenne et les États prennent des dispositions, pas toujours coordonnées, entravant, aux dires des transporteurs, leur position concurrentielle. Et même en dérégulant beaucoup, et l'on a vu que la quasi totalité des dérogations prévues en droit belge sont utilisées, il y aura toujours un pays voisin pour déréguler plus encore. Des entrepreneurs se plaignent des pratiques de certains d'entre eux qui engagent dans les pays de l'est, aux législations fort peu exigeantes, des équipages de chauffeurs en double, payés deux pour le prix d'un, et qui permettent presque de doubler le temps de circulation du camion. L'on peut s'interroger sur la direction à prendre en termes d'harmonisation des règles de droit social : faut-il relever ou abaisser les contraintes d'un secteur qui se sait puissant puisqu'il maîtrise la quasi totalité des flux des matières qui font notre vie quotidienne? Et tant qu'il y aura des hommes derrière les volants, il reste nécessaire de réfléchir au temps qui reste pour la vie de ceux qui additionnent kilomètres au compteur et heures passées loin de chez soi dans des horaires peu propices à la vie sociale Pierre Malaise, juin Remerciements Je remercie la FEBETRA, la CSC -Transcom et l UBOT- FGTB qui m'ont aimablement communiqué les documents et références nécessaires à ce texte et adresse ma reconnaissance toute particulière à Monsieur Ludo Beck, inspecteur social directeur au Ministère de l'emploi & du Travail, qui a accepté de me consacrer plus de son temps qu'il ne vous en aura fallu pour me lire. Merci aussi à Messieurs Parmentier et Leroy de l Administration du transport par Route, au Ministère des Communications et de l Infrastructure, qui ont bien voulu assurer une dernière relecture de ce texte. Ces éclairages font que je ne regarde plus les camions et les visages que l'on devine derrière les pare-brise de la même manière lorsque je les dépasse (je ne roule pas en tracteur) sur l'autoroute. 157
158 Glossaire ADR : Transport de produits dangereux, carburants, explosifs, produits toxiques, Pour ce type de transport, le chauffeur doit avoir une formation complémentaire sur les différentes natures des produits, les itinéraires à choisir selon le type de chargement, les mesures à prendre en cas d incident. C est le permis ADR. Un camion chargé en ADR doit s'identifier par une signalisation spécifique (plaque orange apposée à l arrière de la remorque précisant, par un code de lettres et de chiffres, le type de chargement). Amplitude : Dans la pratique, les chauffeurs estiment qu ils ont l autorisation de travailler 15 heures par jour compte tenu des heures d attente, de liaisons, de coupures et de conduite. Le calcul de ces heures est en fait nettement plus compliqué et le terme d amplitude n existe pas dans les textes de loi. Attente : Les heures d attente sont les heures passées chez les clients ou dans les entrepôts à attendre le chargement ou le déchargement. C.B. : Citizen Band. La C.B. est une radio de courte portée permettant aux chauffeurs de communiquer entre eux lorsqu ils se croisent ou se trouvent dans un rayon limité l'un de l'autre. CMR : Certificat de marchandises sur la route. Ce sont les documents spécifiant la nature du chargement, son poids, sa destination, etc. Ils doivent être complétés par le chauffeur avant de quitter le lieu de chargement. Coupures : Les chauffeurs doivent se ménager des temps de repos entre les heures de conduite. Le disque permet de déterminer si ces heures sont bien respectées. Dans les faits, les employeurs demandent souvent à leurs chauffeurs de se mettre en position «coupure» pendant les heures de liaison ou pendant les heures d attente. Débrider : La vitesse des camions a été limitée à 90 km/h maximum en Belgique. Débrider le moteur, c est faire sauter les dispositifs bloquant les moteurs à cette vitesse, le «fusible». Disque : Le disque est une mémoire-papier de toutes les informations recueillies par le tachygraphe. Il doit être employé par le chauffeur dès que celui-ci prend possession du véhicule. Il y indique la date, le kilométrage et son nom. 158
159 Liaison : Les heures de liaison sont les heures passées au chargement, au déchargement, au lavage, etc. Ce sont des heures de travail rémunérées différemment des heures de roulage. En principe l employeur doit payer toutes les heures de liaison, ce qui n est pas souvent le cas. Mains de freins : Attaches des câbles de freins qui relient le tracteur et la remorque. Planter : Les chauffeurs «plantent» quand ils sont, pour l une ou l autre raison, immobilisés loin de chez eux, pour quelques heures, pour la nuit, pour le week-end, RGPT : Indemnité horaire allouée au chauffeur sur la route. Savoyarde : Les remorques attachées aux tracteurs portent des noms différents en fonction du type de chargement. Ainsi, la savoyarde est une remorque bâchée s ouvrant latéralement principalement destinées aux transports sur palette, le tiroir sert au transport de verre, la benne aux matières en vrac, la citerne, aux liquides, etc. Semi : (nom féminin) Autre nom de la remorque. Semi-remorque : (nom masculin) Ensemble formé par la remorque (ou semi) et son tracteur. Différent du camion remorque qui est un camion complet auquel on a attaché une remorque. Tachygraphe : Placé dans le tableau de bord des camions, c est un appareil de mesure qui indique sur un disque les différents mouvements du camion, les heures de conduite, la vitesse, les heures de liaison, de coupures (aussi appelé le babeleir, le mouchard, le mange-disque ) T.I.R. : Transport international routier. Tracteur : Véhicule de traction auquel on attelle une remorque. 159
160 Copyright 2001 : Tournesol Conseils SA Éditions Luc Pire Quai aux Pierres de Taille, Bruxelles Mise en page : Mariel Paquay Photos : Véronique Vercheval Textes : Réjane Peigny Texte légal : Pierre Malaise ISBN : Dépôt légal : D/2001/6840/66
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