Les monstres de là-bas
Hubert Ben Kemoun Hubert Ben Kemoun vit à Nantes sur les bords de la Loire. Il est l auteur de très nombreux ouvrages en littérature jeunesse, pour les petits comme pour les beaucoup plus grands. Vérification faite, Hubert a dix doigts et un seul nombril. Il utilise les premiers pour écrire ses livres et jouer au billard. Pour son nombril, il ne le montre jamais dans ses histoires. C est bien la seule chose qui ne regarde pas ses lecteurs. Les monstres de là-bas Collection animée par Soazig Le Bail, assistée de Claire Beltier. Éditions Thierry Magnier, 2012 ISBN 978-2-36474-139-3 Loi n 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse Conception graphique: Bärbel Müllbacher
1 Pour Nicolas et Nathan. h b k L aventure commençait ici. Sur ce bateau. Il le sentait. En retentissant, la sirène du San Martin déclencha l envol de toute la colonie de mouettes qui s était installée sur le pont supérieur dès le départ, pour profiter de la traversée du grand estuaire. Accoudé au bastingage, Nelson les observa 5
s éparpiller au-dessus des flots sombres. Les oiseaux s élancèrent vers le phare qui se dressait à l entrée de la baie. Le port de Brick-City se cachait là-bas, tout au fond. Malgré la brise parfois chargée d embruns, Nelson avait passé toute la traversée sur le pont, à scruter l horizon, à guetter les flots, et le moment où la côte apparaîtrait enfin à sa gourmandise de voyageur. Pas question de rater une seule image de ce qui, pour lui, prenait une allure d expédition. Expédition? Pour un peu plus de deux heures de voyage entre les deux rives de l estuaire? Non, le mot n était pas trop fort! C était la première fois que Nelson quittait sa ville, Meckneb. Pour lui, cette première traversée ressemblait à une véritable aventure, même s il ne devait rester que deux jours chez Fubalys, sa chère correspondante étrangère. 6 7
À dix ans, un premier voyage seul prend toujours la saveur d un grand événement. Le San Martin accosta au ponton et Nelson se glissa parmi les passagers qui se pressaient devant les cahutes des douaniers chargés de vérifier les papiers. Même l uniforme vert de l homme qui déposa un coup de tampon rouge sur son passeport était une nouveauté qui ravit le jeune garçon. Comme convenu, Fubalys et son père l attendaient sous la pancarte: s o r t i e d e s v o y a g e u r s. Elle lui avait glissé de nombreuses photos dans les lettres envoyées en prévision de ce voyage, et Nelson reconnut immédiatement sa correspondante. Ses cheveux bruns coupés court formaient un joli casque gracieux autour de son visage, mais ce qui frappa tout de suite Nelson, c étaient les yeux 8 9
de Fubalys. Deux superbes lacs d un vert émeraude qui n avait pas un aussi bel éclat sur les clichés. Sans la moindre hésitation, Fubalys embrassa amicalement Nelson qui tenta de ne pas trop bégayer pour dire bonjour. Monsieur Griffon lui serra fermement la main. Bienvenue à Brick-City, Nelson! La traversée s est bien passée? Oui, monsieur, sans problème, répondit fièrement le garçon en s engouffrant à l arrière de la voiture, à côté de sa jolie camarade. Le port de Brick-City ressemblait en tout point à celui de Meckneb, là-bas, à une centaine de kilomètres. Comme chez lui, ici, sur l autre rive, des grues ocre lançaient leurs grappins au-dessus de quais gris bordés de vieux hangars. 10 11
Monsieur Griffon engagea sa voiture sur un boulevard extérieur en expliquant qu on arriverait dans un quart d heure, si la circulation n était pas trop chargée sur l autoroute. Pendant le trajet, Fubalys visiblement tout heureuse d avoir un invité, expliqua qu elle avait préparé un chouette programme pour ces deux jours. Promenades sur la côte, visites de Brick-City, et avant tout, puisque le temps le permettait, baignade sur une plage près de sa maison. Elle parlait sans cesse, Nelson écoutait sans rien dire. Il hochait la tête en souriant, mais ne pouvait détacher son regard des mains de Monsieur Griffon posées sur le volant. Pas de doute, l homme avait douze doigts. La même malformation à chaque main. Quatre doigts et deux pouces de chaque côté 12 13
qui leur donnaient une étrange allure d éventail. Discrètement, tout en lui souriant, le jeune garçon laissa tomber son regard sur les mains de son amie. Elle aussi avait la même malformation que son père. Douze doigts. Les mêmes éventails. Elle ne lui en avait pas parlé dans ses lettres. Il pensa qu il ne serait pas très poli d y faire la moindre allusion alors qu il venait d arriver. 2 Monsieur Griffon avait engagé sa voiture dans un chemin qui montait sur la falaise. Au bout de cinq cents mètres, il se gara devant une imposante bâtisse au toit de tuiles qui dominait l estuaire et l océan. Tu veux peut-être téléphoner chez toi 15
pour prévenir que tu es bien arrivé? proposa gentiment le père de Fubalys. Ce soir, ça suffira. Oui, ce sera bien assez tôt, et puis mes parents ont votre numéro! répondit Nelson sans réussir à détacher son attention de cette drôle de main qui lui ouvrait la porte de la maison. Déjà Fubalys l entraînait dans l escalier pour visiter la demeure et lui faire découvrir la chambre qu on lui avait préparée. Toute joyeuse, elle avait saisi la main de Nelson. Elle semblait si émue d accueillir cet ami étranger avec lequel elle avait tant correspondu. Lui aussi était heureux, mais il ressentit une étrange et désagréable gêne. Pas parce qu une fille de son âge l attrapait ainsi, mais parce qu il sentit cette malformation dans sa main. Les deux pouces 16 17
de Fubalys faisaient comme une pince sur ses propres doigts et sa paume. Là-bas, tu vois, à gauche, c est l îlot du Diamant! Parfois, quand papa sort le bateau, on va y pique-niquer et ramasser des coquillages! Je connais des coins, je te montrerai, une prochaine fois, quand tu reviendras! Ils étaient sur le balcon de la chambre qui donnait sur l estuaire, Fubalys désignait une tache sombre perdue au large, mais Nelson observait davantage le doigt pointé et le disgracieux éventail, que ce Diamant à peine visible dans la brume de chaleur. Nelson, je suis si contente que tu sois là! Tu sais, je n ai pas tant d amis que cela. Nous avons partagé tant de choses dans nos lettres, mais, se voir, c est tellement mieux! lança Fubalys en se retournant 18 19
et en attrapant le garçon par les épaules. Oui oui bien sûr! bredouilla Nelson qui ne l écoutait pas. Il ne pensait plus au joli visage constellé de taches de rousseur, ni à ce regard merveilleux qui l avait troublé sur les photos et plus encore sur le quai, tout à l heure. Il ne songeait qu à ces deux mains «trop pleines» qui lui tenaient fermement les épaules. Son malaise ne se dissipa pas. Bien au contraire. Ah, voilà donc ce fameux Nelson dont Fubalys nous a tant parlé! lança une femme en les rejoignant sur le balcon. La mère de Fubalys était une belle femme rousse au sourire éclatant. Visiblement, elle avait offert à sa fille l émeraude de ses yeux. Mais pas seulement cela Elle lui tendait une main chaleureuse, 20 21
qu il eut du mal à saisir. Elle aussi possédait six doigts, dont deux pouces 3 Pendant le déjeuner sur la terrasse des Griffon, personne ne sembla se rendre compte du trouble du jeune invité. Nelson était un garçon plutôt bien élevé. En présence de ses hôtes qui faisaient preuve de la plus grande délicatesse, il se garda bien de poser la moindre question 23