Cet art qu est la psychanalyse
Thomas H. Ogden Cet art qu est la psychanalyse Rêver des rêves inrêvés et des cris interrompus Préface de Florence Guignard Traduit de l anglais par par Ana de Staal et Mage Montagnol
Titre original This Art of Psychoanalysis Dreaming Undreamt Dreams and Interrupted Cries 2005, Thomas H. Ogden Première publication : Routledge, 2005 Illustration de la couverture L Artiste devant sa toile, Pablo Picasso (1881-1973) Succession Picasso / RMN / Gérard Blot isbn 978-2-916120-28-7 Dépôt légal, 1 re édition : mars 2012 2012, Les éditions d Ithaque 165, rue d Alésia, 75014 Paris www. ithaque-editions.fr
sommaire Préface à l édition française par Florence Guignard 11 Origine des textes et remerciements, note de l éditrice 17 Avant-propos de Thomas Ogden 19 i. cet art qu est la psychanalyse rêver des rêves inrêvés et des cris interrompus 21 ii. ce dont je ne pourrais me passer 47 iii. une nouvelle lecture des origines de la théorie des relations d objet 59 iv. de l incapacité de rêver 83 v. qu est-ce qui est vrai et qui en a eu l idée? 105 vi. lire bion 127 vii. tenir, contenir, être et rêver 149 viii. écrire la psychanalyse 171 Bibliographie 191 Index des noms 199 Index des notions 200
chapitre premier cet art qu est la psychanalyse rêver des rêves inrêvés et des cris interrompus i C est l art de la psychanalyse dans sa création, un processus qui s invente lui-même en cours de route, qui est le thème de ce chapitre. La psychanalyse est une expérience émotionnelle. En tant que telle, elle ne peut être traduite, transcrite, enregistrée, expliquée, comprise ou racontée avec des mots. Elle est ce qu elle est. Néanmoins, je crois que l on peut, à son propos, dire des choses importantes pour penser certains aspects de ce qui se passe entre analystes et analysants lorsqu ils sont engagés dans le travail de psychanalyse. En ce qui concerne ma réflexion personnelle elle me vient souvent dans l acte d écrire, je trouve utile de m astreindre d abord à n écrire qu un minimum de mots pour tenter de capturer leur essence même. Je sais que dans l écriture psychanalytique, à l exemple de la poésie, une concentration de mots et de sens tire parti de la puissance évocatrice du langage pour exprimer ce qu il est incapable de dire. Dans ce chapitre, je commence donc par énoncer une proposition assez compacte le processus analytique tel que je le conçois, avant de dérouler peu à peu cet ensemble d idées condensées. Puisque tous les éléments qui entrent dans ma conception de la psychanalyse sont inséparables les uns des autres, je reviens sur mes pas à plusieurs reprises ou, au contraire, j anticipe en sautant des séquences de la proposition initiale. (Ce qui reflète peut-être le mouvement même du vécu analytique.) Je conclus par le récit détaillé d une expérience dans laquelle le patient et moi-même avons été capables de penser, de parler, de rêver des rêves (auparavant) interrompus et inrêvés.
22 Cet ART qu est la psychanalyse ii Une personne consulte un psychanalyste parce qu elle est émotionnellement souffrante et que ses propres émotions lui sont tellement étrangères qu elle est soit incapable de rêver (incapable d effectuer le travail psychique inconscient), soit à tel point perturbée par ce qu elle est en train de rêver que son activité onirique (dreaming 1 ) en est contrariée. S il est incapable de rêver son expérience émotionnelle, l individu est incapable de changer, de grandir ou de devenir rien d autre que celui qu il a été. Le patient et l analyste entament une expérience conformément aux modalités de la situation psychanalytique, dont le but est de créer des conditions dans lesquelles l analysant (avec la participation de l analyste) pourrait être plus à même de rêver ses rêves inrêvés et interrompus. Les rêves rêvés par le patient et l analyste sont en même temps leurs propres rêves (et rêveries) et ceux d un sujet tiers qui est à la fois les deux ensemble, patient et analyste, sans être aucun d eux séparément. Tandis qu il participe au rêver des rêves inrêvés et interrompus du patient, l analyste en vient à connaître le patient en profondeur, d une manière qui lui permet de dire à celui-ci quelque chose de vrai de l expérience émotionnelle consciente et inconsciente qui est vécue à un certain moment de la relation analytique. Ce que dit l analyste doit être exploitable par le patient à des fins de travail psychologique (conscient et inconscient), c est-à-dire pour rêver sa propre expérience et, par là même, se rêver pleinement à l intérieur de l existence 2. iii Avant de tenter de «déployer» l exposé qui précède, deux séries de remarques introductives s imposent : la première concerne le contexte théorique de l exposé qui suit ; la seconde renvoie à une paire de métaphores à propos des états psychiques où se trouvent les patients qui viennent en analyse, états contre lesquels ils se débattent au cours du travail analytique. 1. [Ndt. Cf., infra, chap. IV, p. 85, n. 1.] 2. Tout effort pour parler de la psychanalyse fait nécessairement appel à l expérience qu a le lecteur de la psychanalyse. On pourrait écrire des volumes au sujet des chiens, mais, à moins d avoir fait l expérience de vivre la vie d un chien, le lecteur ne saura pas ce que c est. Un chien est un chien ; la psychanalyse est la psychanalyse ; «le monde, malheureusement, est réel [invariablement lui-même] ; moi, malheureusement, je suis Borges» [Borges, 1946, p. 234/181, nous traduisons de l espagnol].
rêver des rêves inrêvés et des cris interrompus 23 La théorie en arrière-plan de ma manière de conceptualiser la pratique psychanalytique découle, en grande partie, de (mon interprétation de) la théorie de Bion sur le rêve et sur l impossibilité de rêver. (J ai précédemment traité de cet aspect du travail de Bion [Ogden, 2003a] et je n y reviens ici que dans ses grandes lignes.) Bion introduisit le terme «fonction-alpha» pour décrire un ensemble encore inconnu de fonctions mentales qui, de concert, transforment en «éléments-alpha» les «impressions des sens [les impressions sensorielles brutes] relatives à une expérience émotionnelle», qu il dénomme «éléments-bêta» [Bion, 1962a, p. 17/34]. Les éléments-bêta ces impressions sensorielles non épurées ne peuvent se relier entre eux et, en conséquence, ne peuvent être exploités pour penser, rêver ou être emmagasinés pour mémoire. En revanche, les éléments-alpha constituent des bouts d expérience susceptibles de liaison dans les processus conscient et inconscient de la pensée et du rêve (à la fois au sommeil et à l état de veille). Selon Bion : «L échec de la fonction-alpha signifie que le patient ne peut pas rêver, donc ne peut pas dormir. [Dans la mesure où] la fonctionalpha met les impressions des sens à la disposition de la pensée consciente et de la pensée-du-rêve, le patient qui ne peut pas rêver ne peut ni dormir ni s éveiller. D où cette condition particulière que l on observe dans la clinique quand le patient psychotique se comporte comme s il était précisément dans cet état.» [Bion, 1962a, p. 7/25-26 4] Ce passage contient un grand nombre d idées essentielles à la conception de la psychanalyse que j expose ici. Le rêver (en tant qu activité onirique) est un processus continuel qui se produit à la fois dans le sommeil et dans la vie éveillée inconsciente. Si une personne ne peut transformer les impressions sensorielles brutes en éléments d expérience inconscients susceptibles d être reliés, elle ne pourra pas non plus produire les pensées inconscientes du rêve et ne pourra donc rêver (ni dans le sommeil, ni dans la vie éveillée inconsciente) : la façon dont elle vit les impressions sensorielles brutes (éléments-bêta) dans le sommeil ne diffère pas de son expérience des éléments-bêta en état de veille. En ce cas, l individu «ne peut ni dormir ni s éveiller» [Bion, 1962a, p. 7/25-26 4], incapable qu il est de distinguer sommeil et éveil, perception et hallucination, réalité extérieure et réalité interne.
24 Cet ART qu est la psychanalyse Réciproquement, les événements psychiques qui se produisent au cours du sommeil (y compris les événements visuels imagés) ne méritent pas tous le nom de rêve. Les événements psychiques qui, durant le sommeil, donnent l impression de rêver mais ne sont pas des rêves se trouvent être plutôt les «rêves» autour desquels le patient et l analyste ne peuvent associer, les hallucinations du sommeil, les productions oniriques «blanches» (imageless «dreaming») uniquement composées de sensations, les rêves récurrents des patients post-traumatiques et, comme on le verra, les terreurs nocturnes. Ces «rêves» qui n en sont pas n entraînent aucun travail psychique inconscient ; le travail onirique (work of dreaming 1 ) est ici inexistant. iv La seconde remarque préalable à l examen de ma conception de la pratique analytique porte sur le phénomène des cauchemars et des terreurs nocturnes. Je décèle dans ces deux troubles du sommeil à la fois des exemples et des métaphores susceptibles d éclairer deux larges catégories du fonctionnement psychique. Dans l ensemble, les terreurs nocturnes et les cauchemars, tels que je les conçois, sont emblématiques du matériau dont est fait l intégralité du registre de la psychopathologie humaine. Les cauchemars sont de «mauvais rêves» ; les terreurs nocturnes sont des «rêves» qui ne sont pas des rêves. Ces dernières diffèrent des cauchemars non seulement en termes de phénoménologie et de fonction psychologique, mais aussi du point de vue de la neurophysiologie et de l activité des ondes cérébrales qui leur sont associées 2. 1. [Ndt. Cf., infra, chap. IV, p. 85, n. 1 ; chap. VII, p. 149.] 2. À la différence des cauchemars, qui se produisent dans le sommeil MOR («mouvements oculaires rapides») phase du sommeil dans laquelle se déroulent la plupart des rêves, les terreurs nocturnes surviennent dans le sommeil profond, à ondes lentes [Hartmann, 1984]. Bien que je mentionne ici les critères neurophysiologiques liés aux terreurs nocturnes et aux cauchemars (l activité des ondes cérébrales telles qu elles ont pu être enregistrées lors des recherches sur le sommeil), ces données restent purement métaphoriques. Le fait que l activité des ondes cérébrales liée aux terreurs nocturnes soit différente de celle des cauchemars ne veut pas dire que la conception psychanalytique de l une et de l autre diffère de façon analogue. Les découvertes neurophysiologiques des chercheurs sur le sommeil n offrent rien de plus (et rien de moins) que des parallèles intéressants entre l activité du cerveau et le vécu psychique, ainsi que des métaphores éventuellement utilisables dans la réflexion psychanalytique sur l activité onirique, l incapacité de rêver et l interruption de l activité onirique.
rêver des rêves inrêvés et des cris interrompus 25 L enfant 1 qui souffre de terreur nocturne «se réveille» dans un état de grande peur, mais ne reconnaît pas le parent qui, réveillé par ses cris, est venu le réconforter. Au bout d un moment, l enfant finit par se calmer et, sans qu on puisse discerner de crainte chez lui, «retourne dormir». La plupart du temps, en se «réveillant» le matin, l enfant n a aucun souvenir de sa terreur nocturne, ni du réconfort apporté par le parent. Dans les rares cas où l enfant est capable de retracer quelque chose de sa terreur nocturne, il se souviendra d une image isolée, par exemple d avoir été pourchassé ou «de quelque chose assis sur moi» [Hartmann, 1984, p. 18]. L enfant ne manifeste aucune crainte en allant se coucher la nuit suivante ; il ne reste apparemment aucun souvenir inconscient ou conscient de l expérience. Que ce soit du point de vue psychanalytique ou du point de vue de l activité des ondes cérébrales, celui qui souffre de terreurs nocturnes n est pas réveillé de son expérience, et ne se rendort pas non plus après avoir été calmé [Daws, 1989] il est incapable de percevoir ce qu il éprouve sous l angle de la vie éveillée. Pour reprendre les termes de Bion, les terreurs nocturnes sont formées d impressions sensorielles brutes (éléments-bêta) relatives à l expérience émotionnelle, des impressions que ni l activité onirique, ni l activité de penser ou l emmagasinement pour mémoire ne parviennent à relier. L enfant qui souffre de terreurs nocturnes ne peut véritablement se réveiller que lorsqu il devient capable de rêver son rêve inrêvé. En revanche, un cauchemar est un vrai rêve (survenant dans la phase MOR du sommeil) qui «réveille la personne avec un sentiment de frayeur» [Hartmann, 1984, p. 10, c est moi qui souligne]. Au réveil, le rêveur peut, durant un laps de temps relativement court, voire immédiatement, faire la différence entre veille et sommeil, perception et rêve, réalité interne et réalité extérieure ; il est donc souvent capable de se souvenir du contenu manifeste du cauchemar, d y réfléchir et d en parler. L enfant qu un cauchemar a réveillé est en mesure de reconnaître la personne qui le réconforte, et, justement parce qu il peut se souvenir d avoir fait un cauchemar, il craint de retourner dormir cette nuit-là et, parfois, pendant les semaines ou les mois qui suivent. En résumé, un cauchemar est assez différent d une terreur nocturne. Le cauchemar est un rêve dans lequel la souffrance émotionnelle est soumise (à un degré considérable) à un travail inconscient susceptible 1. L enfant et l adulte peuvent, certes, tous deux souffrir de terreurs nocturnes et de cauchemars, mais ces deux phénomènes se manifestent davantage chez l enfant ; pour la clarté de mon exposé, je parlerai de ces phénomènes du point de vue du vécu infantile.
26 Cet ART qu est la psychanalyse d apporter une croissance psychique. Ce travail est toutefois courtcircuité à chaque fois qu il atteint le point où la capacité de l individu à produire les pensées-du-rêve et à les rêver est submergée par les effets perturbateurs de l expérience émotionnelle en train d être rêvée. Une terreur nocturne, en revanche, n est pas un rêve : aucune pensée-durêve n est créée, aucun travail psychique n est effectué, l événement psychique n est source d aucun changement. v Forts de la conception bionienne du rêve comme contexte théorique, et des phénomènes de cauchemars et de terreurs nocturnes comme métaphores évoquant deux larges catégories du fonctionnement psychique, nous pouvons maintenant examiner la définition condensée que j ai donnée plus haut concernant ma propre conception de la psychanalyse. Commençons par le commencement : Une personne consulte un psychanalyste parce qu elle est émotionnellement souffrante et que ses propres émotions lui sont tellement étrangères qu elle est soit incapable de rêver (incapable d effectuer le travail psychique inconscient), soit à tel point perturbée par ce qu elle est en train de rêver que son activité onirique en est contrariée. Dans la mesure où il est incapable de rêver son expérience émotionnelle, l individu est incapable de changer, de grandir ou de devenir rien d autre que celui qu il a été. Certains patients qui consultent un analyste pourraient être considérés comme s ils souffraient de terreurs nocturnes (métaphoriques). Sans s en rendre compte, ils recherchent de l aide pour rêver leur expérience impossible à rêver et inrêvable. Les rêves inrêvés de tels patients demeurent inchangés sous forme de poches isolées (ou de larges pans) de psychose [Bion, 1962a], ou encore se cristallisent dans certains aspects de la personnalité qui excluent l expérience de l élaboration psychique. Parmi les troubles caractéristiques de ce genre de forclusion se trouvent les maladies psychosomatiques et les perversions sévères [de M Uzan, 1984], l encapsulation autistique dans la sensation corporelle [Tustin, 1981], les états «dés-affectés» [McDougall, 1984] dans lesquels les patients sont incapables de «lire» leurs émotions et leurs sensations corporelles, et l état schizophrénique de «non-expérience» [Ogden, 1982] où le patient schizophrène chronique attaque sa propre capacité de donner du sens à ce qu il éprouve et, de ce fait, rend ses expériences émotionnelles interchangeables. Dans les troubles où la
rêver des rêves inrêvés et des cris interrompus 27 forclusion psychique est impliquée, l activité de penser du patient est, en grande partie, de type opératoire [de M Uzan, 1984]. On pourrait dire de certains autres patients qui consultent un analyste qu ils souffrent de cauchemars (métaphoriques), c est-à-dire de rêves si effrayants que le travail psychique entraîné par l activité onirique du sommeil et de la vie éveillée insconsciente se trouve interrompu. (Le «cri interrompu», dont parle le poème de Frost, «Acquainted with the Night», semble très bien définir ce qu est un cauchemar 1.) Le patient qui se réveille d un cauchemar a atteint la limite de sa capacité de rêver par lui-même. Il a besoin du psychisme d un autre d un «habitué de la nuit» pour l aider à rêver ce qui reste encore à rêver de son cauchemar. (Un «rêve qui reste encore à rêver» est un phénomène névrotique ou de type non psychotique. En revanche, un rêve impossible à rêver est un phénomène psychotique ou correlatif de la forclusion psychotique.) Les symptômes névrotiques des patients aux rêves interrompus représentent des doublures figées de l expérience émotionnelle impossible à rêver. L analyste à qui ces deux grandes catégories d individus demandent de l aide pour rêver leurs terreurs nocturnes et leurs cauchemars métaphoriques doit avoir cette disposition à la rêverie, c est-à-dire pouvoir se maintenir sur de longues périodes dans un état psychique réceptif aux rêves interrompus et inrêvés du patient tandis qu ils sont vécus dans le transfert/contre-transfert. Les rêveries de l analyste sont au centre du processus analytique puisqu elles fraient un passage décisif à l analyste qui participe au rêver des rêves que le patient est incapable de rêver par lui-même 2. 1. Frost [1928, p. 234] écrit : «I have stood still and stopped the sound of feet / When far away an interrupted cry / Came over houses from another street.» Cf. Ogden, 1999b, pour une exégèse de ce poème. [Ndt. Le vers extrait de ce poème, intitulé «Habitué de la nuit», dit : «Je m étais arrêté, faisant taire mes pas / quand, au loin, un cri interrompu, / Depuis une rue voisine, s éleva des toits.» Nous traduisons.] 2. J inclus dans la notion de rêverie tous ces méandres du psychosoma de l analyste ses pensées, ses sentiments, ses ruminations ou ses sensations corporelles, fussent-ils les plus discrets et quotidiens qui donnent habituellement l impression de n avoir pas le moindre rapport avec ce que le patient est en train de dire ou de faire à ce moment-là. Les rêveries ne sont pas le produit du psychosoma de l analyste seul, mais proviennent des inconscients combinés du patient et de l analyste [Ogden, 1994a, 1994c, 1996, 1997a, 1997b, 1997c, 1999b, 2001a]. Comme nous le verrons dans la partie clinique de ce chapitre, les rêveries de l analyste fournissent une forme d accès indirect à la vie inconsciente de la relation analytique.