Introduction Eric BUSSIÈRE Professeur à l Université Paris IV-Sorbonne L histoire de l intégration européenne couvre depuis quelques années des champs qui l éloignent de la démarche strictement institutionnelle et politique qui fut longtemps la sienne. Le cas de l industrie du gaz dont traite le présent ouvrage est à l image de cette tendance nouvelle de l historiographie dont il représente bien les apports. L unification des réseaux se trouve en effet au cœur du processus d intégration des structures économiques européennes en mettant en jeu des mécanismes jouant tout à la fois sur les techniques, leurs créateurs et diffuseurs, les structures financières et d entreprises qui les ont portés, les consommateurs. A travers les arbitrages institutionnels qu elle suscite depuis une vingtaine d années, le cas de l industrie du gaz touche de près au politique à travers la remise en cause des modalités d intervention de la puissance publique à son égard. L histoire du gaz en Europe représente bien un cas d école des problématiques nouvelles en cours de développement sur l histoire de l intégration européenne. Réunis à l initiative de Jean-Pierre Williot et de Serge Paquier à Genève et à Arras, une vingtaine de spécialistes des questions énergétiques européennes ont ainsi souhaité faire le point sur l ensemble des travaux relatifs à l industrie du gaz aux XIX e et XX e siècles. Ils nous livrent ici une mise au point des connaissances, une série d analyses relatives aux problématiques actuellement mises en œuvre, une très large bibliographie de la question. Ce livre constitue sans nul doute un instrument de travail des plus utiles dont la portée dépasse largement son objet au sens strict. L ouvrage comporte tout d abord une réflexion sur les modalités de création, de renouvellement et de diffusion d une technologie. A partir de deux foyers initiateurs que furent l Angleterre et la France, il nous montre comment la combinaison de dynamiques techniques appuyée sur une forte proximité du milieu scientifique a contribué à un essor rapide des technologies gazières au tournant des XVIII e et XIX e siècles, puis à leur diffusion dans l ensemble de l Europe industrialisée. Il met en valeur le rôle des bâtisseurs de réseaux qui ont créé la première génération d usines
14 L industrie du gaz en Europe aux XIX e et XX e siècles dans toute l Europe à partir de l Angleterre, de la Belgique et de la France. A partir d une variété d expériences et de procédés plus larges qu on ne l a longtemps cru, l on voit comment, autour des années 1860, se constitue un cadre technique de plus en plus cohérent autour des procédés de valorisation du charbon, progressivement unifié à travers le rôle des associations d ingénieurs actives à l échelle nationale puis européenne. Leur rôle à travers les voyages d étude, les congrès, les publications, la création de l Union internationale des industries du gaz en 1930, montrent à quel point une Europe du gaz se construit peu à peu et prépare les grands rapprochements de la seconde moitié du XX e siècle. A travers la substitution du gaz naturel au gaz industriel et la mise en réseau qu elle provoqua à l ouest du continent à partir des années 1960 avec la mise en place d une nouvelle série d institutions dédiées à cette industrie fut mise en place dans le cadre communautaire et professionnel. Il n est pas indifférent que le changement d échelle des réseaux soit à la mesure et se calquent d une certaine manière sur les étapes de l unification économique du continent depuis l entre-deux-guerres. Le modèle de l intégration fonctionnelle, politiquement à la mode dans les années 1950, constitue ses premières bases durant les années 1920 et 1930 à travers la mise en place des premiers réseaux à l échelle régionale en Allemagne, en France, en Angleterre et en Belgique, mais surtout des premières esquisses de réseaux transnationaux dans l espace de la future CECA entre les années 1930 et 1950. De telles initiatives sont à comparer à celles imaginées à la même époque par les électriciens auxquelles l un des plus célèbres d entre eux, Dannie Heinemann, avait voulu donner un sens politique. Mais le début des années 1960 correspond bien à la fois à la mise en place à vaste échelle de l Europe économique et institutionnelle et de l Europe du gaz, à travers la création d une nouvelle génération d organismes professionnels et techniques et de celle du Comité du gaz au sein des instances européennes elles-mêmes. Si la taille des réseaux de distribution fut longtemps limitée à l échelle d une ville, le régime concessionnaire qui fut dès l origine largement adopté comme mode d exploitation permit assez rapidement la mise en place de groupes gaziers dont la société holding devint la forme de contrôle la plus largement utilisée. C est ainsi qu à une première génération originaire d Angleterre, de France et de Belgique, qui déploya dans un premier temps son activité vers l Europe scandinave, l Allemagne et la Suisse puis vers l Europe centrale, méditerranéenne et les Balkans, succéda, autour des années 1880, une nouvelle génération de holdings qui opéra la rationalisation des exploitations les plus anciennes en agissant parfois comme opérateur mixte. La remise en cause du système des concessions par les municipalités à partir de la fin du siècle précéda la nationalisation de maints réseaux au lendemain de la Deuxième Guerre
Introduction 15 mondiale, affaiblissant ainsi le modèle de la holding qui avait véhiculé à travers toute l Europe une série de modèles d exploitation, participant ainsi au rapprochement des structures de l industrie gazière européenne. D un autre côté cependant, la création d entités nationales après la dernière guerre permit la mise en œuvre dans de bonnes conditions de la régionalisation des réseaux amorcée durant les années 1920 et 1930, puis la création de réseaux nationaux dont l interconnexion, nous l avons dit, fut quasi immédiate. La remise en cause des tutelles nationales en cours depuis les années 1980 ouvre la voie à une série de recompositions dont les architectures sont encore mal définies. On peut toutefois imaginer l avènement de sociétés européennes combinant, selon des données propres à chacune, tout ou partie des trois segments que représentent la production, le transport et la distribution. La création de grandes holdings gazières européennes au XIX e siècle ne détermina pas pour autant l uniformisation des modèles de consommation. La mise en place de concessions fut longtemps liée au niveau de développement des pays concernés et à la taille des agglomérations à équiper. C est ainsi que les villes anglaises et françaises de taille moyenne furent dotées de réseaux au cours de la première moitié du siècle alors que les grandes agglomérations des Balkans ne le furent souvent qu un demi-siècle plus tard. Les modèles de consommation ne semblent guère se rapprocher au cours des décennies ultérieures. Si la concurrence de l électricité induisit des efforts parallèles à partir des années 1870 afin de stimuler la consommation privée à travers les usages calorifiques du gaz, les écarts de consommation tant domestique que globale restent très importants d un pays à l autre durant l entre-deux-guerres. Des analyses plus fines en terme de diffusion des appareils domestiques révèlent une diversité des usages que les critères économiques d analyse ne peuvent entièrement expliquer. Au début des années 1960, l on doit donc encore raisonner en termes de marchés nationaux dont la configuration répond à une grande variété de paramètres. L on comprend dès lors que la montée en puissance du gaz naturel, contemporaine des débuts de l intégration européenne joua, comme dans le domaine technique, le rôle de catalyseur d une réflexion à l échelle européenne sur les modes de consommation du gaz et sur les types de marketing propres à en stimuler l usage.