SIGNAC Il n est de peintre que l on puisse apprécier sans le situer dans son contexte. Le XIX e siècle vit en Europe une vraie transformation, vibre de voyages et découvertes scientifiques, d un désir de liberté et d affranchissement du passé. La deuxième révolution industrielle est un catalyseur prodigieux des modifications qui vont marquer le siècle encore ancré dans ses traditions. Les sciences connaissent ainsi un grand essor, avec des figures telles que Pierre et Marie Curie, Charles Darwin, Louis Pasteur, Doppler, Edison, Hertz, Joule, Mendel, Nobel, Poincaré, Freud ou Charcot, pour n en citer que quelques-uns. Mais ce sont aussi des procédés tels que le morse, le télégraphe, le téléphone, le phonographe, le microphone, la transmission radio ou la photographie (qui aura un effet considérable sur les peintres du XIX e ) qui voient le jour, et encore les premiers avions, l archéologie, de nouvelles techniques et matières de construction en architecture (telles que fer, fonte et verre). Ainsi, la Tour Eiffel ou le Grand Palais, qui abritera l Exposition Universelle de 1900, vitrine des innovations et du génie français. Les arts vecteurs par excellence de la société et de son époque sont impactés par toutes ces nouveautés. Paris est à ce moment capitale de la peinture et des arts, voulue aussi capitale de la modernité par Napoléon III. L empereur qui prend le pouvoir en 1848 est marqué en effet par son voyage à Londres ; il veut transformer sa ville et en faire un modèle de modernité ; et va restructurer la physionomie de Paris - phénomène qui se répandra ensuite dans toute l Europe. A l exemple de l Exposition Universelle de Londres (1851) il inaugure une Exposition Universelle à Paris en 1855. L ambition est de manifester au monde entier le dynamisme de la France, son essor industriel mais aussi artistique et culturel. Cette exposition se couple d un gigantesque Salon de peinture, dont Ingres et Delacroix sont les vedettes (l influence de ce dernier sera grande sur tout le siècle). C est dans cette période charnière de mutations et de bouleversements industriels, sociaux, scientifiques et culturels que naît Paul Signac, à Paris, en 1863. Il est fils de la bourgeoisie commerçante, grandit à Montmartre, quartier habité par les peintres dont l influence sera évidente sur son futur parcours. Inscrit en architecture Paul Signac présente un goût prononcé pour l art et la politique, des idées anticonformistes et le besoin de s évader. Il est saisi par l école Impressionniste et décide, après le décès de son père en 1880, d abandonner ses études pour se consacrer entièrement à la peinture. Sa mère qui l adore le soutient dans sa démarche et lui alloue une pension mensuelle, ce qui lui permet de travailler dans de bonnes conditions. Ses premiers tableaux représentent les bords de Seine à Asnières et la mer ; il se forme dans les ateliers des peintres et s inscrit au prestigieux Prix de Rome, mais sa véritable formation se fait auprès de ses amis impressionnistes - décriés par le goût de l époque. Paul Signac aime particulièrement Monet et Guillaumin et restera fidèle aux néo-impressionnistes jusqu à sa mort. Les Impressionnistes sont un des nouveaux groupes naissants (dont Manet, Renoir, Monet, ) qui se détache du classicisme pour laisser plus de place à l expression des sentiments et des émotions notamment. Baudelaire à ce moment parle du génie chez un artiste comme de «la science modeste du métier laissant le beau rôle au tempérament». En 1882 Signac rencontre Berthe Roblès qu il épousera 10 ans plus tard; ils fréquentent ensemble des amis artistes qui se retrouvent au cabaret du Chat Noir. Homo amicabilis doté d une nature sociable et heureuse, positive, la vie de Signac est jalonnée d amitiés, de toutes convictions ou écoles d ailleurs. Il est pacifique et rêve d un temps d harmonie Il se lie avec le milieu littéraire symboliste, en particulier Felix Fénéon qui deviendra son critique. De la rencontre qu il sollicite avec Monet surgit une autre amitié durable, de même avec Guillaumin. Signac idéaliste et au tempérament énergique va participer activement à la fondation de la Société des artistes indépendants, en 1884. Il prend part la même année à l exposition de ce groupe, opposé à l esprit des Salons officiels. Il y fait la connaissance de Seurat au cours d une réunion, est très impressionné par ses méthodes de travail systématiques et ses théories sur la couleur, qui se rapprochent de sa propre conception de la peinture. Signac devient un ardent partisan de Seurat et s associe à ses recherches assidues. Sous son influence, il va abandonner les traits impressionnistes pour embrasser tout à fait la quête du divisionnisme (terme qu il préfère à pointillisme). Signac devient à cette époque une des figures les plus en vue de la nouvelle génération de peintres. Son maître et ami Seurat est le pionnier du pointillisme. Il se passionne pour les écrits scientifiques sur l optique, la couleur et la lumière. Très marqué par ces découvertes et lois scientifiques dont il va s inspirer, il veut aller audelà de l impressionnisme et expliciter un lien entre l art et la science, entre la peinture et les lois optiques. Comme Signac, initialement influencé par les Impressionnistes, il entame un ardent labeur de recherche sur la théorie des couleurs, les concordances des tons (sombres/clairs), des teintes (froides/chaudes) ou des lignes
(tombantes/ascendantes). Artiste intellectuel, il couche sur papier avec précision sa théorie et méthode picturale. Seurat et Signac à sa suite pensent que les couleurs mélangées sur la palette ou sur la toile entraînent une perte d intensité lumineuse; ce qui les amène à travailler en juxtaposant des petites touches de pigments purs, en jouant sur les contrastes de tons et de teintes, des couleurs primaires et complémentaires. Seurat déclare : «la pureté de l élément spectral est la clef de voûte de ma technique ( )». Impossible de bien saisir l enjeu sans creuser ici le subtil jeu des couleurs et de la lumière (tant recherchées par les peintres) dans les lois optiques. Les impressionnistes et avant eux les romantiques déjà cherchaient à saisir le perpétuel mouvement de la nature, le changement et la vibration de la lumière. Newton en 1704 déjà avait décomposé la lumière blanche à l aide d un prisme: elle s avère résulter de l addition de toute la gamme des couleurs primaires. En 1879 Maxwell démontre qu en juxtaposant les couleurs pures et leurs complémentaires (opposées sur le spectre chromatique) on obtient une nouvelle couleur au regard. Ainsi, lorsque l on mélange les pigments, chacun d eux absorbe un ensemble de fréquences du spectre lumineux et ce mélange ne renvoie que les fréquences non absorbées. C est en grandes lignes ce que l on nomme la soustractivité des couleurs, qui induit une perte de luminosité et d intensité. Lors de l additivité des couleurs à l inverse, chaque fréquence des couleurs primaires et complémentaires s additionne pour former la lumière blanche. D où un gain de luminosité et d intensité. Ainsi le Divisionnisme ne veut plus de mélange des pigments, mais un mélange optique sur la rétine de l œil qui résulte de la technique utilisée par le peintre. Et c est le même procédé qu utiliseront 50 ans plus tard la télévision et les images digitales! Soit une image homogène sur la base de l assemblage de petits points colorés - c est dire si cette méthode est révolutionnaire pour l Académisme de l époque Au courant du siècle la peinture va progressivement se détacher de l Académisme et des règles qui cloisonnent les styles. Un premier Salon des refusés a déjà eu lieu en 1863, année de naissance de Paul Signac, autorisé par Napoléon III dans le Palais de l Industrie : «De nombreuses réclamations sont parvenues à l Empereur au sujet des œuvres d art qui ont été refusées par le jury de l Exposition. Sa Majesté, voulant laisser le public juge de la légitimité de ces réclamations, a décidé que les œuvres d art refusées seraient exposées dans une autre partie du palais de l Industrie». Décision qui scandalisa l Académie Bien que l art moderne n apparaît à proprement parler qu en 1907, le XIX e a préparé son avènement sous tout point de vue. Le statut de l artiste évolue (le régime vocationnel prend le dessus par rapport au régime professionnel qui était jusque-là organisé par l Académie des Arts). La critique d art fait également apparition et le Salon, jusque-là soutenu par l Etat et régissant la vie artistique, ne sera plus le sésame pour se faire connaître. Ce salon, véritable institution inaugurée par Courbet au XVII e, est une grande exposition des artistes vivants. Il accueille différentes expressions artistiques dont la peinture, la sculpture, la gravure - et la photographie dès 1859, ce que Baudelaire critiquera vivement. Les «lions» sont les artistes qui connaissent le succès grâce au Salon, ce qui leur assure une aura et une carrière, une clientèle. Parmi la jeune génération d artistes, certains évoluent tout en s inspirant des traces ouvertes par leurs aînés, d autres s en éloignent franchement. Le premier Salon des refusés ne fut pas un succès en réalité mais il aboutit en 1884 à la création du Salon des Artistes Indépendants, qui aura lieu chaque année. Aujourd hui cette société qui se voulait indépendante des institutions officielles avec sa devise Sans Jury ni récompenses, perpétue la mission initiale. A son origine Signac, Seurat mais aussi Pissarro, Manet, Henri-Edmond Cross ou Odilon Redon en font partie. L ainsi nommé postimpressionnisme, ensemble de courants artistiques de l époque, commence à ce moment et s étend jusqu en 1910. La beauté se détache des conventions de l Antiquité pour trouver une représentation moins lisse et formelle, plus libre, apparente, colorée et imprégnée des ressentis de l artiste. Petit à petit, ce sont aussi les galeries et les critiques d art (tels que Gautier, Duret ou Champfleury, ) ou encore les écrits d artistes (Zola, Baudelaire, Goethe, Matisse,..) qui éduquent le goût du public à la peinture. La bourgeoisie, nouvelle clientèle se fait importante et mécène. Certains artistes l acceptent, d autres la rejettent et se veulent plus anarchistes. «Les artistes ne sont plus ce qu ils étaient autrefois, avant ils étaient des colonies de brillants esclaves, tandis qu aujourd hui ils ont senti qu ils étaient quelque chose et composent un monde à part, ils se sont groupés, serrés.» (Jal, critique d art, 1831). Pissarro invite Signac à exposer au Salon des Impressionnistes en 1886. En 1887 Paul Signac se lie d amitié avec le peintre anarchiste Maximilien Luce (Signac restera de conviction politique anarchiste, attiré par une utopie sociale, comme beaucoup de ses amis). En 1887 il rencontre encore Van Gogh avec qui il expose et réussit à le convaincre de mettre plus de clarté dans sa peinture; puis il expose avec le groupe des «Vingt» à Bruxelles dont il devient membre en 1890. En 1889 il entame sa collaboration avec le chimiste Charles Henry pour élaborer une esthétique des lignes. La même année, Felix Fénéon lui dédie un numéro complet de la revue
«Les Hommes d Aujourd hui». Mais la mort de Seurat survient brutalement en 1891. Signac prend alors tout naturellement et à l unanimité, la tête du mouvement néo-impressionniste. Il va perpétuer assidument les recherches, qu il continuera de mettre par écrit jusqu à la fin de sa vie. Il rédige d ailleurs un traité de peinture qui aura une grande influence sur la jeune génération de peintres, parmi lesquels Matisse, Derain, les fauves et jusqu aux expressionnistes (D Eugène Delacroix au néo-impressionnisme, Paul Signac, 1899). «Le but de la technique néo-impressionniste est d obtenir le maximum de couleur et de lumière» dit-il. Après la mort de Seurat, Paul Signac s installe à Saint-Tropez, dans sa propriété à La Hune (1892). Il est fasciné par la lumière, la beauté et les couleurs de la région. Heureux de sa découverte, il la fera partager à tous ses amis artistes qui viendront régulièrement y séjourner. Ainsi commence en quelque sorte la deuxième étape de sa recherche picturale. A l instar d Aristote qui s exclamait «Platon et la vérité je les aime tous les deux, mais la vérité plus encore!», bien qu il reste fidèle aux théories de Seurat et cherche à les diffuser avec enthousiasme, Signac continue seul la recherche et sa démarche ira en s éloignant peu à peu de la stricte méthode pointilliste vers une expression plus large et libérée, plus spontanée, dans laquelle il se trouve mieux et qui, dira-t-il, est plus fidèle à la réalité qu une représentation trop rigide et figée. Sa touche est plus ample et dynamique - dans sa première période, la touche de Signac est plus «contrôlée» et moins colorée. La méthode de la division des touches lui permet de donner un impact particulier à la couleur, qui se fera toujours plus fort et plus intense dans ses toiles. Il évolue ainsi peu à peu vers une expression plus abstraite, qui ira jusqu à se rapprocher en son terme du mouvement fauviste (mouvement que d ailleurs il encourage et soutient). Tout au long de sa vie Signac aime voyager : il s avère être un marin chevronné, et cette passion l emmène chaque année depuis 1892 à entreprendre un tour sur son voilier. Il visite ainsi tous les ports de France, mais aussi les Pays-Bas, Venise, Florence, Gênes, Naples et toute la Méditerranée jusqu à Istanbul (les mosaïques byzantines vont d ailleurs influencer sa peinture). De ses voyages il ramène de nombreuses aquarelles croquées sur le vif qui lui permettent de saisir rapidement les sujets, la lumière, les couleurs. Il retravaille ensuite en atelier sur de larges toiles, créant comme des mosaïques de couleurs. A noter qu il sera nommé peintre officiel de la Marine en 1915. Mais il expérimente aussi d autres techniques : esquisses, dessins, lithographies, encres réalisées avec de minuscules points. Bien qu il soit aux yeux du monde, resté la deuxième figure du néo-impressionnisme, l œuvre et l influence de Signac sont importantes. Lecteur avide et bibliophile, il a également beaucoup écrit, mis à part sa correspondance, notamment une étude sur Jongkind, un article pour une encyclopédie française (Le sujet dans la peinture) et de nombreux articles ou introductions de catalogues d exposition. Il n y aura qu une brève parenthèse dans sa forte carrière, durant la première guerre mondiale, où Signac, blessé dans son cœur et ses idéaux par les horreurs du conflit ne peindra que très peu. La description que nous laisse Fénéon vaut la peine d être citée: «M. Signac n a rien de méridional que son nom, c est un parisien de 27 à 28 ans, d une parfaite élégance intellectuelle, insoucieux de toute gloriole, parlant plus volontiers des toiles des autres que des siennes ( ).» Il est nommé en 1908 Président de la Société des Artistes Indépendants et le restera jusqu à sa mort. En 1911, Renoir lui remet la Légion d Honneur. Sa fille Ginette, également peintre également, naît en 1913 et Signac part s installer à Antibes avec sa compagne. Signac n est pas et ne fut jamais un anarchiste au sens d un militant actif mais il considère la peinture comme un instrument anarchiste, en ce sens qu elle permet de véhiculer des valeurs qui lui sont importantes: cette recherche de l harmonie, d un amour fraternel, la lutte contre les conventions des classes sociales, la défense des artistes et de leur libre expression. Le délicieux Musée de l Annonciade, sans nul doute l un des plus intéressants de la Côte, se situe au cœur de Saint-Tropez, dans une ancienne chapelle du XVIe entièrement rénovée. Petit musée de province, pas même âgé de cent ans, il recèle cependant un trésor de collections: de nombreux chefs-d œuvre de la peinture française, notamment du XIXe et XXe. Il vient nous rappeler que la ville de Saint-Tropez fut à cette époque l un des foyers les plus actifs de l avant-garde picturale, grâce à Paul Signac qui découvrit le charmant port de pêcheurs à bord de son yacht l Olympia. Autour de lui se réunirent ensuite parmi les plus grands peintres avant-gardistes (Matisse, Braque, Derain, Cross, Marquet, ). Les remarquables collections du musée comptent également des dessins et sculptures, ainsi que des œuvres majeures, pour n en citer que quelques-unes, de Bonnard, Braque, Dufy, Van Dongen, Vallotton, Seurat, Matisse, Dufy, Cross, Derain, Utrillo, Picabia,.et Signac bien sûr. Un musée à ne pas manquer! Musée de l Annonciade, Le Port, 83990 St-Tropez. http://www.saint-tropez.tv/html/annonciade.html http://www.saint-tropez.fr/fr/culture/lemus%c3%a9edelannonciade/tabid/405/default.aspx
Le Château de Comblat, 1887. Huile sur toile (60*92cm)
Brise, Concarneau 1891. Huile sur toile (65*82cm)
Le port au coucher du soleil, Saint-Tropez, 1892. Huile sur toile (65.5*81.5cm)
Le Pin Bonaventure, 1893. Huile sur toile (66*81cm)
Place des Lices, Saint-Tropez, 1893. Huile sur toile (65.5*82cm)
Le phare, Saint-Tropez, 1895. Huile sur toile (46*55cm)
La bouée rouge, 1895. Huile sur toile (81*65cm)
Golfe Juan, 1896. Huile sur toile
Vue de Saint Tropez, coucher de soleil au bois de pins- 1896. Huile sur toile (65*81cm)
Saint-Tropez, les pins parasols aux Canebiers 1897. Huile sur toile (65*81cm)
Capo di Noli, 1898. Huile sur toile (93.5*75cm)
Le Grand Canal de Venise, 1905. Huile sur toile (73.5*92.1cm)
Nucleo Capital SA Texte & mise en page: Fabiola Rüegg