ANNALES DE L UNIVERSITÉ OMAR BONGO N 11 Janvier 2005 LETTRES, LANGUES, SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES PRESSES UNIVERSITAIRES DU GABON ISBN : 2-912603-18-8 ISSN : 1815-3054
Annales de l Université Omar Bongo n 11 Directeur de Publication : Jean Emile Mbot Comité scientifique 1- Alihanga Martin, Professeur 2- Boussougou Jean Aimé (M.A., H.D.R.) 3- Barro Chambrier Alexandre, Maître de Conférences, agrégé 4- Ekomie Jean Jacques, Maître de Conférences, agrégé 5- Copans Jean, Professeur Paris V 6- Kwenzi-Mikala Jérôme, Maître de Conférences 7- Mayer Raymond, Professeur 8- Mba Owono Charles, Maître de Conférences, agrégé 9- Mbot Jean Emile, Professeur 10- Mbuyi Mizeka Alfred, Professeur 11- Métégué N Nah Nicolas, Maître de conférences 12- Mouckaga Hugues, Professeur titulaire 13- Nambo John Joseph, Maître de Conférences, agrégé 14- Ndoume Essingone Hervé, Maître de Conférences, agrégé 15- Ndombi Pierre, Professeur 16- Nzé Nguéma Fidèle Pierre, Maître de Conférences 17- Nzinzi Pierre, Maître de Conférences 18- Pierre Dasen, Professeur, Université de Genève 19- Ratanga Atoz Ange, Professeur 20- Ropivia Marc Louis, Professeur titulaire
Annales de l Université Omar Bongo Comité de lecture Série Lettres et Langues Akendengué Daniel René, Maître-assistant Sima Eyi Héméry-Hervais, Assistant Monsard Pierre, Maître-assistant Mouendou Blandine, Maître-assistant Ngou Mvé Nicolas, Maître-assistant Nzondo Léonard, Maître-assistant Renombo Steeve, Assistant Tchalou Pierrette, Maître-assistant Tolofon André, Maître-assistant Secrétariat d édition Bernardin Minko Mvé Mise en page Brigitte Meyo et Laetitia Lishou Coordination technique Hugues Gatien Matsahanga Presses Universitaires du Gabon Université Omar Bongo B.P.13131 Libreville (Gabon) Tél : (241) 73 01 42 - Fax : (241) 73 20 45 E-mail : pug@refer.ga
Annales de l Université Omar Bongo Comité de lecture Série Sciences Humaines et Sociales 1- Bignoumba Guy-Serge, Maître-assistant 2- Boussougou Jean-Aimé, Maître-assistant (HDR) 3- Djèki Jules, Maître-assistant 4- Ekogha Thierry, Maître-assistant 5- Kombila née Manon Levesque, Maître-assistant 6- Koumba Théodore, Maître-assistant 7- Kwenzi-Mikala Jérôme, Maître de conférences 8- Locko Michel, Maître-assistant 9- Mayer Raymond, Professeur 10- Mickala Roger, Assistant 11- Minko Mvé Bernardin, Assistant 12- Mohangue Placide, Maître-Assistant 13- Mombo Jean-Berrnard, Maître-assistant 14- Nzinzi Pierre, Maître de Conférences 15- Ondo Mebiame Pierre, Maître-assistant 16- Owaye Jean-François, Maître-assistant 17- Soumaho Mesmin Noël, Maître-assistant 18- Tonda Joseph, Maître-assistant (HDR) 19- Zué Nguéma Gilbert, Maître-assistant
Renouer avec une autre Tradition C est avec un réel intérêt que je préface ce numéro des Annales de l Université Omar Bongo. Certes, il n est pas inaugural, mais il a la particularité de renouer avec la tradition des Annales de notre Université que notre institution a observée, tant bien que mal, jusque dans les années 90. En effet, après avoir renoué avec les symboles de la tradition universitaire, notamment avec la grande rentrée solennelle de novembre 2004, rehaussée par la présence du Chef de l Etat, la parution de ce numéro 11 de nos Annales prend ainsi un sens et un relief particuliers. Je la salue donc, avec enthousiasme, en souhaitant y voir un instrument de promotion de la recherche des enseignants de nos pôles scientifiques, un incontestable atout pour leur propre pratique pédagogique ; si tant est que les enseignants de qualité s affirment parmi ceux-là qui savent transmettre facilement les connaissances dont ils sont eux-mêmes producteurs. Cette parution vient aussi pour le rayonnement approprié de nos Presses Universitaires dotées, pour la première fois, des ressources conséquentes. Au moment où notre Institution s engage dans le contexte mondial d une nouvelle culture académique induite par la réforme LMD, je me dois de saluer ici la renaissance des Annales, leur souhaiter un bel avenir, en tant que moyen d affirmation et de reconnaissance identitaires de notre université. Jean-Emile MBOT Recteur de l UOB
SOMMAIRE Stéphanie NKOGHE : Transmission des rites et pouvoir de guérison enafrique...9 Bernardin MINKO MVE : Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie...23 Jean-Bernard MOMBO : Libreville dans le projet «les villes où on vit le mieux en Afrique» :un exemple de construction de tableau géopolitique de huit agglomérations urbaines africaines......50 Mesmin EDOU : L économie forestière au Gabon : des activités traditionnelles à l exploitation industrielle.......80 Guy-Serge BIGNOUMBA : Les gabonais et la mer : des usages des bords de mer à l émergence d une culture maritime à travers l activité balnéaire...98 Jules DJEKI : Villes africaines et villes occidentales : une urbanisation différenciée. 112 Nicolas METEGUE N NAH : Le parti de l unité nationale gabonaise (1958-1963) : une tentative de création d une troisième force politique au Gabon.142 Pierre NZINZI : J. Bouveresse ou l accomplissement analytique de la «fin» de la philosophie...158 MOUKALA NDOUMOU : La dimension idéologique de la rationalité médicale : la problématique du paradigme Vih Sida....175 Flora NTSAME-MBA : Production de connecteurs par les enfants gabonais âgés de 4 ans à 6 ans.....200 Jean-Bernard MAKANGA : Les connaissances métacognitives chez le jeune enfant gabonais en âge préscolaire- étude comparative...214 Léonie MENGUE M EKOMOE : Du mythe au drame...227 Hémery-Hervais SIMA EYI : Esquisse d une redéfinition générique de Biboubouah : chroniques équatoriales suivi de bourrasques sur Mitzic de Ferdinand Allogho-Oke : une œuvre littéraire gabonaise inféodée au roman par l institution littéraire....242
Claudine-Augée ANGOUE : Le retrait de deuil : déconstruction du système de don et contre don dans les patrilignages du nord et nord-est du Gabon...264 Bernard EKOME OSSOUMA : Laideur et élément comique dans le roman négro- Africain d expression française (1985-1995)...290 Jean-Emile MBOT : L esclavage et la dette.... 309 Yolande NZANG BIE : Pour une approche comparative de la numération dans les langues bantu du Nord-Ouest : le cas du Gabon..... 323 Pierre ONDO-MEBIAME : Les suffixes verbaux de dérivation en Fang-Ntumu...349 Roger MICKALA MANFOUMBI : Le morphème-ánu en PUNU (B43). 367 Pamphile MEBIAME-AKONO : Prolégomènes à une analyse en pragmatique..379 Gabriel Kwami NYASSOGBO : La zone lagunaire de Lomé : problèmes de dégradation de l'environnement et assainissement...391 Jean Rémy OYAYA : L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs? Cas du Gabon......410 Dieudonné MEYO-ME-NKOGHE : La sorcellerie : Un phénomène inscrit dans la mentalité du peuple gabonais (1839 à 1960)...439 Ludovic OBIANG : Entre réel et utopie : la représentation du village traditionnel dans le roman gabonais....457 Table des matières.. 475
TRANSMISSION DES RITES ET POUVOIR DE GUERISON EN AFRIQUE Stéphanie NKOGHE Universite Omar Bongo Libreville (GABON) Résumé Il y a autant de sociétés africaines qu il y a de rituels de transmission des pouvoirs. Les procédés ou rituels d enseignement de la médecine traditionnelle, différents des méthodes de la médecine moderne, restent en effet variables d une société à une autre. On peut distinguer chez les Fang, trois modes de transmission des rites et pouvoirs de guérison à savoir : don ; 1. la transmission naturelle ou divine faisant intervenir la notion de 2. la transmission parentale qui consiste pour un parent guérisseur g gã, d élire son héritier dans la famille, en lui léguant son pouvoir ; 3. la transmission initiatique où les esprits, avant, pendant ou après l initiation, font des révélations aux initiés. Ces différents modes de transmission des pouvoirs sont variables selon les rites de guérison et selon les circonstances. Ils se font selon deux types de savoirs : le savoir perceptible ordinaire, concret, et le savoir ésotérique, métaphysique, invisible, magique ou mystique, difficilement distinguable. Ce sont des pratiques qui contribuent au maintien des structures et du contenu rituel, en un mot, au maintien de l ordre social établi. Mots clés Afrique, Fang, transmission, pouvoir, rites, guérison, prédisposition, secret rituel, don, rêves, visions, esprits, échanges spirituelles. Abstract There are as many African companies than there is the ritual one of transfer of power of cure. The processes or rituals of teaching of traditional medicine are completely different from the methods of modern medicine. One can distinguish at Fang, three modes Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, p. 9-22
Stéphanie NKOGHE of transfer of power of cure to know : natural or Divine transmission utilizing concept of gift the parental transmission which consists for a relative healer ' ' g gã' ', to elect its heir in the family, by bequeathing her capacity to him initiatory. These various modes of transfer of power are variable according to rites of cure and circumstances. They are made according to two types of knowledge : the ordinary, concrete perceptible knowledge and the knowledge esoteric, metaphysical, invisible, magic or mystical, not easily distinguishable. These practices contribute to the maintenance of the structures and the ritual contents, in a word, with the established social maintenance of law and order. Key words Africa, Fang, Transmission, Capacity, Rites, Cure, Predisposition, ritual Secrecy, Gift, Dreams, Visions, Spirits, Exchanges spiritual. Introduction La transmission des rites et pouvoir de guérison, est une thématique liée à l anthropologie de l éducation et à l anthropologie médicale. Il est en effet question des techniques de communication, d apprentissage et d acquisition des rituels de la médecine traditionnelle, tout à fait différentes des méthodes de la médecine moderne. Jusqu à ce jour, la transmission des connaissances dans ce domaine reste un mystère, d autant plus que les faits relatés à ce propos demeurent incontrôlables. A ce sujet tout est en effet énigmatique. Car, comment comprendre que certains soient prédisposés et d autres non ; qu un rêve ou un voyage mystiques deviennent réalités ; ou même que des êtres humains soient transportés dans l au-delà et reviennent avec des obligations ou fonctions qui font d eux des spécialistes de la médecine. Il se pose là d importantes questions d ordre métaphysique qui interpellent la réflexion des hommes de science que nous sommes. Il n y a cependant que l explication culturelle qui puisse en quelque sorte nous nous édifier dans ce cas. L expérience culturelle fang en la matière, peut ainsi nous servir d exemple, pour montrer d une manière générale, l orientation pédago-rituelle donnée à ces pratiques en Afrique. Mais il est tout à fait indiqué et adroit que les termes de rite et pouvoir soient préalablement clarifiés. 10
I- Rites et pouvoir de guerison Transmission des rites et pouvoir de guérison en Afrique Si l on considère la définition de P. Smith, on retiendra que «les rites sont des créations culturelles particulièrement élaborées exigeant l articulation d actes, de paroles et de représentations de très nombreuses personnes, au long des générations» 1 J ajouterai que les rites de guérison constituent des moments ou étapes incontournables dans un processus de transmission du pouvoir, qui par contre confère toute sa valeur aux rites. Rites et pouvoir de guérison entretiennent donc des rapports étroits. L un est difficilement concevable sans l autre. La transmission du pouvoir précède celle des rites, en ce sens qu on ne peut réellement parler de rites de guérison, sans faire allusion au pouvoir de guérison qui lui confère toute sa puissance. Les rites de guérison n ont de fondement en effet que par rapport à un certain pouvoir sans lequel, ils seraient sans valeur et surtout sans effet. II- Pouvoir de guérison et modes de transmission Contrairement à la formation médicale scientifique dont bénéficie les médecins, la médecine traditionnelle use d autres voies et moyens pour former son personnel. La possession de grandes capacités intellectuelles n est d ailleurs pas le critère le plus important, permettant de devenir tradipraticien ou guérisseur. Comment le devient-on? Comment dans la médecine traditionnelle Fang acquiert-on les rites de guérison? Dans la société traditionnelle, en dehors des soins domestiques pratiqués dans le cadre familial, la pratique de la médecine n est pas ouverte à tous. Toute personne non prédisposée mystiquement, ne peut donc prétendre accéder en effet, à ce statut de g gã. La prédisposition est une condition sine qua non, permettant d être choisi comme bénéficiaire d un pouvoir de guérison. Etre prédisposé chez les fang, c est être spirituellement fort, avoir un esprit illuminé, avoir un vampire evu capable de conserver, de protéger et d entretenir un pouvoir de guérison. C est l atout essentiel qui garantie l attribution du pouvoir et la transmission des rites de guérison. 1 P. SMITH : Dictionnaire de l ethnologie et de l anthropologie de P. Bonté & M. Izard, Paris, PUF, 1991, p. 630. 11
Stéphanie NKOGHE D après certains récits de tradithérapeutes et d après la littérature ethnologique médicale, nous avons pu distinguer 3 modes de transmission des pouvoirs de guérison à savoir : -la transmission naturelle ou Divine faisant intervenir la notion de don -la transmission parentale qui consiste pour un parent g gã, d élire son héritier dans la famille, en lui léguant son pouvoir -la transmission initiatique où les esprits, avant, pendant ou après l initiation font des révélations aux initiés. Ces différentes formes de transmission se font cependant selon deux types de savoir en présence : le savoir perceptible ordinaire, concret et le savoir ésotérique, métaphysique, invisible, magique ou mystique, difficilement observable.seuls les guérisseurs peuvent faire la différence entre les rituels acquis manifestement et ceux acquis discrètement. Tandis que les réalités concrètes, visibles, non secrètes sont transmises ouvertement ; les réalités ésotériques, abstraites et secrètes par contre, le sont de façon voilée à travers les rêves et les visions, au cours desquels les esprits viennent informer ou révéler des connaissances. Comment comprendre donc l importance ou le rôle joué par le rituel du rêve et de la danse dans ce processus de transmission? Pourquoi le rêve et la danse interviennent-ils souvent dans la révélation et la transmission des rites et pouvoir de guérison? III- Le rôle du rêve Nous savons avec Freud que le rêve présente à la fois, un contenu manifeste connu et un contenu latent inconnu, caché et purement secret. Il paraît donc logique que le rêve soit la voie de transmission privilégiée des secrets rituels. Il est l un des lieux de transmission des secrets, tout comme la forêt, la nuit, le cimetière, la sorcellerie, etc. La transmission des secrets à travers les rêves et les visions est fréquente grâce à leur caractère inaccessible. Les rêves et les visions, contrairement aux autres lieux de transmission, ont l avantage d être complètement fermés. Il faut une «clef» pour les ouvrir. Cette clef c est le rêveur lui même. Nul en dehors du rêveur ou du visionneur ne peut en effet 12
Transmission des rites et pouvoir de guérison en Afrique rendre compte de son rêve ou de sa vision.sans leur révélation, la vision reste purement et simplement secrète. C est ce secret à la base de toute pratique rituelle, qui semble susciter l usage de cette voie détournée qu est le rêve. Nous pensons donc que la transmission des rites à travers rêves et visions pourrait être pour les esprits, une certaine façon de protéger le secret rituel. La médiation par le rêve ou la vision n est donc pas fortuite, elle contribue au maintien des structures et du contenu rituel, en un mot, au maintien de l ordre social établi. IV- Rôle de la danse et du chant rituels De même que le rêve et les visions, la danse et le chant jouent également un rôle important dans la transmission des rites de guérison. Ils ne sont pas présents dans tous les rites mais assez fréquents. Cette fréquence pourrait s expliquer par le fait que la médecine traditionnelle intègre et combine le plus souvent danses et chansons pendant le diagnostic ou le traitement. L apprenti guérisseur est censé apprendre à danser, à chanter et à exhiber les pas de danse qui lui sont imposés par les esprits. Il apprendra que chaque musique, chaque chant, chaque pas de danse a un sens, et qu il existe des chants pour l intronisation ou la mise en place des personnels soignants à l intérieur du temple nda mbiã ou elik, des chants et des prières pour l invocation des esprits, etc. La danse constitue une pratique nécessaire quant au déroulement du rite. Elle est à la fois synonyme de participation physique et synonyme de source d énergies spirituelles utiles pour l action du g gã, pour la guérison du malade et la contribution des participants. La musique, le chant et la danse servent de catalyseur et de moyens de communication entre les initiés et les esprits. Ils suscitent des réactions, des effets aussi bien chez le g gã, les initiés que chez les esprits. Toute danse ou chant dans ce contexte n est donc que dualité, ils sont corps, mais aussi esprit et créent une harmonie entre les deux. C est le rythmique de la vie qui permet aux esprits d entrer dans le corps, pour le doter d un pouvoir de guérison, le guérir ou en faire autre chose. 13
Stéphanie NKOGHE V- Trois experiences types de transmission chez les Fang Première expérience de Mr et Mme Engoang Osubita Luc 2 1- Engoang : Il y a plusieurs façons de devenir nguegang, ça peut être un don, un héritage ou une initiation. 2-Dans notre cas, ma femme Alphonsine est devenue nguegang à cause des décès fréquents de nos enfants et elle- même était tout le temps malade. 3-Elle s était rendue à Ntoum chez le nguegang Appelé Abondoum, originaire de Makokou 4-Après la consultation Abondoum lui révèle que tous ses problèmes sont causés par les esprits qui veulent qu elle soigne les gens. 5-Alphonsine a demandé comment ça pourrait être possible, elle n a jamais fait ce genre de chose. 6-Abondoum lui a dit qu il fallait qu elle prenne l iboga. Elle s est donc fait initiée. Pendant l initiation les esprits ont confirmé ce que Abondoum avait dit. 7- Alphonsine : Les esprits m ont tout montré. Comment je devais soigner les malades. Ils m ont donné ma cithare. 8-Je ne peux pas tout dire, après Abondoum m a testé pour voir si ce que je disait était fondé. Il m a envoyé en brousse, toute seule la nuit, Pour que j aille chercher ma cithare. 9- J ai eu très peur, mais je suis quand même partie. J ai seulement vu une grande lumière. 2 Engoang Fang d Oyem & Aphonsine Fang de Makokou, sont tous les deux nima et nguegang, représentants de l Association des tradipraticiens, zone Owendo, récit recueilli le 13/01/2001. Ils ont reçu leur pouvoir de guérison chez Abondoum, guérisseur fang de Makokou résident à Ntoum. 14
Transmission des rites et pouvoir de guérison en Afrique C est là qu on ma remis la cithare. Une voie M a parlé et tout d un coup je me suis retrouvée Endormie dans la cours du temple. 10- C est depuis ce jour que je soigne. J ai souvent des visions, c est là que les esprits me montrent encore ce que je ne sait pas. On apprend beaucoup avec les esprits. 11- C est moi qui a amené mon mari chez Abondoum parce qu il avait vu pendant l initiation que mon mari était aussi malade et qu il allait bientôt mourir, s il ne se soignait pas. 12- Engoang : Moi j avais refusé l iboga, c est comme ça qu on m a consulté dans un bain mbwè, avec plein de médicaments. J ai dormi dedans toute la nuit jusqu au matin. 13- J ai après senti que mes yeux et mes oreilles étaient grandement ouverts. Et j ai commencé par avoir des visions. C est là qu une voie me parle et dit : tu dois faire le même travail que ta femme. Il faut que tu viennes prendre ton ngoma. 14- J ai été formé par Abondoum pendant 3 ans. Là-bas au pays du Bwiti, j ai rencontré les grands miguegang, ils m ont parlé, Je suis allé chercher ngoma avec ma femme, ils m ont fait prêté serment et je suis devenu nima. On soigne surtout les maladies de l esprit. 15
Stéphanie NKOGHE Deuxième expérience, celle de Ella Mengue et Ella Bissima 3 1- Ella Mengue avait demandé à devenir guérisseur chez Bissima le sorcier de ce rite. 2- Nous sommes partis vers 1h de la nuit au bord de la rivière et il m a dit : «tout ce que tu peux voir, tout ce qu elle va te demander, répond sans avoir peur, sinon tu risques de souffrir» 3- Le sorcier Bissima est retourné, je suis resté seul pendant longtemps, subitement, j ai entendu un bruit, quelque chose marchait sur l eau comme une étoile, et se dirigeait vers moi, j ai eu très peur. Subitement, quelqu un s est trouvé en face de moi et m a grondé. 4- C était Antoinette Bissima, la personne qui est à l origine du rite Bissima *. Elle m a demandé «qui es-tu? j ai répondu, c est moi Ella Mengue» Elle a répliqué «qu est ce que tu es venu faire ici?» J ai répondu «je suis venu prendre le Bissima» Elle a encore répliqué «est-ce que tu peux prendre» Bissima, as-tu déjà vu Bissima un jour? J ai répondu oui. Elle a répliqué «qui t as Amené», j ai répondu «celui qui m a amené s appelle Sorcier». Elle a dit «oui, c est mon fils» 3 Récit recueilli par Pierre Ndong Obame, chez les Ntumu, Bitam 1989,le rite Bissima est un rite de détection et d enlèvement d un esprit mortel appelé kong chez les Fang. Antoinette Bissima, une Ndzeme du Cameroun est à l origine de ce rite introduit au Gabon dans les années 80. 16
Transmission des rites et pouvoir de guérison en Afrique 5- Antoinette m a encore demandé «Ella Mengue, tu dis que tu veux t initier au Bissima, si je te dis de sacrifier ton père en me le donnant, est-ce que tu peux le faire?» J ai répondu «mais si tu prends mon père, Je risque de rester orphelin» 6- «et ta mère? J ai répondu, mais ce sont eux qui m ont mis au monde» Elle m a dit «comment peux-tu alors t initier au Bissima, va réfléchir». 7- Je suis retourné voir le sorcier. Une semaine après, le sorcier m a reconduit au bord de la rivière. 8- Antoinette est revenue, mais elle m a d abord bien frappé, j allais mourir, puis elle m a dit, vite, donne moi, pourquoi es-tu d abord venu me voir? et je lui ai donné ce qu elle a demandé, et j ai pris Bissima 9- Quelques jours après, j ai vu mon père en rêve, il m a parlé et le matin de bonne heure, je suis parti au cimetière, j ai trouvé un bâton, je l ai pris. 1- Ella Bissima se voit pointé du doigt par un sorcier, Mvone Bissima et un autre villageois, Saint Clair 2- Quels sont les parents de cet enfant? Mon père et ma mère se sont présentés. Mvone leur a dit «cet enfant porte l esprit d un nganga, êtes-vous d accord que je l initie au Bissima». Ma mère a accepté. 17
Stéphanie NKOGHE 3- Le sorcier m a conduit au pays Boulou, au village Akome 1 où j ai suivi le traitement d autres malades. 4- Il m a d abord amené dans sa maisonnette à une porte. La nuit, il m a conduit vers la tombe de son père, après nous sommes partis au bord de la rivière. 5- Là-bas, il y a un temple où on trouve tous les médicaments et 12 sirènes. Il m a présenté toutes les sirènes et m a dit «si tu veux t initier au Bissima, tu dois avoir une sirène» 6- Puis il a fait des cicatrices sur mon corps, il a pris les médicaments et y a frotté, puis m a mis quelques gouttes aux yeux. 7- Nous sommes repartis au temple, Saint Clair? Mvone et moi. Mvone m a donné une bible, puis il m a reconduit à la tombe de son père, et m a demandé de prier. 8- Après avoir fait la prière, il m a dit : «tu dois faire un sacrifice, tu dois sacrifier un parent proche» J ai sacrifié ma petite sœur et j ai pris Bissima qui enlève et soigne la maladie appelée kong 18
Transmission des rites et pouvoir de guérison en Afrique Troisième expérience celle de NNO-A Francine Yveline 4 1- C est en 1983 que j ai rêvé que quelqu un mourait, J ai vu un personnage qui me disait «si tu ne vas pas t initier, Tu seras folle» 2- A l époque je vivais avec un blanc initié au Dissumba, et en route, on me disait que je vais soigner les gens. C est comme s il y avait une prédisposition spirituelle en moi. 3-l esprit que j ai vu s appelle «nka tane», sorte de cercle de liane fermé, avec lequel on fabrique une nasse (ce cercle représente la conformité entre la nature et l esprit) 4- J ai raconté cette histoire à mon oncle Minko mi Zoghe, qui m a conseillé de m initier. Quand je me suis initié, j ai vu le bâton, j ai vu la harpe sacrée, j ai vu ma tenue de ganga. 5- On m a demandé de raconter ce que j ai vu, Puis je suis entrée à l école initiatique. 6- C est en ce moment qu intervient la danse, pour aller chercher le bâton et la harpe. Je allée en brousse et on m a jeté le bâton et la harpe à travers le feu. Il y a un rite spécial de transmission. 7- A l école initiatique, on nous enseigne la loi de l amour, on voit même Jésus Christ en personne. Si vous ne le voyez pas, vous ne pouvez pas être un bon nganga. C est cela de façon succinte, le processus de transmission, le reste est secret. 4 A Francine Yveline Nno est à la fois tradipraticienne bwitiste du Gabon, Conférencière Internationale en matière d Iboga et Secrétaire de Direction au CICIBA (Centre international des Civilisations Bantu), récit recueilli le 19-janv-2001 lors du séminaire «Danse, Guérison et le Sacré en Afrique» 19
Stéphanie NKOGHE A travers ces récits, on peut se rendre compte de la variété des modes de transmission des rites et pouvoirs de guérison. On a dans le premier récit Engonga, le mode de transmission initiatique au travers d un traitement de malades dans un temple de bwiti fang. Le deuxième mode de transmission que l on retrouve dans le récit Bissima, est l œuvre d un sorcier qui procède à l intégration d un néophyte par la pratique des rites mystiques. Le troisième mode enfin, celui du rêve de Francine, retrace le récit onirique, les visions d une grande bwitiste du Gabon qui a reçu ce don après avoir vu l esprit qu elle appelle nka tane qui était d ailleurs devenu son pseudonyme. VI- Exercice et usage du pouvoir de guérison En dehors des cas de refus exceptionnel, tout fang doté d un pouvoir de guérison est autorisé à le faire par la société, sous l impulsion des forces invisibles qui en principe constituent la garantie de son pouvoir. L exercice de ce pouvoir se fait donc par conséquent en étroite collaboration avec ces forces, dans une relation dynamique de concertation mystique mutuelle s établissant entre g gã et les esprits. Tout guérisseur se doit ainsi de s organiser soi-même, sur le plan humain, matériel, financier et spirituel, afin de remplir sa fonction. Sa renommée dépendra toutefois de la positivité des résultats de son action. Des lieux d exercice et d usage du pouvoir, il faut dire qu ils sont variés et obéissent aux recommandations initiatiques et rituelles. On rencontre entre autre comme lieux d exercice du pouvoir et des rites de guérison : - aba biãn ou temple - far ga ou derrière la maison - afan ou la forêt - oshy ou la rivière, etc g gã est donc tenu de respecter ces lieux selon la convenance des esprits et le temps indiqué pour cela. La préparation des produits de soin et les rituels peuvent se faire de jour comme de nuit, tout dépend des modalités de traitement en présence. 20
Transmission des rites et pouvoir de guérison en Afrique Conclusion Il se dégagent ici quelques concepts majeurs, permettant de comprendre le mode de transmission des rites et pouvoir de guérison. Parmi ces concepts, il y a entre autres : la prédisposition, le secret rituel, les rêves et les visions, les esprits, danses et chants. La prédisposition par exemple, reste un atout essentiel dans l élection, le choix d un apprenti guérisseur. Grâce à celle-ci, chacun peut se voir attribuer un pouvoir de guérison par une divinité, un parent, un esprit, un sorcier, etc. à travers rêves et visions. La transmission des rites de guérison n a cependant pas de valeur sans pouvoir, qui confère aux rites toute leur importance et leur efficacité. Les rites de guérison sont de deux types : les rites non secrets transmis ouvertement de façon ordinaire, et les rites secrets transmis spirituellement, de façon continu, par l entremise des rêves et visions, qui sont des voies détournées usitées par les esprits, afin de protéger les secrets rituels et de maintenir l ordre social. Les rêves ou les visions représentent des lieux de communication secrètes, spirituelles et mystiques; tandis que la musique, le chant et la danse sont synonymes d apport physique et spirituel, sources d énergie ayant une influence thérapeutique. Toutefois, la transmission des rites de guérison est variable d une personne à l autre, selon l initiateur, l intéressé et les circonstances en présence. Mais elle fait intervenir dans tous les cas, la notion d échange, car, «accepter quelque chose de quelqu un, c est accepter quelque chose de son essence spirituelle, de son âme.» 5 Sources orales 1. Engoang un fang d Oyem & Aphonsine fang de Makokou, sont tous les deux nima et nguegang, représentants de l association des tradipraticiens, zone Owendo, récit recueilli le 13/01/2001. Ils ont reçu leur pouvoir de guérison chez Abondoum, guérisseur fang de Makokou résident à Ntoum. 2. Nno-A Francine Yveline est à la fois tradipraticienne bwitiste du Gabon, Conférencière Internationale en matière d Iboga et Secrétaire de 5 Marcel MAUSS, Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF, 1966, p. 161. 21
Stéphanie NKOGHE Direction au CICIBA (Centre international des Civilisations Bantu), récit recueilli le 19-janv-2001 lors du séminaire «Danse, Guérison et le Sacré en Afrique» 3. Bissima Antoinette, Ndzeme du Cameroun est à l origine de ce rite introduit au Gabon dans les années 80. Sources écrites 1. CAILLOIS Roger & alii., Le rêve et les sociétés humaines, Paris,Gallimard. 2. DE CORGNOL Christian, Les guérisseurs philippins, une médecine différente, initiation et connaissance, Belfond, 1977. 1966. 3. MAUSS Marcel, Sociologie et Anthropologie, Paris, l Harmattan, 4. NDONG OBAME Pierre, Etude clinique d une pratique psychothérapeutique en milieu fang, Université Omar Bongo, Département de Psychologie, 1989, voir annexes. 5. SMITH P, Dictionnaire de l Ethnologie et de l Anthropologie de P.Bonte & M.Izard, Paris, PUF, 1991. 22
DU SYSTEME DE FILIATION ENTRE L ANTHROPOLOGIE ET LA SOCIOLOGIE Résumé Bernardin MINKO MVE Université Omar Bongo, Libreville (Gabon) S il y a un rapport interdisciplinaire qui s apparente à un véritable système de filiation, c est bien celui de l anthropologie et de la sociologie. On peut le situer dès la constitution des deux disciplines. Autant la sociologie est née au XIX ème siècle à l issue d un besoin de réorganisation sociale conséquence des révolutions politiques et industrielles ; autant l anthropologie s est vue reconnaître ses lettres de noblesse par l intérêt romantique qu elle porte pour l exotisme avec le souhait de créer une discipline à orientation philosophique et avec le projet colonial dans la fondation de l ethnologie. En s affirmant relativement différentes par leur champ et leur méthode, l anthropologie et la sociologie cheminent largement de pair dans la voie des grandes fresques historiques et de la patiente accumulation de documents. On voudrait attirer l attention sur certains aspects de la situation de l obsolescence de la frontière entre l anthropologie et la sociologie car, elle nous semble souvent méconnue et parfois déformée par certaines recherches actuelles. Et pourtant, c est ce que nous tentons de démontrer, les deux disciplines sont liées aux mêmes théories ; elles trouvent souvent des perspectives communes (organisation, institution, intégration, adaptation) et se construisent parfois des démarches assez semblables. Mots clés Anthropologie, sociologie, interdisciplinarité, socio-anthropologie, socio-ethnologie. Abstract If there is a report interdisciplinarity which is connected with a true system of filiation, it is well that anthropology and sociology. One can locate it as of the constitution of the two disciplines. As much sociology was born at the XIXème century with exit need for social reorganization consequence of the political and industrial Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 23-49
Bernardin MINKO MVE revolutions; as much anthropology is recognizing its letters of nobility by romantic interest it carries for exoticism with the wish to create a discipline with philosophical orientation and with the colonial project in the foundation of ethnology. In affirming relatively different by their field and their method, anthropology and sociology walk on largely together in the way of the large historical frescos and the patient accumulation of documents. We would like to attract the attention on certain aspects of the situation of obsolescence of the border between anthropology and sociology because, it seems to us often ignored and sometimes deformed by certain current research. And yet, it is what we try to show, the two disciplines are related to the same theories; they often find prospects common (organization, institution, integration, adaptation) and build sometimes rather similar steps. Key words Anthropology, sociology, interdisciplinarity, socio-anthropology, socioethnology. Introduction L avènement du troisième millénaire interroge les divisions disciplinaires telles qu elles s étaient établies au cours des vingt dernières années. Depuis que le terrain ethnologique s est rebellé 1, nous nous posons régulièrement la question de la réinterpellation des scolastiques antérieures. Face aux nouvelles situations rencontrées sur le terrain, trois problèmes se posent désormais : l intertextualité généralisée des cultures, l interpellation systématique des ethnologues par les populations sur lesquelles ils travaillent, et l inconfort moral du chercheur dans la relation à l autre. Témoin des changements sociaux, nous ne manquons pas d observer des conditions particulières dans lesquelles se développent aujourd hui l anthropologie et la sociologie. Sœurs quasi jumelles, anthropologie et sociologie mettent en lumière, selon l expression d Alfred Krœber, une distinction des deux disciplines qui n a jamais été bien nette. Elle l est moins que jamais aujourd hui. Prétendre 1 Les communautés observées par les ethnologues ne peuvent plus être seulement considérées comme des objets d étude. Intéressées par des motivations identitaires, leurs stratégies demandent l établissement d un nouveau type de rapports. 24
Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie tracer entre les deux disciplines une frontière, établir un bornage, y voir deux projets scientifiques différents, deux activités séparées d étude du monde social, serait tout à fait vain et même, désormais, fallacieux. À leur différenciation toute relative, et qui n a jamais empêché une large communication il n y a, à la vérité, aucun fondement épistémologique sérieux. C est leur histoire seulement et celle, générale, des deux derniers siècles qui permet d en rendre compte. L obsolescence d une frontière entre l anthropologie et la sociologie, tient d une réflexion axée tant sur la crise sociétale que sur les potentialités de l interdisciplinarité. L émergence et la justification de l analyse s expliquent d abord par les transformations qui affectent les sociétés contemporaines. La dualisation du corps social, la brisure des solidarités organiques et la montée non seulement du chômage mais également de l exclusion qui concourent au scepticisme ambiant. Le frottement entre anthropologie et sociologie ne s inscrit pas inopinément dans cette fin du XXe siècle. Les traits caractéristiques de cet espace temporel concourent à son apparition. C est une émergence qui était peu probable et n avait effectivement pas eu lieu précédemment ou ne s en était tenue qu à des bribes de propositions. Dans la présente réflexion nous voulons reconstituer les traces de cette dynamique interdisciplinaire dont l importance s inscrit largement dans des contextes épistémologiques et sociaux. Après avoir présenté la constitution des deux disciplines, nous montrerons leur rapprochement par l objet qui rend caduque la division actuelle. Cela permet de comprendre enfin comment les faits sociaux contemporains peuvent bénéficier d'une approche à résonance socioanthropologique ou socio-ethnologique. I. La constitution de la sociologie et de l anthropologie I.1. La sociologie La sociologie s est constituée au XIXe siècle comme science générale des sociétés, du social en général, mais en se situant dans la perspective, principalement, des sociétés modernes ces sociétés occidentales en voie d industrialisation et d urbanisation, en même temps que de laïcisation et de rationalisation, de démocratisation et de nationalisation, de bureaucratisation et de «scientification»..., de tous ces processus, générateurs de changements 25
Bernardin MINKO MVE permanents, constitutifs de ce qu il est convenu d appeler la modernité. Des sociétés qui ont été perçues, dans la rupture introduite dans la chaîne des temps par la Révolution française et par la révolution industrielle, comme des formes nouvelles (et encore très indécises) de l organisation économique, sociale, politique, des modalités inédites du lien social, et par là de la vie humaine en général ces formes nouvelles étant appelées à se généraliser à l humanité entière, de telle sorte que les nations modernes, les sociétés civilisées d Occident, placées à l avant-garde de l histoire, montraient à toutes les autres, exotiques, archaïques, traditionnelles, en arrière sur le chemin de l évolution, en retard dans la voie du progrès, l image (à plus ou moins long terme) de leur avenir obligé. Dans cette perspective, le recours aux autres sociétés, extérieures et perçues comme antécédentes (et en tant que telles inéluctablement périmées), et notamment, dans la tradition française, aux sociétés "primitives" et par là aux formes considérées comme les plus simples, élémentaires, des phénomènes sociaux, ne fut généralement pour les sociologues que le moyen d expliquer les sociétés modernes. Ce sont celles-ci, dit explicitement Durkheim (pourtant avec Mauss l un des plus ethnologues de tous les sociologues), c est la réalité actuelle qui nous intéresse surtout de connaître. L évolution ultérieure de la discipline n a fait que confirmer cette tendance lourde de la sociologie à se préoccuper avant tout de la modernité et, ce faisant, des sociologues (qui demeurent dans leur grande majorité des Occidentaux) à s intéresser au premier chef à leur propre société, à leur propre univers social, culturel, historique, et à référer à lui tous les autres. I.2. L anthropologie L anthropologie selon le terme qui en définitive s est imposé ou ethnologie comme on a dit longtemps, surtout dans la tradition française a, chez beaucoup, manifesté de non moins vastes ambitions à être la science générale de la société, voire la science globale de l homme, mais sa perspective a été, au départ, dès ses origines, peut-on dire, différente, et même, d une certaine manière, à l opposé : ce fut, accompagnant depuis la Renaissance la découverte par les Européens de leurs mondes extérieurs (plus ou moins vite suivie de leur colonisation), la perspective de la diversité perçue dans l expérience (répulsion et fascination mêlées) de l étrangeté, de l altérité, de la différence des sociétés et des cultures humaines. Et parmi celles-ci son intérêt s est fixé de manière privilégiée sur les plus exotiques (occidentalement 26
Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie parlant), les plus lointaines géographiquement, historiquement et culturellement, les plus "dépaysantes", et elle s est en fait constituée comme la science des sociétés restées les plus traditionnelles et plus précisément, sous le signe de l évolution où s affirme sa spécificité et son autonomie dans les années 1860-1880, comme la science sociale des sociétés primitives. Sa dénomination, cependant, on vient de le voir, a été assez fluctuante et elle n est pas, du reste, encore aujourd hui parfaitement établie. Trois termes ont été en usage, qui ont connu de nombreux avatars. Très ancien, le mot anthropologie eut d abord un sens théologique : «action de parler humainement des choses divines», selon le Vocabulaire de la philosophie de Lalande. Il conserve un sens philosophique 2, qui désigne la connaissance globale de l homme distinguant l anthropologie théorique qui est «la connaissance de l homme en général et de ses facultés». L anthropologie pragmatique est «la connaissance de l homme tournée vers ce qui peut assurer et accroître l habileté humaine» et l anthropologie morale est la connaissance de l homme tournée vers ce qui doit produire la sagesse dans la vie, conformément aux principes de la métaphysique des mœurs. Mais le terme d anthropologie a pris surtout, dès la fin du XVIII ème siècle, un sens naturaliste, comme équivalent de l histoire naturelle de l homme que Linné et Buffon avaient rendu possible, en réintroduisant, contre la théologie régnante et les préjugés métaphysiques traditionnels, et même si c était à la première place, l espèce humaine parmi les autres dans le règne animal. Ce sens qui lui est donné pour la première fois, semble-t-il, par Blumenbach en 1795, s est imposé au XIX ème siècle, l anthropologie étant alors considérée comme l une des branches des sciences naturelles, celle qui constitue pour ainsi dire la zoologie de l espèce humaine. De fait, comme la zoologie étudie les animaux du point de vue de leur morphologie et de leur mode de vie, l anthropologie porte tout en même temps sur les traits physiques et la biologie, et sur les mœurs et les coutumes des êtres humains. Elle a été définie par Broca comme «l étude du groupe humain, envisagé dans son ensemble, dans ses détails et dans ses rapports avec le reste de la nature. L Anthropologie 3, 2 Emmanuel KANT, Anthropologie du point de vue pragmatique, Paris, 1798. 3 Elle a été particulièrement active en France avec la Société d Anthropologie (fondée en 1859) de Paul Broca, Paul Topinard et Armand de Quatrefages. 27
Bernardin MINKO MVE dit-il, est la biologie du genre humain. Étude globale, elle comprend l anatomie et la physiologie humaines, la préhistoire, l archéologie, l ethnographie et l ethnologie, le folklore, la linguistique. Naturaliste, elle est élaborée principalement par des médecins anatomistes et physiologistes, mais surtout elle tend à expliquer tout le social par la biologie ; à considérer les divers aspects des sociétés et des cultures humaines «comme une sorte de prolongements ou de dépendances» des caractères somatiques des différentes populations. Dans les pays de langue anglaise, il en est allé un peu autrement. Le terme d anthropologie s y est imposé pour désigner la science globale de l homme, qui a été conçue comme subdivisée en deux branches distinctes : l anthropologie physique (ou bioanthropologie) d une part, l anthropologie sociale et/ou culturelle d autre part social anthropology étant l expression la plus couramment utilisée par les Britanniques, cultural anthropology par les Américains, avec les accentuations différentes que cela implique : chez les uns sur les formes de l organisation sociale, chez les autres sur les œuvres culturelles. Cet usage anglo-saxon a désormais l influence de Claude Lévi- Strauss ayant été à cet égard déterminante acquis droit de cité en France. Encore que le déclin, lié à une certaine déconsidération, des études d anthropologie physique un peu trop acharnées, pendant toute une époque, pour ne pas finir par devenir suspectes, à mesurer les crânes des gens et déceler les couleurs de leur peau afin de distinguer et hiérarchiser des races, a conduit en fait à identifier de plus en plus l anthropologie, dont l appellation avait longtemps en France été en quelque sorte abandonnée aux naturalistes, sinon confisquée par eux, avec, maintenant, la seule anthropologie sociale et culturelle. I.3. L ethnologie et l ethnographie Le mot ethnologie apparaît en 1787, c est un néologisme qui a été créé par Chavannes 4. Il s agissait pour lui d une branche de l histoire, telle qu il la concevait, consacrée à l étude des étapes de l homme en marche vers la civilisation. Mais le terme a pris assez vite l acception qu il a conservée pendant tout le XIX ème siècle d une science consacrée à l étude des caractères 4 A. de CHAVANNES, Essai sur l éducation intellectuelle dans le projet d une science nouvelle, Lausanne, I. Hignou, 1787. 28
Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie distinctifs et à la classification des races humaines : cette notion éminemment confuse de la race, alors quasiment indistincte de celle de peuple (auquel est censé renvoyer le terme grec ethnos), associant les idées de lignée héréditaire et de racines aux langues et aux genres de vie, mêlant intimement le biologique, le psychique et le moral (au sens des mœurs, des mores latins), faisant l amalgame de la nature et de la culture, a été une des grandes obsessions, durant plus d un siècle, de la pensée de la diversité humaine. Ce n est que vers le début du XX ème siècle que le mot ethnologie a commencé, du moins pour ses praticiens, à prendre la signification démarquée, bien que longtemps encore de manière fort incomplète, de ces implications héréditaristes d étude des ethnies, des peuples en tant qu ensembles culturels, et non plus naturels. Le mot ethnographie est un peu plus tardif. Dû à l historien allemand Niebuhr, qui l utilise dans ses cours à Berlin vers 1810, il fut popularisé par la publication par un Italien établi à Paris, Balbi, d un Atlas ethnographique du globe en 1826. L ethnographie est alors une classification des groupes humains d après leurs caractères linguistiques. Le terme, lui aussi contaminé durant plusieurs décennies par la pensée raciale, en est ensuite venu à désigner «la description des divers peuples, de leur genre de vie et de leur civilisation» (définition de Lalande). L ethnographie est la phase première de la recherche : observation et description, travail sur le terrain. La monographie portant sur un groupe restreint, considéré dans sa singularité, constitue le type même de l étude ethnographique. Mais en relèvent aussi le classement, la description et l analyse de phénomènes culturels particuliers, ces opérations dans le cas des objets matériels se poursuivant normalement au musée (musée d ethnographie, musée de l Homme...), prolongement sous ce rapport du terrain. Comme on peut le constater, ethnographie, ethnologie et anthropologie ne constituent pas trois disciplines différentes, ou trois conceptions différentes des mêmes études. Ce sont, en fait, trois étapes ou trois moments d une même recherche, et la préférence pour tel ou tel de ces termes exprime seulement une attention prédominante tournée vers un type de recherche, qui ne saurait jamais être exclusif des deux autres. L accord, cependant, est assez général à l heure actuelle pour utiliser le terme 29
Bernardin MINKO MVE anthropologie comme le mieux apte à caractériser l ensemble de ces trois moments de la recherche. II. De la primitivité à la modernité Il se trouve, cependant, que durant toute une époque qui est celle de la formation progressive puis de l institutionnalisation des diverses disciplines des sciences humaines, et aussi, dans le même temps, il faut se garder de l oublier, de la grande expansion coloniale et de la domination impérialiste européenne du monde la focalisation, pour ce qui est de leurs intérêts principaux et de leurs perspectives mêmes, de l anthropologie sur la primitivité, sur les sociétés archaïques, et de la sociologie sur la modernité, sur les sociétés industrielles, a eu pour conséquence qu ont été tenues, en fait, assez largement en dehors de leur champ, à l une et à l autre, de nombreuses sociétés et une vaste partie de l humanité vivante. C était le cas, en tout premier lieu, des grandes sociétés orientales, qui, analogues en cela aux grandes sociétés de l Antiquité, se situaient, selon les perspectives de l évolutionnisme social, à mi-chemin de la «sauvagerie» du premier âge de l humanité et de la «civilisation» de son troisième âge atteint par le seul Occident, ces sociétés à organisation politique et à culture complexes, à population nombreuse et à longue histoire, qui, vues d Europe, constituaient l Orient lequel, du Proche à l Extrême, des rivages méditerranéens à ceux du Pacifique, rassemblait le monde arabo-musulman, la Perse, l Inde, le Tibet, l Asie du Sud-Est continentale et insulaire, la Chine, la Corée, le Japon... À l étude de ces sociétés et de ces civilisations s est livré un corps particulier de chercheurs désignés (dès la fin du XVIII ème siècle) par le terme d orientalistes, répartis en plusieurs spécialités : arabisants, indianistes, sinologues, nipponologues, etc. selon les mondes qu ils étudiaient. Lesquels n avaient, d ailleurs, par grandes aires culturelles, guère de ressemblances entre eux sinon, justement, de n être ni «modernes» comme les Occidentaux, ni «primitifs» ou «archaïques», comme les Australiens, les Mélanésiens, les Polynésiens, les Africains ou les Indiens d Amérique (encore que chez ceux-ci l on ait connu des grands empires, Aztèques, Mayas, Incas..., mais réputés sans écriture, ils tombèrent sous la juridiction scientifique des ethnologues). L orientalisme, toutefois, ce fut d abord surtout des études philologiques, 30
Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie paléographiques, épigraphiques, archéologiques. Le modèle explicite étant les études des langues et civilisations de l Antiquité études hébraïques, grecques et latines, la philologie et l archéologie ont été au cœur de l orientalisme, qui, d une certaine manière, s est mis à l école des lettrés, des artistes et des érudits locaux des siècles passés. L intérêt principal s est porté aux documents écrits ou picturaux, à la sculpture, à l architecture, à toutes les traces laissées par le passé plus ou moins lointain et donc beaucoup plus aux civilisations disparues (Égypte pharaonique, Babylone, Angkor...) qu aux sociétés et cultures vivantes, ou à l histoire ancienne (Inde, Chine, Japon...) qu à l histoire récente. Et toujours davantage, sinon exclusivement, aux expressions de la culture savante, telles qu on les retrouve inscrites dans la pierre ou figurant sur les parchemins, qu aux cultures populaires. Ce qui tend à privilégier les langues littéraires au détriment des langues parlées, l histoire des États et des dynasties au détriment de celle des peuples et de leur vie quotidienne, et les grandes religions au détriment des croyances et pratiques populaires. En «Orient», dans la répartition des tâches, des intérêts et des compétences, les ethnologues qui furent d abord surtout des chercheurs amateurs, en marge de la science officielle, sans reconnaissance académique : missionnaires, médecins, militaires, administrateurs... n ont guère de la sorte, pendant toute une époque, été amenés à s occuper que de ce qui était négligé par les orientalistes : soit des phénomènes «marginaux» dans les grandes sociétés, telles les pratiques et croyances religieuses populaires, volontiers tenues par les savants officiels pour des superstitions, au mieux comme du folklore, soit des peuples eux-mêmes en marge de ces sociétés, des groupes ethniques minoritaires, périphériques (Kabyles et autres Berbères d Afrique du Nord, «Dravidiens» de l Inde du Sud, «Mois» de l Indochine, etc.). Ainsi entre les sociétés occidentales modernes à l étude desquelles s attachait sinon de manière exclusive, du moins privilégiée et toujours, en tout cas, dans leurs perspectives la sociologie, et, d autre part, les sociétés réputées primitives, archaïques, élémentaires, sans écriture, ni machinisme, ni villes, ni États et volontiers déclarées sans histoire, qui en Afrique, Océanie, Amérique et sur les confins des grandes sociétés asiatiques, fournissaient aux sociétés «civilisées» l image de leurs commencements, de leur enfance, de leur 31
Bernardin MINKO MVE préhistoire, à l étude desquelles s est attachée principalement l anthropologie, la science sociale (au sens de projet d étude globale du social tel qu en sont porteuses la sociologie et l anthropologie) a pendant longtemps assez peu existé. Malgré quelques notables exceptions, comme Marcel Granet, par exemple, pour la Chine ancienne ou Max Weber pour les grandes religions orientales, ou encore Marcel Mauss très versé (à la suite de Sylvain Lévy qui fut son maître en la matière) dans la connaissance de l Inde c est dans d autres perspectives et selon d autres méthodes qu ont généralement été menées les études souvent d une très grande richesse d ailleurs et du plus haut intérêt sur les grandes sociétés «orientales» : celles de l archéologie, de l histoire de l art et de la littérature, de l histoire des religions... Ce n est qu assez récemment, aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale, que les démarches sociologique et surtout anthropologique ont été vraiment introduites dans l orientalisme. III. La caducité de la division académique Il apparaît, en tout cas, que la répartition des compétences et des domaines des disciplines qui a prévalu un temps aux ethnologues les sociétés primitives (dont ils avaient pratiquement l exclusivité, aucune autre discipline ne s y intéressant) ; aux orientalistes (dans leur diversité) les sociétés intermédiaires, à mi-chemin de l évolution, et aux folkloristes les milieux ruraux européens (volontiers considérés comme les «Barbares de l intérieur») ; aux sociologues enfin (en concurrence, ici, avec d autres : économistes, historiens, géographes, etc.), les sociétés modernes que cette division académique du monde humain est désormais largement caduque. Elle est liée à une époque, celle des Empires coloniaux, qui a pris fin avec la seconde guerre mondiale et, définitivement, dans les années soixante. Rétrospectivement, la doctrine évolutionniste, qui sous-tendait cette répartition des disciplines, induisant la tripartition de l humanité sur une échelle du progrès (dans son expression la plus crue : sauvages, barbares, civilisés), apparaît aujourd hui largement tributaire de l idéologie justificatrice de la colonisation, voire comme l une de ses variantes. Vouloir à toute force perpétuer ces divisions historiques entre disciplines serait déraisonnable. Le monde a changé. Nous ne sommes plus au temps des colonies cet âge d or où «la terre comptait deux milliards d habitants, 32
Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie soit cinq cent millions d hommes et un milliard cinq cent millions d indigènes». Et depuis la quasi-disparition de ceux-ci, avec la fin souvent violente des empires coloniaux, les rapports entre sociétés occidentales et sociétés nonoccidentales se sont profondément modifiés, et avec eux le regard qu elles se portent mutuellement et les représentations qu elles se font d elles-mêmes. Les disciplines des sciences humaines, dans ces conditions, et au premier chef la sociologie et l anthropologie, ont été amenées dès les années cinquante, l époque de la décolonisation à se redéfinir, à réévaluer leurs rapports, à réexaminer leurs anciennes lignes de démarcation. Sans doute celles-ci n ont-elles pas complètement disparu et la sociologie et l anthropologie demeurent-elles à l heure actuelle deux disciplines relativement autonomes dans le champ des sciences humaines. Mais leurs différences ne cessent de s atténuer au point de ne plus apparaître, souvent, que comme des nuances. Ainsi dans la méthode et c est cela que l on met le plus volontiers en avant qui est intensive, qualitative et globalisante dans le cas des anthropologues (travail prolongé sur le terrain, observation participante, prédominance de l enquête orale, démarche compréhensive et saisie de totalités) et réputée être plutôt extensive et quantitative, portant sur de grands nombres et sur de vastes agrégats appréhendés de manière sectorielle, parcellaire, dans le cas des sociologues. On sait, cependant (on devrait en tout cas le savoir), que depuis assez longtemps depuis au moins l École de Chicago dans les années vingt les sociologues ont adopté et adapté la méthode ethnographique à l étude des sociétés modernes, de telle sorte que l opposition qualitatif/quantitatif non plus que celle de la «compréhension» et de l «explication», ni aucune autre d ailleurs s agissant de la méthode ne recoupe nullement, loin s en faut, la distinction des deux disciplines. Pour bien des chercheurs, en tout cas, qui peuvent se dire tout aussi bien sociologues ou anthropologues sociaux, la différence, sur ce plan-là, n existe plus, et depuis belle lurette. Plus marquée, sans doute, mais sans que l on puisse là non plus faire état d une opposition, demeure la différence qui est à l origine même des deux disciplines : l attention portée, longtemps de manière exclusive et toujours de manière privilégiée, aux autres sociétés que la leur, aux cultures qui leur sont étrangères, par les anthropologues observateurs extérieurs par 33
Bernardin MINKO MVE excellence, «astronomes des sciences sociales», selon la formule de Lévi-Strauss, une conscience plus aiguë en conséquence, car elle est vraiment au fondement de leur pratique disciplinaire, de la diversité des sociétés et de la relativité des cultures, le sens de la pluralité humaine, allant de pair avec un intérêt prépondérant accordé à l étude des formes de vie en société les plus traditionnelles, les plus éloignées de la modernité (et, ce faisant les plus concrètes, les plus chaudes, les plus authentiques) ; alors que bon nombre de sociologues d aujourd hui demeurent, eux, occidentalistes, souvent fortement tentés de ne s intéresser qu à leurs propres sociétés et à leurs problèmes immédiatement contemporains et pas toujours très convaincus (infidèles en cela, on peut le regretter, à une part essentielle qui remonte à Montesquieu de leur propre tradition) de la nécessité du détour 5, du décentrement, du «déconditionnement mental qu exige toute approche d une civilisation différente», du passage par la connaissance des autres univers sociaux pour connaître le leur. La sociologie, pourtant dans la mesure où la modernité, dont les traits les plus saillants sont l industrialisation et l urbanisation, demeure son objet privilégié, ne saurait plus aujourd hui se référer aux seules sociétés occidentales, et encore moins se limiter à leur seule étude, cette modernité étant désormais étendue à la quasi-totalité des mondes. L anthropologie, de son côté dans la mesure, là aussi, où la tradition demeure son objet privilégié, ne se cantonne plus, ayant perdu beaucoup de ses terrains d autrefois, du fait à la fois de la décolonisation et de la «fin des primitifs», et alors que se réduit «le hiatus entre peuples ethnographes et peuples ethnographiables» (Marcel Maget), dans l étude de petites sociétés isolées, mais s intéresse aussi aux îlots de tradition, aux formes les plus communautaires du lien social préservées dans les interstices des sociétés modernes. L anthropologie demeurerait-elle alors, au moins, comme la «science de la culture», la sociologie étant, elle, la «science de la société»? Sans doute pourrait-on trouver là une indication d accentuations différentes des intérêts intellectuels : d une part sur l organisation sociale, sur la manière dont les êtres humains vivent ensemble, d autre part sur les représentations, les conceptions qu ils se font de la vie sociale et le sens qu ils lui donnent. Indication trompeuse, cependant, quand on voit que autant qu entre la 5 Georges BALANDIER, Le détour, Paris, Fayard, 1985. 34
Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie sociologie et l anthropologie cette différence d accentuation concerne l anthropologie elle-même, avec la distinction que l on a évoquée de l anthropologie culturelle américaine (très proche de ce que l on a désigné longtemps en France comme l ethnologie) et de l anthropologie sociale britannique (très proche, elle, de la sociologie, fortement influencée qu elle a été, notamment à travers Radcliffe-Brown, par la sociologie durkheimienne). Et puis qui ne perçoit aujourd hui le caractère largement factice de la distinction de la culture et de la société (transposition mutatis mutandis de celle de l âme et du corps), ce à quoi l on a à faire dans les sciences humaines étant toujours, indissociablement, du socioculturel, ou mieux encore de l historico-socioculturel. Reste surtout, mais un peu sur un autre plan, l empreinte laissée sur les deux disciplines par leur filiation différente. La sociologie, comme on l a vu, s est développée dans le sillage de la philosophie, particulièrement des philosophies sociales, des philosophies politiques et des philosophies de l histoire. Les grands ancêtres dont les sociologues se sont volontiers proclamés les héritiers sont, de fait, principalement des philosophes, de Platon et Aristote à Montesquieu et Rousseau. Les pionniers et fondateurs au XIX ème siècle de la discipline sont eux aussi des philosophes, fussent-ils aussi atypiques que Saint-Simon, Proudhon et Marx. Auguste Comte en est un assurément et l on sait que Durkheim et plusieurs et non des moindres des autres membres de l École française de sociologie étaient de formation et de tournure d esprit philosophique, tout comme les premiers sociologues allemands, un Tönnies, un Simmel, un Max Weber, et aussi bien les premiers sociologues américains, de William Sumner et Albion Small à Robert Park. La philosophie est sans conteste la discipline-mère de la sociologie. Si les préoccupations philosophiques ne sont assurément pas absentes dans ce que l on peut considérer comme la préhistoire de l anthropologie et dans son histoire même, la filiation dominante est cependant ailleurs : dans les récits de voyages exotiques, les recueils de coutumes étranges, les collections d objets pour les «cabinets de curiosités», et surtout, pour la période la plus proche, aux XVIII ème et XIX ème siècles, l histoire naturelle. Les voyageurs, du reste, et les explorateurs, qui ont fourni les premiers matériaux sur quoi s est construite l ethnologie, ont souvent été et sont de plus en plus devenus au fil des progrès de l esprit scientifique, des «naturalistes» aussi soucieux de 35
Bernardin MINKO MVE rassembler de la documentation concernant la flore et la faune des pays qu ils découvraient ou visitaient, que des informations sur les habitants, leurs traits physiques, leurs mœurs, leurs usages, leurs coutumes, leurs religions et leurs institutions. On a vu aussi l importance de la biologie dans la formation de la discipline. De telle sorte que, plus que toute autre, la discipline-mère de l anthropologie c est l histoire naturelle, et son projet fondateur fut, en effet, de se constituer en histoire naturelle de l humanité. Mais ces plus ou moins lointaines origines sont en passe aujourd hui d être en bonne partie oubliées. Les sociologues ne se veulent plus, pour la plupart même si la tentation n en est jamais tout à fait absente de leur pratique des philosophes du social ou de l histoire. Et les anthropologues, dans leur majorité, ne se soucient plus guère de constituer même si, là aussi, la tentation naturaliste, biologisante, n a pas chez eux tout à fait disparu une zoologie humaine. IV. Rapprochement par l objet Il y a ainsi rapprochement, jusqu à souvent les rendre indiscernables, des deux disciplines dans leur objet, comme dans leurs méthodes, leurs conceptualisations et leurs théorisations. À telle enseigne que l on peut peutêtre aller jusqu à dire que la distinction qui demeure entre elles aujourd hui ne tient plus guère qu à l existence de leurs deux traditions. Pourtant, si vénérables que soient les traditions, du seul fait que ce sont des traditions, celles-ci ne sauraient suffire à justifier une distinction, dont, encore une fois, on chercherait en vain le véritable fondement épistémologique, une distinction qui est d ordre historique et, somme toute, contingent, et qui perdure surtout, en réalité, dans les institutions de l enseignement et de la recherche, par les pesanteurs académiques et universitaires et aussi, un peu, il faut en convenir, du fait de subalternes querelles de «spécialistes» défendant contre les empiètements adverses leur domaine réservé, les uns leur «paradis d antiquaire» 6, les autres revendiquant la modernité, au fondement de leur identité disciplinaire. Quoi qu il en soit, à partir de points de départ différents, de disciplines autres de référence majeure, de traditions parallèles, il y a désormais convergence, contre toutes les viscosités mentales, de la sociologie et de l anthropologie, retrouvant leur projet commun de se constituer en science (science humaine s entend) générale des sociétés. 6 Comme disait Malinowski. 36
Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie L une et l autre sont légitimées à revendiquer ce titre. Savoir laquelle des deux doit avoir la prééminence, laquelle serait autorisée par sa plus grande et vraie généralité à englober l autre en son sein, c est là une question qui ne saurait être décisivement tranchée et qui n a pas d ailleurs, convenons-en, grand intérêt. On peut tout aussi bien, c est-à-dire avec autant de pertinence épistémologique, considérer, soit que l anthropologie, science de toutes les sociétés et de toutes les cultures humaines, de l humanité dans son ensemble, a vocation à englober la sociologie que l on estime vouée à l étude des seules sociétés modernes et qui apparaît à ce titre comme une subdivision de l anthropologie ; soit soutenir la thèse selon laquelle la sociologie, qui est, fidèle en cela à l ambition durkheimienne, la science du social en général, la science sociale par excellence, englobe les études de toutes les sociétés de tous les temps et de tous les lieux, et par conséquent l anthropologie, que l on considère, dans cette perspective, spécialisée dans l étude des sociétés traditionnelles. Les rapports entre l anthropologie et la sociologie existaient déjà avant l'apparition de ce que nous appelons aujourd hui la socio-anthropologie 7. A vrai dire, ils remontent à la naissance de l'une et de l'autre qui se joue sur fond d'une compétition ouverte en vue d'être la discipline propre à expliquer les faits sociaux dans leur totalité. A l'origine, étude par excellence des races humaines, l'anthropologie prétend assumer l'explication globale des faits sociaux, des faits imputés à l'espèce humaine, en mettant l'accent sur leurs caractères physiologiques, intellectuels et moraux manifestés dans des langues, des us, coutumes et traditions historiques qui peuvent être envisagés comme des cultures. En cherchant à l'expliquer par la culture, entendue au sens des races humaines remontant à une origine biologique, l'anthropologie, pour rendre compte de l'évolution des langues et des traditions, bref des cultures, fait l'impasse sur la vie sociale, sur ce à quoi contraint la vie en société, objet même de la sociologie. Emile Durkheim le souligne : «Il a pu sembler parfois que l'anthropologie tendait à rendre inutile la sociologie. En essayant d'expliquer les phénomènes historiques par la seule vertu des races, elle paraissait traiter les faits sociaux comme des épiphénomènes sans vie propre et sans action spécifique. De telles tendances étaient bien faites pour éveiller la défiance des sociologues». 7 Pierre BOUVIER, La socio-anthropologie, Paris, Armand Colin, 2000. 37
Bernardin MINKO MVE La concurrence se joue donc au nom de la discipline appelée à surplomber le «fait humain» de manière à rendre compte de la totalité qu'exprime sa forme : par la culture pour l'anthropologie et par la vie en société pour la sociologie. La différence entre elles affleure en fonction de ce qui devient leur objet respectif. L'anthropologie, par son développement 8, en vient à différencier la culture de la nature à laquelle elle la rattachait en l'associant aux races humaines et à toute autre particularité physiologique. La culture s'entend alors comme «ce tout complexe comprenant à la fois les sciences, les croyances, les arts, la morale, les lois, les coutumes et les autres facultés et habitudes acquises par l'homme dans l'état social». La société désigne, en sociologie, l'état des hommes qui vivent en groupe et entre lesquels se nouent des liens suffisamment durables pour «qu'ils soient plus et autre chose que ce que sont les hommes eux-mêmes», suivant la conception qu'a Durkheim des contraintes issues de la vie en société. C'est donc en fonction de l'objet considéré comme point de départ que l'explication couvre un angle plus large et permet à la sociologie ou à l'anthropologie de prétendre expliquer les faits sociaux comme une totalité. La rivalité entre la sociologie et l'anthropologie s'établit encore sous ce jour jusque dans les années 50, comme en témoigne, aux Etats-Unis, le débat entre l'anthropologue Alfred Kroeber et son répondant sociologue Talcott Parsons. Cette rivalité prend ensuite la tangente qui pose que l'anthropologie est essentiellement une «science concrète» et la sociologie, une «science abstraite». L'anthropologie s'élabore effectivement autour d'une description méticuleuse des coutumes et traditions de chacune des cultures sans véritablement en déterminer le dénominateur commun qui, pour la sociologie, ne peut être spécifié qu'au moyen de ladite théorie. C'est qu'il est possible d'en abstraire des points communs, au sens que le dictionnaire réserve à ce mot : «isoler par la pensée ce qui devient un objet propre à expliquer». La 8 Au gré de deux courants sur lesquels je ne veux pas m'étendre ici : l'anthropologie culturelle américaine qui s'inscrit dans la tradition des sciences de la culture élaborées dans l'allemagne du XIXème siècle et l'anthropologie sociale d'obédience française qui tend à se rapprocher de la sociologie par ses origines et considère que l'analyse de l'état social (ou des structures sociales) est la condition préalable et nécessaire pour mettre en perspective des cultures dans leurs composantes de nature linguistique, technique, physiologique et historique. 38
Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie théorie peut seule remplir cet office, en effet, et la sociologie s'applique à la développer. Objet même de l'anthropologie, la culture se réfère au passé qui, par ricochet, la rapproche de l'histoire. Face à cette dernière, l'anthropologie se constitue en recueillant en quelque sorte ses vestiges. Quand une culture, une civilisation, ne laisse ni écrits, ni monuments comme amorce à son étude, elle devient à ce point exotique que l'histoire la concède aux anthropologues, dès lors libres d'en traiter sur place et d'observer par eux-mêmes des coutumes et traditions locales. L'anthropologie a donc pour terrain les sociétés qui ne possèdent pas l'écriture, ou à peine, et chez lesquelles la tradition est orale, de même que les communautés rurales dotées de ces mêmes caractéristiques. La sociologie se réserve les sociétés proches et suffisamment avancées dans le temps présent pour échapper au crible de l'histoire. L'enjeu de la concurrence entre la sociologie et l'anthropologie se déplace donc de l'objet visé au terrain qui en constitue l'observatoire parfait. Avec l'école de Chicago, le développement de la sociologie américaine en constitue l'exemple patent. En effet, la ville et l'entreprise sont les biais 9 par excellence pour saisir à l'œuvre la transformation des cultures introduites par les immigrants qui constituent le prolétariat urbain américain, plus largement les contraintes sociales qu'illustre le développement brut du capitalisme aux États-Unis. Les études sociologiques de l'école de Chicago se font néanmoins par l'entremise des méthodes anthropologiques. La célèbre étude d'elton Mayo de la Western Electric, par exemple, a été conduite en compagnie de Lloyd Warner, formé à Berkeley par Robert Lowie et Alfred R. Radcliffe- Brown, à son retour d'un séjour chez les Murngin d'australie. Que l'étude de la ville et de l'entreprise sous-entende l'application de méthodes anthropologiques n'est pas étranger au fait qu'en leur sein déferlent des vagues d'immigrants de cultures diverses, comme les Polonais de Chicago, auxquels on se doit d'ajouter les populations autochtones expulsées de leurs territoires. En pareilles circonstances, l'anthropologie apporte son précieux concours. 9 Par biais, j'entends le moyen ou l'intermédiaire par lequel peut être atteint l'objet d'étude visé ; non pas évidemment l'acception du mot connue en statistique selon lequel biais veut dire tout fait susceptible de rendre un fait non représentatif. 39
Bernardin MINKO MVE «Jusqu'ici, l'anthropologie, la science de l'homme, s'est consacrée principalement à l'étude des peuples primitifs. Mais l'homme civilisé est un objet de recherche tout aussi intéressant, sans compter qu'il est plus facile à observer et à étudier. La vie et la culture urbaines sont plus variées, subtiles, complexes, mais les ressorts fondamentaux sont les mêmes dans les deux cas. Les mêmes méthodes d'observation que des anthropologues comme Boas et Lowie ont mis en œuvre pour étudier la vie et les manières d'être des Indiens d'amérique du Nord peuvent s'appliquer de façon encore plus fructueuse à l'étude des coutumes, des croyances, des pratiques sociales et des conceptions générales de la vie qui règnent dans le quartier de Little Italy ou dans le bas quartier du North Side à Chicago.» (Grafmeyer et Joseph, l984 : 81). L'école de Chicago constitue d'ailleurs un véritable laboratoire des méthodes anthropologiques et le crédit dont elles bénéficient lui assure la suprématie sur la sociologie américaine jusqu'en 1935. A cette date, elle est en butte à la vive concurrence des sociologues de Columbia University de New York qui prennent prétexte des méthodes utilisées pour contester sa domination. Le «conflit des méthodes», qui s'exacerbe alors, verra bientôt la victoire des méthodes quantitatives et, en conséquence, le déclin des méthodes qualitatives, des méthodes anthropologiques en sociologie pour être précis, ainsi que la fin de l'hégémonie de l'école de Chicago. Outre le fait que son objet pousse la sociologie vers les méthodes quantitatives aptes à en donner une vision élargie, le recours à celles-ci prend prétexte de la faible portée des méthodes qualitatives qui ainsi font retour à l'anthropologie pour ses études locales. Par le fait qu'elle a pour terrain de prédilection les sociétés sans écriture, l'anthropologie se voit contrainte de développer ces méthodes susceptibles d'accéder à son objet, la culture, par voie directe ou orale. L'observation participante dont elle se réclame à juste titre depuis Bronislaw Malinowski en est un exemple non négligeable. En vue de saisir une culture donnée, n'importe quelle localité ne peut prétendre être candidate au titre d'observatoire idéal. Elle doit être pourvue de qualités méthodologiques qui l'assimilent à une matriochka, sorte de poupée gigogne russe dont les différents personnages, tous identiques, s'emboîtent les uns dans les autres mais révèlent chacun à son échelle la figure globale. Vue sous cet angle, la localité comporte des qualités méthodologiques qu'edmund Leach expose en ces termes : «On suppose qu'un système social existe à l'intérieur d'une aire 40
Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie géographique plus ou moins arbitrairement définie ; que la population comprise dans ce système social a une même culture ; que le système social est uniforme. Ainsi l'anthropologue peut choisir une localité de la taille qui lui convient et étudier en détail ce qui s'y passe ; de cette étude, il espère tirer des conclusions sur les principes d'organisation régissant cette localité particulière. À partir de ces conclusions, il formule des généralisations sur la culture de cette société considérée comme un tout...» 10. En lui permettant de saisir sur le vif certaines coutumes et traditions, l'observation participante ne manque pas de susciter dans l'esprit de l'observateur une distance par rapport à sa propre culture, de prendre la mesure de sa relativité. Cette forme d'observation rend donc possible une démarche d'objectivation qui donne tout son sens à l'«objectivation participante» dont parle Pierre Bourdieu (l978) 11. En observant directement une autre culture, l'observateur est contraint de se doter de «critères» et de modalités pour éviter que ses qualités empiriques ne soient investies par sa propre culture. Il est tenu d'établir lui-même sa distance par rapport à l'autre culture en formulant explicitement des critères et modalités qui révèlent une objectivation participante dont la rigueur n'interdit pas l'audace ou l'imagination qu'exprime la subjectivité de l'observateur sur le plan méthodologique. «Sachons que l'objectivité la plus stricte passe nécessairement par la subjectivité la plus intrépide» 12. Il reste que les observations, les conclusions auxquelles mène l'observation participante, se constituent d'informations de première main. En effet, l'observation et la collecte des coutumes et traditions, de la culture au sens large, s'élaborent selon des méthodes qui préservent leur qualité empirique, c'est-à-dire la forme dont elles sont pourvues sur le terrain. En d'autres mots, les informations se présentent sous la forme du sens commun. Sans en retracer exactement le fil chronologique, la percée sur ce terrain se manifeste dans l'anthropologie française par l'appel que lance 10 E. LEACH, Les système politiques des hautes terres de Birmanie,trad. fr., Paris, Maspero, 1972. 11 Quoique chez ce dernier l'objectivation participante prenne moins la forme d'une rupture sur le plan épistémologique que d'une distance de l'observateur par rapport à ses dispositions et positions dans les divers champs de l'espace social. 12 F. ZONABEND, «Du texte au prétexte. La monographie dans le domaine européen», in Etudes rurales, 88-89, 1985, p. 35. 41
Bernardin MINKO MVE Maurice Godelier 13 lors du colloque sur la «Situation actuelle et l'avenir de l'anthropologie» : «Il est temps que certains d'entre nous entreprennent une anthropologie de l'entreprise, des formes de contrôle social qui y règnent, des représentations de leur travail que se font les différentes parties sociales de l'entreprise. On nous objectera que ce n'est pas là une tâche pour les anthropologues, mais l'anthropologie est avant tout une méthode, l'observation participante, et n'est bornée à aucun domaine précis Aller dans l'entreprise observer directement ce qui s'y passe et non pas l'appréhender de l'extérieur par questionnaires et enquêtes statistiques comme en sociologie, voilà ce que peut faire l'anthropologie et cela suffit à justifier le projet sur le plan scientifique.» (Godelier, l987 : 61-62) 14. Cet appel a été bien entendu en anthropologie et c'est par ailleurs dans cette foulée que naît, à l'initiative de Pierre Bouvier, la socio-anthropologie du travail (Bouvier, 1984). On lui doit d'envisager le travail autrement que comme l'action instrumentale de l'économie à laquelle le réduit la sociologie des entreprises, ou comme l'enjeu du conflit entre les parties sociales de l'entreprise que sont le syndicat et le patronat sur lequel l'accent est mis par la sociologie du travail. Si, à n'en pas douter, le travail est l'action instrumentale de l'économie capitaliste et l'objet des conflits entre patrons et syndicats, il possède d'autres qualités sociologiques qui sont passées sous silence. En effet, il s'élabore par d'autres médiations sociales comme le politique, l'ethnie, la religion, la famille, la culture, etc., que l'anthropologie, au moyen de l'observation participante, met parfaitement en relief au sein même des entreprises. De plus en plus, l anthropologie fait preuve de sa force pour expliquer ce qui semblait autrefois le terrain de prédilection de la sociologie, à savoir l'entreprise dont le développement est avancé dans le capitalisme. Dans cette même voie, elle se targue d'être la seule à mettre en lumière la vie quotidienne, la ville, etc., en rappelant pertinemment qu'elles sont nanties de qualités économiques, politiques, culturelles, religieuses dont la médiation les placent sur le plan du «fait social total». Sur cette lancée, Marc Augé a pu 13 Maurice GODELIER, Un domaine contesté : l anthropologie économique, Paris, Mouton, 1974. 14 Maurice GODELIER : «Met en chantier une vaste étude sur le travail et ses représentations» dont le devis et l'appel sont présentés dans Godelier 1980. 42
Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie récemment s'autoriser à évoquer une «anthropologie des mondes contemporains» 15 qui, selon toute apparence, souligne l'avance de l'anthropologie sur la sociologie. La sociologie ne veut cependant pas être en reste. Puisque la socioanthropologie attire des sociologues dans son orbite, la sociologie veut qu'on lui attribue aussi le crédit d'éclairer la totalité ou la complexité de ce qu'elle prend pour objet. Elle rappelle, par exemple, que le travail a été réduit par son office à une action économique ou à un conflit entre les parties sociales de l'entreprise pour tenter de représenter l'ensemble de ses qualités par ce biais dont la teneur n'est, de fait, que théorique et méthodologique. L'action économique et le conflit social auxquels il est ramené ont pour but de représenter les sociétés marquées dans leur totalité par le travail, l'économie et dont l'entreprise constitue l'observatoire idéal. A supposer qu'on le reconnaisse, on ne peut prendre prétexte de cette réduction toute méthodologique pour conclure qu'en sociologie le travail se borne à être un objet uniquement doté de qualités économiques ou politiques. Au contraire, cet objet, par définition, a pour fonction d'exprimer la forme de ce fait social dans sa totalité. Il en va de même pour l'objet de l'anthropologie qu'est la culture. La culture représente aux yeux des anthropologues le biais par lequel le fait humain peut être rejoint dans sa totalité. En tant qu'objet, la culture se conforme à cette visée théorique et méthodologique. La définition de leurs objets respectifs rappelle la différence qui existe entre la sociologie et l'anthropologie. L'introduction de l'anthropologie dans l'entreprise et l'éclatement de cet objet propre à représenter en sociologie les sociétés avancées dans le capitalisme 16 inclinent à penser que cette différence tend à s'estomper et correspondrait à la socio-anthropologie. Elle marquerait la fin d'une rivalité devenue inutile en proposant l'association de l'anthropologie et de la sociologie sous les couleurs de l'interdisciplinarité en vogue de nos jours 17. Le recours aux méthodes anthropologiques, telle l'observation participante, constitue sans contredit une avancée en sociologie dans la tentative d'«accéder aux faits sociaux dans leur complexité [vue comme la 15 Marc AUGE, Pour une anthropologie des mondes contemporains, Paris, Aubier, 1994. 16 Alain TOURAINE, Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1992. 17 Pierre BOUVIER, Socio-anthropologie du contemporain, Paris, Galilée, 1995. 43
Bernardin MINKO MVE totalité de leur forme». Cette visée n'est par ailleurs qu'un rappel puisque la sociologie, en sa définition la plus classique, a pour but d'expliquer les faits sociaux comme un «fait social total». En conséquence, expliquer les faits sociaux dans leur complexité a déjà valeur canonique. En reprenant à nouveaux frais la définition du terme «société», la théorie de la structuration d'anthony Giddens soutient que l'objet de la sociologie concerne les «effets non voulus et les conséquences non intentionnelles de l'action sociale». Cet objet rend bien compte, en la nuançant, de l'idée de Durkheim qu'une société est plus et autre chose que la somme de ses parties. En effet, si chez cet auteur le terme société évoque immédiatement l'idée de contraintes qui débordent la somme de ses parties, qui sont assimilables à des contraintes structurelles, «la théorie de la structuration repose sur l'idée que le structurel est toujours à la fois habilitant et contraignant, de par la nature même des rapports qui lient nécessairement le structurel et l'action ainsi que l'action et le pouvoir» 18. Dans cette perspective, une société consiste en un ensemble de ressources et de règles récursivement engagées dans l'action par laquelle se reconnaissent ses contraintes structurelles et l'action et le pouvoir de ses propres acteurs. Pour saisir la dimension exprimant l'action et le pouvoir des acteurs sur les ressources et règles qui constituent au premier chef les contraintes structurelles, le sens commun s'avère le biais obligé pour la sociologie. Selon Giddens, la société possède des propriétés structurelles que la «sociologie peut décrire avec des concepts qui font référence à la conscience des acteurs». Car, en effet, «en tant qu'acteurs sociaux, tous les êtres humains possèdent et utilisent un haut niveau de connaissance dans la production et la reproduction de leurs [actions] quotidiennes, et la plus grande part de ce savoir est pratique plutôt que théorique». Le sens commun ne peut donc pas être envisagé comme du bon sens, comme des lieux communs que la sociologie a tendance à qualifier de fausse connaissance ou de connaissance fausse. Il constitue bien plutôt une connaissance routinière, c'està-dire une connaissance immédiatement enchâssée dans l'action pratique des acteurs. En conséquence, cette connaissance est bien le biais obligé par lequel la sociologie peut accéder aux règles et ressources qui constituent l'action sociale, et peut mettre au jour les «effets non voulus et les conséquences non 18 Anthony GIDDENS, La constitution de la société, Paris, Presses Universitaires de France, 1987. 44
Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie intentionnelles» par lesquelles apparaissent les contraintes structurelles qui, depuis Durkheim, donnent tout son sens au terme de société. En tant que connaissance pratique immédiatement liée à leur action, le sens commun apporte aux acteurs sociaux une sécurité ontologique, c'est-àdire la forme des rapports sociaux qui exprime «la confiance de la plupart des êtres humains dans la continuité de leur propre identité et dans la constance des environnements d'action sociaux et matériels» 19. Les conséquences de la modernité se traduisent par une carence de cette sécurité ontologique que répercute d'emblée l'apparence par laquelle la société prend la forme des exigences objectives de l'économie. La sociologie est alors poussée à favoriser les «relations personnelles d'amitié et d'intimité sexuelle» pour déterminer le biais qui permet d'observer idéalement les contraintes structurelles de la société au sens où Giddens entend les ressources et les règles engagées de façon récursive par les acteurs sociaux. En effet, selon Giddens, de nos jours «ce sont d'abord les relations personnelles d'amitié et d'intimité sexuelle qui peuvent jouer le rôle que jouaient les liens de sang dans les sociétés traditionnelles et devenir le deuxième lieu fondamental d'investissement de la confiance où se joue la sécurité ontologique des personnes» (Giddens, 1993 : 459 et 462). En les expliquant, la sociologie pourra ainsi alimenter la connaissance pratique des acteurs et les rendre aptes à dominer les «effets non voulus et les conséquences non intentionnelles» de leur action lorsqu'elle s'exprime sous la forme des contraintes structurelles qu'elle met au jour. La «démocratisation de la vie» sera alors véritablement possible. Les développements récents de l'anthropologie laissent aussi présager une redéfinition de son objet. Le fil conducteur des travaux et recherches de l'anthropologue Maurice Godelier en fournit un exemple éloquent. Après ses recherches sur l'économie et l'idéologie, Godelier s est réclamé une conception positive de l'idéologie ou du sens commun, il en est venu récemment à traiter des rapports de parenté qui, pour lui, sont la clef de voûte de toute société 20. Si la société est une forme de vie connue par d'autres espèces animales, en revanche seule l'espèce humaine a démontré qu'elle est capable d'agir sur les rapports sociaux qui «étaient les siens à l'origine, de les 19 Anthony GIDDENS, Les conséquences de la modernité, Paris, L Harmattan, 1994. 20 Pour GODELIER, «Une société est pour certaines espèces un milieu nécessaire pour qu'un individu appartenant à cette espèce atteigne son plein développement. Milieu, c'est-à-dire un ensemble de rapports, une organisation, une logique». 45
Bernardin MINKO MVE transformer et d'en produire de nouveau. Les rapports de parenté en furent peut-être les premiers». Les rapports de parenté sont aux yeux de Maurice Godelier le biais par excellence par lequel l'anthropologie met au jour son objet qui conserve ainsi les caractéristiques biologiques de ses débuts. L'origine biologique de ces rapports les rend susceptibles d'éclairer le fait social en une totalité qui classe ce dernier comme un fait de l'espèce humaine dans sa continuité et sa différence d'avec les autres espèces animales, sinon les autres espèces vivantes. A cet égard, les rapports de parenté donnent des accents de totalité à l'explication avancée par l'anthropologie, qu'elle peut jeter comme un défi à la sociologie dans le feu d'une compétition encore ouverte. Que peut être la socio-anthropologie dans de telles conditions? Elle exprime une visée interdisciplinaire dont peuvent se réclamer la sociologie et l'anthropologie pourvu que l'interdisciplinarité à laquelle elle se prête soit déterminée avec toute la circonspection qu'exige leur différence. On peut en définitive dire qu entre l anthropologie et la sociologie ce n est qu une affaire de points de vue et qui ne mérite point la querelle. Mieux vaut se situer dans la perspective de l effacement de ce qui apparaît maintenant clairement comme une fausse frontière, du dépassement de la distinction qui a décidément fait son temps des deux disciplines-sœurs qui, ayant absorbé les recherches qui relevaient autrefois du folklore, rejointes par l orientalisme qui a ces dernières décennies assez largement dépassé l érudition passéiste et s est intégré dans le mouvement général des sciences sociales, adoptant notamment sur ses terrains traditionnels l esprit et la méthode de l anthropologie et entretenant des rapports de fécondation réciproque avec l histoire, nous rapprocheront, dans un projet scientifique synthétique, d une meilleure connaissance des sociétés humaines et de leurs œuvres, dans toute leur diversité. De notre point de vue, cela s inscrit largement dans une tradition. À beaucoup d égards, l histoire de l anthropologie fait partie intégrante de celle de la sociologie comme tout aussi bien est vrai l inverse. Les sociologues du passé n ont pas, loin de là, ignoré les travaux des anthropologues ; ils en ont nourri leurs œuvres, ainsi d ailleurs que de ceux des historiens (de toutes les époques, de l Antiquité à la contemporaine), et souvent aussi des orientalistes et des folkloristes. Que l on pense à Marx et à l intérêt qu il a porté avec Engels aux travaux de Morgan, ainsi, bien sûr, qu à Durkheim, à Mauss et aux 46
Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie autres membres de l École française de sociologie et à beaucoup d autres, indépendamment ou à leur suite. Avec, simplement, des moments plus ou moins forts et des lieux plus ou moins privilégiés, les liens, en fait, ont toujours été très étroits et les rapports incessants entre les deux disciplines, sur le plan des idées, des concepts, des théories, des méthodes, des connaissances acquises, ainsi, du reste, très souvent, que sur celui des institutions universitaires et jusque chez bien des chercheurs qui ont été à la fois sociologues et anthropologues sans que la question de l étiquette leur fût d un grand souci. C est cette tradition-là qu il convient, nous semble-t-il, de perpétuer, dans le sens d une socioethnologie ou socioanthropologie ayant l humanité dans son ensemble pour horizon. Bibliographie AUGE Marc, (1995), Pour une anthropologie des mondes contemporains, Paris, Fayard. BOURDIEU Pierre, (1978), «Sur l'objectivation participante. Réponse à quelques objections», in Actes de la recherche en sciences sociales 23, 67-69. BOUVIER Pierre, (1995), Socio-anthropologie du contemporain, Paris, Galilée. BOUVIER Pierre, (1988), Le travail au quotidien, démarche socioanthropologique, Paris, Presses Universitaires de France. BOUVIER Pierre, (1984), «Perspective pour une socio-anthropologie du travail», in Société 2, 8-10. BOUVIER Pierre, (2000), La socio-anthropologie, Paris, Armand Colin. CHAMPAGNE P., (1982), «Statistique, monographie et groupes sociaux», in Études dédiées à Madeleine GRAWITZ. Genève, Dalloz. FALARDEAU J.-C., (1965), «L'origine et l'ascension des hommes d'affaires dans la société canadienne-française», in Recherches sociographiques VI, 33-45. FOURNIER M., (1994), Marcel Mauss, Paris, Fayard. GIDDENS Anthony, (1994), Les conséquences de la modernité, Paris, L Harmattan. 47
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LIBREVILLE DANS LE PROJET «LES VILLES OU ON VIT LE MIEUX EN AFRIQUE» : UN EXEMPLE DE CONSTRUCTION DE TABLEAU GEOPOLITIQUE DE HUIT AGGLOMERATIONS URBAINES AFRICAINES 1 Résumé Jean-Bernard MOMBO 2 Université Omar Bongo Libreville (GABON) Le Programme de Gestion Urbaine - Bureau Régional pour l Afrique (P.G.U.-B.R.A.) a été lancé en 1986 avec l appui de la Communauté internationale. En 1999, le PGU/BRA mettait en place un projet portant sur la convivialité de villes africaines, ou «les villes où on vit le mieux en Afrique». A cet effet, huit villes furent sélectionnées, dont Libreville et les agglomérations telles que Dakar, Accra, Abidjan, Harare, Johannesburg, Maputo et Nairobi. L objectif visé par cette enquête sur questionnaire avait été une tentative de classement comparatif illustrant la «convivialité de villes africaines» sélectionnées, sur la base des données quantitatives relatives à la qualité de vie des résidents, au potentiel économique, au cadre de gouvernance et aux investissements municipaux dans les services et les infrastructures. Ce classement aurait donné une impulsion positive pour les dirigeants de la ville et de la société civile, les impliquant dans un dialogue constructif concernant l avenir de leur ville, et montrant la nécessité de collecter et analyser des informations dans le domaine urbain. En 2000, le dépouillement préliminaire des questionnaires n a pas permis d avoir un tableau comparatif complet, beaucoup de données ayant été absentes. Cependant, les premiers résultats 1Note élaborée à partir de deux documents : (i) «Enquête sur la convivialité de Libreville (Gabon)» - 1999, Rapport de J.B. Mombo, pour le «PROGRAMME DE GESTION URBAINE / Bureau Régional pour l Afrique» basé à Abidjan et élaboré pour le Ministère du Cadastre, de l Urbanisme, de l Habitat, de la Ville et du Bien-Etre/Direction Générale du Bien-Etre du Gabon; et (ii) «Summary Table of Data», une synthèse préliminaire de l étude sur la convivialité de huit villes africaines (Abidjan, Accra, Dakar, Harare, Johannesburg, Libreville, Maputo et Nairobi) en vue de déterminer les villes où il fait bon vivre en Afrique (PGU-BRA, Projet «les villes où on vit le mieux en Afrique»), dressée en 2000 par le PGU- BRA 01 BP 1747 Abidjan 01, Côte d Ivoire. E-mail : pgubra@bnetd.sita.net. 2 B.P. 2684 Libreville, Gabon. E.mail : jb.mombo@netcourrier.com. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 50-79
Jean Bernard MOMBO obtenus, objet de la présente note, encouragent à oeuvrer pour la mise en place d Observatoires urbains et la production de Recueils annuels des indicateurs urbains pour un suivi des performances de chaque principale ville africaine. Les données recueillies seraient utiles aux études de socio-économie et de dynamique urbaines, aux politiques socio-urbaines et un outil de travail et d aide à la décision pour les décideurs, acteurs et gestionnaires de la cité. Mots-clés Afrique, Libreville, villes, Gestion urbaine, enquête, questionnaire, indicateurs urbains, qualité de la vie, potentiel économique, cadre en matière de gouvernance. Abstract The Urban Control Program-Regional Office for Africa (P.G.U.-B.R.A.) was launched in 1986 with the support of the international Community. In 1999, the PGU/BRA set up a bearing project on the user-friendliness of African cities, or "the cities where one lives best in Africa". To this end, eight cities were selected, of which Libreville and agglomerations such as Dakar, Accra, Abidjan, Harare, Johannesburg, Maputo and Nairobi. The aim had by this investigation into questionnaire had been an attempt at comparative classification illustrating the "user-friendliness of African cities" selected, on the basis of the quantitative information relating to the quality of life of the residents, the economic potential, the framework of governorship and the municipal investments in the services and the infrastructures. This classification would have given a positive impulse for the leaders of the city and the civil company, implying them in a constructive dialogue relating to the future of their city, and showing the need for collecting and for analyzing information in the urban field. In 2000, the preliminary examination of the questionnaires did not make it possible to have a complete comparative table, much of data having missed. However, the first results obtained, object of this reflexion, encourage to work for the installation of urban Observatories and the production of annual Collections of the urban indicators for a follow-up of the performances of each principal African city. The data collected would be useful for the studies of urban socio-economy and dynamics, with the socio-urban policies and a decision-making aid and working tool for the decision makers, actors and managers of the city. 51
Un exemple de construction de tableau géopolitique Key-words : Africa, Libreville, Cities, Urban Management, Urban Investigation, Questionnaire, Urban Indicators, Quality of the life, Economic Potential, tally as regards governorship. 1. Introduction Le Programme de Gestion Urbaine-Bureau Régional pour l Afrique (P.G.U.-B.R.A.) a été initié en 1986 par la Communauté internationale (Nations Unies, Banque Mondiale, Institutions de Coopération européennes), en vue de renforcer la capacité des pays en voie de développement dans le secteur urbain. Le Bureau Régional pour l Afrique du PGU est basé à Abidjan, en République de Côte d Ivoire. Depuis la phase 2 (1992-1996), le PGU-BRA essayait de faciliter la dissémination de l information en matière de gestion urbaine. Cela fut réalisé sur une base individuelle et informelle, ou dans le cadre d efforts de collaboration avec des partenaires régionaux. Entre temps, de 1996 à 2000, le PGU œuvrait en partenariat avec les institutions nationales. Les thèmes majeurs de cette période furent : la gouvernance urbaine participative, la gestion de l environnement urbain, la gestion des services (eau potable, ordures ménagères, électricité,...), la lutte contre la pauvreté urbaine, la gestion foncière, la gestion des infrastructures, la décentralisation, l appui à la politique de régionalisation. La phase 3 (1997-2001) avait été celle d une dissémination de l information plus appuyée, avec un volet spécial pour les questions pertinentes et des publications régulières. Ainsi en 1999, le Programme de Gestion Urbaine/Bureau Régional pour l Afrique (PGU/BRA, Abidjan) lançait un projet portant sur la convivialité de villes africaines. A cet effet, huit villes avaient été sélectionnées, dont Libreville et les agglomérations comme Dakar, Accra, Abidjan, Harare, Johannesburg, Maputo et Nairobi. Le «Programme de Gestion Urbaine/Bureau Régional pour l Afrique» avait sollicité le Ministère gabonais du Cadastre, de l Urbanisme, de l Habitat, de la Ville et du Bien-Etre, à travers la Direction Générale du Bien-Etre, pour la coordination et la conduite d une étude dans le cadre du projet «les villes où on vit le mieux en Afrique». Ce projet visait donc à classer les huit villes 52
Jean Bernard MOMBO sélectionnées en fonction de la qualité de vie des résidents, du potentiel économique, du cadre de gouvernance et des investissements municipaux dans les services et les infrastructures. Le Coordonnateur Régional du PGU/BRA précisait que le but de cette activité est de produire et de disséminer un classement comparatif des villes africaines sur la base des données quantitatives illustrant la «convivialité de villes africaines». Le résultat attendu de ce classement aurait été une impulsion positive pour les dirigeants de la ville et de la société civile, les impliquant dans un dialogue constructif concernant l avenir de leur ville, et montrant la nécessité de collecter et analyser des informations dans le domaine urbain. L analyse et le classement qui résulteraient de cette étude devaient être publiés dans des journaux et magazines régionaux francophones et anglophones basés en Afrique. 2. Méthodologie utilisée La démarche méthodologique suivie avait permis, d une part, de procéder à une collecte de données à travers un Questionnaire d enquête élaboré par le PGU-BRA et, d autre part, d exploiter ce questionnaire. Dans le cadre de celui-ci, il s était agi de répondre aux questions posées avec clarté et de préciser la source et la date des données pour toutes les réponses. Trois importantes sections constituaient l ossature dudit questionnaire : «la Qualité de la vie des habitants» (des groupes à hauts revenus à ceux à bas revenus, hommes et femmes), «le Potentiel économique» pour les investisseurs et le niveau du développement économique et «la Gouvernance locale et les investissements municipaux dans les services et les infrastructures». Ces trois aspects du questionnaire étaient donc inclus dans le concept de «convivialité». Plusieurs démarches complémentaires avaient été entreprises pour compléter ce questionnaire, afin de pouvoir procéder à un recoupement des informations ou des données récoltées. Il s était agi d une approche s appuyant soit, d une part, sur une exploitation de documents divers connus, inédits ou récemment mis à jour, dans la majorité des cas ; soit, d autre part, sur une collecte directe des données sur terrain. En général, les deux méthodes avaient été mises à profit. 53
Un exemple de construction de tableau géopolitique Une documentation urbaine disponible sur Libreville avait été mise à contribution, bien que dispersée à travers les départements ministériels ou autres institutions. Les données, ou toute autre indication ou information utile à l enquête, avaient été ainsi récoltées. Mais, dans la majorité des cas, il faut souligner ici que les statistiques rencontrées n avaient pas toutes été récentes ou à jour. Des lacunes avaient existé. Cependant, malgré ces manquements, avaient été obtenus des renseignements récents, autant que possible, en utilisant une documentation récente ou classique, ou d excellentes synthèses issues d études diverses, ou encore des fiches ou des documents techniques. Assez délicate, car source de beaucoup de perte de temps et de difficultés de tous genres d accès aux données, l enquête auprès des administrations et des organismes ou institutions privées ou publiques susceptibles de détenir l information (Directions générales, Directions commerciales, Services d enquêtes et statistiques ou informatiques) avait été incontournable. Des éléments de réponse aux questions posées y avaient été récoltés, et une rapide moisson de renseignements avait été faite, sauf lorsque les statistiques ou la documentation faisaient véritablement défaut. 2.1. La qualité de la vie des habitants La section 1 du Questionnaire était relative à «la qualité de la vie (Annexe 1), en donnant des informations clés sur la sécurité, la santé, l habitat, la culture et les divertissements, le sport et les loisirs, ainsi que la propreté de l environnement» 3. 2.2. Le potentiel économique La section 2 du Questionnaire portait sur «le potentiel économique (Annexe 2), en fournissant des détails sur les infrastructures en matière de communications et de transport ainsi que sur les secteurs dominants des affaires et les services de soutien à l investissement existant,...» 4 2.3. Le cadre en matière de gouvernance La section 3, la dernière du Questionnaire, portait sur une collecte de données documentant «l environnement en matière de gouvernance (Annexe 3), en 3 PGU-BRA - Les villes où on vit le mieux en Afrique. Termes de références 1999, 2 p. 4 Idem 54
Jean Bernard MOMBO donnant des informations sur les revenus de la ville, les dépenses et le type de gouvernement local ; les données désagrégées en genre et en revenus...» 5. 3. Objectif visé Le principal objectif visé par le projet «les villes où on vit le mieux en Afrique» était d «établir un profil de convivialité pour chaque ville qui servira pour un classement comparatif, en utilisant les données les plus récentes disponibles de la ville et des sources de données entièrement référencées.» 6 En effet, en 1999 «le but de cette activité était de produire et de disséminer un classement comparatif des villes africaines sur la base de données quantitatives illustrant la convivialité de la ville». Le résultat attendu de ce classement devait être «une impulsion positive pour les dirigeants de la ville et de la société civile, les impliquant dans un dialogue constructif concernant l avenir de leur ville et montrant la nécessité de collecter et analyser des informations dans le domaine urbain» 7. La stratégie de terrain mise au point avait permis de gagner du temps pour mener l enquête et rendre un document, en un laps de temps très court durant le premier semestre de l année 1999. L enquête sur la convivialité de Libreville s était faite avec des bénévoles, faute de financement disponible. Cependant, le travail accompli a donné, dans le dépouillement préliminaire, la même somme de données que celles enregistrées pour les autres villes africaines, confirmant ainsi la fiabilité de l enquête menée. En 2000 la synthèse préliminaire établie par le PGU-BRA, sous la forme d un tableau (Annexe 6 - Tableau 1 - Summary Table Data) portant sur les huit villes engagées dans la compétition sur la convivialité urbaine, présentait encore des vides du fait de données incomplètes ou manquantes. Le travail fait sur Libreville avait les mêmes lacunes que pour les autres agglomérations africaines toutes confondues, du fait de la difficulté majeure relative à l accès aux données existantes (?) et/ou fiables. Tous les renseignements n y figuraient donc pas, pour différentes raisons. Il faut souligner l absence de statistiques et de données jugées inaccessibles. La procédure pour les acquérir, ou pour les rendre accessibles, 5 PGU-BRA, 1999 - Idem. 6 Idem. 7 PGU-BRA, 1999. 55
Un exemple de construction de tableau géopolitique demeure complexe ou même impossible dans certaines situations. Cependant, les données obtenues de cette enquête sont fiables. Enfin pour compléter cette enquête, il y avait eu apport des informations jugées pouvoir se révéler d un complément indispensable, lors du dépouillement de données. Mieux, il avait été fait allusion aussi à d autres indicateurs urbains (Annexe 4) jugés utiles et permettant de déterminer la convivialité des villes. Ainsi, dans le cadre d une compétition à dessein médiatique, il convenait d allier pertinence et sélection des critères de performance permettant de comparer les villes, afin de faire ressortir celles où on vivait le mieux ; tout en évitant autant que possible d alourdir le questionnaire d enquête ou la procédure. Un trop plein d indicateurs n aurait été compréhensible que dans le cas des données récoltées en vue d alimenter un Observatoire Urbain. L absence de fonctionnement véritable de ce dernier, ou son manque de dynamisme actuel, avait été une difficulté majeure n ayant pas permis au PGU-BRA d établir un tableau sommaire des données complètes pour toutes les villes et, donc, permettant de faire leur classement compétitif et objectif sur le concept de la convivialité. Peut-être qu au niveau de chaque pays, un travail préliminaire de classement comparatif des villes aurait du d abord être fait, avant de passer à une dimension continentale ou internationale! Dans ce cas, la production d un Recueil annuel des indicateurs urbains pour un suivi des performances de chaque principale ville, dans chaque pays africain, serait tout indiqué. La mise en place d un Observatoire Urbain résoudrait, à terme, le problème des données absentes, discontinues ou en retard de publication. Une évaluation et un suivi des performances devraient permettre d asseoir les politiques socio-urbaines. Elles devraient servir aussi au cadrage et à l élaboration d autres études socio-économiques urbaines, et être un outil de travail et d aide à la décision pour les décideurs et tous les acteurs gestionnaires de la cité. 4. Conclusion Un Observatoire Urbain favorise la mise en place d une base de données urbaines informatisées (données statistiques, données socioéconomiques, de l occupation du sol, sur les équipements, sur le foncier et la 56
Jean Bernard MOMBO cartographie numérique), permet de préciser leur fonction et de procéder à des études statistiques, socio-économiques et socio-urbaines. Cela serait en phase avec les objectifs assignés à l Atelier d Urbanisme de la Ville de Libreville (AUVIL, Mairie de Libreville), lors de sa création fin 1989 et de sa mise en service en 1990. D ailleurs, cela est aussi dans la droite ligne de ce que préconise le Commissariat Général à la Ville, dont le texte juridique section 4, articles 96 à 105, dans la sous-section 2, est intitulé «De l observatoire urbain». D une part, nous recommandons d établir un partenariat entre La Direction Générale du Bien-Etre et l Université Omar Bongo et ses structures de recherche en rapport direct ou indirect avec la ville. En utilisant des ressources humaines et structurelles universitaires présentes, il est possible de publier régulièrement un «recueil annuel des indicateurs du bien-être pour la ville» de Libreville et même pour les autres principaux chefs-lieux de provinces. D autre part, il serait judicieux de créer un partenariat entre les deux observatoires existant sur la ville: celui de l AUVIL / Mairie de Libreville et celui du Commissariat Général à la Ville / Ministère du Cadastre, de l Urbanisme, de l Habitat, de la Ville et du Bien-Etre ; dans la situation où ce ne serait pas le cas. Les partenariats préconisés doivent engendrer la gestation de synergies favorables à un suivi des performances des villes, avec des retombées inéluctables pour la socio-économie et la dynamique urbaines. Ils sont aussi tous indiqués pour coordonner un Programme national sur les Indicateurs de Bien-Etre des villes gabonaises. Documentation ABA A - NDONG P., 1998 - L environnement touristico-culturel du Gabon : situation présente et perspectives - Revue de l IRSH / CENAREST, Gabon, vol. 2-3, n 2-3, juin 1997 - juin 1998 ; p. 33-39. Air Gabon- Almanach horaires hiver 98 / 99. ANGOT M.P. et KANYARU D., 1976 - Mesures exploratoires sur les problèmes de pollution marine des pays d Afrique occidentale bordant le Golfe de Guinée 57
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Jean Bernard MOMBO République gabonaise - Ministère de la Planification et de l Aménagement du Territoire - Direction Générale de la Statistique et des Etudes Economiques - Bureau Central du Recensement, 1995 - PRINCIPAUX RESULTATS 1.014.976 habitants - Recensement Général de la Population et de l Habitat, du 1 er au 31 juillet 1993, 98 p. République gabonaise - Ministère de la Planification et de l Aménagement du Territoire - Direction Générale de la Statistique et des Etudes Economiques/Coopération française - Cellule Enquête Budget Consommation LIBREVILLE-Dénombrement de la population. Tableau par quartiers - Libreville, Série RECUEIL DE DONNEES, n 2, Décembre 1992, 249 p. République gabonaise - Ministère de la Planification et de l Aménagement du Territoire - Direction Générale de la Statistique et des Etudes Economiques/Coopération française - Cellule Enquête Budget Consommation - LIBREVILLE - Dénombrement de la population. Tableau par quartiers (tome 2)- Libreville, Série RECUEIL DE DONNEES, n 2, Décembre 1992, 249 p. République gabonaise Ministère de la Planification et de l Aménagement du Territoire Direction Générale de la Statistique et des Etudes Economiques / Coopération française Cellule Enquête Budget Consommation PREMIERS RESULTATS. Dénombrement de la population de LIBREVILLE, PORT GENTIL et MOANDA. 370 000 habitants à Libreville 72 000 à Port Gentil 19 000 à Moanda Un Gabonais sur deux résidant dans l une de ces trois villes à moins de 16 ans Libreville, Série ETUDES et ANALYSES, n 1, Octobre 1992, 249 p. République Gabonaise Ministère des Transports, de la Marine Marchande, de la Pêche, chargé du Tourisme et des Parcs Nationaux Direction Générale de la Sécurité Routière - «La Preuve par trois». L homme, le véhicule, la route, STATISTIQUES ET INFORMATIONS 1995 115 p. République gabonaise PNUD Ministère de la Planification, de l Environnement et du Tourisme, 1998 Les enjeux environnementaux du Gabon : LES VILLES, identification des thèmes prioritaires PNAE, Projet GAB 92 / 001, Rapport CERED ( J.B. Mombo, coordonnateur ), avril mai 1998, 8 rapports + bibliographie ; pagination multiple. 61
Un exemple de construction de tableau géopolitique République Gabonaise TABLEAU DE BORD DE L ECONOMIE. Situation 1997 Perspectives 1998 1999 Direction Générale de l Economie Ministère des Finances, de l Economie, du Budget et des participations, chargé de la privatisation ; n 28 mai 1998, 144 p. RICHARD A. et LEONARD G., 1994 Le Gabon. Géographie active IPN. EDICEF / EDIG, 287 p. Société d Energie et d Eau du Gabon ( S.E.E.G. ) Bilan d activités rapport annuel 1996. TECSULT, 1998 Plan intermodal des Transports. TILMONT Michèle, 1992 Législation foncière et urbaine et politique de l habitat socio-économique Villes nouvelles de GIE, Ministère de la Coopération Française République du Gabon, Ministère de l Habitat du Cadastre et de l Urbanisme, 74 p. ANNEXE 1. La Qualité de la vie des habitants Population (totale de la ville, non nationaux, réfugiés) Population de la ville par groupe d âge et par sexe. Fourchettes en FCFA de revenus élevés, moyens et bas de la ville et pourcentage de population dans chacune d elle. Nombre de femmes chefs de famille dans chaque fourchette de revenus. Seuil national de pauvreté. Population des enfants de la rue : enfants dans la rue (ceux qui dorment ailleurs) et enfants de la rue (qui y passent la nuit). Pourcentage de constructions en structure permanente pour chaque fourchette de revenus. Nombre total des abonnements ou de raccordements individuels des ménages de la ville à l eau courante, au système d égouts, à l électricité et au téléphone. Trois (3) sources d énergie couramment utilisées pour la cuisine domestique. Pourcentage approximatif d utilisation pour chacune d entre elles 62
Jean Bernard MOMBO et leur prix. Energie : gaz domestique, bois, pétrole ou électricité, charbon de bois. Prix du m3 d eau courante. Prix du kilowatt (unité) d électricité (kw). Méthodes d évacuation des eaux usées (égouts, puits de latrines, fosses septiques, puits d évacuation, etc.) utilisées dans la zone de la ville et donnez une indication de la qualité de leur fonctionnement. La ville a-t-elle un cadastre? Si oui, donnez la date de la dernière actualisation. Nombre total de propriétés (parcelles ou lots réguliers ) listées dans le cadastre de la ville. Prix moyen d une maison pour un salaire moyen. Nombre de mois d avance demandés par les propriétaires de logements dans la fourchette des salaires élevés. Pourcentage de la population urbaine occupant la terre illégalement ou n ayant pas de titre foncier légal. Nombre d hôpitaux urbains, de centres médicaux, cliniques, centres de santé maternelle, cabinets de médecins et d infirmeries (désagrégé : privé et public) et coût moyen d une consultation pour chaque établissement. Nombre de lits d hôpitaux dont dispose la ville. Nombre de médecins, d infirmier s et de guérisseurs traditionnels enregistrés (désagrégé par sexe). Nombre de compagnies d assurance offrant des assurances médicales personnelles et nombre de polices accordées. Nombre de véhicules de service d urgence opérationnels avec spécification de leur type (sapeurs-pompiers, gendarmerie, polices, ambulances, sociétés de gardiennage) ; et nombre désagrégé privé et public. Taux de mortalité infantile de la ville. Nombre d établissements primaires et secondaires de la ville (désagrégé privé et public) et nombre total d inscriptions en 1998 pour chaque type d établissement scolaire. 63
Un exemple de construction de tableau géopolitique Nombre d établissements d enseignement qualifiant ou professionnel (écoles/ instituts professionnels ou de formation) (désagrégé privé et public). Nombre moyen d enfants par classe dans chaque type d établissement (Primaire-public, Primaire-privé, Secondaire-public, Secondaire-privé, Professionnel-public, Professionnel-privé). (Rapport professeur-élève). Nombre total d enseignants qualifiés et enregistrés de la ville (Primaire, Secondaire général court, Secondaire général long, Secondaire technique court, Secondaire technique long ; désagrégé par sexe). Pourcentage d élèves de la ville se préparant à des études universitaires (étudiants en Licence, Maîtrise, DEA, DESS, Doctorat ; désagrégé par sexe). Taux d alphabétisation des enfants de 15 ans et plus. Nombre de bibliothèques publiques (y compris les bibliothèques des centres culturels ouverts au public). Longueur des routes de la ville éclairées par des lampadaires. Nombre total des commissariats urbains et citez les services qu ils offrent. Nombre d initiatives communautaires de police opérationnelles. Nombre d officiers de police (désagrégé par sexe) Partenariats existants entre la police de la ville et les autres polices des agences du Gouvernement et/ou des structures privées. Nombre de sociétés de sécurité privée offrant leurs services à la ville. Nombre de prison(s) urbaine(s) et la population carcérale dans chaque prison (désagrégé par sexe et par âge). etc.). Taux de criminalité de la ville par type de crime (meurtre, vol, viol, Nombre de casernes de sapeurs pompiers. Nombre de salles de cinéma par type (à multi-écrans, à écran unique, de quartier, en plein air, etc.) et prix moyen du ticket. 1998. Nombre de musées et le nombre de visiteurs enregistrés en 1997-64
Jean Bernard MOMBO Nombre de lieux de culte publics (Temples protestants et évangéliques, Paroisses catholiques et cathédrales comprises, Mosquées, Synagogues). Nombre de bâtiments et de monuments figurant sur la liste du patrimoine urbain. Nombre de bars/restaurants avec de la musique (distinction entre les établissements formels et les établissements informels) et les boîtes de nuit. Nombre total de centres culturels et le nombre total d événements organisés en 1997-1998. Nombre d hôtels de tourisme avec classement international d étoiles : Etablissements de 1 ère catégorie (chaînes internationales), Etablissements de 2 ème catégorie (hôtels homologués ou de tourisme/1 étoile), Etablissements de 3 ème catégorie, Etablissements de 4 ème catégorie, Etablissements à catégorie non connue et le nombre total de lits d hôtels de la ville. Nombre de casinos formels et de tripots. Nombre de stades de football, de terrains de basket-ball, de courts de tennis et nombre de places disponibles dans chacun d eux. Nombre de terrains de golf. Nombre de courts de tennis. Nombre de piscines publiques et/ou de plages de la ville. Nombre de structures ou de formations sportives et de clubs sportifs enregistrés. Nombre d événements sportifs régional et international abrités annuellement par la ville. Nombre de champs de courses. Magazines/bulletins de la ville produits par le Gouvernement ou des privés (précisez la langue). Stations radio/émissions de radio de la ville (précisez la langue). Pourcentage d espaces verts et de parcs dans la zone de la ville. Nombre de personnes employées dans les activités de nettoyage des rues (désagrégé par sexe). 65
Un exemple de construction de tableau géopolitique Nombre de toilettes publiques fonctionnelles (désagrégé : gestion privée et publique). Tonnage total des déchets urbains produits par jour et pourcentage de déchets générés par les zones urbaines. Méthode principale d évacuation des déchets et toutes les autres méthodes utilisées (ex : compost, combustion à ciel ouvert, décharge) et pourcentage de déchets traité par chaque méthode. Autres actions entreprises pour se débarrasser des déchets biomédicaux, des déchets industriels et dangereux produits par la ville. Nombre total de personnes employées par les agences municipales dans les secteurs des déchets et de l hygiène. Nombre d agences (y compris les ONGs, les agences publiques et privées) reconnues pour entreprendre des activités d hygiène environnementale (collecte des déchets, dératisation et désinfection, balayage des rues, etc.). Nombre total de personnes employées par chacune d entre elles. Nombre de postes de contrôle de la qualité de l air installés dans la ville et concentration moyenne de Particules Inhalantes en Suspension (PIS). Norme de la ville (ou nationale) concernant l émission de gaz des véhicules. Nombre d industries (formelles et informelles) de recyclage des déchets opérant dans la ville et 3 principaux types de déchets recyclés. Nombre de stations d épuration fonctionnelle des eaux d égouts et % d eaux usées urbaines traitées. Trois catastrophes naturelles ou provoquées par l homme, les plus fréquentes et affectant la ville. Types de catastrophes (inondation, incendie, pollution industrielle, tremblement de terre, tornade, etc.) et la manifestation la plus récente. 66
Jean Bernard MOMBO ANNEXE 2. Le potentiel économique Nombre de fournisseurs de services de téléphone. Coût de raccordement à la ligne de téléphone pour une société et pour un domicile pour chacun des fournisseurs. Délai moyen pour l établissement de la ligne téléphonique d un domicile et d une société. Nombre total d abonnés de l annuaire téléphonique de la ville (domicile et société). Fournisseurs de services de téléphones mobiles. Nombre total de téléphones mobiles en service. Coût de l abonnement de base au téléphone mobile pour chaque fournisseur de services. Fournisseurs de services Internet. Nombre de kiosques Internet/cyber cafés. Nombre total d abonnés d Internet/clients (de tous les fournisseurs de services). Coût de la connexion à Internet de chaque fournisseur de services. Nombre de téléphones publics de la ville. Nombre de bureaux de poste. Liste des divers services offerts par les bureaux de poste. Nombre total de boîtes postales attribuées et le nombre de celles qui sont disponibles (c est-à-dire non utilisées). Coût de location d une boîte postale par mois pour les clients privés et les sociétés. Temps moyen de livraison d une lettre locale et le coût de la livraison. Différentes sortes de services de courrier et indiquez leur couverture (internationale, régionale, locale). Différents moyens de transport public disponibles dans la ville (concernant les taxis, précision si compteur ou non). 67
Un exemple de construction de tableau géopolitique Nombre de véhicules de transport public à la disposition de la population urbaine pour chacun des modes de transport cités ci-dessus. Prix moyen de la course aller simple entre le centre et la périphérie pour chaque moyen de transport sur une distance similaire. Prix du litre d essence et du litre de diesel. Autres carburants utilisés par les véhicules dans la ville. Nombre de voitures privées enregistrées. Nombre d accidents de la route et le nombre de morts afférents enregistrés par an. Chargements annuels de cargo en tonnes, entrant et quittant la ville par air, par la mer, par le train et la route. Nombre de quais portuaires d eau profonde. Nombre de vols hebdomadaires internationaux réguliers arrivant à l aéroport de la ville. Capacité de vol de l aéroport de la ville. Nombre de gares de train urbain de la ville. Longueur de route urbaine bitumée et celle des routes non bitumées. Nombre de banques de développement, commerciales et d épargne/coopératives. Nombre total d institutions bancaires basées dans la ville. Détails sur les politiques de rapatriement de bénéfices pour les investisseurs étrangers. Période nécessaire pour enregistrer une société (locale et étrangère). Capital requis pour les compagnies étrangères. Présence d un marché boursier et nombre total des compagnies inscrites. Trois secteurs d affaires/industries qui contribuent le plus à l économie de la ville. A combien s élève la contribution (pourcentage) au PIB des compagnies du secteur privé basées dans la ville? 68
Jean Bernard MOMBO Nombre de petites (moins de 10 employés), moyennes (moins 50 employés) et grandes (plus de 50 employés) entreprises enregistrées. Cinq secteurs les plus importants en matière d emploi dans le secteur informel (désagrégé par sexe) et salaire mensuel moyen pour chacun d eux. Législation sur le salaire minimum et précision sur les secteurs couverts. Pourcentage de la population urbaine employée dans le secteur informel. Nombre d institutions et d agences internationales basées dans la ville. Nombre annuel de touristes et de visiteurs pour affaires internationaux. ANNEXE 3. Le cadre en matière de Gouvernance Nature juridique de la structure de gouvernance locale (ex : décret de Gouvernement Local) et les textes qui l authentifient. Services que le Gouvernement de la ville est légalement habilité à fournir. Trois sources de revenu les plus importantes du Gouvernement de la ville et les montants représentés. Revenu total généré par le Gouvernement de la ville. Sources de revenus du Gouvernement de la ville. Trois domaines les plus importants en matière d allocation de dépenses pour le budget du Gouvernement de la ville et leur montant. Capital total et les dépenses courantes du Gouvernement de la ville. Pourcentage des dépenses allouées aux secteurs suivants, distinguez le capital d investissement de l entretien courant/du coût opérationnel. Proportion du budget courant du Gouvernement de la ville consacrée aux salaires. Pourcentage des membres du Gouvernement local ayant une qualification professionnelle obtenue après avoir terminé des études secondaires (désagrégé par sexe). 69
Titre du chef du Gouvernement de la ville. La ville a-t-elle un Maire? Maire élu ou nommé et durée de son mandat? Un exemple de construction de tableau géopolitique Conseillers élus ou nommés et durée de leur mandat? Nombre de femmes Conseillers et durée de leur mandat. Nombre de partis politiques représentés dans la ville. Taille de la zone administrée par la ville et nombre des sous-catégories administratives. Nombre d ONGs et de CBOs/associations communautaires travaillant dans la ville. Quatre secteurs/domaines principaux dans lesquels les ONGs et les CBOs travaillent. Description des mécanismes utilisés pour garantir la participation du public au niveau de la prise de décision de la ville. ANNEXE 4. Les Autres indicateurs utiles de bien-être Quels sont les événements qui régulent la vie de la cité? Quel est l événement marquant chaque année la vie de la cité et date? Combien de maire adjoint a le Maire? Nombre de ménages de la ville, et de membres par ménages? Pourcentage du chômage de la ville? Pathologies fréquentes. Les 5 problèmes les plus cités suivant le milieu d habitat à Libreville en milieu pauvre. Séro-prévalence du VIH à Libreville. Le taux de pollution de l air urbain. La qualité de l eau, taux des principaux éléments. Les transports, nombre et % de véhicules (ventes neufs, occasion, à essence, au gas-oil). 70
Jean Bernard MOMBO Tourisme/hôtellerie : tarif des chambres maximum et taxe de séjour par personne et taxe municipale. La structure touristique (Agences de voyage et de tourisme, Tours opérateurs/réceptifs, Type de tourisme dominant) et durée moyenne des séjours touristiques, % du tourisme dans le PIB. Les transports aériens desservant la ville : compagnies nationales/réseau domestique desservant la ville, compagnies internationales/réseau international. La ville a-t-elle un Schéma Directeur d Aménagement Urbain (SDAU)? La ville a-t-elle un Plan Directeur d Assainissement (PDA)? La ville a-t-elle un Plan d Occupation de Sols (POS)? ANNEXE 5. l enquête Les Institutions ou organismes contactés pour Direction de la Prison Centrale, Ministère de l Administration du Territoire et de la Décentralisation. Direction Générale du Cadastre et des Travaux topographiques. Ministère du Cadastre, de l Urbanisme, de l Habitat, de la Ville et du Bien Etre. Direction Générale de la Santé Ministère de la Santé Publique et de la Population. Cabinet du Président du Conseil National de la Communication. Direction Générale du Bien-Etre Ministère du Cadastre, l Urbanisme, de l Habitat, de la Ville et du Bien-Etre. Mairie de Libreville. Conseiller Juridique. Direction Générale des Assurances Ministère des Finances. Direction des Ressources Humaines Ministère de la Santé Publique et de la Population. Direction Générale des Affaires Sociales. Ministère des Affaires Sociales. de 71
Un exemple de construction de tableau géopolitique Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR ONU). Direction de la Main d œuvre et de l Emploi. Ministère du Travail, Direction de la Main d œuvre et de l Emploi. Direction Générale, Direction Générale des Ressources Humaines et des Moyens Généraux Ministère de la Santé Publique et de la Population. Cabinet du Maire de Libreville. Direction de la Sécurité Routière, Ministère des Transports. Musée National d Arts et Traditions du Gabon (MNATG). Coordination du Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP-ONU). Service de la Documentation du PNUD. Direction Générale des Petites et Moyennes Entreprises, Service Etudes et Réglementation mai 1999. Direction de la Main d œuvre et de l Emploi - Ministère du Travail. Direction Générale du Cadastre et des Travaux Topographiques Ministère du Cadastre, de l Urbanisme, de l Habitat, de la Ville et du Bien Etre. Fédération Gabonaise de Football (FEGAFOOT). Club Saoti Office de gestion du Complexe Omnisports Omar Bongo. GABONTOUR, Centre gabonais de promotion touristique. Aéroport De Libreville ( ADL ), Direction Commerciale. Direction Générale de l Informatique (DGI) Ministère des Finances du Budget et des Participations. Service Statistiques Ministère de la Santé Publique et de la Population. Direction des Ressources Humaines Ministère de la Santé Publique et de la Population Service Statistiques Ministère de L Education Nationale. Centre International d Evangélisation Béthanie. 72
Jean Bernard MOMBO Scolarité Centrale de l Université Omar Bongo Ministère de l Enseignement Supérieur et de l Innovation Technologique. Direction Générale du Contrôle des Hôtels Ministère du Tourisme. Ministère de la Jeunesse et des Sports. Direction Générale des Petites et Moyennes Entreprises Service des Statistiques ou des Etudes et Réglementation. Office des Postes et Télécommunications Division de l Exploitation et des Affaires commerciales (DEXAC). Office des Postes et Télécommunications Agence commerciale des Réseaux et Services à valeur Ajoutée. Office des Postes et Télécommunications Direction de la Poste. Office des Postes et Télécommunications Service de la Distribution. Section Boîte Postale. EMS Delta Plus. Ministère de la Planification. Mairie de Libreville. Mairie de Libreville Base Voirie. Ministère du Commerce. Direction des Enseignements Techniques et Professionnelles Ministère de l Education Nationale. ANNEXE 6. Summary Table Data (PGU-BRA, 2000) 73
Tableau - «Summary table data» (PGU-BRA, 2000) sur huit villes africaines SEC- TION Qualité de la vie THEMES INDICATORS Abidjan Dakar Harare Johannesburg Libreville Maputo Nairobi Accra Démographie Population total e de la ville 3 323 214 2 244 600 1 871 943 3 506 000 422 233 966 837 2 113 377 1 226 882 % d hommes 51,4 33,9 50,3-51,0-56,1 51,4 % d étrangers (intégration sociale) 33,8-4,0 2,9 23,7 4,4 22,9 % de réfugies 0,1-0,1-0,3-0,8 1,2 % de jeunes (0-39 ans) 0,8 0,9 0,9-0,9 0,9 2,2 Habitat eau (% adduction) 7 13 4 6 9 0 10 électricité (% adduction) 7 58 3 7 16 0 15 téléphone (% d abonnés) 4-1 4 6 0 9 % de population ayant un système individuel d assainissement Eaux usées 1 15 4 1-0 58 0 Env ironnement La ville a-t-elle un Cadastre oui oui oui oui oui oui oui oui Nombre de propriétés 3 2 8 1?? 8 fichées dans le Cadastre de la ville pour 100 habitants % de squatters 18 64 15 25 85 55 20 Prix du m3 d eau 184 175,21 0 184 336,75 12 0 f/m3 Fcfa Prix du kw (unité) d électricité 67,62 67,62 1,14 67,62 34,47 à 6,75 67,62 92,33 Nombre de personnes employées dans les déchets et l assainissement 74
Jean Bernard MOMBO SEC- TION THEMES INDICATORS Abidjan Dakar Harare Johannesburg Libreville Maputo Nairobi Accra nettoyage des rues 2,60 6,24 1,59-3,08 9,46 8,11 collecte des déchets 2,02-0,24 0,00 14,00 0,00 0,00 5,91 Contrôle de pesticides?? 0,16 0 0 0 2,037 Nombre d agences (inclus les ONGs, publiques, priées) enregistrées à entreprendre des activités de nettoyage pour 10 000 citoyens Toilettes publiques? 0,30 0,56??? 2,07 Toilettes privées 0,14??? 0,38? 1 279,67 té San Nombre de lits d hôpital pour 0,2 0,3 0,1 0,2 1,7 0,5? 0,7 100 000 citoyens Nombre de personnes par lit 348 235 785? 16 409 316 411 Nombre de structures de santé dans la ville pour 50 000 citoyens Centres médicaux 0,9 0,2 9,7 0,03? 1,7? 0,8 Cliniques 0,4 0,4 1,1 0,2 2,4? 9,1 Centres de santé libres 0,5? 0,2? 1,1? 0,9 Médecins pratiquants 1,5? 48,2? 4,5?? Nombre de citoyens par pratiquant Médecins 7 178 4 745 1 037? 2 011? 4 159 Infirmières 2 183 2 792 195? 800? 321 Nombre de compagnies d assurances 0,2? 1,2? 0,4 0,2 0,1 pour 50 000 citoyens Taux de mortalité 72/1000 50/1000?? 94/1000 49/1000 55/1000 2/1000 Education % de littérature pour enfants de 15 et 0 0,76 96 55,8 0,7 74,8 77,1 75
SEC- TION Un exemple de construction de tableau géopolitique THEMES INDICATORS Abidjan Dakar Harare Johannesburg Libreville Maputo Nairobi Accra au-dessus homme et 51,7 femme Sécurité Nombre de postes de police dans la? 0 1?? 1 2 ville pour 50 000 citoyens Nombre de prisons de la ville pour 50 0,2 0,7?? 1,2 0,9 1,2 000 citoyens Nombre de base de sapeurs pompiers 0,1 0,1 0,2 0,1 0,5 0,1 0,2 1,1 pour 100 000 citoyens Tourisme Nombre d hôtels de tourisme pour 10 000 citoyens Nombre de constructions 0,2 0,1 0,7 0,4 0,2 0,2 0,1? etmonuments dans la liste dupatrimoine de la ville Bras et restaurants officiels 0,8? 0,1 0,0 1,7 0,5?? Nombre d hôtels de tourisme à étoiles 0,3 0,2 0,0 0,1 0,6 0,2?? Nombre de lits d hôtel dans la ville 0 26,70 13,65 19,40 30,78 20,89 10,48 0 Nombre de casinos officielset de 0,003 0,013 0,069 0,006 0,095 0,010 0,104? maisons de jeux /activités Sports et Nombre d équipements sportifs Nombre 4 4 4 4 4 4 loisirs construits et de clubs sportifs pour 10 000 habitants d événeme nts sportifs/an dans la ville % d espaces verts et de 0,16 1,00-0,00 0,13 0,00 0,00 parcs dans la ville,00 Potentiel Potentiel en Nombre de combinés système de 76
Jean Bernard MOMBO THEMES INDICATORS Abidjan Dakar Harare Johannesburg Libreville Maputo Nairobi Accra communicatio ns communications pour 1000 citoyens Téléphones fixes 59 50 51? 157 71 84 Nombre de téléphones publics pour 10 3? 2? 3 11 16 000 citoyens Nombre de fournisseurs par système de communications Téléphones fixes SONATEL PTC TELKOM OPT Teleco Mobiles phones Internet SEC- TION économiq ue CI- TELECO M Loteny Telecel municac oes de Moçam bique ALIZE Telecel VODACOM OPT Teleco municac oes Moveis de Moçam bique TELCOM KENYA LIMITED Telcom Kenya ltd Ghana telecom, westel Millicom Ghana ltdmobitel Ivoiris SENTEL GSM ECONET 0 CORAGA 0 Celtel Ghana ltd Comstar 0 Net One 0 DIGICOM 0 Scancom Africa On Telecompl AfricaOnLi ICOM OPT CIUEM AfricaOn Network Line us ne Line computer Aviso CI- TELECO Metissacan a Samara MWEB INTERNE T GABON Tropical Net Swiftkenya systems Internet Ghana ltd 77
SEC- TION Un exemple de construction de tableau géopolitique THEMES INDICATORS Abidjan Dakar Harare Johannesburg Libreville Maputo Nairobi Accra Potentiel transports M Global Access In Université de Dakar Icon media YEBONET DATA WEB Virtual Connect ions Coût moyen de connexion pour chaque service de fournisseur de système Téléphones fixes 35000 41100 51,66 R48,75 54450 8,19$/ mois 0 Africa On Line Ksh 255 de location par mois Coût moyen pour la livraison locale d une lettre 180 190 2 R1,10 2000 2.000,0 0 en Nombre de véhicules par pour 10 000 citoyens par mode de transport Privé 103 178 2 133 5 704 507 711? 785 Taxis sans compteur 13 2 27 1 71 31 37 201 Mini-bus 9 16 2 1 12? 31 Coût du litre de carburant Pétrole 370 481 13,94 0,44 150 60190,0 0 ç2,500/m ois 14 ç550 par lettre Ksh 39,25 /litre 0 Super 470 0 0 0 340 0 ç970 Secteur Affaires des Diesel 275 307 12,37 0,42 205 Salaire minimum légal SMIG et SMAG % de la population de la ville employée par le secteur informel SMIG 209,10 F/H $2198 (manufactr ing) 0 SMIG 44 000 Fcfa 0340,00 Ksh 46,53 /litre 910 0 92,9 25,6 0 12,3 0 27 70 0,56 ç 78
Jean Bernard MOMBO SEC- TION Gouverna nce d encadre ment THEMES INDICATORS Abidjan Dakar Harare Johannesburg Libreville Maputo Nairobi Accra Système administratif Titre des chef du Gouvernemen t de la ville Taux de chômage dans la ville 16,7 0 16,1 0 21 15,6 0 Nombre d institutions et agences 0,2 0,3 0,4? 0,4 0,5 0,6 0,5 internationales situées dans la ville pour 10 000 citoyens Surface de la Municipalité/aire du 680 square Gouvernement local km 54 765 0 841 km² 1384 ha 10 000 ha 466 km (mesure ) La ville a-t-elle un Maire? OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI OUI 300 sq mètres avec 6 banlieues Titre du Chef de gouvernement de la Maire Maire de la Maire Officier chef Maire de la Préside Maire Chef Cité d Abidjan ville exécutif exécutif Commune nt du exécutif de Libreville Gouver nement métropolit ain local Le Maire est-il élu ou désigné chef du élu 5 5 désigné 5 élu désigné Gouvernement de la ville? Les Conseillers sont-ils élus ou désignés? élus élus élus élus élus désignés élus élu (70%) et désigné (30%) NB.- Ce tableau est un extrait simplifié du «Summary table data» (PGU-BRA, 2000). Seuls quelques colonnes et chiffres sont livrés ici, le dépouillement étant rendu difficile, ou délicat, par l absence de beaucoup de données en 2000, toutes villes confondues. 79
Résumé L ECONOMIE FORESTIERE AU GABON : DES ACTIVITES TRADITIONNELLES A L EXPLOITATION INDUSTRIELLE Mesmin EDOU Université Omar Bongo Libreville (GABON) L économie forestière représente l une des premières sources de revenu du Gabon. Elle occupe près du quart des actifs du pays, mais elle est confrontée depuis des années à la récession de l économie mondiale, à la conjoncture internationale et aux cours des produits du bois. La mise en valeur des ressources naturelles est avant tout une occasion inespérée de revenu rapide, et de prospérité relative pour un pays pressé par le service de sa dette extérieure.. Mots clés Gabon, exploitation forestière, bois, ressources naturelles, gestion durable. Abstract Forestry is one of the major sources of yield in Gabon. It keeps busy nearly a quarter of the country s working population, but over the past few years, it has been faced with the recession of the world economy, the international contest and wood prices. The exploitation of natural resources is first an unhoped-for opportunity of becoming rich quickly, and of relative prosperity for a country pressed by servicing the foreign debt. Key words Gabon, forest development, wood, natural, resource, sustainable management. Introduction Au cours du dernier quart de siècle, lorsque les problèmes d approvisionnement en bois ont commencé à se faire sentir, la communauté internationale s interrogea sur le bien fondé de l exploitation intensive de la forêt. Ce changement d attitude a suscité un intérêt accru pour la conservation du milieu forestier. Cette nouvelle approche de l exploitation du bois fit Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 80-97
Mesmin EDOU renaître le concept d économie forestière. Ce concept à son origine au 19è siècle. En effet, selon Parade, «l économie forestière comprend l ensemble des connaissances nécessaires à l administration la mieux entendue des forêts, eu égard aux intérêts du propriétaire en particulier, et à ceux du pays en général Production soutenue, régénération naturelle, amélioration progressive, tel est donc, en résumé, le but de la culture des bois» 1. L économie des ressources forestières vise également à comprendre les modalités de conservation de renouvellement, d entretien et d exploitation considérées dans leurs multiples fonctionnalités 2. La forêt gabonaise couvre environ 20 millions d hectares, soit plus de 80% de la superficie du pays. Elle appartient au centre d endémisme régional guinéo-congolais, deuxième en taille après celui de l Amazonie et présente une mosaïque d habitats uniques qui représentent toutes les structures de la forêt tropicale (fig.1). Au total, on estime que la forêt gabonaise abrite 30 à 40 % de la flore du bassin du Congo sur 10 % du territoire de la sous-région 3. Le Gabon est donc un pays de forêt avec une population qui peut être estimée à prés de 1 300 000 habitants en 2004 4. Cette forêt tient une place prépondérante dans la vie des populations locales, car elle fournit de produits essentiels tels que le bois de chauffe, de construction et de produits alimentaires. 1 A.PARADE, Cours élémentaire de culture des bois. Première et dernière phrase de l introduction. 1ère édition, 1837. 2J.L. PEYRON, J. MAHEUT «Les fondements de l économie forestière moderne : Le rôle capital de Faustmann, il y a 150 ans et celui de quelques-uns uns de ses précurseurs et successeurs», Revue Forestière Française, n 6, 1999, pp.679-698. 3 MEFPREPN,2001, Plan National d Action pour l Environnement. 4 C. MBOUTSOU «Population et démographie». Atlas de l Afrique : Gabon. Les éditions J.A, 2004, pp 24-27. 81
L économie forestière au Gabon : des activités traditionnelles à l exploitation industrielle Cependant, étant renouvelable contrairement aux ressources minières telles le manganèse et le pétrole dont le pays est producteur, la forêt représente une ressource économique importante pour le Gabon. Cette ressource tend à s épuiser suite à l exploitation intensive de ses richesses floristiques et faunistique. La croissance économique du Gabon de ces dix dernières années n a t- elle pas été obtenu au prix d une importante consommation du patrimoine forestier, dont le secteur d activité peut-être considéré comme l un des plus sensible en matière d environnement. Le milieu subit, et cela depuis des siècles, la pression des humains à travers les activités traditionnelles. Ces activités sont l agriculture sur brûlis dont le principe consiste à défricher puis à brûler sur quelques hectares de la végétation pour faire des plantations, les matériaux de constructions (l écorce de bois, les troncs d arbres servant de poteaux, les feuilles de palmiers et autres), la médecine traditionnelle dont les produits proviennent de la forêt, les produits alimentaires provenant de la cueillette et de la chasse. Etudier l économie forestière gabonaise revient à mettre en évidence les principaux éléments qui constituent l activité, à travers l exploitation et la commercialisation de ses ressources ; nonobstant les effets collatéraux que génère ce genre d activité sur l environnement. 82
Mesmin EDOU I- La mise en valeur des ressources forestières 1-1. Les activités traditionnelles liées au bois Elles sont nombreuses et datent pour la plupart de l ère protohistorique. La chasse et la cueillette constituent les premiers éléments de cette chaîne de subsistance. Au regard des témoignages archéologiques recensés par De Saint Aubin 5, il semble que ces deux activités aient été effectuées d une manière durable, en milieu forestier gabonais et ce jusqu à un passé récent. Le prélèvement de certaines ressources naturelles telles que les écorces de bois et la viande de brousse ( antilope, gazelle, singe ) était destiné à une consommation locale et non à un but commercial. Les effets néfastes, dans ces conditions, sur la faune et la végétation restaient limités. Outre les activités de chasse et de cueillette, l agriculture en milieu rural, appelée également agriculture itinérante sur brûlis, est le premier maillon d exploitation du milieu forestier dans les pays africains. Pour créer un champ ou une plantation, la canopée forestière est détruite sur une petite zone et brûlée. Cette activité change la structure de la forêt, elle est considérée comme cause directe de la déforestation par l action du feu. Les feux occupent une place importante dans la diminution et la dégradation des surfaces forestières. Au Gabon, ils sont un outil souvent utilisé par les habitants de forêts qui tirent de cette pratique simple, des avantages immédiats. Ce système d agriculture répondait parallèlement par le biais de la jachère à une pratique rurale de conservation du milieu naturel détruit 6. Le système de la jachère forestière était long, il permettait la reconstitution les éléments nutritifs du sol. De plus, les lambeaux de vieille forêt servaient de réservoirs de biodiversité. Ces réservoirs procuraient des graines et d autres éléments de la flore et de la faune nécessaires pour recréer un écosystème forestier riche et vigoureux dans les plantations abandonnées. A cette source d exploitation traditionnelle aux fins de subsistance est venue s ajouter celle qui résulte des progrès de la civilisation et du développement incessant de la science et de l industrie ( développement des 5 De Saint Aubin,1963, La forêt gabonaise. CTFT, France, réimpression CIRAD-Forêt, 1996 6 S. JEAN, Les jachères en Afrique tropicale, Mémoires de l Institut d Ethnologie XIV, Muséum national d histoire naturelle, 1975. 83
L économie forestière au Gabon : des activités traditionnelles à l exploitation industrielle réseaux routiers et ferroviaires qui favorisent les échanges et l augmentation de la consommation des produits forestiers). 1-2. L exploitation forestière industrielle Quoique datant de la fin 19e siècle, l exploitation du bois d œuvre dans les forêts tropicales a connu un essor technologique rapide accompagné d une transformation du contexte législatif et des paramètres du marché. De ces changements, a résulté une évolution de l exploitation traduite par un déplacement dans l espace, des modifications de la nature et des techniques de prélèvements. Si de nos jours la filière du bois est le deuxième employeur ( 16,10% des actifs) 7 au Gabon, après la Fonction publique, elle génère bien plus que le pétrole et le manganèse, un volume important d activités pour d autres secteurs de l économie gabonaise : transport, manutention, équipement mécanique, banque, transformation semi-industrielle, menuiserie. Cette activité connaît cependant des fortunes diverses souvent liées à la conjoncture économique mondiale, notamment les crises de l économie asiatique de 1998 et 2002. Les pays asiatiques sont en effet les principaux clients du bois gabonais. 1-2-1. Historique Le bois représente l une des premières ressources naturelles extraites du sol gabonais dès la fin du XIXè siècle. En effet, l exploitation des grumes tropicales issues de la forêt gabonaise a commencé dans les années 1880 8, et c est l Okoumé qui sera à l origine de son évolution rapide et durable. Cette essence de bois tendre était utilisée par les populations pour la construction des pirogues et sa résine combustible servait à fabriquer des torches pour s éclairer la nuit. C est à la fin du 19e siècle que Schultz, Consul d Allemagne, expédie à Hambourg une bille d okoumé pour essais et que quelques mois plus tard la maison de commerce Woermann de Libreville achemine les premières 7 MEF-DGE, Tableau de bord de l Economie gabonaise en 2002, 2003. 8 P. CHRISTY, R.JAFFRE, O NTOUGOU, C WILKS, La forêt et la filière bois au Gabon, Editions Multipress Gabon, 2003. 84
Mesmin EDOU grumes vers l Allemagne pour fabriquer des boîtes de cigares, des meubles, des structures en bois pour l aviation, puis du contreplaqué. Cette essence dont les qualités sont inégalées pour l industrie du déroulage, se retrouve aussi en Guinée Equatoriale et au Congo-Brazzaville. 1-2-2. Evolution spatiale Au départ, la richesse en bois ne nécessitait pas de s éloigner des ports et des voies navigables. Les premières années d exploitation n entraînèrent pas de changements et d acheminement aux voies d évacuation des bois notamment par flottage 9. L exportation passa tout de même de 8165 à 220 455 m³ entre 1900 et 1913 ( Pourtier, 1989). Après la guerre ( 1914-1918), l avènement du treuil et du rail Decauville rendit possible l extension de l espace forestier. Il n était plus nécessaire de se cantonner aux abords des cours d eau. La structure de l exploitation s en est trouvée fortement modifiée par la concentration des sociétés européennes, seules capables d acquérir l équipement nécessaire. Les années 1920 à 1930 furent des années fastes pour l exploitation du bois d œuvre ( 653 200 m³ de bois exporté en 1930 pour une superficie de permis de 1,5 millions d hectares attribués). La crise survenue à la fin de l année 1930 fit chuter la production de près de 50% et la diminution des quantités de bois prélevés dans la zone côtière dès 1932 obligea l administration coloniale à créer deux zones suivant une ligne correspondant aux limites du bassin navigable côtier gabonais. En agissant ainsi, l administration coloniale a voulu se constituer une réserve forestière et limiter un exode des forestiers vers l Est où les conditions d une exploitation rentable étaient très difficiles au vu des moyens techniques de l époque. Le développement du réseau routier et la construction du chemin de fer a permis à l exploitation forestière, antérieurement limitée à la zone côtière, de s étendre vers de nouveaux horizons à l Est du pays, livrant par là-même des espaces nouveaux aux établissements humains, à l agriculture itinérante et aux activités cynégétiques et de cueillette. 9 R.POURTIER, Le Gabon tome 1 : espace, histoire et société, Editions l Harmattan, Paris, 1989. Le Gabon tome 2 : Etat et développement, Editions l Harmattan, Paris. 85
L économie forestière au Gabon : des activités traditionnelles à l exploitation industrielle L exploitation forestière est répartie en deux zones ( fig. 2): Fig. Organisation spatiale de l économie forestière au Gabon - La première, le long de la côte, a déjà été largement exploitée et est actuellement réservée aux nationaux et généralement prise en fermage par des sociétés à capitaux étrangers. - La deuxième, comprenant la Nyanga, le bassin de la Ngounié, le Moyen et le Haut-Ogooué, l Ogooué-Lolo, ainsi qu une partie de l Ogooué- Ivindo et du Woleu-Ntem, regroupe actuellement l essentiel des grandes exploitations forestières. Une partie de cette zone bénéficie de la desserte de la ligne de chemin de fer. Les concessions octroyées aux différentes sociétés qui exploitent le bois au Gabon se font sous la forme juridique d un permis. Actuellement, ils sont de trois types : le Permis Temporaire d Exploitation (PTE), destiné à la production de grumes ; le Permis Industriel (PI), octroyé aux sociétés désirant implanter des industries de transformation du bois ; le permis de la Zone d Attraction du Chemin de Fer (ZACF), appelé également lot de Concession Forestière en Aménagement Durable (CFAD), est destiné à intégrer la forêt à un approvisionnement régulier, par le train, des unités de transformation du bois. 86
Mesmin EDOU Une vingtaine de sociétés 10 à capitaux étrangers, essentiellement européens, domine l exploitation forestière, parmi les plus connues : Rougier, CEB, Leroy, Lutexfo et IFK. Tableau n 1 : Répartition des permis/ société en 2002 Sociétés Permis exploités /ha ROUGIER 655 000 CEB/THANRY 512 000 LEROY 580 000 LUTEXFO 380 000 SHM 310 000 IFK 400 000 source : Ministère de l Economie et des Finances ( 2003) Le tableau ci-dessus montre que près de 3 millions d hectares de forêt sont livrés à l exploitation industrielle. Ce chiffre, comparé aux 20 millions d hectares que représente la forêt dense humide du Gabon, est infime par rapport à l immensité du couvert végétal ; seule six sociétés sont représentées sur la vingtaine qui exploitent le bois au Gabon. 1-2-3. Production des grumes Orientée au départ autour de quelques essences très particulières (Padouk, Ebéne), l exploitation qui n était qu une cueillette a pris son véritable essor après la découverte de l Okoumé. Cette essence constitue prés de la moitié du volume de bois exploité (40% en 2002). Une combinaison de facteurs est à l origine de son intense exploitation : une facilité d exploitation ( bois tendre) et de transport( bois léger et flottable), par opposition à la plupart des essences précieuses ; - une fréquence élevée de cette essence dans une partie importante de la forêt gabonaise qui permet d assurer un approvisionnement régulier du marché ; - une situation de quasi-monopole du Gabon sur cette essence ; 10 Espace Entreprise, La filière du bois au Gabon. Mission française de Coopération, sept 2002. 87
L économie forestière au Gabon : des activités traditionnelles à l exploitation industrielle finis. - une grande facilité d usinage et une très bonne qualité des produits Outre l Okoumé et l Ozigo, on rencontre 85 autres essences dont le potentiel commercial est important. Parmi ces dernières, une vingtaine d essences seulement est effectivement commercialisée et, bien que marginale, rapportée au nombre d essences commercialisables, leur part est importante dans l économie forestière gabonaise. Ces essences sont : Acajou, Azobe, Beli, Bosse, Douka, Doussie, Ebiara, Iroko, Kevazingo, Khaya, Longhi, Moabi, Muvingui, Ovengkol, Padouk, Sapelli, Wengue. Si en 1953 l Okoumé représentait 94% du volume des grumes exploitées 11, cette tendance devient moins nette aujourd hui ( cf. tableau cidessous). Tableau n 2 Evolution de la production de grumes (m³) ESSENCE 2000 2001 2002 02/01 Okoumé 2 600 500 1 942 050 1 129 920-41,80% Ozigo 74 300 70 620 50 846-28,00% Bois divers 1 040 200 1 518 330 1 644 034 8,30% Total 3 715 000 3 531 000 2 824 800-20,00% source : Ministère de l Economie Forestière ( 2003) Les raisons de cette baisse sont multiples : - volonté du Gabon de ne pas miser sur une seule essence - extraction des essences dites de bois divers ( dés 1960, avec l ouverture de la deuxième zone d exploitation forestière) 12. La filière bois au Gabon subit souvent les soubresauts de l économie mondiale. Cela a commencé en 1980 avec le tassement de la demande des bois tropicaux africains. Cependant la dévaluation du franc CFA a permis en 1993, une relance de cette activité et ce jusqu en 1997 correspondant à une période de forte demande asiatique, essentiellement chinoise. A la fin de cette 11 G. LASSERE, «Okoumé et chantiers forestiers du Gabon». Les Cahiers d Outre Mer, Tome VIII, pp. 119-160, 1955. 12 Ibid. p.5. 88
Mesmin EDOU même année 1997, la crise asiatique va ralentir les demandes en bois provenant des pays africains. Ce phénomène sera amplifié par la dévaluation des monnaies des pays d Asie du Sud-Est qui va relancer le marché mondial des bois concurrençant directement l Okoumé. Cette situation a réapparu en 2002 du fait de la dépréciation du dollar américain, de l abondance des stocks en chine et la concurrence des bois des pays de la sous-région. La production forestière est en 2002 de près de 3 millions de mètres cube de grumes. Cette production, sensible aux fluctuations du marché mondial, connaît des périodes de mévente qui fragilisent périodiquement le secteur forestier exposé notamment à la concurrence des bois asiatiques. A cela il convient d ajouter la hausse de la pression fiscale dans le secteur consécutive aux mesures de la loi de finances rectificative de 2002. Depuis quelques années, on assiste à l arrivée massive d exploitants d Asie du Sud-Est :Bordamur (Malaisie), Société forestière de Makokou (Malaisie), Bois et scierie du Gabon (Malaisie- Chine). Jusqu à l indépendance, le flottage constituait le seul moyen de transport des grumes de la première zone vers les ports de Libreville et Port-Gentil. Avec l ouverture de la seconde zone, et ce jusqu à nos jours, désormais la majorité des grumes produites sont acheminées par route et surtout par train pour les exploitants se trouvant à proximité de son itinéraire, avec des points de réception majeurs du bois tels que les villes de Franceville, Lastourville et Booué. Une infime partie du bois est encore acheminée par voie fluviale à Port-Gentil et à Mayumba. Cette activité extractive entraîne le développement d activités de subsistance induites. Aussi peut-on observer que l ouverture des pistes forestières permet aux chasseurs d accéder à de nouveaux territoires toujours giboyeux. La concentration des populations à la faveur de l installation des chantiers forestiers et de l urbanisation qui a accompagné le processus de développement du pays impulsé par les activités forestières, a suscité le développement d une demande solvable de plus en plus croissante en vivres et en protéines carnées. Une étude menée par le Fond mondial de la nature a estimé qu environ 17 millions de kg de gibier, d une valeur de 22 millions de dollars soit 10 milliards de francs CFA 13, étaient consommés annuellement 13 Ce sont les chiffres du recensement de 1993, ceux de 2003 ne sont pas encore connus. 89
L économie forestière au Gabon : des activités traditionnelles à l exploitation industrielle dans les zones urbaines. Cette consommation équivaut presque à 2% du PNB et se réalise complètement en dehors de l économie formelle 14. En contractant le marché de l emploi, le contre- choc pétrolier de 1986 et la crise économique qui s en est suivie a attiré de nombreux rurbains vers une activité cynégétique devenue de plus en plus rémunératrice et florissante, suscitant aussi le développement d un commerce illégal de viande de brousse générant en 1993, 400 millions de francs CFA 15. En conséquence, les activités cynégétiques induites par l exploitation forestière sont devenues une opportunité économique si lucrative qu on peut leur imputer l une des pressions les plus dévastatrices sur la faune et la biodiversité gabonaise. Les prélèvements intensifs et sans limites sur la faune sauvage, sans distinction d âge et de sexe des animaux, concourent à dilapider un patrimoine naturel, au bénéfice des habitants des grandes villes mais au détriment de la sécurité alimentaire des populations rurales qui n en perçoivent que de bien faibles retombées économiques. Pour pallier à cela, il serait souhaitable d aménager des territoires à des fins cynégétiques tout en instaurant des prélèvements par systèmes de quotas attribués en fonction de la densité de chaque espèce. Cette forme de gestion durable n affectera en rien la pérennité des espèces concernées. Si l exploitation forestière est sélective et limitée pour l essentiel à l Okoumé et l Ozigo, les prélèvements représentent, en moyenne, moins de quatre pieds à l hectare seulement. Ce qui ne peut être à priori considéré comme excessif, si on se réfère à la biomasse gabonaise. Néanmoins, ce mode d exploitation constitue : un gaspillage de ressources financières, si l on rapporte le volume de bois exploité par hectare aux investissements nécessaires ; en même temps qu un gaspillage de matière première, si l on rappelle, d une part, que seule une partie du fût est prélevé, le reste de la biomasse n étant pas valorisé, et d autre part, que le potentiel représenté par les bois divers est largement dévalorisé. 14 Ministère de l économie forestière (2001). 15 Ibid. 90
Mesmin EDOU Ce gaspillage se traduit à la fois par un prélèvement additionnel et superflu de ressources forestières et par une faible compétitivité économique du secteur. 2- De la transformation à la commercialisation : une activité en plein essor 2-1. La transformation locale du bois Même si l activité est vieille au Gabon 16 plusieurs sociétés sont aujourd hui opérationnelles dans le secteur industriel du bois 17 qui se scinde en quatre segments principaux : le sciage, le déroulage avec principalement l Okoumé, le tranchage et les menuiseries ébénisteries. En 2000, on dénombre quarante cinq (45) unités de transformation dont 34 scieries, 7 usines de déroulage, 3 usines de fabrication de contre-plaqués et 1 usine de tranchage. Ces chiffres démontrent la faiblesse de l activité de transformation du bois. On estime à 440 000 m³ le volume de grumes absorbé par la transformation locale en 2001, pour une production de 203 800m³ de produits transformés 18. Ces sociétés sont situées principalement à Port-Gentil, Libreville et Lastourville (ce sont les régions appartenant à la première et deuxième zone d exploitation du bois d œuvre). 2-1-1. Les unités de sciage Une trentaine de scieries opèrent sur le territoire national, avec une forte concentration à Libreville et Port-Gentil( ce sont les deux premiers pôles économiques du Gabon). Les bois sciés essentiellement à partir de l Okoumé et des bois divers tels que le Padouk, le Bilinga, l Ozigo, l Izombé, le Muvingui sont les lattes, les chevrons, les planches, etc. En 2002, les unités de sciage ont eu une meilleure croissance économique dans l ensemble 19. La production atteint 86 193m³ contre 69 840 m³ en 2001, soit une hausse de 23,4%. L accroissement de la production de 16 C est en 1904 que remonte l implantation de la première scierie à Port-Gentil, cependant l implantation de l usine de la Compagnie Française du Gabon (C.F.G) en 1953 constitue le début de l industrie du bois au Gabon. G. Lassere. op.cit. p.6. 17 Ibid. p.3 18 Ibid.. 19 Ibid.. 91
L économie forestière au Gabon : des activités traditionnelles à l exploitation industrielle bois sciés s explique par l augmentation du taux de transformation, suite au quota imposé par l Etat et l augmentation du nombre de scieries. Le marché gabonais est alimenté en grande partie par le bois scié provenant des petits exploitations forestiers. On dénombre 150 dépôts de bois à Libreville approvisionnés par des scieurs informels. Cette situation a favorisé le raffermissement des ventes locales qui passent de 23 904 m³ en 2001 à 32 040 m³ en 2002.Cette augmentation du volume des ventes montre que nous sommes face à une activité en plein essor. 2-1-2. Les unités de déroulage Ils constituent l axe lourd de la transformation du bois au Gabon avec la présence massive de l Okoumé. Les unités de déroulage et de fabrication de contre-plaqué en activité au Gabon transforment le bois dont l essentiel est destiné à l exportation. La première implantation industrielle s identifie avec la création en 1953 de la Compagnie Française du Gabon ( C.F.G), dont la vocation est axée sur la fabrication de contre-plaqué. Financée par le plan Marshall, et donc constituée à l origine de matériels américains, elle est à cette époque la plus grande usine de contre-plaqué du monde. Suite à des difficultés financières ( difficulté d écouler leur stock et concurrence extérieure), cette unité ferma ses portes en 1999 et fut rachetée par le groupe Cora Woods. De nos jours, selon le Ministère de l Economie Forestière, la production du bois provenant du déroulage se chiffre à 78 781 m³ en 2002 et celui du contre-plaqué à 31 275 m³. Si l on se réfère aux productions de 2000 ( 37 405 m³), de 2001 ( 45 208 m³), il y a une baisse substantielle de 30,8% de la production. Cela relève des difficultés que connaît la société Cora Woods ( grève des employés et arrêt pendant quatre mois de la production). 2-1-3. Les unités de menuiserie et d ébénisterie Ces unités, de petite dimension et de faible capacité, sont spécialisées dans les travaux d ameublement et de décorations et utilisent généralement les bois divers. L approvisionnement en matières premières se fait auprès des scieries ou des dépôts de bois. La production est essentiellement destinée au marché local. La plupart de ces unités fonctionnent dans l informel ( plusieurs de ces établissement ne possèdent pas d agrément de commerce) mais 92
Mesmin EDOU participent pourtant au budget de l Etat (elles font le plus souvent l objet de prélèvement de toutes sortes de taxes par les agents de l Etat) 20. 2-2. Les exportations L exportation du bois au Gabon est placée sous le monopole de la SNBG (Société Nationale des Bois du Gabon). Héritière de l Office des Bois d Afrique Equatoriale française (OBAE), cette société a pour rôle de réguler le marché en structurant l offre, en empêchant la surproduction par l institution des quotas, en prévenant les effets d une concurrence sur les plus petits producteurs. La S.N.B.G, détenue à hauteur de 51% de capital par l Etat gabonais, achète aux exploitants les grumes et les revend à l exportation. Il arrive parfois qu en période de crise de la filière bois, les sociétés ayant une activité de transformation du bois vendent leur production non transformée, en autorisation spéciale de l Etat, pour une durée de trois ans à l extérieur. Plus de 90% du bois gabonais est exporté en rondins bruts et l Okoumé représente de nos jours 72% des exportations et cela malgré la présence d autres essences. Si l Okoumé est la principale essence exportée avec 931 192 m³ en 2003 21, il apparaît, à l analyse du graphique ci-aprés, que ses exportations subissent périodiquement des variations à la baisse dues aux fluctuations du marché international du bois. C est ainsi que de 1983 à 1993 le volume des grumes d Okoumé exportées stagne autour de 1.000.000 de mètres cubes, les exportations s accélèrent pour dépasser les 1.800.000 de mètres cubes en 1997. La récession de 1998, due à la crise des pays du sud-est asiatique, marque une brusque chute et un retour à 1.000.000 de mètres cubes, mais la tendance du marché reste à la hausse jusqu en 2000. De 2001 à 2003 c est de nouveau la chute des exportations de bois. 20 Les chiffres ne sont toujours pas disponibles. 21 Société Nationale des Bois du Gabon, Rapport d activité : exercice 2002-2003- 2004. 93
L économie forestière au Gabon : des activités traditionnelles à l exploitation industrielle Exportation d'okoumé 2000000 1500000 1000000 500000 0 Années Fig. 3 : L Evolution des exportations de l Okoumé source : Société Nationale des Bois du Gabon (S.N.B.G), 2004. En 2003, les exportations diminuent globalement de 13,97% et s établissent à 1 454 522 m³ contre1 926 943 m³. Cette baisse amorcée en 2000 est inhérente à la morosité du marché international et à la hausse de la demande en grumes du marché local 22. Tableau n 3 - Evolution des exportations des grumes en m³ hors Okoumé Essences 2000 2001 2002 2003 03/02 Ozigo 70 880 29 966 23 099 16 980-15,26% Bois divers 856 128 789 958 683 826 506 350-14,91% Total 2 578 737 2 310 365 1 926 943 1 454 522-13,97% Source : Société Nationale des Bois du Gabon ( S.N.B.G), 2004. Si l Ozigo, essence voisine de l Okoumé, représentait autrefois un volume d exportation relativement important (aujourd hui 3%), l ouverture de la seconde zone a permis l exploitation des essences lourdes regroupées sous le vocable «bois divers». Ces essences, dont les plus importantes sont : l Acajou, l Azobe, l Abura, le Douka, le Bubinga, le Bilinga, l Iroko, le Kevazingo, le Khaya, le Moabi, le Muvingui, le Padouk, le Sapelli, le Wengue, représentent 25% des exportations du bois d œuvre au Gabon. 22 Société Nationale des Bois du Gabon, Statistiques années 2002-2004. 94
Mesmin EDOU Outre les grumes, les exportations de bois se composent également de produits transformés tels le bois de sciage, dont le volume d exportation est en hausse de 27% entre 2002 soit 32 240 m³ contre 25 392m³ en 2001 et celui du contre-plaqué avec des exportations estimées à 26 594 m³ en 2002 contre 28 686m³ en 2001 soit une baisse de 7,30%.Ces variations de chiffres correspondent à la loi de l offre et de la demande. Les volumes de bois transbordés diffèrent selon la zone portuaire, du plus grand au plus petit. Ainsi a transité en 2002 d Owendo ( Estuaire) 706 032 m³ de bois, contre 281 771 m³ de Port-Gentil et enfin 84 099 m³ du port de Mayumba 23. Le bois gabonais est exporté vers plusieurs pays dont les plus importants en 2003 sont : la Chine( 372 433 m³), la France( 128 369 m³), le Maroc( 41 671 m³), la Thaïlande( 10 967m³) et la Grèce( 5091 m³). Conclusion La communauté internationale, préoccupée par la déforestation tropicale, a pris conscience de la dégradation croissante de cette ressource naturelle. La mise en œuvre du programme d aménagement durable de la ressource forestière est apparue comme une solution au maintient des forêts tropicales. La gestion durable et l éco-certification des bois sont devenues un enjeu important à la fois sur le plan international et sur le plan de l économie forestière gabonaise. C est dans ce contexte que le Gabon doit gérer son patrimoine forestier qui constitue une ressource renouvelable au contraire du pétrole et des minerais. La protection du patrimoine forestier vise à la préservation de la diversité biologique et des paysages dans tous les aspects ( faune, flore, milieux naturels, zones humides, eaux de surface), ce qui suppose la mise en réserve de zones représentatives de tous les écosystèmes, en qualité et en quantité suffisante pour assurer leur pérennité. Cela s est fait avec la création des aires protégées dans le nouveau code forestier, des aires qui se sont transformées en parcs nationaux. Ceci s accompagnera d un encadrement et la promotion des pratiques d aménagement durable des forêts de production, par des arrangements réglementaires ( critères et indicateurs d aménagement) et 23 Ibid. p.3. 95
L économie forestière au Gabon : des activités traditionnelles à l exploitation industrielle incitatifs( concession au long cours, incitations fiscales, aménagement d un cadre permanent aux forestiers de négocier des droits à polluer), pour préserver la vocation forestière du Gabon. C est dans ce sens que certaines sociétés forestières telles que Leroy Gabon et la CEB ont adhéré à la pratique de l aménagement à production soutenue.l accent est ici mis sur la durabilité de la production du bois. Le principal objectif de l aménagement est d exploiter du bois de manière à maintenir la capacité de la forêt à produire des volumes équivalents de bois dans le futur. Cette nouvelle philosophie d exploitation permet à la société qui s y intéresse d obtenir un label qui est la certification de leur bois( également dénommée éco-certification par le CIRAD et éco-labélisation par le Synfoga). Pour l acheteur, la certification est le procédé par lequel il garantit son achat, et chacun en aval, peut être assuré que le bois vendu provient d une forêt gérée durablement 24. La filière bois demeure au Gabon, une ressource non seulement renouvelable, mais également une activité économiquement rentable. Bibliographie BERTRAND. A, BABIN.D, ROBERT.N, 1999, «Evolution et diversité du concept d aménagement forestier», Bois et Forêts des Tropiques, «Spécial environnement», n 260, 2 eme trimestre, CIRAD-FORËT, pp. 33-40. Caisse française de Développement, 1998, Courrier : aménagement et gestion des ressources naturelles en première zone, 21 janvier 1998, 8 p. DAUPHINE. A, 2001, Risques et catastrophes. Armand Colin, 288 p. DELORME. N, 1998, Aménagement forestier en Guinée. Cirad, Montpellier, document Forafri, 186 p. DEMANGEOT. J, 1999, Géographie physique intertropicale : Tropicalité. Armand Colin, 340 p. Démarquez. B, 1998, «L aménagement durable vécu par un exploitant FORESTIER». Canopée n 11, mars 1998, p. 22-23. DIARF, 1998, Schéma directeur d aménagement durable des forêts gabonaises. Direction des Inventaires Aménagement et régénération des Forêts. Libreville, décembre 1997, 20 p. DROUINEAU S, NASI R, LEGAULT F, CAZET M, 1999, L aménagement forestier au Gabon. Historique, bilan, perspectives. Cirad, Montpellier, document Forafri, 64 p. 24 Ibidem. p. 3. 96
Mesmin EDOU DOUMENGE C, GANI N, 2002, Actes de la réunion régionale sur la recherche forestière en Afrique Centrale, Libreville, 18-20 décembre 2001.Forafri Libreville, 30 p. DUPUY. B, 1999, Gestion durable des forêts denses africaines. Document Forafri, 1996-1998, Cirad, Montpellier. DURIEU DE MADRON L, FOMI L, MEKOK M, 1998, Les techniques d exploitation à faible impact en forêt dense humide camerounaise. Cirad, document Forafri, 30p. GANI N, DOUMENGE C, 2002, Les besoins d information forestière en Afrique Centrale. Résultats d une enquête du projet Forafri. Forafri Libreville, 30 p. GANI N, DOUMENGE C, 2001, Les acteurs de la gestion forestière en Afrique Centrale et de l Ouest. Forafri Libreville, 30 p. E.S.E,1995, Aménagement forestier durable, enregistrement international des forêts et écocertification du bois. Environnemental. Stratégies Europe, 94 p. KARSENTY A, 1998, «La crise asiatique et ses conséquences sur les marchés tropicaux». Bois et forêts des tropiques n 256(2), p. 87-89. LACOSTE. A, SALANON. R, 1978, Eléments de biogéographie et d écologie. Collection FAC. Nathan. 198 p. LAWSON.T, 1999, «Afrique Centrale-Gabon». Marchés Tropicaux et Méditerranéens n 2773, 1 janvier 1999, p.27-37. MAPAGA D, INGUEZA D, LOUPPE D, 2002, Okoumé, Forafri et Iraf. Libreville, Gabon et Cirad forêt, 4 p. NASI R, 1998, «Aménagement durable des forêts». Canopée n 11 mars 1998, p. 3-4. PAFT-Gabon, 1998, Atelier National du PAFT-Gabon- Gestion durable des écosystèmes forestiers du Gabon : Problématique, approche consensuelle, 228 p. PEYRON.J.L, TERREAUX.J.P, CALVET.P, GUO. B, 1998, «Principaux critères de gestion des forêts/ analyse critique et comparative». Annales des Sciences Forestières, 55(5), p. 523-551. PETIT. M, 1996, Géographie physique : Approche aux études du milieu. Karthala. A.C.C.T, 351 p. PRABHU R, COLFER C J P et al, 2000, Manuels de critères et indicateurs pour la gestion durable des forêts. Edition française : Doumenge C. Cirad, Montpellier, vol 1, 158P, vol 2, 59 p. STEEL E.A, 1994, Etude sur le volume et la valeur du commerce de la viande de brousse au Gabon. W.W.F Gabon. VIVES M, 1998, «La crise asiatique : Impact sur l exploitation forestière en Afrique Centrale». Canopée, n 11, mars 1998, 7 p. 97
LES GABONAIS ET LA MER : DES USAGES DES BORDS DE MER A L EMERGENCE D UNE CULTURE MARITIME A TRAVERS L ACTIVITE BALNEAIRE A LIBREVILLE Résumé Guy-Serge BIGNOUMBA Université Omar Bongo Libreville (GABON) L engouement des librevillois pour l activité balnéaire témoigne-t-il de l émergence d une culture maritime au Gabon? C est la problématique posée à travers cet article où la fréquentation assidue de la plage et les activités qui s y déroulent constituent une pratique favorable à l essor d une culture maritime. La mer deviendrait ainsi un espace de vie familier à même de contribuer au bien être socio-économique des populations. Mots clés Libreville-Gabon-activité balnéaire -mer-culture maritime-bien être socio-économique Abstract Does the infatuation of the inhabitants of Libreville for sea bathing activity give evidence of the emergence of a maritime culture in Gabon? It is the set of problems raised through this article in which the constant attendance to the beach and the activities which take place there constitute a favorable practice to the soaring of a maritime culture. So, the sea would became a familiar space of life ready to contribute to the socioeconomic well-being of populations. Key words Libreville-Gabon-sea bathing activity-sea-maritime culture-socio-economic well-being. Introduction Doté d une façade maritime de 800 km sur son versant occidental, le Gabon n est pas véritablement un Etat maritime. Si l on fait abstraction des Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 98-111
Guy-Serge BIGNOUMBA activités pétrolières et dans une moindre mesure de la pêche et des transports, la mer apparaît davantage comme une entité physique que comme une source familière de richesse, eu égard à l indifférence que les Gabonais manifestent à son égard du fait de l absence d une tradition maritime affirmée. Ces dernières années cependant, on assiste, surtout à Libreville, à la montée d une tendance favorable à une plus grande ouverture sur la mer et à la naissance d une «conscience maritime». Celle-ci se manifeste par l engouement d un nombre accru des habitants de la capitale pour l activité balnéaire, autour de laquelle s organisent des activités connexes de mise en valeur et de protection du milieu. Le propos développé ici renvoie à la problématique posée par les rapports des Gabonais à leur espace maritime. Cette problématique trouve sa pertinence dans la nécessité pour le Gabon d élaborer des stratégies palliatives au déclin de la production pétrolière, par une diversification de son économie 1. Dans cette perspective, la mer est appelée à y contribuer, grâce à la mise en valeur des ses nombreuses ressources. Mais comment envisager cette exploitation si les Gabonais n ont pas une culture maritime? C est tout l intérêt d une telle réflexion qui n a jamais été menée auparavant 2. Après un aperçu de la notion de culture maritime, il sera évoqué l activité balnéaire à Libreville ainsi que celles qui y sont induites. On parlera aussi des actions de protection et de conservation des bords de mer menées par les pouvoirs publics et la société civile. L ensemble de ces activités contribue, dans une dynamique systémique, à l émergence de cette culture maritime au Gabon. 1 L économie de Gabon s est construite pour l essentiel sur l exploitation pétrolière. La chute de la production pétrolière se traduit par une diminution des recettes financières et se trouve à l origine de la crise financière et économique que traverse la pays depuis plusieurs années. L une des manières d en sortir réside donc dans la diversification de l économie. 2 Il faut néanmoins mentionner l enquête menée par Etoughé Efé et Makaga Massard (2004), deux chercheurs du Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CENAREST), au Gabon. 99
Les Gabonais et la mer 1. La culture maritime : de l acception générale au cas gabonais 1.1. Culture maritime et maritimité Terme polysémique, la culture peut, selon le Petit Larousse (2001, p. 289), se définir de la façon la plus simple comme «l ensemble des usages, des coutumes, des manifestations artistiques, religieuses, intellectuelles qui définissent et distinguent un groupe, une société». Pour les géographes en revanche (Lévy et Lussault, 2003, p : 217), elle s entend aussi comme «un rapport au monde, commun aux membres d une communauté». L application de cette notion à l environnement marin, conduit à considérer l ensemble des rapports de l homme à ce milieu. La culture maritime serait alors assimilée à la «maritimité», terme plus moderne que Claval et al. (1996, p : 9), dans l avantpropos du livre éponyme, définit comme «des liens qui ont uni dans le passé et qui unissent aujourd hui les sociétés humaines au milieu maritime et littoral». L expression de cette maritimité est plurielle. Elle peut se nourrir d une diversité d activités de mise en valeur des ressources, ainsi que de manifestations socio-culturelles. Selon son degré d évolution, la maritimité peut se trouver à un stade d affirmation ou de consolidation. Elle peut aussi traverser une phase d expansion. C est le cas en Irlande, où l essor du secteur halieutique, qui se caractérise notamment par une augmentation des captures et de la flottille, constitue les fondements d une reconquête de la culture maritime dans le pays (Borel, 2001). Au Gabon, pays où les populations ont traditionnellement tendance à tourner le dos à la mer et à s ouvrir au continent pour l essentiel de leurs activités socio-économiques (Bignoumba, 1998), cette culture maritime reste à conquérir, sinon à construire, malgré l existence d un domaine maritime relativement vaste 3. 3 Outre une côte longue de 800 km, le pays dispose, d après les informations recueillies auprès de la Direction Générale des Pêches et de l Aquaculture, d un plateau continental de 40 600 km2 et d une zone économique exclusive (ZEE) de 213 600 km2. 100
Guy-Serge BIGNOUMBA 1.2. De l absence d une culture maritime au Gabon : constat à partir de la pêche et des transports maritimes Evoquer l absence d une culture maritime chez les Gabonais revient à s intéresser aux critères susceptibles de fonder ce constat. En l espèce, il n existe pas de critères standards, mais une diversité de critères correspondant à chaque pays, voire à chaque communauté, en fonction des contextes physique, social, économique, culturel ou autres propres à chaque milieu. Aussi, n en sera-t-il ici retenu qu un seul, qui apparaît suffisamment pertinent pour servir d évaluation du degré de maritimité des populations gabonaises ; il s agit de la représentativité nationale dans la pêche et les transports maritimes, deux secteurs d activités considérés comme majeurs aux plans économique et social. Pour ce qui est de l activité halieutique, les Gabonais sont largement minoritaires dans un secteur où les communautés originaires d Afrique de l ouest, dont certaines comme les Popo 4, se sont installées sur les côtes du Gabon dès le XIX ème siècle (Roux, 1950), se trouvent en situation de monopole. En effet, d après la Direction Générale des Pêches et de l Aquaculture, les nationaux ne représentent, sur les 4300 pêcheurs qui se livrent à la pêche artisanale, que 20 % 5. De même, sur la base des déclarations faites par les armateurs, ils ne constitueraient que 1,3 % des effectifs de la pêche industrielle. Profondément attachées à leur milieu continental, où la forêt constitue un véritable grenier, les populations gabonaises ne se sont jamais trouvées dans l absolue nécessité de se tourner vers la mer, même si des prémices d une maritimisation furent notés à une certaine époque de l histoire du pays. On mentionnera, à cet égard, les expéditions navales qu effectuaient les Orungu 6 pour le transport de marchandises entre le Cap-Lopez et l Estuaire du Gabon à bord de pirogues fort adaptées à la navigation maritime 4 Peuple originaire d Afrique de l Ouest, notamment du Bénin. 5 Les observations faites sur le terrain révèlent qu il y aurait en réalité moins de 20%, car ce chiffre intègre également les pêcheurs qui évoluent dans les lagunes et autres cours d eau. 6 Groupe ethnique du Gabon originaire du département de Bendjé dont Port-Gentil est le Chef lieu. 101
Les Gabonais et la mer en même temps qu ils s adonnaient à la pêche en mer dans la baie de Port- Gentil (Ambouroué-Avaro, 1981). Il en est de même des Vili 7 de Mayumba qui, autour des XIV ème et XV ème siècles, démontrèrent de réelles aptitudes à la pêche maritime (Chauvau, 1991), bien que cette tradition ne se perpétua pas, faute sans doute de relais suffisants entre les populations côtières et celles de l hinterland séparées par divers obstacles 8. En revanche, les communautés issues de l immigration, venues pour la plupart du delta du Niger ont, grâce à leur dynamisme et une pratique ancestrale de la mer, réussi à essaimer sur une bonne partie du littoral ouest-africain situé au sud du Sahara (Delauney, 1989) pour prendre possession de secteurs laissés quasiment en friche par les autochtones. En matière de transports maritimes, l absence d un pavillon national, considéré par ailleurs comme l une des expressions de la souveraineté d un Etat, témoigne également des difficultés du Gabon à s approprier son domaine maritime. En effet, après quelques années de fonctionnement, la Société Nationale des Transports Maritimes (SONATRAM) se trouva en cessation d activités suite à un endettement excessif qui occasionna la saisie par les créanciers des deux seuls navires au long cours qu elle possédait. Depuis lors, le Gabon n est pas parvenu à reconstituer une marine marchande nationale digne de ce nom malgré l existence d un département ministériel 9. Le constat fait plus haut démontre donc une certaine distance des Gabonais avec la mer, et en appelle à une question au moins ; celle de savoir si une familiarisation des populations avec le milieu maritime à travers l activité balnéaire pourrait contribuer à l émergence d une culture maritime chez les Gabonais. Cette interrogation autorise une réponse par l affirmative. 7 Groupe ethnique du Gabon originaire des départements de la Haute et Basse Banio au Sud- Ouest du Gabon. On trouve également des Vili dans d autres pays d Afrique Centrale. 8 Il s agit notamment des obstacles physiographiques. 9 Il s agit du Ministère de la Marine Marchande. 102
Guy-Serge BIGNOUMBA 2. L activité balnéaire comme symbole de l émergence d une culture maritime au Gabon Depuis une décennie, on assiste sur la plupart des plages de Libreville (Fig. 1), à l essor d une activité balnéaire effervescente. Le phénomène reste toutefois difficile à quantifier en raison de l inexistence d une étude sur la question. De fait, il n existe aucun chiffre fiable concernant la fréquentation des plages, sur lesquelles on note, généralement en fin de semaine, un déferlement de populations dès les premières heures de la matinée, lorsque plusieurs centaines de baigneurs viennent y passer la journée 10. En quelques années, ce qui n était qu un loisir occasionnel pour adolescents a pris les allures d un phénomène de société tant par l affluence que par l implication de toutes les classes d âge et catégories socio-professionnelles 11 ; d où l intérêt d en connaître les fondements. 10 Il est aisé d observer ce déferlement en se promenant le long des plages. 11 D après ETOUGHE EFE et KABINDA MASSARD (op.cit), les étudiants représentent 41,5 % des usagers de la plage. Ils sont suivis des employés du secteur privé (38%) des chômeurs (12,7%) et des employés du secteur public (7,8%). 103
Les Gabonais et la mer 2.1. Un phénomène porté par une vogue de l arénotropisme L arénotropisme se définit comme l attraction de la plage. Il est le résultat d un effet du modèle sociétal auquel adhère une population sous influence, notamment sa frange la plus jeune (18-40 ans), qui représente 78% des usagers 12. Pour ces derniers, la fréquentation de la plage est un signe de 12 ETOUGHE EFE et MAKAGA MASSARD, op. cit. 104
Guy-Serge BIGNOUMBA modernité et d émancipation, en même temps qu une occasion de «s évader», surtout dans une ville qui n offre que fort peu d opportunités en matière de loisirs. Au-delà de l engouement qu elle suscite, la plage est aussi perçue comme un espace de liberté et de rencontre. Ce n est pas un hasard si 87 % de ceux qui s y rendent sont des célibataires 13. Elle apparaît également comme un carrefour de civilisations pour des populations aux origines et cultures diverses ; même si les Gabonais représentent 77 % des usagers 14. Cette activité balnéaire est génératrice de nouvelles formes récréatives et d utilisation des bords de mer. En matière de sports, par exemple, le viléplanchisme 15, le ski nautique et le motonautisme ont fait leur apparition, bien qu ils soient encore l apanage de groupes occidentalisés et aisés. Pour autant, l on a pas encore atteint le succès qu emportent ces activités dans des pays 16 où leur pratique s apparente à une véritable «religion». Les sports de glisse sont devenus ainsi des objets de recherche non dénués d intérêt pour les géographes (Rieucau, 1998) du fait qu ils sont, au même titre que d autres activités littorales, producteurs et utilisateurs d un territoire plus ou moins vaste, quoique éphémère et discret en termes d empreintes spatiales. Toutefois, l activité observée sur les plages librevilloises renvoie davantage à un phénomène d arénotropisme qu à l expression d un thalassotropisme 17, comme on peut le voir dans certains pays soumis à une explosion de l activité balnéaire (Bavoux et Bavoux, 1998). Il convient donc, dans la mesure du possible, de faire du Gabon une thalassocratie. Mais ceci n est possible que si les populations parviennent à surmonter leurs appréhensions à l égard de la mer, qu elles devraient percevoir non plus comme le lieu de tous les périls mais plutôt comme un espace de vie duquel il est possible d y tirer des moyens de subsistance, d autant qu autour de l activité balnéaire peuvent s en organiser beaucoup d autres, notamment celles à caractère commercial. 13 ETOUGHE EFE et MAKAGA MASSARD, op.cit. 14 ETOUGHE EFE et MAKAGA MASSARD, op.cit. 15 Pratique de la planche à voile. 16 Aux Etats-Unis (Hawaï et Floride) ou en Australie. 17 Attraction de la mer. 105
Les Gabonais et la mer 2.2. Le commerce induit de l activité balnéaire : pratiques artisanales et socio-économie des bords de mer L activité balnéaire favorise l apparition de petits métiers au caractère certes artisanal, mais dont l existence concourt à donner forme à une socioéconomie balnéaire comprenant, d une part, des acteurs que sont les usagers (les baigneurs) et les pratiquants (les commerçants) et, d autre part, des activités d accompagnement qui se développent en liaison avec la baignade. Etant donné la faible intensité de l activité balnéaire, en termes de massification, les métiers répertoriés ici se trouvent encore à un stade de développement embryonnaire 18. Ainsi la restauration, qui draine une clientèle de plus en plus abondante, ne fonctionne généralement que le dimanche, les autres jours de la semaine n attirant que fort peu de monde. Cette activité repose sur des structures légères, démontables à souhait, souvent en fin de journée. Quelques chaises et tables installées à même la plage, des ustensiles de cuisine, parfois une toile de tente, constituent l essentiel de l équipement. Mais il peut s agir également d un camping-car, en stationnement permanent et fonctionnant sans interruption durant la semaine jusque tard dans la nuit. La composition des menus correspond au contexte. En effet, il est servi généralement des produits de la mer, sous forme de grillades, que beaucoup considèrent comme le symbole d une alimentation saine en même temps qu elle participe de la découverte de la mer. Cette vocation maritime s exprime également dans la dénomination des lieux d accueil, à l image de «Océanic grillades», l un des restaurants les plus fréquentés sur la plage de la Sablière 19. Une autre activité, qui intègre parfaitement cette socio-économie des bords de mer, est la vente des noix de coco le long des plages. Pratiquée par quelques individus à ses débuts, elle intéresse aujourd hui un nombre plus important de jeunes ayant décidé d en faire un métier à temps plein, d autant 18 C est tout le contraire qu il est donné d observer sur certaines stations balnéaires du Pacifique par exemple (Cabane, 1999). 19 De l avis d un des employés de cet espace de loisirs, deux cent cinquante personnes en moyenne fréquentent ce lieu chaque Dimanche, ce qui n est pas négligeable. 106
Guy-Serge BIGNOUMBA que les revenus qui y sont tirés, situés entre 4000 et 12 000 F.CFA par jour, permettent tant bien que mal d assurer son quotidien 20. Pour avoir littéralement dépouillé les cocoteraies du bord de mer, les jeunes sont désormais astreints à collecter, moyennant finances, leurs produits à l intérieur des terres pour les exposer par la suite sur le front de mer, d où ils sont consommés sur place ou emportés. Par ailleurs, cette activité, qui pendant longtemps intéressait surtout des «étrangers», voit aujourd hui de jeunes Gabonais s y mettre sans toutefois parvenir à renverser la tendance. La vente de fleurs et des objets d art taillés à partir de la célèbre pierre de Mbigou 21 fait aussi partie de ce système commercial qui se développe le long des plages dont certains secteurs soumis aux divers agressions nécessitent des mesures de protection et de conservation. 3. La nécessaire protection des bords de mer pour des plages attractives et securisées Le potentiel naturel offert par les plages et les bénéfices socioéconomiques susceptibles d en être tirés amènent progressivement les pouvoirs publics et la société civile 22 à prendre conscience de la nécessité d élaborer des stratégies idoines de protection de ces milieux. En effet, comment envisager l exploitation de la mer et de ses rivages sans en assurer la préservation? Les actions entreprises dans ce sens s articulent principalement autour du nettoyage des plages par la collecte des ordures, ainsi que de la sécurisation par l encadrement des baigneurs et la lutte contre l érosion côtière. 20 D après leurs dires, les vendeurs de noix de coco versent une taxe journalière de 500 F.CFA aux autorités municipales. Cette somme est dérisoire au regard des bénéfices enregistrés. Il faut savoir qu une noix de coco est vendue à 200 F CFA. 21 Roche d origine éruptive de la famille des bronzite à olivines. Pauvre en silice, communément appelée «talc-schiste», elle sert à la fabrication de diverses sculptures taillées. 22 La société civile est représentée ici par les Organisations Non Gouvernementales (ONG). 107
Les Gabonais et la mer 3.1. L action des pouvoirs publics : de la mise en place d un cadre règlementaire à la collecte des ordures et à la lutte contre l érosion côtière L intervention des pouvoirs publics, représentés par la Direction Générale de l Environnement (DGE) 23, dans la préservation des espaces littoraux et maritimes porte sur l élaboration d un cadre réglementaire 24, d une part, et la mise en œuvre d actions ponctuelles sur le terrain, d autre part. Au plan réglementaire supra-national, le Gabon a adhéré à la convention relative à la coopération en matière de protection et de mise en valeur du milieu marin et des zones côtières de la région de l Afrique de l Ouest et du Centre. Entre autres, cette convention s intéresse à la lutte contre la pollution, notamment par les ordures, et à celle contre l érosion côtière. C est dans ce dernier cadre qu a été exécuté récemment un programme d aménagement des bords de mer à Libreville 25. Au niveau national, il a été mis en place un code de l environnement qui prévoit des dispositions propres à «prévenir et combattre tous actes susceptibles de porter atteinte au milieu marin et océanique» 26. Sur le terrain par contre, la DGE avait entrepris, il y a quelques années, une opération dénommée «pavillon vert» destinée à l encadrement des baigneurs par une information sur la qualité microbiologique des eaux de baignade des plages publiques. Ainsi procéda-t-elle au balisage de la plage du Lycée Léon Mba 27 par l implantation de pavillons de couleurs différentes : la verte pour indiquer une eau de bonne qualité autorisant la baignade, la jaune pour une eau de qualité incertaine déconseillant la baignade et la rouge pour 23 C est l une des Directions Générales du Ministère de l Economie Forestière, des Eaux, de la Pêche, Chargé de l Environnement et de la Protection de la Nature. 24 Celui-ci repose sur des textes à portée supra-nationale et nationale. 25 Ces travaux consistent, entre autres, dans l érection de murs d enrochements destinés à freiner le recul de la côte qui menace la chaussée par endroits. 26 Au titre de ce code, le milieu marin et océanique s entend le rivage de la mer et ses ressources biologiques et non biologiques (Loi n 16/93, 26 août 1993, relative à la protection et à l amélioration de l environnement). 27 Cette plage servit de site pilote. 108
Guy-Serge BIGNOUMBA une eau de médiocre qualité interdisant toute baignade. Faute de financements, l opération, qui était pourtant appelée à s étendre à d autres sites, fut suspendue. Ces actions sont complétées par celles de la Société de Valorisation des déchets ménagers du Gabon (SOVOG), une entreprise privée commise par l autorité municipale au nettoyage quotidien des plages 28. 3.2. Du rôle des ONG : recherche scientifique et sensibilisation Le Gabon n échappe pas à la tendance mondiale marquée par le développement d un puissant courant environnementaliste porté par des Organisations Non Gouvernementales présentes dans tous les domaines de la vie sociale. Dans le domaine maritime, deux associations, parmi tant d autres, se distinguent par leurs actions en faveur de la protection et de la conservation des écosystèmes littoraux et maritimes : il s agit de l Agence pour la Conservation et le Développement en Afrique Centrale (ACDAC) et de l ONG Aventures sans Frontières (ASF). La première, dont la plupart des membres appartiennent aux corps de l enseignement supérieur et de la recherche, agit dans l organisation de conférences et diverses manifestations scientifiques destinées à une meilleure connaissance de l environnement marin et des enjeux qui s en dégagent. La deuxième quant à elle opère essentiellement dans la protection de la tortue luth, une espèce très recherchée et dont la chair fait l objet d un commerce fort lucratif sur les étales de Libreville (Rieucau, 2001). Conclusion L utilité des milieux maritime et littoral à la vie quotidienne des populations en appelle à leur préservation et témoigne d un réel intérêt des Gabonais pour leur espace maritime. Il convient par conséquent de renforcer cet intérêt en démythifiant l élément marin, lequel ne devrait plus être vu comme l espace de tous les dangers mais comme un possible terrain d investissement socio-économique. Il y a donc lieu d inciter les Gabonais à se familiariser avec la mer, par exemple en introduisant dans les programmes 28 Cette société a également installé des bacs à ordures le long des plages. 109
Les Gabonais et la mer scolaires, des modules consacrés à la découverte des milieux littoral et maritime. Il est aussi souhaitable que soit relancé le projet de création d un lycée maritime comme l avait envisagé un Ministre de l Education Nationale il y a de cela plusieurs années. Dans l attente, l on aurait toujours recours à l étranger, comme par le passé, pour la formation des Gabonais aux divers métiers de la mer 29. De telles actions sont à même d aider à la construction d une réelle conscience maritime qui, à défaut de s élaborer naturellement, pourrait au moins en être suscitée. L attention accrue accordée à la mer et au littoral lors des différentes «Journée Mondiale de l Environnement» et l adhésion massive des populations qui s en suit constituent des signes qui autorisent un certain optimisme quant à l avenir des rapports des Gabonais à leur espace maritime. Bibliographie AMBOUROUET-AVARO Joseph, Un peuple gabonais à l aube de la colonisation : le Bas Ogowè au XIX e siècle, Paris, Karthala, 1981. BIGNOUMBA. Guy-Serge, «La pêche atlantique et les Etats de l Afrique de l Ouest, le cas du Gabon», Norois, Poitiers, t. 45, n 180, 1998, pp. 685-701. BAVOUX Jean-Jacques et BAVOUX Danièle, Géographie humaine des littoraux maritime, coll. synthèses, série géographie, Armand Colin, Paris, 1998, 95 p. BOREL Gildas, «L Irlande et la redécouverte de la mer», Cahiers Nantais, n 55-56, Nantes, 2001, pp. 73-80. CLAVAL Paul et al., La maritimité aujourd hui, ss. la dir. de Peron Françoise et Rieucau Jean, L Harmattan, Paris,1998. CHAUVAU Jean-Pierre, 1991, «Les variations spatiales et temporelles de l environnement socio-économique et l évolution de la pêche maritime artisanale sur les côtes ouest-africaines. Essai d analyse en longue période (XV e -XX e siècles)», Pêcheries ouest-africaines : variabilité, instabilité et changement, Paris, Ouest Edition. CABANE Claude, 1999, «Le tourisme à Bali», Cahiers Nantais, Nantes, n 52, 1999, pp. 65-70. 29 En ce moment, un groupe séjourne au Sénégal pour y être formé aux métiers de la pêche grâce à l appui financier de l Union Européenne. 110
Guy-Serge BIGNOUMBA DELAUNEY Karine, «Approche historique de l expansion des pêcheurs ghanéens (Fanté et Ewé) sur le littoral ivoirien», Actes du colloque La recherche face à la pêche artisanale, Montpellier, Orstom-Ifremer, 1989, pp. 1005-1018. ETOUGHE EFE Eméry et MAKAGA MASSAR Etienne, Les enjeux socioéconomiques et évaluation du risque sanitaire liés à la fréquentation des plages de Libreville et Owendo, s.l., sans éd., 2004, inédit. LEVY Jacques et LUSSAULT Michel, ss. la dir., Dictionnaire de la géographie et de l espace des sociétés, Belin, Paris, 1033 p. ROUX (Ch.), «Les principaux engins de pêche et les pêcheries de côtes de l A.E.F.», Actes du Congrès des Pêches et des Pêcheries dans l Union Française Outre- Mer, Marseille, Institut Colonial de Marseille, 1950, pp. 192-195. LE PETIT LAROUSSE, 2001, LAROUSSE,PARIS, 1851 p. RIEUCAU Jean, «Sociétés maritimes et sociétés littorales : quelle maritimité?», La maritimité aujourd hui, ss. la dir. de Peron Françoise et Rieucau Jean, L Harmattan, Paris, 1996, pp. 29-51. RIEUCAU Jean, «Biodiversité et écotourisme dans les pays du centre du golfe de Guinée, prétourisme dans une unité géopolitique instable», Les Cahiers d Outre Mer, Bordeaux, n 216-54 e année, 2001, pp. 417-452. 111
VILLES AFRICAINES ET VILLES OCCIDENTALES : UNE URBANISATION DIFFERENCIEE Jules DJEKI Université Omar Bongo Libreville (Gabon) Résumé La présente étude porte sur la comparaison entre les villes occidentales et les villes africaines. L auteur tente de mettre en exergue les constantes et les mutations de ces espaces humanisés. S il apparaît clairement que les conditions historiques de développement des villes sont singulières, il est à noter que leur évolution repose essentiellement sur une urbanisation différenciée entre d un côté des villes accomplies tournées vers l avenir et, de l autre, des villes en quête d identité, faites de contradictions internes avec des pesanteurs d ordre socio-politiques, où l informel est omniprésent dans la vie des citadins. Mots clés Urbanisation Ville Espace Occident Afrique Développement. Abstract The present study is about the comparison between western and African towns. The author tries to highlight the constants and changes of those humanized spaces. If it clearly appears that the historical conditions of development of towns are singular, we have to note that their evolution essentially rests on a differentiated urbanization between accomplished towns which are turned towards the future, on the one hand, and towns in search for identity, made of internal contradictions with a weight of socio-political order, in which what is informal is omnipresent in the lives of citizens, on the other hand. Key words: Urbanisation, town, space, occident, Africa, development. 0.Introduction Entreprendre une étude comparative des villes occidentales et des villes africaines revient à dégager les processus qui ont conduit à leur développement respectif. I1 s'agit d'appréhender la question urbaine d'un Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 112-141
Jules DJEKI point de vue historique et contemporain. En ce sens, cette étude s'inscrit dans un contexte plus large : l'urbanisation. En effet, l'urbanisation, dans ses formes diverses, reste et restera encore pendant longtemps un thème d'actualité dans la mesure où le phénomène urbain touche toute la planète entière. Ce caractère universel exige qu'on y prête davantage attention. Notre démarche, qui repose essentiellement sur une recherche documentaire classique, s'articule autour de trois points principaux, à savoir : rappeler certains aspects généraux tout en délimitant notre champ d'étude ; analyser les principaux facteurs qui ont contribué au processus d'urbanisation et les configurations spatiales qui en découlent, en mettant en exergue les constantes et les mutations urbaines, en Afrique et en Europe. Si dans l'ensemble les études urbaines ont inspiré certains chercheurs, il n'en reste pas moins que la plupart sont très localisées. Pour coller au sujet, la première difficulté à surmonter relève de l'absence d'uniformité dans les deux espaces étudiés ; cette situation a pour corollaire un manque de chronologie précise et parallèle. Autrement dit, il a fallu d'abord résoudre les problèmes relatifs à la dimension spatiale et temporelle. 0.1. Délimitation spatiale et temporelle Les contextes géographiques africains et occidentaux ne militent pas en faveur d'une délimitation rigoureuse. Au sens large, l'occident peut être circonscrit dans un espace allant de l'irlande jusqu'à Constantinople et de Gibraltar à l'oural (Europe) d'une part, et toute l'amérique du Nord (États-Unis, Canada) et une partie de l'asie (Japon), d'autre part. Retenir une telle délimitation reviendrait à analyser plus d'un continent. Mais comme nous l'avons succinctement rappelé, l'europe à elle seule a connu une histoire assez mouvementée, ponctuée de phases ascendantes et de déclin, de calamités naturelles mais aussi de rivalités politiques, pendant plus d'une dizaine de siècles. I1 nous a fallu opérer un choix. Pour cela, les considérations historiques nous ont permis de retenir l'europe occidentale comme domaine d'étude. En effet, s agissant d une étude comparative, il nous paraissait judicieux de fixer une sorte de "jointure" en respectant le positionnement géographique des deux entités, à travers une diagonale nord-sud ; les liens séculaires qui unissent les deux espaces ont été déterminants. Donc, tout en nous appuyant sur une passerelle naturelle et historique, l'afrique ne pouvait être perçue que dans sa frange subsaharienne. 113
Villes africaines et villes occidentales : Une urbanisation différenciée Aussi, compte tenu de ce qui précède, l'afrique noire nous intéresse-t-elle davantage parce que très liée à l'europe occidentale d'une part, et plus marquée par le poids de l'histoire d'autre part. En fait, il s'agit plutôt d'une délimitation fonctionnelle basée sur les relations économiques, voire humaines ; et les relations développées au fil du temps entre les principales villes elles-mêmes et entre les villes européennes et les villes africaines. Sur le plan temporel, il convient de faire remarquer que si l'urbanisation peut être cernée dans toutes ses latitudes avec précision en Occident, en revanche, concernant le continent africain, beaucoup d incertitudes planent et certaines zones d ombre subsistent. Une échelle temporelle linéaire n est donc pas envisageable. C est pourquoi, en collant aux réalités historiques de chaque espace, il nous a paru plus réaliste de traiter de deux périodes : la période préindustrielle avec un mode de production dit «féodal» et la période industrielle, considérée comme l émergence d un mode capitaliste de production pour ce qui est de l Europe. Par simple parallélisme des formes nous distinguerons, pour l'afrique, la période ancienne dominée par une économie de base au ras du sol, et la période contemporaine qui correspond à l'entrée du continent dans le grand commerce international. Cette périodisation, que d'aucuns trouveront réductrice par rapport à l'ampleur des phénomènes ayant traversé les dix derniers siècles, ne vise qu'un seul souci : relier l'activité économique au dynamisme de la population dont la croissance cyclique, mais plus ou moins continue, a contribué à donner à l'urbanisation toute la dimension qui est la sienne aujourd'hui. 0.2. Une documentation éparse La documentation écrite sur la ville en général est relativement abondante, notamment les études à caractère monographique 1. Ces études ont été développées sur une large période allant du Moyen-Âge jusqu'à nos jours. Au Moyen-Âge, il s'agissait surtout de cerner l'évolution des villes et leur organisation sociale 2. La période qui va suivre a été beaucoup influencée par la révolution industrielle. C'est pourquoi, de nombreux auteurs, s'opposant à des 1 Cf B.CHEVALIER, Les bonnes villes de France du 14 au 16 siècle, Paris, Aubier, 1982. 2 Cf Y. BAREL. - La ville médiévale : système social, système urbain. Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1977. 114
Jules DJEKI découpages trop larges, n'hésitent pas à scinder cette période en trois parties : la période protoindustrielle, la période préindustrielle et la période industrielle 3. Cette vision des choses semble mettre en exergue tous les processus qui ont conduit aux mutations socio-économiques, consécutives à la révolution industrielle ; les effets d'entraînement sur l'urbanisation ont été importants. Les subdivisions qui précèdent sont très remarquables dans la plupart des ouvrages de synthèse. Dans bien des cas, l'étude est centrée sur l'histoire économique et sociale de l'europe. La dimension temporelle retenue par leurs auteurs, à savoir une dizaine de siècles, montre l'importance de ces études 4. Quant à l'afrique, nonobstant quelques réserves d'ordre méthodologique sur les études urbaines en général (Mercier, 1973 et Sautter, 1973), deux thèmes sous-jacents, la traite négrière et la colonisation, ont plus retenu l'attention des chercheurs. I1 ressort que les avis sont divergents sur la question et dépendent de leur sensibilité. I1 est tout à fait évident que ces questions ne doivent pas être traitées de manière isolée. Non seulement il faut les situer dans le contexte de l'époque, mais il faut également les relier à d'autres thèmes, notamment celui de l'industrialisation et le développement économique des pays africains (Forde, 1956). À cela, il faut également ajouter des études épistolaires d'archéologues et d'anthropologues. Les premiers sont motivés par la recherche de sites initiaux, afin de situer le phénomène urbain dans le temps 5. Quant aux seconds, la tendance générale vise plutôt à montrer un type d'organisation sociétal propre à chaque contrée, avant l arrivée des colonisateurs. Dans ce sens, Gaulme (1981) a souligné l'influence ancienne des sociétés équatoriales, à travers l'évolution de l'organisation sociale et politique du groupe Nkomi (ouest du Gabon). De son côté, Ambourouet-Avaro (1981) insiste davantage sur l'histoire des entités sociales du Gabon forestier, en relevant les facteurs endogènes qui ont conduit à une "rupture" consécutive au passage d'un mode de production à un autre, reflet de la colonisation. 3 Cf P.M. HOHENBERG et L. HOLLEN LEES - La formation de l'europe urbaine. l000-1950. Paris, PUF, 1992. 4 Cf A. TOYNEBEE - Les villes dans l'histoire. Cités en mouvement. Paris, Payot, 275 p, 1972. 5 Cf Colloque de Bujumbura - La civilisation ancienne des peuples des grands lacs. Paris, Karthala, 1981. 115
Villes africaines et villes occidentales : Une urbanisation différenciée Dans le même ordre d'idées et en essayant de remonter le temps, on s'est penché sur les récits des explorateurs 6. Ces derniers, guidés par l'aventure du voyage, ont pu consigner quelques repères géographiques qui ont fait l'objet de certaines fouilles archéologiques. Ces récits de voyage concernent surtout la pénétration vers l'intérieur du continent, à travers les voies de communications fluviales. Enfin, on évoquera modestement une autre source d'informations, propre à l'afrique, la tradition orale, qui a inspiré bon nombre de chercheurs africanistes, bien que des réserves d'usage aient été formulées à ce sujet. Elles portent sur la rigueur que doit avoir ceux qui ont le devoir de rapporter ce type d'informations, faites d'imprécisions quant à la datation des événements. Comme on peut le remarquer, la diversité de ces indications bibliographiques ne se prête pas toujours à une exploitation judicieuse ; une certaine prudence s'impose face à certaines données, notamment statistiques 7 et surtout à la chronologie des événements historiques. 0.3. La question urbaine peut-elle être appréhendée de la même manière en Occident comme en Afrique? I1 faut dire que cette interrogation est toute indiquée pour saisir les contrastes entre l'afrique et l'occident. Sans pour autant remonter le temps et comme nous le verrons en détail, il existe en Occident une relation entre l'urbanisation et le développement économique ; ce dernier étant pris ici dans son sens le plus large, à savoir qu'il touche à la fois des espaces urbanisés et des espaces non urbanisés. C'est-à-dire que le développement dont il est question prend en compte le développement des activités agricoles, soit par la modernisation de ses principaux équipements, soit par l'augmentation de la productivité par la fourniture d'engrais. Le 19 e siècle a été révélateur, en Occident, de migrations rurales, à la fois déterminantes pour le désengorgement des campagnes que pour la croissance des villes. Ce n'est plus le cas actuellement dans la mesure où on enregistre sur le plan démographique une sorte de stabilité. Le taux de croissance urbaine suit une courbe identique à celle du taux de croissance générale de la population. Autrement dit, les différences entre citadins et 6 Cf E.CHARTON, (dir) - Le Tour du Monde. Paris, Librairie Hachette, 1885, tome 49-50. 7 La difficulté majeure réside dans leur aspect discontinu, traduisant ainsi le manque de mise à jour. 116
Jules DJEKI ruraux sont davantage atténuées ; la matérialisation de tout cela est le ralentissement perceptible des migrations urbaines. En revanche, il reste acquis qu'en Afrique, des décalages significatifs entre citadins et ruraux sont toujours enregistrés. Par les effets conjugués de l'immigration et de l'exode rural, la croissance démographique est relativement plus importante et rapide en ville qu'à la campagne, déjà surpeuplée par ailleurs. On en déduit que la croissance urbaine reste largement tributaire de la croissance générale absolue de la population. Quelques données statistiques fragmentaires permettent d étayer ce qui précède : entre 1940 et 1950, le taux moyen de croissance urbaine en Afrique était de 4,7% ; dans la décennie qui a suivi, c'est-à-dire entre 1950 et 1960, ce taux s'est accru de 69% 8. Autrement dit, l'afrique doit faire face à une double paupérisation : celle des campagnes surpeuplées et celle des milieux urbains périphériques saturés. De toute évidence, ces deux contextes socio-économiques distincts nécessitent d'être abordés avec des nuances certaines car la question urbaine, bien qu'incontournable, présente des singularités. 1. L'urbanisation : un thème d'actualité et une question globale I1 n'y a pas un jour qui passe sans qu'on ne relève un fait urbain : qu'il s'agisse de la littérature spécialisée ou des organes de presse, les problèmes urbains occupent le devant de la scène. Des violences répétées aux calamités naturelles, la ville fait l'objet de manifestations de tous ordres. Le problème crucial de la maîtrise de l'espace urbain se trouve ainsi posé. Mais, bien que cette question soit globale, il n'est pas possible de l'examiner sans relever des nuances particulières, notamment spatiales et régionales. 1.1. Le processus de développement des villes occidentales et africaines I1 convient, dans un premier temps, de donner une définition singulière de la notion de ville car elle recèle plusieurs connotations liées, pour la plupart, à la diversité des spécialistes qui consacrent leurs études à ce 8 Cf. C. COQUERY-VIDROVITCH - Histoire des villes d'afrique noire. Des origines à la colonisation. Paris, Albin Michel, 1993. 117
Villes africaines et villes occidentales : Une urbanisation différenciée domaine précis. Pour notre part, nous entendons par ville, un "milieu géographique et social formé par une réunion importante de constructions et dont les habitants travaillent, pour la plupart, à l'intérieur de l'agglomération" 9. Les constructions dont il s'agit ici varient d'un milieu à un autre parce qu'elles sont le reflet d'un environnement social donné, voire d'une culture, pour ne pas dire d'une civilisation. Les formes définitives qu'on obtient sont la synthèse de la confrontation entre les hommes et la nature qui les entoure, cette dernière étant le plus souvent pondérée par les facteurs climatiques. Ainsi, observons-nous en Afrique, zone chaude et humide, des hameaux avec des matériaux forestiers. En revanche, en zone tempérée, l'accent sera mis sur des matériaux durables afin de résister aux conditions climatiques plus ou moins rigoureuses. Quant aux activités des habitants, nous disons qu'elles sont assez diversifiées. En majorité, il s'agit d'activités non agricoles (commerce, industrie) et appartenant au domaine tertiaire (administration). Ce sont elles qui orientent, en partie, la forme d'organisation sociale et économique de chaque ville. Il convient de noter que ces activités, même si elles sont circonscrites dans un espace bien défini, la ville, interfèrent le plus souvent avec leur environnement immédiat. C'est pourquoi on peut retenir que dans le processus de mise en place des villes et de leur développement, une interaction, plus ou moins naturelle, parce que d'abord géographique et ensuite socio-économique, se fait avec l'arrière-pays. Cela traduit le caractère dual de cette organisation ponctuée, d'une part, par des activités professionnelles diversifiées (la ville) et, d autre part, par des activités essentiellement agricoles (la campagne). Toutefois, ce qui précède ne peut qu'apparaître comme un principe général, qui cadre davantage avec l'espace européen. Les nuances qu'il convient d'apporter pour l'afrique permettent de spécifier davantage les activités agricoles, essentiellement agro-pastorales. Malgré quelques tentatives de modernisation très localisées, une très forte tendance se dégage autour d'activités traditionnelles classiques (pêche, chasse, élevage, cultures vivrières). Ce qui est loin d'être le cas pour l'espace européen où une certaine cohérence peut être observée, depuis les temps reculés de l'histoire jusqu'à nos jours, à 9 Cf. Dictionnaire Québécois d'aujourd'hui, 1993. 118
Jules DJEKI travers l'articulation ville-campagne. En d'autres termes, la ville a toujours été liée à la campagne dans la mesure où cette dernière lui fournit régulièrement les éléments indispensables à sa survie : la nourriture, les matières premières et les hommes. 1.2. Le problème de la maîtrise spatiale et ses conséquences La primauté accordée à la ville et, par ricochet, à l'urbanisation a conduit à étendre indéfiniment la taille des villes. Ces dernières débordent largement de leur espace originel et empiètent davantage sur la campagne en tant qu'arrière-pays immédiat. Cette extension territoriale consécutive à une expansion socio-économique pose un certain nombre de problèmes intra et extra-muros. Dans le premier cas, on assiste à une modification de la structure interne de la ville, celle-ci étant influencée par les options politiques et économiques. Car, la conjonction d'activités industrielles productrices de biens manufacturés et d'activités commerciales conséquentes fait de la ville un espace d'échanges, donc en perpétuelles mutations ; d'autant plus que tout cela ne fait que consolider son pouvoir attractif, aux dépends de son arrière-pays. Les marges urbaines sont prises d'assaut par des populations obnubilées par le "mythe de la ville". Si au niveau occidental le problème de la maîtrise de l'espace se pose en termes de régulation, voire de réorganisation d'activités pour une meilleure répartition spatiale, en revanche, en Afrique, la situation est plus ou moins dramatique. En effet, "la gestion de l'espace est l'un des problèmes les plus complexes qui se posent aux états africains issus de la colonisation depuis les indépendances, la croissance urbaine qui s'était accélérée après la seconde guerre mondiale ne s'est pas ralentie la morphologie actuelle des villes africaines est plutôt le résultat d'une croissance spontanée que l'aboutissement d'un schéma d'aménagement" (Nzuzi Lelo, 1995: 507-511). C'est au prix de cette spontanéité que la croissance périphérique se traduit par de vastes étendues portant la marque d'un habitat précaire très concentré. Le sous-équipement notoire et les fortes densités d'occupation humaine traduisent le niveau de vie des populations urbaines fragilisées par une civilisation urbaine qui les marginalise. 119
Villes africaines et villes occidentales : Une urbanisation différenciée 2. L'urbanisation en tant que phénomène universel malgré ses variantes Indépendamment du rôle de l'agriculture dans le processus d'urbanisation plus ou moins continu en Occident, mais un peu plus diffus en Afrique, on peut dire que les civilisations et l'économie ont accompagné le mouvement en lui donnant, selon les cas, l'orientation nécessaire. Le caractère universel doit être relevé au niveau de l apparition de l agriculture à travers deux éléments. D'abord, on retiendra que l'activité agricole est une activité très précoce, apparaissant comme la première activité humaine, quelle que soit son origine. La culture des plantes fournissait plus ou moins l'essentiel de la nourriture, en tant que ressource vitale. Ensuite, la pratique agricole, de par son allure originelle d'autosuffisance alimentaire, revêt un caractère simultané ; la plupart des peuples en ont pratiqué, avec des ambitions et des fortunes diverses et en composant tout de même avec la pesanteur que représentaient les conditions naturelles. 2.1. Une si longue histoire Si nous convenons que la pratique de l'agriculture est très ancienne, on peut également relever, par pur parallélisme, que l'urbanisation, plus ou moins liée à l'agriculture depuis ses origines, remonte à de longues années. D'aucuns estiment qu'une fois les conditions minimales remplies, on se trouvait en présence d'une véritable agriculture, prélude à l'apparition du fait urbain, notamment les villes. À la fertilité des sols comme "condition sine qua non", il fallait y ajouter l'efficacité des systèmes agricoles et, bien évidemment, l'existence de voies de communications, naturellement les rivières plus aptes à réduire les coûts de transport de produits pondéreux. La relation entre l'agriculture et l'urbanisation peut simplement être représentée par une trilogie: densité des terres surplus agricole fait urbain. En d'autres termes, toute agriculture rationnelle préfigurait un processus d'urbanisation. En fait, la relation que nous établissons, de façon schématique, entre l'agriculture et l'urbanisation ne doit pas nous faire perdre de vue l'élément selon lequel il s'agit essentiellement d'un rapport entre un aspect de la vie économique et le phénomène urbain. Grosso modo, tout part de la révolution néolithique, comme le rappelle si bien Bairoch (1985: 23) : "la principale composante du néolithique est le passage d'une économie basée sur la cueillette, la chasse 120
Jules DJEKI et la pêche, à une économie basée sur l'agriculture et l'élevage". Tout en nous situant dans le temps, rappelons que nous sommes en présence de peuplades dont la caractéristique fondamentale était le nomadisme qui correspondait effectivement aux premières activités citées. En parlant de passage, il s'agit plutôt d'une mutation, non seulement l'évolution d'une civilisation mais, également, des bouleversements profonds dans la manière d'organiser et de gérer son espace. Ainsi, la sédentarisation succède au nomadisme avec comme corollaire direct un accroissement de densités de populations, indispensable pour une augmentation sensible de la production alimentaire afin de dégager un surplus destiné à la ville. Il faut ajouter que l'intensification de cette activité, allait de pair avec la domestication des animaux, activité complémentaire du développement des cultures agricoles. 2.2. Entre continuité et ruptures : un phénomène presqu'ininterrompu L'urbanisation, dont le fondement de base fut l'agriculture, a connu dans son évolution des séquences marquées par une stagnation de la population, si ce n'est une diminution dans certains cas. Cela a eu pour conséquence directe de freiner un processus bien enclenché. Au niveau de l'europe traditionnelle, on peut évoquer succinctement les invasions, l émergence de la chrétienté, les aventures des villes commerciales d Italie face à l expansion du monde musulman. A cela, il faut également ajouter l'épisode de la peste noire qui peut être considérée comme la grande catastrophe démographique de l'époque. C'est ainsi que pendant près de 15 ans, c'est-à-dire de 1347 à 1361, on notera une baisse sensible de la population européenne, plus marquée en ville que dans les campagnes, soit 25 à 30% entre 1340 et 1400 10. Aussi, on ne peut passer sous silence d'autres événements majeurs qui ont eu une incidence certaine sur la croissance urbaine. I1 s'agit de l'ouverture de l'europe sur le reste du monde, avec en prime la découverte du nouveau monde. À partir de ce moment, le destin du reste du monde est lié au degré d'implication de l'europe, avec des conséquences perceptibles au niveau de la structure des échanges commerciaux dont la priorité sera désormais accordée aux métaux précieux. Enfin, il faut surtout évoquer la révolution industrielle, 10 Cf. P.Bairoch, - De Jériho à Mexico. Villes et économie dans l'histoire, Paris. Gallimard, 1985. 121
Villes africaines et villes occidentales : Une urbanisation différenciée caractérisée par l'intensification des rapports économiques, la diffusion des techniques médicales qui a entraîné une chute sans précédent de la mortalité et, par conséquent, contribué à une inflation démographique. La révolution industrielle a eu également pour particularité d'accélérer le développement économique à partir d'innovations technologiques et de transformations socioculturelles, prélude aux mutations des 18 e et 19 e siècle. Inévitablement, cela a abouti à une poussée de l'urbanisation en Europe. Cependant, par ses effets induits, d'aucuns estiment que la révolution industrielle a désorganisé la cohésion sociale des populations africaines et désarticulé les structures urbaines. I1 en résulte des problèmes cruciaux dont les incidences sur l'urbanisation sont profondes. Toutefois, il faut relever la redynamisation des activités commerciales grâce aux nouveaux courants d'échanges créés. En réalité ces points de rupture peuvent être considérés comme un "accident de parcours" dans la mesure où, malgré cette phase d'agitation, l'urbanisation s'est poursuivie. 2.3. Un phénomène irréversible Dans la foulée des conditions historiques du développement urbain en Europe et en Afrique, on acquiert de plus en plus la certitude du caractère irréversible de l'urbanisation. La plupart des pays sont touchés par l'urbanisation : la présence et surtout l'augmentation du nombre de villes, de taille petite, moyenne ou grande, traduit à suffisance cette situation. À preuve, on enregistre actuellement en Europe une forte densité des villes, soit une ville de plus de 10 000 habitants tous les 13 km ; cela se traduit par un taux d'urbanisation relativement modéré de 70% (Pumain, 1995 : 16). En Afrique, la situation est identique, voire plus prononcée. En effet, malgré un schéma urbain qui s'appuie essentiellement sur une ville primatiale 11, la nature, la qualité et le nombre des petites villes restent le trait dominant de cette urbanisation. Le développement tentaculaire de ces villes apparaît davantage comme un mouvement constant de densification de l'habitat urbain que de création régulière de villes nouvelles, comme en Occident. 11 Il s agit essentiellement de la capitale d état qui concerne toutes les activités. 122
Jules DJEKI La présence des villes actuelles, et surtout leur évolution, puise ses origines dans la colonisation. Initiée par l'europe, elle a eu un impact considérable sur les villes africaines. Facteur d'urbanisation, la colonisation s'est traduite dans les faits par des contacts, voire des relations directes ou indirectes, entre les villes occidentales et africaines d'une part, et entre les villes africaines elles-mêmes, d'autre part. Le point culminant de cette colonisation reste la révolution industrielle et son cortège de mutations économiques, sociales, culturelles et politiques, tant au niveau des territoires colonisés (villes africaines) qu'à celui des métropoles (villes occidentales). Les liens qui unissent désormais les villes africaines et les villes occidentales sont multisectoriels et davantage marqués par le sceau de la pérennité. 3. Les facteurs d'urbanisation et les réalités spatiales L'explication des évolutions si contrastées des villes, d'un espace à un autre, passe par une analyse des principaux facteurs d'urbanisation. Aussi distinguons-nous deux types de facteurs : les facteurs généraux et les facteurs spécifiques. Les premiers s'appliquent à tous les espaces territoriaux. Quant aux seconds, leur caractère spécifique relève davantage des conditions naturelles propices ou non à l'éclosion des villes : elles vont de simples modifications écologiques consécutives à un changement de conditions climatiques à la pertinence des structures pédologiques propices à l'exploitation de ressources minières. 3.1. Des facteurs généraux aux facteurs spécifiques Si les facteurs physiques ont été déterminants dans la plupart des cas, on ne peut manquer de souligner l'importance des facteurs politiques car, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, bon nombre de villes en portent la marque. De façon plus spécifique, nous évoquerons les facteurs endogènes et exogènes qui témoignent du caractère individuel du phénomène urbain. 3.1.1. Les facteurs généraux Le premier facteur qui nous semble incontournable est la géographie, dans son ensemble, qui conditionne énormément le choix du site et de la situation des villes. Au-delà du cadre physique proprement dit, c'est surtout le positionnement, notamment par rapport aux grands courants d'échanges, le plus souvent maritimes. Toutefois, cette primauté accordée au site et à la 123
Villes africaines et villes occidentales : Une urbanisation différenciée situation n'était pas exclusive. En effet, le pouvoir politique, sous ses formes diverses, avait la capacité d'influer sur le choix et le devenir des villes. C'est ainsi qu à travers l action des Etats, voire des royaumes, les frontières politiques et par conséquent les limites urbaines pouvaient être modifiées à dessein. Car l espace, et plus précisément la terre, représente un enjeu capital, le choix des capitales politiques n échappe pas à la règle. 3.1.2. Les facteurs endogènes La dimension politique accordée à la terre trouve son application à travers ses divers usages, y compris dans l'arrière-pays. Sans pour autant négliger l'aspect social, on peut dire que c'est davantage le volet économique qui détermine l'orientation de son utilisation. Force est alors de rappeler que si l'urbanisation s'est appuyée sur les activités agricoles pour son décollage, c'est parce que l'enjeu économique que représentent la terre et son exploitation demeure un facteur qui oriente largement la croissance urbaine. Autrement dit, le caractère ininterrompu du facteur agricole a étroitement conditionné l'évolution urbaine. La situation intra-muros traduit aisément cette réalité : toujours considéré comme un "bien marchand", le sol urbain reflète les enjeux et les stratégies déployés par les principaux acteurs de la ville. 3.1.3. Les facteurs exogènes Ce sont les plus nombreux et ils modifient considérablement l'importance des villes. Tout repose sur une certaine dynamique des échanges, favorisée par l'intensification du commerce national, régional et international. C'est ce dernier, caractérisé par des transactions à longues distances, qui a été le plus marquant, accentuant par la même occasion la production de matières premières ; d'où l'élargissement des débouchés de la production industrielle et agricole. L'accumulation des sources d'énergie et les mutations technologiques dans le domaine des transports ont scellé le processus. En somme, la révolution industrielle et la colonisation ont accru le rôle de la ville en Afrique et en Europe. En définitive, on peut retenir que ce soit en Afrique ou en Europe, la conjonction des facteurs généraux et spécifiques a contribué à l'expansion du phénomène urbain. Mais, il est tout à fait normal que des nuances apparaissent quant à son ampleur : les régions moins urbanisées ont connu un décollage, tandis que les régions urbanisées ont consolidé leur situation. Pour ainsi dire, 124
Jules DJEKI l'évolution des villes est davantage dépendante de la région dont elles font partie intégrante. 3.2. Europe : une urbanisation très ancienne Malgré une origine très lointaine, on remarque que la trame des villes européennes n'a pas beaucoup évolué. Cela s'explique par le développement quasi homothétique de l'ensemble des villes (Pumain, l995). Par conséquent, la population s'est accrue d'une façon continue depuis au moins un demi-siècle. Avant d'analyser cette croissance urbaine et ses caractéristiques structurelles, il convient de s'appesantir sur les villes initiales et l'impact de leur localisation. 3.2.1. La primauté urbaine en Europe L'identification des premières villes ne peut se faire normalement qu'à partir des sites initiaux les plus remarquables. Il s'agit essentiellement des sites fluviaux, originellement fondés sur la transaction. Ce type de localisation permettait la surveillance face aux invasions, la gestion des transbordements et le contrôle des accès. Dans le contexte de l époque, c est-à-dire en corrélation avec le développement économique (production agricole et industrialisation), l urbanisation européenne, malgré sa lenteur au départ, est très ancienne. Bien que peu nombreuses et relativement petites, ces villes ont joué un rôle moteur dans le démarrage économique de l'europe médiévale, faisant de ce continent le plus urbanisé au monde avec 18% de la population mondiale, 30% des citadins du monde et 21 villes de plus de 100 000 habitants (Coquery-Vidroditch, 1993). 3.2.2. Caractéristiques structurelles de la ville en Europe En fait, il semble plus raisonnable de parler d'unités urbaines, tant leur nature, leur taille et leur diversité ne traduisaient aucune homogénéité. En d'autres termes, ces unités urbaines pouvaient être regroupées en cinq catégories : des bourgs aux agglomérations marchandes, en passant par les faubourgs, les villes ecclésiastiques et les forteresses féodales. Le caractère composite des unités urbaines reflétait en grande partie la société hiérarchique en ce sens que ces entités devenaient des relais au service des différentes couches sociales. Cette société complexe comprenait des rois, des soldats, le clergé, les marchands et les artisans. 125
126 Villes africaines et villes occidentales : Une urbanisation différenciée De toutes ces unités, les agglomérations marchandes avaient la particularité d'incarner l'essor économique, dans la mesure où l'argent et la fortune occupaient une place de choix. Le paysage était très contrasté : les cabanes et les maisons se partageaient deux catégories sociales diamétralement opposées, les plus misérables et ceux qui ont réussi (Chadeville, 1980). D'une manière générale, la ville est déjà remarquable par le fait qu'elle repose sur un système d'organisation d'un espace clos de murailles et hérissé en tours, marqué par l'étroitesse et la concentration au milieu de vastes étendues faiblement peuplées. Elle est également le centre privilégié de production et d'échanges, sur la base de l'artisanat et du commerce, diffusant ainsi les bases de l'économie monétaire (Le Goff, 1980). Enfin, on retiendra que les acteurs privilégiés étaient de trois catégories : les seigneurs s'assuraient le contrôle régional à travers les villes, les rois renforçaient l'autorité royale contre les vassaux rebelles en se servant de la richesse des villes et l'église, par le biais des évêques, s'appuyait sur les villes pour asseoir leur pouvoir en faisant d'elles des centres de l'éducation et des rites religieux. En réalité, les villes étaient indispensables aux systèmes médiévaux de gouvernement, de pensée et de production (Hohenberg et Hollen, 1992). 3.2.3. Une poussée urbaine impressionnante Tout en rappelant que l'empire romain a créé et consolidé un grand nombre de villes auxquelles se sont ajoutées quelques petites villes au moyen-âge, on ne peut manquer de souligner que, d'une part, I'époque moderne avec l'invention des villes portuaires et militaires et, d'autre part, la révolution industrielle et les villes minières qui en découlent, ont favorisé une poussée urbaine extraordinaire (Pumain et Saint-Julien, 1995). La situation des grandes villes est intéressante à cerner. Elles ont eu la particularité de capter les vagues successives d'innovations, ce qui leur a permis de consolider leurs positions respectives. Depuis le début du 19 siècle, on enregistre un développement accéléré des villes, qui se poursuit de manière soutenue. Pour justifier leur gigantisme, deux facteurs sont souvent évoqués : l'action des États à travers le renforcement du pouvoir et la croissance du commerce international. Le premier facteur est un tournant qui a conduit à libéraliser le statut de la ville, qui donne davantage les pleins pouvoirs aux autorités locales. Les capitales ont été les principaux bénéficiaires. Quant au second facteur, il a
Jules DJEKI permis l'éclosion de villes portuaires, pour répondre à la maritimisation de l'économie. En marge de ces deux types de villes, il faut évoquer la panoplie de villes, de plus en plus spécialisées. Leur diversité, leur pouvoir d'attraction et l'esprit d'initiative de leurs principaux responsables, en font des maillons indispensables du système urbain européen. Ce contexte bénéficie largement aux populations favorables à la mobilité sociale et professionnelle. I1 semblerait que ce mouvement ira en s'amplifiant, notamment sur le plan politique ; et la mise en commun des principaux intérêts des pays européens milite en faveur du renforcement de la dimension économique des villes. D'autre part, à côté des grandes villes, la croissance urbaine se répartit plus ou moins inégalement à travers la multitude de villes européennes. Cependant, les conséquences de ce phénomène débordent le cadre urbain et consolident davantage les rapports ville-campagne. Car, l'augmentation de la demande alimentaire et les pressions sur l'offre et le transport des produits agricoles propulsent la campagne au premier plan, en tant que maillon intégré au processus de développement urbain. Plus que jamais, l'implication de la campagne ouvre de nouvelles perspectives en matière de flux migratoires dans les deux sens, de possibilités plus grandes de division du travail, de l'innovation technique et de flux d'informations. 3.3. Afrique : complexité du cadre historique de l'urbanisation Ce qui caractérise le phénomène urbain en Afrique, c'est sa complexité. Elle se manifeste au niveau d'un continent massif et composé de paysages variés où coexistent des sociétés diversifiées. De nombreuses recherches, dans des domaines tels que l'archéologie et l'anthropologie ont donné des résultats mitigés, entre tâtonnements et incertitudes. Le complément apporté quotidiennement par les tenants de la tradition orale reste une modeste contribution dans la perception et dans la précision, en vue de dater, des événements majeurs survenus sur le continent. Tout en reconnaissant que le point de départ fut le système d'organisation socio-politique basé sur la chefferie, le processus qui a conduit à la création de centres urbains a été laborieux, comme le souligne si bien Coquery-Vidrovitch 127
Villes africaines et villes occidentales : Une urbanisation différenciée (1993 : 16) qui estime que "le démarrage de l'urbanisation, bien que très irrégulier, a été, dans l'ensemble tardif et lacunaire". 3.3.1. De l'archéologie à la tradition orale : l'agriculture comme activité primitive Si l'archéologie dans son ensemble nous permet de remonter le temps, la tradition orale quant à elle donne une vue panoramique et certains repères de l'histoire des sociétés africaines peu orientées vers l'écriture. Il ne s agit pas pour nous d opposer les deux approches car, malgré leurs limites, elles nous paraissent complémentaires. Ainsi, il semble établi par certaines études archéologiques récentes que la primauté de l'urbanisme en Afrique revient aux royaumes. Munson (1980) rapporte que la civilisation urbaine du Ghana se serait établie sur les soubassements d'une civilisation qui aurait possédé l'agriculture et des villages aux maisons de pierre ; cette civilisation se serait développée sans influences extérieures majeures. Olivier et Fagam (1975), quelques années auparavant, affirmaient qu'en 753, le royaume du Ghana était déjà établi depuis longtemps. Il ressort que si la première datation est imprécise 12, la seconde paraît plus directe. Ces chercheurs s'appuient sur le fait que cette situation avait été repérée par les musulmans qui sillonnaient pour la première fois le Sahara à cette période. Ainsi, soutiennent-ils que les premières villes ont fait leur apparition dans le royaume deux siècles plus tôt, Koumbi-Saleh servant alors de référence, avec sa dualité : une partie africaine et une autre partie dite musulmane, matérialisée par la présence de nombreux marchands, en quête d'or, en tant que métal précieux. Toutefois, l'important ici n'est pas de confirmer l'antériorité du royaume ghanéen par rapport à d'autres entités. Bien qu'un certain nombre d'interrogations existent, on peut toutefois relever que l'agriculture ait été retenue comme pratique primitive de ce royaume. Une de ces interrogations réside dans le fait que l'agriculture serait apparue très tôt et en plusieurs points du continent. Maître (1976) note qu'avant le réchauffement climatique survenu au Sahara, cette région subissait, sur le plan agricole, une exploitation 12 Munson situe sa constatation dès l'an 1000 av. J.C. 128
Jules DJEKI saisonnière des zones à graines sauvages 13. Quant à Ehret (1979), il évoque l'utilisation intérieure de céréales sauvages au nord-est de l'afrique 14. Dans le même ordre d'idées, De Maret (1982) confirme la pratique d'une agriculture rudimentaire à la fin du 2 millénaire avant notre ère par les sociétés qui peuplaient la forêt équatoriale, notamment au Cameroun. A la lumière de ce qui précède, on peut déduire que les conditions naturelles se prêtaient à la pratique agricole plus ou moins généralisée dans le continent. Cette situation, favorable à plusieurs égards, a été résumée par Mabogunje (1980) de façon succincte : "la géographie historique de l'afrique offre l'image d'un continent pour lequel la nature s'est montrée d'une extrême bienveillance". 3.3.2. Les prémisses d'urbanité : entre chefferie et royauté Le caractère rudimentaire des pratiques agricoles décrites plus haut ne semble pas accorder beaucoup d'importance à une urbanisation qui, en réalité, n'était que naissante. Le contexte de l'époque, fait de rivalités et de guerres fratricides ou conflictuelles, n'a pas favorisé une organisation centrée sur la ville en tant qu'espace de consolidation des valeurs traditionnelles. La réorganisation des chefferies et des royaumes, à l'issue de ces conflits, mettait davantage l'accent sur la sécurité en tant que gage de souveraineté. Néanmoins, le siège de ces entités socio-politiques incarnait la ville principale. Dans l ensemble, localisée davantage à l'intérieur des terres, hormis quelques positions littorales, la ville portait la marque des valeurs sociales du groupe. C'est ainsi qu'on observait une organisation en espaces démultipliés, chaque espace était régulé selon les saisons et les activités afférentes. L'occupation humaine était peu contraignante, dans la mesure où le sol était une propriété collective. Un minimum de gestion spatiale permettait de distinguer des espaces de circulation, d'activités collectives, de production, voire de friches ou de culte ; car le sacré occupait une place raisonnable. En fait, la disposition d ensemble se résumait en enclos juxtaposés. Cependant, force est de reconnaître que cette description ne s'appliquait pas à tous les espaces. Le cas du Ghana est tout à fait particulier, car il faut le mettre en relation avec la civilisation musulmane et l'influence 13 L'auteur parle alors de révolution néolithique et de protoagriculture rudimentaire dans cette région. 14 La notion de protoagriculture est également mise en relief par cet auteur. 129
Villes africaines et villes occidentales : Une urbanisation différenciée considérable qu'elle a introduit dans le paysage urbain. La dynamique urbaine, dans ce contexte, est d'origine économique (commerce de l or). Le royaume Yoruba mérite également d'être retenu pour son réseau urbain, très diversifié, fait de hameaux, de petits villages et de villes. Une recomposition de ce schéma urbain s'est fait plus tard, à l'issue de nombreuses guerres : cela s'est traduit par un "effet de phagocytose" concentrant davantage les populations autour des grandes villes qui offraient plus de conditions de sécurité. Alors que la plupart des royaumes considéraient la ville comme un espace matériellement bâti, ici elle correspondait davantage au mode de vie d'une communauté vivante. Il ne s'agissait pas ici de recenser tous les royaumes, mais plutôt de montrer que quelque soit l'entité socio-politique, l'essor urbain a suivi un cheminement identique : des hameaux à la ville, en passant par des villages. Ce qui, évidemment, n'est plus le cas de nos jours. 3.3.3. Des centres urbains aux villes La carence de recherches archéologiques avancées ne permet pas de mieux situer dans le temps l'émergence du phénomène urbain en Afrique, ainsi que sa nature, voire son ampleur. On peut cependant retenir le fait que cette urbanisation ait été faite par paliers. Ce dont on est à peu près sûr aujourd'hui, c'est la localisation initiale de l'essor urbain. Ainsi, à côté des points de convergence des routes fluviales et terrestres, qui en faisaient de véritables carrefours intérieurs, on pouvait noter les villes-marchandes du Sahel, les ports du désert (islamisation), les ports de la côte atlantique (traite) et les cités swahili de l Océan Indien. Toutes ces localisations portent les signes de nombreux emprunts culturels et technologiques. D'une manière globale, les villes africaines, selon leur région, se situent au croisement de la culture traditionnelle, de la culture musulmane et de la culture occidentale. La ville africaine a ainsi pu être modelée par de nouveaux concepts, de nouvelles technologies et également de nouveaux savoir-faire. Car le rayonnement des centres urbains dépendait de la capacité de ses dirigeants à intégrer toutes les valeurs et l adaptation des populations locales. Tout ne se passait pas de façon pacifique et les intérêts politiques et économiques l'emportaient sur le reste. La capitale politique, berceau d un véritable «syncrétisme urbain», était souvent choisie sur la base de 130
Jules DJEKI critères stratégiques qui allaient de la défense des portes de la ville au contrôle des communautés villageoises, en passant par le ravitaillement en eau ; la survie du citoyen en dépendait. 4. Europe-Afrique : une urbanisation et deux destins Après avoir circonscrit spatialement les deux espaces qui nous concernent et rappelé en partie les conditions historiques du développement urbain, il importe de se pencher davantage sur l'évolution de leurs villes respectives. Cela revient à distinguer la ville occidentale de la ville africaine, à travers leur nature, leurs activités ; en un mot, leur organisation. 4.1. La ville occidentale en tant que modèle Se représenter la ville occidentale en tant que modèle, c'est surtout préciser sa diversité et l'influence qu'elle a exercée, de gré ou de force, auprès des autres nations, notamment africaines. Par la force des choses et à travers une dynamique qui lui est propre, elle a su s'exporter. Cependant, en dressant une typologie des villes européennes, on s'apercevra de la richesse de ses formes et de ses composantes, fruit de plusieurs mutations. Aussi, si dans l'ensemble du continent européen la disposition des villes n'a pas beaucoup varié, en revanche leur maillage s'est beaucoup resserré. 4.1.1. Typologie des villes européennes Plusieurs classifications sont possibles, mais nous excluons d'emblée toute distinction qui prendrait la taille comme critère principal. En effet, ce critère ne faisant pas l'unanimité, il nous semble plus indiqué de retenir les fonctions dominantes, sources de spécialisation. Trois types de villes rentrent dans ce cadre: les villes administratives, les villes commerciales et les villes industrielles. Les premières sont localisables par leur fixation, sur les sites initiaux. Même si par le passé, certaines d'entre elles ont dû être secouées par des conflits de tous ordres, elles ont été réhabilitées. Il s'agit essentiellement de capitales d'etat, avec tout ce que cela suppose comme concentration de pouvoirs, du politique à l'économique, en passant par le religieux. Historiquement, elles ont toujours été dominatrices et elles incarnaient parfois le rayonnement du pays. Les modes d'administration varient selon les systèmes politiques. 131
Villes africaines et villes occidentales : Une urbanisation différenciée Les villes commerciales portent la marque des échanges intra-régionaux et inter-régionaux. Elles n'ont jamais vécu en autarcie, synonyme d'asphyxie. Leur expansion est liée à la notion de marché. Que la nature du commerce soit national ou international, des effets induits urbains sont indéniables. Deux catégories peuvent être retenues : celles dont l'activité commerciale se situe entre le nord et le sud de l'europe, plus localisées à l'intérieur des terres ; et celles dont l'intense activité commerciale était essentiellement maritime, c'est le cas de villes italiennes (Venise, Pise, Gènes) qui ont servi d'intermédiaire pendant longtemps entre l'occident et l'orient. Il faut également parler du rôle joué par la ville de Bordeaux, en tant que port de sortie pour les surplus régionaux, notamment avec le vin comme produit de prédilection. Enfin, les villes industrielles sont consolidées par l activité industrielle. Qu'il s'agisse de la petite industrie ou de l'industrie lourde, ce type de ville est caractérisé par une concentration et une spécialisation spatiale : l'émergence et le développement des zones industrielles ou autres zones industrialo-portuaires en témoignent. Leur gigantisme en font des villes dévoreuses d'espaces. Ces trois groupes de villes, administratives, commerciales et industrielles, au-delà de leur fonction prédominante, sont également des sièges de grands organismes financiers. Cela s'explique par le fait que la diversité des activités nécessite une immobilisation de capitaux afin de promouvoir les innovations, de financer la production. La localisation urbaine de ces capitaux est à l'origine du développement économique des villes. 4.1.2. Mutation de la ville européenne La plupart des mutations survenues au niveau de la ville européenne sont imputables à ce que d'aucuns ont appelé l'urbanisation industrielle, matérialisée par une transformation dans laquelle les villes et les systèmes urbains forgeaient de nouveaux liens économiques 15. La révolution industrielle, à travers son évolution technologique et une production à grande échelle, accentue le phénomène de concentration urbaine et régionale, la ville faisant désormais partie d'un système où elle n'était que la tête de pont. La 15 Cf. P.M. HOHENBERE et L. HOLLEN LEES, op.cit, p. 279-280. 132
Jules DJEKI campagne était entraînée dans ce mouvement car elle bénéficiait par ricochet d'investissements (canaux, routes) indispensables pour assurer les approvisionnements nécessaires à la ville. Tous ces bouleversements ont eu un impact au niveau régional : le basculement du centre de gravité au nord. En effet, Amsterdam, Londres et Hambourg affichaient désormais leur suprématie en poursuivant une croissance régulière, par opposition aux villes méditerranéennes dont le déclin était consécutif à de profondes difficultés et de fortes discriminations de populations urbaines. Venise, Gènes et Florence perdaient leur hégémonie économique. La prospérité du nord et la stagnation, voire l'affaiblissement du Sud, mettent en évidence l'interaction entre la dynamique urbaine et l'essor économique. D'autres types de changements interviennent également pour matérialiser cette croissance urbaine, notamment la différenciation fonctionnelle plus marquée des villes. Les villes se sont davantage spécialisées dans des domaines comme la villégiature, les stations thermales, la religion et même l'éducation au niveau universitaire. Tout ce processus a été accompagné par une mutation d'ordre institutionnel : la politique de décentralisation. Cette politique a permis de mettre en place une démocratie locale, dirigée par un gouvernement local : le pouvoir municipal se consolidait, et la ville pouvait ainsi orienter sa propre politique économique, prendre des initiatives visant à relancer certaines activités en veilleuse ou en créer de nouvelles et attirer des investisseurs pour des projets novateurs. 4.1.3. L urbanisation européenne : de la ville au réseau Le processus d'urbanisation en Europe montre que la ville est le produit d'une histoire, celle d'un continent. Loin d'être isolée, la ville s'inscrit désormais dans un système, qui est soit local, régional ou international. C'est pourquoi, de plus en plus, il est question de réseau, étant entendu que le cadre institutionnel s'y prête et les concepts se multiplient : agglomération, communauté urbaine, métropole, technopole, etc...autant la ville principale accentue sa taille, autant les petites et moyennes villes ont tendance à s'associer. L intercommunalité, qui est l'une des passerelles, permet la convergence d'intérêt des communes et le partage de charges récurrentes. Cependant, la quête d'autonomie et d'indépendance montre des réticences 133
Villes africaines et villes occidentales : Une urbanisation différenciée chez certaines autorités locales. C'est ainsi que les petites villes sont de plus en plus tournées vers elles-mêmes, tandis que les plus grandes recherchent des partenaires au-delà des limites régionales, voire territoriales. En effet, la tentation d'ouverture internationale est de plus en plus pressante, tant la compétition pour la suprématie est évidente. La lutte pour le leadership a dépassé les frontières nationales, afin de capter tout ce qui peut apporter de nouvelles ressources dans la commune. Cette tendance confirme bien la notion de ville européenne, voire occidentale ; dont les principales missions consistent à enraciner les flots de populations, gérer les biens produits, capter et intégrer les technologies de l'information et relier la région aux marchés extérieurs. Toutefois, il restera à atténuer les effets de la différenciation sociale. 4.2. La ville africaine : des caractères multiformes «Tout espace urbain, ou fragment de cet espace, en raison de l'accumulation en son sein de tant d'immeubles, d'équipements, d'hommes, de richesses, d'activités et souvent d'histoire, possède de multiples caractères» 16. Cette citation de Bastié et Dezert montre à suffisance la complexité qui entoure la ville africaine, faite d'amalgame entre tradition et modernisation. Lorsqu'elle n'est pas de taille modeste, elle donne l'impression de «fourre-tout». Après avoir analysé ses différentes variantes, nous essayerons de cerner ses espérances et ses frustrations. 4.2.1. La typologie des villes africaines Qu'il s'agisse de villes anciennes, coloniales ou contemporaines, l'urbanisation en Afrique relève d'un double processus. En premier lieu un processus spatial, c'est-à-dire celui «par lequel des hommes s'agglomèrent en nombre relativement important sur un espace relativement restreint» (Mabogunje, 1968: 33). Deuxièmement un processus social et hiérarchisé, la ville étant «un établissement relativement étendu, dense et permanent d'individus socialement hétérogènes» (Wirth, 1938 : 8). Le caractère relatif de la densité de la population et de la superficie traduit la typologie diversifiée des villes 16 Cf. J. BASTIE et B. DEZERT.- La ville. Paris, Masson, 1991, p.25. 134
Jules DJEKI africaines, mise en exergue par certains auteurs 17. Grosso modo, trois types de villes paraissent mieux résumer la situation. Il s'agit de la ville ancienne, la ville coloniale et la ville contemporaine. La ville ancienne peut correspondre à la ville typiquement africaine décrite précédemment. Elle s'appuie sur un système lignager domestique basé sur la subsistance, la fonction de production et d'échange étant relative, parce que modulée selon les liens et la dynamique sociale en place. Toujours est-il que toute l'activité principale est centrée sur l'agriculture et l'élevage pratiqués de façon rudimentaire. La ville coloniale, en revanche, s'articulait autour d'un système de production esclavagiste et une économie mercantiliste fondée sur des modes de production capitaliste à finalité d'exportation. C'est dans cette optique qu'un intérêt particulier était accordé à la mise en place de structures sociales et d'institutions, liées à des modèles de pouvoir, voire de domination. La ville contemporaine peut être considérée comme le prolongement de la ville coloniale, en ce sens qu'elle porte en elle tous ses héritages. Une certaine orientation et spécialisation tout en renforçant certaines fonctions, notamment politique, permet une hiérarchisation, dont le sommet de la pyramide est occupé par la capitale. Naturellement érigée en pôle d'attraction, la ville contemporaine est génératrice de dynamisme et de contradictions, c'est-à-dire creuset économique, politique et social, mais également lieu de métissage où se mêlent l'ancien et le nouveau. 4.2.2. La ville africaine entre illusions et désillusions Il est bien entendu que cette typologie n'est pas exhaustive car les particularismes sont nombreux et ils reflètent, en grande partie, l'organisation de la société. Dans ce contexte précis, on peut dire que la ville africaine devient le reflet spatial du processus social d'urbanisation. Il est important de noter que nous sommes en présence d'un système urbain dominé toujours par 17 A.M. O CONNOR distingue six types urbains africains : la ville indigène (villes yoruba), la ville musulmane (villes haoussa), la ville coloniale décrétée par l administration (Libreville), la ville européenne crée à partir de la ségrégation légale (Nairobi), la ville duelle associant deux groupes distincts originels (Kampala), la ville hybride supposée marier plus ou moins harmonieusement plusieurs de ces éléments (Saint-Louis) cf. The african city, Londres, Htchinson, 1983, p. 45. 135
Villes africaines et villes occidentales : Une urbanisation différenciée une ville primatiale, érigée en capitale d'état. A la fois vitrine du pays et miroir de la société, la grande ville africaine, de par son gigantisme relatif, fait des réalisations architecturales de prestige, donne toujours l'image d'un État fort. Cela participe de la confusion qui s'instaure entre le pouvoir politique et le pouvoir économique. Si par le passé, le pouvoir que la ville détenait, par son emprise et sa renommée, était indissociable de ses capacités économiques, c'est loin d'être le cas de nos jours. La désillusion est grande, tant au niveau des dirigeants que des populations, car il n'y a presque plus de possibilités d'accroître les capacités économiques. I1 se pose alors le problème du coût de la ville africaine à travers sa «locomotive», la capitale. Ainsi, de la «ville-phare» on aboutit à une sorte de nébuleuse : c est peut-être le résumé de l histoire urbaine de l Afrique. 4.2.3. La ville africaine : intégration, désintégration ou implosion? La taille, la nature et la pluralité des villes africaines ne sont pas propices à impulser un véritable développement des Etats centré sur l'urbanisation. Le contexte actuel laisse apparaître un semis, fruit d'un processus cumulatif de bouleversements de tous ordres. I1 est de plus en plus sûr que l'urbanisation en Afrique, a travers son niveau actuel, n'apparaît pas comme un facteur facilitant le développement. Il s'agit d'une urbanisation sans développement, marquée par des problèmes aigus qui détériorent le cadre de vie du citadin (insalubrité, carence en eau potable, conditions sanitaires déplorables) lorsqu'ils ne l'atteignent pas individuellement (chômage). Dans ce sens, les tensions sociales ne mettent pas la ville africaine à l'abri d'une implosion. Dans le même ordre d'idées, l'instabilité politique et les mouvements afférents issus le plus souvent d'élections aux procédures douteuses plongent les villes africaines dans une confusion. La cohésion sociale, sauvegardée artificiellement et de manière autoritaire jusqu'à la fin des années 80, va en déconfiture. La ville intra muros se subdivise en sous-espaces composites, à la merci de certains réfractaires à l ordre établi et d'autres extrémistes. La dynamique urbaine se trouve menacée d'éclatement. Face à cette situation préoccupante, une réaction s'impose, notamment sur le plan politique. Car, seule une volonté politique peut arriver à jeter les bases d'un nouvel urbanisme 136
Jules DJEKI qui déborderait des marges de la ville. En d'autres termes, l'intégration de la ville dans sa région créerait un environnement urbain plus stable englobant toutes les composantes, et atténuerait du moins spatialement la primauté accordée démesurément à la capitale politique. Cependant, nous gardons présent à l'esprit l'idée selon laquelle la pérennité d'un centre urbain nécessite que deux conditions soient remplies, à savoir des conditions politiques et des conditions économiques, susceptibles d'imprimer une certaine stabilité favorable à l'organisation de la production des échanges dans le respect des citoyens. 5. Conclusion : constantes et mutations urbaines L'exposé sommaire que nous venons de faire sur le processus d'urbanisation en Afrique et en Europe nous amène à tirer certains enseignements. Qu'il s'agisse de l'afrique ou de l'europe, aucune ville ne ressemble à une autre, tant au niveau des conditions historiques qu'économiques, voire culturelles. L'un des caractères irréductibles de l'urbanisation est son individualisme. On relèvera aussi que le phénomène urbain n'est pas statique : la dynamique spatiale et sociale est en constante évolution, influencée davantage par les volontés politiques que par les contraintes écologiques ou technologiques en Afrique. En revanche, les apports technologiques, en Occident, ont permis de mieux structurer davantage l'environnement urbain. Si en Occident, la révolution industrielle a bouleversé positivement le paysage urbain, il n en demeure pas moins qu en Afrique, l appréciation est plus contrastée. Toutefois, force est de reconnaître qu elle a contribué à la généralisation, sur le continent africain du phénomène urbain, et partant des villes de tailles très diversifiées. I1 y a autant de critères que de villes. De part et d'autre, l'agriculture apparaît comme le point de départ de l'urbanisation, mais avec certaines nuances. En Occident, la campagne se prolongeait en ville dans le cadre d'échanges et de distribution de surplus agricoles indispensables aux citadins. Cette relation s'est poursuivie tout au long du processus urbain. Par contre en Afrique, le milieu rural ne se prêtait qu'à une production relativement modeste, pour la consommation interne. Quelques échanges épistolaires et localisés, relevant plutôt d'affinités familiales, n'ont pas pu établir de véritables relations d'interdépendances entre 137
Villes africaines et villes occidentales : Une urbanisation différenciée villes et villages en Afrique. I1 semble plutôt que la ville était coupée de son arrière pays : elle l'asphyxiait en y attirant sa main-d'œuvre. L'industrialisation n'a pas eu le même impact. Son implantation en Afrique ne visait pas une transformation complète des matières premières, mais plutôt leur captage et leur expédition vers l'occident. Technologiquement, elle ne permettait pas une intégration des populations locales, sauf pour les menus travaux. En Europe, elle a contribué à transformer toute la société en la préparant aux mutations futures. Elle s'appuyait sur une technologie qui se développait aux rythmes des découvertes ; elle était soutenue et encadrée par des structures universitaires et scientifiques. La ville occidentale, de par son organisation et ses structures, demeure un tremplin pour la mondialisation. Car, plus que jamais, le développement urbain reste lié au développement économique. La ville africaine, quant à elle, reste repliée sur elle-même, cherchant à se consolider afin de cerner ses besoins primaires (santé, alimentation, logement, etc...) tout en affrontant un défi majeur : sortir du sous-développement. L'urgence des problèmes conjoncturels et structurels à résoudre ne milite pas en faveur d'une planification à long terme, d'où la complexité de la situation actuelle... Malgré la perennité des liens historiques et une coopération à géométrie variable l'intervention des Occidentaux au niveau des villes africaines ne vise pas à leur assurer les besoins essentiels. Avec la complicité d'acteurs locaux, cette contribution multiforme (prêts, dons, etc...) et très localisée, concerne des projets (ambitieux et onéreux) dont la nécessité et l'urgence ne sont pas recommandées. En plus, la technologie utilisée est souvent inadaptée aux capacités et structures du milieu. Enfin, si les besoins des occidentaux, très sophistiqués par ailleurs, sont concentrés sur la compétitivité internationale qui intègre davantage de nouvelles technologies dans la vie courante, la ville africaine quant à elle se tourne du côté de l'informel. Bibliographie - AMBOUROUET-AVARO, J. (1981) - Le Bas-Ogooué. Un peuple gabonais à l aube de la colonisation. Paris, L Harmattan, 289 p. 138
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LE PARTI DE L UNITE NATIONALE GABONAISE (1958-1963) : UNE TENTATIVE DE CREATION D UNE TROISIEME FORCE Résumé POLITIQUE AU GABON Nicolas METEGUE N NAH UNIVERSITE OMAR BONGO LIBREVILLE (GABON) De 1945 à 1968, la vie politique fut essentiellement marquée au Gabon par la rivalité entre l Union Démocratique et Sociale Gabonaise et le Bloc Démocratique Gabonais. Des tentatives de création d une troisième force politique furent initiées sans succès. Le Parti de l Unité Nationale Gabonaise fut l une d elles. Crédité d un bon capital de sympathie au départ grâce à son engagement pour le «non» au référendum de 1958, il échoua, quelques années après, parce qu il ne réussit pas à se forger une réelle identité. Mots clés Abstract Gabon, politique, parti, opposition, histoire. From 1945 to 1968, political life in Gabon was mainly characterized by the rivalry between the Gabonese Democratic and Social Union and the Gabonese Democratic Block. Attempts were made to initiate a third political force; but this was to no avail. One of these was the Gabon National Unity Party. Credited with a soun capital of sympathy at the outset thanks to its commitment to no in the 1958 referendum, it failed a few years later as it was unable to mould for itself a true identity. Key words Gabon, politics, political party, opposition, history. Introduction De 1945, année de création du premier parti politique gabonais, au début de l année 1968 qui vit l instauration du monopartisme au Gabon, la vie politique gabonaise fut essentiellement marquée par la rivalité entre l Union Démocratique et Sociale Gabonaise (U.D.S.G.) dirigée par Jean-Hilaire Annales de l Université Omar Bongo, N 11, 2005, pp. 142-157
Nicolas METEGUE N NAH Aubame et le Bloc Démocratique Gabonais (B.D.G.) dont les leaders étaient Paul-Marie Gondjout et Léon Mba 1. Les initiatives pour créer une troisième force politique ne manquèrent cependant pas. Ainsi, en 1945, Emile Issembè créa le Parti Démocratique Gabonais (P.D.G.) souvent faussement appelé «Parti Démocratique Africain» par certains auteurs 2 - qui disparut en 1953 dans une fusion avec le Comité Mixte Gabonais de Léon Mba ayant donné naissance au Bloc Démocratique Gabonais. En 1957, après les élections à l assemblée territoriale ayant vu les conseillers indépendants occuper le deuxième rang après l U.D.S.G. majoritaire 3, François Meye, un des trois élus de la région du Moyen-Ogooué, lança un appel à la constitution d un troisième groupe politique baptisé Rassemblement Gabonais - qui n eut aucun écho 4. Enfin, en 1958, fut créé le Parti de l Unité Nationale Gabonaise (P.U.N.GA.) qui, lui aussi, connut une très brève existence mais marqua les populations par sa courageuse position lors du référendum sur la communauté franco-africaine. C est ce dernier aspect qui rend le cas du P.U.N.GA. intéressant. En effet, crédité d un important capital de sympathie auprès des populations au lendemain du référendum, le P.U.N.GA., qui afficha lui-même, dès le départ, l ambition de devenir la troisième force politique du pays 5, pouvait espérer occuper une place importante et jouer un rôle capital sur la scène politique gabonaise durant des décennies. Mais il n en fut rien. Cinq ans à peine après sa création, le P.U.N.GA. en vint curieusement à se saborder et à disparaître dans des conditions qui amenèrent les populations à se gausser de lui et de ses fondateurs en composant un calembour rapprochant le nom «P.U.N.GA.» du mot «ompunga» qui, en langue omyènè, signifie «le vent» 6. En somme, considéré avec sérieux à sa création, le P.U.N.GA, parce qu éphémère, devint, quelques années plus tard, la risée des populations. Mais au-delà de cette attitude populaire, se pose le problème des raisons de l échec de ce parti 1 Le premier était secrétaire général et le second secrétaire général adjoint du parti. 2 C est le cas dans Mémorial du Gabon. Les chemins de l indépendance 1960-1964. S.I.E.D., Genève 3, et SYNER, Monaco, 1985, p. 17, et dans de nombreux travaux d étudiants. 3 A.N.G-F.P., carton 159 : résultats des élections des 31 mars et 5 mai 1957. 4 A.F.P.-B.Q.I.G., n 653, 16 mai 1957 : Déclaration de M. François Meye, Conseiller Territorial du Moyen-Ogooué. 5 A.N.G.-F.P., carton 605 : programme du P.U.N.GA., Libreville, 12 novembre 1958, p. 3. 6 Témoignages concordants de tous nos informateurs. 143
Une tentative de création d une troisième force politique au Gabon dont l avenir, en tant que troisième force politique du pays, semblait très prometteur. Il faut dire, tout de suite, que les sources écrites permettant d étudier cette question sont plutôt rares pour plusieurs raisons. Tout d abord, le P.U.N.GA. n ayant pas eu d organe de presse et ne comptant pas d élus à l assemblée 7 dont on pourrait lire les déclarations dans le journal des débats, n a pas produit beaucoup de témoignages écrits directs de son activité. En outre, aux Archives Nationales du Gabon, les dossiers concernant ce parti où l on peut, par exemple, consulter les fiches de renseignements de la police, sont encore classés confidentiels 8. Aussi, actuellement, comme sources écrites de première main, nous ne disposons que du manifeste du parti et de quelques communiqués parus dans la presse locale. Cette carence de documents écrits produits directement par le P.U.N.GA. est surtout gênante pour l étude de l idéologie de ce parti. Mais, sur les autres aspects de sa vie, les documents écrits sont assez nombreux et les sources orales encore abondantes, dans la mesure où nombre de personnes ayant suivi son activité sont encore vivantes 9. A l analyse de cette documentation écrite et orale, certes non exhaustive mais largement suffisante, l échec du P.U.N.GA. apparaît essentiellement dû à un problème identitaire que vivait ce parti sur le triple plan organisationnel, idéologique et directionnel. I- Une dissidence mal assumée Le Parti de l Unité Nationale Gabonaise (P.U.N.GA.) fut créé, au début du mois de septembre 1958, par d anciens militants de l Union Démocratique et Sociale Gabonaise (U.D.S.G.) en désaccord avec la position prise par ce parti lors du référendum sur la communauté franco-africaine. 7 Le P.U.N.GA. avait été fondé après les élections territoriales de mars 1957. Les prochaines législatives n intervinrent qu en février 1961, sous le signe de l Union nationale. Entre-temps, malgré le changement de statut du Gabon, le premier ministre Léon Mba ne voulut pas en organiser. Le P.U.N.GA. disparut dès la fin de l Union nationale sans avoir jamais eu l occasion de présenter des candidats à une élection. 8 Une mesure qui, curieusement, n est appliquée que lorsqu il s agit de chercheurs gabonais ou africains, les Européens n étant visiblement pas concernés, puisqu ils sont régulièrement autorisés à consulter lesdites sources. 9 Voir liste de quelques-uns de nos informateurs à la fin de l article. 144
Nicolas METEGUE N NAH Ce référendum, décidé par le général de Gaulle revenu au pouvoir en France en mai 1958, proposait, on le sait, à chaque territoire français d Afrique, la possibilité de devenir un Etat membre de la Communauté franco-africaine et de continuer ainsi à évoluer sous la tutelle de la France en votant «oui» ou bien alors d accéder immédiatement à l indépendance par un vote majoritaire du non 10. Au Gabon, si le Bloc Démocratique Gabonais (B.D.G.) fit campagne, de bout en bout, pour le oui, l Union Démocratique et Sociale Gabonaise (U.D.S.G.), elle, tergiversa quelque peu. Suivant le mot d ordre lancé par le Parti du Regroupement Africain (P.R.A.) dont elle était la section au Gabon- lors d un congrès tenu à Cotonou en juillet 1958, elle milita, durant une bonne partie de la campagne référendaire, pour le non 11. Par cette position, l U.D.S.G. marquait sa réprobation de la procédure d accession des territoires d outre-mer à l indépendance proposée par le projet de constitution de Charles de Gaulle. Celui-ci, en son article 86 du titre XII, laissait en effet l initiative de la transformation du statut du territoire à la seule République française, alors que l U.D.S.G., comme d autres partis de l Afrique Equatoriale Française (A.E.F.), estimait que cela devait se faire par une simple décision unilatérale des Assemblées et Conseils de Gouvernement locaux 12. Lors de la parution du projet de constitution définitif, la modification souhaitée fut faite. Au sein du P.R.A., la détermination qui avait prévalu à Cotonou se dissipa et, au cours d une autre réunion à Niamey, cette organisation ne put ni réaffirmer ni infirmer officiellement sa première décision. Une liberté totale de choix fut donc laissée aux sections territoriales du Mouvement pour le vote. L U.D.S.G., que satisfit la procédure définitivement retenue pour l accession des territoires d outre-mer à l indépendance, invita alors la population à voter oui au cours de son 10 Témoignages concordants de tous nos informateurs. 11 J. Ki-ZERBO : Histoire de l Afrique. D hier à Demain., Paris, Hatier,1978, p. 513 et N METEGUE N NAH. : Histoire de la formation du peuple gabonais et de sa lutte contre la domination coloniale (1839-1960). Thèse de doctorat d Etat ès lettres et sciences humaines, Université de Paris I Sorbonne, Paris, 1994, pp. 527-528. 12 Cité dans Halte au colonialisme! Halte à la démagogie!, texte diffusé par le Mouvement Gabonais d Action Populaire (M.G.A.P.) et reproduit par Paul-Vincent Pounah dans Jalons pour une histoire, p. 28, manuscrit, inédit. 145
Une tentative de création d une troisième force politique au Gabon deuxième congrès tenu à Oyem du 5 au 7 septembre 1958 13. Dès lors, les militants mécontents de ce changement de position avec, à leur tête, René- Paul Sousatte, quittèrent l U.D.S.G. et créèrent immédiatement le P.U.N.GA., qui se mit à battre campagne pour le non. Ses efforts furent couronnés par des résultats assez encourageants. En effet, si, sur l ensemble du pays, le oui l emporta largement 14, le non obtint quand même 7,35% des suffrages exprimés et, surtout, il fut majoritaire dans la Nyanga où les consignes de vote du P.U.N.GA. furent particulièrement bien suivies. Dans cette région, il y eut en effet 6055 non contre 4597 oui 15. Ces résultats, même s ils ne doivent pas être considérés comme dus à la seule action du P.U.N.GA 16, prouvent que, dès le départ, ce parti disposait d une certaine audience dans le pays- notamment dans le sud de celui-ci -qu il lui revenait d étendre par la suite en s affirmant davantage. Or, justement, le P.U.N.GA. ne sut pas se détacher réellement de l U.D.S.G.. Il agit toujours de connivence avec ce dernier parti et prit toujours, à sa suite, les mêmes positions que lui. Ainsi, les nombreuses manifestations que le P.U.N.GA. organisa à Libreville et à Port-Gentil en 1958-1959 avec le Comité de Salut Public et d action civique du Gabon (C.S.P.) le furent avec l appui de l U.D.S.G et le pouvoir soupçonna même, en mars 1960, les deux partis de préparer ensemble un complot 17. En juillet 1960, lorsqu il s agit de se prononcer sur la procédure à suivre pour la mise en p lace des nouvelles institutions du Gabon.indépendant, le P.U.N.GA. donna encore l impression d être à la remorque de l U.D.S.G. en s alignant purement et simplement, le 28 juillet 1960, sur la proposition de Table ronde faite, quelques jours plus tôt, par le parti de Jean- Hilaire Aubame 18. Enfin, durant l Union Nationale (1961-1963), le 13 N. METEGUE N NAH : Histoire de la formation du peuple gabonais et de sa lutte contre la domination coloniale (1839-1960), op. cit., p. 528. 14 A.N.G.-F.P., carton 2046 : résultats définitifs du référendum de 1958. 15A. F.P.-B.Q.I.G., n 1065, mardi, 30 septembre 1958. 16 Des individus et un parti le Mouvement Gabonais d Action Populaire (M.G.A.P.) formé par les étudiants en France au lendemain du référendum préconisèrent aussi le vote du non. 17Fl. BERNAULT : Démocraties ambiguës. Congo-Brazzaville, Gabon : 1940-1965., Paris, Karthala 1996, p. 296. 18 A.F.P.-B.Q.I.G., n 1716, jeudi, 28 juillet 1960. 146
Nicolas METEGUE N NAH P.U.N.GA. ne se démarqua des positions de l U.D.S.G. ni sur le problème principal de la création d un parti unique qui se posa au gouvernement en janvier 1963 ni sur celui de la sortie dudit gouvernement 19. Le P.U.N.GA. et l U.D.S.G. étant tous deux dans l opposition, on peut penser que tous ces faits étaient des manifestations de leur volonté de présenter au gouvernement un front uni pour mieux le combattre. Mais il reste qu ils donnèrent du P.U.N.GA., dans l opinion publique, l image d un parti satellite de l U.D.S.G. ayant du mal à affirmer sa différence et à se constituer une clientèle capable d en faire une véritable force politique indépendante. Il en fut sans doute ainsi parce que, sur le plan idéologique, le P.U.N.GA. ne présenta réellement aucune originalité par rapport à l U.D.S.G. dont s étaient séparés ses militants. II- Une idéologie insuffisamment élaborée et sans originalité En prônant le vote du non lors du référendum du 28 septembre 1958 sur la Communauté franco-africaine, le P.U.N.GA. avait fait très forte impression sur l opinion publique en apparaissant comme un parti nationaliste farouchement opposé à la domination étrangère et, singulièrement, française. Mais, en fait, à l analyse d un document de six pages 20 censé exposer sa doctrine mais ressemblant davantage à une explication de vote qu il avait publié le 12 novembre 1958, sa ligne politique ne présente aucune différence essentielle avec celles des deux autres partis qu il entendait concurrencer. Elle apparaît même, à certains égards, très floue. Tout d abord, le P.U.N.GA. rejette ce qu il appelle les idéologies préfabriquées 21, ce qui veut dire qu il entendait innover et proposer à l opinion quelque chose d original, conçu à partir de l héritage culturel des peuples du Gabon. Dans l exposé de sa doctrine, on peut en effet lire : Au lieu de continuer de singer les us et coutumes des autres pour bâtir notre société, nous devrions au contraire puiser dans notre passé assez d éléments positifs qui nous permettent de donner à notre organisation future des assises solides. Nous rejetons donc toutes les idéologies préfabriquées, nous voulons plutôt et ce, en dehors de tous engagements occultes, tenter 19 Ch. F. And A.B. DARLINGTON: African betrayal. David Mckay Company, Inc., New- York, 1968, p. 119. 20 A.N.G. F.P., carton 605 : Programme du P.U.N.G.A., op.cit. 21 Ibid., p. 4. 147
Une tentative de création d une troisième force politique au Gabon de délimiter une base économique et morale à notre action pour que notre politique soit adaptée à la conception sociale des habitants de ce pays 22. Mais, outre que, dans cette déclaration, les expressions comme délimiter une base économique et morale à notre action et conception sociale des habitants de ce pays restent floues, on ne voit présenter nulle part dans le texte ou dans d autres écrits-le modèle de société que proposait le P.U.N.GA. sur la base de l expérience organisationnelle des anciennes sociétés autochtones. A moins que ce ne soit ce que son comité directeur définissait en ces termes : Il se propose donc avec le concours de toutes les bonnes volontés de grouper les différentes ethnies de la vieille société africaine pour former une société nouvelle détribalisée capable de préparer sans heurts l avènement d une démocratie sociale et spiritualiste faite de tolérance et de fraternité 23. Même si l on ne voit pas très bien le lien avec l organisation de l ancienne société, on comprend, ici, que le P.U.N.GA. entendait œuvrer à la construction d une société détribalisée, préalable à l institution de la démocratie sociale et spiritualiste dont il rêvait. Celle-ci est, à son tour, définie comme un régime où tous les organes de la société s efforceront, par l enseignement de la morale et l éducation de développer le respect de la dignité humaine et de garantir l exercice des libertés fondamentales et religieuses 24. Ici, se trouve affirmée, au centre de l idéologie du P.U.N.GA., une valeur fondamentale, à savoir la démocratie. L attachement de ce parti à celleci s est confirmé tout au long de son existence. Ainsi, dès la fin du référendum et l érection du Gabon en Etat-membre de la Communauté, il s est mis, manifestations de rue à l appui, à revendiquer l organisation de nouvelles élections législatives qu exigeait le nouveau statut du pays 25. De même, en juillet 1960, il a montré, en adhérant à la proposition de Table ronde de l U.D.S.G., son souci de la consultation du peuple pour la détermination et la mise en place des nouvelles institutions du Gabon indépendant 26. Mais, en fait, ce souci de la démocratie n est pas alors particulier au P.U.N.GA.. En effet, si, dans le paysage politique gabonais de l époque, le B.D.G. au pouvoir est considéré comme un parti peu respectueux de la 22. Ibid., pp. 4-5. 23. Ibid., p. 2. 24. Idem. 25 Fl. BERNAULT: Démocraties ambiguës. Congo-Brazzaville, Gabon : 1940-1965, op.cit. p. 294. 26 A.F.P.-B.Q.I.G., n 1716, jeudi, 28 juillet 1960. 148
Nicolas METEGUE N NAH démocratie et son leader Léon Mba regardé comme un dictateur 27, l attachement de l U.D.S.G. aux libertés démocratiques est, lui, incontestable et évident ; il y a même lieu d affirmer que le P.U.N.GA. devait son attachement à la démocratie à l ancienne appartenance de ses militants à l U.D.S.G. Cela apparaît, en tout cas, très clairement dans l exposé de la doctrine du P.U.N.GA. où l on peut lire, en conclusion du passage consacré à la démocratie sociale, cette phrase : Libérer l homme de la terreur, de l oppression et de la misère, telle est la plus haute aspiration du Parti 28. Il s agit là d un véritable plagiat du programme de l U.D.S.G. et de l ouvrage de son secrétaire général, Jean-Hilaire Aubame 29, qui, eux, expliquaient ainsi les fondements de leur adhésion à l idéologie socialiste qu ils proclamaient très haut 30. Les fondateurs du P.U.N.GA., par cet emprunt et bien d autres à leur ancien parti, se situaient visiblement dans le même sillage idéologique mais ont refusé de l afficher. Un exemple de ce camouflage idéologique se lit bien dans la définition qui est donnée du P.U.N.GA dont il est dit qu il est un parti démocratique, social, anti-raciste 31. Le mot social, mis certainement ici pour éviter l emploi de l adjectif socialiste et parce que, accolé au mot parti, on ne voit pas très bien ce qu il signifie, rendait la pensée politique des fondateurs du P.U.N.GA. plutôt floue. Mais, en réalité, ce flou traduisait un manque d originalité idéologique encore plus patent en ce qui concernait les rapports avec les pays voisins et la métropole. Sur ces deux questions, d une brûlante actualité à la veille de l indépendance, les positions du P.U.N.GA. ne présentaient, par rapport à celles de l U.D.S.G. et du B.D.G., rien de particulier qui aurait pu lui attirer des sympathies et consolider ses rangs. Le problème des rapports avec les pays voisins se posait à propos de l accession en groupe des quatre territoires de l ancienne Afrique Equatoriale Française (A.E.F.) à l indépendance sous la forme d une fédération qui aurait 27 A.G.I.-B.Q.I., n 297, 27 décembre 1963. Voir aussi Fl. BERNAULT. : Démocraties ambiguës, op. cit., pp. 293-302. 28 A.N.G.-F.P., carton 605: Programme du P.U.N.GA., op. cit., p. 2. 29. J-H. AUBAME: Renaissance Gabonaise. Programme de regroupement des villages. Imprimerie officielle, Brazzaville, 1947. Voir aussi A.G.G.A.E.F., série D, dossier 5D159 : liste des associations. Libreville, le 4 novembre 1949. Et A.F.P.-B.Q.I.G. n 1360, 22 mai 1959 : Programme politique, économique et social de l U.D.S.G. 30 A.F.P.-B.Q.I.G., n 1753, 12 septembre 1960 : Au congrès de l U.D.S.G. 31 A.N.G. F.P., carton 605 : programme du P.U.N.G.A., op.cit., p. 1. 149
Une tentative de création d une troisième force politique au Gabon pris la dénomination d Union des Républiques d Afrique Centrale (U.R.A.C.) 32, selon un vœu cher au leader centrafricain Barthélemy Boganda. Sur cette question, le P.U.N.GA. se montra autonomiste comme les deux autres partis gabonais. Ses fondateurs affirmaient notamment : Il va sans dire que notre parti est par essence même opposé à toute idée de fédération primaire ou autre avant d avoir réalisé son premier objectif qui est l Unité Nationale 33. Et de résumer ainsi la position de leur parti : L Unité Nationale d abord, Etats-Unis d Afrique ensuite 34. La même concordance de vues avec les autres partis se retrouvait fondamentalement dans l attitude envers la France colonisatrice. De prime abord, le P.U.N.GA., par son engagement pour le non au référendum du 28 septembre 1958, était apparu comme un parti résolument opposé à la présence française au Gabon, un parti anti-français. En réalité, il n en était rien. Expliquant leur position, les fondateurs du P.U.N.GA déclarent en effet : Si les uns ont voté oui par sentimentalité, nous avons voté non par désaprobation 35. Le P.U.N.GA. refusait l octroi de l indépendance par une nouvelle loi fondamentale. Pour ce parti, les divers stades prévus par les constituants de 1946 suffisaient amplement à donner au Gabon les structures politiques que les populations gabonaises désiraient par voie de négociations directes sans s engager dans un maquis de procédure que nous offre la nouvelle constitution 36. Le P.U.N.G.A. ne militait donc pas pour une séparation d avec la France. Bien au contraire, ses fondateurs déclarent : nous ne pouvons que proclamer solennellement notre détermination de défendre la thèse qui nous est chère : la coexistence permanente des peuples gabonais et français dans une complète égalité de droits. C est ainsi que nous prévoyons dans notre projet de constitution le principe de la double citoyenneté tant pour les gabonais que pour les français qui ont investi ou investiront des capitaux au Gabon 37. Et d ajouter : Le rôle de la France n est pas terminé et nous pensons que de longues années encore le Gabon aura besoin de techniciens et de capitaux 32 - Voir METEGUE N NAH (N.) : «L échec de l U.R.A.C. ou les difficultés de l intégration sous-régionale en Afrique in L intégration régionale en Afrique centrale : une mise en perspective». Actes de la table ronde organisée par le C.E.R.G.E.P., U.O.B., Libreville, 13-14-15 octobre 1993 33. - A.N.G.-F.P., carton 605 : Programme du P.U.N.G.A., op.cit., p. 4. 34 - Idem. 35 - Ibid., p. 5. 36 - Idem. 37 Ibid., p. 6. 150
Nicolas METEGUE N NAH français. Leur présence est souhaitée par tous les gabonais à condition toutefois que certaines conceptions surannées soient bannies de nos rapports 38. En fait, tout cela ne différait en rien de ce que pensaient l U.D.S.G. et le B.D.G. qui affichaient le même attachement à la métropole. Enfin, en dehors des domaines comme celui des rapport sociaux et celui des relations avec les autres pays africains et la France, sur lesquels le P.U.N.GA. s avérait très prolixe, sur le reste et notamment sur l organisation économique du pays, ce parti ne proposait rien, laissant ainsi conclure à une insuffisance d élaboration de sa pensée politique. A ces faiblesses sur le plan idéologique, s ajoutait le manque de charisme du leader du parti. III- Un leader sans charisme Le Parti de l Unité Nationale Gabonaise fut créé par René-Paul Sousatte. Né le 18 juin 1913 à Guimanga, dans le Fernan-Vaz 39, ce dernier, avant de venir à la politique, était contrôleur des transmissions coloniales. Il commence à se faire remarquer en 1947, année au cours de laquelle il crée une association dénommée Comité Gabonais d Etudes Sociales et Economiques (CO.G.E.S.) qui se proposait de grouper tous les gabonais dans un esprit de compréhension mutuelle et de fraternité humaine, en dehors de toutes tendances ou affinités idéologiques ou confessionnelles 40. La première et unique réalisation de ce Comité fut la création d une Coopérative Africaine dont le premier comptoir fut inauguré à Port-Gentil le 11 novembre 1947 41. Cette coopérative, dont le directeur général était René- Paul Sousatte lui-même et le directeur général adjoint Georges Damas, projetait de se passer des maisons commerciales installées au Gabon en achetant directement les marchandises à Paris 42. En 1948, le mouvement s étendit à d autres régions par la création de sections à Libreville, Omboué, Lambaréné, Mouila, Fougamou et Tchibanga. Mais toutes ces sections ne manifestèrent aucune vitalité. En fait, le mouvement, à peine né, périclita très 38 Idem. 39. A.N.G.-F.P., carton 356: Liste des candidats. Election à l Assemblée de l Union Française (19 octobre 1947) (par le gouverneur, chef de territoire, Roland Pré). 40 - A.N.G.-F.P., carton 116 : La voix du CO.G.E.S., années 1948 et 1949,,n s 2,3 et 4, p. 1. 41.Ibid., p. 5. 42.Ibid. Le comptoir d achat des marchandises à Paris se trouvait 29, rue Vernet. 151
Une tentative de création d une troisième force politique au Gabon vite. Ce déclin était dû à des difficultés financières. En effet, l Association, pour créer d autres comptoirs, avait besoin de quinze millions de francs 43. Or, le premier comptoir, mal géré, ne produisit pratiquement rien 44. Du côté des banques coloniales, il n y avait aucun espoir d obtenir un crédit, car l action du CO.G.E.S., à travers la Coopérative Africaine, était de nature à inquiéter certains milieux d affaires coloniaux dont elle tentait de briser l emprise économique. En fait, si le CO.G.E.S. put vivoter ici et là jusqu au début des années 1950, ce ne fut pas du fait de son propre dynamisme mais plutôt de celui du soutien personnel de son fondateur qui occupa de hautes fonctions politiques entre 1947 et 1953. L année 1947, en dehors de la création du CO.G.E.S, vit en effet aussi la grande entrée de René-Paul Sousatte sur la scène politique gabonaise par son élection à l assemblée de l Union française. En fait, cette élection au suffrage indirect fut très difficile pour Sousatte. Huit candidats s y présentaient, dont quatre Français (Lucien Cordier, Henri Fauvette, Paul Antonini, Valentine Piraube) et quatre Gabonais (Louis-Emile Bigmann, Emile Issembè, Etienne Makaga, René-Paul Sousatte). Le fondateur du CO.G.E.S ne l emporta que grâce à l appui du député Jean-Hilaire Aubame qui mit tout son poids sur la balance pour barrer la route au leader du Parti Démocratique Gabonais Emile Issembè, son principal adversaire politique à l époque 45. Dans le rapport fait par l administration coloniale sur ce scrutin, on peut en effet lire : Les Fangs se sont attachés à présenter et faire triompher un candidat de leur choix, ou plus exactement du choix de leur représentant, le Député Aubame : Sousatte, candidat indépendant, qui partait avec le double avantage d être le représentant des masses de l intérieur et de pouvoir compter sur la propagande très active des Fangs. En fait, bien que de race Eshira, et par conséquent, normalement beaucoup plus dans la zone d influence pongwé que dans le champ d attraction Fang, ce candidat avait la chance de compter sur la vieille amitié d Aubame et de trouver précisément en face de lui un 43-. A.N.G.-F.P., carton 116 : la voix du CO.G.E.S., op. cit., p. 1. 44 -.A.N.G.-F.P., carton 46 : Région de l Ogooué-Maritime. Rapport politique, année 1953. Port-Gentil, le 23 février 1954. 45 Témoignage de Paul-Vincent Pounah. Libreville, 1982. 152
Nicolas METEGUE N NAH adversaire pongwé que pour rien au monde les Fangs n auraient laissé élire 46. Grâce à ce soutien d Aubame, Sousatte arriva en tête au premier tour de scrutin avec quatorze voix alors qu Issembè n en récoltait que trois, occupant la troisième place après Valentine Piraube (sept voix). Cette dernière, malgré le désistement d Issembè en sa faveur, fut finalement battue au second tour par huit voix contre dix-huit à Sousatte 47. Par cette élection à l assemblée de l Union française le 19 octobre 1947, René-Paul Sousatte devenait l une des trois grandes personnalités politiques autochtones représentant alors le Gabon en métropole. Il en profita pour essayer de faire fonctionner le CO.G.E.S. qu il dota d un organe de presse baptisé La voix du CO.G.E.S.. Mais tout cela fut très éphémère. En fait, René-Paul Sousatte ne réussit pas, dès cette époque, à créer, dans l ensemble du pays ou dans le sud de celui-ci dont il était originaire, un courant d opinion dont il serait devenu le leader. Devant son mandat à l assemblée de l Union française au député Jean-Hilaire Aubame, il en devint en quelque sorte l obligé, adhéra à son parti et évolua plus ou moins politiquement dans son ombre. Mais cette collaboration ne semble pas avoir été très satisfaisante, puisqu en 1953, le député lui retira son soutien pour l accorder plutôt à Jean- Jacques Boucavel lors de l élection du conseiller de l Union française. C est qu en réalité, l homme manquait de dynamisme et ne jouissait pas d une très bonne image. Sousatte, lui-même, révèle incidemment ce que l on pensait de lui dans un texte intitulé Appel qu il a diffusé en 1953, lors des élections pour le renouvellement de l assemblée de l Union française. Dans ce document, il écrit : Il paraît que je me suis octroyé une cure de repos de six ans 48. Plus loin, il ajoute : Enfin, le grand reproche : depuis six ans, je n ai visité que deux régions 49. Il termine en reprenant lui-même les épithètes qu on lui accole en ces termes : Sousatte le voyou, Sousatte le plus petit parlementaire du Gabon, Sousatte le menteur, 50. En somme, Sousatte apparaissait comme un 46 A.N.G.-F.P., carton 356 : Rapport sur les élections à l Assemblée de l Union Française ; Libreville, le 4 novembre 1947, p. 2. 47. Ibid., p. 4. 48 Appel, p. 1. 49 Idem. 50. Idem. 153
Une tentative de création d une troisième force politique au Gabon politicien manquant de dynamisme et de sérieux. Certes, s applique-t-il, tout au long de son texte, à le démentir en mettant l opinion en garde contre certains propos mensongers qui sont répandus par une clique de profiteurs et d incapables qui s érigent en juges souverains 51. Mais il reste que l homme ne put réellement dissiper l image qu on s était faite de lui et parvenir à inspirer une confiance mobilisatrice des énergies. Conclusion Ainsi, dépourvu de leader de grande stature politique et d une idéologie originale, le Parti de l Unité Nationale Gabonaise ne put se forger sa propre personnalité. Il resta toujours arrimé à l Union Démocratique et Sociale Gabonaise dont il apparut plus ou moins comme un appendice. Dans ces conditions, il ne pouvait véritablement attirer grand monde dans un paysage politique où il n offrait rien de nouveau. Comprenant que leur parti était condamné à végéter et en butte à la répression exercée par Léon Mba, les dirigeants du P.U.N.GA. choisirent de le saborder et d intégrer le Bloc Démocratique Gabonais au pouvoir le 17 juin 1963 52. Sources et bibliographie I- Sources A- Sources écrites Archives du Gouvernement Général de l A.E.F. (A.G.G.A.E.F.) : Série D, dossier 5D159. Archives Nationales du Gabon, Fonds de la Présidence de la République (A.N.G.-F.P.) : cartons 46, 116, 159, 356, 605, 2046. Agence Gabonaise d Information - Bulletin Quotidien d Information (A.G.I.-B.Q.I.) : n 297 du 27 décembre 1963. Agence France-Presse - Bulletin Quotidien d Information du Gabon (A.F.P.-B.Q.I.G.) : numéros 653 du 16 mai 1957. 51 Idem. 52 L Effort Gabonais, n 38, semaine du 4 au. 11 juillet 1963, p. 3 : «L unité nationale. Dissolution du Parti P.U.N.G.A.» 154
1065 du 30 septembre 1958. 1360 du 22 mai 1959. 1716 du 28 juillet 1960. 1753 du 12 septembre 1960. L Effort Gabonais, n 38, semaine du 4 au 11 juillet 1963. B- Sources orales Informateurs : Nicolas METEGUE N NAH ABOUGHE Grégoire : Environ 53 ans, bibliothécaire, ancien exilé politique intérieur en 1965. Entretien à Libreville le 10 janvier 1994. M VEY OLLOMO Louis : Né en 1927, fonctionnaire retraité, secrétaire général de la C.G.T. ou C.G.A.T., détenu politique en 1957, 1959 et 1960. Entretien au quartier Lalala à Libreville, le 19 décembre 1993. MBA NDONG Marc : 55 ans, administrateur civil, membre fondateur du M.N.R.G. en 1964. Entretien le 3 avril 1993 à Libreville. MEYOGHE Jérôme : 59 ans, comptable retraité, commissaire politique chargé de mission du M.N.R.G. Entretien le 21 février 2000 à Avéa (Libreville). NAN NGUEMA Marc Saturnin : 57 ans, administrateur civil, ancien diplomate. Entretien à Libreville, le 30 juillet 1993. NENET Roger : 69 ans, fonctionnaire retraité, emprisonné lors du coup d Etat de 1964. Entretien le 12 décembre 1999 à Libreville. NGUEMA MVIE César : Plus de 60 ans, fonctionnaire retraité, détenu politique de 1964 à 1968. Entretien le 16 juin 1993 à Libreville. NZOGHE NGUEMA Jean-Pierre : Né en 1932, enseignant du supérieur, premier secrétaire général du M.G.A.P. en 1958. Entretiens le 16 juillet 1981 et le 16 juillet 1988 à Libreville. 155
Une tentative de création d une troisième force politique au Gabon OBIANG BILIE Pierre François : 58 ans, ancien instituteur, ancien maquisard du M.N.R.G., ancien détenu politique. Plusieurs entretiens entre 1993 et 1998. Entretien principal le 29 août 1993 à Adouma (Lambaréné). OBIANG NDONG Gaubert : 71 ans environ, député, ancien exploitant forestier, ancien détenu politique. Entretien le 10 juillet 1993 à Nkembo (Libreville). POUNAH Paul-Vincent : Né en 1914, administrateur civil retraité, auteur de plusieurs ouvrages, articles et manuscrits sur les Ngwèmyènè. Nombreux entretiens entre 1975 et 1988 à Libreville. RAPONTCHOMBO Gaston : Né en 1927, ingénieur agronome, ancien directeur général des Archives Nationales, de la Bibliothèque Nationale et de la Documentation Gabonaise, conseiller du président de la République. Entretien le 18 juillet 1981. II- Bibliographie BERNAULT (Fl.) : Démocraties ambiguës. Congo-Brazzaville, Gabon : 1940-1965., Paris, Karthala, 1996, 423 p. DARLINGTON (Ch. F. and A. B.) : African betrayal. David Mckay Company, Inc., New-York, 1968. KI-ZERBO (J.): Histoire de l Afrique noire. D Hier à Demain. Hatier, Paris, 1978, 768 p. MENGUE MOTO (M. Fl.) : Le régime présidentiel gabonais de 1961 à 1968. Mémoire de maîtrise d histoire, FLSH, U.O.B, Libreville, 1999, 169 p. METEGUE N NAH (N.) : Histoire de la formation du peuple gabonais et de sa lutte contre la domination coloniale (1839-1960). Thèse de doctorat d Etat ès lettres et sciences humaines, Université de Paris I Sorbonne, Paris, 1994, 852 p. NZE NGUEMA (F. P.) : L Etat au Gabon de 1929 à 1990. Le partage institutionnel du pouvoir., Paris, L Harmattan, 1998, 239 p. PION (H.) : L évolution politique du Gabon depuis le milieu du XX e siècle jusqu à la mort du président Léon M BA (1967). Thèse de doctorat de 3 e cycle d histoire, Université de Bordeaux III, Bordeaux, 1967, 297 p. 156
Nicolas METEGUE N NAH POURTIER (R.) : Le Gabon. Tome 1 : Espace Histoire Société ; 254 p. Tome 2 : Etat et développement ; 351 p., Paris, L Harmattan,1989. ROSSATANGA-RIGNAULT (G.) : L Etat au Gabon. Histoire et Institutions. Libreville, Editions Raponda Walker, 2000, 485 p. WEINSTEIN (B) : Léon Mba : The ideology of dependance. Genève-Afrique, 6, 1967, pp. 49-62. 157
Résumé : J. BOUVERESSE OU L ACCOMPLISSEMENT ANALYTIQUE DE LA «FIN» DE LA PHILOSOPHIE 1 Pierre Nzinzi Université Omar Bongo Libreville, Gabon L histoire de la philosophie est marquée par la déclaration récurrente de sa «fin» et par les essais de sa reconstitution sur de nouvelles bases. Dénoncée comme «héroïque» par la tradition analytique, cette déclaration a été identifiée simplement à la dialectique de la «liquidation» et de la «réforme» par M. M. Carrilho, qu on vérifiera ici dans le cadre justement de cette tradition, et en particulier dans son moment ou accomplissement bouveressien. Celui-ci ne semble cependant pas moins rappeler la méthode éprouvée par la célèbre déconstruction de Derrida, qui ne saurait suffire à justifier sa réputation de «philosophe» aux yeux de Bouveresse. Mots-clés : Critique éthique, logique, déconstruction, «fin» de la philosophie, néopositivisme, philosophie analytique/continentale, philosophie/art, philosophie/démocratie, philosophie/science, philosophie/violence, post-philosophie. Abstract The history of philosophy is marked by the recurring declaration on its «end» and by the essays of its reconstitution on new bases. This declaration has been denounced as «heroic» by the analytical tradition. It has merely been identified with the dialectics of «liquidation» and of «reform» by Carrillo, this dialectic will be checked here in the fair framework in its time or bouveressian accomplishment. The latter seems to recall the famous Derrida deconstruction», which itself would not be able to justify this renown as philosopher in the eyes of Bouveresse. * 1 Ce texte est une version augmentée de celui qui paraîtra dans les Actes du Congrès de l ASPLF, Nantes août 2004, sur «L homme et la réflexion», où il a été initialement présenté. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 158-174
Key words Pierre NZINZI Analytic philosophy/ continental philosophy, deconstruction, «end» of philosophy, ethical criticism/logical criticism, neopositivism, philosophy/art, philosophy/democracy, philosophy/science, philosophy/violence, post Philosophy. Introduction Le thème de la «fin» de la philosophie est récurrent, au moins depuis Kant, qui n en voyait l avenir que dans l horizon de la critique dont les conditions extérieures devaient être assurées, publiquement 2. Aussi bien Heidegger, dans ses Leçons et conférences, lui en saura-t-il gré, en «distinguant» facilement ce que A. Soulez appellera son «dépassementacceptation» de la métaphysique, au détriment naturellement du «dépassement-élimination» nietzschéen, puis positiviste 3 qui, sous le rapport analytique, l a plus visé lui-même que Kant. En effet, l «analyse logique» du langage métaphysique par le Cercle de Vienne a reproché à ce dernier relativement peu de choses, en particulier son dépassement de la distinction analytique/synthétique, qui l a «exposé» à formuler la notion, complètement dépourvue de sens, à ses yeux, de jugement synthétique a priori 4 et, au-delà, à travailler vainement à rendre la métaphysique respectable, en osant poser les Prolégomènes d une métaphysique qui se présente comme science ; alors même que le Cercle tenait pour infranchissable le fossé qui les sépare, définitivement. Par contre, toutes choses étant égales par ailleurs, le Cercle s est vraisemblablement montré plus hostile à l égard de Heidegger, en qui il voyait surtout l un des destructeurs de la raison, dénoncés par Lukacs, en tout cas le champion d une Nitchts Philosophie qui ne devrait pas survivre à l «analyse logique» de son discours. Mais, dans son rapide relevé des différents sens dans lesquels la «fin» de la philosophie a été proclamée, Carrilho pouvait difficilement être sensible au traitement inégal de Kant et de 2 Emmanuel KANT, Critique de la raison pure, Paris, Puf, 1964, p. 507-515. Ce qui, à côté de limites qu il aura reconnues intérieurement à la raison, justifie son inscription «charitable» par Popper dans le registre du rationalisme critique qui commence avec Socrate. 3 Antonia SOULEZ, présentation du Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, Puf, 1985. 4 Rudolf CARNAP, Hans HAHN et alii, Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits, Puf, 1985, p. 117-118. 159
J. BOUVERESSE ou l accomplissement de la «Fin» de la philosophie Heidegger par le néopositivisme, encore moins à la façon dont, toujours au sein de la philosophie analytique, cette «fin» vient récemment d être indiquée dans l horizon «post-philosophique». En effet, au total, il n aura recensé que trois principaux sens de proclamation de cette «fin» 5. Au sens marxiste, positiviste et postmoderne, l idée de «fin» de la philosophie renvoie à l épuisement, et à l abrogation subséquente, du statut traditionnel de la philosophie qui, premièrement, depuis Platon, s est contentée d interpréter le monde au lieu de le transformer («Onzième thèse sur Feuerbach») ; deuxièmement, a prétendu se confronter aux problèmes les plus profonds, dont les solutions pouvaient se trouver hors des limites de l expérience ; et, troisièmement, à partir des Lumières, a légitimé les ou fait croire aux «métarécits de libération», c est-à-dire au sens de l histoire et aux idéaux de liberté et de progrès dans la civilisation. Au sens hégélien, la «fin» de la philosophie renvoie à son accomplissement systématique, au terme duquel se révèle sa vérité qui ne saurait se trouver que dans le Tout du système qu elle a historiquement constitué, et où l intelligence du réel se trouve garantie par sa coïncidence avec le rationnel. Dans cette perspective, les systèmes antérieurs ne sont que des moments particuliers annonçant ou préparant cet accomplissement systématique universel, que Heidegger va néanmoins dénoncé comme un échec patent d une métaphysique qui aura ainsi rompu avec ses origines grecques, en témoignant d un oubli désastreux de l Etre, dans sa «différence ontologique», comme «présencequi-rassemble». Pour lui, cette perte du sens de l Etre est proprement moderne. Mais, elle dépasse à la fois ses origines cartésiennes, c est-àdire la métaphysique de la subjectivité et le dernier moment spéculatif hégélien d identification du réel avec le rationnel pour structurer et installer dans le nihilisme la rationalité technique dominante, laissant, dans l incapacité à opérer ce salutaire «retour aux Grecs», les dimensions fondamentales de l «existence humaine» à l expression poétique. 5 Manuel Maria CARRILHO, Rationalités. Les avatars de la raison dans la philosophie contemporaine, Optiques/Hatier, 1997, p. 64-65. 160
Pierre NZINZI Au sens de la déconstruction derridienne, la «fin» de la philosophie correspond au moment de l inversion ou simplement de dépassement des oppositions fondamentales de la métaphysique occidentale (oral/écrit, apparent/réel, absence/présence ; nature/culture) et leur reproduction dans les sciences humaines (linguistique et anthropologie structurales). Dans l anthropologie structurale en particulier, Derrida illustre parfaitement cette «fin» de la philosophie à partir de ce que Lévi-strauss appelle lui-même le «scandale» de la prohibition de l inceste. En effet, souligne-t-il, c est seulement à l intérieur de la tradition logocentrique que la «prohibition de l inceste», en tant qu elle dépasse l opposition entre nature et culture, fondatrice de la tradition philosophique et anthropologique paraît «scandaleuse». Naturellement, elle ne l est plus, lors qu on s efforce comme Derrida de la déconstruire, c est-à-dire d en sortir. Enfin, dans un horizon «post-philosophique», assez dégagé, dans lequel, malgré leurs divergences sur l appréciation des Conséquences du pragmatisme, Bouveresse et Rorty peuvent s accorder sur l essentiel qui, selon le principe de charité, devrait pouvoir ici exclure au moins l adieu à la raison, à la vérité et à l objectivité 6, la «fin» sonne le glas de cette philosophie qui avait une importance excessive dans la culture «continentale» en particulier ou de ce philosophe dont l «héroïsme» de type platonicien pouvait faire sortir de la «caverne» pour prétendre être le seul à connaître le monde tel qu il est ou à en avoir le «point de vue» de Dieu, par lequel il échapperait aux limitations du contexte «ethnocentrique», dans lequel, au lieu d être éclairé par le soleil du Bien platonicien, l on apprend à se débrouiller avec les faibles lumières de notre ignorance allumées par Socrate 7. Encore que Cometti continue, pour sa part, à voir la figure du «héros» postplatonicien dans cette proclamation de la «fin» de la philosophie elle-même, au sens où elle présuppose un commencement attribuable à un «geste philosophique fondateur», tel que celui de Platon, pour peu que l on en fasse l auteur du texte primordial dont toute la tradition subséquente ne serait qu un 6 Jacques BOUVERESSE, «Sur quelques conséquences indésirables du pragmatisme», Lire Rorty. Le pragmatisme et ses conséquences, L éclat, 1992, p. 44. 7 Richard RORTY, Science et solidarité. La vérité sans le pouvoir, L éclat, 1990, p. 52. 161
J. BOUVERESSE ou l accomplissement de la «Fin» de la philosophie ensemble de notes de bas de page 8. Il soupçonne également l «héroïsme» dans la proclamation de la «fin» qui serait une manière de «révélation» échue à un penseur qui «en aurait exceptionnellement saisi l accomplissement» 9, tel qu on le voit chez Hegel. A la différence de Cometti ou de Rorty tirant les Conséquences du pragmatisme, Bouveresse laisse tranquilles les grands auteurs classiques pour dialoguer plutôt avec certains de ses contemporains ou compatriotes, en particulier en contestant le statut de «philosophie» à ce qu ils croient présenter comme telle, à partir du grand partage entre tradition «continentale» plus proche de la «poésie», et tradition «analytique», s efforçant au contraire de se rapprocher de la «science» et où il serait plus facile de trouver des textes de statut véritablement philosophique. Toutefois, quoique Bouveresse se réclame ouvertement de cette tradition, quoiqu il se montre assez distant, sinon critique à l égard de la «philosophie française contemporaine», plutôt anti-réaliste, on peut cependant constater qu il vient aussi, dans une certaine mesure, de mettre «fin» à la philosophie, en ne s appuyant pas exclusivement sur le registre analytique. En effet, à bien le suivre, on le surprend presque prolonger le geste derridien, en dépassant ou en inversant les oppositions qui distinguaient la raison philosophique, c est-à-dire qui la mettait à distance respectivement de l art, de la passion, de la violence ou encore de l idéologie. Aussi trouvons-nous opportun de commencer par rappeler la façon dont la tradition analytique a voulu mettre «fin» à la philosophie, afin de mieux évaluer la spécificité de sa démarche. I. La «fin» de la philosophie dans la tradition analytique. Le «tournant linguistique» 10, de Frege à Quine, en passant par Wittgenstein et le néopositivisme, a fait apparaître les problèmes philosophiques comme étant essentiellement des problèmes linguistiques 11. En tout cas, il a permis de remplacer, dans la tradition anglo-saxonne qui l a rendu possible, l expérience par le langage comme 8 Alfred N. WHITEHEAD, Process and reality, coll. éd., Macmillan, 1929. p. 39. 9 Jean-Pierre COMETTI, Le philosophe et la poule de Kircher, L éclat, 1997, p 22, note 19. 10 Michael DUMMETT, Les origines de la pensée analytique, Gallimard, 1991, p. 13. 11 Ludwig WITTGENSTEIN, Tractatus logico-philosophicus, Gallimard, 1961, 4.003. 162
Pierre NZINZI objet privilégié de la philosophie 12 dont elle résout les problèmes, que le «transcendantalisme» 13 a prétendu être d une profondeur qui tenait aux «objets» qui les posaient ou auxquels ils référaient. Encore que, dans la tradition analytique, du néopositivisme au néopragmatisme, on ne mette pas toujours «fin» à la philosophie avec les mêmes arguments ou de la même façon. En effet, à la différence du second, incliné particulièrement à la critique par Peirce lui-même, faibilliliste situant l essence, que le «transcendantalisme» cherche à atteindre depuis Platon, plutôt à la limite idéale de la recherche, le premier a développé une double critique éthique et logique de la philosophie, non exempte de dogmatisme, en tout cas d un scientisme, que Putnam a soupçonné dès la conception de la réalité comme un programme d ordinateur 14. La critique éthique est inspirée par le matérialisme historique et les Lumières qui ont conjointement engagé à gauche, dans un programme «prosocialiste», certains des membres du Cercle de Vienne, en particulier Carnap et Neurath. Celle-ci exige une «philosophie tournée vers le monde», conforme à la «conception scientifique du monde» du Cercle et, par conséquent, en rupture avec la collusion de la métaphysique avec les forces conservatrices, dans un lamentable et insupportable dévoiement de l idéal émancipateur des Lumières. Saluant L avènement de la philosophie scientifique, Reichenbach résumait bien cette critique éthique, en présentant l idéalisme, considéré comme irrationalisme, dans lequel s exprime majoritairement cependant une tradition dont Whitehead a dit qu elle n était qu un ensemble de notes de bas de page du texte platonicien, comme étant la «catégorie philosophique de l évasion» 15, c est-à-dire comme le meilleur moyen de se désengager socialement. La critique logique rappelait, pour sa part, la philosophie aux deux grands principes du néopositivisme contenus dans ce que Carnap appelait lui-même la «syntaxe logique», à savoir la nécessité d avoir, 12 Richard RORTY, L espoir au lieu du savoir. Introduction au pragmatisme, A. Michel, 1995. p. 17. 13 Manuel Maria CARRILHO, op.cit., p. 9. 14 Hilary PUTNAM, Raison, vérité et histoire, Minuit, 1984, p. 41-42. 15 Hans REICHENBACH, L avènement de la philosophie scientifique, Flammarion, 1955, p. 219. 163
J. BOUVERESSE ou l accomplissement de la «Fin» de la philosophie pour une proposition douée de sens, à la fois une norme, c est-à-dire une expression formelle, et un contenu empirique. Wittgenstein exprimait déjà séparément cette contrainte empirique au moyen du fameux principe vérificationniste de la signification, en vertu duquel les propositions des sciences de la nature seules ont un sens ; tandis que celles de la philosophie au pire ne sont pas fausses, mais dépourvues de sens, au mieux n arrivent pas toujours à justifier le sens de certains de leurs termes 16. D où le fameux interdit particulier de «ne jamais dire sinon ce qui peut se dire, donc les sciences de la nature» annonciateur du mysticisme général de la fin du Tractactus qui n autorise à dire seulement ce qui peut se dire, c est-à-dire qui a un sens, le langage étant ici l opérateur de distinction entre sens et non-sens. Cette critique logique sera cependant trouvée dogmatique par Quine en particulier, en raison justement de sa dimension réductionniste qui exigeait aux termes un sens individuel que ceux de la métaphysique ne pouvaient pas satisfaire 17. Toutefois, malgré son accès dogmatique, elle restait fondamentalement analytique, puisqu elle visait à «analyser» ou à «critiquer» le genre de raisonnement mis en œuvre ou «dominant» en métaphysique, c est-àdire à intégrer la dimension proprement normative du sens qui est ici inséparable de l exigence analytique de «clarté», à laquelle manquait Heidegger plus que Descartes. En effet, chez ce dernier, Carnap trouvait seulement qu il ne concluait pas son cogito selon les normes canoniques de la relevance déductive ; tandis que Heidegger le déconcertait, notamment dans Qu est-ce que la métaphysique, par l usage des phrases complètement dépourvues de sens, comme le «néant néantit», constitué de termes complètement dépourvus de sens cognitif. Or, c est en se fondant sur la tradition analytique, dans sa sensibilité ou son «évolution» wittgensteiniennes, que Bouveresse ne cesse de dénoncer les principaux chefs de file la philosophie française, depuis les années soixante, à savoir Foucault, Derrida, Lyotard et Deleuze. C est dans le sillage de Wittgenstein, qui a vite dépassé le «moment» positiviste dogmatique des années trente, plutôt que dans 16 Ludwig WITTGENSTEIN, op. cit., 3.323 et 6.53. 17 W.V.O. QUINE, Du point de vue logique. Neufs essais logico-philosophiques, Vrin, 2003, p. 70-76. 164
Pierre NZINZI celui de Carnap, qui y a traîné plus longtemps, en raison de son adhésion à une certaine conception du scientisme, qu il vient de renouveler la «fin» analytique de la philosophie, en en sonnant le glas comme paradigme de la rationalité et de la démocratie, en constatant finalement que le triomphe des philosophies «dominantes» est assuré par le pouvoir séducteur de leurs effets rhétoriques, plutôt que par la puissance du rationnel ou de la force de leur argumentation. En résulte une profonde remise en cause de nombre des rapports distinctifs traditionnels qui mettaient la philosophie sur un piédestal (raison/passion ; raison/violence, philosophie/art ; philosophie/idéologie) ; ainsi que la confirmation de l exigence rortyenne du primat de la démocratie sur la philosophie 18. II. La «fin» de la philosophie : une «analyse» déconstructive? En effet, en mettant ouvertement en cause les oppositions cidessus, sur lesquelles la philosophie a bâti son prestige, sa réputation et son autorité ou en en suggérant seulement la mise en cause, Bouveresse manifestement renouvelle, sinon accomplit la «fin» analytique de la philosophie, en une démarche qui ne serait pas sans «air de famille» avec la déconstruction derridienne, qui ne l a pourtant jamais séduit, à la différence de Rorty. Ce que Bouveresse peut difficilement comprendre, au regard de son appartenance à la tradition analytique, qu il associe à la rigueur démonstrative, à l engagement démocratique et «laïque», à la civilité républicaine, voire au sérieux 19. II.1. Philosophie et art. Platon est sans doute le premier à avoir exprimé la méfiance de la philosophie à l égard de l art. Pourtant, il semble commencer par applaudir le poète, à cause de belles choses qu il donne à entendre. Mais, aussitôt, très vite, ses applaudissements baissent en intensité, quand ils ne cessent pas simplement, dès lors que le philosophe s avise que ces belles choses sont finalement seulement le fait des muses qui l inspirent ou agissent par lui. Autrement dit, il n en est 18 Jacques BOUVERESSE, Le philosophe et le réel, Hachette Littérature, 1999, p. 12 ; 225. 19 Jacques BOUVERESSE, «Sur quelques conséquences indésirables du pragmatisme», op. cit., p. 26 ; 53. 165
J. BOUVERESSE ou l accomplissement de la «Fin» de la philosophie nullement l auteur. Dès lors, on comprend que les choses vont mal tourner pour lui, puisqu il sera invité à quitter la République. En effet, pour l auteur d Ion, il faut vite interdire l art dans la République philosophique, par prévention «administrative», au sens de la Théorie Critique de l Ecole de la Nouvelle Ecole de Francfort, parce qu il est une source illusoire d innovation qu il faudrait néanmoins prendre au sérieux, en tant que celle-ci est susceptible d y introduire le changement, donc de contribuer négativement à l extension du monde du non-être, qu il faut au contraire absolument juguler. Autrement dit, dans le contexte du réalisme platonicien, l opposition entre la philosophie et l art est d abord d ordre ontologique et aléthologique : elle renvoie à celle qui est entre l être confondu ici avec le vrai, que vise la première hors de la caverne et le non-être, qui comprend à la fois le paraître, le vraisemblable, le douteux et le faux dont le second favorise l extension. Or, lorsque Bouveresse maintient contre Rorty que la philosophie n est pas un genre littéraire de plus, mais qu elle doit au contraire s efforcer de suivre plutôt la rigoureuse voie kantienne de la science 20, que la tradition analytique aurait mieux déblayée, il ne semble pas du tout rompre avec l engagement réaliste pris par la philosophie depuis son inscription platonicienne. Car, comme il le lui rappelle du reste, le réalisme lui semble être la seule façon de poursuivre la «conversation» philosophique, comme dirait Rorty, sur un plan propositionnel ferme, que nombre de philosophes français contemporains de premier plan auraient déserté. En tout cas, hors des considérations qui relèvent du contexte français, en particulier dans la suite de Popper, resté attaché à l expérience, malgré la maque négative que celle-ci a reçu de son fallibilisme et sa critique du vérificationnisme néopositiviste qui en résulte, dans Le philosophe et le réel notamment, il relève la difficulté de tenir une position rationaliste cohérente qui fasse le deuil de l expérience. Ainsi, la prévention bouveressienne contre la poésie, qui était conçue par le Cercle de Vienne comme exprimant mieux le «sentiment de la vie» que la philosophie qui restait après l «analyse 20 Ibid., p. 19. 166
Pierre NZINZI logique» de son discours 21, aboutit-elle finalement à mettre la philosophie à l abri de tous effets séducteurs ou suggestifs de l art susceptibles d annihiler ou de corrompre l examen critique, c est-à-dire le libre jugement de la raison, tel que le rationalisme en maintient l exigence, de Socrate, invitant à l «examen de soi», à Kant qui, pour cela, recommandait au philosophe de ne pas s engager en politique audelà du statut de conseiller, en passant par Descartes, faisant méthodiquement «table rase» de tous ses acquis antérieurs. En effet, faire fi du réalisme ou des contraintes propositionnelles lui semble donner libre cours à toutes sortes de versions «poétiques» du monde, dont l indifférence post-philosophique à l égard de la notion de raison, de vérité et d objectivité peut cacher une violence qu il est parvenu à déceler au ras de ce que, particulièrement original, même Rorty, séduit, prend pour de la «philosophie», au lieu de se joindre à lui pour le réfuter vigoureusement 22. II.2. Raison et violence/passion. Bouveresse nous semble rester encore parfaitement dans les limites raisonnables du rationalisme classique quand il affirme que, en philosophie, toute adhésion qui ne se fait pas sous la seule contrainte de la raison est suggestive ou irrationnelle. Précisément, elle est obtenue sous le régime d une violence, d autant plus dangereuse qu elle dépasse la forme plutôt usagée du «système» - dénoncée conjointement par Musil, qui soulignait alors la contemporanéité de la tyrannie politique et de grandes figures philosophiques et la situation inverse 23, et Popper, notamment chez Platon, voire la Théorie Critique - pour prendre dans la philosophie «continentale», de Heidegger à Derrida, en passant par Foucault, celle douce ou insidieuse de la séduction, donc non ressentie comme telle par les destinataires qui la subissent. Il s agit donc d un genre de violence difficilement décelable, puisque Popper, malgré toute son expertise en 21 Antonia SOULEZ, ««Que reste-t-il» de la philosophie après le dépassement» de «toute la métaphysique»? Carnap et Heidegger»», Le Cercle de Vienne doctrines et controverses, textes réunis et présentés par J. Sebestik & A. Soulez, Méridiens Klincksieck, 1986, p. 157-158. 22 Jacques BOUVERESSE, «Sur quelques conséquences indésirables du pragmatisme», op. cit., p. 22, 49-51. 23 Robert MUSIL, L homme sans qualité, I, Seuil, 1956, p. 395. 167
J. BOUVERESSE ou l accomplissement de la «Fin» de la philosophie matière de dénonciation de la violence, croyait qu elle pouvait être facilement remplacée par l usage de mots (from sword to words) 24. A moins qu il s agisse seulement de la passion qui, au lieu de provoquer le réflexe critique de rejet, favoriserait au contraire le genre d adhésion affective ou plus généralement irrationnelle, telle qu on en rencontre plutôt dans «une communauté religieuse unifiée par un certain nombre de croyances obligatoires aux héros, aux saints et aux découvertes philosophiques révolutionnaires du jour» 25. Toute chose qui se ferait alors dans le dos non seulement de Descartes, «méditant» méthodiquement, mais aussi de Socrate dont Weil et Popper ont montré comment, par la discussion rationnelle qui favorise l extension de l accord à plusieurs, il a voulu réduire la violence dans les rapports interindividuels, en opposant ainsi à la sophistique la science comme projet coopératif ou pacifique, dont le néopositivisme et ses critiques (Popper ou Rorty) viendront renouveler, voire étendre la valeur éthique. En effet, chez les néo-pragmatistes au sens large de Rorty qui comprend aussi bien Popper que lui-même, la science comprend une valeur éthique incontestable, en ce qu elle appelle à la coopération, non exclusive de la critique mutuelle ou réciproque, d abord pour des raisons logiques, mieux anthropo-logiques, puisque liées à la faillibilité originaire des sujets dont Descartes, comptant à la fois sur la méthode, réduite désormais au statut de simple instrument de coopération ou de «solidarité» par Rorty, et la grâce de Dieu, ne semblait pas avoir suffisamment pris la mesure. Pareillement, l ambitieux programme positiviste d unification de la science, auquel ont travaillé successivement le «sensationnisme» de Carnap, largement inspiré par Mach et le «physicalisme» de Neurath, dans le sillage plutôt de Wittgenstein, ne semblait être qu une étape dans un projet beaucoup plus considérable, exprimant la dimension ouvertement politique de la «conception scientifique du monde», à savoir l unification de l humanité elle-même 26. 24 Karl R. POPPER, Le réalisme et la science, Hermann, 1990, p. 26. 25 Jacques BOUVERESSE, «Sur quelques conséquences indésirables du pragmatisme», op. cit., p. 44-45 ; 51-52. 26 Rudolf CARNAP, Hans HAHN et alii, op. cit., p. 114. 168
Pierre NZINZI II.3. Philosophie et démocratie. On retrouvera les mêmes enjeux éthiques dans l appel bouveressien à une «autre» philosophie, rigoureuse, argumentative et susceptible de réinventer la démocratie en philosophie. En effet, sa critique revient, en dernière instance, à la remise en cause du statut démocratique des philosophies «dominantes» : «je considère que l argumentation, même si elle demande au destinataire un effort plus grand, comme plus démocratique que la simple tentative de séduction ( ) Contrairement à ce qu on pourrait croire, la communauté philosophique ne constitue pas un exemple, pour ce qui est de la démocratie et de la transparence» 27. Il ne semble donc pas supporter que ces philosophies aient fait pratiquement le deuil de la «discussion rationnelle», que Popper a reprise à et conservée de Socrate comme instance démocratique irremplaçable d échanges d arguments 28 ; au point qu il lui a attribué la paternité de la «société ouverte» que Platon s empressera de clore, dans le «système». Or, si Bouveresse insiste tant sur le lien entre argumentation et démocratie, c est parce qu il voudrait montrer jusqu à quel point la première est plus conforme à l idée de ce qu il se fait du respect d autrui, exigé en démocratie : en permettant seulement l adhésion rationnelle et non affective, elle évite d imposer au «citoyen ordinaire» des conditions abusives, comme le demandait déjà Valéry. Rationnellement, on ne saurait mieux respecter autrui. Et, d emblée, on se retrouve au point où la critique logique et la critique éthique de la raison se rencontrent, d une façon qui ne se donne pas à voir dans le positivisme logique. Ce point qui disqualifie complètement l illusion marxiste ou positiviste de la «neutralité axiologique» du discours. En effet, indépendamment de ce qu on dit ou du registre pragmatique à partir duquel on fonctionne, parler déjà n est jamais neutre, ne serait-ce que parce que la relation dialogique exige que l autre se taise quand je lui parle et réciproquement, donc elle est construite sur l acceptation tacite d une certaine violence symbolique réciproque. Or, voici maintenant que parler à l autre d une façon telle qu on sache qu elle ne lui donnera jamais la ressource «examiner» ce que je lui dis ainsi est dénoncé ici comme lui manquer manifestement de respect, en abusant de sa 27 Jacques BOUVERESSE, Le philosophe et le réel, op. cit., p. 12. 28 Karl R. POPPER, op. cit., p. 26. 169
J. BOUVERESSE ou l accomplissement de la «Fin» de la philosophie «faiblesse», sous le rapport de la démocratie qui nécessite d être revue ou réinventée en philosophie. En tout cas, Bouveresse semble ainsi rester sur la pente naturelle du rationalisme qui, s opposant dès ses origines grecques à la sophistique, a toujours pris fait et cause pour le faible, malgré les tentatives revanchardes du nihilisme nietzschéen et du darwinisme social. Seulement voilà, quoique priorisant également la démocratie par rapport à la philosophie, Rorty vient de revoir la nature du système démocratique que Bouveresse veut imposer en philosophie : craignant que le «terrorisme politico-philosophique» qui marque, selon ce dernier, la philosophie française depuis les années soixante, sans pour autant entamer son statut philosophique même aux yeux des experts reconnus comme Rorty, ne prenne fin dans une «dictature intellectuelle» 29 qui décide ce qu il faut appeler «philosophie» 30, il l invite à une démocratie philosophique authentique, véritablement ouverte 31, telle qu on la rencontre dans la tradition analytique, hors de toute tendance à l idéalisation, où l on a appris effectivement à discuter des travaux des uns et des autres plutôt «charitablement», avec bienveillance et en détail 32. L «autre» démocratie, que Rorty voudrait voir s instaurer en philosophie, consisterait donc à ne pas se contenter de la seule argumentation 33, mais également à mettre fin à la dictature de l expert, au sens où il s agit plutôt maintenant de laisser aux lecteurs la responsabilité de décider ou de reconnaître ce qu il faut appeler «philosophie» 34 ou ce qui doit en rester, après les nombreuses «fins» proclamées et les dévoiements ou les travestissements de son idéal ou de son «modèle» dénoncés. Pour Rorty, la philosophie est une «conservation» inaugurée par Platon et qui compte beaucoup de participants, aux «idiomes» différents 35 dont l «analytique», parlé 29 Richard RORTY, «Réponse à Jacques Bouveresse», Lire Rorty. Le pragmatisme et ses conséquences, op. cit., p. 157. 30 Ibid., p. 148. 31 Ibid., p. 151, 160. 32 Ibid., p. 156-157. 33 Ibid., p. 151. 34 Ibid., p. 151-152. 35 Ibid., p. 160. 170
Pierre NZINZI clairement par Dewey, Wittgenstein ou Searle et le «continental», parlé plutôt confusément ou gracieusement par Hegel, Heidegger, Foucault ou encore Derrida, selon la stricte tradition analytique qui va de Wittgenstein à Bouveresse en passant par le néopositivisme. Or, Rorty pense qu aucun de ces participants n a la ressource d en sortir ou de jouir d une quelque position métaphilosophique 36 pour, par volonté de se simplifier la vie ou de simplifier l activité philosophique elle-même 37, décider quels sont ceux qui ont fourni les meilleurs modèles ou quel est l «idiome» qui correspond à ce que Bouveresse en particulier entend par «philosophie» 38. C est pourquoi il préfère abandonner, vraisemblablement dans son horizon «post-philosophique», à une instance extraphilosophique, qu on appellerait ici le public et non l opinion, la responsabilité d appeler «philosophie» un ensemble de participants ou d «idiomes» qui se sont fait entendre dans la grande et séculaire «conversation». Que Bouveresse, qui n a pas de prévention particulière contre cet horizon, du moins tant qu il ne couvre pas un plan subpropositionnel 39, ne comprenne pas que Rorty puisse se laisser séduire par les philosophes «continentaux», alors même que les maîtres analytiques ont mieux abordé les mêmes questions, et avec des arguments à l appui, donne l impression que son débat avec lui pourrait bien trouver la même solution que celle que Soulez a proposée à celui qui a commencé, en marge de la tradition analytique, entre deux éminents représentants des deux traditions, Carnap et Heidegger, à savoir que l opposition peut finalement porter seulement sur les «idiomes», c est-à-dire sur la façon d écrire la philosophie 40. Mais Bouveresse s empressera sans doute ici de remarquer que celle-ci n est 36 Idem. 37 A partir de cette complexité du réel, Bouveresse terminait ainsi la proclamation de la quasi-impossibilité de la philosophie qui en résulte en ces termes : «Lorsque la réalité est aussi compliquée, il y a réellement peu de chances que la vérité soit simple» (J. BOUVERESSE, Le philosophe chez les autophages, Minuit, 1984, p. 15.). 38 Richard RORTY, «Réponse à Jacques Bouveresse», op. cit., p. 164. 39 Par niveau «subpropositionnel», Bouveresse, «Sur quelques conséquences», op. cit., p. 46, désigne le niveau où ceux que Rorty a appelés des «poetic world-disclosers», à savoir Hegel, Heidegger ou Derrida ne se préoccuperaient, avec Deleuze en particulier, que de la «création d un nouveau vocabulaire» et non de la question de la vérité ou de la justification des propositions. 40 Antonia SOULEZ, op. cit., p. 152. 171
J. BOUVERESSE ou l accomplissement de la «Fin» de la philosophie ni neutre ni sans importance, puisqu elle déciderait du caractère démocrate ou non d un philosophe, c est-à-dire du respect qu il a pour ses lecteurs parmi lesquels devraient se trouver des «gens ordinaires» qui comprendraient, selon lui, plus facilement l «analytique» qui a l avantage d être plus clair, précis et rigoureux, comme le «scientifique» dont il veut se rapprocher 41, et qui ne souffre nullement de la grâce continentale de l expression qui aurait fait le succès de Heidegger, Foucault ou Derrida 42. Autrement dit, l enjeu du débat avec Rorty porte sur la nature de la démocratie en philosophie dont Bouveresse a une conception plutôt rationaliste humaniste proche de celle de Popper : autant celui-ci a souligné l humanisme du rationalisme critique qui consiste à faire de l autre un critique potentiel de nos théories, et non plus simplement un réceptacle de celles-ci ; autant Bouveresse imagine un modèle philosophique de démocratie, où il serait donné à chacun, non plus seulement la ressource de prendre «librement» la parole dans la grande «conversation», mais surtout d «examiner» ou de réfuter ce qui lui est dit en «idiome» philosophique. Conclusion Dans la tradition analytique, le positivisme logique en particulier a voulu mettre «fin» à la «métaphysique» pour la remplacer par une «philosophie scientifique», suivant la dialectique de la liquidation et de la réforme qui porte cette thématique de la «fin» de la philosophie depuis son inauguration kantienne 43. Pour cela, il a fait usage d arguments à la fois logiques et éthiques qui consistent à dénoncer dans la métaphysique un discours non conforme aux règles de la «syntaxe logique» carnapienne 44 et «détourné du monde», selon le mot de Schlick. Or, 41 Jacques BOUVERESSE, «Sur quelques conséquences indésirables du pragmatisme», op. cit., p. 43. 42 Ibid., p. 32. 43 Manuel Maria CARRILHO, op. cit., p. 9. 44 Rudolf CARNAP, Hans HAHN et alii, op. cit., p. 160. 172
Pierre NZINZI Bouveresse accomplit le geste, au demeurant «héroïque» 45, de la «fin» analytique de la philosophie, en tirant tout simplement les conséquences éthiques de nos choix logiques, à savoir que «dire» la philosophie de façon à chercher plutôt à séduire le non-initié à l argumentation in formae est une manière anti-démocratique de lui assurer une adhésion ou un succès populaires injustifiés. Loin donc d opérer distinctement sur les deux registres logique et éthique, il accomplit la critique de la philosophie française «dominante» ou en vogue, en ruinant les oppositions distinctives traditionnelles en philosophie. Il arrive ainsi à s interroger sur le statut démocratique de la philosophie, bien mieux à en appeler, suivant l élan «réformiste» ou «héroïque», à une philosophie de statut démocratique, que Rorty, extrêmement «charitable» ou complaisant, voire paradoxal 46, n aurait pas réussi à implanter, en dépit de son intuition fondamentale de la priorité de la philosophie sur la démocratie 47. En cela, son geste «liquidataire» qui l aura précédé, paraît sinon participer également de la déconstruction, du moins la rappeler, c est-à-dire se développer également dans l autre des sens par lequel Derrida a aussi tenté de mettre «fin» à la philosophie et dont il semble difficilement tolérer les effets «rhétoriques». 45 En dépit de la reconnaissance et de la présentation du «héros» philosophique postplatonicien par Jean-Pierre Cometti, il est douteux que Bouveresse, qui se situe, comme on l a dit, également, dans une certaine mesure, dans le même horizon post- Philosophique que Rorty, puisse jamais assumer sans complexe cette figure du «héros» (J. BOUVERESSE, «Sur quelques conséquences indésirables du pragmatisme», op. cit., p. 21 ou «La philosophie peut-elle être systématique» Studia Philosophica, 41, 1982, p. 37.) ; d autant moins que, presque aussi cynique que Diogène qui cherchait un homme, il a suivi, sans scrupule, Valéry pour ne pas voir la philosophie là où l on croit la trouver facilement (J. BOUVERESSE, «La philosophie d un anti-philosophe : P. Valéry», Zaharoff Lectures, Clarendon Press, 1993). De plus, il n accepte pas les nombreux rapports de «crise» de la philosophie, du moins là où, avec Reichenbach (op. cit., p. 213), il soupçonne plutôt les travers du rationalisme dogmatique qui veut fixer à la raison humaine des objectifs qu elle ne saurait raisonnablement atteindre, parce que trop ambitieuses ou irréalistes (J.BOUVERESSE, «Why I am so very unfrench», A Montefiore (éd.), Philosophy in France Today, Cambridge University Press, 1983. p. 3.). 46 J. BOUVERESSE, «Sur quelques conséquences indésirables du pragmatisme», op. cit., p. 53. 47 Richard RORTY, Objectivisme, relativisme et vérité, Puf, 1994, p. 191 et sq. 173
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LA DIMENSION IDEOLOGIQUE DE LA RATIONALITE MEDICALE : LA PROBLEMATIQUE DU PARADIGME VIH-SIDA MOUKALA NDOUMOU Université Omar Bongo Libreville (Gabon) Résumé L expression moderne de la évidence basée medicine, médecine fondée sur la preuve, ne serait guère compréhensible sans son modèle épistémologique de référence qui est celui des sciences expérimentales. Aussi, la médecine revendique-t-elle aujourd hui les principes d objectivité, de nécessité, d universalité caractéristiques de la rationalité des sciences dites dures. Dans cette analyse nous tentons de montrer que cette rationalité n est pas forcement neutre, et que la consubstantialité entre science et idéologie est possible, notamment à travers le paradigme du VIH/SIDA que nous considérons être l expression de trois formes d idéologies : idéologie des fondements, idéologie de la découverte, et idéologie économique. Mots clés Abstract Rationalité, idéologie, causalité,, économie, éthique, VIH/SIDA. Evidence based medicine is based on evidence. It would not be understood without its epistemological model, that is experimental sciences. Beside today, medicine claims the principles of objectivity, necessity, and universality, which constitute the rational characteristics of experimental sciences. In this analysis, we will endeavour to show that rationality is not always neutral; that a consubstantiality between science and ideology is possible, notably through the HIV/AIDS paradigm. We consider the later as a three-fold ideology based on fundaments, discovery and economy. Key words Rationality, ideology, causality, economics, ethic, HIV/AIDS. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 175-199
Introduction MOUKALA NDOUMOU Ce n est pas au seuil du XXI e siècle qu on pourra méconnaître le degré de scientificité de la médecine moderne dont la pratique de la recherche a partie liée avec celle de la biologie. En clair, la médecine ne saurait être comprise aujourd hui sans son modèle épistémologique de référence qui est celui des sciences expérimentales. Et depuis le positivisme de Claude Bernard, on prétend que cette objectivité engage la responsabilité collective et individuelle de garder une autonomie propre et une liberté de pensée face aux instances économiques, politiques, idéologiques ou religieuses qui pourraient vouloir asservir la recherche. Or l idéologie est consubstantielle à la recherche scientifique, elle est, suivant l expression de Georges Canguilhem 1, un concept épistémologique à fonction polémique applicable à ces systèmes de représentation qui s expriment dans la langue de la politique, de la morale, de la religion et de la métaphysique. Et faire une description réaliste ou «hyper-réaliste» de la science c est, comme l affirme Pierre Thuiller, considérer que la recherche scientifique consisterait à faire triompher certaines idées par tous les moyens, à tirer profit de certaines circonstances sociales, à imposer pragmatiquement et même politiquement, certaines croyances et certaines pratiques 2. Ainsi, partant de l argument que l idéologie est la représentation de la réalité naturelle ou sociale dont la vérité ne réside pas tant dans ce qu elle dit mais dans ce qu elle tait, nous montrerons, à travers le paradigme du VIH/ SIDA, que la rationalité médicale contemporaine est aussi le culte de trois formes d idéologies : 1 l idéologie des fondements, sources des problématiques étiologiques autour du VIH/SIDA ; 2 l idéologie de la découverte qui interpelle l idéal de nécessité, d universalité, d objectivité ou d univocité caractéristique des sciences dites dures, et particulièrement de la evidence based medicine ; 3 l idéologie scientifico-économique, signe d une approche intéressée de la recherche scientifique. 1 «Idéologies scientifiques et médicales», Idéologie et rationalité dans l histoire des sciences de la vie, Paris, J.Vrin, 1993, p.35. 2 P.THUILLER,, «La science existe-elle? Le cas de Pasteur», D Archimède à Einstein, Paris, Fayard, 1988, p. 310. 176
1. L idéologie des fondements La dimension idéologique de la rationalité médicale On peut identifier, suivant l expression de Delsol et Perrin deux types de problèmes dans l épistémologie de la médecine. Le premier type de problème est lié à l établissement de la «preuve» de la cause d une maladie, le second problème nous renvoie à la question de la «preuve» de l efficacité d un traitement 3. Ces deux questions jalonnent l histoire de la médecine, et expriment de nos jours l exigence de rationalité reconnue à la médecine. Tout au plus la notion de «preuve» a permis, de faire la démarcation entre la médecine hippocratique, empirique et la médecine rationnelle ou expérimentale. Par la seule marche naturelle de son évolution, la médecine abandonne peu à peu la région des systèmes pour revêtir de plus en plus la forme analytique, et intégrer graduellement la méthode d investigation commune aux sciences expérimentale 4. Cette approche bernadienne est d autant plus actuelle qu aujourd hui la médecine a atteint un degré de scientificité et de technicité qui justifie un optimisme épistémologique sans précédent. Sans doute le praticien d aujourd hui, et plus encore le chercheur, le fondamentalisme, ont-ils abandonné toute référence aux connaissances de la chimie et de la physique qui étaient celles de l époque bernadienne. La pathologie contemporaine est une pathologie moléculaire, c est-à-dire qui recherche les raisons des désordres repérés à l examen clinique dans une modification de l organisation des molécules qui forment la matière vivante. Mais entre la démarche des médecins de la seconde moitié du XIX e siècle et celle des médecins de cette fin du XX e siècle, il n y a nullement rupture, mais bien plutôt continuité allant dans le sens d une biologisation croissante et de plus en plus affinée des principes de la médecine 5. Du reste, nous sommes en face d une médecine qui revendique sa pleine et entière scientificité sur le mode des sciences exactes, lesquelles sont rendues efficientes et opérationnelles par une technologie de pointe. Et l épistémologie de la médecine est justement liée à l avènement de la médecine scientifique dont les développements en deux 3 Médecine et biologie : quelle logique?, Paris, Masson, 2000, p. 163. 4 C.BERNARD, Introduction à l étude de la médecine expérimentale, Paris, Champs/Flammarion, 1984, p. 25. 5 F.LAPLANTINE, Anthropologie de la maladie, Paris, Payot, 1992, p. 267. 177
MOUKALA NDOUMOU siècles ont été très rapides 6. Aussi, l expression anglaise de évidence based medicine ou médecine de la preuve exprime mieux ce progrès et cette rigueur de la rationalité médicale, déjà prophétisés par Claude Bernard : «La médecine pourra être très avancée en quelques points et très arriérée en d autres. Elle y tend plus lentement que toutes les autres à cause de sa complexité, mais elle y arrivera et ce sera en devenant expérimentale. Ce sont donc là deux choses dont il faut être convaincu : empirisme pour le présent avec direction en aspiration scientifique pour l avenir 7.» Cette direction se confirme aujourd hui à travers ses paradigmes ou, de manière générale, ses énoncés qui de plus en plus ont un haut degré d objectivité : le paradigme «chimique», où les processus vivants sont ramenés à des ensembles moléculaires, le «paradigme cybernétique» actuel, qui fait reposer le système vivant normal ou pathologique sur le contrôle, la régulation et les interactions. Tous ces systèmes se rattachent, selon Robert Zittoun, à un modèle scientifique, rigoureux, basé sur le quantifiable 8. Or, comment peut-on soupçonner une conjonction science/ idéologie, lorsqu on connaît le degré de rationalité de la médecine contemporaine, et sachant que toute science, suivant l expression de Bachelard, qu elle soit «dure» ou «molle» se constitue contre une ou plusieurs idéologies? Sans doute la science marque-t-elle la frontière nette et constante, à défaut d être définitive ou imperméable, séparant une théorie scientifique par rapport aux idéologies qui la précèdent ou l accompagnent tout au long de son développement comme l alchimie et la chimie. Mais si la précision, la rigueur, l univocité caractérisent effectivement le souci majeur des sciences qui est la production des connaissances objectives, on ne saurait cependant oublier que les connaissances et les théories scientifiques s inscrivent dans des problématiques historiquement déterminées. Elles donnent lieu à toutes sortes de polémiques internes et externes, et supposent des institutions et donc des ressources humaines et matérielles, des carrières et des formations : «il est clair, dit Pierre Thuiller, que depuis longtemps, des facteurs tout à fait «externes» ont joué un rôle dans l acceptation, ou la non acceptation des théories, cela vaut aussi bien pour la théorie newtonienne que pour le darwinisme ou la relativité. Le point crucial, aujourd hui c est la radicalisation, le réductionnisme intégral : tout ce qu on appelait 6 R.ZAHOUN, «Pour une philosophie de la médecine», Penser la médecine. Essais philosophiques, Paris, Ellipses, 2002, p.6 7 Principes de médecine expérimentale, Paris, PUF/Quadrige, Chapitre XIV, 1980, p. 183 8 Ibidem, p.7. 178
La dimension idéologique de la rationalité médicale la pensée scientifique doit désormais être expliqué dans le cadre d une certaine psychosociologie. Plus de raisons : seulement des motivations et de conditionnement 9.» C est ce qui advient, nous semble-t-il au paradigme contemporain du VIH/SIDA. En l absence d une univocité étiologique, la question de l origine ou des fondements du VIH/SIDA laisse penser à l articulation entre science et idéologie, et donc à un champ de bataille, où comme le dit Kant au sujet de la métaphysique, s affrontent plusieurs thèses ou doctrines. Articulation inéluctable dans la mesure où il ne s agit pas d un inconvénient rédhibitoire, même pas d un accident de parcours, mais bien d une condition concrète, factuelle, repérable tout au long de l histoire des sciences. En 1997 le prix Nobel de physiologie et de médecine revient au Professeur Stanley Prusiner de l Université de Californie à San Francisco, pour ses contributions à l identification de l agent infectieux responsable des encéphalopathies spongiformes transmissibles(est). Or ce qui ne se dit pas c est qu il y a eu beaucoup «d idéologies étiologiques» autour de la nature de l agent pathogène : en 1967 par exemple on considère encore que l agent de la tremblante n est pas un virus mais un agent exogène qui affecte le cerveau. C est quinze ans après, c est-à-dire en 1982, que Prusiner propose le terme de prion (proteinaceous infectious particles). Ce qui permit la purification de l agent infectieux et la mise au point de mesure quantitative de l infectieusité. Et en 1993 la purification de l agent infectieux conduit à la caractérisation d une protéine appelée PrP sc. C est cette absence d univocité à un moment de la recherche que Canguilhem appelle «des idéologies scientifiques», c est-à-dire celles que les savants engendrent par les discours qu ils tiennent pour thématiser leurs méthodes de recherche et de mise en rapport avec l objet, par des discours qu ils tiennent sur la place que la science occupe, dans la culture, relativement aux formes de la culture scientifique : les idéologies scientifiques définies sont alors des idéologies philosophiques 10. De par les interrogations qu elle suscite, nous considérons la question des fondements ou de l origine du SIDA comme celle d une idéologie scientifique. En ce sens, nous avons fait le constat que dans l épistémologie de la médecine, ou dans la littérature médicale en générale, cette question se 9 D Archimède à Einstein, op. cit., p. 310. 10 «Qu est-ce qu une idéologie?», Idéologie et rationalité, Paris, J.Vrin, 1988, p.44. 179
MOUKALA NDOUMOU prêtait à plusieurs thèses. Nous en retiendrons les deux principales, à savoir : les thèses que nous appelons «tropicaliste» et «iatrogénique», qui, épistémologiquement poseraient la problématique de l univocité en étiologie et en éthique médicale. La thèse tropicaliste, officielle, est formelle sur l espace et le temps de l émergence du VIH/SIDA. L espace, dit par exemple MIRKO, est celui de l Afrique Centrale, notamment dans la région de Grands Lacs 11. En clair, il y a un corrélat entre cet espace et les phénomènes responsables du VIH 12, vecteur du SIDA : les singes ou autres primates de la région des grands lacs seraient porteurs du virus de l immunodéficience humain qui cause le SIDA. Autrement dit, l HIV a été transmis à l homme par les singes porteurs du virus immunodeficiens simian (VIS). Pour le Dr. Anthony Fauci, «une expérience récente d épidémiologie moléculaire a clairement indiqué que le VIH de type1 ou VIH-1 a évolué avec les pan troglodytes troglodytes, espèces supérieures de chimpanzés et est resté dans leur organisme pendant plusieurs siècles. Apparemment ce virus ne cause pas de maladie aux chimpanzés. Comme c est le cas chez beaucoup de virus, le VIH à un moment donné traverse les espèces inférieures pour infecter les hommes ; ainsi, c est presque certain que le VIH est une infection zoonotique. Le VIH-2, le moins prédominant et virulent des VIH est génétiquement similaire au VIS (simian immunodeficiency virus) qui est endémique chez les singes manga beys. Le mécanisme évident de transmission du VIH-1 du singe à l homme est le fait d une contamination à partir d une plaie ouverte du sang des primates, probablement lorsque les chimpanzés étaient dépecés à des fins de consommation. Ces primates ont souvent servi de victuailles aux populations d Afrique subsaharienne 13» Il existerait en effet plusieurs variantes du VIS, dont deux conduiraient aux principales variantes du VIH : VIH-1 et VIH-2. Cette thèse est d ailleurs corroborée par Robin A. Weiss, l un des plus grands spécialistes anglais en immunologie et pathologie moléculaire. Non seulement il réitère l hypothèse officielle du paradigme VIH/SIDA, mais en plus il estime que l un des réservoirs connu du virus du SIDA reste l Afrique Centrale, notamment 11 History of AIDS, Princeton, University Press, 1990. 12 Le VIH a été isolé en 1983 à l institut Pasteur de Paris par Françoise Barré-Sinoussi de l équipe du Pr. Luc Montagnier. Le VIH-1 est le premier lentivirus (ce dernier fait partie d une famille de rétrovirus, souvent divisés en trois groupes : spumavirus, oncovirus ou oncarnavirus, lentivirus) humain identifié, son parent proche le VIS, étant pour sa part capable d induire une immunodépression chez le singe macaque rhésus. 13 Fauci, A. S., The AIDS epidemic. Considérations for the 21st Century, The New England Journal of Medecine, n 14, vol. 341, september, 1999, p.1046. 180
La dimension idéologique de la rationalité médicale dans les régions du Gabon et du Cameroun. Nous «savons, dit-il, qu il y a deux types de virus HIV : HIV-1 et HIV-2 qui sont passés du primate à l homme. l HIV-1 est très proche du VIS du chimpanzé. Il est phylogénétiquement classé dans trois groupes : M, N, et O, qui eux se distinguent par leur séquence génétique. L HIV-2 ressemble au contraire au singe makabey, capable de transférer le virus aux hommes. Aussi, les groupes N et O du HIV-1 sont localisés au Gabon et au Cameroun, leurs réservoirs naturelles, et l HIV-2 est principalement présent en Afrique de l ouest. C est le groupe M du HIV-1 qui est à l origine de la grande pandémie mondiale 14.» De cette thèse africaine ou tropicaliste du VIH, on en déduit que le SIDA est directement lié au VIH, un virus qui s attaque aux lymphocytes T et au système immunitaire, affaiblit la capacité du corps de résister à la maladie et le rend vulnérable à un cortège interminable d infections opportunistes. Selon François Chièze, «un sérum zaïrois s est avéré positif au VIH-1 sur un prélèvement isolé en 1959 mais conservé jusqu à ce jour et l on a retrouvé la trace du virus dans différents sérums datant du début des années soixante, notamment en ouganda(1963) mais aussi dans d autres pays d Afrique centrale 15.» Les Center for Disease Control (CDC) des Etats Unis considèrent qu une personne, et quels que soient les symptômes qu elle présente, n a le SIDA que si elle est porteuse du VIH car ce virus est censé causer le SIDA et fait partie du diagnostic du SIDA. En somme, «La découverte des deux virus connus de l immunodéficience humaine dans des régions distinctes de l Afrique, la présence du VIS sur ce même continent et les études moléculaires effectuées sur l ensemble des isolats, suggèrent une origine africaine du virus de l immunodéficience humaine. Même si d autres hypothèses restent possibles, il est vraisemblable que celui-ci soit apparu dans la région des grands lacs d Afrique centrale et que celui-ci soit apparu dans la région des grands lacs d Afrique centrale et que la diffusion du VIH-1, devenu cosmopolite depuis, soit le fait de l extension rapide des voies de communication et des échanges qui sont produits dès la fin des années cinquante et qui se sont amplifiées au cours des années soixante-dix 16.» Ces postulats de base se transformèrent en une croyance bien établie, et, pour l essentiel, il en est toujours ainsi à l heure actuelle. Et comme 14 A. Robin WEISS., «HIV ans AIDS in relation to other pandemics», EMBO report, 2003, vol.4, p.11 15 «Aspects biomédicaux du SIDA en Afrique», Populations africaines et SIDA, Paris, La découverte, 1994, p.18 16 Ibid., p.18-19. 181
MOUKALA NDOUMOU l affirme Neville Hodgkinson, la date du 23 avril 1984 peut être considérée comme le point de départ de l histoire de ce paradigme : c est ce jour là que Maragaret Heckler, à l époque Secrétaire d Etat à la santé des Etats Unis, annonça lors d une conférence de presse que la «cause possible» du SIDA avait été trouvée. C était un virus qui devint par la suite célèbre sous le nom de virus de l hummunodéficience Humaine 17. Paradigme confirmé par Robert Gallo, présent à cette conférence, et pour qui, il était clair que c était un nouveau rétrovirus qui provoquait le sida «probablement le même que celui découvert à l époque par l équipe du Pr Luc Montagnier à l Institut Pasteur» et qu un test sanguin fiable pouvant rapidement sauver des vies humaines avait été mis au point 18. Le mode de transmission de l animal à l homme reste pourtant inconnue 19. C est justement cet inconnu qui suscite tant d interrogations dans la littérature médicale et scientifique. Comment le VIH a-t-il transmuté du singe au noir d Afrique, et de ce dernier à tous les sidéens des cinq continents? A défaut d une réponse fondée et objective, on en reste encore à des conjectures hypothétiques, voire spéculatives. On avance par exemple que le virus serait passé du singe aux tribus sauvages d Afrique, lesquels auraient contaminé, on ne sait par quel moyen, les haïtiens qui travaillaient en Afrique, et qui à leur tour auraient répandu la maladie aux touristes et homosexuels américains, qui eux l auraient répandu dans le monde 20. Le professeur Robin Weiss pousse le soupçon très loin et considère que le rapport avec autrui, à travers la mondialisation des échanges, a toujours eu des conséquences pathologiques et que le sida ne peut être une exception : «La route de la soie d Asie Centrale a été le véhicule de la peste en Europe en 1347 ; les Espagnols ont amené la rougeole, la variole, la malaria et la fièvre jaune en Amérique ; les Capitaines Cook et Vancouver ont de façon catastrophique véhiculé la rougeole aux milliers de polynésiens et au milieu des années 1980, le train du VIH/SIDA partait du Zaïre, via la Tanzanie et l Ouganda, en passant par le Kenya 21.» Il en résulte que, comme la peste et autres 17 Sida: catastrophe virale ou catastrophe scientifique, Journal of scientific exploration, Vol.17, n 1, 2004, p. 87-120. 18 Ibid., p. 90. 19 Political refutation of a scientifical theory: the case of polio vaccines and the origin of AIDS, Health Care Analysis, Vol. 6, 1998, p.175-179. 20 Pr. G.C. BOND, J. KREENSIKE, I. SUSSER, J. VINCENT, Aids in Africa and The Carribean, New York, Westview Press, 1997. 21 «HIV and AIDS in relation to others pandemics, op. cit., p. 11. 182
La dimension idéologique de la rationalité médicale pandémies historiques, le VIH semble être parti d ailleurs pour envahir l occident. Cette thèse tropicaliste est pourtant réfutée par une autre approche : approche qui peut être qualifiée d anti-vih, donc contraire à la thèse initiale de «contamination» par le VIS. Cette dernière thèse est de plus en plus qualifiée de «raciste» et «idéologique» par un certain nombre de chercheurs américains et anglais en particulier, qui estiment qu à travers la question de l origine du VIH/SIDA l opinion occidentale a outrepassé les principes de base de l objectivité scientifique, s installant dans des spéculations infondées, raciales, et la communauté scientifique a manqué à ses devoirs, en refusant de reconnaître les importantes failles du paradigme VIH/SIDA et la pratique médicale qui en découlait. En particulier elle n a jamais été capable de valider les tests de diagnostic du VIH, en isolant notamment ce virus. Aussi réfutentils cette théorie tropicaliste et tentent de montrer ses limites. Robert Root- Bernstein, physiologiste à la Michigan State University, auteur de Rethinking AIDS : The Tragic cost of Premature Consensus 22, est sceptique quant à l existence d un VIH qui partirait du singe à l homme et causerait le sida : «Et si le VIH n était pas la cause du SIDA»? s interroge-t-il. De même, Kary Mullis, lauréat du prix Nobel de chimie affirme «que nous n avons pas pu découvrir les raisons qui poussent la plupart des gens à croire que le SIDA est une maladie causée par un virus appelé VIH. Rien ne permet de le prouver scientifiquement 23.» La thèse classique a une interprétation anthropomorphique de la causalité. Il est un fait coutumier que les revues occidentales nous annoncent des rapports du genre «Des chercheurs américains viennent de démontrer que la consommation de café chez la femme enceinte pouvait être la cause d accouchement prématurés».dans cette forme de représentation analogue à celle du paradigme VIH/SIDA, il est facile de passer de la causalité à la responsabilité. Dire que le café ou la consommation du singe est cause, c est en même temps lui attribuer une responsabilité, un peu 22 Rethinking AIDS ; The tragic cost of premature consensus, Macmillan, The Free Press, 1993. 23 «Questions insolites. Un regard féministe sur le SIDA.», Interaction femmes santé, Otawa, 1999, p.7 Duesberg, Peter, virologue, professeur de biologie moléculaire et cellulaire à l Université de Californie et pionnier de la recherche sur les rétrovirus, met en doute l hypothèse selon laquelle le VIH cause le SIDA et prône l attribution de fonds à la recherche sur d autres causes du SIDA. Il prétend que le VIH est un auto-stoppeur inoffensif, incapable de causer le SIDA : la concentration du VIH dans l organisme est très faible ; elle n augmente jamais, même en cas de SIDA avancé. Cf. www.duesberg.com. 183
MOUKALA NDOUMOU comme on attribuerait la cause à l auteur d un crime. S asseoir sur cette forme de causalité c est, suivant l expression de K. Shallenberge, chercher une mauvaise intention ou un bouc émissaire dans la nature pour l accuser. Dans la revue Medical Hypotheses, Shallenberg estime que la thèse de l infection par un seul agent pathogène, c est-à-dire, le VIH, d origine africaine n est pas crédible. Du reste, une cause scientifique n est pas une responsabilité humaine, elle est représentée comme un phénomène qui est potentiellement porteur d un effet, effet qu il produit dans des conditions favorables. Il soutient une thèse du SIDA axée sur le système immunitaire plutôt que sur l hypothèse d un virus envahisseur. Dans cette optique le SIDA peut être considéré comme un état de santé pluri-factoriel basé sur une inversion des rôles traditionnels des deux instruments principaux du système immunitaire, l immunité à médiation cellulaire et l immunité à médiation humorale. Il en résulte que le SIDA est différent du VIH et apparaît chez les personnes susceptibles d un contact répété avec les antigènes comme 1) les personnes ayant contracté plusieurs maladies sexuellement transmissibles et des infections virales, bactériennes et parasitaires, 2) les toxicomanes exposés aux hépatites et autres pathogènes en raison de l utilisation des seringues contaminées et de la consommation de drogues ; et 3) les hémophiles transfusés avec du sang ayant un facteur de coagulation de fabrication commerciale composé dans une proportion de 99% d impuretés alloantigéniques 24. Enfin, citons la thèse qu on peut qualifier de «iatrogénique», qui ne délocalise pas l origine du VIH-SIDA, mais doute de l hypothèse classique de contamination. Dans cette optique, un certain nombre de critiques soutiennent cette thèse iatrogénique, notamment celle du Professeur Leonard G. Horowitz, dont l œuvre a été récemment traduite en français 25. En ce sens, les théories selon lesquelles ces «virus émergents» auraient évolué de manière naturelle et auraient franchi la barrière d espèce entre le singe et l homme se révèlent infondées au regard des documents rassemblés, analysés et commentés dans cet ouvrage. En clair, le Professeur Horowitz tente de montrer que ces virus sont le résultat de manipulations en laboratoire, 24 K SHALLENBERGER, Medical Hypotheses, 1998, p. 67-68. 25 La guerre des virus. SIDA et EBOLA : Naturel, Accident ou Intentionnel? Paris, Ed. Félix, 2003. 184
La dimension idéologique de la rationalité médicale transmis accidentellement ou intentionnellement au cours d essais de vaccins effectués simultanément aux USA et en Afrique au milieu du XX e siècle. Plus précisément, il fait l inventaire des études sur les vaccins viraux menées simultanément aux USA et en Afrique Centrale et de l ouest par un réseau confidentiel de virologistes à la solde de grands groupes militaro-médicoindustriels, agissant pour le compte du NC I (National Cancer Institut) et de l Organisation Mondiale de la Santé. Cette thèse iatrogénique est appuyée par l œuvre de Ewdard Hooper, The River : A journey Back to the Source of HIV and AIDS 26, qui tout en remontant l histoire du virus corrobore l hypothèse d une contamination vaccinale dans les régions des grands Lacs : c est l hypothèse de la polio-vaccine. En clair, le virus immunodéficitaire simian, proche du VIH-1 était inoculé aux populations d Afrique Centrale entre 1957 et 1960 par le biais du vaccin antipolio, et par conséquent il estime que les cultures qui ont servi à la fabrication de ce vaccin ont été extraites des reins des chimpanzés. Même le Pr. Weiss reconnaît implicitement la valeur d une hypothèse iatrogénique : «L utilisation abusive des injections non stérilisées en Afrique au milieu du XX e siècle a aidé le VIH-1 à s établir un réservoir dans le corps humain avant que sa transmission sexuelle ne soit établie 27.» Cette hypothèse iatrogénique est reprise par Louis Bon de Brouwer dans un article intitulé «Religion vaccinale et épidémie», estimant clairement que la cause du VIH procède plutôt d une recombinaison génétique : «On a vacciné contre la variole durant des décennies, sans avoir jamais séquencé le génome du virus de la vaccine. Ce furent les populations africaines qui furent le plus vacciné contre la variole, comme par hasard. Une hypothèse s imposa à moi alors avec force : et si, par le principe vaccinal, en introduisant le capital génétique du virus vaccinia(virus vivant non atténué ) dans un organisme, on permet au virus VIH-2 présent chez les Africains, de reconstituer tout ou une partie de son capital génétique devenu 26 Hooper Ed., The River : A journey Back to the source of HIV and AIDS, London, Penguin, 1999, In a striking number of cases, those villages were nearer the rural clinics where a U.S company had tested one of the world s first oral polio vaccines in the late 1950s. Something had gone terribly wrong during the vaccination campaign that a monkey virus had contaminated the experimental polio vaccine and ignited the global AIDS epidemic. 27 Ibid., p.11. 185
MOUKALA NDOUMOU déficient et, par conséquent de le faire redevenir virulent ou de créer un nouveau virus inconnu à ce jour, tel le virus du sida 28.» Brouwer qui a travaillé sur une liste de vaccinations réalisées en Afrique sur une période de vingt ans en déduit qu on pouvait très exactement superposer la carte de vaccination antivariolique à celle des cas du sida en Afrique. Il se dit d ailleurs renforcé dans sa position par la déclaration du Pr. Gallo dans le Times : «La relation entre le programme de vaccination de l OMS dans son effort pour éradiquer la variole des pays du tiers monde et l épidémie de sida est une intéressante hypothèse. Je ne dis pas que cela s est réellement passé, mais durant des années, j ai toujours dit que l usage des vaccins virus vivants, comme l on pratique en Afrique, peut activer un virus en dormi comme celui du sida 29.» De la théorie tropicaliste à la théorie iatrogénique nous sommes finalement en face de plusieurs conjectures qui mettent en mal les principes de rationalité ou tout au plus d objectivité et d universalité de la médecine expérimentale. Il en résulte que la campagne entière contre une maladie considérée comme la peste noire grandissante du XX e siècle reste sur une conjecture dont on ne peut prouver de façon univoque l origine ou les fondements. Ce qui prend l allure d une idéologie qui, épistémologiquement, continue à interpeller la rationalité de la médecine ou le slogan contemporain de la evidence based medicine. 2. L idéologie de la découverte ou le flou causal du paradigme VIH/sida L histoire des sciences, en particulier celle des sciences dites dures, est et a toujours été celle des découvertes, quelque soit leur valeur, ou leur degré de scientificité. Des mathématiques à la physique, la chimie ou la biologie, la notion de découverte est consubstantielle à la recherche scientifique. Citons par exemple la découverte des équations du 3 e et 4 e degrés par les algébristes italiens Cardano et Ferrari au XVIe siècle, découvertes faites dans le cadre d une mathématique pratique liée aux nécessités des calculs financiers qui avaient imposé la diffusion des chiffres arabes et amené à l élaboration de plusieurs artifices de calcul. Pourquoi ne pas rappeler finalement la 28 «Religion vaccinale et épidémie», http : www.vous et votre sante. Com. Brouwer est Docteur en médecine, spécialiste en biologie moléculaire, membre du comité Directeur de la Société Internationale de Médecins pour l Environnement en Suisse, et délégué à l UNESCO. 29 Ibid., p.11 c est Brouwer qui cite un passage du London Times. 186
La dimension idéologique de la rationalité médicale découverte, par Mendel, des lois de l hérédité au tournant du XIX e siècle. Découverte exprimée dans son article Recherche sur les hybrides végétaux, où il montre que le croisement des petits poids aux graines les unes lisses les autres ridées produit des rejetons aux graines lisses, et que le croisement entre eux de ces rejetons de la première génération produit des rejetons aux graines soit lisses soit ridées, dans une proposition qui obéit aux règles du calcul de probabilités, si l on admet que, pour chaque caractère visible, la part de l un et de l autre géniteur est égale dans les hybrides, mais que l une de ces parts domine l autre : c est un caractère dominant ou récessif 30. En tant que savoir et savoir-faire, la médecine a un passé jalonné de découvertes. Il suffit de s en tenir à la découverte de la vaccinothérapie, l une des plus marquantes de cette science, la pratique de la vaccination relayant progressivement celle de l inoculation de la variole elle-même, et est historiquement la première invention d un traitement de maladie effectif, réel, faisant la preuve de son pouvoir de transformer massivement les conditions physiques et morales de la vie humaine 31, pour comprendre que la médecine a toujours été le lieu des grandes découvertes. Et l une des plus grandes découvertes du XX e siècle en sciences médicales semble être justement celle du VIH, vecteur du SIDA. Et suivant l analyse de Neville Hodgkinson, «pratiquement tout le monde croit maintenant fermement que la planète est confrontée à une catastrophe du sida. Chacun se sent non seulement concerné par les déclarations selon lesquelles l épidémie ne cesse de se propager mais éprouve de la gratitude devant le fait qu en dépit de l immensité du problème, les scientifiques, les médecins et les hommes politiques ont bien ciblé le virus responsable et que de sommes considérables ont été mobilisées pour soutenir leurs efforts 32.» La découverte du VIH par l équipe du professeur Luc Montagnier à l Institut Pasteur de Paris a, suivant l expression de Kuhn 33, hissé le VIH-SIDA au rang des théories dominantes ou de paradigme à la mode. Un paradigme est donc le cadre à l intérieur duquel les scientifiques raisonnent et développent leurs activités ; il 30 Hervé BARREAU, L épistémologie, Paris, PUF, 1998, p.92. 31 Georges CANGUILHEM, «L effet de la bactériologie dans la fin des théories médicales au XIXe siècle», Idéologie et rationalité dans l histoire des sciences de la vie, Paris, J. Vrin, 1993, p.55. 32 op. cit., p.88. 33 La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983. 187
MOUKALA NDOUMOU s agit en fait, comme nous le montre le paradigme VIH/SIDA, d une constellation d opinions, de techniques et de solutions de problèmes utilisées comme modèles. Dire qu une théorie est dominante, dit Bernard-Marie Dupont, c est admettre qu il en existe d autres, moins reconnues ou pas reconnues pour différentes raisons que l épistémologue se doit d interroger 34. Les controverses initiales entre les pionniers de la théorie classique, les Professeurs Robert Gallo, Luc Montagnier, voire Robin Weiss, de l Ecole américaine, française et anglaise, sur la scientificité ou la paternité même du paradigme VIH/SIDA laisse planer un doute sur l objectivité de cette découverte : «Obnubilé par la querelle née dès le début, entre Montagnier et Gallo pour savoir à qui revenait le mérite d avoir découvert le virus, la communauté scientifique mondiale oublia purement et simplement de vérifier si vraiment un virus avait été découvert. L acceptation de l appellation Virus de l immunodéficience humaine en tant que compromis entre le HTLV-3 et le LAV eut pour effet de pérenniser l idée qu un nouveau virus était la cause du sida.» De la fragilité du paradigme du sida émergent des thèses contraires. En particulier, l une des ailes dissidentes du paradigme VIH/SIDA est le groupe de réévaluation du VIH/SIDA( Group for the scientific reapprisal of HIV/AIDS Hypothesis) qui a recueilli plus de 200 signatures de scientifiques, incluant celles de nobelistes Gilbert et Mullis. Cette dissidence tente donc de réfuter et de dévoiler les limites du paradigme classique du VIH/SIDA. Aussi partent-ils d un constat considéré comme «irrécusable» : le VIH, vecteur du SIDA n a jamais été isolé, et «les protéines qu on associe au VIH sont en réalité des protéines de stress libérées par l organisme en réaction à un état pathologique grave». Selon les affirmations du Pr. Eleni Papadopulus-Eleopolos et le groupe Perth, les résultats moléculaires, biochimiques et génétiques indirects ont été interprétés dans le sens de l isolation du VIH sans qu aucun n apporte une preuve concluante de l existence du virus. Autrement dit, le «VIH en tant que particule stable et indépendante n a pas été isolé et, par conséquent, il se pourrait fort bien qu il n existe pas» 35. Il en résulte, selon cette antithèse que les tests actuels de dépistage ne décèlent pas le VIH mais ses «supposés» anticorps. Cette découverte du VIH- 34 «Paradigmes médicaux et révolutions épistémologiques», Penser la médecine, Paris, Ellipses, 2002, p. 21. 35 Questions insolites, op. cit., p.15 188
La dimension idéologique de la rationalité médicale SIDA reste finalement dans l ordre de l impensable «unthinkable» pour reprendre l expression de Thomas, Mullis et Johnson 36. Dans un article commun, «What causes AIDS», ils estiment que trois raisons peuvent contribuer à la réfutation de la thèse selon laquelle le VIH serait la cause du SIDA : 1 Après avoir dépensé plusieurs millions de dollars us, les recherches sur le VIH sont incapables d expliquer comment ce rétrovirus conventionnel doté d une simple organisation génétique, détruit le système immunitaire, et tout au moins comment l arrêter : la thèse de Gallo selon laquelle le virus tuerait directement les cellules en les infectant n est donc plus objective. 2 En l absence d une preuve objective sur le rapport VIH-SIDA, la seule «évidence» ou preuve est celle de la corrélation VIH-maladie. Or cette corrélation est loin d être parfaite. Il y a beaucoup de personnes qui présentent les symptômes du sida et qui ne sont nullement infectés par le VIH. De même, beaucoup de sujets supposés infectés par le VIH pendant plusieurs années ne présentent aucune maladie. 3 Les prévisions sur la théorie ont spectaculairement failli. En Europe et aux USA, le sida ne s est pas répandu dans la population en général, mais est resté confiné dans les populations ou groupes à risque, notamment les homosexuels et les drogués. En clair, le nombre de sujets dit infecté est resté constant depuis plusieurs années alors qu on le prédisait en hausse, ce qui suppose que le VIH est un vieux virus centenaire qui a toujours vécu avec nous sans causer d épidémie. Il en résulte que le «paradigme du VIH a failli aux tests scientifiques. Les recherches sur le VIH n ont pu, non seulement élucider la thérapie ou l action mais aussi l explication théorique du mécanisme de la cause de la maladie. Les prévisions sur le VIH ont été falsifiées ou se sont-elles limitées aux statistiques douteuses définies par la fameuse théorie du VIH-SIDA 37.» Du reste, les thèses des Professeurs Peter Duesberg et Kary Mullis sont sans doute les plus réfutationnistes. Le premier est l un des plus grands spécialistes de la biologie moléculaire des Etats-Unis, le second est prix Nobel de chimie depuis 1993 et préfacier du livre Inventing the AIDS Virus du Pr. Duesberg. Ces deux chercheurs sont, suivant l expression de Steven Harris, 38 considérés comme les plus grands «sceptiques» du paradigme VIH/SIDA. Pour l auteur de Why we 36 What causes AIDS? It s an open question, Raison, June 1994, p.2 37 What causes AIDS, op. cit., p. 7. 38 «The AIDS heresies», Skeptic, Vol.3, n 2, 1995, p.42-58. 189
MOUKALA NDOUMOU will never win the war on AIDS, le nombre de virus actifs chez les patients, même chez ceux en pleine maladie déclarée, est si faible qu il n est pas possible que ce virus soit responsable des dommages qu on lui attribue. Autrement dit, le virus ne peut être responsable des dégâts qui lui sont attribués, parce qu il est très difficile, du moins impossible jusqu à ce jour, de le détecter, même dans le corps d une personne mourante du sida. En somme «en dépit d énormes efforts heuristiques consentis ce dernier temps, l idée selon laquelle un virus latent serait la cause du sida n a jamais été prouvée et n a donné des résultats cliniques utiles : c est une indication classique d une conjecture infondée 39.» Duesberg considère que les partisans de l approche classique ont outrepassé les principes de la rationalité de la médecine, notamment les critères de causalité définis par Henle-Koch. Selon les postulats de Koch, pour avoir prouvé qu un germe, agent infectieux, est la cause d une maladie, il faut avoir établi que : 1 l agent est toujours présent chez les sujets atteints de la maladie, 2 l agent n est jamais présent chez les sujets indemnes de la maladie, 3 on peut isoler l agent à partir d un sujet infecté, le conserver en culture pure dans un milieu inerte, et en l inoculant à un sujet indemne reproduire la maladie. La cause est ainsi une condition nécessaire et suffisante de son effet, en sorte que l effet est prédictible avec certitude, et produit(ou supprimé) à coup sûr par des manipulations de la cause. Epistémologiquement la cause est surtout ce qui nous permet d expliquer un phénomène, ce qui le rend intelligible pour la raison, dans le cadre de son analyse de la Nature. Nous voyons un phénomène F, nous le considérons comme une conséquence de la réalisation d un certain principe à l œuvre dans le phénomène. Or plusieurs raisons prouvent que le paradigme VIH/SIDA viole ces critères de causalité qui sont en même temps les principes de la virologie moderne : le premier postulat est violé parce qu il est impossible de détecter un virus ou un provirus dans toute forme de sida, et pourtant le CDC s est entêté de définir un guide de diagnostic sans fondement scientifique. Le fait que le VIH n ait jamais été isolé dans nombre de cas de sida constitue la seconde violation du postulat de Koch, ce d autant plus que la fameuse «isolation» est faite de manière indirecte. De même, le fait que le véritable VIH, même lorsqu on l inocule sur les chimpanzés ou 39 Peter DUESBERG, «Falsification and progress», Rethinking AIS, Aug, 1995. 190
La dimension idéologique de la rationalité médicale accidentellement sur les personnes saintes, n ait jamais reproduit le sida, constitue une troisième violation du postulat de Koch 40. Du reste, la règle traditionnelle en matière de microbiologie pour déterminer si un virus est la cause spécifique d une maladie est de l identifier en le purifiant, c est-à-dire en l isolant dans des tissus provenant d un patient atteint de cette maladie, de façon à ce qu on puisse le voir au microscope électronique et savoir sur quoi l on travaille. Ceci fait, on doit pouvoir faire multiplier en laboratoire ce virus purifié ; puis on doit démontrer qu on reproduit la maladie d où on était parti lorsqu on introduit ce virus dans un organisme susceptible de le développer. Selon le Professeur Kary Mullis, la méthode du paradigme VIH/SIDA n aboutit à une quelconque de ces étapes de testabilité. Et dans la préface de Inventing the AIDS virus, il estime que Duesberg et lui 41 savent, en dépit de quelques divergences, «ce qui ne cause pas le sida. Nous n avons pu trouver aucune bonne raison pour expliquer pourquoi la majorité des gens sur la terre croit que la maladie sida est causée par un virus appelé VIH. Simplement il n y a aucune preuve scientifique qui dise que c est vrai!» Le paradigme classique du VIH-maladie est finalement plus idéologique que rationnel. Cette réfutation de la thèse classique nous amène à penser le paradigme du VIH-SIDA en termes d idéologie de scientifique, tant au niveau du savoir qu à celui du savoir-faire. Ce qui a forcement des implications d ordre éthique, au sens où une théorie qui manque d objectivité, qui ne remplit pas de critères de scientificité peut verser dans une forme de spéculation et de tâtonnements thérapeutiques, mettant ainsi en péril la santé humaine. Reste à savoir si ces tâtonnements thérapeutiques ne voilent pas une idéologie économico-scientifique. 3. Une idéologie économico-scientifique La problématique est récurrente en épistémologie et en histoire de sciences, celle qui oppose internalistes et externalistes sur la nature des énoncés scientifiques. Les premiers réduisent la science à une construction intellectuelle, et pensent que seule l histoire des idées et des concepts 40 P.DUESBERG,, HIV is not the cause of AIDS, Science, n 241, p. 514-517. 41 K.MULLIS,, préface, Inventing The AIDS virus, Washington, Regnery Publishing, 1996. 191
MOUKALA NDOUMOU concourent à l éclosion des diverses théories scientifiques. A l instar d Alexandre Koyré, les internalistes ne lient jamais un état donné de la connaissance ou une évolution de la pensée scientifique à des facteurs externes ( conditions sociales, économiques, techniques.) 42. Les seconds, c est-à-dire les externalistes 43 estiment absolue une telle thèse : à côté des innovations intellectuelles gage d une épistémologie constitutive, il y a des situations historiques globales, un milieu géographique, des moyens de production, des structures économiques, sociales, politiques, voire culturelles qui contribuent au façonnement d un paradigme. L internalisme est, suivant l expression de Daniel Schift la «face idéologique» ternie par l argumentaire externaliste 44. Aussi, on peut se demander si le paradigme VIH/SIDA n est pas l expression du idéologie internaliste. L idée de la découverte du VIH-SIDA implique en logique médicale, celle d une thérapie y relative. Il en va d ailleurs de toute démarche des sciences modernes de la médecine : lorsqu on révèle la cause de la morbidité ou l agent pathogène d une maladie, on doit penser aux moyens de son éradication. La valeur de la médecine ou tout au plus ses théories, se mesure ainsi à l aune de l éradication des grands maux, des grands états morbides. Ainsi, c est l extension des examens microscopiques de préparations cellulaires et la pratique des colorations à base de dérivés synthétiques de l aniline, industriellement fabriqués en Allemagne à partir de 1870, qui devaient aboutir, pour la première fois dans l histoire de la médecine, à une thérapeutique aussi efficace que libre de toute théorie médicale, la chimiothérapie, inventée par Paul Erhlich au début du XX e siècle 45. Mieux, on sait que la pratique de la vaccination, relayant progressivement celle de l inoculation de la variole elle-même, est historiquement la première invention d un traitement de maladie effectif, réel, faisant la preuve de son pouvoir de transformer massivement les conditions physiques et morales de la vie humaine. Du reste, le paradigme du VIH-SIDA 42 Etudes de la nature de la pensée scientifique, Paris, Gallimard, 1973. 43 Voir par exemple le texte de Thuillier, «La science moderne entre le diable et le bon Dieu», La recherche, n 35, Juin, 1973. 44 «L institution scientifique garante de l ordre», cité dans Epistémologie, Paris, Magnard, 1978, p.67. 45 CANGUILHEM, «L effet de la bactériologie dans la fin des théories médicales au XXe siècle», Idéologie et rationalité, op. cit., p.69 192
La dimension idéologique de la rationalité médicale est dans la logique de la rationalité des sciences médicales : on est supposé avoir découvert l agent pathogène, le VIH, il a fallu penser à une solution thérapeutique. D où l émergence d un champ conceptuel dans la littérature thérapeutico- médicale : pluri-thérapie ou tri-thérapie à base d inhibiteurs de la protéase, AZT, antirétroviraux, etc En clair, la tri-thérapie est par exemple sensée représenter le seul espoir de survie pour ceux qui ont le VIH- SIDA. Si on s en tient à l idéologie de la découverte, cette potion ou ces thérapies peuvent paraître problématiques aujourd hui. L agent pathogène n étant pas défini, un traitement, une thérapie objective est impossible, sinon risqué. Mieux, si l on tient compte de l impact de ces médicaments sur l organisme humain, on pourrait s interroger, notamment sur le plan éthique, sur la valeur de ces antirétroviraux, leur degré de toxicité. Certaines études, notamment celle des sceptiques montrent de plus en plus que l AZT, l une des principales thérapies antivirales est en même temps l une des principales causes de décès chez les séropositifs. Christine Maggiore estime que l AZT n est pas un nouveau médicament conçu pour traiter le SIDA, encore moins un médicament antiviral 46. C est un composé chimique développé puis abandonné il y a plus de 30 ans dans le cadre de la chimiothérapie anticarcinogène. Dans la logique médicale, le principe de la chimiothérapie consiste à tuer toutes les cellules en croissance dans l organisme. Il en résulte que peu de sujets atteints de cancer survivent au traitement chimiothérapeutique compte tenu de ses effets dévastateurs sur le système immunitaire. Or l AZT a été conçu pour empêcher la formation de nouvelles cellules en bloquant le développement des chaînes d ADN. En 1964, des tests d AZT sur des souris cancéreuses ont montré que l AZT détruisait si efficacement les cellules saines en croissance que les souris finissaient par mourir en raison de la grande toxicité du produit. L AZT a donc été mis en époke, et aucune demande de brevet déposée. Son utilisation dans le traitement du sida pose, somme toute un problème éthique, voire idéologique. L éthique médicale recommande que les tests assez poussés soient effectués pour corroborer la valeur d un traitement et ses conséquences sur l organisme. Or plus de 20 ans après, Glaxo 46 Questions insolites, p. 22. 193
MOUKALA NDOUMOU Wellcome, société pharmaceutique américaine fait breveter le produit, lance une campagne pour vendre l AZT comme un médicament antiviral et obtient l aval de la food and Drugs Agency (FDA) «pour utiliser comme traitement contre le sida après une seule étude problématique qui n a duré que quatre mois. L AZT ne se contente pas de détruire les lymphocites T et B et les globules rouges, responsables de l oxygénation de l organisme ; à l instar des médicaments nucléosides similaires, il s attaque aussi aux reins, au foie, aux intestins, aux tissus musculaires et aux système nerveux central 47.» Il en résulte que les effets à long terme des traitements médicamenteux du SIDA n ont pas fait l objet des grandes discussions. L expérience a montré que la mauvaise utilisation ou la sur-utilisation des antibiotiques favorise la résistance de l organisme au traitement et l apparition des souches virulentes résistantes au médicament et compromet le système immunitaire. En l absence d une thérapie rationnelle ou objective, on est tenté de dire que le traitement du SIDA cache une idéologie économique. Aux Etats Unis, la recherche, le traitement et autres programmes menés sur la maladie au cours des vingt dernières années ont coûté plus de 100 milliards de dollars aux contribuables américains et, pour 2002, le budget prévu par l administration Bush pour aider les pays étrangers à lutter contre la maladie s élève à 780 millions de dollars 48. Aussi l Organisation Mondiale de la Santé et l ONUSIDA continuent-ils à presser les gouvernements africains à combattre cette pandémie. Or combattre le VIH/SIDA suppose le recours aux antirétroviraux et toutes les procédures y relatives. Face au manque d univocité autour du paradigme VIH-SIDA, Joan Shenton* estime que les tenants ce paradigme sont en partie motivés par le gain. La vente des trousses de tests de dépistage du VIH est extrêmement lucrative 49. Chaque test représente en effet un dollar canadien de revenu pour le fabricant. Plusieurs chercheurs qui s intéressent au virus du sida possèdent des sociétés qui vendent de trousses de test, pour eux le «sida est lucratif». Un autre argument milite en faveur de la thèse scientifico-économique. Gallo et Montagnier, partisans de la théorie classique du VIH/SIDA se sont «entendus» pour partager les redevances perçus sur la vente des trousses de tests. En 1994, ces 47 Ibidem, p.22. 48 Neville HODGKINSON, «Sida : catastrophe virale ou catastrophe scientifique?», op.cit., p.3. 49 Positively False. Exposing the myth around HIV and AIDS, 1998, p.246. 194
La dimension idéologique de la rationalité médicale redevances étaient déjà évaluées à 35 millions de dollars. Mieux ce paradigme a fait en sorte que le Pr. Robert Gallo détienne 13 brevets américains et dépose des demandes pour 29 autres dont les profits seront partagés avec la University of Maryland, son employeur. En retour la redevance sur la vente des trousses de tests représente 5% du budget de l Institut Pasteur, employeur du Pr. Luc Montagnier avant son émigration aux USA. Enfin, comment ne pas reconnaître que ce sont les grandes firmes pharmaceutiques qui engrangent les profits de ce paradigme en produisant des médicaments destinés aux malades et séropositifs qui ne présentent aucun symptôme : en 1997, les ventes mondiales cumulées d AZT avaient déjà rapporté à Glaxo Wellcome plus de 2,5 milliards de dollars 50. Un texte récent de Philippe Demenet révèle que depuis sa mise sur le marché, en 1994, la stavudine a rapporté à Yale University au moins 261 millions de dollars, soit 292 millions d euros. Représentant 90% des royalties engrangées par l université, le médicament a permis à celle-ci de caracoler dans le peloton de tête des universités américaines les plus gâtées par la propriété intellectuelle 51. Mieux, une autre molécule, le Viread, commercialisée depuis octobre 2001 est sensée traiter les infections à VIH en bloquant la duplication du virus responsable de la maladie. Les ventes du viread ont rapporté au groupe pharmaceutique américain Gilead quelque 200 millions de dollars, lui permettant d employer plus de 1600 salariés, avec un conseil d administration où siègent d éminentes personnalités républicaines comme Georges Schultz, ancien secrétaire d Etat américain, et Donald Rumsfeld, actuel sécrétaire à la défense, en était le PDG en 1997 et membre du conseil pendant trois ans 52. En somme, on est tenté de réduire ce tâtonnement sur les principes thérapeutiques du sida, à ce qui a prévalu, suivant l expression de Joseph Chenu, au choléra au XIX e siècle : «Certains refus d admettre la contagion relèvent tout simplement de l intérêt financier. A Sunderland, première ville d Europe frappée, le marquis de Londonderry et des hommes d affaires, pour éviter de renoncer à l usage du port, réussirent à faire nier par les médecins qu il s agit du choléra, et à complètement 50 HODGKINSON, op. cit ; p.2. 51 «Le scandale stavudine. Ces profiteurs du sida», Le monde diplomatique, Février 2002, p.22-23. 52 Alex SIEWE, «Sida, cobayes et polémiques», Jeune Afrique, L intelligent, n 2300, 2005, p. 45. 195
MOUKALA NDOUMOU museler la presse. Même lorsqu on ne pouvait aller jusque là, on s appuyait sur la théorie de la non-contagion pour éviter les quarantaines si dommageable au commerce 53.» On certainement loin du XIX e siècle, mais plus proche d une conception externaliste ou simplement capitaliste de la médecine. Le capitalisme scientifique contemporain est censé respecter les principes de l éthique médicale. Or on a pu remarquer que aussi bien en Afrique qu en Asie la méfiance vis à vis des concepts thérapeutiques était de mise. Une méfiance ou réserve qui vient à la fois des scientifiques que des politiques. On peut par exemple rappeler la campagne médiatique dirigée contre le Président Thabot Mbeki pour avoir non seulement réuni en Afrique du Sud tous les spécialistes du paradigme VIH/SIDA, mais aussi fait des réserves sur le degré de toxicité et d efficacité de l AZT ou autres antirétroviraux. Répondant aux question de Joan Shenton, Mbeki commence par rappeler la responsabilité de l Etat sur les questions de santé publique et ajoutera que les controverses sur l efficacité de l AZT et autres antirétroviraux ne peuvent permettre à un chef d Etat de prendre des décisions prématurés 54. En clair, Mbeki estime que la connaissance est universelle et il n appartient pas aux Africains de «consommer» aveuglement les concepts importés. Ce devoir de vigilance est aussi exprimé sur le plan scientifique par le Professeur Sam Mhlongo **, virologue et conseiller scientifique de Mbeki qui n a cessé de présenter les limites du paradigme VIH/SIDA. Pour Mhlongo, tant que les partisans du paradigme VIH/SIDA ne nous montrent pas le «micrographe du VIH» comme on l a souvent fait pour d autres virus, le doute sera toujours permis, et l influence des groupes pharmaceutiques et des politiques ne peut jamais inhumer la vérité scientifique 55 : «Lorsqu on leur demande : S il vous plaît, montrez nous le micrographe du VIH, ils se limitent aux micrographes d autres virus. Le papillonna virus humain par exemple, dont la micrographie est possible, et qui peut 53 Obstacles épistémologiques. Le choléra au XIXe siècle. Errance et Divagation», Gaston Bachelard. L homme du poème et du théorème, Dijon, EUD, 1984, p. 109. 54 Siting Down with President Mbeki, Carte-Blanche, 16 April, 2000. ** Le Professeur Sam Mhlongo est Chief Family and Head Of Department of Family Medicine and Primary Care en Afrique du SUD. Il a pendant l apartheid servi en Angleterre comme enseignant-chercheur. 55 J. SHENTON, «Interview with Professor Sam Mhlongo, New African, July-Aug., 2000, p.3. 196
La dimension idéologique de la rationalité médicale être constaté par tout le monde. Mais du virus du VIH, tout ce qu on en sait, sont des particules qu on considèrent comme raison suffisantes. Autant que je sache, et suivant les principes de la virologie, les particules seules ne suffisent pas pour démontrer l existence d un virus particulier. On devrait être précis-isoler toute chose, tous les virus, et ils ne l ont pas fait 56.» En somme, ces réserves épistémologiques ou méthodologiques ont, sur le plan éthique résisté au temps : récemment, l essai d un traitement préventif contre le sida mené sur des prostituées à Douala depuis mai 2004 par l ONG américaine Family Health International (FHI) en violation des règles éthiques de la recherche biomédicale renforçait l aspect tâtonnant des principes du paradigme VIH/SIDA. Soit, on ne saurait remettre en cause l importance des essais cliniques, aujourd hui incontournables pour la démonstration rationnelle de l efficacité d un traitement, mais en même temps, on ne peut pas nous interroger sur la capacité des laboratoires du Nord à respecter les principes éthiques. Une vision externaliste du paradigme VIH/SIDA nous amène finalement à la conclusion que l opposition entre intérêt scientifique et intérêt commercial s exacerbe dans les pays en développement, en raison du décalage considérable entre les enjeux industriels du médicament et la pauvreté de ces pays 57. Un tel argument ne peut pas ne pas justifier le caractère scientifico-économique du VIH/SIDA. * * * En somme,la evidenced based medicine se caractérise par le fait qu elle dépend d un certain nombre de préjugés ou principes qui façonnent sa façon d expliquer les choses et la manière dont les recherches sont effectuées. C est cette rationalité qui la place désormais dans l intervalle des sciences dites dures ou expérimentales. Mais au regard des problématiques d objectivité, de nécessité ou d univocité suscitées par la littérature médicale, nous avons été amené à constaté que le paradigme VIH/SIDA que le sens commun nous 56 Joan Shenton, Ibid, p. 2-3. 57, J. P. CHIPPAUX, La pratique des essais cliniques en Afrique, Paris, IRD Editions, 2004, cité par Siewe, op. cit., p. 45. 197
MOUKALA NDOUMOU présente comme la plus grande peste du XXI e siècle est aussi l expression d un certain nombre d idéologies ou des conjectures contradictoires. Certes, l expérience montre que les savants peuvent être du même avis quant à l identification d un paradigme sans pouvoir, comme le dit Thomas Kuhn, se mettre d accord 58, ou sans tenter de se mettre d accord sur une interprétation ou une rationalisation complète de celui-ci : un paradigme peut donc guider les recherches, même s il ne se laisse pas réduire à une interprétation unique ou à des règles généralement admises. Mais la particularité des paradigmes de la médecine est d avoir un impact sur l état sanitaire de l humanité. Ce qui sur le plan épistémologique fait place à une double préoccupation : épistémologique et éthique. Epistémologique parce que le mythe sociopolitique du paradigme VIH/SIDA, notamment dans l espace francophone ou africain, est bâti autour de la gravité de la pandémie et des moyens prophylactiques ou thérapeutiques. Les campagnes médiatiques ne prennent pas souvent en compte les enjeux épistémologiques du paradigme comme il est légion dans les pays anglo-saxons. Or les revirements de l histoire de sciences, le scandale qu ont toujours apporté les théories nouvelles, devraient nous donner plus de prudence et d ouverture, et dans le cas précis du paradigme du VIH/SIDA, seul l idéal de rigueur, d objectivité et d univocité peut restaurer le sens de la rationalité et de l éthique de la médecine. Finalement, la triple idéologisation des principes du paradigme VIH/SIDA inquiète plus qu elle ne nous rassure sur le degré d objectivité de la evidence based medicine. Mais, comme le dit Chenu 59, tant que la pensée est intéressée, et reste à peu près contrôlée par un minimum d exigences scientifiques on ne sort pas du cadre d une «errance» somme toute normale dans des conditions d ignorance extrême. Ces courants de recherches, d hypothèses et de théories plus ou moins plausibles, de controverses et d expériences constituent la vie même d une science qui rectifie, peut-être difficilement, ses erreurs, en attendant une «rupture» imprévisible. La problématique du paradigme VIH/SIDA nous laisse finalement dire que l élaboration d une idéologie 58 La structure des révolutions scientifiques, op. cit. p. 72-73. 59 J. CHENU, op. cit., p. 115. 198
La dimension idéologique de la rationalité médicale consiste à développer certains aspects des vérités générales et certains éléments de la situation de manière à opérer syncrétiquement la conjonction. Bibliographie sommaire 1- BERNARD, C., Principes de médecine expérimentale, Paris, PUF/Quadrige, 1980. 2- KUHN, T., La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983. 3- BERNARD C., Introduction à l étude de la médecine expérimentale, Paris, Champs/Flammarion, 1984. 4- BACHELARD G., L homme du poème et du théorème, Dijon, EUD, 1984. 5- POPPER K.R., Conjectures et Réfutations, Paris, Payot, 1985. 6- CANGUILHEM, Idéologie et rationalité dans les sciences de la vie, Paris, J.Vrin, 1988 THUILLER, P., D Archimède à Einstein, Paris, Fayard, 1988. History of AIDS, Princeton, University Press, 1990. 7- LAPLANTINE, F., Anthropologie de la maladie, Paris, Payot, 1992 8- ADAM P., et HERLIZLICH, C., Sociologie de la maladie et de la médecine, Paris, Nathan, 1994. 9- IVAINER, T., et LENGLET, R., Les ignorances des savants, Paris, Maisonneuve et Larose, 1996. 10- BOND Pr. G.C., KREENSIKE J., SUSSER I., VINCENT J., Aids in Africa and The Carribean, New York, Westview Press, 1997. 11- BARRREAU H., L épistémologie, Coll. Que sais-je, Paris, PUF, 1998. 12- MEYER Philippe, De la douleur à l éthique, Paris, Hachette, Coll. Science, 1998. 13- ZITTOUN, R., DUPONT, B-M., Penser la médecine. Essais philosophiques, Paris, ellipses, 2002. 14- CHIPPAUX, J. P., La pratique des essais cliniques en Afrique, Paris, IRD Editions, 2004. 15- Exchorésis, Revue africaine de philosophie, n 2, vol.2, 2004. 16- Jeune Afrique, L intelligent, n 2300, 2005. 199
Résumé PRODUCTION DE CONNECTEURS PAR LES ENFANTS GABONAIS AGES DE 4 ANS A 6 ANS Flora NTSAME-MBA 1 Université Omar Bongo de Libreville Cette recherche porte sur l utilisation des connecteurs par de jeunes enfants gabonais âgés de 4 à 6 ans. Deux situations de communications différentes ont été proposées aux enfants. Dans la première, le modèle contextuel proposé par French et Nelson (1985) a permis aux enfants de produire un discours en évoquant une situation familière. La deuxième situation de communication a amené l enfant à produire le discours à partir d un support concret (images d un récit sans parole). A tous les âges, on retrouve une différence significative entre les deux types de situations communicatives, avec une grande utilisation de connecteurs dans la situation qui permet aux enfants de se représenter mentalement ce qu ils ont vécu afin de le raconter. En outre, on observe une augmentation régulière du nombre de connecteurs aux différents âges, ainsi qu une grande utilisation de connecteurs de relations temporelles. Mots clés Acquisition du langage, connecteurs, représentation mentale, description de référent. Abstract The aim of this research is to study the use of relational terms by young children of Gabon, from four to six years of age. Two different situations of communication have been proposed to children. In the first, contextual model proposed by French and Nelson (1985) have allowed children to produce a speech by the invocation of a familiar situation. The second situation of communication enables the child to produce a speech 1 Flora Ntsame Mba, Assistant à l Université OMAR BONGO, est titulaire d un doctorat en Sciences Humaines, option Psychologie du Développement et Cognitive. B.P 1881, Libreville (Gabon) ; e-mail : floramba2003@yahoo.fr. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 200-213
Flora NTSAME MBA from a concrete base (images of recital without words). At all ages, we found a significant difference between the two kind of communicative situations, with a great use of relational terms in the situation which permit children to represent mentally what they have undergone in order to tell more about it. In addition, we observe an regular increasing of the number of relational terms in different ages, and also a big utilisation of relational terms of temporal relations. Key words Language acquisition, relational terms, mental representation, description of reference. Introduction Produire un discours est une activité qui se réalise en vue d un certain objectif, c est un processus complexe dans la mesure où il n a pas seulement pour objet de donner un ensemble d informations que l auditeur doit chercher à ajuster les unes aux autres pour reconstituer la représentation de départ ; il constitue en revanche un parcours finalisé visant à agir d une certaine manière sur l auditeur (sur ses attitudes, ses croyances, son comportement, etc). Autrement dit, un discours a toujours plus ou moins une fonction argumentative (Caron, 1997). Et, cette fonction ne relève pas seulement du contenu du discours, mais aussi et surtout des moyens linguistiques qu il utilise. Ce sont ces moyens linguistiques, et en particulier les connecteurs, qui constituent l intérêt du présent travail. En effet, l étude des moyens linguistiques utilisés dans le cheminement du discours constitue un thème de recherche important en Psychologie. L un des exemples les plus intéressant de ces "opérateurs discursifs" est celui du paradigme des connecteurs dont la fonction est de marquer les enchaînements des énoncés (Caron-Pargue et Caron, 1989). En effet, c est la catégorie de moyens linguistiques la plus étudiée par les chercheurs en Amérique et en Europe. En revanche, c est un aspect du discours encore très peu abordé par les psychologues et psycholinguistes gabonais. Plusieurs définitions sont avancées au sujet de la notion de connecteurs. D après Moeschler, J., Reboul, A., Luscher, J.M., Yayez, J (1994), les connecteurs interviennent dans l interprétation de la bonne 201
Production de connecteurs par les enfants gabonais ages de 4 ans a 6 ans compréhension de l énoncé. Pour Jean Caron (1987), les connecteurs constituent une "catégorie d instruments linguistiques assurant une fonction essentielle dans l enchaînement des énoncés et dans la logique naturelle du discours". Quant à Michelle Kail (1983), elle affirme que les connecteurs sont des "éléments linguistiques assurant une régulation du système des relations causales constituant la situation communicative ou discursive". On peut également signaler que d après Fayol (1985), les connecteurs sont les marques utilisées pour signaler le degré de liaison entre des propositions successives. De ces différentes approches de la notion de connecteurs, nous retenons l idée de marqueurs linguistiques assurant un rôle privilégié dans l enchaînement des énoncés et dans la régulation du discours. Ces marques sont vues selon l acception de Bronckart (1983) comme des "moyens d organiser notre connaissance du monde en bloc plus étendu d informations intereliées et d exprimer des distinctions qualitatives concernant la nature des relations". Isabelle Maillochon (1989), a pu montrer que les connecteurs (mais, parce que, si, quand ) servent d étayage au fil du discours et jouent un rôle dans la communication pour aider l interlocuteur à construire une représentation correcte de ce que le locuteur (enfant ou adulte) veut lui faire comprendre. Mais la polysémie de ces termes invite à se garder de toute interprétation en termes d opérations logiques (assimilant "si" à l implication, "et" à la conjonction, etc.). Afin de rendre compte de cette polysémie fréquente des termes, Caron (1988) propose d interpréter ces phénomènes en distinguant d une part les "effets de sens" divers auxquels un mot peut donner lieu selon les contextes et, d autre part, le "schéma de sens" propre au mot, qui en constitue la valeur sémantique invariante. Enfin, Fayol (1985) indique que l utilisation des connecteurs exige trois conditions : - Un certain nombre de relations sémantiques indispensables à l établissement de la cohérence des textes doivent être disponibles ou construites. - La connaissance qu a le sujet d un ensemble organisé de termes par lesquels il fait son choix en fonction de ce qu il veut exprimer. - L existence des critères de correspondances signifiant / signifié. De nombreux auteurs (Fayol, 1985 ; Bronckart, 1984; French et Nelson, 1985; Isabelle Maillochon, 1989) soulignent que l apparition ou non de certains connecteurs est liée au contexte dans lequel est produit le discours. French et Nelson (1985) affirment que l acquisition des connecteurs par 202
Flora NTSAME MBA l enfant ne peut être conçue comme une maîtrise progressive des différentes composantes sémantiques, mais elle est plutôt liée au contexte. En effet, c est dans des contextes particuliers qu on découvre d abord l utilisation et la compréhension des connecteurs. Le modèle contextuel proposé par French et Nelson (1985) dans leur ouvrage "Young Children s knowledge of relational terms" consistait en des descriptions d événements par les enfants quand on leur demandait de raconter ce qui se passe quand ils sont engagés dans une activité particulière comme celle "de faire un gâteau" par exemple. Ils observent, contrairement à la plupart des travaux qui montraient que les enfants avant 8 ans ne pouvaient pas correctement utiliser les connecteurs, que les enfants les utilisent si c est dans un contexte bien précis. L objectif du présent travail est d étudier la production de connecteurs par des enfants gabonais âgés de 4 à 6 ans. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur le modèle contextuel proposé par French et Nelson en 1985. Nous cherchons à savoir, si les résultats obtenus par ces deux auteurs en langue anglaise, puis par des enfants français avec Isabelle Maillochon (1989) peuvent être transposables aux productions d enfants gabonais scolarisés à Libreville et communiquant majoritairement en langue française ; le français étant la langue utilisée à l école au Gabon et très souvent dans le milieu familial. Outre l épreuve de French et Nelson, nous avons fait passer aux mêmes enfants une épreuve de récit sur image qui va nous permettre de comparer les productions des enfants dans deux conditions différentes. Notre recherche est menée dans deux directions : - Une analyse quantitative de la production de connecteurs dans les deux conditions proposées aux enfants ; ainsi qu une analyse quantitative des productions des filles comparées à celles des garçons. Nous pensons qu il y aurait une différence entre les sexes. En effet, les données de la psychologie différentielle du langage soulignent qu il se dégage une tendance majoritaire : lorsqu une différence des moyennes apparaît, elle s établit plus souvent en faveur des filles. - Une analyse quantitative des principales relations exprimées par les enfants à l aide des connecteurs dits "régulateurs". Nous avons retenu cette catégorie de connecteurs parce qu ils expriment des relations fonctionnelles entre les éléments du discours alors que les connecteurs "additifs" permettent simplement de juxtaposer les éléments du discours. Nous pensons que cette 203
Production de connecteurs par les enfants gabonais ages de 4 ans a 6 ans catégorie de connecteurs "régulateurs" serait moins utilisée par les enfants, car plus complexe, d où l intérêt d étudier les types de relations que les enfants peuvent exprimer à travers ces connecteurs "régulateurs". Hypothèses Nous émettons les hypothèses suivantes : On pourrait observer une augmentation de la proportion de connecteurs à travers les différents âges. Il y aurait une différence entre les sexes dans le sens d une plus grande utilisation de connecteurs chez les filles On pourrait observer une utilisation plus importante de connecteurs dans un certain contexte, celui de l évocation de situations connues sans support matériel. Il y aurait une utilisation moins importante des connecteurs "régulateurs" par rapport aux connecteurs "additifs" chez les enfants. Méthode Sujets 18 enfants gabonais âgés de 4 ans à 6 ans ont participé à l expérience. Ces enfants étaient répartis en 3 groupes de 6 sujets ayant respectivement pour âge moyen : 4 ans 5 mois (4 ans 1 mois 4 ans 9 mois) ; 5 ans 6 mois (5 ans 1 mois- 5 ans 11 mois) et 6 ans 4 mois (6 ans 8 mois- 6 ans 8 mois). Ces enfants proviennent d un établissement privé de Libreville ; il s agit de l école maternelle et primaire "le Guide de nos enfants" situé au quartier Nzeng Ayong à Libreville. Les enfants avaient un niveau scolaire normal, c est à- dire que ceux âgés de 4 ans étaient inscrits en moyenne section, ceux de 5 ans en grande section et ceux de 6 ans au cours préparatoire. Il y avait le même nombre de fille et de garçon dans les trois groupes d âges et tous les enfants avaient le français comme langue principale à la maison comme à l école. Matériel Le matériel concernait dans un premier temps des cartes numérotées de 1 à 4 sur lesquelles étaient marquée une activité familière pour l enfant. Contrairement à l expérience de French et Nelson où les enfants avaient à répondre à 6 questions familières différentes, notre expérience, a porté sur 4 204
Flora NTSAME MBA questions que nous avons adapté à la réalité de l enfant. Pour la condition image, nous avons choisi les images utilisées par Isabelle Maillochon dans son mémoire de maîtrise. Nous avons cependant réduit le nombre d images en passant de 9 images à 5 images. Ces images racontent une histoire avec trois personnages : une poupée, une petite fille et une souris. Ces images ont été présentées successivement à l enfant. Procédure Nous avons fait passer deux entretiens à chaque enfant dont l un portait sur les "évènements familiers" et l autre sur la condition "image". Nous avons fait passer les deux entretiens l un après l autre. Les productions des enfants étaient directement enregistrées sur magnétophone et elles ont été retranscrites par la suite. Au début de chaque entretien, nous leur expliquions clairement et simplement ce qu ils avaient à faire et nous nous assurions à chaque fois qu ils avaient compris la question. Evénement familier En adaptant le paradigme de French et Nelson (1985), on invitait l enfant à choisir une des quatre cartes comportant une question ayant trait à quatre événements familiers différents. L adaptation nous a amenée à ne retenir que certains types de questions (par exemple, il est plus naturel de demander à un jeune gabonais, ce qu il fait quand il revient de l école que ce qu il fait à l arrivée de l été). Les questions se présentaient comme suit : comment ça se passe quand : - tu t habilles le matin? - tu vas à un anniversaire? - tu reviens de l école? - tu pars au marché ou au magasin (Mbolo, Cécado, libanais) avec papa ou maman? Après avoir choisi l une des cartes nous posions à l enfant la question inscrite sur la carte. En cas d hésitation, nous leur posions d autres questions : C est tout ce qui arrive? Rien d autre n arrive? 205
Production de connecteurs par les enfants gabonais ages de 4 ans a 6 ans On pouvait aussi reprendre la question en totalité, ou en partie. Et pour s assurer de la fin de la réponse de l enfant, on lui demandait s il avait fini. L entretien se poursuivait ensuite jusqu à la dernière carte. Image Nous avons repris les images utilisées par Isabelle Maillochon dans son mémoire de maîtrise en réduisant le nombre d images (nous avons retenu 5 images au lieu de 9). Voici une description sommaire de l action évoquée par les images : Image 1 : la petite fille assise sur un tabouret s occupe de sa poupée posée sur ses genoux. Des vêtements de poupée sont éparpillés sur le sol. Au premier plan, une souris regarde la scène une patte à la bouche. Image 2 : la petite fille couche la poupée dans un berceau, la souris rit. Image 3 : la souris glisse la poupée sous une armoire. Image 4 : la souris, sur le berceau, semble s apprêter à se coucher. Image 5 : la souris, dort paisiblement dans le berceau, la petite fille, penchée vers elle, lève les bras ouvre la bouche, écarquille les yeux.. Nous avons donc présenté aux enfants les images une par une en annonçant le numéro de l image. On leur demandait de raconter ce qui se passait sur l image. En cas d hésitation ou de silence, on posait à l enfant les questions suivantes : Résultats Il n y a rien d autre sur l image? Qu est ce que tu vois d autre? Analyse globale des résultats L analyse des données a porté sur les principales variables étudiées : il s agit du nombre moyen de connecteurs par âge, par condition et en fonction du sexe des sujets. Nous nous sommes également intéressé aux relations que les connecteurs "régulateurs" permettent d exprimer. Nous avons ainsi procédé à une analyse de variance (ANOVA) sur le nombre moyen de connecteurs produits par sexe et par âge. Pour chaque enfant, nous avons calculé ce rapport considéré comme un score. L analyse de variance a été faite selon le plan expérimental suivant : S6 (A3 * B2) * C2, 206
Flora NTSAME MBA où A est le facteur âge à 3 modalités (4, 5, et 6 ans) ; B est le facteur sexe à 2 modalités (garçon ou fille) et C est le contexte dans lequel est produit le discours ("évènements familiers" et "images"). Figure 1 : nombre moyen de connecteurs, par âge pour les deux épreuves moyenne 35 30 25 20 15 10 5 14,16 26,65 32,83 0 4 ans 5 ans 6 ans âge Le nombre de connecteurs croit régulièrement avec l âge. Cette augmentation est significative (F(2,15)= 11,33 ; p<.002). Comme prédit, on observe une croissance importante de la proportion de connecteurs entre 4 ans et 6 ans. A 4 ans, la proportion de connecteurs est de 19%, à 5 ans, elle est de 36% suivi de 44% à 6 ans. On peut également noter que l augmentation du nombre de connecteurs est plus importante entre 4 ans et 5 ans. Ce qui suggère que plus les enfants avancent en âge, plus ils mobilisent des moyens linguistiques pour se faire comprendre de l interlocuteur. 207
Production de connecteurs par les enfants gabonais ages de 4 ans a 6 ans Figure 2 : nombre moyen de connecteurs, par âge et par sexe pour les deux épreuves moyenne 40 30 20 10 0 4 ans 5 ans 6 ans âge G F La différence entre fille et garçon est marginalement significative (F(1, 18)= 0,48 ; P=.051. Cette différence est en faveur des filles avec une utilisation de connecteurs légèrement plus importante pour ce groupe. Cette différence est surtout marquée à 5 ans. Figure 3 : nombre moyen de connecteurs, par âge et par épreuve 30 25 moyenne 20 15 10 5 0 4 ans 5 ans 6 ans âge évènements familiers image On constate une utilisation importante de connecteurs dans la condition "évènements familiers" aux différents âges. Cette différence est significative (F(1, 15)= 16,58 ; p<.001). En effet, on remarque qu à 4 ans la condition "événements familiers" a une proportion de connecteurs plus importante que la condition "image" (82% contre 18%) ; à 5 ans on obtient 208
Flora NTSAME MBA 80% de connecteurs dans la condition "évènements familiers" contre 20% seulement dans la condition "image". Enfin, à 6 ans, la différence tend à diminuer avec 75% de connecteurs dans la condition "événements familiers" contre 25% dans la condition "image". En somme, l analyse quantitative de la production des connecteurs, par les enfants révèle une augmentation avec l âge du nombre de connecteurs utilisés pour décrire ce qui se passe dans les situations familières ainsi que pour raconter un récit à partir d images. Nous constatons également une différence entre les productions des filles et des garçons mais cette différence est juste significative. Enfin, nous observons une utilisation très importante des connecteurs dans la condition "évènements familiers". Cette différence entre les deux conditions tend à diminuer avec l âge. Analyse quantitative des connecteurs "régulateurs" Cette deuxième analyse a porté sur les connecteurs "régulateurs" qui expriment des relations fonctionnelles entre les éléments du discours. Nous avons choisi ces connecteurs car nous pensons que leur utilisation peut s avérer plus complexe que l utilisation des connecteurs "additifs" qui indiquent une démarcation entre les éléments du discours à l exemple de "et" et de "et puis" Nous pensons que l apparition de ces connecteurs va varier selon les différents âges. Tableau 1 : proportion de connecteurs "régulateurs" et "additifs" Age 4 ans 5 ans 6 ans Connecteurs additifs 62% 59% 54% Connecteurs régulateurs 38% 41% 46% On remarque une utilisation moins importante de connecteurs "régulateurs" à tous les âges. On note toutefois une croissance de la proportion de ces connecteurs "régulateurs" entre 4 ans et 6 ans. A partir des discours des enfants, une classification des différentes relations exprimées par les enfants, à l aide de connecteurs "régulateurs" a été faite. Nous avons distingué : 209
Production de connecteurs par les enfants gabonais ages de 4 ans a 6 ans Les connecteurs qui expriment des relations temporelles entre évènements ; c est le cas de "quand", ou de "d abord". " Quand je pars au marché avec ma maman, on achète les bonbons " (fille, 6 ans) " Quand l école est finie je pars à la maison" (garçon, 5 ans ) Les connecteurs qui expriment des relations causales à l exemple de "parce que", "comme", "puisque" "Quand j arrive à la maison, je mange parce que j ai faim " "La petite fille crie, puisque la souris est dans le lit " (fille, 6 ans) (fille, 4 ans). Les connecteurs qui expriment les relations logiques à l exemple de "si", "donc". "Ma mère m achète une robe mais elle est rose " (fille, 6 ans). "Donc la souris est dans le lit de la poupée " (garçon, 5 ans). Tableau n 2 : Répartition du type de relations exprimées à travers les connecteurs "régulateurs". Ages 4 ans 5 ans 6 ans total Connecteurs de relations temporelles Connecteurs relations causales Connecteurs relation logique de de 17 34 44 95 8 18 26 52 7 13 21 41 On observe que les trois types de relation ont une croissance régulière de 4 ans à 6 ans. Le nombre de connecteurs exprimant des relations temporelles double entre 4 ans et 5 ans. Pour ce qui est des connecteurs exprimant des relations causales, on note également une croissance importante entre 4 ans et 5 ans. Enfin, on peut noter une augmentation régulière entre 4 ans et 6 ans pour ce qui est des connecteurs logiques. On observe toutefois que presque la moitié des occurrences des enfants expriment des relations temporelles à tous les âges. 210
Flora NTSAME MBA Discussion Les résultats que nous avons présentés, visaient à mettre en évidence la capacité des jeunes enfants gabonais à utiliser les connecteurs dans le discours. Le model contextuel de French et Nelson sur lequel nous nous sommes appuyés pour cette recherche stipule que les enfants utilisent beaucoup plus les connecteurs dans un contexte précis, celui de l'évocation de situation familière. Nous avons par la suite comparé cette condition " évènements familiers " à une condition dans laquelle les enfants sont amenés à raconter un récit à partir d images. Enfin, nous avons considéré quantitativement les différentes relations exprimées par les connecteurs dits "régulateurs". Les résultats montrent une croissance du nombre de connecteurs avec l âge ainsi qu une proportion plus importante de connecteurs dans la condition "évènements familiers". Ce résultat peut s expliquer par le fait que l enfant se trouve dans deux situations de communication bien différentes. Dans la situation "évènements familiers", l enfant doit fournir à l interlocuteur des informations que celui-ci ne possède pas. Alors que, dans la condition "image", les informations demandées à l enfant sont connues de l interlocuteur. Ce qui amène l enfant à mobiliser davantage ses ressources linguistiques dans la situation de communication réelle qui est celle de raconter ce qui se passe dans les situations familières. L absence de support concret, lors de l épreuve "évènements familiers" oblige l enfant à se représenter mentalement ce qu il a vécu afin de pouvoir le raconter. Si l on se rapporte aux descriptions d Ehrlich (1984), sur la représentation sémantique, on peut expliquer le phénomène de la manière suivante : l enfant se représente une partie de la situation évoquée ce qui est assez facile pour lui car les situations proposées sont toutes vécues de façon habituelle elles sont donc bien connues. Il utilise ses représentations de différents éléments connus, comme une base à son discours, ceci avec plus ou moins d interférence, d association et de généralisation. Dans l épreuve "image" l enfant a directement la représentation visuelle de ce qu il doit décrire. Il doit ainsi décoder les informations visuelles, les trier, les rattacher à ses connaissances lexicales afin de produire un discours. Ce qui peut expliquer, l apparition moins importante de connecteurs dans cette épreuve. En effet, dans la situation référent présent qui est celle de la description des images, 211
Production de connecteurs par les enfants gabonais ages de 4 ans a 6 ans l enfant a beaucoup moins besoin d organiser son discours ce qui n est pas le cas dans la condition "évènements familiers" ou le référent est absent. L analyse des relations exprimées par les enfants à l aide des connecteurs régulateurs, révèle trois principales relations : temporelle, causale et logique avec une plus grande utilisation des connecteurs de relations temporelles. Ces connecteurs permettent en effet, de faire des associations de représentation, à la fois parce qu ils laissent le temps de réfléchir sans perdre le fils du discours et parce qu ils expriment une relation sémantique temporelle ou causale entre les différents éléments rapportés. En définitive, nous pouvons noter que les jeunes enfants gabonais ont une production importante de connecteurs dans leur discours. Cette utilisation est beaucoup plus marquée, lorsqu il s agit pour l enfant de décrire des situations qui lui sont familières. Ce résultat va dans le même sens que les observations de French et Nelson (1985), et de Isabelle Maillochon (1989). Enfin, il est à noter que la technique de French et Nelson permet effectivement d approcher de plus près l apparition des compétences linguistiques du jeune enfant. Car elle met l enfant dans une situation de communication réelle. Il serait toutefois, intéressant d aborder une étude qualitative des différents connecteurs en analysant les différents contextes d apparitions des principaux connecteurs. Bibliographie BRONCKART, J.P (1983). La compréhension des structures à fonctions casuelles. In BRONCKART, J.P., Kail, M., et Noizet, G : Psycholinguistique de l enfant, recherche sur l acquisition du langage. Delachaux et Niestlé ; Neuchâtel.. CARON, J (1987). «Pour une approche psycholinguistique de l argumentation». In PIERAUT-LE BONNIEC, G : connaître et le dire. Mardaga, Paris. CARON, J (1988). «"Schéma de sens" et "effets de sens" : la sémantique des termes fonctionnels». Actes du troisième colloque international organisé par l ARC, Cognition et connaissance, où va la science cognitive? CARON, J (1989). Précis de psycholinguistique. PUF, Paris. CARON-PARGUE, J et CARON, J (1989).Processus psycholinguistiques et analyse des verbalisations dans une tâche cognitive. Archives de Psychologie, 1989, 57, 3-32. 212
Flora NTSAME MBA CARON, J (1997). «Psychologie cognitive et interactions conversationnelles». In J.BERNICOT, J. CARON-PARGUE et A.TROGNON (Eds). Conversation, interaction et fonctionnement cognitif. Nancy : Presses Universitaires de Nancy. EHRLICH, S (1984). «Construction des représentations sémantiques : le fonctionnement du sujet». In Moscato, M et Pierault-Le Bonniec, G : Le langage : construction et actualisation. No 98, PUR, Rouen. FAYOL, M (1985). Le récit et sa construction, Delachaux et Niestlé ; Neuchâtel. FRENCH, L.A et NELSON, K (1985). Young children s knowledge of relational terms. Some ifs, ors and buts. New York/Berlin, Springer Verlag. KAIL, M (1983). «L acquisition des connecteurs, critiques et perspectives».. In Moscato, M et Pieraut-le Bonniec, G : le langage : construction et actualisation. N o 98, PUR, Rouen. MAILLOCHON, I (1989). Etude sur l emploi de connecteurs par des enfants de 3 à 5 ans. Mémoire de maîtrise de psychologie génétique, sous la direction de Jean Caron, professeur à l université de Rouen. MOESCHLER, J., REBOUL, A., LUSCHER, J.M., YAYEZ, J (1994). Langage et pertinence : référence temporelle, anaphore, connecteurs et métaphore. Presses Universitaires de Nancy, Nancy. 213
Résumé LES CONNAISSANCES METACOGNITIVES CHEZ LE JEUNE ENFANT GABONAIS EN AGE PRESCOLAIRE - Etude Comparative - Jean-Bernard MAKANGA Université Omar Bongo Libreville (GABON) L objectif de cette étude est d analyser l effet de la fonction du tuteur sur les capacités métacognitives du jeune enfant en âge préscolaire. Nous avons donc observé 50 enfants en interaction avec 25 institutrices et 25 mères au cours de la réalisation d une tâche de sériation de bâtonnets de différentes longueurs. Par le biais de l analyse de la variance (Anova), les résultats de cette étude ont permis de mettre en évidence des différences dans les comportements des tuteurs selon leur fonction. De plus, les jeunes enfants en interaction avec les enseignantes ont plus souvent recours aux stratégies métacognitives que les jeunes enfants en interaction avec les mères. Les compétences observées, conduisent le jeune enfant vers l autonomisation de ses actions. Mots clés Abstract Connaissance métacognitive, tuteur, enfant, autonomie. This study analyses the influence of the adult s function on preschool children s metacognitive knowledge. 50 children have been observed in dyadic peer interaction with primary school teachers (25) and mothers (25) during an seriation activity. The results of the study, analysed to Anova, showed more structuration and physical assistance for teacher. Likewise, children metacognitives strategies, notably verification, are more often used with teacher. Moreover, we find negative s correlation between verification and correct task resolution with mothers. The competence lead children to autonomisation of behaviour or acts. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 214-226
Jean Bernard MAKANGA Key words Introduction Metacognitive knowledge, tutor, child, autonomy. Savoir que le jeune enfant peut résoudre un problème, qu il peut se corriger, qu il peut se remettre en cause, sont autant d aptitudes que l école et partant les adultes demandent à un enfant. Il s agit de rendre l enfant apte à réguler lui-même son travail. Pour cela, l étude des compétences métacognitives chez l enfant constitue la trame de notre recherche; compétences qui apparaissent généralement lors des interactions sociales avec des adultes. Ainsi, nous nous sommes intéressé principalement aux effets de la fonction du tuteur sur les activités métacognitives du jeune enfant africain d âge préscolaire, car la littérature montre que le jeune enfant découvre, apprend constamment et développe de nouvelles habilités. Plus il grandit, plus il acquiert de l autonomie vis à vis de l adulte et devient capable d avoir un regard sur ses propres possibilités, de se contrôler. Il s agit là de connaissances métacognitives telles que le perçoit Flavell en 1984, (cfr. infra). A travers cette étude, nous essaierons d apprécier les connaissances métacognitives du jeune enfant africain en âge préscolaire lors d une tâche de sériation. 1. La métacognition et l autonomie chez le jeune enfant Dans «Psychologie développementale : problèmes et réalité», Flavell (1984) publie un article sur le développement métacognitif qu il définit comme «la connaissance ou l activité cognitive qui concerne ou contrôle un aspect quelconque d une activité cognitive» (p.30). Il différencie deux formes de fonctionnements de la métacognition : les connaissances métacognitives qui sont les connaissances que l on acquiert avec l expérience et qui concernent l esprit humain et ses activités, et les expériences métacognitives ou le contrôle métacognitif, c està-dire les idées, les pensées, les sentiments, les impressions qu un sujet éprouve au cours d une activité cognitive et qui portent sur le déroulement de celle-ci. Ces expériences déclenchent l activation des connaissances métacognitives et la mise en œuvre de procédure de vérification, de régulation. En d autres termes, on considère que les habilités métacognitives 215
Les connaissances métacognitives chez le jeune enfant Gabonais en âge préscolaire jouent un rôle non négligeable dans des nombreuses tâches cognitives tels que le calcul mental, la compréhension lors de la lecture, la communication orale, l acquisition du langage, l attention, la perception, la mémoire, etc. Selon Flavell (op. cit.), la métacognition n est autre que «la cognition de la cognition». Pour leur part, Cross et al. (1981) distinguent trois types de connaissances métacognitives que sont : les connaissances métacognitives déclaratives (savoir que), procédurales (savoir comment) et conditionnelles (dans quel cas les stratégies sont requises). Selon les auteurs, ces savoirs sont acquis dès l âge préscolaire et permettent au jeune enfant de développer leurs capacités cognitives dans le but d une meilleure performance, partant de la planification jusqu à la capacité à se poser des questions à soi-même. Ainsi, l enfant peut acquérir plus d autonomie face à la résolution de problème. Cette autonomie, c est-à-dire l aptitude à se poser des questions, à réfléchir sur son propre travail, à se corriger, lui permet de développer le sens de la réflexion et la prise en considération de ses propres savoirs. L aide de l adulte est essentielle. L enfant a besoin de l adulte pour lui enseigner, entre autres, les méthodes de résolution de problème, les différentes procédures à sa disposition, mais son rôle principal est l encouragement, le guidage, la stimulation de l enfant afin que celui-ci continue l activité et la termine. En d autres termes, le tuteur enseigne à l enfant des moyens pour parvenir à la résolution d une tâche. Cependant l enfant doit aussi être capable d intégrer des apprentissages à son propre processus cognitif pour pouvoir les réutiliser et ainsi s autoréguler. En outre, l apprentissage apporté par l adulte varie selon les tuteurs. Nous pouvons alors considérer que le développement métacognitif diffère selon le mode d accueil du jeune enfant. Pour cela, notre étude va s effectuer sur deux lieux où l objectif éducatif est bien différent : la crèche et la maison familiale qui sont deux niches de développement pour le devenir du jeune enfant qui a besoin de se sentir en sécurité, de s amuser, d apprendre, Le choix de nos deux terrains d enquête n est pas un hasard. En effet, la crèche paraît plus qu un lieu où l enfant va interagir avec les pairs ; elle est destinée à recevoir les enfants dans la journée ; la maison n est autre qu un chez-soi, où le jeune enfant est en perpétuelle interaction avec tous les membres de la famille. 216
Jean Bernard MAKANGA 2. Les interventions tutorielles au modèle cognitif du jeune enfant Le tutorat désigne le rôle de l adulte qui, avec l enfant et avant qu il ne soit capable de résoudre des problèmes de façon autonome, va planifier, réguler, élaborer la résolution d un problème. C est ainsi que dans une étude de Bouffard-Bouchard et Gagné-Dupuis (1994) concernant les pratiques parentales et le développement métacognitif chez l enfant âgé de 6 ans, les auteurs ont montré une supériorité du développement du savoir métacognitif portant sur des stratégies cognitives et métacognitives chez les enfants dont les parents font preuve d une grande sensibilité à leur Zone Proximale de Développement (ZPD). Les auteurs indiquent notamment que, chez ces enfants, les savoirs acquis sur la compréhension et la mémorisation sont meilleurs que ceux des enfants dont les parents accordent moins d importance à leur ZDP. Rappelons que Vygotsky (1985) distingue deux niveaux de développement qui délimitent la ZDP : le niveau de développement actuel qui correspond à un fonctionnement autonome (évaluable avec des tests) et le niveau de développement potentiel que l enfant peut atteindre en étant guidé par un expert. Aussi, pour Le Camus et al. (1997), «chaque fonction psychique supérieure apparaît deux fois au cours du développement de l enfant : d abord comme activité collective, sociale et donc comme une fonction interpsychique, puis comme une activité individuelle, comme propriété inférieure de la pensée de l enfant, comme fonction intrapsychique.» Pour cela, la ZPD correspond à «la marge entre le niveau de fonctionnement de l enfant lorsqu il est seul, et son niveau de développement lorsqu il est soutenu par un expert qui est l adulte», Lecuyer et al. (1991). Ajoutons que d un autre côté, l interaction a également été définie par Bruner (1983) à travers la métaphore de l étayage. Selon l auteur, «l adulte restreint la complexité de la tâche pour permettre à l enfant de résoudre des problèmes qu il ne peut accomplir tout seul». Dans son ouvrage intitulé le développement de l enfant : savoir faire savoir dire, Bruner (op. cit.) définit six fonctions de l étayage : engager l intérêt de l enfant dans l activité, réduire ses degrés de liberté, c est-à-dire combler les lacunes de l enfant pour que celui-ci se concentre sur des subrogatives qu il peut exercer, maintenir l orientation de l enfant vers un objectif défini, signaler les caractéristiques pertinentes de la tâche, contrôler la frustration de l enfant (s il échoue), démontrer ou 217
Les connaissances métacognitives chez le jeune enfant Gabonais en âge préscolaire présenter des solutions de résolution de la tâche pour inciter l enfant à imiter. L adulte qui exerce un contrôle sur l activité de l enfant joue donc un rôle important dans le développement de ses capacités cognitives. Dans une perspective psycho-éducative, l apprentissage des stratégies de résolution de problèmes a un grand intérêt. Nous pouvons donc penser qu acquérir des stratégies d apprentissages permet aux enfants de passer d un état de dépendance par rapport à la tâche, par rapport à l adulte, à un état de plus grande autonomie, car selon Bouffard-Bouchard et Gagné Dupuis (1994), le type de tutelle est important et influence le développement cognitif et métacognitif de l enfant. Tous ces apprentissages chez l enfant ont pour but de le conduire vers l autonomisation dans la résolution de problèmes et partant vers l autorégulation qui consiste à reprendre soi-même une action sous une forme modifiée en fonction des résultats antérieurs. On parle aussi de feed-back car, l autorégulation est un moyen pour l enfant de se vérifier, de revenir sur ce qu il n a pas réussi à faire : il s agit donc d une forme d autonomie dans son travail. Ainsi, nous pouvons nous demander comment le jeune enfant acquiert ces capacités d autorégulation. L adulte, en guidant l enfant vers les stratégies de résolution et en vérifiant ses productions, lui permet de comprendre le principe de l autorégulation. Mais, le jeune enfant est-il capable de comprendre ses erreurs et d intégrer les éléments nouveaux apportés par l adulte? Selon Allal et Saada-Robert (1992), quand l enfant a intégré et est capable de réutiliser ce que l adulte enseigne (régulation), nous pouvons dire qu il est capable d autorégulation. Pour cela, nous pouvons dire que les régulations de l adulte ont un effet sur l apprentissage de l enfant. Pour Bruner cité par Allal et al. (1992), l enfant, dans un premier temps, a un comportement d essai «aveugle», en ce sens qu il a tendance à imiter l adulte sans vraiment comprendre la finalité de l activité. Donc, l enfant doit connaître la relation entre les moyens et les fins pour pouvoir réaliser des «feed-back» et tirer profit de la connaissance de la solution du problème. Ainsi, l enfant qui ne comprend pas la finalité de la tâche n est pas capable de s autoréguler. Toutefois, nous pouvons penser qu il est difficile pour l enfant d intérioriser les connaissances que lui apporte l adulte, donc 218
Jean Bernard MAKANGA externes, avec celles qu il possède déjà ; d où la place essentielle que Wertsch (1988) accorde à l adulte tout en se basant sur la conception selon laquelle le développement se passe d un plan social à un plan individuel, en ce sens que c est l adulte qui permet à l enfant d intérioriser les connaissances qu il réutilise ensuite, indépendamment de l adulte. Ainsi, lors d une recherche comparant des enfants âgés de 3 à 4 ans ayant des niveaux langagiers différents, Wertsch (op.cit.) a remarqué des différences dans le développement des capacités à s autoréguler, ainsi que des différences de régulation de la part des mères. Le groupe d enfants ayant un niveau langagier plus élevé que l autre groupe, s autorégulait plus souvent et leurs parents ont le plus souvent eu recours à une aide indirecte par le biais des stimulations. Pour l auteur, bien que les deux groupes d enfants aient terminé la tâche, les processus utilisés pour la finir diffèrent. Ces processus consistaient à observer, choisir, puis à comparer les tâches. En d autres termes, dans un groupe, les enfants sont majoritairement responsables des actions et procédures qu ils utilisent (autorégulation ou régulation indirecte de l adulte), dans l autre groupe, c est au contraire l adulte qui se réserve cette responsabilité. Ainsi, nous pensons que le fonctionnement inter-psychologique (interaction sociale) et notamment la division des responsabilités, modifient les processus intra-psychologiques mis en œuvre par les enfants. Cette étude suppose que la régulation de l adulte, primordiale dans une tâche de résolution de problème, conduit d abord l enfant à réaliser la tâche en suivant les directives de l adulte, mais elle doit ensuite lui laisser place en lui apportant une aide indirecte. Ainsi, l enfant assume peu à peu la responsabilité de la tâche. Ajoutons que la place de l adulte dans les acquisitions métacognitives du jeune enfant est dominée par la façon dont il corrige, guide le puîné vers la résolution du problème. En effet, ces rectifications encouragent, par la suite, l enfant à faire seul ses propres corrections. Néanmoins, l attitude de l adulte dépend de l objectif qu il donne à la tâche, de l importance qu il donne à la résolution du problème. Selon Renshaw et Garner cités par Le Camus & al. (1997), il existe deux formes d apprentissage parental: une forme privilégie les processus de résolution de la tâche ou «learning goals», c est-à-dire les objectifs d apprentissage ; dans cette forme, l adulte utilise des stratégies de corrections 219
Les connaissances métacognitives chez le jeune enfant Gabonais en âge préscolaire indirectes en guidant l enfant vers la bonne démarche. L autre forme d apprentissage met plus en avant la production de l activité et la réussite de la tâche ou «performance goals», c est-à-dire les objectifs de performance. Dans cette dernière forme, l adulte a recours à des stratégies plus directes qui consistent à «montrer à l enfant comment faire». Dans une étude relativement récente, Florin et al. (1999) ont montré que la manipulation et l identification des éléments de la tâche sont plus importants quand il s agit d une épreuve d emboîtement car, dans ce type de tâche, l intervention de l adulte permet de guider l enfant, de lui expliquer les différentes étapes qui mènent à la résolution du problème. Pour notre part, afin d étudier le développement des connaissances métacognitives chez le jeune enfant en âge préscolaire, nous avons porté l intérêt sur une tâche de sériation, car nous pensons que dans ce type d épreuve, l enfant doit avoir recours à différentes connaissances cognitives et à différentes procédures pour pouvoir résoudre le problème et terminer l activité. Nous avons choisi l épreuve de sériation parce que cette tâche répond aux enfants de niveau opératoire concret au sens piagétien du terme, c est-à-dire que nos sujets ont en moyenne 4 ans d âge réel d une part ; d autre part parce que la tâche consiste à ordonner des éléments selon des grandeurs croissantes ou décroissantes, selon une quantité qui varie. C est «une opération portant sur des relations asymétriques et transitives», selon Piaget (1974). Ainsi, considérant que l autorégulation de l enfant d âge préscolaire est comme un moyen pour être plus indépendant face à la tâche ; considérant que l acquisition des connaissances métacognitives dépend de la différence de tutelle, alors, l utilisation de stratégies métacognitives chez l enfant permet une autonomisation de ses conduites. Cette autonomisation diffère selon le type de tutelle dont il a bénéficié lors d une tâche de résolution de problèmes telle que l épreuve de sériation. Pour cela, nous avons observé 50 enfants âgés en moyenne de 4 ans et inscrits dans six écoles maternelles de la commune de Libreville. Nous avons donc observé 25 dyades institutrices - enfants et 25 dyades mères enfants. Nous avons choisi cette tranche d âge parce qu au cours de cette période, la consolidation du langage chez l enfant favorise le développement la fonction sémiotique, c est-à-dire que les conduites caractéristiques de la pensée 220
Jean Bernard MAKANGA préopératoire permettent d évoquer un objet ou un événement absent. Ces conduites sont «l imitation, le jeu symbolique ou de fiction, le dessin et le langage luimême», selon Troadec (1998). Puis, ce stade préopératoire prépare les opérations concrètes qui sont achevées vers 7-8 ans, opérations qui portent directement sur «des objets concrets ou bien sur leur représentation», selon Piaget et Inhelder (1959). L expérience qui fait l objet de notre investigation consiste à donner à l enfant dix bâtonnets de différentes longueurs et à lui demander de les sérier du plus petit au plus grand. Inversement, la tâche à réaliser consiste à classer par ordre croissant ou décroissant la taille de dix crayons de couleur mis en grandeur différente d une part ; d autre part, l objectif de cette étude est d analyser l effet de la fonction de tuteur (institutrices et mères) sur les différents comportements utilisés en présence du jeune enfant lors de l expérimentation tout en observant systématiquement les différents comportements liés à la réalisation de la tâche, principalement les conduites introduisant des aspects métacognitifs. L expérimentation se déroulait dans des lieux connus par tous les enfants (crèche maison familiale). Pour le traitement statistique de nos résultats, nous avons utilisé l analyse de la variance (Anova) et, le seuil de recevabilité des résultats est de.05 du fait du nombre relativement petit de sujets. 3. Résultats et discussion A la suite de l analyse de la variance (Anova), les résultats relatifs aux interventions des parents et des institutrices liées à la structuration de la tâche sont mis en évidence dans le tableau comparatif ci-après : 221
Les connaissances métacognitives chez le jeune enfant Gabonais en âge préscolaire Effet du tuteur sur la structuration de la tâche TUTEURS Valeur de F Valeur de P Institutrices (1, 25)=2,562 0,0564 Parents (1,25)=3,658 0,0867 Analyse des stratégies métacognitives des enfants lors de la réalisation de la tâche REALISATION DE LA TACHE Corrélation Valeur de P Avec vérification -0,556 0,487 Sans vérification 0,122 0,715 L analyse de la variance (Anova) révèle que les sujets en situation familiale (dyade mère enfant) se bornent à prendre des bâtonnets puis à les juxtaposer sans arriver à constituer une série correcte. En situation préscolaire (dyade institutrice élève), les sujets procèdent par des nombreux tâtonnements en posant des bâtonnets au hasard et en apportant des corrections au fur et à mesure du déroulement de l expérience avant d atteindre la solution correcte. Ainsi, l analyse de la variance (Anova) a mis en évidence une tendance relative à la structuration de la tâche et, nous a permis de noter une différence significative F(1,3)=4,55 à p =.038 liée à l assistance physique et structurante de l adulte. En d autres termes, les institutrices font plus d assistance physique et structurent plus la tâche que les mères; les institutrices apportent à l enfant les conditions pertinentes pour mener à bien l activité. Nous avons donc remarqué que les tuteurs se distinguent dans leur pratique. Ces résultats sont à mettre en rapport avec les objectifs liés à la fonction du tuteur. D après les instructions officielles de l enseignement, au cours de l école maternelle l enfant acquiert une autonomie par rapport aux objets, aux personnes. Globalement, les résultats ont montré que les comportements des enfants varient le type de tutelle car chacun des tuteurs laisse à l enfant 222
Jean Bernard MAKANGA l élaboration de la tâche. Il apparaît donc que les adultes, principalement les institutrices, orientent leur activité vers les comportements tels que la structuration et les stratégies métacognitives, alors que les mères ont des conduites liées au matériel et à la réalisation de la tâche. Pour cela nous avons remarqué que les mères s approprient la responsabilité des conduites relativement complexes, alors que les enfants n ont qu à exécuter les actions plus simples ; d où une différence significative F(1,23)=4,01 à p=.027 en faveur des enfants qui ont passé l épreuve à la crèche où les enfants ont la responsabilité du matériel et donc du choix des tiges à emboîter, et les institutrices se réservent la responsabilité liée à la structuration de l épreuve, à la vérification et à la correction éventuelle des erreurs. En d autres termes, nous avons remarqué que les institutrices ont recours à des moyens formels en matière d éducation pour encourager l enfant à la réussite de la tâche. Ainsi, nous observons ici les prémices d une forme d organisation et de régulation de la tâche: l enfant est capable de reconnaître quand le sous-but qu il réalise est correct et dans ce cas, il n a pas besoin de se vérifier; en ce sens que plus l enfant réalise la tâche correctement, moins il vérifie son travail. Nous pensons donc qu à propos des différents types de tutoriels, les aspects évoqués précédemment sont intégrés dans les séquences didactiques qui sont opérationnalisées dans les systèmes d enseignement à l école maternelle. Ainsi, nous croyons que les modèles cognitifs des jeunes enfants s appuient sur des objectifs didactiques pour résoudre la tâche, c est-à-dire qu en présence de l institutrice, les jeunes enfants peuvent inclure des connaissances métacognitives diverses qui sont des procédures particulières attachées à des tâches spécifiques, des stratégies de résolution ou des heuristiques associées aux problèmes, etc. Prenant connaissance des résultats obtenus par nos jeunes enfants, il est à noter que la fonction du tuteur est d aider et de guider le jeune enfant dans sa démarche. Cette stratégie est conçue comme un ensemble de sousbuts à atteindre, car l essentiel de l aide apportée à l enfant consiste soit à «une visualisation de la tâche, soit en lui commentant la stratégie de résolution correcte» J.P. Caverni et al., cités par Florin, et al.(1999) qui soulignent que les enfants participent plus souvent aux événements mettant en jeu des aspects métacognitifs lors des interactions avec les institutrices. 223
Les connaissances métacognitives chez le jeune enfant Gabonais en âge préscolaire L ensemble de ces résultats nous amène à penser que la fonction du tuteur a un impact sur les comportements de l enfant. Cependant, soulignons que les objectifs de chacun des tuteurs sont différents. En effet, les institutrices soulignent l aspect éducatif de leurs actions; elles insistent sur le fait que les enfants sont à l école maternelle qui les prépare à une future scolarisation. De même, les institutions officielles de l enseignement postulent la fonction d autonomie de l enfant à l école, fonction qui doit s appuyer sur une aide psychopédagogique relative au fonctionnement et au développement cognitif de ce dernier. Cette aide psychopédagogique «suppose et implique que les processus cognitifs soient effectivement éducables, et que leur éducabilité ne correspond plus à un postulat mais à un constat expérimental qui s est progressivement imposé», selon Paour (1991). Conclusion L autonomie du jeune enfant apparaît chez chacun des tuteurs comme un objectif important. Cependant, les procédures pour l atteindre sont quelque peu différentes. Les unes ont recours à des moyens plus formels tels que le développement des capacités à vérifier et plus en rapport avec l activité en recours, les autres, par leur non-intervention, laissent l enfant organiser à sa guise ses conduites; tel que nous l avons constaté chez les mères, mais cela est à relativiser. Pour cela, nous pensons que les compétences métacognitives des jeunes enfants s acquièrent notamment lors d interactions sociales. A travers l analyse de la variance (Anova), nous avons pu mettre en évidence des comportements liés à l assistance physique, structurante des institutrices et des mères de jeunes enfants. Pour cela, les enfants en interaction avec les enseignantes utilisent plus de stratégies métacognitives, d où les prémices d une forme d organisation autonome des actions du jeune enfant au cours de la tâche de sériation. D une manière générale, les implications des tuteurs sont relativement importantes dans l activité de sériation et, guident le jeune enfant vers l utilisation de diverses actions qui lui permettent d acquérir des connaissances métacognitives favorisant ainsi son autonomie. De plus, notre étude située dans le contexte culturel gabonais a permis de montrer que d une manière générale, les enseignants ont pour objectif principal la scolarisation de l enfant; pour cela, leurs comportements d ajustement ont pour but de réduire au mieux les difficultés de l enfant afin de développer ses capacités. Enfin, en comparant les variations 224
Jean Bernard MAKANGA comportementales des mères et des institutrices, nous avons constaté que si les mères utilisent généralement des formes plus directes de contrôle de la tâche, en ce sens qu elles aident simplement l enfant à terminer le travail avec le moins d erreurs possibles, les institutrices, quant à elles, font usage de moyens éducatifs plus formels qui facilitent l engagement de l enfant avec tous les aspects de la tâche et l apprentissage de plus d habilités psychomotrices. En d autres termes, l institutrice a tendance à encourager plus souvent l enfant à apprendre en tenant compte de ses erreurs, ce qui n est pas le cas de la mère qui, se contente des bonnes réponses données par l enfant, d où l existence des différentes stratégies dans ce type d encouragement donné à l enfant. On peut donc supposer qu utiliser des stratégies moins directes avec l enfant, exploiter ses erreurs et l encourager, permettraient le développement des capacités à s autoréguler. Autrement dit, une forme de tutelle privilégiant la résolution de la tâche par le jeune enfant permettrait le développement de son autonomie. Bibliographie ALLAL, L. et SAADA-ROBERT, M. (1992). «La métacognition: cadre conceptuel pour l étude des régulations en situation scolaire». Archives de Psychologie, 60, pp.260-296. BOUFFARD-BOUCHARD, T. et GAGNE-DUPUIS, N., (1994). Pratiques parentales et développement métacognitif chez l enfant d âge préscolaire. Enfance, 1, pp.33-50. BRUNER, J.S., (1983). Le développement du jeune enfant: Savoir Faire, Savoir Dire. Textes traduits par M. Deleau. Paris, P.U.F. CROSS,D., JACOBS, LIPSON J., OKA,M.Y., DEBRITTO E., A.M. et Paris, S.G., (1981). «Metacognition and reading comprehension. Communication présentée à la conference de la International Reading Association, Chicago. FLAVELL, J.H., (1984). Speculations about the nature and development of metacognition. In F.E. Weinert and R.H. Kluwe (Eds), Metacognition, motivation und lernen, Stuttgart: Kohlhammer. FLORIN, A., (1999). Modes d accueil et développement du jeune enfant. Rapport terminal de recherche, Université de Nantes, Laboratoire de Psychologie Education Cognition - Développement Le CAMUS, J., LABRELL, F., et ZAOUCHE-GAUDRON, C., (1997). Le rôle du père dans le développement du jeune enfant. Paris, Nathan. 225
Les connaissances métacognitives chez le jeune enfant Gabonais en âge préscolaire PAOUR, J.L., (1991). «Retard mental et aides cognitives». In J.P. Caverni, Psychologie cognitive, modèles et méthodes, Grenoble, P.U.G. PIAGET, J. et INHELDER, B. (1959). La genèse des structures logiques élémentaires. Classifications et sériations, Neuchâtel, Delachaux & Niestlé. PIAGET, J.(1974). Réussir et comprendre. Paris, P.U.F. TROADEC, B., (1998). Psychologie du développement cognitif. Paris, Armand Colin. VYGOTSKY, L., (1983). Pensée et langage. Paris, Editions Sociales. WERTSCH, J.V., et SAMMARCO, J.G., (1988). «Précurseurs sociaux du fonctionnement cognitif individuel: le problème des unités d analyses». In Hinde R.A., Hinde J.S., Perret-Clermont A.N., Relations interpersonnelles et développement des savoirs. Cousset, Fribourg, Delval. 226
DU MYTHE AU DRAME Léonie MENGUE M EKOMOE Université Omar Bongo Libreville (GABON) Résumé Le rite est l objet de toutes les disciplines en sciences humaines. Toutes, cependant, ne traitent pas de la même chose. Notre approche du rite procède d une déconstruction de la sorcellerie comme modèle explicatif de l humain 1) sur le plan du Langage par le mythe, 2) sur le plan de l Activité ou de l Outil par le rite ou le drame, 3) sur le plan de la Société par la personne, 4) sur le plan du Droit ou de la Norme par le désir. Signalisation des concepts mythiques dont il procède, le rite est une écriture distincte de sa fonction déictique en tant que processus technique. Deux rites Fang mettent en exergue les possibilités de la rhétorique sur le plan de l art ou de l outil, où la pensée devient drame. Si le rite du sô est un exemple de production magique, la formule de bénédiction Fang est un exemple de production langagière toujours fabulatrice, allégorique et parabolique. Mots clés Abstract Rite, mythe, écriture, idéodrame, magie, déictique. Rite is the object of all the disciplines in the Human Sciences. All of them, however, do not deal with the same thing. We tackle the problem of rite through the deconstruction of witchcraft taken as an explanatory model of man.: 1) at the level of Language through myth, 2) at the level of Activity or Tool through rite or drama, 3) at the level of Society through the individual, 4) at the level of Rights or Norm through desire. Signals of mystical concepts from which it derives, rite is a script distinct from its deictic role as a technical process. Two Fang rites underline the possibilities of rhetoric at the level of Art or Tool, where thought becomes drama. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 227-241
Léonie MENGUE M EKOMOE If the rite of sô is an example of magic production, Fang formula of blessing is an example of language production which is always allegorical, parabolical, and fabrication. Key words : Rite, myth, script, ideodram, magic, deictic. Problématique Dans la mesure où le concept peut être mythe, science ou poème, la graphie du signe dans la mesure où elle se réfère d une certaine manière directement au concept, est aussi variable que les visées par lesquelles rhétoriquement elles peuvent être conçues( science, mythe, poème). C est à dire que l écriture n est pas envisageable que par rapport à la systématisation abstraite et grammaticale du signe. Quelle est donc l écriture du mythe? Il s agit de se référer à cette hypostase que fait tout rhétoricien, tout locuteur, dans la mesure où il essaie de réifier les relations que le langage lui suggère par le mythe. Puisqu il les réifie, il les inscrit dans la réalité perceptible, dans la réalité représentative, non pas par le gramme, mais par le drame. On peut obtenir de l idéogramme, de l idéodrame et de l idéomètre. Puisqu il en est ainsi, il y a en effet plusieurs manières d écrire et dans le cas particulier du mythe, celui-ci se danse: c est de l idéodrame qui est aussi une écriture, une écriture qui ne se dépose plus en bibliothèque, mais un mode d écriture tout de même. S il y a à traiter de l idéodrame, il faut bien se rendre compte de tout cela, et même, il n est plus question de dire comme certains : «il y a des peuples sans écriture, il y a des peuples à écriture», finalement tout le monde écrit, mais de manière singulière. 228
Du mythe au drame 1. Méthodologie La voie inaugurée par la Théorie de la Médiation 1 nous préserve à la fois du symbolisme et de l éphémérisme, elle est à notre humble avis la plus apte à rendre compte de la systématicité des rites qui, par eux-mêmes ne sont pas langage, mais en portent l empreinte du fait que par le mythe, ils sont faits pour le signaler. Il s agira de dissocier d abord deux modalités rationnelles que sont le langage et l activité, dissocier le mythe et le rite. Il y aura ensuite à dissocier l analyse qu on fait des moyens et l analyse des finalités, Fabriquant et Fabriqué dans la terminologie de la Théorie de la Médiation. Faire un rite suppose des moyens ; rien n est fait artificiellement sans une analyse des moyens de faire et une analyse de la finalité que l on se propose. C est par cet appareillage que l on peut transformer le monde et faire un ouvrage sous-tendu par une technique. Faire un ouvrage, ce n est pas seulement lutter contre la nature c est également lutter contre la technique dont on dispose et qui ne permet pas nécessairement de répondre à chacune des situations auxquelles on est confronté. Ne relève de la théorie analytique des moyens que ce qui correspond à une quelconque utilité pour ce qui est du fabriqué, il faut donc trouver du matériau. Le matériau par rapport à la matière, c est le matériau utile, cette utilité est variable. Ce qui définit le matériau, ce n est pas sa réalité physique, chimique ou biologique, le matériau est fonction de la technique dont dispose le technicien ou le maître de céans dans le cas du rite. Le matériau, même s il s agit de la même matière, représente différents matériaux. Le matériau a une existence abstraite, analytique et ne peut être confondu avec la matière dont parle le vétérinaire, le biologiste ou le physicien. Le matériau se définit donc par l utilité que la technique lui confère et cette utilité fait que là où il y a une même matière on peut définir sur le critère de son utilité plusieurs matériaux. 1 Anthropologie clinique, la théorie de la médiation est un mode d approche de l homme mis au point par Jean Gagnepain à l Université de Rennes 2. elle nous a servi pour la réalisation de notre thèse Contribution de la psychiatrie gabonaise à l élaboration médiationniste d un modèle de la Personne; elle nous a permis aussi de déconstruire la sorcellerie. Voire notre article «Ethnopsychanalyse de la sorcellerie», Cahiers d Anthropologie, 2005. 229
Léonie MENGUE M EKOMOE Ceci étant considéré : le matériau de l écriture est l encre, le matériau du rite est beaucoup plus variable. Tout peut servir à faire un rite, faune, flore, choses etc. Pour que l opération puisse être, il faut l exploitation d unités que le maître du rite n a pas à inventer à chaque fois qu il fait un rite, il le fait avec un animal, une parole, une plante etc. Il n empêche que pour faire un rite, cela suppose non seulement un matériau mais aussi de l engin, c est à dire des unités qui permettent la combinatoire de matériaux. Généralement, l outillage est un ensemble d engins (des éléments analysables dont la combinatoire fait l existence du matériau), il n y a pas de matériau pur. 2. Définition du rite Si d un point de vue ergolinguistique, la technique n est pas ordonnée à l utilisation qu on en fait, Si l écriture est la relation au signe d un signal quelle que soit la façon dont il est constitué, S il y a une équivalence rhétorique des trois modes de conceptualisation (science, mythe et poème) : Le rite est, symétriquement à l écriture de la science, une écriture authentique du mythe. Il y a cependant problème de la part de ceux qui accordent le droit de chercher dans l algèbre l inscription d un métalangage et qui refusent à envisager celle d un métalangage dans le rite. La notion de rite a été occultée parce que le problème semblait résolu du seul fait que les auteurs ont parlé quelle que soit la matière du signal, d une égale mythographie. Dans toute civilisation, il y a perpétuellement tendance à jouer, à dramatiser, c est à dire à inscrire par hypostase 2 dans la réalité le rapport des mots. Or cette inscription est ce qui fait non plus l idéogramme, mais l idéodrame. L idéodrame est ce qu est le rite. Rite(graphie), en latin ritus, arithmus en grec veut dire le chiffre, ils ont la même racine(rit). Entre arithmus et ritus, entre le chiffre et le rite, entre l idéogramme et l idéodrame, il y a un rapport : une mise en scène des rapports de mots, une forme d écriture. 2 Faire de la métaphysique, fabriquer un univers qui a l air de coïncider avec les mots qu on a pour le dire. 230
Du mythe au drame C est pourquoi souvent, quand les Africains dansent avec les masques certains disent «ils aiment danser, ils aiment la musique» or ils n ont pas de bibliothèque. Les chants qu ils ont inventés, comment peuvent-ils les transmettre, s ils ne chantent pas et s ils ne les dansent pas? Ainsi, la plupart des rituels cérémonials de beaucoup de peuples africains sont une écriture dansée- c est à- dire une idéodrame. Faute de savoir l exacte articulation du mythe, donc du rite au langage, celui-ci a été renvoyé à autre chose qu à lui-même, c est à dire à des domaines ou des plans qui se recoupent (langage, technique, social, droit), mais sans l expliquer. L accent est souvent mis sur le caractère sacré des mythes et des rites dont l ensemble est censé s identifier à la religion. C est l une des raisons pour lesquelles beaucoup le rejettent catégoriquement ; le terme est plus employé pour désigner pêle-mêle tout ce qui, dans l idée qu on s en fait depuis Comte, précède l âge de raison d une humanité évoluée 3. Mythe ou science, il y a à justifier en dehors de ce qu il annonce allégoriquement, ce qu il énonce rhétoriquement par hypostase du signifié. On peut avoir une activité pour tout, y compris les gestes. Dans les boulangeries en Europe on faisait des traits sur un bout de bois pour dire que telle famille doit tant de pains et paiera à la fin du mois. Le médecin ne faisait pas payer les consultations - on faisait alors des nœuds au mouchoir pour payer le médecin à la fin du mois- le nœud au mouchoir ressortit à la déictique, montrer ce qu on doit ou ce qui a été conclu. Dans la société Fang également, une raison, un motif, un argument, une objection est désigné(e) par le terme ébuckh 4. Bibuckh au pluriel, des petits bouts de bambou que l on a cassé exprès qui servent à compter les arguments ou une série d objets. C est une déictique, une forme d écriture Le rite suppose une conduite qui est fonction des signaux qu il se donne et qui n ont d autre finalité que l ostension. Contrairement à l icône, ce que le rite montre n est pas chose mais cause, perçu, conçu, autrement-dit il est fruit du langage. 3 Voire TESSMAN, p.251-262, Fang, Musée DAPPER. 4 EBUKH : de bukh, casser, rompre. 231
Léonie MENGUE M EKOMOE L on se rappelle l encensement qui accompagne la prière d anamnèse selon le Lévitique 5. Le rite est l ondoiement du baptême qui de lui-même en français ne saurait évoquer le bain. De même que le rite du dzôs en Fang, n évoque pas un bain, mais une naissance sociale. Rite intégralement, la célébration chrétienne de la Pâque dont les lectures et les liturgies indiquent les trois sens du passage de l ange épargnant les fils d Israël, du peuple qui franchit la mer, et de l agneau partagé entre les commensaux. Rite aussi, plus qu insignes, les tatouages et les masques de cérémonie démontrant en quelque façon l identification mythique au totem. Mais rite aussi, parce que ni la coutume en soi, ni le cérémonial ne sont en cause, le lien n est pas toujours évident, mais il est d actualité permanente quoiqu on ne l envisage qu au passé ( la bénédiction Fang est formulée au passé). L espace et le temps ne permettent pas toujours de rapporter sociolinguistiquement la formule de bénédiction ni le rite du sô à leur source sinon d interpréter circulairement le mythe par le rite ou le rite par le mythe, souvent en termes idéalistes de croyances ou de tendances posées d emblée dans l absolu et réputées universelles. Il reste malgré tout à les expliquer, la responsabilité en a été imputée au tabou. Tessman dans son livre Fang p.251 écrit que l homme a instauré le rite pour trouver une solution à sa condition de pécheur et qu il impute la faute à la nature qui comprend aussi la femme. Pour Tessman le rite s explique par «l union peccamineuse des sexes». Souvent pris au pied de la lettre le rite est ethnologiquement classé selon qu y domine le verbal ou la manipulation, qu il soit obligatoire ou fait l objet d un interdit, qu il célèbre la vie 6, le rêve, la circoncision, voire la mort 7. Il existe pourtant un moyen de sortir de cette impasse. Point n est question de nier le caractère historiquement magique de ces opérations qui fétichisent le rite au même titre qu enfermer les cheveux de sa victime dans une corne. Il n est pas non plus question de nier les restrictions qui pèsent 5 La prière d anamnèse est comme la fumée du sacrifice ou de l encens qui monte vers Dieu pour, afin qu Il se souvienne. Lévitique 1 :9, La Bible de Jérusalem. 6 La formule de bénédiction fang. 7 Le rite du sô chez les Fang. 232
Du mythe au drame éventuellement sur leur usage et en réservent l exercice à une classe particulière d officiants. Le rapport du gramme et du drame est une complémentarité déictique. De même il y a à distinguer dans le gramme ce qui tient au dessin, de sa référence au langage. Le mime proprement dit n est pas à confondre avec le jeu rituel d un acteur par lequel le mythe est transcrit. Le terme d idéodrame serait plus approprié qui évoque à la fois le sens dont il est conceptuellement investi et l appareillage employé afin de le représenter. Il ne serait plus alors question de livre, mais de théâtre. Il est en effet compréhensible qu à l origine le rite ait pu passer pour religieux, toutes les confusions qui jalonnent la description du rite Sô dans Fang de Tessman p. 251 en sont un exemple : «. On ne peut parler, dans les rites, de fins originellemnt sociales ; ils sont bien plutôt nés de conceptions fondamentales religieuses.». C est le contraire ici, tout commence précisément avec la répartition des activités. Pour le dire en termes d actualité, avec la réglementation des activités et donc de la consommation, à l origine des classements tribaux. Les tribus se sont spécialisées en se désignant par leurs activités, c était le début de la spécialisation qui était elle-même fonction du genre 8. Chez le Fang, la plupart des noms des clans sont fonctionnels, le nom définit la spécialité du clan qui le porte ( Nkodjé, Yéngui, Bekwè, Essangi) 9. Les rites festifs, les fêtes de groupe sont toujours accompagnées de commensalité, meilleur mode d écriture de la convivialité, de l êtreensemble : L initiation rituelle du sô se fait dès l âge de 10 ans ; le mvôn (celui qui a été initié) reçoit trois scarifications indélébiles (bewu= les marques de la mort) sur le cou, et est ainsi autorisé à mangé l antilope sô. «Dès qu on a fait le tatouage, le lendemain on prépare un byan (fétiche) qui contient de l antilope sô et on dit : «Kale a nyu sô emu», un tel boit du sô aujourd hui(car c est liquide) ; désormais il a le droit de manger de l antilope sô». 10 Comme il s agit de signaler la 8 Le classement des sexes à l origine de la division du travail 9 Odjé est une sorte d antilope, à peine moins grosse qu une gazelle ; Ngui est le sanglier ; kwè est le singe ; ngi est le gorille. Chaque préfixe lié à chaque animal signifie lignée, clan, famille de. 10 GALLEY Samuel: Dictionnaire Fang-Français et Français-Fang, Neuchâtel, Editions HENRI MESSEILER, p.67. 233
Léonie MENGUE M EKOMOE convivialité, sont donc exclus ceux qui n appartiennent pas à la communauté (ici, les initiés au sô). La convivialité, écrite par le rite de commensalité, marque les limites de la civilisation concernée. 2.1. Deux rites Fang Mythe ou science, cela n empêche pas le message d être discours, cela ne dispense pas non plus de justifier en dehors de ce qu il annonce allégoriquement, ce qu il énonce rhétoriquement par hypostase du signifié. L efficacité du rite est mal comprise parce qu elle est imputée à la magie, l on en retient que la conventionnalité toutes aussi évidente qu insuffisante. 2.1.1. Le rite sô ( Awu sô 11 ) Sô, Cephalophus castaneus, est une antilope nocturne de grandeur moyenne, avec de grands yeux. Les femmes ne doivent pas en manger, ni les garçons qui n ont pas les trois traits (bewu, littéralement les morts) sur le cou. Au Gabon, le rite sô, est désigné par les Fang eux-mêmes en termes de Awu sô, la mort du sô. Le rite du sô est reconnu comme le plus important de tous les rites Fang et Ewondo. S il comporte des particularités assez différentes d un groupe à l autre de ces deux groupes, celles-ci ne remettent pas en cause la fonction du rite. D après Tessman, le rite du sô commence par une danse ; les hommes du village se réunissent la nuit pour exécuter une danse phallique, tandis que les novices et les femmes se trouvent dans une maison fermée. Après la présentation du sô et de sa suite, plusieurs jeunes gens se déguisent avec des pagnes qu ils remontent sur le dos et par dessus la tête, semblables à des ombres, ils parcourent tout le village à une vitesse effrénée, heurtent les spectateurs, se jettent à terre comme s ils voulaient ramper. Puis apparaît le personnage central (parfois ils sont plusieurs, 2 ou 3) : un homme portant un masque à cornes ; les déguisé viennent entourer leur maître et seigneur, se mettent à quatre pattes, font des va- et -vient, en folâtrant. Tous ces gens ainsi que les porteurs de masques, s appellent bisis ( singulier ésis, du verbe a sis qui veut dire effrayer, faire peur ), ceux qui font peur. 11 Awu sô : la mort de l antilope sô, 234
Du mythe au drame Quand les porteurs de masques ont fini leur numéro dans un vacarme de tambour assourdissant et de cris de joie des assistants, les adultes amènent les novices, les ombres ou les déguisés les effraient en leur montrant les porteurs de masques. Les novices subissent des tortures et des épreuves d endurance : soumis à toutes sortes de vexations, et de provocations, ils doivent boire un mélange de plantes et de matières nauséabondes. Les initiés munis de haches et de couteaux crient sur eux en disant «vous aller mourir»! Alors que le porteur de masque s esquive et disparaît dans l obscurité près de la case de réunion, les novices rampent sous les hurlements dans la hutte à fourmis, les guides courent dehors. Ensuite vient la dernière épreuve : les initiés se prosternent avec des couteaux près de la hutte à fourmis et accueillent les novices qui leurs sont amenés avec des cris comme : «Nous vous tuons, maintenant vous allez mourir». Quand ils sont suffisamment terrifiés, les novices doivent les uns après les autres, passer en rampant dans la hutte à fourmis où ils sont piqués de part en part. Ils ont assez souffert et ils sont prêts à mourir ; mais avant, on leur donne à manger. Chaque garçon était pris par un homme sur les épaules et tous les novices étaient scarifiés (trois tatouages sur le cou) devant la case de réunion. Après le repas, les novices sont conduits à la mort, c est à dire hébergés dans des huttes spéciales, nus, à même le sol, où ils doivent demeurer entièrement pendant un mois, loin des humains. Ils ne reçoivent rien de spécial, ni supplice ni enseignement, mais ils sont nourris abondamment. Le lendemain matin, les initiés nettoient la place du village, font disparaître les restes de nourriture, les feuilles etc. C est ce qu on appelle «a bôme ekop sô» ( étaler ou faire la peau du sô 12 ). On débrousse derrière la case de réunion et on installe un lieu rituel à l écart du chemin. Puis on creuse un fossé à côté, qu on recouvre partiellement avec des troncs d arbres ; pardevant on installe un marécage en versant du jus de banane entre deux couples de tige de cardamome entre le fossé et le marécage, parterre on pose en travers un tronc d arbre. Tandis que les novices restent dans une pièce de la case de réunion fermée par des branches de palmiers. 12 A bôme mot ékop a nseng : littéralement «étaler la peau de quelqu un dans la cour» dire du mal de quelqu un, lui faire du mal psychologiquement. 235
Léonie MENGUE M EKOMOE Au village tout le groupe exécute la danse du sô, après quoi tous les participants se rendent au lieu rituel : on enlève le tronc d arbre entre le fossé et le marécage, et on entasse de la cendre près de chaque branche de cardamome ; on ôte aux novices leurs pagnes de reins et on leur fait contourner le marécage et on le traîne sur le ventre dans la boue et on en enduit le garçon sur le dos depuis les fesses jusqu aux épaules. Ensuite le garçon qui ressemble vraiment au sô caractérisé par un long trait noir sur le dos se lève et s éloigne par l entrée principale du lieu rituel. Ils devront ensuite passer trois mois dans la brousse et ne devront pas se laisser voir par les femmes. Ils devront signaler leur présence par un sifflet. Ils pourront aller se promener au village et même participer aux danses. Ils porteront un cache-sexe et des petits paniers tressés (ébat) en feuilles de Pandanus. Si par malheur les femmes les voient, elles tombent malades, il faudra immoler une chèvre ou un poulet selon le cas pour conjurer le mal. Comme tout rite, le rite sô ci-dessus comporte deux aspects : un aspect mythique et un aspect rituel. Mythe d une antilope aux grands yeux et à la robe châtain. D où le rituel de sa mort, de sa consommation, de la réglementation de celle-ci et donc de l habilitation de l homme à consommer la viande de sô. Le sô est devenu précieux en raison non de sa rareté dans la forêt mais du fait de ses habitudes de vie : c est un animal tout à fait nocturne, les hommes ne sont pas nombreux à chasser la nuit, le seul moment où il peut être pris. De ce fait, le sô est devenu une denrée rare et précieuse. Il ne s agit plus de l antilope qui est une viande mais de ce qu il va servir de matériau à une technique rituelle. 2.1.2. La formule de bénédiction Fang me kyê ane evyan me nyme ane anguek nkakua melen me lebe ebè dzan e mvu wu ma yan nkale /moi/enlever/comme/anneau de cuivre/ /moi/redresser/comme/ «anguek» / /chaos/palmiers/ /moi/éplucher/bambou raphia/ 236
aso tare bidzugdzuga Du mythe au drame /lechien/qui/mourir/moi/étendre/colonne vertébrale/ /moi/ramener/ mon fils/des eaux troubles/ me ke à we bingengen /moi/conduire lui/les eaux claires / me ken ane meko /moi/raser/comme les teignes / a balan a tè ôswiny nkyaan e maam /plat/hermétique/ /rivière/aval/fini/ Ici, comme dans le rite du sô, il faut faire apparaître la complémentarité entre le mythe et le rite. S agissant d une formule pour des besoins thérapeutiques, mettant en scène un tradi-praticien et un malade venu consulter au sujet de sa maladie. Le tradi-praticien répond allégoriquement au malade. Le terme allégorie vient du grec a gore qui veut dire parler, et d alla qui veut dire parler d autre chose. Il s agit toujours de langage ou plus exactement de passer par le langage, c est à dire par ce vouloir-dire, cette volonté d exprimer. Il y a une intention cachée derrière la formulation qui est une allégorie! Les métaphores utilisées dans la formule de bénédiction sont des figures explicatives qui supposent un principe de similarité mais pas d intention, alors que l allégorie est une figure explicative qui suppose de l intention qu il faut décrypter : il faut entendre dans la formule cidessus : «J enlève comme on enlève un gros morceau de cuivre» Toutes tes transgressions. J étends comme on étend un gros morceau de fer. Je te rends droit comme une flèche d arbalète Je remis la colonne vertébrale du chien mort. Je ramène mon fils des lieux de souffrances 237
Léonie MENGUE M EKOMOE Je te conduis vers une vie de bonheur Je te nettoie comme on nettoie les teignes Que tout soit complètement enlevé! Que tout soit complètement nettoyé! Que tout s en aille en aval de la rivière! Tout, complètement! Le tradi-praticien prend la parole pour la restituer métaphoriquement au malade. Il s annonce comme un puissant, il a par le passé réglé ce genre de cas : il a rendu la vie à un chien en remettant sa colonne vertébrale en place. Il fait en somme une prescription de ce qu il a l intention de faire pour le malade ; l intention est de le purifier, le rendre fort, le rendre propre physiquement et moralement. Il lui donne l assurance d une sécurité dans la vie. Il enlève tout le mal qu il tient bien éloigné du jeune homme qui est complètement guéri. 2.1.3. La fonction du rite Le sô et la formule de bénédiction Fang sont des idéodrames qui ont une fonction déictique et de transmission dans la société Fang. Où le sens est négocié dans le rapport social, plus précisément dans l interlocution qui confirme l expéditeur du message et le récepteur, «co-énonciateurs» de ce récit. Il ne s agit plus en cela du «sens propre», mais du «sens commun». Mais le partage du sens ne s explique pas seulement par le statut social des protagonistes, et par le devenir qu ils produisent historiquement par leurs paroles et leurs silences qui sont des aspects de la fabrication et de la production. La communauté de compréhension s étend aussi aux formes d implication sociale. On se comprend dans la mesure où il y a coresponsabilité de ce qui est déclaré. On se met d accord dans la mesure où le déclarant parle dans l exercice de ses fonctions voire revêtu de son masque dans le cas du rite sô et où le répondant (le novice dans le sô, ou le malade dans la formule de bénédiction) participe conventionnellement de cette fonction, de ce ministère qu est le service. C est ce que classiquement on appelle la portée pragmatique, qui s explique sociologiquement par les rapports de service qui confèrent contractuellement pouvoir légal à celui qui énonce ou à celui qui officie, et responsabilité à son partenaire. Le rite du sô est un acte 238
Du mythe au drame d artifice délimité par la portée industrielle 13 qui fait techniquement une production de ce qui est dans l ordre technique, un ouvrage. La Formule de bénédiction est un acte de langage délimité par la portée du contrat qui fait socialement une déclaration de ce qui est, dans l ordre logique, un message. Hors de ce contrat, il n y a que du message ; hors de cette portée industrielle, il n y a que de l ouvrage. Sur un autre plan que le sens propre s exerce non seulement le sens commun mais encore l empire du sens : Comprendre une déclaration, comprendre un rite, c est en fait non seulement situer celui qui les fait, et du coup se situer ; c est encore en saisir l importance, et ne pas se méprendre sur sa portée. L aphorisme de Wittgenstein est à compléter, qui prétendait que le sens c est l usage, c est aussi l événement. La compréhension d un sens fait apparaître un déterminisme supplémentaire, même si elle suppose une raison logique et une raison sociale. La compréhension implique ici un troisième type de déterminisme irréductible au balayage des références et des situations sociales. Le novice qui va à la recherche, à la poursuite d un sous-entendu qui, bien entendu, est ce qu il y a à saisir : La mort du sô ou la célébration de la mort du sô, cérémonie de retrait de deuil, puisque le même terme awu désigne aussi bien la mort (obsèques et tous les rituels qui l y accompagnent) que les cérémonies visant à rompre le deuil ; A wu ( coûter), prix d un bien, par exemple : ékone dzi dz a wu toyin ébegn ; ce régime de banane coûte ou vaut deux mille francs cfa. A wu : Mourir soi-même pour manger le sô, Le chemin de la Mort du sô fait de la fosse de boue une tombe, un avertissement, un appel à réfléchir; le repère de celui-ci ou toute autre intention que l on voudra (ou que çà voudra), y compris une manière de vérifier si l on est prêt à continuer après avoir pris un bain de boue qui peut être l excrément du sô. Pour manger le sô, il faut être initié, il faut mourir la même mort que le sô. La mort du sô est la mort du novice, le prix qu il paie pour faire partie des initiés au sô : le fossé de boue qui représente la tombe, passage obligé ; les vexations, les provocations, le dépouillement matériel Les tatouages (bewu) sur son cou représentent le titre qui lui donne droit à la consommation du sô. 13 Transformation du matériau ; exemple dans le cas du rite sô, l antilope sô est un matériau pour le rite et subit une transformation non pas scientifique, mais magique. 239
Léonie MENGUE M EKOMOE C est ce mode de fonctionnement que Jean Gagnepain appelle le plan du discours, c est à dire du détour, qui n est que l illustration dans le langage du fonctionnement culturel de la satisfaction, laquelle n est pas l émergence directe, immédiate, de l intention, mais procède selon des règles de contournement d un interdit constitutif. L expression langagière (la formule de bénédiction) qui le produit est donc toujours allégorique, parabolique, fabulatrice ; et le rite un modèle de production magique. Puisque le désir ne s y délivre qu à travers une réticence qui impose une stratégie de mise en tropes. Sur ce plan «axio-logique» (et non plus glosso ou socio-logique), il n y a pas de «sens sans cens», dit Jean. Gagnepain. Ou, comme dirait Freud, sans «travail psychique», sans Witz, sans esprit. Au sens propre et au sens commun vient s articuler un sens libre, celui que l on s autorise en se jouant d un interdit qui contradictoirement le fonde comme tel. 3. Y a-t-il un trouble du rite? De même que l écriture est signal de la pensée, de même le rite est signal de la pensée, signal du signe. En parler c est s intéresser aux phénomènes qui intéressent la manipulation de l outillage, c est à dire aux atechnies. Si celles-ci peuvent être mises en évidence par la linguistique clinique expérimentale auprès de malades aphasiques, grâce à des tests d écriture et de lecture, ce n est pas encore le cas du rite. Puisque l équivalence de l écriture et du rite est théoriquement affirmée, on pourrait expérimenter un protocole de danse par exemple chez les malades frontaux. L idée est de voir comment le malade arrive à réaliser une opération gestuelle dans une situation donnée. Ce qui permettrait d observer des atechnies ou non, cela serait aussi intéressant du point de vue de la clinique. Conclusion Mettre le rite à la place du mythe, ou le drame à la place du gramme, permet de ne plus continuer à mêler cet aspect de l écriture au mythe, le rite procède du mythe en tant qu écriture de celui-ci. Il est signal de la pensée parce qu il ressortit à la fabrication et à la reproduction du drame, mais ce qui est fabriqué c est du langage et donc la pensée, c est à dire outillage du sens. 240
Du mythe au drame L outillage est un ensemble d engins ou d unités qui composent le matériau défini par la technicité du maître du rite et non par la réalité physique de la matière. Le rite a une fonction déictique et une fonction de transmission de la pensée. S il est l équivalent de l écriture, aucun trouble du rite ou atechnie n a été expérimenté jusqu à présent comme c est le cas dans la production industrielle qu est l écriture. Bibliographie BONN, Gisela, L Afrique quitte la brousse (traduit de l allemand par Pierre Kammitzer), Paris, Robert Laffont, 1996. GAGNEPAIN, Jean, Du vouloir-dire Traité d épistémologie des Sciences Humaines, T.1, Du Signe, De l Outil, Paris, Oxford, Pergamon, Press. 1982. GALLEY, Samuel, Dictionnaire Fang-Français et Français-Fang, Neuchatel, Editions Henri Messeiller. NGUEMA-OBAM, Paulin, Aspects de la religion Fang, Paris, Edition Khartala, 1991. TESSMAN, Gunter, Fang, Edition Dapper, 1991. 241
ESQUISSE D UNE REDEFINITION GENERIQUE DE BIBOUBOUAH : CHRONIQUES EQUATORIALES SUIVI DE BOURRASQUES SUR MITZIC DE FERDINAND ALLOGHO-OKE : UNE Résumé ŒUVRE LITTERAIRE GABONAISE INFEODEE AU ROMAN PAR L INSTITUTION LITTERAIRE. Hémery-Hervais SIMA EYI Université Omar Bongo Libreville (GABON) Depuis la parution en 1967 de la première œuvre littéraire gabonaise reconnue, Contes gabonais 1 d André Raponda-Walker et Roger Sillans, qui sera suivie, en 1968, de l œuvre de Paul-Vincent Pounah, Concept gabonais 2, et en 1970, de Le Mvett I 3 (épopée) de Tsira Ndong Ndoutoume suivi, en 1971, de Histoire d un enfant trouvé 4 de Robert Zotoumbat, la critique littéraire et universitaire n a eu de cesse d intégrer dans le registre du roman nombre d œuvres et de textes qui ne le sont pas en réalité 5. Cette étude vise à revisiter l œuvre de Ferdinand Allogho-Oke, Biboubouah : chroniques équatoriales suivi de Bourrasques sur Mitzic, dès lors que quelques travaux de notoriété, dont Bilan de la nouvelle d expression française en Afrique noire 6 de Guy Ossito Midiohouan et Mathias Dossou, la consacrent comme nouvelle, alors que les anthologies gabonaises et des travaux universitaires la définissent comme un roman. C est face à ce décalage de perspectives et de points de vue que cette recherche s engage à aborder la nouvelle vision, celle qui consiste à 1 André RAPONDA-WALKER et Roger SILLANS, Contes gabonais, Paris, Présence africaine, 1967. 2 Paul-Vincent POUNAH, Concept gabonais (essais, poèmes), Monaco, Ed. Paul-Bory, 1968. 3 Tsira NDONG NDOUTOUME, Le Mvett I (épopée), Paris, Présence africaine, 1970. 4 Robert ZOTOUMBAT, Histoire d un enfant trouvé, Yaoundé, Editions Clé, 1971. 5 Dans une perspective similaire, Hémery-Hervais Sima Eyi a publié «Etude du récit autobiographique de Robert Zotoumbat, Histoire d un enfant trouvé, inféodé au roman par la critique universitaire et l Institution littéraire», in Annales de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines N 12, Université Omar Bongo, Libreville, Presses Universitaires du Gabon, Janvier 1999, p. 306-344. 6 Guy OSSITO MIDIOHOUAN et Mathias DOSSOU, Bilan de la nouvelle d expression française en Afrique noire, Service des publications universitaires, Campus Universitaire d Abomey-Calavi, 1994. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 242-263
Héméry-Hervais SIMA EYI regarder l œuvre d Allogho-Oke non plus comme un roman, mais comme une nouvelle. Abstract Since the publication of the first gabonese literary work of art, Contes gabonais (1967) by André Raponda-Walker and Roger Sillans, followed by Concept gabonais (1968) by Paul-Vincent Pounah, Le Mvett (1970) by Tsira Ndong Ndoutoume and Histoire d un enfant trouvé (1971) by Robert Zotoumbat, literary critics, whether at the university or in the nation at large, have often classed as novels literary works and texts which should not be put in that category. This study aims at revisiting Ferdinand Allogho-Oke s writings, namely Biboubouah : chroniques équatoriales followed by Bourrasques sur Mitzic, since some notorious publications, including Bilan de la nouvelle d expression française en Afrique noire by Guy Ossito Midiohouan and Mathias Dossou, categorize it as a short story whereas gabonese anthologies and university critics and researchers define it as a novel. The discrepancy between these perspectives and viewpoints is the purpose of this study. In other words, this paper undertakes to examine the new vision, which consists in regarding Allogho-Oke s work no longer as a novel but as a short story. Introduction Au Gabon, la critique littéraire et celle universitaire 7 ont vite fait d élever des œuvres telles Histoire d un enfant trouvé 8 de Robert Zotoumbat, L Homme perdu 9 de Joseph Ondo Obiang Biyoa et Biboubouah : chroniques équatoriales suivi de Bourrasques sur Mitzic de Ferdinand Allogho-oke au rang de romans 10. Dans la définition maximale 11 de la littérature, il apparaît, en effet, que «la littérature est l ensemble des textes reçus comme littéraires dans une 7 Cf. Anthologie de la littérature gabonaise, Québec, Beauchemin, 1978, et Anthologie de la littérature gabonaise, Paris, Hatier, juin 1993, 351p., et la revue Notre librairie consacrée à la littérature gabonaise n 105 avril-juin 1991, Paris, Clef. 8 Robert ZOTOUMBAT, Histoire d un enfant trouvé, Yaoundé, Ed. Clé, 1971. 9 Joseph ONDO OBIANG BIYOA, L Homme perdu, Paris, Ed. Bruyère, 1983. 10 Les différentes anthologies, dont Anthologie de la littérature gabonaise, Québec, Beauchemin, 1978., et Anthologie de la littérature gabonaise, Paris, Hatier, juin 1993, ainsi que la revue Notre librairie consacrée à la littérature gabonaise n 105 avril-juin 1991, Paris, Clef, les avalisent comme œuvres romanesques. 11La définition maximale de la littérature s oppose à celles minimales inspirées des sciences humaines et qui définissent la littérature comme fait essentiellement de "textes". 243
Esquisse d une redéfinition générique de l œuvre de Ferdinand ALLOGHO-OKE synchronie socioculturelle donnée» ; et selon la thèse de Madame de Staël, «à chaque époque, correspond une littérature.» Nous pouvons aussi dire qu à chaque époque correspond une vision du monde de la littérature et de ses canons de fonctionnement. Ainsi, pouvons-nous voir certaines œuvres littéraires osciller entre deux genres différents, selon les époques. Ludovic Emane Obiang, dans son article paru dans Les cahiers de l IRSH n 1, «Voyage au bout du silence : Panorama critique du roman gabonais (1971-1997)», dit, à propos de l œuvre de Ferdinand Allogho-Oke, Biboubouah, que son auteur a fait «fusionner tous ces récits d anecdotes en un roman cohérent» 12. Pour le critique universitaire Ludovic Emane Obiang, Biboubouah est une œuvre romanesque. Le même point de vue consistant à dire de l œuvre Biboubouah : chroniques équatoriales suivi de Bourrasques sur Mitzic de Ferdinand Allogho-oke qu elle est un roman, apparaît déjà dans de nombreuses études scientifiques consacrées, dont la thèse de doctorat, Lecture sociocritique du roman gabonais 13. Cette attitude prend racine dans l un des maillons majeurs de l Institution littéraire, la maison d édition ici l Harmattan - qui a publié l œuvre d Allogho-Oke en 1985. Suivront les nombreux articles parus dans la revue Notre librairie sur la littérature gabonaise dont les auteurs sont pour la plupart des critiques universitaires. Ce numéro de la revue Notre librairie consacre, en effet, Histoire d un enfant trouvé de Robert Zotoumbat, L Homme perdu de Joseph Ondo Obiang Biyoa et Biboubouah : chroniques équatoriales suivi de Bourrasques sur Mitzic de Ferdinand Allogho-oke comme des romans. Les premières publications d œuvres littéraires gabonaises portant la mention "Nouvelle" pour désigner leur appartenance à ce genre littéraire sont, entre autres, L Enfant des masques : nouvelles 14 de Ludovic Emane Obiang et Au pays de Mbandong : nouvelles 15 d Eric-Joël Békalé. Aujourd hui, la nouvelle génération de critiques universitaires gabonais semble 12 Ludovic EMANE OBIANG, «Voyage au bout du silence : Panorama critique du roman gabonais (1971-1997)», in Les cahiers de l I.R.S.H., n 1 (Institut des recherches en Sciences Humaines) janvier/février 2000, Section linguistique et littérature : «Panorama critique du roman gabonais (1971 1997)», p.5. 13 Hémery-Hervais SIMA EYI, Lecture sociocritique du roman gabonais, Thèse de doctorat (Ph.D), Littérature française, Université Laval, juin 1997. 14Ludovic EMANE OBIANG, L Enfant des masques : nouvelles, Paris/Libreville, L Harmattan/Ed. Ndzé, 1999. 15 Eric-Joël BEKALE, Au pays de Mbandong : nouvelles, Paris, L Harmattan, 2001. 244
Héméry-Hervais SIMA EYI prendre le contre-pied de cette attitude des premiers critiques vis-à-vis du texte littéraire gabonais. L étude envisagée ici ne vise pas prioritairement un débat théorique ni une analyse caractérologique sur la spécification des genres littéraires ici le roman et la nouvelle- perspectives qu aborde suffisamment Tzvetan Todorov dans ses deux ouvrages théoriques Critique de la critique 16 et La notion de littérature 17. Notre démarche consiste plutôt à démontrer, sur la base des travaux de quelques critiques africains comme Guy Ossito Midiohouan et Mathias Dossou dans leur publication Bilan de la nouvelle d expression française en Afrique noire 18 et Papa Samba Diop dans son article «Ecrire l Afrique aujourd hui : les auteurs gabonais 19», que le texte de Ferdinand Allogho- Oke, Biboubouah : chroniques équatoriales suivi de Bourrasques sur Mitzic, a été improprement inféodé au genre romanesque par la critique gabonaise et d autres maillons de l Institution littéraire comme la maison d édition. Pour amorcer de manière significative notre thème d étude, il importe de situer, dans une première partie, la nouvelle critique et la création littéraire gabonaise. Suivra, dans une deuxième partie, l analyse et la redéfinition de Biboubouah : chroniques équatoriales. Dans cette deuxième partie analytique, nous nous intéresserons à la psychanalyse freudienne dans le rapport qu elle établit entre l œuvre de création et l inconscient de l auteur. La nouvelle critique et la création littéraire gabonaise Les raisons de l attitude de la première critique vis-à-vis des œuvres gabonaises écrites en prose et qui sont systématiquement instituées et avalisées comme romans s assimilent à celles des premiers critiques africanistes français qui ont fait de bon nombre d œuvres littéraires africaines noires écrites en 16 Tzvetan TODOROV, Critique de la critique, Paris, Seuil, 1984. 17 Tzvetan TODOROV, La notion de littérature, Paris, Seuil, 1987. Nous pouvons citer aussi l ouvrage de Shaeffer publié en 1989, Qu est-ce qu un genre littéraire? 18 Guy OSSITO MIDIOHOUAN et Mathias DOSSOU, Bilan de la nouvelle d expression française en Afrique noire, op.cit. 19 Papa Samba DIOP, «Ecrire l Afrique aujourd hui : les auteurs gabonais», in Notre librairie, Revue des littératures du sud, 40 ans de littératures du Sud, n 150, avril-juin 2003, Paris, Clef, p. 89. 245
Esquisse d une redéfinition générique de l œuvre de Ferdinand ALLOGHO-OKE prose des romans 20. Avec le regard nouveau sur la production littéraire africaine noire d expression française, une nouvelle classification a vu le jour. Ainsi, du genre romanesque auquel ils ont d abord appartenu, les œuvres de Ahmadou Mapaté Diagne, Lamine Senghor, Félix Couchoro, Massyla Diop et celles des Gabonais Robert Zotoumbat, Joseph Ondo Obiang Biyoa et Ferdinand Allogho-Oke peuvent se définir sans complexe aujourd hui comme des nouvelles. Dans son ouvrage, Maraboutiques (Anthologie de nouvelles), Guy Ossito Midiohouan ne manque pas de souligner à ce propos : Très dynamique au Sénégal comme dans toute l Afrique francophone, la nouvelle est cependant négligée par la critique et, par conséquent, mal connue dans son évolution, ses thèmes, ses techniques 21. Et Papa Samba Diop, dans «Ecrire l Afrique aujourd hui : les auteurs gabonais», souligne, lui, que l œuvre de Ferdinand Allogho-Oke se définirait mieux comme «chronique sociale attristée» 22, à l opposé de Tous les chemins mènent à l autre 23 de Janis Otsiémi qui est un roman confirmé. Dans la classification de Papa Samba Diop, l œuvre d Allogho-Oke serait composée à la fois d un roman et d une nouvelle. Vérification est faite dans la présentation bibliographique de l œuvre ; il marque à la fin de celle-ci la mention : [Roman + nouvelle] 24. Empruntant à Papa Samba Diop sa classification faite de l œuvre de Ferdinand Allogho-Oke, le roman serait Biboubouah : chroniques équatoriales et la nouvelle Bourrasques sur Mitzic. La lecture du titre de l œuvre donne, elle aussi, une sonorité bien particulière aux titres d œuvres romanesques classiques : Biboubouah : chroniques équatoriales suivi de Bourrasques sur Mitzic. Cette appartenance à deux genres littéraires distincts, [Roman + nouvelle] selon Papa Samba Diop, est-elle envisageable pour l œuvre 20 Chez Lilyan KESTELOOT, avec Anthologie de la littérature négro-africaine, tout comme Jacques Chevrier, l œuvre du sénégalais, Ahmadou Mapaté Diagne, Les trois volontés de Malic (Paris, Larose, 1920), occupe évidemment une place de choix en tant que roman. D autres œuvres, telles Batouala (1921) de René Maran, Le réprouvé (1925) de Massyla Diop, Force-Bonté (Reider, 1926) de Bakary Diallo et La violation d un pays (1927) de Lamine Senghor, apparaissent comme les premières œuvres romanesques africaines noires d expression française. 21 Guy OSSITO MIDIOHOUAN, Maraboutiques (Anthologie de nouvelles), Cotonou, Les Editions du Flamboyant, 1996, quatrième de couverture. 22 Papa Samba DIOP, op.cit., p. 89. 23 Janis OTSIEMI, Tous les chemins mènent à l autre, Libreville, Ed. Ndzé/Ed. Raponda Walker, 2000 [roman]. 24 Papa Samba DIOP, op.cit, p. 91. 246
Héméry-Hervais SIMA EYI d Allogho-Oke, Biboubouah : chroniques équatoriales suivi de Bourrasques sur Mitzic? La mauvaise connaissance de la nouvelle comme genre en Afrique subsaharienne francophone tient à la fois à des raisons d autorité et de statut social. A l opposé de la période de la négritude où les poètes ont eu une grande notoriété en tant qu écrivains, c est le statut de romancier qui de nos jours fait désormais autorité dans la société des hommes de lettres en Afrique subsaharienne francophone. Le tort ne saurait être imputé au créateur, à l écrivain, mais à la critique africaine d expression française. Celle-ci, disonsle, ne joue pas suffisamment son rôle de critique. Sa capacité à soumettre les textes littéraires africains à une interprétation logique et objective capable de produire des méta-discours est moindre, comparée à la critique française. Quelques travaux d auteurs critiques africains relèvent toutefois le défi : Roman africain et tradition 25 de Mohamadou Kane, L idéologie dans la littérature négro-africaine d expression française 26 de Guy Ossito Midiohouan, Nouvelles écritures africaines, romanciers de la seconde génération 27 de Sewanou Dabla et Ecritures et discours littéraires, études sur le roman africain 28 de Pius Ngandu Nkashama. La critique est largement abandonnée aux critiques littéraires français qu intéresse la littérature africaine 29. Au Gabon, ce phénomène est encore plus visible, les étrangers participant plus que les nationaux à l interprétation des œuvres littéraires produites localement. On peut citer à cet effet les deux œuvres critiques remarquables du Professeur Patrice Gahungu, d origine rwandaise et enseignant à l Ecole Normale Supérieure de Libreville, La poétique du soleil dans La Mouche et la glu d Okoumba-Nkoghé : analyse 25 Mohamadou KANE, Roman africain et tradition, Dakar, Nouvelles Editions Africaines, Coll. <Essais littéraires>, 1982. 26 Guy OSSITO MIDIOHOUAN, L idéologie dans la littérature négro-africaine d expression française, Paris, L Harmattan, 1986. 27 Sewanou DABLA, Nouvelles écritures africaines, romanciers de la seconde génération, Paris, L Harmattan, 1986. 28 Pius NGANDU NKASHAMA, Ecritures et discours littéraires, études sur le roman africain, Paris, L Harmattan, 1989. 29 Nous pouvons citer en l occurrence Jacques Chevrier, Lilyan Kesteloot et Robert Pageard dont les travaux et les anthologies publiées sur la littérature africaine noire d expression française font office, jusqu à ce jour, de grands ouvrages de référence sur la littérature africaine noire d expression française. 247
Esquisse d une redéfinition générique de l œuvre de Ferdinand ALLOGHO-OKE sémio-stylistique 30 et La rhétorique du corps dans Fureurs et cris de femmes d Angèle Rawiri Ntyugwetondo : lecture sémio-rhétorique 31 ; les deux anthologies sur la littérature gabonaise produites par des Français, Yvonne Léyimangoye (d origine française, mariée à un Gabonais) et Blaise Nicolas 32 ; celle sur les poètes gabonais, Anthologie des poètes gabonais d expression française : La Concorde 33, par un Congolais, Raphaël Misère-Kouka, et l œuvre critique d un autre français, Roger Godard, titrée Pour une lecture du roman «Au bout du silence» de Laurent Owondo 34. La participation des nationaux est tout aussi effective dans ce domaine, bien que faible. À ce titre, on évoquera la collaboration de Nicolas Mba-zuè dans l Anthologie gabonaise en tant que co-auteur avec Goursaud, Les cahiers de l IRSH n 1 (Institut des recherches en Sciences Humaines) qui consacrent le premier numéro, Section linguistique et littérature, au «Panorama critique du roman gabonais» de 1971 à 1997, ainsi que quelques articles d intérêt scientifique majeur sur les textes littéraires gabonais et publiés, dont ceux de Magloire-Serge Ambourhouet- Bigmann, «Où est le roman gabonais?» 35, Fortunat Obiang-Essono, «Poétique et tactique d écriture séculaire dans la littérature gabonaise : le cas de Moussirou Mouyama 36», Hémery-Hervais Sima Eyi, «Etude du récit autobiographique de Robert Zotoumbat, Histoire d un enfant trouvé, inféodé 30 Patrice GAHUNGU, La Poétique du Soleil dans La Mouche et la glu d Okoumba-Nkoghé : analyse sémio-stylistique, Libreville, La Maison Gabonaise du Livre, Coll. Critique, mai 2003. 31 Patrice GAHUNGU, La rhétorique du corps dans Fureurs et cris de femmes d Angèle Rawiri Ntyugwetondo : lecture sémio-rhétorique, Libreville, La Maison Gabonaise du Livre, Coll. Critique 2, juin 2003. 32 Anthologie de la littérature gabonaise, M.E.N., Montréal, Beauchemin, 1976 (rééditée en 1978). 33 Raphaël MISERE-KOUKA, Anthologie des poètes gabonais d expression française : La Concorde, Paris, L Harmattan, 2000. 34 Roger GODARD, Pour une lecture du roman «Au bout du silence» de Laurent Owondo,, La Maison Rhodanienne de Poésie, Ste-Geneviève-des-Bois Coll. <Rencontres artistiques et littéraires>, 1988. 35 Magloire-Serge AMBOURHOUET-BIGMANN, «Où est le roman gabonais?» in Agricultures N 36 / mars 2001. 36 Fortunat OBIANG-ESSONO, «Poétique et tactique d écriture séculaire dans la littérature gabonaise : le cas de Moussirou Mouyama», in Revue africaine d Etudes françaises n 2, Libreville, E.N.S. Janvier 1997, p. 3-16. 248
Héméry-Hervais SIMA EYI au roman par la critique universitaire et l Institution littéraire» 37, et Georice Berthin Madébé, «Des morphologies du sens dans la littérature gabonaise : le cas de 53 cm de Bessora.» 38 Dans cette perspective nouvelle visant à revisiter les textes littéraires gabonais, comment l œuvre de Ferdinand Allogho-Oke, Biboubouah : chroniques équatoriales suivi de Bourrasques sur Mitzic, préalablement avalisée comme roman par la critique et l institution littéraire gabonaise, peutelle se définir aujourd hui? Analyse et définition de Biboubouah : une nouvelle gabonaise ou une "chronique sociale attristée" inféodée au roman par l Institution littéraire? Pour reprendre Papa Samba Diop, dans «Ecrire l Afrique aujourd hui : les auteurs gabonais», Biboubouah : chroniques équatoriales suivi de Bourrasques sur Mitzic se définirait mieux comme «chronique sociale attristée» 39 à l opposé de Tous les chemins mènent à l autre de Janis Otsiémi qui est un roman confirmé. Dans Bilan de la nouvelle d expression française en Afrique noire, où pour la première fois l œuvre d Allogho-Oke apparaît comme nouvelle, les co-auteurs, Guy Ossito Midiohouan et Mathias Dossou soulignent au préalable que l absence d ouvrages de référence en la matière et l espèce d inféodation de la nouvelle au roman, quand ce n est pas sa marginalisation, traditionnellement opérée par les bibliothèques et autres travaux sur la littérature négro-africaine d expression française, ne facilitent pas la recension 40. En faisant donc figurer Biboubouah 41 parmi les nouvelles d expression française d Afrique noire, cette étude prend le contre-pied de la critique universitaire et toute l institution littéraire du Gabon qui ont inféodé l œuvre 37 Hémery-Hervais SIMA EYI, «Etude du récit autobiographique de Robert Zotoumbat, Histoire d un enfant trouvé, inféodé au roman par la critique universitaire et l Institution littéraire», op.cit. 38 Georice Berthin MADÉBÉ, «Des morphologies du sens dans la literature gabonaise: le cas de 53 cm de Bessora.», in Ibooga N 7, Revue publiée par le Laboratoire des Sciences de l homme et de la Dynamique du langage, Libreville, Les Editions du Silence, Novembre 2003, p. 111-129. 39 Papa Samba DIOP, op.cit, p. 89. 40 Guy OSSITO MIDIOHOUAN et Mathias DOSSOU, op.cit.. 41 Ibidem, p. 41. 249
Esquisse d une redéfinition générique de l œuvre de Ferdinand ALLOGHO-OKE d Allogho-Oke au genre romanesque. Dans une étude similaire déjà publiée dans les annales de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université Omar Bongo, et consacrée à l «Etude du récit autobiographique de Robert Zotoumbat, Histoire d un enfant trouvé, inféodé au roman par la critique universitaire et l Institution littéraire», nous y abordions la question fondamentale du rôle de l Institution littéraire au Gabon, de celle de l attitude observée par les agents culturels eux-mêmes, les auteurs, et celle de la place de la critique littéraire dont celle universitaire. L article montrait le rôle essentiel de l Institution littéraire dans la consécration des genres et des œuvres littéraires. Au-delà de l Institution littéraire gabonaise et de son rôle, il y a aussi celui non négligeable de la maison d édition et des réseaux de distribution, les librairies, qui considèrent et classent ce texte dans la catégorie des romans. Cependant, les raisons mercantilistes, dont celles de la maison d édition et des librairies, ne peuvent seules suffire pour consacrer une œuvre littéraire et définir son appartenance générique. Cette tâche, plus technique et respectueuse des règles de l art, exige de la part de celui qui s y adonne une expertise nécessaire capable de faire triompher la logique et l objectivité. Dans le cas d espèce et avant de nous prêter à l analyse de la trame discursive du texte de Ferdinand Allogho-Oke, exercice devant fonder notre démarche, nous voulons nous intéresser d abord à la notion de type de texte et de genre. La notion de type de texte est assez claire, du moins par rapport à ce que l on entend par littérature : le texte se définit en fonction de son intention et de son type d organisation. A l opposé, la notion de genre littéraire est plus floue. Certains textes, relevant du roman, de la poésie, du théâtre ou de l argumentation, obéissent parfois à un système d énonciation comparable et traitent des thèmes convergents. Cette situation, très caractéristique des nouvelles écritures en littérature, trouve difficilement une solution fiable et objective quand on sait que l écrivain fait fi parfois des prétendues barrières entre les genres. Le critique littéraire africain Pius Ngandu Nkashama, montre à suffisance qu avec l avènement des indépendances en Afrique noire, on assiste à une fécondité et à une liberté dans l écriture africaine 42. 42 Pius NGABINDU NKASHAMA, La littérature africaine écrite, Issy-les-moulineaux, St Paul, 1979, p. 72. 250
Héméry-Hervais SIMA EYI Regardant de près certains genres et leur mode de fonctionnement, l on peut apercevoir ce qui suit, par rapport à l œuvre d Allogho-Oke : Une œuvre autobiographique. Dans le texte d Allogho-Oke, le texte se construit autour de la première personne. C est le récit de Zang Ella, le héros, raconté par lui-même à de jeunes adolescents du village d où il est parti. Ce récit retrace sa propre histoire, sa vie pleine de surprises et de cauchemars, les péripéties et les humiliations de la grande ville et sa fin malheureuse après les illusions. Dans ce registre générique où confessions, journal intime, mémoires, autoportraits se côtoient, l œuvre d Allogho-Oke peut s inscrire par son intention qui est comparable à celle des autres œuvres citées, comme une œuvre autobiographique. Une œuvre didactique. Les œuvres qui entrent dans le genre didactique ne se caractérisent pas toujours par une simple fonction référentielle, et c est à ce titre qu elles font partie de la littérature. Parmi celles-ci, l essai, la chronique historique, la biographie et le manifeste littéraire font office de genres majeurs. Ces œuvres sont généralement destinées à informer, et l œuvre d Allogho-Oke peut s y apparenter. Elle vise, en effet, un but didactique, surtout Bourrasques sur Mitzic. Dans celle-ci, le narrateur revient sur un fait réel vécu dans la localité gabonaise de Mitzic. Une œuvre épique. L épopée consiste à raconter, généralement un haut fait devenu légendaire. Le personnage principal, toujours masculin 43, est porteur d une morale destinée à exalter une collectivité ou à symboliser la grandeur humaine. On y trouve comme œuvres caractéristiques : l épopée, la chanson de geste, le récit historique et le théâtre épique. Dans sa structure et son fonctionnement, l œuvre d Allogho-Oke dévoile une audace accrue dans le choix des histoires racontées par le narrateur : c est Zang qui raconte son aventure, nimbée d éléments merveilleux, à de jeunes adolescents. Cet épisode du récit narré par Zang traduit l ancrage de ce texte dans le registre épique. L œuvre d Allogho-Oke semble prendre sa place dans ces trois genres, surtout les deux premiers. Sa structure et son intention l intègrent facilement dans l autobiographie, le genre didactique et le genre épique. A propos du genre romanesque auquel elle est inféodée par la critique 43 Dans Biboubouah, il s agit de Zang Ella. 251
Esquisse d une redéfinition générique de l œuvre de Ferdinand ALLOGHO-OKE universitaire, voire toute l Institution littéraire gabonaise, l on ne peut d emblée dire dans ce cas qu il s agit précisément d un roman, alors qu elle a des similitudes avec d autres formes et genres littéraires. Certes, dans sa définition et ses formes dominantes, le genre romanesque ne peut exclure systématiquement une œuvre telle que celle d Allogho-Oke, qui intègre quelques éléments définitionnels du roman. Le roman, comme genre, désigne un récit en prose d aventures imaginaires ; cette définition du roman n est pas contraire à la structure de Biboubouah, du moins en partie. Il s agit, dans le cas de l œuvre d Allogho- Oke, d un récit en prose mais pas d aventures imaginaires, quand on se réfère au second récit intégré au volume : Bourrasques sur Mitzic, qui traite d une histoire vraie. La structure de Biboubouah, précédant Bourrasques sur Mitzic, a amené Guy Ossito Midiohouan à apprécier ce récit comme une nouvelle plutôt que comme un roman 44. A partir de là, l œuvre d Allogho-Oke cesse d exister comme roman pour appartenir à un autre registre générique. Tel que libellé, le titre affecté à l œuvre d Allogho-Oke, Biboubouah : chroniques équatoriales suivi de Bourrasques sur Mitzic, annonce déjà deux titres, donc deux récits. Selon le dictionnaire Larousse, le titre est une «inscription en tête d un livre, d un chapitre, pour en indiquer le contenu» 45. Le titre apparaît à cet effet comme la désignation d un sujet traité dans un livre et qui évoque plus ou moins clairement son contenu. A propos donc du contenu, celui d un roman peut-il être celui des chroniques? Dans le premier récit écrit par Allogho-Oke, à savoir Biboubouah, l auteur précise en sous-titre, chroniques équatoriales. D entrée de jeu, et au niveau du titre, l auteur introduit déjà la métadiscursivité. Georges Ngal relève, au sujet de la pratique de la langue française par les auteurs africains intégrant les néologismes, que c est ce qui «construit un espace littéraire dont la particularité est d être un lieu de mélanges de registre, de niveaux de langues, d emprunts, de calques linguistiques multirelationnelles» 46. Dans sa structure organisationnelle, et par son écriture, le texte Biboubouah : chroniques équatoriales cadre, en effet, avec la construction d une chronique. 44 Guy OSSITO MIDIOHOUAN, op.cit. 45 Dictionnaire Le Larousse de poche, 2004, p. 813. 46 Georges NGAL, «Dipanda, le personnage «indépendances» dans l écriture africaine», Notre Librairie, op.cit., 1989, p. 36. 252
Héméry-Hervais SIMA EYI C est que dans l œuvre d Allogho-Oke, les événements décrits semblent, de prime abord, ne pas se suivre dans une progression logique ; c est qu on y trouve enchevêtrés des micro-récits à l intérieur du récit principal. Zang, le narrateur principal et instance narrative intradiégétique par rapport au récit, raconte dans sa retraite malheureuse au village à de jeunes enfants, les raisons de sa chute et surtout son échec social après avoir rêvé d une vie meilleure que devaient couronné ses bons résultats scolaires. Mais s étant égaré volontairement en s adonnant à la magie en ville, il deviendra fou et sera amené au village. Ce récit principal est cependant enchevêtré de microrécits, souvent anecdotiques, venant des souvenirs lointains du narrateur et qui rappellent le parcours héroïque du personnage du temps où celui-ci n avait pas encore rompu son pacte avec les interdits sociaux. Ces micro-récits prennent ainsi une place capitale dans l œuvre ; et dans sa construction, l œuvre sait intégrer ces micro-récits à l histoire principale. Fondé sur le principe du souvenir du narrateur révélé à un narrataire, la chronique peut se justifier dans le cas de Biboubouah : chroniques équatoriales. En définitive, Biboubouah de Ferdinand Allogho-Oke est dominé par l évocation du souvenir, introduisant un narrateur intradiégétique, et la dominance de l imparfait de l indicatif 47. Dans sa forme d écriture et sa structure organisationnelle, l œuvre se rapproche du Nouveau Roman 48. 47 Cf. par exemple la page 23 du roman. 48 Notre objectif dans cette étude n est pas d affirmer que Biboubouah : chroniques équatoriales est du registre du Nouveau Roman. Pour le définir, l on peut dire que le Nouveau Roman «veut s opposer au roman traditionnel, qui consiste à raconter des histoires d une traite, avec, d une part, une trame, un fil conducteur univoque, des personnages omniscients, sachant tout sur tout, et même dans l instant où les événements se déroulent, avec presque toujours une morale clairement établie, qui s est confondu souvent à la morale sociale, par essence bourgeoise. [ ] Le Nouveau Roman admet [ ] la variabilité et la multiplicité des histoires à l intérieur d un même récit, l absence d une trame ou d un fil conducteur de l histoire, l absence d une omniscience des personnages ou des héros, et admet alors une pratique semblable à l écriture automatique, la seule production du récit ou du discours. [ ], le Nouveau Roman, malgré son nom, refuse les classifications par genre qui étaient au fondement du roman, il refuse les étiquettes d identification des statuts de l œuvre ou du texte, comme il refuse également les estampilles d écrivains.» Texte inédit. 253
Esquisse d une redéfinition générique de l œuvre de Ferdinand ALLOGHO-OKE En optant pour un titre en langue locale, le Fang 49, le souci de l auteur est de situer le lecteur francophone non fang ; d où la précision en forme de traduction : chroniques équatoriales. En s en tenant à ce sous-titre, le substantif chroniques, pris ici au pluriel et dans le sens où l emploie l auteur, se définit comme recueil de faits historiques, rapportés dans l ordre de leur succession, faisant référence aux annales, histoire, mémoires, récit ; ou comme un ensemble de nouvelles qui circulent sur les personnes 50. A ce substantif, l auteur adjoint un qualificatif, équatoriales ; celui-ci a pour fonction de situer géographiquement et de qualifier le genre de chroniques dont il est question dans l œuvre. A la lecture de celle-ci, il ressort, en effet, que l auteur, contrairement au style reconnu au roman, a choisi les anecdotes comme arguments narratif et discursif, privilégiant l humour et l ironie. Certes cette caractéristique de l œuvre d Allogho-Oke, intégrant anecdotes, humour et ironie, ne l éloigne pas nécessairement du roman ; tout comme elle ne l inscrit pas prioritairement dans un autre genre comme la nouvelle. Ludovic Emane Obiang, dans son article, «Voyage au bout du silence : Panorama critique du roman gabonais (1971-1997)», souligne à ce propos que «Biboubouah, ce sont en langue fang de petites anecdotes pleines d humour que les enfants se transmettent de génération en générations.» 51 Ferdinand Allogho-Oke inaugure dans ces chroniques équatoriales un style narratif qui rappelle la titrologie de Massa Makan Diabaté 52 ; il s agit en fait d un genre particulier d écriture dans la littérature. Prenant le cas de l esthétique littéraire de Kourouma dans Les soleils des indépendances, celle-ci, selon Pius Ngandu Nkashama, se «manifeste dans les phrases cassées, dans la transcription presqu à l état brut de certaines impressions dans l abondance des contes et des proverbes dits pour leurs 49 Le fang est la langue du terroir de l auteur, Ferdinand Allogho-Oke. 50 Dictionnaire Le Robert de la langue française, édition complète, (tome II), 1988, p. 599. 51 Ludovic EMANE OBIANG, «Voyage au bout du silence : Panorama critique du roman gabonais (1971-1997)», in Les cahiers de l I.R.S.H., op.cit. p.5. 52 Le boucher de Kouta ; Le Lieutenant de Kouta ; Le Coiffeur de Kouta. 254
Héméry-Hervais SIMA EYI images» 53 ; le même critique africain énonçait déjà en 1979, dans La littérature africaine écrite, que les indépendances «inaugurent l ère de la fécondité et de la liberté de l écriture africaine.» 54 L auteur de Biboubouah s investit fortement dans l humour. Il y a dans son œuvre une recherche permanente de déclenchement du rire chez le lecteur, une forme d écriture où la sonorité des mots et le style emprunté, dans la fixation des idées, marquent un décalage avec l écriture du roman occidental à la Balzac, la rapprochant encore plus de la nouvelle, voire du conte africain. Certains fragments de texte tirés de l œuvre d Allogho- Oke marquent fortement cette empreinte de l humour, tels ceux-ci : Onga-bigne appartenait à la catégorie de ces chiens secs, efflanqués, à la croupe angulaire, aux oreilles déchirées, à la robe parsemée de tiques Cet animal, qui ne connaissait ni «Colgate», ni «Landry», avait des dents blanches, si blanches qu on eût pensé au sourire splendide d une vedette de cinéma 55. Une rue d une rectitude ingénieuse la scinde en deux comme la raie sur la tête d un Yorouba 56. Le soleil, caché derrière un lambeau de nuage, avait la mine d une veuve qui s efforce de rire 57. Dans le petit salon régnait un bavardage comparable au fracassement des pies à l abreuvoir 58. C est un homme d une quarantaine d années, sec et efflanqué comme un serpent en grève de la faim 59. M. Guy Jilien [ ] nez droit comme un croûton de pain. [ ] M. The White [ ] gros comme un silo d arrachides ; [ ] André Pastels [ ] mince 53 Pius NGANDU NKASHAMA, Littératures africaines de 1930 à nos jours, Paris, Silex, 1984, p. 202. 54 Pius NGANDU NKASHAMA, La littérature africaine écrite, op.cit, p. 72. 55 Biboubouah, op.cit., p. 52. 56 Ibid, p. 18. 57 Ibid, p. 23. 58 Ibid. p. 49. 59 Ibid. p. 98. 255
Esquisse d une redéfinition générique de l œuvre de Ferdinand ALLOGHO-OKE et plat comme un serpent vert passé au rouleau compresseur ; [ ] Madame Bertrand [ ] joues tombantes ; [ ] Mme Mergel : femme aussi belle qu une nuit de Noël, aussi douce que l eau de nos sources, aussi tendre qu un bourgeon d épinard 60 Ces marques de l humour 61, qui s inscrivent dans l œuvre d Allogho- Oke, sont en principe des figures de pensée dont la récurrence instruit le style et l écriture du texte. Dès lors, l écriture n est plus seulement engagement dans un genre spécifique ou son imitation (ici le roman), mais aussi dépendance à une forme littéraire ou un style de pensée qui existe déjà dans le patrimoine culturel africain, le conte, et qui se rapproche de la nouvelle. Or, le roman, à l opposé du conte qui est proche de la nouvelle, n a pas un référent dans la culture africaine. Au-delà des similitudes à établir avec la nouvelle, il y a lieu de questionner quelque peu la psychanalyse freudienne. Le but de cette démarche est d établir un rapport entre le style du texte et l inconscient de son auteur. En effet, la psychanalyse freudienne stipule qu à travers l œuvre de création, se glisse l inconscient qui commande tous les actes de l homme. Pour Freud, l œuvre littéraire comporte deux niveaux d appréciation. Le premier est superficiel ou manifeste ; le second est latent ou profond. Selon Calloni et Filloux, «toute œuvre est le résultat d une causalité psychologique qui comporte "un contenu manifeste" et un "contenu latent" exact comme le rêve : elle est une projection du psychisme de l auteur souvent loin de la motivation dont il est loin d avoir été conscient en l élaborant. L analyse du contenu latent d une œuvre définit exactement la psychanalyse littéraire.» 62 L on peut prétendre, à l exemple de «Sarzan» de Birago Diop 63, que Biboubouah est une forme de nouvelle 60 Ibid. p. 75-76. 61 Nous soulignions déjà qu il y a dans l œuvre d Allogho-Oke une recherche permanente de déclenchement du rire chez le lecteur, une forme d écriture où la sonorité des mots et le style emprunté, dans la fixation des idées, marquent un décalage avec l écriture du roman occidental à la Balzac, la rapprochant encore plus de la nouvelle, voire du conte africain. 62 CALLONI et FILLOUX, La critique littéraire, Paris, PUF, 1989. 63 Diop BIRAGO, Les contes d Amadou Koumba, Paris, Présence africaine (1990) c1961. 256
Héméry-Hervais SIMA EYI fortement marquée par le style du conte africain. C est-à-dire qu inconsciemment, en voulant créer une œuvre littéraire au-delà des formes qu impose le discours ou la parole traditionnelle, Allogho-Oke n a fait que reproduire, dans l écriture, le mode de fonctionnement du genre traditionnel oral, dont le conte (histoire principale enchevêtrée de micro-récits souvent anecdotiques) peut être le représentant ici. Lucien Goldmann, dans Pour une sociologie du roman, souligne à cet effet qu «il y a une homologie entre l univers fictif créé par l écrivain et la vision du monde propre au groupe social auquel il appartient.» 64 Dans sa structure constructive et fonctionnelle, le texte d Allogho- Oke apparaît d abord comme un récit raconté, une succession d anecdotes qui privilégient les événements de la vie quotidienne sur le mode de l humour. Selon Ludovic Emane Obiang, Allogho-Oke a le mérite d avoir réussi à faire de cet assemblage d anecdotes, à faire fusionner tous ces récits d anecdotes en un roman cohérent, centré [sur le] vieux Zang Ella, qui aura fait le parcours du cycle de sa vie, propre à tout héros africain (village/ville/village), l expérience de la vanité et de la perversité humaines 65. Il poursuit en montrant que l intérêt du roman réside dans cette joie de raconter et de distraire le lecteur (par l usage de l humour dans les anecdotes) au-delà de toute idéologie. On y retrouve ainsi la saveur et la ferveur des conteurs Fangs du Mvet ou du Mengane 66. Nicolas Martin-Granel, dans Rires noirs : Anthologie romancée de l humour et du grotesque dans le roman africain, montre à suffisance que, indépendants par rapport à l image que l autre peut se faire d eux, indépendants aussi par rapport au pouvoir, les écrivains noirs peuvent enfin s engager dans une 64 Lucien GOLDMANN, Pour une sociologie du roman, Paris, Gallimard, 1964, p. 65 Ludovic EMANE OBIANG, op.cit., p. 5-6. 66 Ibidem, p. 6. 257
Esquisse d une redéfinition générique de l œuvre de Ferdinand ALLOGHO-OKE écriture plus personnelle où va s affirmer une vision du monde, de leur monde dominé à la fois par le désenchantement et l humour 67. Il y a, en effet, dans le style d Allogho-Oke, ce que Jean Sareil, dans L écriture comique, désigne par «un grossissement de travers, une distorsion démesurée et une rupture totale de toute harmonie.» 68 Flaubert, écrivain du XIXe siècle, n écrivait-il pas qu «[à] chaque ligne, à chaque mot, la langue me manque et l insuffisance du vocabulaire est telle que je suis forcé à changer les détails très souvent.» 69 Roland Barthes, dans son «Introduction à l analyse structurale du récit», souligne à cet effet que : Le récit peut être supporté par le langage articulé ou oral et écrit, par l image, fixe ou mobile, par le geste et par le métrage ordonné de toutes ces substances ; il est présent dans le mythe, la légende, la fable, le conte, etc 70. Et Tzvetan Todorov, dans le même registre à propos du récit, relève que «nous considérons le récit uniquement en tant que discours, parole réelle adressée par le narrateur au lecteur.» 71 Dans le récit fixé par l écriture et mis à l étude, Il s agit en fait du vieux Zang qui, dans sa retraite villageoise, avancé en âge et devenu aveugle, raconte ses aventures à des jeunes gens qui l écoutent attentivement. Le mode de fonctionnement de ce texte rappelle celui du conte traditionnel qui intègre un orateur principal et un auditoire qui participe activement au récit. L orateur principal ici, c est le vieux Zang ; tandis que l auditoire est composé d une bande de jeunes. Cette construction spatiale, voire théâtrale, mise en évidence, est propre au conte africain. Voici comment débute le récit d Allogho-Oke : 67 Nicolas MARTIN-GRANEL, Rires noirs : Anthologie romancée de l humour et du grotesque dans le roman africain, Paris, Sépia, Centre Culturel Français, Libreville, 1991, p. 16-17. 68 Jean SAREIL, L écriture comique, Paris, P.U.F., 1984, p. 53. 69 Cité par Nathalie SARRAUTE in Nouveau Roman : hier, aujourd hui (2ème pratiques), Paris, UGE, N 725, Tome 2, 1972, p. 33. 70 Roland BARTHES, «Introduction à l analyse structurale du récit» in Communication 8, Paris, Seuil, 1981, p. 7. 71 Tzvetan TODOROV, «Les catégories du récit» in Communication 8, op.cit., p. 144. 258
Héméry-Hervais SIMA EYI C est ainsi que Toung se plaignait dans le corps de garde d Aboumezock plein à craquer. Un drap de sac de farine autour de la taille, il était pareil aux nombreux quadragénaires qu on rencontre dans tous les villages ntoumous : sec, la figure en lame de couteau, les pommettes saillantes, un mégot de «Brazza bleu» coincé à l oreille gauche, le derrière de tête aussi aigu qu une épine de fromager, la pomme d Adam accusée, il sentait la fumée 72 Le mode d émission de la parole africaine dans une situation sociale particulière, que reprend ici le texte littéraire, témoigne, en effet, de la sensibilité des écrivains africains subsahariens aux codes sociaux de leurs terroirs, voire la perméabilité de leur écriture aux valeurs socioculturelles africaines que le texte littéraire avalise comme discours textuel. La formule introductive choisie par Allogho-Oke pour son œuvre, est de toute évidence celle propre au conte africain. Bien qu empruntant l écriture comme code et moyen d expression, Allogho-Oke adopte, vis-à-vis de son lecteur, l attitude du conteur face à son auditoire. Sans occulter, à la lumière des travaux de Gérard Genette dans Figures III, qu il y a dans le texte, Biboubouah, la présence d un narrateur et d un narrataire, précisons que l agent institutionnel qui assume le travail d écriture, l écrivain, oriente, dans son style, le lecteur. L œuvre d Allogho-Oke peut se lire ainsi, telle «Sarzan» de Birago Diop, comme une nouvelle construite et inspirée des faits réels souvent exagérés dans le but d amuser le lecteur ; d ailleurs la traduction française du titre ainsi que la deuxième partie de l œuvre l expriment avec éloquence, «Chroniques équatoriales» et «Bourrasques sur Mitzic». Conclusion Il ressort de cette analyse portant sur «Esquisse d une redéfinition générique de Biboubouah : chroniques équatoriales suivi de Bourrasques sur Mitzic de Ferdinand Allogho-Oke : une œuvre littéraire gabonaise inféodée au roman par l Institution littéraire», que la trajectoire empruntée par l Institution littéraire au 72 Ibidem. 259
Esquisse d une redéfinition générique de l œuvre de Ferdinand ALLOGHO-OKE Gabon depuis la publication des premiers textes au début des années 1970, et surtout l attitude de la critique littéraire gabonaise, a souvent consisté à élever la plupart des œuvres littéraires gabonaises écrites en prose au rang de romans. Cette attitude, confirmée dans nombre d Anthologies consacrées à la littérature gabonaise, se vérifie encore de nos jours. Au regard de la place occupée par l œuvre d Allogho-Oke dans la revue Notre librairie (n 105) consacrée à la littérature gabonaise et dans Littérature gabonaise : Anthologie, on peut dire de la critique littéraire gabonaise qu elle n a pas tranché définitivement la question générique de Biboubouah. L œuvre d Allogho- Oke y apparaît en effet dans la rubrique "roman". Classification que ne reconnaissent pas les critiques africains, Guy Ossito Midiohouan et Mathias Dossou, dans Bilan de la nouvelle d expression française en Afrique noire, Papa Samba Diop dans son article «Ecrire l Afrique aujourd hui : les auteurs gabonais», dont les thèses sont plus proches des nôtres. L autobiographie et le didactique semblent être plus proches de Biboubouah. La réalité dans l Institution littéraire au Gabon est que le roman comme genre paraît embrasser beaucoup large. Or, le genre, d après Antoine Compagnon 73, «est une essence ; non seulement il décrit mais il explique les œuvres; c est une catégorie causale ou déterministe. [ ] Le genre n est donc pas seulement une étiquette ou un nom de classe, mais un nom de substance dotée de finalité interne et donnant une unité organique à l œuvre.» Cette définition du genre est celle que doivent adopter la critique littéraire gabonaise et les autres institutions de la littérature comme les maisons d édition dans la nouvelle classification des œuvres littéraires du Gabon pour ne plus inféoder au genre romanesque des œuvres, comme Biboubouah d Allogho-Oke, qui n appartiennent pas à ce registre générique. Bibliographie sélective De BIASI Pierre-Marc, La Génétique des textes, Paris, collection 128, Nathan Université, 2000. 73 Antoine Compagnon, Cours sur Le Genre (Cours inédit). 260
Héméry-Hervais SIMA EYI CONTAT Michel (dir.), L'Auteur et le manuscrit, Paris,P.U.F., coll "Perspectives critiques", 1991, 197 p. CONTAT Michel et FERRER Daniel (dir.), Pourquoi la critique génétique? Méthodes et théories. CNRS Éditions, Coll. «Textes et Manuscrits», 1998. ESPAGNE Michel, De l'archive au texte. Recherches d'histoire génétique. Paris, PUF, 1998, 230 p. Coll. "Perspectives germaniques". GRÉSILLON Almuth, Eléments de critique génétique, Paris, P.U.F., 1994, 258 p. HAY Louis (Sous la direction de), La Naissance du texte, Paris, José Corti, 1989, 223 p. HAY Louis (éditeur), Carnets d'écrivains, 1 : Hugo, Flaubert, Proust, Valéry, Gide, Du Bouchet, Pérec, Paris, Editions du CNRS, 1990. HAY Louis (éditeur), Essais de critique génétique, Paris, Flammarion, coll. "Textes et Manuscrits", 1979, 236 p. LEJEUNE Philippe, Les Brouillons de soi. Paris, Seuil, 1998, 426 p. Coll. "Poétique". MITTERAND Henri, Le Roman à l'œuvre, genèse et valeurs, Paris, P.U.F., coll. "Ecriture", 1998, 309 p. Quelques ouvrages collectifs L'Acte créateur. Études réunies par Gilbert Gadoffre, Robert Ellrodt, Jean-Michel Maulpoix.- Paris, PUF, Coll. «Écriture», 1997, 279 p. Banques de données et hypertextes pour l'étude du roman. Sous la direction de Nathalie Ferrand.- Paris, PUF, 1997, 184 p. Coll. Écritures électroniques. Les Cinq sens de la création. Art, technologie et sensorialité. Sous la direction de Mario Borillo et Anne Sauvageot.- Seyssel, Champ Vallon, 1996, 218 p. Coll. Milieux. Conscience et création dans l'œuvre de Paul Valéry. Actes du colloque de l'université de Pau, 22-24 mai 1995. Textes réunis et présentés par Suzanne Larnaudie.- Publications de l'université de Pau, 1997. Dans l'écriture. René Lapierre, Paul Bélanger, Joël Porbaix, Louise Chapelle.- Montréal, XYZ éditeur, 1994, 113 p. Coll. Travaux de l'atelier. 261
Esquisse d une redéfinition générique de l œuvre de Ferdinand ALLOGHO-OKE Écrire / Savoir : littérature et connaissances à l'époque moderne.- Éditions Printer, 1996, 319 p. Coll. Lieux littéraires/1. Genèse textuelle, identités sexuelles. Actes du Colloque franco-russe, Paris, 15-17 février 1996. Textes réunis et présentés par Catherine Viollet et Claudine Raynaud.- Du Lérot, 1997. The Iconic Page in Manuscript, Print, and Digital Culture. Edited by George Bornstein and Theresa Tinkle.- Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1998, 294 p. Les Marginalia des écrivains russes du XVIIIème siècle.- Saint Petersbourg, Institut de littérature russe, Maison Pouchkine, 1994, 73 p. (En russe.) Modernist Writers and the Marketplace. Edited by Ian Willison, Warwick Gould and Warren Chernaik.- London / New York, MacMillan Press LTD / St. Martin's Press, inc., 1996, 331 p. Palimpsest. Editorial Theory in the Humanities. Edited by George Bornstein and Ralph G. Williams.- Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1996, 318 p. Paul Valéry, " Ovide chez les Scythes " : un beau " sujet ". Étude génétique d'un manuscrit inédit de Paul Valéry par le groupe Paul Valéry de l'item (CNRS). Textes réunis par Huguette Laurenti.- Montpellier, Université Paul Valéry, 1997, 151 p. Cahier de critique génétique. Centre d'études du XXe siècle - Études valéryennes. Portrait(s) de Philippe Soupault sous la direction de Mauricette Berne et de Jacqueline Chénieux-Gendron. [Textes de Christine Chemetov-Soupault, Paul Éluard, Lydie Lachenal, Alain Lance, Ron Padgett, Bernrad Molino, Marie- Claire Bancquart, Daniel Lefort, Lucienne Cantaloube-Ferrieu, Henri Meschonnic, Lydie Lachenal].- Paris, Bibliothèque nationale de France, 1997, 175 p. Coll. Portrait(s). Texte(s) et intertexte(s), études réunies par Éric Le Calvez et Marie-Claude Canova-Green.- Amsterdam/Atlanta, GA Rodopi, 1997, 250 p. Textologie contemporaine, théorie et pratique.- Moscou, Ed. Nasledie, 1997. Académie des sciences de Russie, Institut de littérature mondiale. (En russe.) 262
Héméry-Hervais SIMA EYI Le Travail de la forme.- Montréal, Québec, XYZ, 1995, 101 p. Coll. Travaux de l'atelier. "Writing its Own Wrunes for Ever" Essais de critique joycienne. Essays in Joycean Genetic. Textes réunis par Daniel Ferrer et Claude Jacquet.-Tusson, Du Lérot, éditeur, 1998, 196 p. 263
LE RETRAIT DE DEUIL : DECONSTRUCTION DU SYSTEME DE DON ET CONTRE DON DANS LES PATRILIGNAGES DU NORD ET NORD-EST DU GABON Claudine-Augée ANGOUE 1 Université Omar Bongo Libreville (GABON) Résumé A travers une analyse du rituel de retrait de deuil, l article tente de démontrer comment, subtilement, les agents sociaux détenteurs des statuts sociaux acquis s imposent aux logiques dites traditionnelles défendues par leurs aînés, tout en sollicitant leur quitus de légitimation. En conséquence, les détenteurs des statuts sociaux hérités, inhérents aux alliances matrimoniales (essentiellement) ne peuvent pleinement s exprimer qu en référence au capital culturel et financier, fondement des nouvelles formes de rapport de force au Gabon. Mots clés Retrait de deuil ; patrilignage ; statuts hérités ; statuts acquis ; société de consommation. Abstract Through an analysis of the coming-out-of morning ritual, the article attempts to show how the social agents, holders of acquired social status, subtly impose their views upon the so-called tradional logic defended by their elders, while seeking those ones legitimation quietus. As a consequence, the holders of inherited social status inherent in matrimonial aliances (essentially) can fully express themselves only through their financial and cultural might cornerstone of the new balance of power in today s Gabonese society. Key words Comming- out-of morning ; patrilineage; inherited status; acquired status; consummer society. 1 Claudine - Augée Angoué est assistante au département de Sociologie de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l Université Omar Bongo du Gabon. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 264-289
Claudine -Augée ANGOUE «Les enfants X, des lignages Y du village de annoncent aux parents, alliés et amis que les manifestations marquant le retrait de deuil de leur regretté père débuteront le 7 et s achèveront le 11 août 2001 à... Ce communiqué tient lieu de faire-part. Par ailleurs, ils prient toute personne ayant l intention de faire du commerce de s abstenir» 2. L écoute du précédent communiqué rappelle «l été gabonais» (juillet, août, septembre), essentiellement ponctué par l organisation de retraits de deuil 3, phénomène à la fois profane et religieux qui mobilise autant sinon plus d énergie que la célébration d un mariage. Au Gabon, les festivités marquant un retrait de deuil se déroulent généralement dans la ville ou le village natal du défunt, au lieu de l inhumation. Cette habitude d inhumer les morts et d organiser les cérémonies de retrait de deuil là où ils sont nés semble révéler un paradoxe. En effet, la société gabonaise se caractérise aujourd hui par une volonté sans cesse croissante de ressembler à la France. L instauration de nouveaux systèmes de valeurs culturelles 4, financières 5 et politiques participe de cette dynamique sociale dans les grands centres urbains, particulièrement à Libreville. Pourtant ce désir de changer n empêche pas que les Gabonais entretiennent des relations étroites avec leur milieu d origine, à travers l enterrement des morts au village, soit selon leurs dernières recommandations, (désir exprimé par les défunts de leur vivant, afin de les rapprocher des défunts de la famille) ; soit pour éviter les critiques de ceux qui verraient dans l enterrement à Libreville par exemple, une incapacité pour les enfants et le reste de la famille de se mobiliser financièrement. 2Certains précisent que «personne ne doit attendre un don ou contre- don» de la part des organisateurs. En général, selon les témoignages recueillis, cette forme de communiqués est produite par des personnes financièrement et socialement aisées. Signalons, cependant, l existence d une catégorie d invités (ou co-organisateurs) : gendres, belles-familles, oncles et neveux dont la présence est presque obligatoire. Ces personnes ne sont pas concernées par le communiqué, même si les rapports qui les unissent aux auteurs de faire-part se caractérisent par un jeu de dons et de contre-dons de nature diverse. 3 Le retrait de deuil est une forme de rite de purification au cours duquel les membres de la famille endeuillée depuis quelque temps réintègrent la vie sociale, reprennent les activités quotidiennes et, surtout, rompent officiellement les liens sociaux avec la personne décédée. A l endroit de cette dernière, le rite procède a une forme d élévation spirituelle. 4Il y a de plus en plus d écoles privées et /ou conventionnées qui permettent désormais aux enfants d entrer au cycle secondaire à l âge de 9 ans et non plus à 11 ans ou 13 ans ; en plus de l usage fréquent sinon exclusif du français comme langue maternelle à la maison. 5 Exercice du pouvoir de l argent, le style vestimentaire, les voyages d été et d études en Occident. 265
Le retrait de deuil Par l utilisation massive des vecteurs de la modernité 6, le retrait de deuil est souvent perçu comme une institution à travers laquelle des Gabonais manifestent leur attachement à la culture ancestrale. Par conséquent, le retrait de deuil pose désormais le crucial problème de la continuité ou non des institutions anciennes 7. En effet, comment organiser un retrait de deuil dans un contexte de mutation qui fait se côtoyer les statuts hérités à ceux acquis? Pourquoi est-on obligé de recourir au capital économique et financier pour traduire l intérêt que l on accorde aux enjeux symboliques, culturels et sociaux qui présideraient à l organisation d un retrait de deuil? En accord avec Albert de Surgy (1989,105), «le mot deuil désigne aussi bien le douloureux désarroi de celui qui vient de perdre un de ses proches que, de façon plus objective, l ensemble des mesures par lesquelles la société en prend acte et en dirige l expression, ne le rendant plus évident que pour mieux y mettre fin». L objet de cet article est d examiner, au-delà des enjeux symboliques et culturels du rituel, la dynamique qui résulte des contradictions révélatrices de chacune des temporalités présentes, énoncées précédemment en termes de statuts acquis et innés. Que signifie, aujourd hui, la contrainte du port et du retrait de deuil? Quelles ressources sont mobilisées à cette fin et pourquoi? Pourquoi le retrait de deuil semble privilégier le village comme lieu d organisation plutôt que la ville? Faut-il penser que, par le retrait de deuil organisé au village du défunt, les organisateurs (quels qu ils soient), renouvellent leur attachement aux valeurs culturelles anciennes? Ou, plutôt que cet événement est un révélateur des mécanismes de spoliation des logiques anciennes au profit des valeurs dites de la «modernité»? Le retrait de deuil exprime une réalité concrète, celle d une institution qui concentre des logiques apparemment complexes et contradictoires. L examen de la littérature consacrée aux rituels mortuaires dans les formations sociales d Afrique subsaharienne laisse apparaître plusieurs positions. 6Les véhicules, les réfrigérateurs pour l achat des aliments importés, un groupe électrogène en cas de nécessité pour éclairer le village pendant les cérémonies, un caméscope, un appareil photographique, des tee-shirts imprimés. 7 Nous évitons de parler d institutions «traditionnelles» parce que la forme actuelle d organisation du retrait de deuil est devenue une tradition pour les sociétés gabonaises que nous étudions. Il vaut mieux donc éviter la confusion en remplaçant «traditionnelles» par «anciennes» ou «ancestrales». 266
Claudine -Augée ANGOUE Pour G. Le Moal (1989, 22), le travail de la mort, inscrit dans une logique culturaliste (ethnologisante), permet d assurer la sérénité, la paix aux endeuillés. «Tarder à engager l action cérémonielle, omettre quelque prestation, négliger tel sacrifice, commettre une erreur liturgique, transgresser les interdits de deuil sont autant de facteurs de déséquilibre dont on peut craindre qu ils génèrent bientôt des désordres et qu ils ne gagnent à termes, comme un mal rampant, tout le corps social» (1989, 14). L analyse des conduites de deuil oblige Le Moal à investir le système de représentations des Bobo (Burkina Faso) pour en donner une explication religieuse. Dans la même perspective, Louis-Vincent Thomas (1982, 152) indique qu «en Afrique, l organisation des funérailles est subordonnée, assujettie au pouvoir gérontocratique». Pour ces auteurs, le travail du deuil est un «atome» qui évolue en marge des mutations sociales qui sous-tendent ce que Joseph Tonda (2000) appelle la logique du Souverain Moderne 8. Dans cette dynamique induite, entre autre, par des valeurs véhiculés par le Souverain Moderne dont l argent, Joseph Tonda, pense que l économie du deuil est révélatrice des rapports sociaux de sexe exposés aux mutations qui affectent les formations sociales d Afrique centrale. En République Démocratique du Congo, «les funérailles, prises en charge par des jeunes sont une mise à jour des conflits sociaux refoulés, un moyen de se libérer des contraintes et des pesanteurs de la tradition» (Vangu Nguimbi 1994, 187) et du pouvoir des aînés composés de personnalités politiques, administratives et économiques du pays. Le phénomène étudié serait-il l expression, à la fois, de la pérennité (sur le plan de la forme) des institutions anciennes et de leur adaptation au mode de production capitaliste, caractéristique de la nouvelle société gabonaise ou simplement une coquille vide que l on s efforce de remplir avec des éléments de la société capitaliste? Pourtant, selon Alain Marie, en référence au communiqué énoncé plus haut, à travers le phénomène du retrait de deuil on voit se libérer «des dynamiques sociales porteuses à court ou à moyen terme, de l émergence d identités et de conflits de classes» (2002, 209). Nous suggérons donc une réflexion sur les enjeux attribués au phénomène du deuil par ceux qui se soucient de construire une identité en 8 Le souverain moderne se constitue d un ensemble de logiques capitalistes vécues à travers l Eglise, le pouvoir politique et militaire. 267
Le retrait de deuil rapport avec les valeurs «marchandes» actuelles, valeurs acquises au moyen de la scolarisation, de l exercice du pouvoir politique et financier. Au lieu de continuer à être une manifestation culturelle et symbolique 9 le retrait de deuil est désormais une stratégie qui permet à la nouvelle élite gabonaise de rompre avec la logique de la «dette communautaire», décrite par Alain Marie (2002), d asseoir son autorité, d obtenir du prestige social, donc de légitimer la prépondérance des catégories sociales acquises par des valeurs modernes (scolarisation, politique, argent). Nous proposons, à partir d une lecture anthropologique des comportements des uns et des autres lors d un retrait de deuil, de cerner la logique, capitaliste en l occurrence, qui sous-tend la célébration de cet évènement. Nous bâtirons notre analyse sur le modèle des dynamiques du changement social. En considérant que «les formations sociales sont vues en fonction de leur développement, de leur mouvement propre, de la nécessité des processus naissant des contradictions qui les constituent et déterminent leur devenir» (Balandier, 1982, 31), le retrait de deuil doit alors être perçu comme un champ privilégié de l observation des dites contradictions, c est-à-dire des dynamiques de changements partant des statuts sociaux hérités vers ceux acquis. Le phénomène que nous nous proposons d examiner a fait l objet d observations durant les mois d août et de septembre 2002 à Makokou et à Oyem. Dans cette partie nord et nord-est du Gabon, où les populations manifestent leur appartenance au système de filiation patrilinéaire, l héritage culturel (l appartenance au lignage), économique (la propriété foncière) sont légués par le père ou par son groupe parental, à condition qu il ait organisé le rite matrimonial, occasion pour offrir à sa belle-famille des biens de compensation. Cet acte légitime aussi la paternité et reconnaît au père des droits sur ses enfants, alors assumés par leurs oncles utérins. Nous partirons de l organisation du retrait de deuil à travers les funérailles et le rituel proprement dit ; Ensuite, la lutte pour le pouvoir et le prestige, notre deuxième partie s articulera autour de l échange des dons et 9 Celui qui ne le retire pas ou qui tarde à le faire risque de déshonorer la famille et encours une sanction «invisible». 268
Claudine -Augée ANGOUE contre-dons. Elle présente les éléments de rupture et de conflits caractérisant les intérêts des deux catégories d acteurs en présence. L organisation du retrait de deuil Les funérailles L annonce d un décès est toujours un événement impromptu et déconcertant pour l ensemble de la famille, particulièrement lorsqu il s agit de celui d un chef de famille. Impromptu et déconcertant, car le décès exige, malgré tout, la mise en place rapide du processus de transfert de la dépouille et du programme des funérailles, s il est intervenu en dehors de la ville ou du village d origine du décédé. Cela exige essentiellement une mobilisation importante des ressources financières. Deux catégories de personnes sont sensibilisées ou concernées : la première est constituée de personnes dont la participation financière n est pas obligatoire, surtout d amis ; la seconde regroupe des personnes dont la présence physique (même par procuration) et la participation financière sont plus qu obligatoires. Nous nous contenterons des personnages de la seconde catégorie, composée des oncles utérins, de la belle-famille (parents de l épouse), du gendre et du neveu, en marge des descendants légitimes. Ces termes de références sont définis par rapport à la personne décédée (son rang dans la famille), le deuil et le retrait de deuil étant organisés par les siens. Identifiés à travers les statuts précédemment retenus, ils ont l obligation de prendre part aux cérémonies d inhumation et également à celles marquant le retrait de deuil 10. Lorsque le décès a lieu dans un des centres urbains du Gabon, principalement à Libreville, les parents déposent le corps auprès d une pompe funèbre. C est un procédé qui permet non seulement de conserver le corps dans de meilleures conditions, mais aussi de se donner le temps nécessaire à la mobilisation des ressources financières. Elles servent à payer les services relatifs au traitement du corps pour un meilleur acheminement et une organisation réussie 10 L inhumation est souvent accompagnée d une ou deux semaines de préparatif à l issue desquelles une partie de la famille va porter le deuil, c est-à-dire des vêtements sombres (blanc pour ceux qui sont initiés au Bwiti ou à l Ombwiri; bleu marine carreaux pour les populations venues de l est du Gabon). Mais d une manière générale, le deuil est symbolisé par le port de vêtement de couleur sombre. 269
Le retrait de deuil de l inhumation. Des réunions stratégiques sont organisées chez celui qui accueille le deuil : l un des frères (de préférence l aîné) si celui-ci est socialement et financièrement «stable» (source régulière et importante en quantité) ; le cas échéant, ce sera à un des enfants que reviendra cette charge (fils ou fille, pourvu qu ils aient suffisamment de ressources financières) 11. La veuve, parfois soutenue par sa mère ou sa sœur, dort à même le sol et est interdite de communiquer avec la communauté présente. Le deuil peut être le lieu de règlement de compte entre la belle-famille et la bru, en mauvais termes du vivant de l époux. Par mesure de sécurité, les membres de la famille de celle-ci vont tisser un cordon de sécurité, se relayant autour de la veuve jusqu au port du deuil. Le jour, alors que les femmes s activent aux travaux ménagers, à la préparation d aliments pour la famille réunie, les hommes s occupent des formalités administratives pour le transfert du corps par avion ou en voiture, ainsi que celui d une partie de famille. Ils doivent obtenir : la déclaration de décès auprès du médecin légiste, un acte de décès à la mairie, un certificat de mise en bière auprès des pompes funèbres et une autorisation de transfert au ministère de l intérieur. Alors que l administration, de manière générale, est très bureaucratique, irritante, nous sommes surpris de constater la facilité avec laquelle sont obtenues les pièces inhérentes à la mort, sans pour autant manifester un intérêt économique. Cette promptitude de l administration est certainement révélatrice d une habitude déjà ancrée dans les mœurs des Gabonais, le transfert des corps d une province à une autre voire d un pays vers le Gabon. La période d attente n excède pas les trois jours ouvrables. On croirait que l administration nationale a créé des services spéciaux d élaboration des pièces nécessaires à l acheminent d une dépouille. Vient ensuite l élaboration du budget par le chef de famille commis pour la circonstance. Les dépenses prévues englobent le coût des travaux effectués par la pompe funèbre (traitement du corps, achat des vêtements, cercueil, couronne), celui de l acheminement (par voie terrestre ou aérienne), des 11 Traditionnellement, l autorité, la préséance, dans ces sociétés patrilinéaires sont réservées aux hommes. Pour ce genre d évènement, les consanguins (frères) du défunt sont les premiers concernés ; puis, sur les fils de ce dernier. Les femmes (mères ou filles) ne peuvent organiser le retrait de deuil que par défaut, même lorsqu il s'agit de celui d une femme. 270
Claudine -Augée ANGOUE manifestations rituelles inhérentes à l inhumation et à la levée de terre. Ajoutons à cela, l entretien de la famille pendant la période d attente. Dès l annonce d un décès jusqu au jour de l enterrement (et même plus tard), les membres de la famille (notamment des femmes et des enfants) réunis, dorment à même le sol, sur des matelas, des nattes ou des tissus disposés à la salle de séjour. Immédiatement après l inhumation ou le jour suivant, la famille organise la cérémonie de la «levée de terre». C est une forme de rite de libération en faveur de la parentèle qui dormait au sol. La vie de ces personnes réunies pour le deuil va reprendre son cours normal et chacun va rejoindre son domicile habituel. A l endroit de la veuve, certains interdits vont lui être brisés par un des neveux de son époux décédé. Ce rite permet, symboliquement, à la veuve de vaquer aux occupations quotidiennes tels que les travaux champêtres ou socioprofessionnels, la communication avec tout le monde ; en résumé, d exercer toute activité qui lui permettrait de satisfaire aux besoins de première nécessité, en attendant l organisation du retrait de deuil. Les rapports sexuels sont exclus de cette procédure. Le soir, les parents prévoient un «café au rhum» 12 pour tenir l assistance en éveil toute la nuit (chaque jour, il faut prévoir assez de sucre, du café et du rhum. Les quantités sont fonction de l affluence et du nombre de rotations prévues chaque nuit). On prévoit également quelques boissons pour des amis de marque qui, par solidarité, viendraient passer quelques heures. Car, comme l a remarqué Louis-Vincent Thomas repris par Vangu Nguimbi( 1997, 15), «l assistance aux funérailles est une obligation, une marque d estime pour le défunt, de sympathie pour ses proches, et surtout un devoir à l égard de la communauté». Le budget évalué, en moyenne, à 1,5 million de francs cfa, exige que des mécanismes de collecte de fonds soient mis en place. Certains peuvent contracter un crédit auprès d une banque ou d un tiers. La procédure habituelle concerne la collecte des fonds auprès des différents membres de la famille. Une assiette, dans laquelle est recueillie la participation financière des alliés et amis, est généralement placée au seuil de la porte de la maison qui abrite la famille endeuillée. Un cahier dans lequel on enregistre les montants et le nom du «créditeur/débiteur» est tenu par un des fils 12 La préparation du café associé au rhum est devenue courante lors des veillées mortuaires. C est un excitant qui permet à ceux qui le consomment de demeurer éveillés durant la nuit. 271
Le retrait de deuil de la famille. Lors des occasions comme celle du retrait de deuil, la participation ( financière d alliés et amis) est animée par la logique de la dette qui «présuppose et implique [ ] des rapports intrinsèquement hiérarchiques, d autant mieux acceptés, d ailleurs, qu ils sont assumés par la raison utilitaire» (A. Marie 2002, 210-211). En réunion de famille restreinte, on fixe le taux de participation de chacun en tenant compte de son statut par rapport au défunt, de sa situation socioprofessionnelle et matrimoniale. Il s agit essentiellement des frères et sœurs du défunt, de ses enfants et de ceux de ses frères ; ceux des sœurs, nés d une union régulière, constituent la catégorie de neveux et se réunit ailleurs (surtout les adultes solvables, parlant au nom de leur père), pour décider du montant de leur participation et déléguer un représentant. Les autres ont le choix de leur participation, sachant qu habituellement dans cette formation sociale, la mort est considérée comme un «prêt (ekola)» : lorsque vous venez en aide aux autres, ils vous le revaudront (dette communautaire). Parmi les sœurs et les filles, il est établi une distinction entre les mariées et les célibataires. A la seconde catégorie, on impose un montant alors qu à la première, on laisse le soin au conjoint de se manifester, sachant qu il en va de son honneur et de celui de son épouse. Le transfert du corps intervient après ces étapes, de même que la levée de terre et le port ou non de deuil (l organisation d un retrait de deuil n est pas toujours consécutive au port, par la famille, d un tissu spécial ayant symbolisé la période de deuil). Certaines personnes ne le portent pas mais sont presque obligées d en organiser le retrait symbolique cette fois, principalement au nord du Gabon. Il fut un moment oú le deuil était symbolisé par le tissu noir, bleu, carreaux noirs ou bleus. Depuis peu, des familles choisissent un tissu ordinaire, d une couleur quelconque pour symboliser cette période. Le retrait de deuil Le retrait de deuil, dont la préparation peut s étaler sur un an, est le lieu propice pour exprimer son attachement au défunt et, surtout, pour indiquer son poids social et financier. Le retrait de deuil est un évènement dont l organisation ou la célébration exige une importante mobilisation des ressources humaines, matérielles et, surtout, financières. Durant une ou deux années (voire plus) selon la catégorie socioprofessionnelle des organisateurs et les habitudes culturelles du groupe 272
Claudine -Augée ANGOUE ethnique considéré 13, des familles et leurs alliés mettent au point des systèmes temporaires d épargne (genre tontine) et d acquisition des biens en nature (maison ou voiture) pouvant permettre la réussite de l événement. Il peut s agir d une caisse «noire» auprès de laquelle les frères et sœurs épargnent un montant défini à l avance, selon le revenu de chacun, par un conseil restreint de famille. La tontine, sorte d épargne- crédit sans intérêt constituée par les membres d une famille ou d une association (dont font partie les membres de la famille concernée par le retrait de deuil), permet à chacun de mettre de côté ce dont il a besoin pour sa contribution à l événement à venir. A ce propos, Le Réveil du 28 août 1998, parlant du retrait de deuil chez les Fang informe qu «Edou avant de venir dans son village aura contracté un découvert auprès de sa banque. Ce découvert lui a servi d apport personnel pour un crédit à la BGD 14 pour un coût total de 5 millions de francs cfa». Ces démarches initiées par Edou illustrent le genre de compromis financiers que peut susciter l organisation d un retrait de deuil chez son principal acteur. Le budget et ses ressources A partir des croyances religieuses en vigueur chez les Fang, la période de deuil enclenche un processus de séparation progressive du mort d avec les membres de la famille. Des considérations comparables ont été observées par Le Moal chez les Bobo où «toute l action se concentrera alors sur des opérations exprimant clairement l image métaphorique du lien qui doit se rompre, de la frontière qu il faut franchir sans esprit de retour» (1989, 18). Les vêtements de couleur noire ou sombre que vont porter ses membres les mettent hors d atteinte de l esprit vagabond du défunt. Le deuil est généralement porté par la veuve, ses filles majeures et parfois les sœurs du défunt, selon la préférence de la famille considérée. Le veuvage serait-il une affaire des femmes ou simplement une partie de son expression, sans intérêt pour les hommes? A partir d une étude faite au Congo, J.Tonda (2000) conclut que les femmes sont plus concernées par le port 13 Dans des groupes fortement christianisés comme c est le cas au nord du Gabon, le retrait de deuil peut être organisé moins d un an après le décès de la personne alors que dans l estuaire, particulièrement chez les Fang, les habitudes du sous-groupe l obligent parfois à attendre jusqu'à dix années. 14 Banque Gabonaise de Devéloppement. 273
Le retrait de deuil et le retrait de deuil. Albert de Surgy (1979, 115) confirme ce constat et note que «le veuvage est plus long et plus rigoureux pour une femme». Ailleurs, la distinction entre ceux qui portent le tissu symbolique du deuil et ceux qui ne le portent pas révèle le type de parenté qui unit chacun au mort. En effet, dans la société matrilinéaire goin du Burkina Faso, «les maternels ne sont soumis à aucun emportement ou marque de deuil» alors que «les conjoints et les enfants, issus de l alliance, adoptent les comportements et accomplissent les rites de deuil» ( Michel Dacher 1989, 92). Au lieu de révéler uniquement les rapports de sexes et le système de filiation, le travail du deuil peut, à partir de la précédente distinction, révéler l une de ses fonctions principales : la conquête du pouvoir par le jeu de la dépense, de la prise en charge. En effet, le journal «Société» paru à Brazzaville le 24 mai 1997 à la page 9, dans son article intitulé «Le port de deuil : un moyen de s enrichir», nous apprend que les femmes congolaises organisent pareilles cérémonies publiques pour montrer la capacité qu elles ont d effectuer d énormes dépenses. C est souvent l objet d orgueil et d admiration. Alors, malgré l apparente soumission au pouvoir gérontocratique, en référence aux valeurs ancestrales, les femmes sont-elles aussi capables de se saisir du retrait de deuil pour exprimer leur intégration dans le monde du Souverain Moderne tel que le conçoit Joseph Tonda (2000). Le retrait de deuil dans son acception actuelle n est donc pas une question de sexe mais de subjectivité, bien que faisant partie d une même contemporanéité. La forme et le type d investissement consentis pour un retrait de deuil augurent des contradictions qui s y développent et désenchantent ceux qui, comme Vincent Thomas seraient tentés de voir en cette institution, l expression d une subordination, d un assujettissement au pouvoir gérontocratique. Entre 1982 et 2003, les mutations qu il ne soupçonnait pas ont complètement pris corps socialement. Cette institution a changé de signifié. Investissement à l image de la catégorie sociale La période consacrée au deuil varie selon les familles, sur la base des valeurs culturelles et des ressources financières. Durant cette période, et surtout lorsque la date des cérémonies de retrait de deuil est fixée, le fils, le frère ou le 274
Claudine -Augée ANGOUE gendre 15 mettent en place des stratégies d accumulation des biens matériels et financiers. Prenons l exemple d un père qui serait décédé sans laisser de maison capable d accueillir des convives. Les descendants de ce dernier, selon leurs possibilités financières, ont le devoir d en construire une avant de convoquer parents, alliés et amis à la cérémonie. Sur la base des matériaux de construction utilisés (planches ou parpaings), le coût de la maison peut atteindre 15.000.000 Frs. CFA. Selon leurs capacités financières, les enfants peuvent également acheter un véhicule de type 4x4, si l accès au village natal nécessite un investissement de cette nature, facilitant ainsi l acheminement des invités, le ravitaillement en denrées alimentaires et le transport des prestataires (essentiellement danseurs). Une femme médecin qui exerce dans une structure para-étatique à Libreville a, pour le retrait de deuil de son père, acheté un véhicule 4x4 et construit une maison en planches dans son village. En outre, pour la rubrique alimentation et boisson, les organisateurs prévoient au moins 1,5 millions de Frs CFA. Par ailleurs, si la tombe n avait pas été cimentée et/ou carrelée avant cette date, le budget intègre les dépenses inhérentes à ces travaux. En second lieu, l organisateur informe les personnes concernées de la tenue imminente du retrait de deuil, tout en mobilisant au sein de sa famille des fonds pour la cérémonie proprement dite. Après évaluation du coût global, les frères et sœurs du défunt ainsi que ses enfants, procèdent aux côtisations mensuelles. En dehors du communiqué diffusé par la radio, l organisateur de la cérémonie frère ou fils rend visite aux oncles utérins du défunt pour les en informer. Au cours de cette visite, le fils s entretiendra avec ses hôtes des problèmes liés au rituel et à l héritage ; car, jusqu à cette date, le chef de famille reconnu par les dispositions juridiques traditionnelles est le neveu utérin du défunt. Généralement, le conseil de famille se réunit pour désigner un «héritier» ou décider que les enfants, adultes, peuvent se prendre en charge. Ces décisions sont officialisées lors du retrait de deuil. 15Le gendre ne peut intervenir de cette manière que lorsque la famille ne compte plus de garçon en descendance directe du défunt. 275
Le retrait de deuil Le mode d information utilisé à l endroit des oncles utérins du défunt est révélateur du pouvoir symbolique qu ils incarnent au sein de la famille hôte. Ils jouissent d un traitement de faveur parce qu ils représentent la mère nourricière, le refuge vers lequel on s oriente lorsque, en filiation patrilinéaire, les enfants sont en désaccord profond avec leur père. Conformément à ce qui précède, les oncles «viennent d abord pleurer leur neveu, s enquérir des causes de son décès ; puis, lors du retrait de deuil, purifier et bénir son elik, village, afin que la prospérité de ces lieux perdure. [ ] ce sont eux qui président également les conseils de famille à la fin de la cérémonie» (Essomeyo Ona 1999, 24) et, du fait de leur statut, reçoivent une part symbolique des biens de leur neveu défunt. Ils viennent avec des biens matériels, symboliques de la production féminine, alors que le neveu se présente avec des biens qui symbolisent le travail masculin, sa virilité : l argent, également révélateur de la société capitaliste. Le déroulement des cérémonies de retrait de deuil Les manifestations de retrait de deuil durent quatre à cinq jours selon que les organisateurs ont intégré les travaux de construction de la tombe (ciment et/ou carrelage) ou que la personne décédée faisait partie d une association religieuse du type Bwiti ou Ombwiri qui exigent une organisation spéciale. En effet, le retrait de deuil d un initié commence par une veillée «initiatique» le mercredi. Mais, d ordinaire, il commence jeudi et se termine dimanche. Le jeudi est consacré à l organisation d une messe solennelle, animée par des chorales qui devront se relayer jusqu au matin. La messe s accompagne d un repas festif partagé par plusieurs catégories d invités : le célébrant et son bureau (prêtres ou pasteurs), les chorales, les invités de la famille et ses membres. Le repas est offert avec un vin d honneur. La prestation de chorales exige une contre-partie financière non prise en compte sur le coût du repas. A elle seule, cette première journée peut engloutir au moins 200.000 Frs CFA : c est la journée la moins coûteuse. Le vendredi, deuxième jour des manifestations, commence par la répartition d aliments crus et de boissons à différents invités et à la famille. Parallèlement, les organisateurs se préparent à recevoir deux à trois groupes socioculturels en début d après midi. Il s agit, en général, des danses féminines qui vont initier le passage de l esprit du mort du monde sauvage (cimetière) vers le monde civilisé (la cour du village, l espace habité par les vivants). 276
Claudine -Augée ANGOUE Pendant quatre heures au moins, des jeunes filles dont l âge varie entre 6 ans et 25 ans, sous la conduite d une maîtresse de près de 60 ans, vont manifester la joie que devrait éprouver l esprit du mort, finalement libéré de cette forme de prison que représente la «forêt», le monde «sauvage». En contre-partie de cette prestation, elles reçoivent une somme de 50.000 frs cfa, douze bouteilles de bière, douze bouteilles de jus de fruits et au moins quatre litres de vin rouge ainsi que de la nourriture cuite pouvant satisfaire l ensemble du groupe. On peut évaluer cette dépense à environ 100.000 Frs CFA et multiplier ce montant par deux ou trois s il y a eu autant de danses avant la tombée de la nuit. Dans la soirée, les rites traditionnels masculins font leur apparition par l intermédiaire de Mekum (pluriel de Akum). C est une sorte de baromètre mystico-religieux qui confirme la participation des «bons» esprits aux manifestations. Le principal acteur, «l akum, qui apparaît aussi comme une sorte de chantre-chroniqueur, intervient lors des funérailles et des affaires mettant en cause la fécondité» (Balandier 1982, 145). Le rite commence à partir de 22 heures et se termine au petit matin (5h30mn-6h00mn). En contre-partie de ses services, il exige une somme de 50.000 frs cfa, une liqueur, un litre d huile de palme, deux paquets de cigarettes, douze bouteilles de bière et deux litres de vin rouge. Sur le plan alimentaire, la veuve lui prépare des tubercules de manioc cuites, coupées en dés puis trempés pendant au moins 24 heures et du tapioca (tubercules de manioc râpés, assaisonnés et préparés à l étouffée). On peut également arrondir à 100.000 frs cfa, le coût de cette prestation. Le son de cloche de la journée de samedi est donné par le Nlup, danse récréative qui a la particularité d inviter, à son tour, l esprit du mort à continuer son voyage vers l au-delà (le ciel), pour mieux intervenir dans la vie des siens, encore vivants. Pendant environ quatre heures aussi, les danseuses du Nlup vont exécuter des pas de danse qui, cette fois, invitent l esprit à s envoler dans les cieux, à quitter la partie terrestre du village. De retour du cimetière avec sa photographie entre les mains, les jeunes filles maquillées exécutent des pas de danse en fixant les nuages (à la recherche de la lune). «Le mort n a plus rien à voir avec les terriens, il doit regagner le ciel, le monde propre» dit la responsable du groupe. Une jeune danseuse maquillée comme 277
Le retrait de deuil Mademoiselle 16, munie d un miroir et coiffée avec des mèches longues d environ 30 centimètres est chargée de convaincre l esprit du mort à entreprendre son voyage céleste. Le coût de cette danse est estimé à 100.000 frs (pour la cérémonie que nous avons observée), la liste des fournitures étant la même que les précédents. La nuit de samedi est ponctuée par l organisation d une danse récréative : Gaulle 17 au Nord-Est et Elon au Nord, forme de folklore provincial auxquels participent le public et l ensemble de la famille. Alors qu au nord, l Elon se joue tous les jours que va durer le retrait de deuil, à Makokou, le Gaulle commence samedi à partir de 22 heures et se termine dimanche matin, entre 7 heures et 9 heures. Pour cette phase, les organisateurs mettent à la disposition de l assistance, hormis le groupe de joueurs et de chanteurs, le maximum de boissons, capable de tenir jusqu au matin du dimanche. La soirée coûte entre 150.000frs cfa et 200.000 frs cfa. Parallèlement à ces dépenses formelles, il faut adjoindre celles liées à l entretien de la famille elle-même, spécialement réunie pour la circonstance. Par jour, les dépenses sont aussi importantes que le coût des groupes folkloriques répertoriés. Le dimanche est également important sous plusieurs angles : on enregistre l apparition officielle d autres personnages (gendre, neveu, bellesfamilles) ; puis, la préparation d un repas familial auquel seront conviés les habitants du village non directement impliqués et enfin, la tenue du conseil de famille. Il est vrai que des habitudes ont été développées par les lecteurs de la littérature anthropologique de ne voir que des données qualitatives pour étayer 16 «C est à Sangmélima qu Emane fait la connaissance d un Européen, agent des travaux publics, nommé Benoît. Celui-ci demande à Emane des morceaux de ses ongles, de cheveux et une somme de 5000 frs cfa. Ayant fourni ces éléments, Emane reçoit peu après un petit livre et un flacon de parfum. Grâce à la possession de ces objets magiques, Emane Boncoeur fut favorisé de fréquentes apparitions nocturnes d une demoiselle blanche d origine» (Joseph Tonda 2002, p). Plus tard, Mademoiselle deviendra un mouvement qui s attaque aux fétiches des indigènes, sous l inspiration de la demoiselle blanche. 17 «Dès 1940-41, un mythe populaire et un culte magique se développèrent, partis non du haut mais du bas de la société coloniale. [ ]. Les Africaines prirent alors l initiative en créant, sous l égide du Général, une multitude de cultes et de rituels festifs que les autorités et les missionnaires désignèrent sous le terme générique de fétiche Ngol» ( Florence Bernault, 1996, pp 187-188). Pour le retrait de deuil, on exécute le rituel festif qui, en réalité, est une espèce de folklore. 278
Claudine -Augée ANGOUE leur développement, l important détour accordé à la composition du budget, aux formes d accumulation des finances et aux coûts des différentes prestations rompt, on ne peut plus, avec cette tradition. Rappelons que le présent article traite des enjeux du retrait de deuil dans un contexte de mutations sociales profondes. L organisation et la réalisation de ce rite dans un contexte d exhibition, de la dépense et de la consommation ostentatoires qui suscitent la mise au point de diverses stratégies est le point sur lequel nous avons focalisé notre analyse. Car, selon Alain Marie (1997, 115), les organisateurs «s inscrivent dans des statuts qui ne sont plus prédéterminés par des caractéristiques inhérentes à leur personne (naissance origine, filiation) mais par des qualités acquises». Les paragraphes qui suivent sont une démonstration d enjeux économiques, politiques et sociaux qui motivent les comportements. Il s agit en fait de l analyse des stratégies de rapports de forces exhibés par des acteurs qui se servent de leurs statuts matrimoniaux ou innés pour imposer des nouvelles valeurs sociales conçues autour de l argent. La lutte pour le pouvoir et le prestige Lorsque nous observons le principe de réciprocité qui gouverne les sociétés étudiées par Levi-Strauss (1967, p. 61) et Mauss (1991) 18 dans le pacifique lors des cérémonies marquant «des occasions des naissances, des mariages, des décès, des exhumations, des traités de paix, des délits», on peut s apercevoir que le système d échanges décrit a lieu entre deux parties distinctement définies et circonscrites dans l espace. Bien que quelque peu comparable, principalement sur le mariage et la personnalisation des biens, le système d échange qui a cours dans la société gabonaise au moment du retrait de deuil ne met pas en présence les biens de même nature, interchangeables. Il y a un troisième élément qui intervient, c est le 18 «On comprend clairement et logiquement, dans ce système d idées, qu il faille rendre à autrui ce qui est en réalité parcelle de sa nature et substance ; car accepter quelque chose de quelqu un, c est accepter quelque chose de son essence spirituelle, de son âme ; la conservation de cette chose serait dangereuse et mortelle et cela non pas simplement parce qu elle serait illicite, mais aussi parce que cette chose qui vient de la personne, non seulement moralement mais physiquement et spitituellement, cette essence, cette nourriture, ces biens, meubles ou immeubles, ces femmes ou ces descendants, ces rites ou ces communions, donnent prise magique et religieuse sur vous» (Mauss, 1991, 161). 279
Le retrait de deuil médiateur, pièce maîtresse du système, en la personne de l organisateur de la cérémonie. Le fait qu il organise cette cérémonie lui accorde un statut temporaire de patriarche, chef de famille, au centre de deux formes de transaction : la première a lieu entre la belle-famille du défunt, ses oncles et lui d une part et entre les gendres, les neveux et lui de l autre. La deuxième forme, médiatique celle-ci, intervient entre le neveu et le gendre d une part, la belle-famille et les oncles de l autre, par l intermédiaire de l organisateur aussi. Les distinctions sont faites sur la base du type de biens apportés par chaque catégorie d acteurs, biens révélateurs de leurs divers statuts symboliques et matrimoniaux. L échange direct En rappel, les personnes dont la présence physique et la participation au rituel sont quasi obligatoires sont les oncles, les neveux, les gendres et la bellefamille de la personne dont on organise le retrait de deuil. Par conséquent, les différents termes de références utilisés y sont définis par rapport au défunt, sur la base d alliances matrimoniales avec la famille de l épouse ou du gendre. En prenant isolément chacun des termes, ceux-ci renvoient à la présence d une épouse, d une mère, d une sœur ou d une fille au centre de la toile relationnelle qui fonde et imprime une identité à chacune des composantes. Ainsi, en partant chaque fois du défunt, nous constatons que ce dernier est neveu de ses oncles à cause de sa mère qui fut mariée à quelqu un 19 par ses frères ; il est gendre d une famille par rapport à l épouse qu il a prise ; élément de la belle famille d un groupe par rapport à la fille qu il a mariée et oncle des enfants de sa sœur parce qu ils seraient nés à la suite d une alliance matrimoniale avec un lignage différent. Dans le strict respect de leur statut, la belle- famille et les oncles apportent des biens matériels pour venir en aide à leur fille et/ou sœur dans l organisation et la production d aliments nécessaires à l entretien des convives. En effet, «les produits apportés par la belle-famille servent, en partie, à entretenir les invités durant la cérémonie» (Essomeyo Ona 1999, 24). Ces biens, composés 19 Le statut de neveu s obtient d un enfant légitime qui naît à la suite d une union régulièrement reconnue par les différentes parties. 280
Claudine -Augée ANGOUE d aliments, sont le produit de l activité féminine essentiellement ; ce sont des biens féminins. La seconde composante, se constituant des gendres et des neveux, se présente avec des biens dits de production masculine : essentiellement de l argent (certains peuvent ajouter des boissons alcoolisées). Alors, les deux groupes de personnes, à quelque niveau, ne feraient plus qu un, les neveux du défunt parlant, dans ce cas, au nom de leur père (gendre). Au-delà de cette toile relationnelle, se développe le rôle de l alliance matrimoniale dans la définition des identités précédemment évoquées. C est finalement cette dernière institution qui régule et confère les rôles sociaux (symboliques ou réels) aux membres de la communauté des donneurs et des demandeurs de femmes. Les différentes personnalités sont définies et n acquièrent leur importance que par rapport à une alliance matrimoniale. Mais en réalité, cette importance mise en jeu ici va être renforcée par la valeur financière des biens apportés car, dans la logique capitaliste qui sous-tend ces comportements, on ne peut pleinement jouir de son statut en de pareille circonstance si l on n est pas capable de le préserver par le pouvoir financier. En rappelant rapidement l organisation d un mariage, nous nous souviendrons qu il y a d un côté le donneur de femme et de l autre, le demandeur. Chacune de ces situations se manifeste par la présence d un type de biens précis. Pour une meilleure compréhension de la suite de notre propos, faisons un bref rappel de la composition de ces biens. De la part du demandeur de femme, on est en droit d attendre : l argent, les boissons alcoolisés, les pagnes, les outils de travail. Du coté du donneur de femmes, on note surtout les produits alimentaires et/ou manufacturés d utilisation féminine (intérieur de la cuisine et parfois de la chambre à coucher). En conséquence, par rapport au demandeur de femme, les biens du donneur sont une production féminine alors que ceux du demandeur confortent la position masculine, certainement son statut de «mâle dominant». C est cet échange qui confère au père biologique le statut de père social, seul lien autrefois reconnu par la société patrilinéaire, l enfant étant d abord celui de la dot et non régi par la filiation biologique. 281
Le retrait de deuil Alors, l échange direct énoncé précédemment se manifeste entre le demandeur de femme qui, dans le cadre du retrait de deuil, revêt son statut de gendre et l organisateur qui n est autre que le donneur d une part, et entre le donneur (belle-famille et oncle) et l organisateur qui devient cette fois-là, demandeur de femme (épouse, mère). Retenons que pour la même circonstance, le célébrant ou organisateur du retrait de deuil revêt une double identité selon qu il a pour interlocuteur le groupe qui lui a donné une épouse ou celui à qui il en a donné. Des premiers, il reçoit essentiellement les aliments, des poulets, chèvres et canards tandis que du second, il reçoit de l argent. A ce niveau, nous estimons que la remarque de Georges Balandier (1985, 56) selon laquelle «le rapport d altérité Homme/Femme, se transformant en complémentarité tensionnelle par le moyen du mariage [qui] modèle un grand nombre de rapports sociaux, de représentations et d agencements symboliques dans toutes les sociétés formées principalement sur la base de la parenté, de la filiation et de l alliance» trouve son expression. C est en référence aux alliances matrimoniales contractées entre ces deux groupes de personnages que l échange direct est rendu possible. Si nous tenons compte des sommes d argent présentées par le gendre et le neveu aux retraits de deuil que nous avons observés 150 000 frs cfa à 500 000 frs cfa il ne s agit plus exactement d un enjeu symbolique, culturel, mais de conquête de pouvoir et de négociation /légitimation de ce dernier par l assemblée prise à témoin. Le désir de légitimation du nouveau pouvoir inhérent au statut acquis revèle ici la crainte d être mangé par les villageois, selon les termes de P. Geschiere (1995). S expriment alors les rapports au monde de la sorcellerie dont les membres pourraient venir en représailles à ceux qui se seraient passés volontiers de leur quitus pour asseoir leur autorité. Dans La Guérison divine en Afrique centrale en effet, J. Tonda (2002) tente de démontrer comment l argent et la sorcellerie, expressions du Souverain Moderne, sont spoliés pour recevoir des contenus nouveaux. Alors, la négociation/légitimation dont il est question ici concerne les nouvelles formes de pouvoirs et les «Grands de la ville». Conscient de la philosophie «égalitaire» des aînés et de leur pouvoir symbolique, les «Grands de la ville» négocient pour avoir l approbation de leur aînés et pour ne pas les fâcher. 282
Claudine -Augée ANGOUE A travers l échange direct, on peut également lire une sorte de bipolarisation de la société, fondée sur les rapports de sexe. Le retrait de deuil n aurait pas l exclusivité de cette expression puisque Louis Perrois, à partir de ses travaux sur la circoncision en pays kota, avait remarqué que «le matrilignage amenait de la nourriture ( ). Le matrilignage apporte maintenant des poulets, des canards, des moutons» alors que «les beaux-parents et beaux-frères apportaient la dot : bracelets, colliers en perle, enclume» 20. Aussi bien pour la circoncision en pays kota que pour le retrait de deuil chez les Fang, nous assistons, à travers ces deux institutions, au renouvellement des solidarités issues d alliances matrimoniales, mais surtout à la discrimination de celles-ci par le pouvoir de l argent. La participation de chaque groupe d alliés révèle l identité obtenue au cours d une union matrimoniale et définit le type de biens qui s y réfèrent. Pourtant, elle permet aussi d assujettir l autre par la valeur «marchande» des biens apportés ou la somme d argent exhibée. Ces biens, selon qu ils sont de l univers masculin ou féminin, renforcent donc la position de dominant ou de dominé de la famille organisatrice car, selon Daniel Mve Engonga (1995, 115), la position sociale de cette dernière (recours à l argent) influence pour beaucoup les attitudes que les uns et les autres développeront au cours de la cérémonie. En dehors de la manifestation des identités matrimoniales, on assiste surtout à celle du pouvoir de l argent qui permet, par ailleurs, de transcender l arsenal symbolique du deuil au profit d enjeux purement politiques et financiers. Cette transcendance se révèle également à travers le type de solidarité qui se développe actuellement (solidarité préférentielle en contradiction avec la solidarité mécanique), a priori, différente de celle qui fondait les rapports sociaux ancestraux. Dans l ancien contexte, l idéologie de la solidarité était suggérée par la subjectivité, l affection, l émotion et l attachement à l être perdu. Ce sont des sentiments subjectifs sur la base desquels s organisait un pan entier de la société contrôlé par l institution gérontocratique. Aujourd hui, comme l a remarqué Vangu Nguimbi (1997, 164) à propos du travail de la mort à Kinshasa, «le vieux 20 L allusion à la circoncision chez les Kota n introduit pas un travail de comparaison mais illustre plutôt la bipolarisation du monde et surtout, la spoliation des enjeux premiers de l échange, qui ne serait pas exclusif au retrait de deuil mais concerne toute institution sociale soumise aux logiques dites du monde moderne. 283
Le retrait de deuil riche symbole de l Avoir a remplacé l Ancien, symbole de la concentration du savoir de la connaissance». «Biyala» ou échange par la médiation Du premier niveau de transaction qui met en évidence la place centrale de l alliance matrimoniale, en définissant le statut de l organisateur chaque fois qu il y a changement d interlocuteur, nous descendons au deuxième niveau, celui de la médiation. Les personnages énoncés, les composantes du groupe de donneur de femme et celles des preneurs, interviennent généralement à la fin de la cérémonie, le dimanche, par le chef de famille. Indépendamment des problèmes d héritage qui concernent le noyau familial, on enregistre la participation en nature ou financière, présentée par les uns et les autres. Réapparaissent ainsi les gendres, les beaux-parents à travers le type et la nature de leur participation. En effet, au cours de l organisation du retrait de deuil, particulièrement le dernier jour, le gendre, le beau-père, l oncle utérin et le neveu (dont le père est absent) se présentent devant un tam-tam, déclinent leur identité, révélatrice de leur statut par rapport au défunt et présentent leur participation financière ou matérielle, selon les cas. Cette phase du rituel est rythmée par un tam-tam solitaire, placé au centre du corps de garde, demandant aux uns et aux autres de lui «rendre rapidement visite, car le temps de rentrer chez soi est arrivé». Avant de recevoir et d enregistrer la participation de chaque personnage, les enfants font d abord lecture de l inventaire exhaustif des biens matériels, financiers et «humains» du défunt, à l intention de l assistance et, surtout, des oncles qui ont le devoir d inventorier ce patrimoine. Puis, le gendre se présente devant le joueur de tam-tam, l arrête en posant son pied dessus, y met une pièce d argent (l ensemble reviendra au joueur à la fin du rituel). Il dit son identité, donne la raison sociale de sa présence devant le tam-tam (époux de la fille de feu mon beau-père X) et, enfin, précise le 284
Claudine -Augée ANGOUE montant ou la nature de sa participation en la remettant au notaire de circonstance 21. Ensuite, il cède la place au neveu qui suit la logique introductive initiée par son prédécesseur avant d indiquer le montant de sa participation. Les oncles utérins, en arrêtant le tam-tam, rappellent leur position de fondateur de la lignée en ce que, c est grâce à leur sœur que s est constitué le patrimoine humain qu a laissé le défunt. Ils donnent ensuite la liste des biens apportés (canards, poules, moutons ou chèvres etc...). Enfin les beaux-parents, représentés par le patriarche ou son porteparole, disent également leur généalogie, le nom de la fille qui a suscité leur présence en ces lieux et, comme les oncles, donnent la liste des produits apportés. Ces deux dernières catégories de personnes présentent leur participation de manière symbolique (plumes, etc. ) parce qu ils les remettent dès l arrivée, au chef de famille ou à celui qui a la charge de les enregistrer. Le chef de famille remercie les uns et les autres, demande aux femmes de donner à manger et à boire aux personnes présentes alors qu il se retire avec les siens pour statuer sur la question du contre-don ou Eyala. A la suite de cette séance, l organisateur «donne une réponse» à chacune des parties, selon la valeur estimée de sa participation matérielle ou financière. C est l instant au cours duquel il devrait procéder à un échange de biens, en terme de qualité et pas toujours de quantité. Dans leurs bagages de retour, les beaux-parents et les oncles (en plus des biens personnels de leur neveu) rapportent de l argent alors que les gendres et les neveux reçoivent des poulets, des chèvres et des canards qui ont été apportés par le premier groupe. C est finalement l échange médiatisé, avec seulement deux bénéficiaires tout à fait étrangers mais «obligés» d échanger leurs biens. Pourtant, comme l a remarqué Le Moal (1989, 19), «le seul véritable destinataire de ce grand cérémonial est un personnage dont l importance est sans égale en ces sociétés dites sans Etat», le chef d orchestre de circonstance. De la même manière que le gendre renforce son pouvoir par rapport à sa belle-famille grâce à l argent qu il présente, 21 L épouse et, parfois la belle-mère et les belles-sœurs lancent des cris de joie en retour de l honneur dont elles viennent de faire l objet, puisque le gendre a déposé plusieurs centaines de mille 285
Le retrait de deuil l organisateur - médiateur- adjoint à son capital financier celui du prestige, de la notoriété dont il bénéficiera auprès de sa belle-famille, de ses oncles et grandsparents qui reçoivent en dernière instance, l argent donné par le gendre et le neveu. Cette opération médiatisée crédite de prestige et de respectabilité auprès de ceux qui ont reçu le contre-don financier. En résumé, même si l organisation de l événement en lui-même nécessite la mobilisation d importantes sources de financement qui serviront à l animation et à l entretien des convives (au moins 2.000.000 frs cfa), les habitudes ancestrales exigent que les invités de marque soient «remerciés» ; pour cela, une chaîne d aide est nécessaire à moins que cela soit encore une occasion pour les organisateurs, d exprimer leur appartenance au nouveau mode de vie, c est-à-dire d exaspérer les rapports de forces avec les moins nantis, comme c est de plus en plus le cas actuellement. En tout état de cause, les animaux et l argent apportés par les alliés vont y être affectés. C est sur ce point qu intervient le contre - don entre l organisateur et ses alliés, un contre-don qui révèle un échange tripartite parce que, justement, nécessitant la médiation de la pièce centrale de la toile composée lors des différentes alliances matrimoniales. En apportant par exemple 15 régimes de bananes, 2 sacs d arachides, 10 poules, 5 canards, 40 paquets de 10 bâtons de manioc, 2 cabris, 1 porc, les beaux parents reçoivent 250.000 Frs CFA en contre-don. Au gendre qui apporte 300.000 Frs. CFA on donne 6 canards, 5 régimes de bananes, 6 poules, 1 porc, 1 cabri. Pour le maître des lieux, on peut considérer que cet apport est une aide qui lui a permis de ne pas échelonner ou remettre à plus tard la phase de contredon, montrant ainsi ses limites par rapport à la logique capitaliste dans laquelle il s est inscrit. Pour les donataires, c est un échange de biens de nature totalement différente. La valeur totale des dons et contre-dons peut égaler le coût de la manifestation, mis à part les biyala. Le retrait de deuil coûterait encore plus cher en ajoutant au coût du rituel proprement dit, celui des dons et contre-dons. Il est arrivé qu au sortir de telles manifestations, l organisateur se retrouve dans des difficultés financières de plus ou moins longue durée. Pour avoir voulu organiser un retrait de deuil inoubliable, «chiffré en millions de francs cfa, Edou, fils aîné d un disparu à Oyem, va être confronté aux traites de la voiture, du loyer à Libreville, à son crédit 286
Claudine -Augée ANGOUE BGD, sachant qu avant ce dernier, son revenu mensuel était réduit à 50.000 frs cfa» nous rapporte le journal Le Réveil du 28 août 1998, p 6. Le recours aux biens modernes, particulièrement à l argent, révèle une forme d aliénation de l institution, certainement voulue par les organisateurs du retrait de deuil. Pourtant, l acceptation des dons venant des personnages clés de la parentèle matrimoniale peut être perçue comme une reconnaissance de ses limites par rapport aux exigences du monde capitaliste qui produit désormais ses nouvelles valeurs sociales. Le fait d accepter les dons venus d alliés et de les reintroduire immédiatement dans le système de dons et contre-dons révèle l état de besoin de l organisateur. On peut y voir l absence de maîtrise des contours du système capitaliste par l organisateur qui, pourtant, s en sert pour rompre avec la solidarité communautaire. Conclusion Si l on reconsidère que le retrait de deuil constitue, dans cette société du nord et du nord-est du Gabon, le champ de l économie de la dépense et de la consolidation des statuts acquis, les personnes qui l observent créent également des stratégies pour consolider cette logique en exigeant un contre-don en retour de leur participation, contre don toujours surestimé par apport à la nature et à la qualité de ce qui constitue le don. C est à ce niveau que le système capitaliste dans lequel s inscrit la logique du retrait de deuil comme lieu de manifestation de rapports de forces introduit une limite, celle des capacités de l individu qui a été mis au centre de l événement, à répondre aux attentes créées par le nouveau système de fonctionnement de l économie du deuil. Elle est certainement improductive comme le suggère Joseph Tonda (2000), mais si nous considérons l honneur comme étant une valeur capitalisable, alors le deuil devient un lieu d accumulation du capital symbolique, c est-à-dire de l honneur, du prestige, de la considération, bref de la valeur ou du pouvoir. L économie du deuil devient un investissement productif des éléments précédemment cités : une économie qui conforte les «puissants» selon la logique capitaliste, au détriment des «faibles». Le refus du cadeau signale, en dernière analyse, la fin d une économie de la dépense qui reposait sur des rapports de force mettant à l œuvre des gens disposant de capacités égales de production et de ressources naturelles à exploiter. Les attitudes précédemment décrites sont révélatrices d illusion. En organisant le retrait de deuil par la mobilisation d importantes ressources 287
Le retrait de deuil humaines, financières et matérielles, les principaux agents croient en un attachement à la culture ancestrale, considérée à tort comme quelque chose de statique. Pourtant, il a été relativement démontré que ses différents statuts qui animent l institution ne peuvent s exécuter en dehors des éléments révélateurs du monde capitaliste, des valeurs de la modernité. Ainsi, l argent, à la fois vecteur des sociétés émergentes et discriminant sociologique, demeure le principal fondateur des rapports de force mis en jeu par le retrait de deuil. Celui-ci devient, par conséquent, une enveloppe ancienne, un moule ancien dans lequel vont se développer des logiques agonistiques par le jeu du pouvoir financier. Bibliographie APPADURAI ARJUN : 1999, «Les choses à venir, les régimes émergents de la matérialité», Bulletin du Codesria 3 & 4, 99 pp 42-47. BALANDIER Georges : 1982 (1955), Sociologie actuelle de l Afrique noire. Paris, (Coll. Quadrige), PUF. - 1985, Anthropo-logiques, Paris (Coll. «BE»), Librairie Générale française. BASTIDE Roger : 1977, Le sacré sauvage, Paris, éditions Stock. BERNAULT Florence : 1996, Démocraties ambigües : Congo Brazzavilla, Gabon, 1940-1965, Paris, Karthala. BONTE Pierre et MICHEL Izard : 1991, Dictionnaire de l ethnologie et de l anthropologie, Paris Puf. DACHER Michel : 1989, «Le deuil du père en pays Goin (Burkina Faso)». Système de pensée en Afrique noire, 9, pp 75 103. ESSOMEYO ONA Danielle : 1999, La dimension économique du «Mesong ou Esana» (retrait de deuil) chez les Fang du Woleu-Ntem : don/contre-don ou marchandisation. Rapport de licence, département d anthropologie, Libreville, Université Omar Bongo. GESCHIERE Peter : 1995, Sorcellerie et politique en Afrique, Paris, Karthala LEVI-STRAUSS Claude : 1967, Les structures élémentaires de la parenté (2è édition) Paris/La Haye, Mouton & Co. MARIE Alain, 2002, «Une anthropo-logique communautaire à l epreuve de la mondialisation : de la relation de dette à la lutte sociale (l exemple ivoirien)», Cahiers d Etudes Africaines, 166, XLII-2, pp 207 255. - 1997 (éds), L Afrique des individus, Paris, Karthala 288
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Résumé LAIDEUR ET ELEMENT COMIQUE DANS LE ROMAN NEGRO-AFRICAIN D EXPRESSION FRANCAISE (1985-1995) Bernard EKOME OSSOUMA Université Omar Bongo Libreville (GABON) Le surgissement du rire pour rendre compte de situations négatives et de faits révoltants dans la prose africaine contemporaine ne manque pas d étonner. La réflexion engagée essaie de clarifier ce paradoxe en soulevant certaines interrogations : le rire est-il une stratégie de résistance des romanciers spécialisés dans la mise en examen et la dénonciation vigoureuse des politiciens tropicaux? Ou bien le rire, attribut spécifiquement humain, n est-il pas justement destiné à prouver l humanité du Nègre dont on sait qu elle fut parfois contestée tout au long de son histoire tragique (esclavage, colonisation ). Mots clés Abstract Laideur rire, carnavalesque, roman africain souillure, politique. The sudden appearance of laughter to report negative situations and appalling facts in contempory African pose cannot fail to surprise the reader ( the current article tries to clarify). This paper. This paradox through a number of questions: is laughter a strategy of resistance for / From novelists specializing in vigorous denunciation and indictment of tropical politicians? Or isn t laughter, (That specifically human trait, meant to prove. The humanity of the Blackman for, as we know, it was often demied to him in the course of his tragic history (slavery, Colonization.). Key words Ugliness/ baseness, grotesque laughter, African novel, political stain. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 290-308
Introduction Bernard EKOME OSSOUMA La production romanesque négro-africaine de la décennie 80-90 1 actualise de manière répétitive des situations narratives en liaison avec l organique, le biologique et le scatologique. L hypertrophie narrative de l excrément interpelle le critique qui requiert avec prudence la psychanalyse 2 pour apprendre que la convocation itérative du bas corporel dans la prose africaine renvoie à l infantilisme mental des chefs au pouvoir Ces derniers expriment leur angoisse de castration consécutive à leur crainte de perdre le pouvoir. Cette éventualité signifiant la fin de leur jouissance et la victoire du principe de réalité sur le principe de plaisir (plaisir de l enfant à déféquer et à exposer ses matières fécales cf Cornation, op. cit. 1990) donnant ainsi congé à la politesse, à la bienséance, au savoir-vivre. Or de nombreux chefs tropicaux bafouent avec impudence ces valeurs. Il est bien connu que le Politique constitue une thématique courante dans la littérature africaine laissant subodorer de la sorte une connexion cognitive entre cette littérature et le concept de laideur 3. Celui-ci fonctionne en synergie avec l idée de finitude, de «crépuscule des temps anciens», de faillite du sens confisqué par la logorrhée verbale des Princes tropicaux omniprésents et omnipotents et par conséquent responsables de l afropessimisme généralisé et tenace. Est-ce pour récuser la laideur, la décadence, l avachissement global que certains romanciers négro-africains optent pour l insertion de l élément comique Catégorie esthétique et philosophique 4, le rire a des propriétés fonctionnelles et sociales bien restituées par Eric Blondel : «Le plaisir du rire-lié à l inconscient nous reconduit au jeu. Rire et jeu s apparentent par le 1 La réflexion menée ici concerne principalement les œuvres romanesques suivantes :Sony Labou Tansi, La vie et demie. Paris, Seuil, 1979, L état honteux, Paris, Seuil, 1981, Les sept solitudes de Lorsa Lopez, Paris, Seuil, 1985 ; Pius Ngandu Nkashama, Le pacte de sang, Paris, L harmattan, 1982 ; Ibrahima LY, Toiles d araignées, Paris, L harmattan, 1982 ; Mande Alpha Diarra, Sahel, Sanglante sécheresse, Paris, Présence africaine, 1981. 2 Consulter utilement Michel CORNATON, Pouvoir et sexualité dans le roman africain, Paris, L harmattan, 1990. 3 Concept à la fois artistique et philosophique, la laideur renverrait à la marque négative du temps sur le corps de l Homme promis à la putréfaction et à la mort. 4 consulter tour à tour Freud SIGMUND, Le mot d esprit et ses relations avec l inconscient, Paris, Gallimard, 1920 ;Henri BERGSON, Le rire, Paris, Quadrige, 1989, édition originale, 1940) ou bien Nicolas Martin GRANEL, Rires noirs, Paris, Saint-Maur Sépia, 1992. 291
Laideur et élément comique dans le roman négro-africain d expression française (1985-1995) plaisir, la suspension du réel, la transgression des normes et la substitution de règles nouvelles, la liberté de l enfance ou le retour à l enfance. Le rire c est le plaisir de se retrouver momentanément enfant. Je ris quand, un instant, subitement se relâchent mon attention, mon respect, mon sérieux, mes sphincters. Adieu la révérence envers tout ce qui pèse, fait de moi un adulte sérieux, soumis, routinier, laborieux et en peine, rassis, convenable et convenu, censuré et responsable, bref raisonnable» 5. Ainsi, la réflexion proposée a pour objectif de mettre en lumière les relations entre la laideur c est-à-dire un ensemble d attitudes et de valeurs négatives conduisant à la mort individuelle ou collective des peuples actualisés dans les fictions analysées et l élément comique comme modalité d écriture et axe de résistance. La confrontation mettant aux prises un univers vieillissant revendiquant immobilité et perfection (celui du commandement) et des espaces de la dissidence éparpillés dans le tissu narratif. Le développement retenu 6 identifie dans un premier moment à travers le discours des chefs politiques l espace idéologique de fabrication et de duplication de la laideur (l écriture de la dissidence et de la démythification) et se propose ensuite de la dénoncer par l analyse des textes au moyen de deux options : l option du sérieux réaliste ; l option de la polyphonie et du rire carnavalesques. La préférence est nettement marquée pour la seconde option qui génère Le plaisir de lire et de rire cher à Roland Barthes. 1. L écriture de la dissidence et de la démythification Cette écriture s actualise au moyen d un quadruple rejet qu on peut ainsi synthétiser : rejet de «la pensée unique» dans l expression de l histoire et du réel négro-africain ; rejet de la négritude en tant que cache-misère de la vacuité du personnel politique local ; 5 Eric BLONDEL, Le risible et le dérisoire, Paris, P.U.F, 1988, p. 81. 6 La méthodologie globale du travail s appuie sur les réflexions de Mikhail Bakhtine, selon lesquelles une œuvre artistique ou littéraire est une réponse dissidente à un discours officiel dominant. La tâche du critique est de rendre cette dissidence intelligible in Bakhtine Mikhail, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978(traduction française). 292
rejet du fétichisme traditionnel ; Bernard EKOME OSSOUMA rejet de la logique de mendicité imputable à un dévoiement des traditions de communautarisme et de partage. Au niveau strictement littéraire, ce rejet s actualise par l instauration d une narration dialogique dans Les écailles du ciel, (Paris, Seuil, 1986) de Tierno Monénembo au sujet de la colonisation du hameau de Kolisoko. Le narrateur de ce roman expose la version du griot Sibé au style direct ; en qualité de griot, la mémoire de Sibé apparaît sélective et a plutôt tendance à célébrer la résistance des siens et à dénoncer les comportements des assaillants. Cette vision partielle de l Histoire se heurte à celle moins afro-optimiste que livre le narrateur de Monné,Outrages et défis, (Paris, Seuil, 1990) de Kourouma. Celui-ci procède à un questionnement subversif de l Histoire de la colonisation du royaume de Soba partie intégrante du Mandingue. En dehors de toute polémique subalterne, il apparaît que si ce royaume fut vaincu et soumis, c est principalement en raison de ses carences internes dont voici quelques traits : existence en autarcie, d où une impréparation (et même une difficulté) à imaginer une agression militaire extérieure ; sous développement technologique cruellement vérifié par la supériorité technique de l armement des troupes de Faidherbe ; absence de démocratie, chef verbeux et médiocre stratège militaire (Djigui Keita) croyances fossilisées en la toute-puissance des fétiches pris en flagrant délit d inaptitude à vaincre «le fétiche de l homme blanc» ; griotisme attesté par la tendance fâcheuse à la flagornerie envers les riches et les puissants. La posture narrative dans le roman de Kourouma développe ainsi à dessein une thématique contrastant avec les incantations visant à la revalorisation du patrimoine et des valeurs culturelles négro-africaines. Cette revalorisation fantomatique (ou virtuelle) finit par se constituer en idéologie politique au service de ce que Bolya nomme «la négraille» : «l idéologie permet aux classes dominantes de masquer leurs intérêts sordides derrière de grands mots.» 293
Laideur et élément comique dans le roman négro-africain d expression française (1985-1995) Or, poursuit judicieusement Jean Baechler, «un tel camouflage ne tromperait que les imbéciles.» (Jean Baechler, Qu est-ce que l idéologie? Paris, Gallimard, 1976, p.79-80) Voici ainsi le pouvoir et sa rhétorique grandiloquente démasqués par des narrateurs volontiers amuseurs. La mutation sémantique dépréciative du terme négritude animé d intentions positives et humanistes en vulgaire négraille (qui ressortit au domaine alimentaire) constitue une critique acerbe à l égard du personnel politique nègre mis en scène chez Bolya 7. L écrivain congolais reproche audit personnel politique d avoir congédié l amour, l intelligence et la mesure dans l exercice de sa charge mais au contraire d avoir convoqué avec une gloutonnerie bestiale la barbarie hallucinante et la sexualité orgiaque. Le congé donné à l amour et à la probité dans de nombreux romans offre le prétexte à la promotion des personnages dissidents chez Calixte Beyala et chez Ayi Kwei Armah. Tanga, la femme-fillette que met en scène la romancière d origine camerounaise dans Tu t appelleras Tanga,(Paris, Stock, 1988) exhale son spleen au cours de monologues pathétiques ou lors de longues escapades nocturnes perçues comme une thérapie préventive contre la menace de dissolution de sa santé mentale. L éventuelle concrétisation de cette menace est imputable à la sécheresse affective dont sont affligées les congénères de Tanga. Rien ni personne ne trouve grâce à ses yeux ; son univers immédiat est laid ; tout comme sont laids la mère lubrique et l amant nauséabond. «Et comme d habitude, l homme à la plaie l attendra, allongé, le sexe à l air, sa cheville pourrie pendant hors du lit ( ) La vieille mère s allonge ( ) Le lit pleure, mais aucun son ne sort des lèvres de la vieille. Il la possède très vite tel un insecte, il la libère, il gratte son ventre qu il a jusqu au cuisse, il dit : j ai faim tu m as vidé.» (p. 51). La hargne séditieuse de la narratrice devant le dévoilement iconoclaste de la sexualité de la mère en liaison le pourrissant incarné par un mâle (mais ceci n est guère surprenant chez Beyala où le peuple masculin négro-africain est systématiquement présenté comme laid et répugnant). 7 Bolya BAENGA, Cannibale, Paris, Marcel Faure, 1986. 294
Bernard EKOME OSSOUMA Constitue une critique plus fondamentale de l être africain mué en faune interlope. Cette métamorphose est corroborée dans les textes par la réduction des protagonistes aux seules fonctions libidineuses et animales. C est pour déplorer cette animalisation que Tanga, contrainte à la prostitution aux fins d entretenir l abondante et parasitaire clientèle familiale, tance vertement un de ses amants incapable selon elle de «s élever du cul au cœur.» (p110). La difficulté du sujet négro-africain mis en scène à réévaluer de façon méliorative sa topographie corporelle expliquerait-elle l option du régime stercoraire de l écriture chez de nombreux romanciers? Ayi Kwei Armah, dans L âge d or n est pas pour demain, (Paris, Présence africaine, 1976), en choisissant une écriture excrémentielle d où il s en suit un environnement délétère (au propre comme au figuré) actualise à sa manière la dissidence de son personnage appelé «l homme». Celui-ci se pose en champion de la salubrité, de la probité, de la «pauvreté dans la dignité». 8 Par opposition à l opulence dans la puanteur morale des hommes au pouvoir. La constante solitude de «l homme», son odorat perspicace, son envie itérative de vomir témoignent de l exil intérieur-et matrimonial (son épouse lui reprochant sa trop grande rectitude morale)-du personnage-dissident (mais non révolutionnaire). L exil matrimonial de notre homme est attesté par la nausée sexuelle qui l empêche d honorer ce qu on nommait naguère le devoir conjugal et ce au grand dam de son épouse gagnée par le virus du matérialisme, de la concupiscence consumériste au pouvoir (consommer et jouir des biens matériels et des femmes!-pour prouver et se prouver qu on est important, épithète récurrente chez le romancier ghanéen). Tanga et «l homme» voudraient et rêvent- d une société plus humaine où prévaudraient la générosité, l honnêteté, l amour désintéressé, l égalité entre l homme et la femme. Las! La narration est systématiquement sommée de quitter les limbes de l onirisme afin de descendre pour explorer les lieux de la licence corporelle (latrines, chambres à coucher fétides, égouts dégorgeants, marchés insalubres où s exhibent viandes et poissons avariés ) et les objets ou 8 Allusion à la réplique célèbre de l ancien président guinéen Sékou Touré devant le Général De Gaulle.à Conakry le 25-août 1958. 295
Laideur et élément comique dans le roman négro-africain d expression française (1985-1995) les paroles en liaison avec la digestion( ou avec «la politique du ventre» selon la formule humoristique de Jean François Bayart)(9) Dans la catégorie des objets, on peut classer la marmite, les couverts, les condiments divers évoqués avec jubilation dans Les écailles du ciel (Paris, Seuil, 1986) de Monénembo ; les paroles concernent les dithyrambes des courtisans professionnels prompts à encenser riches et puissants afin non pas d être conviés mais d en recueillir quelques miettes. Il arrive parfois qu au cours d épisodes croustillants, certains personnages s invitent chez un parent nanti afin de savourer mets et boissons délicieux aux frais de la princesse. «Le mariage de Haady avait été le signal tant attendu de la ruée vers l or. Les proches parents avaient accouru les premiers, pressés de boire du café au lait bien sucré, de manger de la viande aux principaux repas ( ) Les membres de la bellefamille avaient suivi sûrs d occuper la première place dans le nouvel Eden, talonnés par les voisins et autres relations ( ) Nul n avait conscience de vivre aux crochets de l adjoint du préfet, simple instrument, louche commode, qui permettait de puiser dans la gigantesque et inépuisable marmite publique». 9 (Ibrahima Ly, Les noctuelles vivent de larmes Paris, l harmattan, 1988 145). Cette présentation saupoudrée d un humour grinçant véhicule une critique de la logique de la mendicité et du parasitisme due à une exportation non-pertinente en milieu urbain des traditions du communautarisme et du partage. La pérennisation de telles pratiques ne risquerait-elles pas de conduire et d aggraver le pillage de l Etat assimilé à une «marmite publique»? La préoccupation utilitariste, le didactisme moralisateur sont souvent présents de manière sous-jacente dans de nombreux textes ; il arrive parfois que la posture narrative épouse le ton de l essai pour fustiger l impuissance et la stérilité des pouvoirs. Ceci est illustré par l absence totale dans les textes- des lieux de la création, de l intelligence et des loisirs sains (écoles, université, cinémas, espaces verts) par opposition à la surabondance d espaces déprimants et laids, lieux d incubation et de déploiement de la crise du sujet négro-africain (prison, hôpital.) Etant donné que les narrateurs organisent généralement leurs récits à 9 Jean-Francois BAYART, L Etat en Afrique, la politique du ventre, Paris, Fayard, 1989. 296
Bernard EKOME OSSOUMA partir du point de vue des personnages dissidents, on observe une adéquation entre la laideur des lieux (laideur extérieure) et la laideur interne des personnages. Ces deux laideurs sont actualisées,sur le plan artistico-littéraire par le choix d une écriture picturale grâce à laquelle le lecteur est convié à visualiser les corps flasques et gélatineux des hommes au pouvoir chez Ayi Kwei Armah ainsi que la décrépitude physique du peuple masculin atteint de vieillesse chez Beyala L insurrection romanesque à l égard des pouvoirs politiques ou traditionnels s opère aussi par le traitement subversif de l une des couleurs emblématiques de l Afrique subsaharienne : c est la couleur verte présente sur la quasi-totalité des drapeaux des Etats de cette région. Le vert symbolisant naturellement la forêt giboyeuse et hébergeant par ailleurs des essences rares dont l exploitation rationnelle est susceptible d accroître la richesse de ces pays. Or, dans de nombreux romans, le vert et ses diverses variantes représente la couleur de l uniforme arboré par les miliciens et des corps para militaires au service du commandement tropical. Par ailleurs, il est à relever que la soldatesque porte des chaussures d un noir terne et foncé et agit généralement dans la pénombre à l instar des sorciers maléfiques et des génies malfaisants de certains contes africains. Agir négativement dans les ténèbres correspond précisément au dessein de l imperium actualisé : entretien et diffusion de la terreur et donc éradication de toute velléité contestatrice chez les victimes. Il n est point hasardeux de relever que la dissidence et la démythification sont principalement le fait de sujets individuels dont l identité, l âge, le parcours narratif permettent de rectifier certains clichés curieusement aussi bien en vigueur durant l époque coloniale qu après les indépendances. Tanga, la femme-fillette que met en scène Calixte Beyala, sensibilise le lecteur non seulement sur le sort de l enfance africaine des excroissances urbaines des mégalopoles africaines, mais aussi et surtout, sur la condition de la femme négro-africaine en butte souvent à une interprétation phallocratique de la Tradition. Dans les deux cas (femme ou enfant), elle n a qu un seul droit : obéir à l époux ou au parent. C est cette soumission qui se veut éternelle que récuse violemment la romancière camerounaise, contribuant ainsi en l espoir d une démocratisation 297
Laideur et élément comique dans le roman négro-africain d expression française (1985-1995) totale de l espace public africain enfin débarrassé des machistes au pouvoir qui considèrent encore trop souvent la femme comme un objet sexuel. «l homme» d Ayi Kwei Armah se veut l incarnation d une espèce rarissime dans l Afrique littéraire de la désillusion post-indépendance : celle du Négro-africain honnête et travailleur (par opposition aux politiciens véreux et incompétents plus à l aise dans les péroraisons spécieuses que dans l élaboration et la conduite d une politique au service du bien-être général à l instar du chef verbeux Ndourou Wembido dans Les écailles du ciel de Monénembo). L homme de Kwei Armah veut aussi apporter un démenti à certaines thèses racistes que brocarde Jean-Marie Adiaffi dans La carte d identité, (Paris, Hatier, coll. Monde noir, poche,1980) : «l espèce du Nègre courageux est tellement rare qu il faudrait l exposer dans un musée zoologique, non sans l avoir décoré avant de le vouer à l adoration religieuse de son illustre tribu» (p.3), éructe le commandant (blanc) par ailleurs obèse et laid qui aura l occasion plus tard de ravaler son racisme pathologique grâce à l humour et à l humeur noirs. Les malheurs de Niélé et Solo, deux vieilles femmes que met en scène Ibrahima Ly dans Les noctuelles vivent de larmes, portent un coup à une idée généralement répandue : l Africain respecterait la personne âgée et ne s aviserait point de la brutaliser. Las! Niélé et Solo sont victimes de quolibets et de sarcasmes désobligeants avant que d être affreusement torturées au prétexte qu elles seraient des vieilles sorcières maléfiques. L accusation- invérifiable- apparaît d un anachronisme tragique dans un contexte urbain. Voici que le narrateur offre, au moyen d une esthétique qui heurte la morale(description minutieuse des tortures infligées à deux octogénaires pathétiques) l occasion du sursaut salvateur qui passe par l abandon de certains aspects rétrogrades des traditions. L accusation du personnage(et/ou du narrateur) dissident atteste qu il ne désespère peut-être pas de ramener des pouvoirs égarés à la raison parce qu il semble subodorer chez ces êtres au pouvoir un reste d humanité à défaut d humanisme. Est-ce pour cela que les pesanteurs socio-traditionnelles sont convoquées pour servir de circonstances atténuantes aux pouvoirs? 298
Bernard EKOME OSSOUMA Nous allons voir plus loin que de nombreux romanciers considèrent qu il ne faut guère ergoter sur l identité bestiale des pouvoirs mis en scène et qu on ne saurait leur trouver des circonstances atténuantes. Voici ainsi le dissident pacifique et vaguement rêveur invité à se révolter et à lutter après avoir visité les fous que met en scène Ngandu Nkashama, les prisonniers d Ibrahima Ly ou les affamés de Mandé Alpha Diarra, respectivement dans Le pacte de sang, (Paris, l Harmattan, 1984), Toiles d araignées, (Paris, l Harmattan, 1982), Sahel! Sanglante sécheresse (Paris, Présence africaine, 1981). Ces trois œuvres romanesques ont opté pour une écriture hyperréaliste, ce qui n est guère compatible avec le rire carnavalesque, celui de la dérision et de l autodérision. 2. L option du «sérieux» réaliste La posture narrative dans les textes de Pius Ngandu, d Ibrahima Ly et d Alpha Diarra est au dévoilement de l horreur ; l écriture ici ne se contente pas de suggérer mais emprunte le ton du reportage pour dire l abjection. Celle-ci s actualise par le cantonnement des récits dans l évocation des lieux, dans le choix de personnages infra-humains attestés par un mode d expression de l ordre du zoologique. 2.1. Les lieux Dans Toiles d araignées de Ly, l essentiel de la narration se déroule dans un immense et putride camp de concentration : la prison du Beleya tandis que chez Ngandu Nkashama avec Le pacte de sang, la narration converge de manière itérative vers le centre neuro-psychiatrique de Maramba où sont enfermés des malades mentaux. La prison du Beleya et le camp de Maramba présentent un aspect extérieur qui ne paie pas de mine. L option réaliste des récits commande de décrire longuement ces deux endroits de la répression et la claustration. On peut observer que ces deux lieux sont extérieurement décrits lorsque le soleil est à son zénith d où il se dégage alors une sensation de calme et de quiétude apparents qui naturellement contrastent avec les horreurs qui s y déroulent. 299
Laideur et élément comique dans le roman négro-africain d expression française (1985-1995) Si la prison du Beleya est installée en pleine zone urbaine, on peut relever que le camp de Maramba est situé assez loin de la ville en pleine zone verdoyante et luxuriante (la couleur verte ici oblitérant l horreur). L architecture de ces deux espaces est d une indigence et d une banalité destinées à les faire apparaître comme des endroits «normaux» au diapason avec les habitations avoisinantes. Ce qui attire le regard de l observateur sagace c est la sensation d abandon, la tristesse d une végétation non entretenue et non arrosée au Sahel et la vision d une végétation démente autour du camp Maramba. Le lecteur-visiteur est aussi surpris par la vétusté des bâtiments imputable à la détérioration des matériaux ayant servi à leur construction. Sur le plan juridique, on déplore une d évocation de cadre légal ou de textes réglementaires régissant le fonctionnement de ces établissements publics (à défaut d être d utilité publique). Naturellement, il existe ni service d accueil, ni service de communication : les pensionnaires ne reçoivent aucune visite, il est étrange de ne relever nulle part la moindre allusion à l alimentation des détenus et encore moins à une quelconque promenade. Vus de l extérieur, la prison du Beleya et le Centre neuro-psychiatrique apparaissent pour ce qu ils sont : des endroits de quasi-inhumation (les cellules y sont au sous-sol) pour une viande humaine en sursis. Lieux d accueil d une populace para humaine, la prison du Beleya et le camp de Maramba s actualisent comme un transit (ou une escale) dans le voyage au bout de l horreur auquel nous convient, entre autres, Ngandu et Ibrahima Ly. Le terme «naturel» de ce voyage est la mort et c est pour cela qu on relève dans le roman d Ibrahima Ly la proximité entre la prison qui broie les corps, l hôpital qui constate les derniers soubresauts des agonisants et le cimetière où les malheureux peuvent enfin reposer en paix. Le triptyque prison-hôpital-cimetière est systématiquement opératoire chez Ibrahima Ly car on ne sort pas vivant de la prison du Beleya. Non seulement on ne sort pas vivant des prisons-mouroirs, mais les malheureux pensionnaires ne peuvent guère avoir la (maigre) consolation d être inhumés dans leur (relative) intégrité corporelle car voilà qu aussitôt Ngandu Nkashama évoque un juteux et macabre trafic d organes humains et spécialement des parties génitales mâles particulièrement appréciées de quelques dignitaires 300
Bernard EKOME OSSOUMA ministériels nécrophages inquiets à la veille d un énième remaniement gouvernemental. La nécrophagie est également présente dans le roman de Mandé Alpha Diarra avec toutefois «des circonstances atténuantes» dues à une famine mortelle qui ne laisse guère aucune autre alternative aux rescapés et ce d autant plus qu il apparaît diététiquement moins dangereux pour l organisme humain relativement sain de consommer une chair morte plutôt que de prendre le risque de s empoisonner avec les produits avariés étalés au marché : «il y a des quantités de viandes détériorées, gâtées, pleines de larves, de tonnes d eaux pourries utilisées dans les brasseries et les limonaderies. Il y a des cargaisons de produits laitiers totalement décomposés revendus au prix fort dans les maternités et les centres de puériculture.» (Ngandu Nkashama, Le pacte de sang, p. 276). La prison, l hôpital, le centre neuro-psychiatrique et enfin le marché insalubre apparaissent comme des lieux infects et infectés et augurent mal du côté avenant et plein d allant des hommes (ou plutôt des bipèdes humanoïdes qui en tiennent lieu) mis en scène dans ces textes. 2.2 Les hommes L observateur relève que les êtres humains mis en scène chez Pius Ngandu, chez Ly et chez Alpha Diarra sont définis par le manque et relèvent généralement du lexique médical ou psychiatrique. Ibrahima Ly, au début de son œuvre, décrit longuement des lépreux répugnants tandis que nous avons noté plus haut que Ngandu Nkashama met en scène des malades mentaux incarcérés au camp de Maramba, cependant que Mandé Alpha Diarra présente des épouvantails infra humains pitoyables et effrayants victimes d une famine terrifiante : ce sont des êtres faméliques, des enfants rachitiques au crâne brachycéphalique et avancée supplémentaire dans l horreur qui serviront de plat de résistance aux vautours et aux charognards sous le regard consterné et impuissant des parents avachis. Le romancier malien n épargne guère au lecteur les détails les plus scabreux et les plus macabres dans la description parfois palilalique des difformités physiques de l être humain. Sur le plan physique, l être humain mis en scène est ainsi exhibé comme inachevé et imparfait à mi-chemin entre l animal et l humain positif, élevé et intelligent. 301
Laideur et élément comique dans le roman négro-africain d expression française (1985-1995) Ces trois qualités font tragiquement défaut aux prisonniers qu Ibrahima Ly actualise dans son roman : vivant dans des conditions d hygiène épouvantables, les détenus sont constamment dénudés n ayant plus que faire des sentiments tels que la honte ou la pudeur : leurs corps étant devenus un supplice, il n y a plus lieu d en prendre soin estiment plusieurs d entre eux qui s abîment ainsi dans des distractions suicidaires et tragi-comiques à l exemple du concours de pets qui causent parfois d irrémédiables déchirures au bas corporel des compétiteurs. Le narrateur fait preuve d humour sardonique lorsqu il relève que dans ce championnat nauséabond l un des acteurs souffrait d hémorroïdes d où il s en suivait pour le malheureux des mésaventures anales qui déclenchent l hilarité de ses compagnons de cellule cependant qu il tente péniblement de remettre en bonne place son anus en exil. L épisode introduit une dissonance hilarante dans l option du sérieux réaliste. Cependant le rire demeure généralement frappé d interdiction de séjour dans cette prose parfois étouffante à force d étalage récurrent de la barbarie à l instar du viol de Mariama par un lépreux dans Toiles d araignées ou des bastonnades quotidiennes «généreusement» distribuées par deux matons relevant du psychopathologique (à moins que ce ne soit de la robotique vu leur insensibilité minérale). Si les hommes (mâles) sont généralement décrits comme globalement irrécupérables qu ils soient du côté des pouvoirs ou qu ils en soient les victimes à l instar des prisonniers de Ly dont le narrateur ne se sent guère solidaire vu leur cruauté entre eux et leur machisme indécrottable, la femme par contre est fortement valorisée. En réalité, c est elle qui apparaît comme humaine, laborieuse et généreuse à l instar des femmes belles et élégantes que décrit Ibrahima Ly et surtout de l héroïne Mariama qui prend la figure du martyr ; elle n éprouve aucune haine envers ses geôliers tortionnaires. Ses paroles sont celles de la douceur, de la rédemption des siens pour lesquels elle se sacrifie sans protester. Il arrive toutefois que des femmes protestent, se révoltent (même si leur révolte demeure silencieuse et contemplative) à l instar de Tanga de Calixte Beyala. Le rejet de l oppression même s il demeure intime et peu contagieux est néanmoins un premier pas vers l émancipation de la femme et il apparaît parfois nécessaire que cette libération espérée et rêvée fût précédée d un acte violent fondateur et voilà qu une femme frêle abat d un coup de pistolet Farichan-Zan, un chef militaire venu réprimer dans le sang une jacquerie paysanne consécutive à 302
Bernard EKOME OSSOUMA une terrible disette et à la totale indifférence des Autorités dans Sahel! Sanglante sécheresse (déjà cité en introduction). Si les femmes apparaissent généralement murées dans un silence stoïque (y compris dans les moments les plus douloureux où par exemple Mariama serre les dents alors qu un déluge de coups de fouet et de cravache s abat sur elle), les hommes au contraire optent pour un mode de communication plus bruyant et par conséquent ressortissant au domaine zoologique :hurlements des détenus battus chez Ly, rugissements suivis de ricanements terrifiants des malades mentaux du camp de Maramba chez Pius Ngandu,grondements et barrissements de colère des affamés précédant l assaut contre un magasin retenant les stocks alimentaires et entretenant ainsi une pénurie criminelle dans le roman d Alpha Diarra, caquètements et gloussements d autosatisfaction des ogres infantiles au pouvoir que met en scène Sony Labou Tansi dans ses romans polyphoniques et carnavalesques. 3. L option de la polyphonie et du rire carnavalesque Le qualificatif «carnavalesque» a été emprunté à l ouvrage du critique Russe Bakhtine sur Rabelais 10. Le carnaval est généralement considéré comme un lieu et un moment de défoulement au cours duquel il est licite d opérer certaines inversions sociales les barrières socioprofessionnelles, économiques et éthiques tendant à s amenuiser ; l univers carnavalesque est un univers ambivalent où les rires peuvent aussi exprimer des pleurs, où la louange excessive fonctionne de pair avec l injure grossière Chez Sony Labou Tansi, le rire carnavalesque est déclenché par la caricature grotesque qui caractérise l apparence physique, les actes et les propos des «guides providentiels» (l épithète étant ici une évidente ironie). La convocation parfois délirante de l humour grincant ou de l ironie tragique qui déclenche le rire pleuré( ou le pleurer rire selon le titre carnavalesque d un roman d Henri Lopes)est observable sous d autres cieux dont l écriture se heurte follement au politique. 10 Mikhaïl BAKHTINE, L œuvre de François Rabelais et la culture populaire au moyen âge, Paris, Gallimard, 1978, trad. fr. 303
Laideur et élément comique dans le roman négro-africain d expression française (1985-1995) Le célèbre écrivain d origine colombienne G.G Marquez 11 et d autres écrivains d Amérique latine ont aussi opté pour la farce et l exagération grotesque pour exprimer leur malaise tandis que Milan Kundera 12 privilégie lui aussi le rire et l humour comme modalités littéraires de dénonciation des dictatures dites communistes de l ex-europe de l est. L un des points de convergences des praticiens littéraires du rire carnavalesque est que celui-ci permettrait de préserver la santé mentale des victimes des militarocraties d Amérique latine et d Afrique noire. A l instar de tout pouvoir totalitaire se prenant très au sérieux, celles-ci ont déclaré la dérision et la satire politiques et artistiques personae non gratae. Rejetées de la sphère publique investie et phagocytée par le monolinguisme et le sérieux officiel mortifère, la dérision, l ironie et la satire se sont retrouvées dans la rue véhiculées et vivifiées par les bouches de «ceux qui refusent de s affaisser au cachot du désespoir» (A. Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, présence africaine, 1955). Interdit de séjour, le rire moqueur devient subversif, irrévérencieux et toujours d une saine insolence prenant pour cible la personne physique du chef de l Etat comme le révèle avec jubilation Comi Toulabor dans un article décapant rendant compte de l humour corrosif et séditieux du peuple éwé au dépens de l ex président togolais. Celui-ci est ainsi systématiquement évoqué en liaison avec le simiesque, le scatologique et le sexuel. Ce sont là trois composantes récurrentes utilisées par le parti des rieursrésistants que mettent en scène les narrateurs laboutansiens successifs. L œuvre littéraire de Sony Labou Tansi offre une lisibilité ambivalente : dénonciation éruptive et âcre des tyrans de la négritie ; hymne à la vie, à la plénitude de la vie par opposition «à la vie et demie» proposée par les dictateurs et leurs tueurs psychopathes. Pour brocarder mais aussi pour ramener ces derniers dans l ordre de la vie, le narrateur laboutansien insiste lourdement sur l aspect carné et carnivore des chefs. 11 Gabriel GARCIA MARQUEZ, Cent ans de solitudes, Paris,Seuil, 1980 ; Le général dans son labyrinthe, Paris, Grasset,1990. 12 Milan KUNDERA, : Risibles amours, Paris, Gallimard, 1986. 304
Bernard EKOME OSSOUMA «Le repas du guide providentiel qu on avait trouvé à son début prenait habituellement quatre heures.il touchait à sa fin. Le sang coulait toujours». (La vie et demie, Paris, Seuil, 1979, p.12). La durée très élevée du repas présidentiel peut déclencher le rire moqueur devant la boulimie gargantuesque du Premier Magistrat du pays mais l approche présence du sang (animal ou humain?) transformera peu à peu ce rire en rictus grimaçant pour le lecteur négro-africain amené à se souvenir des allusions-et même des accusations formulées par certaine presse hexagonale au sujet de l anthropophagie d un «empereur» négro-africain déchu. Après la bouche (à moins que ce ne soit la gueule ou le groin) et la bedaine des chefs, l écriture laboutansienne investit et dévoile l anatomie intime du colonel dans L Etat honteux, (Paris, Seuil, 1981). Le narrateur de ce roman informe le lecteur et met les rieurs de son côté en révélant que les testicules du Président Lopez pèsent sept kilogrammes (!?) Le comique est déclenché par la mise à nu d un personnage censé être important et les rieurs tiennent leur vengeance hilarante dans l émission sonore et ininterrompue de leur rire censé les consoler de ce «monné» (Outrages, défis, injures et humiliation, allusion à un roman d Ahmadou Kourouma). Les rieurs laboutansiens (qui incarnent un embryon de citoyens africains contre les dictateurs) se moquent au moyen du rire carnavalesque du décalage entre les corps (surtout les parties animales) très performants des hommes au pouvoir qui les rapprochent de l ogre et un âge mental voisin de celui d un bébé d où la non prise en compte de sentiments tels que la honte, la pudeur, la mesure, les limites à ne pas dépasser, le sens de l honneur et la dignité de la fonction présidentielle. Est-ce pour cela qu un Jean quelque chose dans La vie et demie décide la retransmission radiotélévisée de la cérémonie de dépucelage par ses soins d une cinquantaine de vierges? La séance ne peut manquer de déclencher une hilarité peu à peu réprimée par un sentiment d humiliation devant la pitrerie obscène ; le même rire triste est identifiable lorsqu un énième Jean quelque chose-sorti d une procréation industrielle délirante-mobilise des moyens sanitaires et militaires importants et déclare la guerre au mot «fesse» proscrit par lui. La défaite présidentielle et l auto-immolation susbséquente du satrape tropical par le feu laissent un goût amer aux rieurs laboutansiens conviés à ce spectacle clownesque. 305
Laideur et élément comique dans le roman négro-africain d expression française (1985-1995) De manière générale, face aux actes extrêmes des ogres infantiles au pouvoir, les rieurs laboutansiens adoptent généralement une stratégie prophylactique de prévention (donner du calmant c est-à-dire de l alimentaire et du sexuel au pouvoir afin de ne pas être dévoré) ; c est ainsi que Chaïdana dans La vie et demie offre ses charmes intimes à des dignitaires du régime d où il s en suivra une hécatombe carnavalesque, car risible, parmi les amants éphémères de la lascive fille de Martial. Et les rieurs de rire de la force héroïque d une femme essoreuse capable de faire mordre la poussière au pouvoir mâle dans un domaine (la sexualité) où celui-ci est pourtant crédité d une aptitude et d un savoir-faire épiques qui n ont d égal que sa ménopause intellectuelle. Cependant, Chaïdana ne saurait être proposée en modèle aux victimes (simplement humaines) des pouvoirs en raison de la duplication fantastique de ces derniers qui leur assurent une impunité et une immunité quasi éternelles. C est pour cela que leur police peut attendre 47 ans avant de daigner venir constater un crime dans Les sept solitudes de Lorsa Lopez (Paris, Seuil, 1985). Or les victimes des tyrans (malgré un rire crispé et grimaçant) ne peuvent guère attendre car leur corps physique risquerait d être gagné par la laideur qui impose à l action et à la vie humaines un terme biologique rédhibitoire. C est pour cela que dans L anté peuple, (Paris, Seuil, 1983) les rieurs cessent de rire passivement et élaborent au contraire des stratégies de résistance active (initiatique) dans la forêt. Cela permet aux uns et aux autres (compte tenu du niveau d études et du sexe) de congédier l indifférence, les protestations lacrymales ou hilarantes, la pusillanimité (actualisée par le désir de fuiteémigration) afin de se replonger à l intérieur de soi et de rejeter «la vie et demie», la vie estropiée et d agir en coalition avec d autres. La vie totale n est envisageable et réalisable qu auréolées des valeurs qui ont pour noms : solidarité, liberté, le rire humoristique (indice de bonne santé démocratique). La concrétisationchimérique (?)- de cette vie totale permettra peut-être à Sony Labou Tansi de reposer en paix et de muer le rire carnavalesque de ses personnages (rire dissimulant une envie de pleurer de rage et de honte) en un rire serein et gai car la laideur incarnée par des ubus tropicaux aura été réduite à défaut d être totalement bannie. 306
Conclusion Bernard EKOME OSSOUMA Au terme de l analyse, il ressort que les textes mis en étude confirment le parti-pris de l engagement de la littérature africaine d hier et d aujourd hui. La réflexion développée autour de la liaison entre la laideur et l élément comique permet d observer l évolution esthétique novatrice des romanciers négroafricains passant d un modèle d écriture privilégiant le réalisme naturaliste avec intrigue unique et linéaire et un narrateur omniscient s exprimant à la troisième personne du singulier à une écriture plus modeste et plus collective (et moins idéologique). Ce qui est conforme au paradigme bakhtinien du dialologisme qui prescrit que le roman est le genre de la polyphonie, de la pluralité linguistique. C est pour cela que l analyse souligne subrepticement les prises de paroles des femmes jeunes (à l instar de Tanga mise en scène chez Beyala) et leur tentative de s émanciper de la tutelle phallocratique et traditionnelle comme cela est tracé chez Mande Alpha Diarra et surtout chez Ibrahima LY dans Toiles d araignées. Cependant que le rôle déterminant attribué à Chaïdana, la fille de l opposant Martial, dans La vie et demie participe de cette révolte contre l infantilisation constante des sujets féminins africains et leur cantonnement au rang d objet sexuel. Par ailleurs, il est avéré que les protagonistes des oeuvres analysées mettent l accent sur l action collective au détriment de l indécision attentiste et des atermoiements existentiels auxquels nous ont habitués un Samba Diallo (dans L aventure ambiguë de Kane, Paris, Juliard 1961) ou un Ibrahima Dieng dans Le Mandat (Paris, Présence africaine, 1965) de Sembene Ousmane. C est ainsi que les affamés mis en scène chez Alpha Diarra s organisent et agissent cependant que les rieurs résistants de Sony Labou Tansi se dressent collectivement et dans l hilarité contre les Pouvoirs iniques et violents. Cette mobilisation populaire n est pourtant par une garantie de réussite. Au contraire, les résultats des actions envisagées ou menées sont souvent sanctionnés par l échec. Puisque les Princes tropicaux continuent à régner dans l impunité et l immunité. Pourquoi cet échec des protagonistes? Est-ce parce que leurs actions ne visent pas réellement à subvertir les fondements d un univers 307
Laideur et élément comique dans le roman négro-africain d expression française (1985-1995) africain post-colonial accablé par «le rationalisme sclérosant, la course effrénée du bien être matériel, la laïcisation progressive du monde»? 13 Autrement dit : n est-ce pas l absence de Dieu aussi bien chez les Princes tropicaux que chez leurs victimes larmoyantes ou hilarantes qui expliquerait l échec dans le roman africain? Bibliographie 1. Oeuvres critiques BAKHTINE, Mikhaïl, 1978 - L œuvre de François Rabelais et la culture populaire au moyen âge, Paris, Gallimard. BAYART, Jean-François, 1989 - L Etat en Afrique, la politique du ventre, Paris, Fayard. BRUCKNER, Pascal, 1995 - La tentation de l innocence, Paris, Grasset. CORNATON, Michel, 1990 - Pouvoir et sexualité dans le roman africain, Paris, l Harmattan. DABLA, Sewanoun, 1986 - Nouvelles écritures africaines. Romanciers de la 3 e génération, Paris, l Harmattan. FAME NDONGO, Jacques, 1988 - Le prince et le scribe, Paris, Berger-Levrault. GAGNEBIN, Muriel, 1978 - La fascination de la laideur,coll. L âge d homme, Lausanne. MOURALIS, Bernard - Littérature et développement, Paris, Silex, 1984. TOULABOR, Comi - «Jeux de mots ; jeux de vilains» Lexique de la dérision politique au Togo, in Politique africaine no 3 p.55-71, Paris Karthala, septembre1981. II-Oeuvres sur le comique BERGSON, Eric, Le rire, Paris, P.U.F,1940. BLONDEL, Eric - Le risible et le dérisoire, Paris, P.U.F,1988. FREUD, Sigmund - Le mot d esprit et ses relations avec l inconscient, Paris, Gallimard. GRANEL, Nicolas-Martin - Rires noirs, Paris, Saint-Maur, Sepia, 1992. ISSACHAI OFF, Michael - Lieux comiques, Paris, José Corti, 1990. 13 Thomas MELONE : «La critique littéraire et les problèmes du langage» in Présence africaine, Paris, no 73,1970, p.27. 308
Résumé : L'ESCLAVAGE ET LA DETTE Jean-Emile MBOT Université Omar Bongo Libreville (GABON). A la question «qu'est-ce que l'esclavage?» la réponse apparentée ici est que l'homme est mis en servitude pour payer sa dette. Notre propos porte sur la dette qui mène à l'esclavage : de la dette temporaire du captif à la dette perpétuelle de l'esclave, jusqu à la dette des Etats africains contemporains. De la dette temporaire du captif à la dette permanente de l esclavage. Mots-clés Dette, esclavage, Gabon, héritage, identité, marchandise, privé, publique, travail forcé, vente. Abstract : To the question «waht is slavery?» the answer suggested / given here is that Man is held in servitude / bondage to pay his debt. Our paper deals with the debt that leads to slavery : from the captive s temporary debt and the slave s / bondman s perpetual debt to debt servicing in contempray African states. Key words Debt, slavery, Gabon, heritage, identity, good, private, public, forced labour, sales Introduction Les peuples bantou de l'afrique Centrale considèrent que les pygmées sont leurs débiteurs éternels. Et en vertu de cette dette mythique et perpétuelle, ils peuvent, sans autre forme de procès, chasser et faire des plantations dans les forêts que ces derniers habitent. Dans le même ordre des anecdotes de l'histoire des échanges inégaux et des esclavages qui peuvent en être la conséquence, un récit oral ikota du Gabon (Tite Maboueli, communication personnelle, 1997) rapporte comment des familles entières furent assujetties lors de la famine de 1929 pour avoir volé le manioc dans un champ. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 309-322
Jean Emile MBOT A la question «qu'est-ce que l'esclavage?» la réponse apparentée ici est que l'homme est mis en servitude pour payer sa dette. Notre propos porte sur la dette qui mène à l'esclavage : de la dette temporaire du captif à la dette perpétuelle de l'esclave, jusqu à la dette des Etats africains contemporains. La captivité était considérée en Afrique bantu comme une sanction réprimant les crimes non passibles de la peine capitale. Les causes de la captivité sont nombreuses, et sont vues comme dette envers la société. Il en est de même de l'accusation de sorcellerie, notamment à la suite d'un décès. Les débiteurs insolvables pouvaient se livrer eux-mêmes ou avec leur famille (cela dépendait bien entendu de l'importance du dû) afin de racheter leur liberté en travaillant. Il était nécessaire de faire en Afrique quelque chose des prisonniers de guerre, des criminels et des vauriens, qui existent d'ailleurs dans toutes les sociétés du monde. La solution africaine fut de les réduire en esclavage, c'est-àdire de leur conférer un statut spécial, grâce auquel, retranchés de leurs congénères, ils ; seraient surveillés attentivement et recevraient en même temps la sécurité et une situation. En ce sens, le mot " esclave " signifie une personne rattachée à un groupe domestique par des liens de non-parenté mais qui comportent des éléments de servitude. Rejetés par leur père et mère naturels, ou bien "vendus en esclavage" par eux, les esclaves subissaient une forme de bannissement qui, pour certains groupes, consistait à saisir le criminel ou le parent indésirable et, avant de le vendre, à accomplir un rituel pour "rompre la parenté". Une première distinction est à faire, très générale, entre esclaves, marchandise (les «captifs de traite» de l'administration coloniale française) et esclaves dits domestiques ("captifs de case" ou "captifs" tout court). Les esclavesmarchandises (Le Testu 1918) sont exactement cela : une marchandise qu'on se procure pour la vendre ou revendre avec profit. A la mort d'un chef, les esclavesmarchandises peuvent être immolés pour accompagner le défunt dans sa tombe (Rey, 1971). Pierre Alexandre (1981) nous montre à juste titre que le statut de l'esclave marchandise est vite décrit : il est inexistant, ou plutôt, comme le notait Pierre-Philippe Rey (1971), il est une matière de «bien de prestige». L'esclave de cette catégorie n'est pas une personne, ni même un être humain et cette déshumanisation est d'autant plus marquée qu'il est plus loin de son pays d'origine, ce qui se conçoit parfaitement puisque c est l appartenance sociale à un 310
L esclavage et la dette groupe d'origine ou d'adoption qui confère le statut. Les esclaves domestiques peuvent, eux aussi, être des prisonniers de guerre ou des descendants de prisonniers de guerre (Rey 1971). C'est leur origine la plus fréquente, mais il en est d'autres : notamment la mise en servitude pour gager une dette, ou le paiement d'une condamnation judiciaire. Il ne s'agit pas, dans ce dernier cas, de criminels : ceux-ci, on l'a vu, doivent être exclus de la société, donc vendus hors de celle-ci, peine qui constitue l'équivalent d'une condamnation à mort, et qui est aussi définitive. La servitude par mise en gage ou pour dette peut, au contraire, n'être que temporaire, prendre fin une fois la dette acquittée, ou encore à une échéance fixée d'avance, d'accord parties ou par la coutume. Le statut des captifs de ce type peut être très proche de celui des otages vivant dans certaines cours royales - c'est un cas où le terme de «captif» est préférable à celui d'«esclave». Il arrive aussi que la mise en gage d'une fille (Mayer 1992 : 188) se termine par un mariage dans la famille des créanciers-gagistes qui la ramène, en quelque sorte, au droit commun. Paul Du Chaillu définit en 1863 sur les côtes gabonaises une règle générale selon laquelle, dans les communautés de la côte, les esclaves reçus en héritage comme les parents ne sauraient être sujets à la vente. «Lorsque j'arrivai, un négrier portugais venait précisément de quitter la côte pour se rendre à l'île Saint-Thomas, ayant à son bord soixante dix huit esclaves. Cependant ni le roi, ni les chefs, ni leurs sujets ne vendent les esclaves dont ils sont propriétaires par héritage. J'ai vu de ces esclaves-là qui vivaient dans le village depuis cinquante ans. Leurs enfants non plus ne doivent jamais être vendus. La vente des esclaves reçus en héritage est contraire aux coutumes de ces peuples, et une pareille action, pour nous servir de leurs expressions mêmes, attirait la honte sur eux». Les premiers esclaves marchandises étaient des condamnés politiques ou de droit commun, exclus de leur société, et des prisonniers de guerre récemment capturés. Bohanan affirme que la nature de l'esclavage n'est pas toujours bien comprise par les Occidentaux modernes. A l'époque où se développait le commerce des esclaves, les Européens et les Africains avaient chacun leur tradition d'esclavage, mais les deux traditions étaient d'un ordre très différent. L'esclavage africain (généralement appelé bénin, domestique, ménager ou 311
Jean Emile MBOT familial) était sur l'ensemble du continent une institution domestique, à quelques exceptions près. Les esclaves domestiques ont ceci de particulier que ce n'est pas leur valeur économique qui importe le plus (bien qu'ils pussent en avoir une, comme en ont les ménagères), mais leur valeur en tant qu'adeptes et symboles du prestige de leur maître. Au cours du commerce des esclaves, la version féodale et européenne du servage à base économique rencontra l'esclavage africain à base familiale et fondamentalement bénin. Comme pour bien d'autres aspects de la culture, la rencontre eut lieu d'abord sur la place publique. Les Africains ne voyaient rien de mal à vendre des esclaves, les Européens à en acheter. En fait, dans les premières transactions, beaucoup de Noirs furent traités comme des serfs, leur servage étant limité par contrat à une période de quelques années. Mais l'idée que chacun se faisait du rôle de l'esclave dans le monde du travail était radicalement différente. L'approvisionnement en esclaves devint une entreprise coûteuse et le " lien " se fit permanent. De la rencontre des deux esclavages et de l'établissement de nouvelles nations et de nouvelles économies, naquit une nouvelle institution : l'esclavage du Nouveau Monde. En Europe, l'esclavage était une tout autre institution, ayant une base différente, une histoire différente, et aboutissant à des conditions différentes. L'esclavage européen fut, dès l'origine, essentiellement économique ; peut-être serait-il plus exact de dire que l'esclavage domestique constituait une exception, bien qu'il existât côte à côte avec l'esclavage économique dans le monde. Ce lien avait un caractère purement économique. Toute personne endettée pouvait s'engager ou engager un membre de sa famille à travailler jusqu'à l'extinction de sa dette. Toute la notion de servage découle d'une éthique féodale qui se prolongea quelque temps. Les débuts de la traite des esclaves sont ainsi connotés par la dette. En effet, en 1441, une expédition conduite par Antam Gonsalvez et Nuno Tristan ramena en Europe dix captifs d'afrique. Certains de ces prisonniers donnèrent à ceux qui les avaient capturés l'assurance qu 'il recevraient une forte récompense s'ils les ramenaient en Afrique. Gonsalvez rembarqua donc ses prisonniers pour l'afrique et y reçut en échange «dix Noirs, hommes et femmes, de différents pays»...et diverses marchandises, dont... «un peu de poussière d'or». Plusieurs esclaves furent envoyés en grande pompe à Rome où ils furent offerts au pape Eugène IV. Les autres furent vendus à Lisbonne à prix d'or. 312
L esclavage et la dette Après cette première et fort lucrative opération, les navigateurs portugais prirent l'habitude de ramener des esclaves de chacun de leurs voyages en Afrique. L'esprit de dette a dores et déjà pris en charge la notion de l'esclavage depuis les débuts européens de la traite, marqué en cela par l'histoire européenne de l'esclavage. On passera progressivement de la dette temporaire du captif à la dette perpétuelle de l'esclave de l'évolution dans les conditions historiques de la servitude des Africains dans les plantations américaines dans les concession coloniales africaines. Après avoir été un immense réservoir d'esclaves, l'afrique devient le champ de bataille des impérialismes européens. Chaque pays s'y taille un fief, et les anciens comptoirs deviennent souvent les bases d'une fructueuses implantation. La colonisation permet toutes les pratiques ; les expéditions militaires achètent des esclaves aux marchands pour en faire des engagés «volontaires», les prises de villages s'accompagnent de prises de captifs, que l'on n'épargne guère. La traite n'était donc plus une réponse à une demande constante et sûre de main-d'œuvre africaine, elle était liée aux fluctuations du marché, aux transformations de l'économie, à l'importance respective du sucre, ou du tabac. La servitudes par des grandes concessions La conférence de Berlin prit sans aucun doute la décision importante par ses conséquences et en vertu de laquelle un pays ne pouvait réclamer un territoire que s'il l'occupait véritablement. Cette décision fut à la source du mouvement d'occupation que l'on a appelé la " mêlée pour l'afrique". En ce qui concerne le Gabon, Brazza a décrit les objectifs et rapporte des faits en ce qui concerne notre objet : la situation de l'esclavage. Brazza dit que par l'établissement de nouvelles stations françaises, la question de l'esclavage serait résolue dans ce riche bassin, riche par le sol d'une fertilité exubérante... noix de palme, arachide, essences précieuses, bois rouge, ébène, le commerce qui se produit par l'achat et la vente des esclaves perd donc son sens, dès lors que les mêmes hommes ainsi vendus peuvent servir à l'exploitation des richesses du pays. C est ainsi que l'esclavage 313
Jean Emile MBOT contribue à son tour à la conquête des débouchés de commerce et de l'ogooué. A l'issue de ces explorations Brazza peut conclure : «A l'heure présente les anciennes tribus de l'ogooué sont complètement dans nos mains. Par les traités qui les lient, leurs hommes nous doivent annuellement un temps déterminé de service ; en dehors de leur salaire, elles trouvent dans de sérieux avantages économiques et dans notre protection, compensation au temps qu 'elles nous consacrent». A côté de ces résultats, se placent d'autres, économiques, plus importants encore : «Le premier est d'avoir conquis sur les populations cette influence définitive qui doit, de l'avis de Brazza, constituer l'élément primordial essentiel de toute création de colonie. Tirer parti des indigènes, fondre leurs intérêts dans les nôtres, en faire nos auxiliaires naturels, c 'était là, suivant moi, un des plus hauts objectifs de ma mission». Au Gabon à partir de 1890, la loi française réglemente le domaine des territoires coloniaux. Dans cette réglementation, il est reconnu une certaine souveraineté aux indigènes dans le cadre de la loi domaniale française. Dans ce cadre, la restriction de la liberté d'exploitation des indigènes se renforce en même temps par le fait de leur exclusion- dès lors qu 'il est accordé des concessions et exclusivement aux personnes de nationalité française ou entreprises de droit français. Ces textes ont provoqué des frustrations non seulement de la part des gabonais mais aussi de la part des courtiers d'autres nationalités, le cas particulier des sociétés anglaises installées au Gabon avant les sociétés françaises. C 'est ainsi que le Bulletin du comité de l'afrique française de l'année 1898 rapporte des incidents entre concessionnaires français et établissements anglais en ces termes : «Si l'on se réfère aux institutions anciennes des peuples du Bassin de l'ogooué, et spécifiquement en matière de tenure foncière traditionnelle, on se rend à l'évidence que les lois domaniales françaises illustrées en matière de régime forestier pervertissent fondamentalement les règles d'appropriation, d'occupation, de gestion et de transmission de la terre - II en va de même pour les règles régissant la tenure végétale». 314
L esclavage et la dette Dans le cas extrême de cette perversion, l'etat français en devenant de fait propriétaire des terres rendait les Gabonais de fait étrangers sur ces mêmes terres. La législation du travail se comprend dans ce cadre quand l'etat colonial autorise aux concessionnaires français la contrainte sur les personnes en matière de travaux forcés notamment. On sait ce qu'il advint de l'application de ce décret, le «Travail libre» appliqué dans le cadre de l'autonomie des grandes concessions et géré par les textes autorisant la contrainte en cas de nécessité se transforma en travail forcé où se conjuguaient ensemble l'entreprise de pacification, la mise en service de concessions et la libération des esclaves devenus salariés. Il faut donc noter que la fin de l'esclavage coïncide avec l'occupation de l'espace du Bassin de l'ogooué par les grandes concessions, mais aussi et ce n'est pas un hasard avec le travail sous la contrainte certes - l'autochtone ne s'achète plus. Mais l'etat colonial peut le mettre en location auprès de l'employeur. Ce dernier ne se soucie ni de la santé ni de la mort de l'indigène - s'il meurt, il en demande un autre. Hubert Deschamps note que le Congo français (ensemble comprenant le Gabon) est resté célèbre par les abus du portage et l'exigence du caoutchouc. Les populations locales, hommes et femmes devaient, faute de chemins de fer et d'animaux de bât, assurer tous les transports de marchandises sur leur tête, d'une manière à peu près incessante. Les gardes doivent se livrer devant la fuite des habitants à une véritable chasse à l'homme ; aussi arrive-t-il qu'ils soient attaqués, blessés et fréquemment tués. Plus tard en contradiction avec l'abolition du portage, on devait faire face à la construction du chemin de fer Congo-Océan et des grands axes routiers du Gabon. Il fallut faire venir des travailleurs forcés ; beaucoup, dépaysés, mal nourris, moururent. Les Compagnies concessionnaires à qui avait été remise l'exploitation de la colonie exigeaient des livraisons de caoutchouc sylvestre. Le même Deschamps rapporte que ces miliciens des Compagnies, chargés de faire appliquer ces consignes, étaient appelés par les indigènes Touronkou (les Turcs), nom donné autrefois aux guerriers esclavagistes. 315
Jean Emile MBOT L'habitude du travail salarié ne se prit que lentement, l'administration eut longtemps recours pour ses besoins à des réquisitions temporaires. Dans les pays où s'étaient établis des colonies des blancs, inaugurant les cultures d'exploitation (cacao, café, exploitation de l'okoumé), la pression administrative les aida ainsi fréquemment à se procurer de la main-d'œuvre. Deschamps note que c'est seulement en 1930 que les procédés du travail forcé furent condamnés par la S.D.N. Le travail obligatoire ne pouvait être admis qu'à quatre conditions simultanées incontrôlables : En cas d'urgence et d'impossibilité à se procurer la main-d'œuvre volontaire ; Uniquement pour des fins jugées d'intérêt général ; Qu'il ne représentât pas un fardeau trop lourd dans les conditions sanitaires satisfaisantes et moyennant une rétribution convenable. On peut mettre fin à ce commentaire sur la réglementation coloniale du travail dans le Bassin de l'ogooué en nous référant à André Gide qui confirme cet état de choses dans son ouvrage Voyage au Congo. Nous avions le cœur si serré par la déposition de Samba N'Goto et par les récits de Garron, qu'à la rencontre que nous fîmes d'un groupe de femmes en train de travailler à la réfection de la route, nous ne pouvions même plus leur sourire. Ce pauvre bétail ruisselait sous l'averse. Nombre d'entre elles allaitaient tout en travaillant. Tous les vingt mètres environ, aux côtés de la route, un vaste trou, profond de trois mètres le plus souvent ; c 'est de là que sans outils appropriés, ces misérables travailleuses avaient extrait la terre sablonneuse pour les remblais. Il était arrivé plus d'une fois que le sol sans consistance s'effondrât, ensevelissant les femmes et les enfants qui travaillaient au fond du trou. Ceci nous fut redit par plusieurs. Travaillant le plus souvent trop loin de leur village pour pouvoir y retourner le soir, ces femmes se sont construit dans les forêts des huttes provisoires préalables abris de branches et de roseau. Nous avons appris que le milicien qui les surveille les avait fait travailler toute la nuit pour réparer les dégâts d'un récent orage et permettre notre passage. Ailleurs, Gide rapporte encore : «La cause de tout cela, c'est la C.F.S.O. (Compagnie Forestière Sanga- Oubangui) qui, avec son monopole du caoutchouc et avec la complicité de l'administration locale, réduit tous les indigènes à un dur esclavage. Tous les villages, sans exception aucune, sont forcés de fournir caoutchouc et manioc pour la C.F.S.O., le caoutchouc au 316
L esclavage et la dette prix d'un franc le kilo, et le manioc à un franc, le panier de dix kilos. Il est à remarquer que dans la colonie de l'oubangui-chari, le caoutchouc est payé de 10 à 12 francs le kilo aux indigènes et le manioc 2,50 F le panier. Un indigène, pour récolter 10 kilos de caoutchouc, est obligé de passer un mois en forêt, souvent environ à 5 ou 6 jours de marche de tout village ; par conséquent ils n ont pas beaucoup d'enthousiasme pour cette récolte, qui leur assure une maigre rétribution mensuelle ; ils préfèrent travailler à la récolte des noix de palmistes, beaucoup plus facile, à proximité de leur village, et qui leur sont payées vu la concurrence (ce produit n'étant pas concédé à la C.F.S.O.) jusqu'à un franc le kilo, et souvent davantage. Un indigène peut, sans fatigue, et en retournant coucher chaque nuit dans son village, en fournir 30 kilos mensuellement». Et le prix à payer pour servir les grandes concessions était au quotidien comme le souligne encore Gide : «Que l'on fait payer au blanc un prix établi fort au dessous de la valeur réelle. C'est ainsi que le poulet, pour lequel le blanc donne 1 franc, est payé 3 francs par l'indigène. Un de nos porteurs hier nous demandait d'acheter à sa place un poulet, que lui paient trois fois plus cher». Faut-il voir dans la dénonciation de Gide le sens à l'équation dette égale esclavage? Parce qu'ainsi que le veut l'esprit des nations dites modernes, esclavage et dette se conjuguent ensemble - Si l'on examine le sens donné au mot esclavage par le dictionnaire Larousse, on note qu'il s'agit d'une action par laquelle une ethnie, une nation, un Etat soumet tout ou partie d'un groupe social étranger à un régime économique et politique qui prive la plupart de ses membres de toute liberté, les contraint à la déportation et les charge par la force de certaines fonctions économiques, le plus souvent sans autre contre-partie que le logement et la nourriture. Que dire de la dette, autre terme de l'équation? L'esclave qu'on vend a une dette vis-à-vis de la société qui le met en vente. Le vendeur ne fait que racheter la dette de l'esclave qui reste encore endetté dans son nouvel assujettissement. L'évolution de la structure de l'esclavage correspond en quelque sorte à l'évolution de la structure de sa cause : la dette. A chaque forme de dette correspond donc une forme d'esclavage. Le poids de la dette conditionne les modalités de l'esclavage et sa durée : On conviendra de comparer la captivité à une dette temporaire et l'esclavage à une dette permanente. 317
Jean Emile MBOT Si nous revenons à l'histoire de l'esclavage, on dira que, sur le plan économique, les concessions coloniales sont à placer structurellement au même degré que les plantations américaines. Les plantations des colonies américaines, sont remplacées - structurellement - sur les plan de l'économie globale par les grandes concessions. Mais le travail des Noirs reste absolument le même. Au XIXe siècle la «colonie» est le nouveau terme de l esclavage. Et la dette reste son corollaire. La dette ou l'esclavage des Etats Faisant état de la situation actuelle de la dette africaine, Adrien Akanni-Honvo et Marc Raffînot, dans les termes qui leur sont propres, font le point sur cette question dans Afrique contemporaine de décembre 1999. On en retiendra les précisions qui suivent. En théorie, le financement extérieur peut présenter au moins deux avantages : d'une part, contribuer à promouvoir la croissance économique en fournissant des ressources, mais aussi en améliorant les politiques économiques, et, d'autre part, aider le pays à s'ajuster aux chocs intérieurs et extérieurs. Mais les expériences de nombre de pays en développement montrent que ce type de financement peut être «appauvrissant» en termes de croissance et d'épargne. Suivant la tendance actuelle, les pays africains n'auraient pratiquement plus accès qu'à des flux publics, essentiellement composés de dons, à l'exception notable des pays qui ont conservé l'accès aux marchés des capitaux, comme l'afrique du Sud. Ces dons auront d'ailleurs tendance à se réduire, puisque le financement des annulations de dette absorbera une partie des budgets disponibles. On ne se situe plus alors dans une perspective de développement, mais d'assistance. La dette qui fait problème en Afrique est la dette publique : en effet, sauf en Afrique du Sud, aucune entité privée n'est en mesure d'emprunter à l'étranger - du moins sans l'aval de l'etat. La dette privée non garantie ne représentait, en 1997, que 4 % de la dette totale à long terme de les pays africains. Faute de prêteurs privés, ce sont donc des prêts et des dons d'organisme publics (donc des ressources budgétaires) qui constituent le financement extérieur des pays africains. Ce sont aujourd'hui essentiellement les organismes multilatéraux qui prêtent aux Etats africains (du moins aux pays à 318
L esclavage et la dette faible revenu) : FMI, Banque mondiale, Banque africaine de développement (BAD). En 1997, les prêts multilatéraux représentaient 46 % du total des décaissements destinés aux pays africains - et 54 % des prêts publics, les prêts privés étant destinés en quasi-totalité à la seule Afrique du Sud. C'est pourquoi la part de la dette multilatérale croît de manière continue. Elle ne représentait que 12 % de l'encours de la dette en 1971. En 1997, cette proportion atteint un quart. Les politiques de stabilisation des années 1980, sous l'égide du FMI et de la Banque mondiale, se sont traduites le plus souvent par la réduction des dépenses d'équipement. Cette stratégie d'éviction de l'etat a considérablement réduit la capacité de croissance des pays africains, faute d'avoir pris en compte l'incapacité du secteur privé à se substituer efficacement au secteur public, ainsi que les interrelations entre investissement public et privé. La baisse continue du rapport entre l'épargne intérieure et le PIB est une des tendances lourdes en Afrique subsaharienne. Ce taux était de 11,2 % dans les années 1970. Il est tombé à 7,5 % dans la décennie 1980, puis à 6,3 % les années 1990 (contre 33 % dans les pays d'asie de l'est à croissance rapide). Cette faiblesse de l'épargne est certes la conséquence de la faiblesse de l'investissement et de la lenteur de la croissance, mais aussi de l'insuffisance de l'effort de mobilisation des ressources intérieures. Il existe une sorte d'état de «dépendance dynamique aux transferts extérieurs» qui fait que «les transferts appellent les transferts». Une telle situation peut expliquer la réaction négative de l'épargne aux transferts extérieurs notamment dans les années 1980. Ce langage est évidemment peu clair pour les gens ordinaires : Matière, première, dette et réajustement structurel sont autant d'artefacts sociaux à la disposition de la société européenne moderne, comme les masques africains sont prêts à l'usage selon les danses. Dans la pratique, si l'on prend un exemple dramatique, à savoir que si le projet de budget gabonais est adopté pour l'exercice 2001, on aurait droit à 1.335 ou 1.353 milliards de Francs CFA d'emprunts nouveaux - ce qui augmenterait la dette individuelle par tête de résident gabonais à 1,5 millions de Francs CFA. En compensation minimum, chaque membre qui se prive ainsi de ses ressources est en droit de comprendre le sens à donner à cette augmentation toujours plus grande de la dette. 319
Conclusion Jean Emile MBOT En ce qui concerne l'équation «dette égale esclave» convenons que tout est à affaire de définition. Parce que certaines réalités sociales ne se retrouvent dans les dictionnaires qu'en fonction du point de vue qu'on veut bien leur assigner selon la lecture de l'histoire que l'on fait. Ainsi, dans les lectures habituelles, l'esclavage n'est jamais défini par rapport à une dette. Pourtant, selon une autre lecture de l'histoire, le dictionnaire pourrait bien donner au mot «esclavage» le sens de «dette». Les formes de travail de l'esclave équivalent ainsi au prix à payer. Il y a des hommes par leur nature disposé à devenir esclaves et qui de fait sont soumis par naissance à payer une dette. Ils sont nos esclaves par nature - et voilà pourquoi leur dette est perpétuelle. Si l'on avance les différences sociales, c'est pour justifier leur asservissement. La nouveauté n'est pas dans le fait que la dette soit le support de l'esclavage - Ce qui est nouveau : est que la dette soit liée à un caractère d'infériorité lui-même lié à la race - Ce caractère devenant de fait durable ou perpétuel - La dette devient elle-même perpétuelle. De même la dette n'est plus seulement liée aux esclaves - elle tend à s'étendre à toute la propriété des esclaves, à ses attributs de souveraineté et par conséquent aux terres habitées par des esclaves. La colonisation dans ce sens n'est qu'une conséquence de l'équation de dette = esclavage. La forme d'esclavage peut varier. La dette est inchangée parce qu'elle réside dans la définition du rapport qui s'établit entre les hommes (supérieurs ou inférieurs), et dans le fait que l'on soit dans l'obligation perpétuelle de payer un prix au fait de son infériorité. A la question de savoir s'il est mis fin à l'esclavage, il convient de se demander si, pour les créanciers de tous les temps et de tous pays la dette est liquidée, la dette de l'infériorité. Ce qui importe de comprendre c'est l'esclavage par la dette et la dette du fait de l'esclavage. On devient esclave parce qu'on doit, mais le statut d'esclave fait de vous un débiteur par «nature». Les réseaux de la dette ressembleraient si l'on y prête plus d'attention au réseau de la traite négrière. Parce que la dette est le nouveau nom de l'esclavage. 320
L esclavage et la dette Si nous passons des plantations américaines aux grandes concessions dans le cadre de l'exploitation coloniale africaine, on s'aperçoit que les travaux forcés par une main-d'œuvre qui n'est plus à exporter remplacent les esclaves exportés vers des plantations lointaines. Par la suite, ces travaux forcés sont à leur tour transformés par la mise en place des Etats indépendants «en dettes permanentes» dont ces Etats ont la charge du remboursement. La priorité budgétaire affichée par ces Etats, année après année, pour ne pas dire de façon perpétuelle, est le remboursement de la dette due «sur les ressources mises en valeur». Sur les terres des anciens esclaves, concessions coloniales et dette sont les termes d'une même réalité. Bibliographie LE TESTU Georges, 1918, Notes sur les coutumes Bapanou dans la circonscription de la Nyanga, Caen, Hanlard la Brière. REY Pierre Philippe, 1971, Colonialisme, néocolonialisme et transition au capitalisme. Exemple de la «Comilog» au Congo-Brazzaville, Paris, Maspéro. GIDE André, 1995, Voyage au Congo. Le retour du Tchad, Paris, Gallimard. DU CHAILLU, Paul, 1863, Voyages et aventures dans l'afrique équatoriale (1856-1859), Paris, Michel Lévy. RAFFINOT Marc «La dette de l Afrique subsaharienne après la réunion du G7 de Cologne (juin 1999)» Afrique contemporaine, n 192, oct-dec. 1999, p.69-81(en collaboration avec Adrien Akani Honvo ). FROELICH, J-C, ALEXANDRE, P. et CORNEVIN, R. Les langues bantu. In : Les langues dans le monde ancien et moderne / sous la dir. de J. Perrot. Paris : CNRS, 1981, p. 354-397 (la rédaction de cette section a été achevée en 1968. La bibliographie a été revue en 1971). FROELICH, J-C, ALEXANDRE, P. et CORNEVIN, R. Lièvre et Hyène au programme? Bulletin des Etudes Africaines de l'inalco, 1981, volume 1, n 1, p. 101-106. FROELICH, J-C, ALEXANDRE, P. et CORNEVIN, R. Les Africains : initiation à une longue histoire et à de vieilles civilisations de l aube de l humanité 321
Jean Emile MBOT au début de la colonisation. Paris : Lidis, 1981. 608 p. (préface de Léopold Sédar Senghor : «Un regard neuf pour l'afrique noire»). DESCHAMPS Hubert. Histoire générale de l Afrique Noire, PUF, Paris, 1971, 2 tomes, tome II, page 401. 322
POUR UNE APPROCHE COMPARATIVE DE LA NUMERATION DANS LES LANGUES BANTU DU NORD-OUEST : LE CAS DU GABON Yolande NZANG BIE, Université Omar Bongo Libreville, (GABON) Résumé Compter est un phénomène universel. Le Bantu compte de diverses manières. En diachronie, il n est pas facile en une seule étude de cerner les divers procédés de la numération, tant le sujet est complexe et vaste. Cette tâche est d autant plus ardue qu elle est corroborée, sur un plan synchronique, par des données souvent disparates et insuffisantes sur les procédés de la numération. La présente étude, basée sur des données synchroniques met en évidence, à travers une comparaison macrocosmique, les procédés de la numération et la typologie y afférent. Les faits circonscrits aux numéraux absolus, cardinaux et ordinaux sont limités aux langues bantu du Gabon. Mots clés : numération, diachronie, comparative, Gabon. Abstract To count is a universal phenomenon. Bantu people count in various ways. In diachrony, it is not easy, in only one study to surround various processes of the numeration in Bantu languages, as the topic is complex and vast. This task is especially arduous than it is corroborated on a synchronic plan, by data often disparate and insufficient on numeration processes. The present survey, based on segmental synchronic data and historical reconstructions already attested, puts in evidence some techniques of numeration and their evolutionary mechanisms. The facts limited to the absolute, cardinal and ordinal numerals are examined through more than fifteen gabonese languages. Key words : numeration, diachrony, comparativ, Gabon. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 323-348
Pour une approche comparative de la numération dans les langues bangu du Nord-Ouest : le cas du Gabon Introduction Le système de numération des langues bantu a fait l objet d un nombre important de recherches. On citera, en l occurrence, le travail de Bynon Polak (1965). De manière générale, l étude des données sur la numération n est pas souvent aisée au regard des données synchroniques disponibles sur cette catégorie grammaticale. En effet, la qualité des données sur les procédés de la numération peut amener à penser que la documentation disponible sur la numération au sens large, ne permet aucune étude comparative générale de ces propositions. La majorité des langues pour lesquelles on possède des données exploitables le sont, le plus souvent, pour les numéraux cardinaux et ordinaux. C est l occasion de rappeler ici que les résultats en diachronie sont souvent tributaires des données en synchronie. La présente contribution se propose, à partir d une documentation relativement récente sur les langues bantu du Gabon, de mettre en évidence non pas la structure lexicale des thèmes numéraux, mais les procédés de fonctionnement synchronique de la numération, et leur configuration typologique dans cette partie du domaine Nord-ouest. Compte tenu de la qualité des données disponibles, l étude met l accent sur le triptyque numération absolue, numération cardinale et numération ordinale. Elle prend appui sur une quinzaine de langues. Situé dans la partie Nord-ouest du domaine bantu, le Gabon est constitué majoritairement de langues bantu, si l on excepte la présence des langues pygmées et des langues d immigration. Sur le plan classificatoire, les langues bantu du Gabon sont classées en zones A, B et H de Guthrie (1970). De notre échantillonnage, seul le fang est classé en zone A, le civili lui est classé en zone H, et toutes les autres langues attestées appartiennent à la zone B, qui couvre les groupes linguistiques B10 à B70. Ce texte s articule sur deux parties. La première est consacrée à l examen des données synchroniques sur la numération dans les langues étudiées. La seconde aborde les aspects typologiques et les interprétations auxquelles les analyses synchroniques permettent d aboutir. 324
Yolande NZANG BIE 1. Terminologie Sur le plan terminologique, de nombreuses langues bantu désignent, de manière quasiment similaire, le verbe «compter» d une part, et le substantif pour «chiffre» d autre part, ce qui traduit une situation relativement homogène. Les faits qui suivent montrent en (1) les reconstructions du Proto-Bantu 1, et en (2) les désignations dans les langues étudiées. Il convient de préciser que les données sur lesquelles sont fondées cette étude proviennent de travaux divers: fang (Ondo Mebiame, 1992) ; orungu (Eyang Effa, 2000) inzebi, (Marchal Nasse, 1989), liwanzi (Mouélé, 1997), pove (Mickala Manfoumbi, 1994) ; isangu (Ondo Mebiame, 2000) ; ikota (Piron Pascal, 1990) ; ( Mavoungou, 1998) ; akele ( Avomo Nkoghe, 2004 ) ; givungu ( Koundy Mayombo, 2004), teke, B 71 ( Assoumou Ella, 2004 ). Pour les autres langues, j ai enrichi les données par une enquête de terrain : nkomi, ipunu, liwandzi, lendumu, lembaama, civili (H 12a). (1) Reconstruction Proto-Bantu: (2) Désignation dans les langues actuelles : *-bàd- *-tàd- *- - fang (A 75) 2 «compter» «le chiffre» orungu (B 11b) «compter, lire» nkomi (B11 e) «compter» «le chiffre» 1 Les reconstructions attestées sont celles de Meeussen (1980). 2 La notation tonale est tributaire des données existantes. 325
Pour une approche comparative de la numération dans les langues bangu du Nord-Ouest : le cas du Gabon ikota(b 25) «compter» «le chiffre» pove (B 30) «compter» gisir (B 41) isangu (B 42 ) ipunu (B43) du r «compter» «le chiffre» «compter» «le chiffre» «compter» «le chiffre» (B 44) «compter» (B 46b) «compter» liwanzi : (B 50) inzebi (B 52) lendumu (B 62) «compter» «le chiffre» «compter» «le chiffre» «compter» «le chiffre» lembaama (B63) «compter» Ces données montrent, de façon générale, une bonne représentation terminologique des reconstructions proposées. Les langues étudiées se rattachent aux racines *- à d une part, et *- d'autre part. Le 326
Yolande NZANG BIE caractère des sources n a pas permis de relever la terminologie dans les autres langues. 2. Les mécanismes de fonctionnement des numéraux 2.1 Structures des numéraux absolus 2.1.1 Les nombres de 1 à 5 La numération absolue renvoie au système numéral servant à compter, sans référence à des objets déterminés. Elle se réfère au système de comptage absolu de type "un, deux, trois, quatre, cinq" etc. Chez le Bantu, l'individu commence par maîtriser la numération absolue avant les autres types de procédés. Pour la présente étude, les faits pour cette catégorie sont circonscrits aux numéraux de 1 à 5. Cette limitation est liée au fait que les données sur la numération absolue sont souvent inégalement traitées dans les travaux disponibles, de sorte qu il est très difficile de pouvoir réunir pour toutes les langues en présence l ensemble des données souhaitées. Aussi, j ai pris en compte les faits permettant d envisager des hypothèses plausibles. Les faits examinés pour la numération absolue des nombres de 1 à 5 permettent de mettre en évidence trois structures différentes : Les numéraux absolus sans préfixation; Les numéraux absolus avec préfixation ; Les numéraux absolus à structure mixte. a) Les langues qui fonctionnent sans préfixation. C est la situation qui est observée pour les langues telles que le fang (parler ntumu) 3, l akele, l ipunu, le pove, l isangu. Les formes en (3) ci-dessous sont illustratives. 3 Le fang localisé au Gabon est constitué de six dialèctes. La variété dialectale ntumu est celle prise en compte pour la présente contribution. 327
Pour une approche comparative de la numération dans les langues bangu du Nord-Ouest : le cas du Gabon (3) Fang akele ipunu isangu f à Pour ces langues, la numération absolue est rendue par l emploi d un thème. Cette situation, n est pas toujours sans équivoque. En effet, hormis le fang, les langues ci-dessus peuvent admettre la possibilité d une préfixation, même si celle-ci reste mal acceptée par les locuteurs. Pour les locuteurs interrogés, la construction avec préfixation renvoie, de manière implicite à un substantif (généralement celui exprimant le mot «chose») dont on intègre le préfixe. Mais ils restent unanimes sur le fait que la numération absolue se fait sur la base des formes ci-dessus. b) Les langues qui attestent un mécanisme de préfixation. Cette situation est la plus couramment observée puisqu elle couvre un grand nombre de langues de zone B. Le préfixe attesté est de type essentiellement nominal. C est la situation de l orungu (B 11b), du nkomi (B 11e), du ( B 24b), du kota (B 25), du lendumu (B 53), le lilumbu (B.44), le givungu(b.48), le civili (H12 ). Pour ces langues, les préfixes nominaux sont relevés dans tous les numéraux. En orungu et en nkomi ce sont les préfixes des classes 9 (numéraux 1, 2, 3, 4), et 3 (numéral 5) qui sont attestés ; en ikota le préfixe de classe 9 est généralisé à toutes les formes ; en lendumu le préfixe de classe 8 ; en lilumbu ce sont les préfixes 7 (numéraux 1, 3, 4, 5) et 8 (numéral 2) ; en givungu et en ce sont les préfixes 7 (numéraux 1, 4), et 8 (numéraux 2, 3 et 5). En civili la classe 7 reste majoritairement observée. 328
Yolande NZANG BIE Les faits sont illustrés au point 4.. (4) kota komi 4 lilumbu civili / h h a r c) Les langues à structure mixte. Ce sont les langues qui manifestent les deux types évoqués aux points a et b, à savoir qu elles antéposent à certains thèmes numéraux un préfixe. Le gisir, le indzebi, le liwanzi, le teke et le lembaama sont illustratifs de ce cas. (5) gisir inzebi liwanzi teke lembaama Les données montrent que les langues concernées manifestent un préfixe de type nominal. Les thèmes numéraux 2, 3, 4, et 5 du inzebi manifestent le préfixe de classe 8. En gisir, les numéraux 3, 4 et 5 ont le préfixe de classe 7. En liwanzi, seule le numéral 2 manifeste le préfixe de classe 8. En teke et lembaama les numéraux 1 et 2 manifestent la présence de préfixes. 4 Les données de la langue nkomi sont essentiellement de sources orales. 329
Pour une approche comparative de la numération dans les langues bangu du Nord-Ouest : le cas du Gabon 2.1.2 Les multiples Pour les numéraux exprimant les dizaines (10, 100 et 1000), les langues en présence utilisent des formes substantivales variables au singulier et au pluriel. Cette représentation est très attestée dans l'échantillonnage disponible. Les exemples suivants sont illustratifs. (6) Fang: / "dix, dizaine(s)" si 6 / 5 "mille" "cent, centaine (s)" nkomi : " dix, dizaine(s)" "cent, centaine(s)" " mille" ikota : m "cent ( litt :50 x 2)" ipunu: u "dix, dizaine(s)" a a "cent, centaine(s)" "mille" gisir: "dix, dizaine(s)" "mille" "cent, centaine(s)" inzebi : "dix, dizaine(s)" i "cent, centaine(s)" "mille" pove : "dix, dizaine(s) " / "cent, centaine(s) " 5 Pour les autres variantes dialectales de la langue fang tel que le ntumu, l okak, le terme utilisé est aussi, qui renvoie au même numéral. 6 Pour le numéral 1000, l on est face à un emprunt. 330
Yolande NZANG BIE "dix, dizaine(s)" a "cent, centaine(s)" liwanzi / "dix, dizaine (s) " / "cent, centaine (s) " Les faits de cette catégorie permettent de relever que les langues, conformément au système bantu, procèdent par préfixation nominale de manière générale. Les préfixes relevés appartiennent à diverses classes. On y relève, pour exemple, les préfixes des classes 3/4, 5/6, 7/8, 9/10. Dans les autres catégories de multiples, on relève dans la plupart des langues une situation de juxtaposition des numéraux préfixés comme l'illustrent les formes en 7. (7) fang pove liwanzi sangu m =20 = 30 = 70 = 70 dizaines deux dizaines trois dizaines sept dizaines sept Pour les nombres désignant les centaines, le procédé est similaire. Les formes en point 8 sont illustratives: (8) punu gisir fang 200 200 = 200 lit: s lit: lit: centaines deux Dans la formation des dizaines, seul le numéral pluriel de dix est utilisé. En effet, on ne note pas l emploi de la dizaine à laquelle on adjoindrait les unités. En effet, des formes telles : en fang, ou encore ** i e en ipunu, pour exprimer le nombre 20 en emploi absolu ne sont pas observées. Toutefois, dans une langue comme le fang, cette construction renvoie à une autre réalité sémantique., dans le parler fang 331
Pour une approche comparative de la numération dans les langues bangu du Nord-Ouest : le cas du Gabon traduit en emploi absolu, non pas le chiffre 20, mais la «deuxième dizaine». Il est probable que la situation soit similaire dans les autres langues. Dans ce type de construction, seuls les numéraux exprimant les unités de 2 à 5 prennent l accord du substantif numéral auquel ils sont postposés. Ceci permet de constater que du groupe de langues en échantillonnage, seul le pove atteste un accord avec le préfixe de type pronominal, les autres langues manifestant un accord de type nominal. Toutefois, lorsque les multiples sont suivis d'unités additionnelles, la particule signifiant et, plus, avec relie le mot désignant l'unité à celui des dizaines ou centaines. La situation selon les données disponibles est bien attestée dans les langues sollicitées. En fang, nkomi, ikota, inzebi, ipunu, isangu et pové les chiffres 12 et 22 se disent respectivement: (9) a 332
Yolande NZANG BIE Pour les nombres plus grands, la situation est très intéressante et les procédés complexes. Les langues en présence semblent, pour les données répertoriées, procéder à une décomposition décimale dans laquelle se trouvent intégrés deux mécanismes de base que sont l'addition et la multiplication. En fang, nkomi et gisir, le chiffre 1945 se dit respectivement: (10) fang: 1000 + ( 100 x 9) + (10 x 4) + 5 Litté: 1000 +9 centaines + 4 dizaines + 5 1900 45 1945 nkomi: ' ' ' ' 1000 + (100 x 9 ) + (10 x 4) + 5 litté : 1000 + 9 centaines + 4 dizaines_+ 5 1900 45 1945 gisir : t 1000 x 1 + (100 x 9) + (10 x 4) + 5 1945 En fang et nkomi le chiffre 5425 se dit respectivement: 333
Pour une approche comparative de la numération dans les langues bangu du Nord-Ouest : le cas du Gabon (1000 x 5) + (100 x 4) + (10 x 2) + 5 5000 400 25 5425 ' ' ' ' 1000 x 5 + 100 x 4 + 10 x 2 + 5 5000 400 25 5425 Dans l ensemble, cette dernière catégorie de données fonctionne de façon homogène. Les procédés attestés sont généralisés à l ensemble des langues en présence. 2.2. Structure des numéraux cardinaux C est le système de numération que l on utilise en se référant à une notion particulière ayant une désignation. Compte tenu du comportement particulier du numéral 1 et faute de données suffisantes, les analyses ne prennent pas en compte ce numéral. Dans les langues examinées, les faits couramment observés pour les numéraux de 2 à 5 ou 6 (selon les langues) sont ceux d accords réguliers en classe avec le substantif auquel le cardinal se rapporte, et par rapport auquel il est souvent postposé. Pour cette catégorie, un seul type structurel est attesté : préfixe + thème numéral. Toutefois, cette structure se subdivise en deux sous types, selon la catégorie du préfixe. En effet, on note : - Les langues à structure préfixe pronominal + thème numéral ; 334
Yolande NZANG BIE - les langues à structure préfixe nominal + thème numéral. a) Les langues à structure pronominale. C est le mécanisme de fonctionnement observé en nkomi, en ikota, en nda, en isangu, en pove, en ipunu. Pour ces langues, le préfixe pronominal précède le thème numéral, généralement celui utilisé dans la numération absolue. Les formes dans les langues suivantes sont illustratives. (11) fang : «trois roues» «cinq arbres» ikota : «trois arbres» «deux choses» pove : "trois chaises" " quatre pieds" isangu : «deux montagnes» «cinq chiens» b)les langues à structure nominale. Cette construction est présente dans groupe de langues illustrées par le nkomi, le liduma, le liwandzi, le lendumu, le inzebi, le gisir, le l où le thème numéral est précédé d un préfixe de type nominal. (12) : nkomi : «trois enfants» «cinq personnes» lendumu : «trois choses» «cinq maisons» l : «cinq assiettes» l «deux pagnes» «trois rivières» inzebi : «cinq maisons» 335
Pour une approche comparative de la numération dans les langues bangu du Nord-Ouest : le cas du Gabon «cinq assiettes» gisir : «une oreille» «trois choses» Pour les nombres allant de 6 (pour certaines langues ) à 9 et ceux désignant la dizaine et le millier, la situation couramment observée est celle de l emploi de formes substantivales appartenant à des classes variées. Les numéraux sont postposés au substantif régent avec lequel ils ne manifestent pas d accords. Les formes en 13 sont illustratives. (13) fang: "sept enfants" ikota : "sept oreilles" "8 enfants" sangu : "sept personnes " " huit personnes" gisir: nzebi : lendumu : "huit pirogues" "huit enfants" "sept choses" "sept maisons" Une exception aux faits précédents est illustrée par le pove qui atteste un accord avec le substantif régent. (14) " sept enfants" " sept chaises" " huit arbres" L explication réside dans le fait que les numéraux sept, huit et neuf en pove, sont de réels thèmes numéraux et non des substantifs numéraux comme c'est le cas dans la plupart des langues examinées. En effet en pove, les numéraux sept, huit et neuf sont constitués par l'addition de deux thèmes numéraux: le numéral sept est la composition de quatre + trois, le 336
Yolande NZANG BIE numéral huit est la composition de quatre +quatre, tandis que le numéral neuf est la composition de cinq + quatre. Par contre, les numéraux six et dix qui sont des substantifs se comportent comme tels, c'est à dire qu'ils ne manifestent pas d'accord avec le substantif régent. C'est ce qu'illustrent les exemples suivants: (15) "six enfants" l "six chaises" "six arbres" Dans le même cas de figure, l ikota atteste pour les nombres 7 ( = 4 + 3 ) et 9 ( = 5 + 4) l addition des substantifs numéraux, et contrairement au pove les accords ne sont pas admis avec le substantif régent. Exemples : «sept enfants» «9 enfants» Ces faits montrent que lorsque le numéral est un substantif, donc une catégorie indépendante, il ne manifeste pas d accord avec un autre substantif. Les faits sont différents en ipunu. Dans cette langue, les numéraux six, sept et huit sont des substantifs numéraux. Dans la construction cardinale, ils sont antéposés au substantif déterminant avec lequel ils régissent les accords. Cette situation particulière dans l échantillonnage de notre corpus, permet de constater que le numéral en tant que substantif peut déterminer des accords. (16) m : "sept enfants" (litt: sept enfants) " neuf enfants" (litt: neuf enfants) " huit enfants" (litt: huit enfants) Le procédé de fonctionnement des numéraux cardinaux exprimant la dizaine, la centaine et le millier est identique à celui observé pour les 337
Pour une approche comparative de la numération dans les langues bangu du Nord-Ouest : le cas du Gabon numéraux 6 (dans certaines langues) à 9. Dans cette situation qui est la plus couramment observée, on ne note pas d'accord avec le substantif régent comme l'illustrent ces exemples. (17) Fang: "10 enfants" " 100 bâtons de manioc" "1000 personnes" nkomi: ' "dix enfants" ' "cent enfants" isangu: "dix personnes" "cent personnes" pove: " dix enfants" "cent bâtons de manioc" dya "mille sièges" (litt: 10 x 100 sièges) La situation d une postposition au numéral est attestée en ikota où les formes ci-après ont été relevées. (18) «dix arbres» «cent bâtons de manioc» Les données pour les faits dans cette catégorie, montrent une situation relativement homogène. Il ressort pour bon nombre de langues en présence que pour la numération cardinale, les nombres 2 à 5 sont couramment postposés au substantif régent avec lequel ils déterminent des accords. Toutefois, le comportement des préfixes amène à sérier les langues en deux groupes ; celles qui attestent une préfixation pronominale, et celles qui manifestent une préfixation nominale. Pour les numéraux 6 à 9 et plus, hormis le cas du ipunu, on observe pour l ensemble, des formes substantivales qui, postposées au substantif régent, ne déterminent pas d accords avec celui-ci. De manière générale, on peut déduire que pour les numéraux en emploi cardinal, seuls ceux 338
Yolande NZANG BIE constituées de thèmes numéraux déterminent les accords avec le substantif régent. 2.3. Structure des numéraux ordinaux La numération ordinale est la façon dont est rendu le concept d'ordre dans un rang, une série. Dans les données disponibles, la numération ordinale est exprimée par une construction connective, que le connectif soit de type préfixe pronominal + a, limité au seul préfixe pronominal ou encore par une manifestation tonale. Le numéral est dans ce cas, selon les langues, précédé ou non d un préfixe nominal. Il apparaît que dans cet emploi, le numéral a la forme observée pour la numération absolue. Le procédé est similaire dans toutes les langues étudiées. Les langues à structure préfixe pronominal + a + numéral. C est le mécanisme attesté par le nkomi, le ikota, le liwanzi, le liduma, le pove, le nda, le inzebi. Voici quelques faits illustratifs. (19) - ikota : «le deuxième enfant» - inzebi : «le dixième éléphant» b) Les langues à structure préfixe pronominal + numéral. C est la situation attestée pour le ipunu, le gisir, le isangu, le lendumu, le. (20) - isangu «le deuxième bâton» «le dixième éléphant» - lendumu : «la cinquième chose» «les quatrièmes arbres» l : «le deuxième enfant» «la deuxième affaire» Les langues à manifestation tonale. Seul le fang atteste cette représentation. 339
Pour une approche comparative de la numération dans les langues bangu du Nord-Ouest : le cas du Gabon (21) - fang : 7 «le troisième enfant» «le quatrième enfant» (du numéral ) Les ordinaux "premier" et "dernier" reçoivent un traitement particulier. L'ordinal premier n'est pas, dans la plupart des langues, formé à partir du numéral "un", mais à partir des mots "commencer, début, devant". Dans le cadre des langues étudiées, le substantif «devant», ou les verbes «précéder, commencer» Dans ces cas, le substantif numéral peut être antéposé ou postposé au substantif régent avec lequel il ne manifeste pas toujours des d accords. Cette situation s'illustre parfaitement par les exemples ci-dessous cités. (22) fang : «la première femme» (litt. : la femme de devant) ou «la première femme» (litt. : l aîné femme) nkomi : «la première femme» (litt : la femme qui précède) ikota : «le premier enfant» ipunu : «la première femme» gisir: g «la première femme» í «la première dent» l : è «la première affaire» Le comportement de l'ordinal dernier est symétrique à celui de premier. Il est, suivant les langues, formé avec les mots signifiants "terminer, finir, dos, fin, derrière". Dans les langues étudiées, le substantif «derrière» et les verbes «terminer, finir» restent très observés. Voici les formes illustratives. (23) fang : «le dernier enfant» (litt: l'enfant de la fin) 7 Dans cette langue, le connectif dans les constructions ordinales est un résidu tonal. 340
ikota : Yolande NZANG BIE «le dernier homme» (litt: l'homme de la fin) ipunu : «la dernière femme» (la femme de derrière) l : «la dernière personne» Dans l ensemble et sur le plan synchronique, les données que je viens d examiner attestent d une certaine homogénéité, chaque système linguistique observant des mécanismes de fonctionnement qui lui sont propres, mais cohérents. 2.4. Les observations générales Les données examinées sur les processus de la numération des langues bantu du Gabon amènent aux constats ci-après. Pour la numération absolue des numéraux 1 à 5, trois types de structures sont attestés. 1. Les langues sans préfixation au thème numéral : Le phénomène est attesté pour les langues des zones A et B. Cette situation couvre en effet la seule langue de zone A représentée, mais aussi les langues de la zone B20, B30, B40. Une répartition géographique qui couvre une aire assez contiguë. 2. Les langues à préfixation au thème numéral. Ce type structurel est observé en zone B. Dans cette structure, les préfixes attestés sont uniquement de type nominal. Cette situation couvre la zone B10, B20, B40, et B50. 3. Les langues à structure mixte. Cette structure est également attestée en zone B. Les préfixes attestés dans cette catégorie sont de type nominal. Les faits s observent dans le groupe B40, B60 et B70. Dans les langues à structure préfixale, les préfixes attestés, qu ils soient nominaux ou pronominaux, appartiennent à des classes disparates. Toutefois, les classes 7, 8 et 9 sont les plus relevés. Pour les autres numéraux, la construction avec le substantif numéral est largement attestée. 341
Pour une approche comparative de la numération dans les langues bangu du Nord-Ouest : le cas du Gabon Les multiples des grands nombres présentent un processus très intéressant. En effet, les mécanismes fondamentaux d addition et de multiplication observée sont communs à l ensemble des langues examinées, ce qui dénote un caractère homogène de ce système de numération. Concernant la numération cardinale, il ressort, de façon homogène, que les thèmes numéraux de 2 à 5 soient des formes à préfixes d accords. Sur le plan structurel, un seul type est attesté. Toutefois, les préfixes usités sont de type soit nominal, soit pronominal. La structure avec préfixe nominal est observée pour les langues des groupes B10, B40, B50. La structure avec le préfixe pronominal est observée pour les langues des groupes B10, B20, B30, B40. Concernant la numération ordinale, la seule structure observée est celle d une construction avec la particule connective. Le numéral ordinal est, pour l ensemble, une construction pronominale. Cette structure est valable pour l ensemble des ordinaux y compris les ordinaux «premier» et «dernier», qui sont construits sur la base de substantifs ou de verbes. 3. Hypothèses typologiques et discussions Au terme de cette étude, il ne m a pas paru pertinent d envisager des hypothèses diachroniques lorsqu on sait le caractère provisoire des mécanismes évolutifs reconstruits. En diachronie en effet, si les reconstructions du système phonologique du Proto-commun ont été établies de manière satisfaisante, il n en est pas de même pour les systèmes morphologiques pour lesquels les hypothèses envisagées ne permettent pas toujours d aboutir à des conclusions fermes. Les données de Stappers (sans date), de même que celles de Meeussen (1967) proposent des hypothèses diachroniques qui ne prennent pas toujours en compte la diversité grammaticale attestée par les langues en synchronie. Aussi, sans m appesantir sur des interprétations diachroniques, je propose, une typologie macrocosmique de la numération dans les langues bantu du Gabon. 342
Yolande NZANG BIE a) La numération absolue, met en évidence trois types de structure, dont deux sont autonomes, le troisième étant la combinaison des deux premiers. Le type sans préfixation. Il couvre les zones A, B20 à B40. Son attestation à l extrême Ouest du domaine bantu et particulièrement en zone A 8, pourrait manifester des traces d une situation ancienne, quand on sait la position cruciale et conservatrice accordée à cette partie du domaine bantu, dans l évolution historique de l ensemble bantu. De plus la contiguïté avec les langues de zone B, montre une situation évolutive convergente. Le type avec préfixation. Uniquement attesté en zone B, ce type s oriente uniquement vers une préfixation nominale observé en B10, B20, B40 et B50. Les langues de ce groupe attestent d une évolution convergente. Par ailleurs pour cette catégorie, l emploi des préfixes des classes 7, 8 et 9 montrent que la numération, même absolue, renvoie implicitement à des objets ou à des concepts Le type à structure mixte. Attesté dans le groupe de langues B40, B60, B70, Ce type de par sa structure hybride ne peut être rattaché à la protolangue. Les langues de ce groupe manifeste par rapport aux autres langues, un processus d évolution divergente. Dans l ensemble, il ressort que la numération absolue est rendue dans les langues du Gabon par deux grands mécanismes : le mécanisme sans préfixation et le mécanisme avec préfixation nominale. Le premier de par sa présence dans l aire extrême du Nord-ouest pourrait lui attribuer un caractère ancien. Le second de par sa forte attestation dans l ensemble de la zone étudiée pourrait manifester la tendance de l évolution convergente des numéraux absolus. Pour les autres numéraux, l emploi des substantifs numéraux reste largement attesté, et pourrait relever d un processus ancien. En effet, selon 8 D autres langues en zone A telles que l ewondo, le bulu, l eton attestent une structure similaire. 343
Pour une approche comparative de la numération dans les langues bangu du Nord-Ouest : le cas du Gabon les propositions de Meeusen (op.cit.) les numéraux de 6 à 10 sont de réels substantifs, et cette situation remonterait au Proto-Bantu. Pour les chiffres très grands, la situation est très intéressante. Bien que ne disposant pas de propositions diachroniques pouvant attester du caractère historique de cette structure, on peut envisager, devant l homogénéité structurelle dégagée par l ensemble des langues examinées, que la numération absolue des grands nombres a employé deux procédures essentielles que sont la multiplication et l addition. Cette hypothèse émise sur la base d un nombre restreint de langues doit, pour être validée de manière confortable, être soumise à un échantillonnage élargi de langues. b) La numération cardinale. Elle n intègre plus les hypothèses de reconstructions telles qu envisagées par Stappers et Meeussen (op. cit.). Historiquement pour ces auteurs, la numération cardinale est reconstruite avec un préfixe énumératif pour les numéraux 2 à 5. Les préfixes de cette catégorie grammaticale sont clairement posés dans le tableau de reconstruction Proto-Bantu (Meeussen op.cit., p 97). Les autres numéraux étant reconstruits comme des substantifs, intègrent les préfixes nominaux et se comportent tels quels. Les données examinées montrent clairement qu aucune des langues en présence n atteste de préfixe énumératif dans la formation de la numération cardinale. Les préfixes répertoriés dans les langues des zones A et B du Gabon sont de type pronominal ou nominal. - Structure à type pronominal : A75, B20, B30, B40 - Structure à type nominal : B10, B40, B50 Ces faits, à la lumière des données disponibles, laissent envisager que les langues en présence n ont probablement plus le préfixe énumératif Proto-Bantu et ont aligné, par conséquent la numération cardinale sur les préfixes existants, à savoir les préfixes nominaux et pronominaux. Toutefois, si on s en tient au caractère dépendant du *préfixe énumératif, il convient de dire que la structure à forme pronominale dénote d une évolution régulière. En effet, en l absence du préfixe énumératif, les langues ont aligné le numéral sur un autre préfixe dépendant, à savoir le préfixe pronominal. 344
Yolande NZANG BIE Dans l ensemble, les faits de la numération cardinale pourraient attester d un processus d innovation. c) Pour la numération ordinale, les faits observés confirment les hypothèses de reconstructions préconisés par Meeussen (op.cit). Pour cet auteur, la numération ordinale est reconstruite sur un syntagme : *construction connective + numéral. Les données examinées intègrent parfaitement ce processus puisque l ensemble des langues examinées rend la numération ordinale par une construction connective + numéral. Ceci permet de dire que les langues en présence attestent pour le numéral ordinal un seul type : le type pronominal. De manière globale, les langues en présence conservent le schéma Proto-Bantu de la numération ordinale, mais c est dans leurs constituants que les changements sont opérés. Aussi : *pp +a + numéral > pp +a + numéral absolue ( B10, B20, B30, B50) > pp + numéral absolue (B40, B50, B60, B70) > résidu tonal + numéral absolue (A75) En se basant sur ce qui précède, il est évident que certaines langues de zone B présentent, pour la numération ordinale, un processus de conservation. D autres sont à un stade évolutif intermédiaire, tandis que la zone A présente un processus évolutif très avancé. Conclusion La numération est un phénomène ancien qui trouve déjà son origine dans la terminologie du verbe «compter» et du substantif pour «chiffre». En se basant sur trois procédés de la numération, les données examinées n ont pas cherché la formulation d hypothèses historiques nouvelles. Elles ont permis, à travers une étude comparative macrocosmique, de mettre en évidence la typologique de la numération pour un groupe de langues. De manière globale, les langues du Gabon examinées attestent divers mécanismes. 345
Pour une approche comparative de la numération dans les langues bangu du Nord-Ouest : le cas du Gabon Pour le procédé de la numération absolue, trois types de structures se dégagent dont deux sont dominants : le type sans préfixation, et le type à structure de préfixation nominale. Pour la numération cardinale, une structure préfixe + numéral reste la seule attestée. Toutefois, à l intérieur de cette structure le type dominant est le type à préfixation pronominale, par rapport au type à préfixation nominale. Pour la numération ordinale, la seule structure attestée est de structure pronominale. La proposition nouvelle envisagée est celle élaborée pour la numération absolue des grands chiffres. Si celle-ci se confirme, sur la base d un corpus élargi, elle ajouterait à la connaissance Proto-Bantu que l on a du système de numération des langues bantu. En dehors des mécanismes ci-dessus développés, il n'a pas été possible de déterminer, faute de données synchroniques systématiques, la manière dont le bantu compte de manière générale. Le Bantu du Gabon bantu compte différemment les choses et l'argent. En fang et dans d'autres langues par exemple, 1 franc a une valeur réelle de 5 francs CFA. En fang, par exemple, ou, traduit littéralement 1 franc, mais avec une valeur réelle de 5 francs cfa. Mais, on dira "5 personnes" ou "5 maisons". De nos jours, avec la scolarisation, on compte beaucoup avec des bâtonnets, même si les doigts restent le moyen de base d'apprentissage. Le système d'apprentissage de la numération dans les langues bantu reste très vivant dans les ritournelles et les contes, comme en atteste cet exemple du fang; (24),, «un à un s en va, il ne fait que s en aller», 9 «deux et deux s'en vont, ils ne font que s en aller» 9 Il s'agit d'une personnalisation des nombres ayant trait une pédagogie dans les contes. 346
Yolande NZANG BIE,, «trois et trois s'en vont, ils ne font que s en aller»,, «quatre et quatre s'en vont, ils ne font que s en aller»,. «cinq et cinq s'en vont, ils ne font que s en aller» etc. Bibliographie AVOMO NKOGHE, H. P. : 2004, Etude phonologique et morphologique de l akele (B22a), langue bantu du Gabon, mémoire de maîtrise, U.O.B. Libreville. ASSOUMOU ELLA, T. : 2004, Esquisse phonologique et morphologique du teke (B71), langue bantoue de Gabon, mémoire de maîtrise, U.O.B. Libreville. BYNON. P. : 1965, «L expression des ordinaux dans les langues bantoues», in Africana Linguistica II, Tervuren, pp 129-159. DODO BOUGUENDZA, E. : 1992, Esquisse phonologique et morphologique du gisir, langue bantoue (B 41) du Gabon, thèse de doctorat, ULB, 2 vol. EYANG EFFA, E., 2001, Phonologie du myen orungen, langue bantoue du Gabon, de sigle B.11b, Mémoire de maîtrise, UOB, Libreville. KATAMBA. F.: 2000, Bantu phonology and morphology. Ed, Lancaster University. HYMAN. L.H. & NGUNGA A. : 1997. " La morphologie et la fricativation diachronique en bantou". Mémoires de la Société de Linguistique de Paris, Grammaticalisation et reconstruction, Tome V, pp 163 175. KOUNDY MAYOMBO, N. : 2004, Esquisse phonologique et morphologie nominale du groupe B 40, parler de Guietsou, mémoire de maîtrise, U.O.B. Libreville. MARCHAL-NASSE. C.: 1989, De la phonologie à la morphologie du nzebi, langue bantoue ( B52 ), du Gabon, thèse de doctorat, ULB, 2 vol. MAVOUNGOU. P. A. : 1998, Esquisse phonologique et morphologique du parlé à Mandjaye, mémoire de maîtrise, UOB, Libreville. 347
Pour une approche comparative de la numération dans les langues bangu du Nord-Ouest : le cas du Gabon MEEUSSEN. A. E. : 1967, «Bantu Grammatical Reconstruction», in Africana Linguistica, vol III, Annales du MRAC 61, Tervuren, pp. 80-121. -1980, «Bantu Lexical Reconstruction», in MRAC, Archives d Anthropologie, n 27, Tervuren. MICKALA MANFOUMBI, R : 1994. Essai de grammaire pove, langue bantoue (B), thèse de doctorat, ULB, 2 vol. MOUELE. M. : 1997, Etude synchronique et diachronique des langues du groupe duma (B 50), thèse doctorat nouveau régime, Lyon 2. NSUKA NKUTSI (ed). : 1980, Eléments de description du punu, université Lyon, CRLS, NZANG-BIE, Y. : 1995, Le connectif dans les langues bantu : aperçu synchroniques et perspectives diachroniques, thèse de doctorat, ULB, 2 vol. ONDO MEBIAME. P. : 1992. De la phonologie à la morphologie du fang ntumu parlé à Aboumezok (Bantu A 75), thèse de doctorat, ULB, 2 vol. 2000, Essai de description morphophonologique du yisangu, Lincom Europa. PIRON P. : 1990, Description du kota (B25), langue bantoue du Gabon Mémoire de Licence Spéciale, U.L.B. Belgique. STAPPERS. L. : (sans date) grammaire comparée des langues bantu (notes de cours), inédit. 348
Résumé LES SUFFIXES VERBAUX DE DERIVATION EN FANG-NTUMU Pierre ONDO-MEBIAME Université Omar Bongo Libreville (Gabon) L article rend compte des suffixes de dérivation en fang-ntumu. Ceux-ci font partie (avec les suffixes formels, les élargissements et la préfinale, que nous définissons) des extensions verbales. Les suffixes de dérivation sont obtenus par une analyse morphosémantique. Ce sont des morphèmes grammaticaux qui, tout en participant à la formation du thème verbal, joue à l égard du radical, un rôle d orientation ; en l occurrence, il détermine le sens de celui-ci en modifiant sa valeur sémantique initiale. Mot clés : Bantu, fang, fang-ntumu, radical, thème, verbal, morphème, grammatical, extension, suffixe, dérivation. Abstract The article accounts for the suffixes of derivation of Fang-Ntumu. These form part (with the formal suffixes, the expansions and the pre-final, that we define) of verbal extensions. The suffixes of derivation are obtained by a morpho-semantic analysis. It is the grammatical morphemes that, play a role of orientation, with regard to the root (or radical), as well as participating in formation of verbal theme, in this case, it determines its meaning, while modifying initial semantic value. Key words : Bantu, Fang, Fang-Ntumu, radical, them, verbal, morphem, grammatical, extension, suffix, derivation. Conventions graphiques ## ## : Représentation morphophonologique Morphophonological representation > : Indication de la forme dérivée Sign of derivation Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 349-366
x : Variation conditionnée Pierre ONDO MEBIAME Conditioned variation - : Limite initiale ou finale de morphème Initial limit or morphem ending + : Limite initiale de radical Radical s initial limit : Tonème haut High tone : Tonème haut-abaissé High-lowed tone : Tonème bas Introduction Low tone. Les suffixes du fang-ntumu ressortissent au domaine des extensions. Ceux-ci regroupent l ensemble des éléments immédiatement suffixés au radical, à savoir, outre les suffixes formels et les suffixes de dérivation (qui font l objet du présent traitement) : - les élargissements, - la pré-finale. Le ntumu est l un des parlers qu utilisent la population fang. Cette population relève elle-même d un groupe plus vaste installé au Cameroun, en Guinée Equatoriale, au Congo-Brazzaville et au Gabon (Cf. carte), et que Guthrie (1948) classe sous le sigle A. 75 dans le domaine bantu. Il nous plaît de le rappeler chaque fois qu il nous est donné de le faire, que nous préférons parler de «population fang» ou «d ethnie fang», au lieu de langue fang, comme cela se fait habituellement. Pour nous, ce que l on appelle abusivement «langue fang», est un ensemble de parlers peu différenciés, mais distincts tout de même, qui relève lui-même d un groupe plus vaste encore, mais pour lequel il n existe aucune 350
Les suffixes verbaux de dérivation en Fang-Ntumu dénomination. Les populations de ce groupe occupe le Sud du Cameroun, une grande partie de la moitié est de la Guinée Equatoriale, la moitié nord du Gabon, et une petite portion du Nord-ouest du Congo-Brazzaville (Cf. carte). Localisation de la population fang (cf. Flagel et Ondo 1991) 1. Les élargissements Les élargissements sont des morphèmes hapax et nongrammaticaux, qui se joignent immédiatement à des radicaux généralement défectifs, pour générer des thèmes verbaux. Ces morphèmes se laissent analyser, sur le plan formel, sans qu un sens récurrent puisse leur être attribué ; autrement dit, ils n apportent aucune nuance sémantique autonome. Leur fonction consiste à élever des radicaux défectifs au niveau de morphèmes susceptibles de fonctionner comme constituants syntaxiques. Le fang-ntumu connaît onze élargissements, à savoir : - : : «verser» ## x ## 351
: «attraper, saisir», «arrêter» ## x x + b - - ## : «réserver», «placer», «mettre», «laisser» ## x ## : «pourrir» ## x và ## ü : ü : «ouvrir» ## x x + ü ## : «se coucher», «dormir» ## x x +* ## : «pousser» ## x +* ## : «vivre» ## x x +* ## : «fermer» ## x x +* ## : «acheter» ## x x +* ## -a l- : «naître», «faire naître» # x x +* ## Pierre ONDO MEBIAME 2. La pré-finale La pré-finale fang-ntumu est un morphème verbal qui aide à rendre trois expressions : - l action en cours ; 352
- l injonction ; - le souhait. Les suffixes verbaux de dérivation en Fang-Ntumu La pré-finale est différente du suffixe en ce qu elle ne peut pas figurer à tous les temps du verbe. Elle se place directement après le radical ou, en présence d un (ou de) suffixe(s), après celui (ceux)-ci. La pré-finale est constituée par la séquence. Les voyelles de cette séquence portent des tons bas. Exemples : Expression de l action en cours 1- / / «je marchais» (j étais en train de marcher) (tir 9) ## + x ## Expression de l injonction 2- / / «marche!» (tir 47) ## + ## Expression du souhait 3- / / «puissé-je marcher» (tir 49) ## + x ## Pour ce qui est du sujet qui nous occupe, à savoir les suffixes, nous pouvons dire que le fang-ntumu distingue deux types de suffixes : les suffixes formels, et les suffixes de dérivation, qui font l objet du présent développement. 3. Les suffixes formels La notion de «suffixe formel» a été utilisée pour la première fois par Leroy (1982 : 128), dans une description des extensions en mankon. Cette notion est décrite par Essono (2000 :373) sous la désignation de «suffixe lexicalisé», en ce que les suffixes (ou extensifs) lexicalisés présentent un 353
Pierre ONDO MEBIAME caractère de figement avec la base verbale à laquelle ils sont intimement liés, formant avec celle-ci un tout presque insécable. Les suffixes formels fang-ntumu, comme les suffixes lexicalisés éwondo, sont inséparables du radical. Il n existe donc pas en fang-ntumu, de radical simple correspondant aux formes que nous analysons en : Radical + suffixe(s) formel(s). Ces suffixes présentent les mêmes structures que les suffixes de dérivation, à savoir : suffixes simples ; ; ; séquences de suffixes ; ; ; ; mais ils n ont pas leurs sens. C est donc pour des raisons purement formelles que nous avons choisi de les poser. Exemples : 4) : «clouer» ## +* ## 5) : «gâter, gâcher» ## +* ## 6) : «calmer» ## +* ## 354
Les suffixes verbaux de dérivation en Fang-Ntumu 7) : «prier» ## +* ## 8) : «mûrir» ## +* ## 9) : «sursauter» ## +* ## 10) : «trembler» ## +* a ##. 4. Les suffixes de dérivation Les suffixes de dérivation eux, comme leur nom l indique, servent à la dérivation. Essono (2000 : 366), les appelle «suffixes productifs», en ce que, à la différence des suffixes lexicalisés (cf. nos suffixes formels), ils sont porteurs de sens. Essono (id) fait remarquer qu ils ne font pas corps avec la base verbale à laquelle ils sont rattachés, et que leur lien d avec cette base verbale n est pas nécessaire. Cette caractérisation est valable en fangntumu. Les suffixes de dérivation sont obtenus par une analyse morphosémantique. Ce sont des morphèmes grammaticaux qui, tout en participant à la formation du thème verbal, jouent à l égard du radical, un rôle d orientation, en ce sens qu ils déterminent le sens de celui-ci en modifiant sa valeur sémantique initiale. Structure et tonalité Les suffixes sont de structures -V- et VC-. Sur le plan tonal, la grande majorité des suffixes ont un ton bas : V et V C. 5- Inventaire et valeurs sémantiques des suffixes de dérivation 5.1. Inventaire Le fang-ntumu a les suffixes suivants : - ; 355
- - ; - * - ; - * - ; - -. Pierre ONDO MEBIAME Les suffixes -* - et -* - sont défectifs en ce sens qu ils ne peuvent s employer que dans les séquences de suffixes - - - et - - - 5.2. Valeurs sémantiques Ces différents suffixes traduisent : - le causatif (ou factitif), en indiquant que le sujet fait en sorte que l action ait lieu, au lieu de la faire directement lui-même, ou qu il contribue à la réaliser ; - l impositif, en exprimant l état ; et en cela, le suffixe impositif transforme un verbe transitif en verbe intransitif ; l impositif-transitif, en indiquant une action exercée sur le sujet sans précision quant à l agent, ou une notion de possibilité de l action ; - le moyen, en indiquant que l action émanant du sujet fait retour à lui-même. - le réversif, en exprimant un renversement ; il confère ainsi au dérivé un sens opposé au radical ; - le statif, en indiquant que le sujet est touché par l action et, en quelque manière, la subit ; - le réciproque, en indiquant un retour de l action de celui qui la subit vers celui de qui elle émane ; - l associatif, en rendant une notion sémantique de pluralité, ou plutôt, de conjonction de sujets ou d objets. La notion qui définit le mieux le champ sémantique des dérivés associatifs est celle «d action concernant obligatoirement plusieurs». 356
6. Dérivation Les suffixes verbaux de dérivation en Fang-Ntumu La majorité des exemples que nous proposons sont à l infinitif. Les dérivés statifs (qui n ont pas d infinitif) seront présentés à la première personne du singulier des participants. En outre, quelques suffixes peuvent se combiner entre eux. Le fang-ntumu comprend donc : - des suffixes simples, et - des séquences de suffixes. 6.1 Suffixes simples 6.1.1 Le suffixe - - Le suffixe - - participe à l expression du causatif, de l impositifréfléchi, du moyen et du réversif. Lorsqu il commute avec l élargissement, il sert à exprimer le réversif, et lorsqu on l adjoint à l élargissement -b, il sert à exprimer l impositif. 6.1.1.1 Expression du causatif Exemples : 11) «brûler» > «faire brûler» ## + ## ## + ## 12- «devenir mou» > «ramollir». ## + ## ## + ## 6.1.1.2 Expression de l impositif réfléchi Exemples : 13- «voir» > «se voir, être vu, être visible» ## + ## ## + ## 14- «entendre, sentir» > «être entendu, perçu» ## + ## ## ## 357
Pierre ONDO MEBIAME 6.1.1.3 Expression du moyen Exemples : 15- «déchirer» > «se déchirer» ## + ## ## + ## 16- «rompre» > «se rompre» ## + ## ## + ## 6.1.1.4 Expression du réversif Exemples : 17- «tremper» > ü : «détremper» ## + ## ## + ## 18- «attacher» > : «détacher» ## + ## ## + ## 6.1.1.5 Expression de l impositif Exemple : 19- «inhumer» > «être inhumé» ## + ## ## + ## 6.1.1.6 Expression du statif Le suffixe statif commute avec les élargissements,, et. exemples : 20- «ficher, fixer» > «je suis fixé» ## + ## ##ma - + ## 21- «plonger, immerger» > «je suis immergé» ## + ## ## + ## 358
Les suffixes verbaux de dérivation en Fang-Ntumu 22- : «coucher, poser» > : «je suis couché» ## + ## ## + ## 23- «asseoir», «placer» > : «je suis assis» ## + ## ## + x ## 24- «fermer» > : «je suis enfermé» ## + ## ## + - - ## 25- «attacher» > : «je suis attaché» 6.1.2 Le suffixe ## + ## ## + ##. Le suffixe participe à l expression du causatif, de l impositif et du moyen. Il commute avec les élargissements et, dans l'expression du causatif. 6.2.2.1 Expression du causatif Exemples : 26- «danser» > «faire danser» ## + ## ## + ## 27- «s abstenir» >a k l «interdire» ## + ## ## + ## 28- «sortir», «arriver» > «faire sortir» ## + ## ## + ## 29- «pourrir» > «faire pourrir» ## + ## ## + ## 359
Pierre ONDO MEBIAME 6.2.2.2 Expression de l impositif Exemple : 30- «attraper», «prendre» >a b l «être pris» ## + ## 6.2.2.3 Expression du moyen Exemple : + ## 31- a bwy «casser», «briser» > «se casser», «se briser» ## + ## ## + ## 6.2.3 Le suffixe Le suffixe participe à l expression de l impositif, du moyen, du réciproque et de l associatif. Il commute avec les élargissements et pour exprimer, respectivement, l impositif et le réciproque. Il s adjoint aussi à l élargissement pour rendre le moyen. 6.2.3.1 Expression de l impositif Exemples : 32- «brûler» > «être porté à brûler» ## + ## ## + ## 33- «mordre» > «être porté à mordre» ## + ## ## + ## 6.2.3.2 Expression du moyen Exemple : 34- «fermer» > «se fermer» ## + ## ## + ## 360
6.2.3.3 Expression du réciproque Exemples : Les suffixes verbaux de dérivation en Fang-Ntumu 35- a b n «refuser» > «se refuser» ## + ## ## + ## 6.2.3.4 Expression de l associatif (il faut obligatoirement être au moins deux) Exemple 36- «entendre», «sentir» > «s entendre, convenir» ## + ## ## + ## 6.3 Séquences de suffixes Les suffixes peuvent se combiner et donner au radical un autre sens. Dans certains cas (cf. ), le sens de la combinaison constitue l addition des unités incluses. Nous avons relevé les associations suivantes : Ces associations traduisent : le causatif-réciproque ( ) ; le résultatif ( ) ; l impositif ( ) ; le moyen ( ; et ) ; le moyen-causatif ( ) ; le passif ( ). 361
Pierre ONDO MEBIAME Le résultatif et le passif qui n ont pas encore été envisagés jusqu ici, se définissent comme suit : - le résultatif indique un état présent résultant d un état passé ; - le passif indique que le sujet est touché par l action et, en quelque manière, la subit. 6.3.1 La séquence de suffixes La séquence de suffixes participe à l expression du causatif réciproque. Exemples : 37- «s abstenir» > «s interdire (mutuellement)» ## + ## ## + ## 38- «sortir» > «se faire sortir (mutuellement)» ## + ## ## + ## 6.3.2 La séquence de suffixes La séquence de suffixes participe à l expression du résultatif, de l impositif et du moyen. Elle commute avec l élargissement et le suffixe causatif, pour exprimer le moyen. Elle peut aussi être adjointe à l élargissement, pour exprimer l impositif. 6.3.2.1 Expression du résultatif Exemples : 39- «être mou» > «être devenu mou» ## + # ## + ## 40- «être sec, maigre» > «être devenu sec, maigre» ## + ## ## + ## 362
6.3.2.2. Expression de l impositif Exemples : Les suffixes verbaux de dérivation en Fang-Ntumu 41- «couper, blesser» > «être coupé, blessé» ## + ## ## + ## 42- «tisser», «attacher» > «être attaché» ## + ## ## + ## 6.3.3.3 Expression du moyen Exemples : 43- «tordre» > «se tordre» ## + ## ## + ## 44- «fermer» > «se fermer» ## + ## ## + ## 45- «asseoir», «placer» > «s asseoir» ## + ## ## + ## 46- «cacher» > «se cacher» ## + ## ## + ## 6.3.4 Séquence La séquence de suffixes participe à l expression du moyen. Exemples : 47- «détruire, défaire» > «se détruire, se défaire» ## + ## ## + ## 48- «arranger» > «s arranger» ## + ## >## + ## 6.3.5. Séquence La séquence de suffixes participe à l expression du moyen, ainsi qu à celle du moyen-causatif et du passif. 363
Pierre ONDO MEBIAME 6.3.5.1 Expression du moyen Exemples : 49- «couper» > se «couper» ## + ## ## + ## 50- «brûler» > «se brûler» ## + ## ## + ## 6.3.5.2 Expression du moyen-causatif Exemples : 51- «circoncire» > «se faire circoncire» ## + ## ## + ## 52- «raser, coiffer» > «se faire raser» ## + ## ## + ## 6.3.5.3 Expression du passif Exemples : 53- «frapper, battre» > «être frappé» ## + ## ## + ## 54- «construire» > «être construit» ## + ## ## + ## 6.3.6 Séquence La séquence de suffixes participe à l expression du moyen. Exemple : Conclusion 55- «s abstenir» > «s interdire» ## + ## ## + ##. Nous avons voulu rendre compte des suffixes verbaux de dérivation en fang-ntumu ; mais avant d y arriver, nous avons pensé qu il était de bon aloi de les situer par rapport à la catégorie grammaticale à laquelle ils 364
Les suffixes verbaux de dérivation en Fang-Ntumu ressortissent, et de les distinguer d un autre type de suffixes que propose la langue. Nous avons ainsi vu que les suffixes verbaux fang-ntumu appartiennent au domaine des extensions (verbales), c est-à-dire, l ensemble des éléments immédiatement suffixés au radical ; les autres éléments relevant des extensions sont : - les élargissements, qui sont des morphèmes hapax qui se joignent aux radicaux défectifs, pour générer des thèmes verbaux. Comme les suffixes formels, les élargissements sont inséparables des radicaux auxquels ils se joignent ; - la pré-finale, qui est un morphème aidant à rendre l expression de l action en cours, l expression de l injonction et celle du souhait. Nous avons aussi vu que le fang-ntumu distingue les suffixes de dérivation des suffixes formels. Obtenus par une analyse morphosémantique, les suffixes de dérivation sont des morphèmes grammaticaux qui participent à la formation du thème verbal, et déterminent le sens du radical en modifiant sa valeur sémantique initiale. Les suffixes formels eux, sont inséparables du radical et n ont aucune incidence sémantique sur celuici. Nous avons noté que ces deux types de suffixes présentent les mêmes structures formelles. Le fang-ntumu connaît cinq (5) suffixes de dérivation. Ceux-ci peuvent se combiner pour produire des séquences de suffixes. Les suffixes simples et les séquences de suffixes peuvent traduire, indistinctement : le causatif, l impositif, l impositif transitif, le moyen, le réversif, le statif, le réciproque et l associatif. En cela, le fang-ntumu se distingue des parlers bantu traditionnels qui ont, pour chaque forme de suffixes, une valeur sémantique particulière. 365
Bibliographie Pierre ONDO MEBIAME DUBOIS, J. et al., 1994, Dictionnaire de la linguistique et des sciences du Langage, Paris, Larousse. ESSONO J.J.M., 1972, L'éwondo par la grammaire et l'exercice, Yaoundé, Université du Cameroun. ESSONO J.J.M., 2000, L'Ewondo, langue bantu du Cameroun : Phonologie- Morphologie-Syntaxe, Yaoundé, Presse de l'ucac. FLAGEL, C et ONDO, P., 1991, Fang du Gabon, Livret CD, Paris, Musée Dapper. GUTHRIE, M., 1948, The Classification of the Bantu Languages, London, Oxford University Press. LEROY J., 1982, «Les extensions verbales en mankon», in le verbe en bantou, Paris SELAF, pp. 125-138. MAROUZEAU, J., 1969, Lexique de la terminologie linguistique, Paris, Geuthner. MOUNIN, G., 1995, Dictionnaire de la linguistique, Paris, P.U.F. ONDO-MEBIAME P., 1992, De la phonologie à la morphologie du fangntumu parlé à Aboumezok (Bantu A. 75), Thèse de doctorat, Bruxelles, Université Libre de Bruxelles. PHELIZON, J.F., 1976, Vocabulaire de la linguistique, Paris, Roudil. REDDEN J., 1979, A Descriptive Grammar of Ewondo, Carbondale, Southern Illinois University. 366
Le morphème en punu (B43) Roger MICKALA MANFOUMBI Université Omar Bongo Libreville (Gabon) Résumé Cet article montre que l élément -ánù, souvent considéré comme un suffixe qui marque la deuxième personne du pluriel des impératifs, a, à vrai dire, une large distribution dès lors qu il peut non seulement suivre certaines formes verbales, mais aussi une variété de noms et de pronoms. Par conséquent, son statut grammatical et son sens doivent être en même temps re-examinés. Mots clés Punu, morphème -ánù, statut grammatical, clitique. Abstract This article shows that the element -ánù, usually considered as a suffix marking second person plural imperatives, actually has a much wider distribution since it can follow not only a few other verb forms but also a variety of nouns and pronouns. Consequently, both its grammatical status and its meaning must be reexamined. Key words Introduction Punu, -ánù morphem, grammatical status, clitic. En punu, langue bantoue (B43) du Gabon, -ánù, est un morphème aidant à exprimer ou à renforcer la pluralité, la globalité. Quel que soit le mot dans lequel il s intègre, il occupe toujours la position postfinale. D un point de vue général, ce morphème n a pas toujours cours dans la morphologie originelle des principales catégories lexicales du punu. Toutefois, sa présence se révèle opportune dans certains cadres de manifestation. La problématique que nous envisageons est d établir la Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 367-378
Le morphème ánu en punu (B 43) cohérence de ce sémantisme dans la large distribution (verbes, substantifs, pronoms, substitutifs) qui est celle de ce morphème. 1. -ánù dans les formes verbales Selon nos investigations, les formes verbales concernées par la présence de -ánù sont la première personne du pluriel du subjonctif et surtout la deuxième personne du pluriel de l impératif. 1.1 Première personne du pluriel du subjonctif ( ou optatif) Le squelette de la première personne du pluriel du subjonctif (ou optatif) est le suivant : # préfixe verbal - radical - finale - (ánù) #. Les précisions ci-après sont nécessaires : i) La finale est -ì : cet élément est, à notre sens, un argument plausible qui par sa semi-vocalisation confirme la structure du morphème qui est l objet de notre étude, ii) La présence du morphème -ánù est facultative, iii) iv) Exemples : /ubó:la/ Un suffixe peut éventuellement se positionner entre le radical et la finale, Le morphème -ánù peut être utilisé en séquence avec la postfinale -átì. «ramasser» /tubó:li/ «(Il faut) que nous ramassions» /tubó:lyánu/ (Il faut) que nous ramassions (vous et moi) ou bien (vous et nous)» Sur les plans sémantique et pragmatique, des nuances sont à faire entre les deux formes conjuguées. La première, /tubó:li/, peut être l objet de deux interprétations : a) «Il faut que (toi et moi) nous ramassions». Dans ce cas, le locuteur ne s adresse qu à une personne seulement. 368
Roger MICKALA MANFOUMBI b) «Il faut que nous autres (pas vous auxquels je parle) nous ramassions». La deuxième forme, /tubó:lyánu/, ne peut être appréhendée que d une seule façon : «Il faut que vous et moi (ou vous et nous) nous ramassions». Finalement, -ánù indique que l on s adresse à plusieurs interlocuteurs et ce que l on dit les concerne personnellement y compris celui qui parle. /tubókísyánu/ /ubóka/ «tuer» /ubókísa/ «faire tuer» «Il faut que (vous et moi) (ou vous et nous) nous fassions tuer» /tubókísyátyánu/ «Il faut que (vous et moi) (ou vous et nous) nous fassions tuer d abord». Remarques 1) Lors de nos investigations, nous avons proposé à nos informateurs la forme verbale */dubó:lyánu/ censée représenter la deuxième personne du pluriel du subjonctif. Elle a été unanimement rejetée. 2) Dans les exemples que nous venons d exposer, -átì et -ánù sont analysés comme des postfinales. Le morphème -átì confère à la forme verbale une valeur sémantique de priorité. 1.2 Deuxième personne du pluriel de l impératif L utilisation du morphème -ánù dans la conjugaison, à la 2 e personne du pluriel de l impératif reste de loin la plus courante, la plus importante en punu, notre langue maternelle, voire dans tout le groupe Sira-Punu (B40). Les analyses de Fontaney (1980), Ondo-Mebiame (1988), Dodo-Bounguendza (1992), Blanchon et Mouguiama (1997), et nos propres investigations sur le lumbu, le vungu et le varama renforcent cette assertion. 369
Le morphème ánu en punu (B 43) En punu, selon qu une forme verbale de l impératif intègre ou non un indice d objet, la structure est différente. Nous allons examiner cidessous la morphologie des deux cas auxquels nous faisons allusion. 1.2.1 Avec un indice d objet Lorsqu une forme verbale de la deuxième personne du pluriel de l impératif incorpore un indice d objet dans ses segments, la structure générale présente les spécificités suivantes : Le préfixe verbal apparaît sous son allomorphe zéro (Ø). De ce fait, dans les formes phonologiques, l indice d objet se retrouve en position initiale. La finale est -ì, à l instar de ce que nous avons étudié en 1.1. Le morphème -ánù est obligatoire. Exemples : /mubó:lyánu/ (indice d objet : cl.1) «Ramassez-le» /mbó:lílyánu ditága/ «Ramassez-moi le têtard» (Indice d objet : 1 ère pers./sg.) /bibó:lyánu/ «Ramassez-les"» (Indice d objet : cl.8) 1.2.2 Sans indice d objet Les points de convergence avec 1.2.1 sont les suivants : Le préfixe verbal se manifeste sous sa variante zéro (Ø). Le morphème -ánù s impose. Le point de divergence : La finale est -à. Exemples : /utóba/ «percer» 370
/tobánu/ «percez» /tobátyánu/ «percez d abord» /ugína/ «danser» /ginánu/ «dansez» /ginisánu/ «faites danser» Remarque Roger MICKALA MANFOUMBI Les indications contenues dans iii et iv de 1.1 sont valables dans les deux cas de 1.2. 2. -ánù dans les formes verbales substantivées La dérivation impropre (ou conversion) est un phénomène qui semble courant dans les langues du monde. Elle permet à un mot de passer d une catégorie lexicale à une autre sans modification formelle. Les formes verbales que nous allons examiner ci-après ont sur le plan syntaxique un comportement substantival, étant donné que morphologiquement, les indices d objet qu elles contiennent sont réinterprétés comme des préfixes nominaux. 2.1. /musá:gyánu/, /basá:gyánu/ /musá:gyánu/ «gaffeur, trouble-fête» /basá:gyánu/ «gaffeurs, trouble-fête» Structurellement, les morphèmes qui constituent ce mot (au singulier et au pluriel) sont : x dù- : -mù- : préfixe verbal (2 e pers./pl.). Il apparaît sous son allomorphe zéro (Ø), indice d objet de classe 1. Lors de la flexion, on a la classe 2 -bà-, +sá:g- : radical «louer, glorifier, acclamer», -ì : finale -ánù : postfinale. 371
Le morphème ánu en punu (B 43) Littéralement, le sens de /musá:gyánu/ est «Louez-le!, Glorifiezle!, Acclamez-le!». Cependant, le contexte dans lequel il est employé ici impose l antiphrase «Conspuez-le!». /musá:gyánu/ ou son pluriel agit comme un substantif : en position sujet /musá:gyánu amárú:ga/ «Le trouble-fête est arrivé» /basá:gyánu bamárú:ga/ «Les trouble-fête sont arrivés» en position complément /átsilába musá:gyánu/ «Il a vu le trouble-fête» /átsilába basá:gyánu/ «Il a vu les trouble-fête» 2.2 /mubókyánu/, /babókyánu/ /mubókyánu / «souffre-douleur» /babókyánu/ «souffre-douleur» sont : Les morphèmes qui constituent ce mot (au singulier et au pluriel) x dù- : préfixe verbal (2 e pers./pl.). Il apparaît sous son allomorphe zéro (Ø). -mù- : indice objet de classe 1. Il fait sa flexion en classe 2. +bók- : radical verbal, «tuer» -ánù : -ì : finale postfinale. 372
Roger MICKALA MANFOUMBI Au sens strict du mot, /mubókyánu/ signifie «Tuez-le!». La traduction littéraire nous amène à adopter le sens «souffre-douleur». Comme pour le mot précédent, c est l indice d objet qui dicte les accords. On peut employer /mubókyánu/ comme sujet d une phrase : /mubókyánu átsigwé odí:mbu/ «Le souffre-douleur est allé au village» On peut l avoir comme complément : /bátsidí:mba mubókyánu/ «Ils ont frappé le souffre-douleur» Certaines personnes (par autodérision?) ont pour devise soit /musá:gyánu/ soit /mubókyánu/. 2.3 /ndábyánu/ /ndábyánu/ «m as-tu vu, personne vaniteuse, vanité» x dù- : -n- : préfixe verbal (2 e pers./ pl.). Il se manifeste sous son allomorphe zéro (ø) indice d objet (1 ère pers./ sing.) +láb- : radical, «voir» -ánù : -ì : finale postfinale /ndábyánu/ a pour traduction littérale : «Voyez-moi». Il est généralement employé en classe unique (9). Sur le plan syntaxique, selon les contextes, il dicte soit la classe 9 (quand il signifie «vanité») : usage le plus courant, soit la classe 1 (lorsqu il désigne une personne vaniteuse). Dans ce cas, il y a déclassement. Exemples : /agá na ndábyánu/ «Il n est pas vaniteux, il n est pas m as -tu vu» /ndábyánu jyúmúboka/ «La vanité le tuera» /ndábyánu amárú:ga/ «Le vaniteux est arrivé» 373
Le morphème ánu en punu (B 43) 3. -ánù dans les formes substantivales Nous constatons également que le morphème -ánù peut s intégrer dans la structure de certains substantifs. Sur la base de notre corpus, nous relevons que les formes nominales concernées par ce phénomène ont toutes un thème simple ; qu elles peuvent avoir la fonction de sujet ou de complément d une phrase. Les interpellations (brusques ou courtoises) sont les cas qui suscitent l adjonction du morphème -ánù au thème nominal. Ci-dessous, nous allons distinguer les interpellations «simples» des civilités. 3.1 -ánù dans les interpellations "simples" Par «interpellation simple», nous voulons dire le fait qu on adresse la parole à deux personnes (au moins) dans le but de leur demander quelque chose (opinion, explication ). Ainsi, c est sous leur forme du pluriel qu est employé chacun des substantifs. i) /mu :tu/, /ba :tu/ «personne (s)» /batwánu/ "Vous, mes semblables!, Humains (comme moi)!" ii) /mbâ:tsi/, /bambâ:tsi/ «ami (s)» /bambâ:tsyánu/ «Vous, chers amis!» 3.2. -ánù dans les civilités Lorsque l on manifeste du respect ou des marques d attention à plus d une personne, on emploie certains substantifs auxquels on adjoint le morphème -ánù, le tout précédé de íka (forme du verbe «être»). Contrairement à 3.1, les substantifs étudiés ici sont tous au singulier. Nous pensons que cela est dû au fait que c est une seule salutation qui est adressée à plusieurs individus. i) /mbólu/ «bonjour» /mbolwánu/ «Bonjour (à vous)!» ii) /burá:nga/ «soin, paix» 374
/íka ná burángánu/ «Paix (à vous)!» iii) /mugésa/ «lendemain, demain» Roger MICKALA MANFOUMBI /íka mugésánu/ «A demain (à vous)!» iv) /bwê:li/ «après-midi» /íka bwé:lyánu/ «A cet après-midi (à vous)!» v) /ké:di/, /maké:di/ «matin(s)» /íka ké:dyánu/ «A (demain) matin (à vous)!» vi) /tsísíga/ «soir(s)» /íka tsísígánu/ «A (ce) soir (à vous)!» vii) /ngwâ:li/, /bangwâ:li/ «perdrix» Dans les contes punu, lorsqu il est question de réveil matinal, on oppose généralement le coq à la perdrix. Cette opposition a toujours été à l avantage de la perdrix parce qu elle est plus matinale. Elle est donc une référence. Aussi, pour prendre congé d une personne, les locuteurs punu se servent d une tournure idiomatique qui fait allusion à cette qualité de l oiseau. /íka ngwâ:lyánu/ «Au revoir (à vous)!» Littéralement : «C est (à) la perdrix!». Cette traduction n est malheureusement pas explicite pour un non locuteur natif. De fait, il nous revient ici de la renforcer : «C est très tôt (quand la perdrix aura cacabé) que je vais vous revoir». 4. -ánù dans les formes pronominales Le morphème -ánù a été aussi rencontré dans quelques formes pronominales. Sur le plan sémantique, son côté vocatif reste le même que dans les catégories lexicales déjà étudiées. 4.1 -ánù dans le pronom de thème -ótsù Le pronom de thème -ótsù signifie «tout». Il peut se placer derrière un substantif qu il détermine et dont il hérite l accord ou bien derrière un 375
Le morphème ánu en punu (B 43) substitutif. C est ce dernier cas qui nous est profitable dans le cadre de cette exploration linguistique. 4.1.1 Derrière le substitutif de la 1 ère pers./pl. /jyétu bótsu/ «Nous tous!» L ajout de -ánù renforce l idée de totalité / «Nous tous (sans exclusive)!». La séquence de mots /jyétu bótswánu/ peut se placer avant une forme verbale interrogative : /jyétu bótswánu túdúgu?/ «Allons-nous suffire tous (sans exclusive)?». Nos informateurs n ont pas eu la même réaction lorsque nous leur avons proposé la phrase suivante : /jyétu bótswánu túdugwánu?/ «Allons-nous suffire tous (sans exclusive)?» Cette phrase a la particularité d avoir le morphème -ánù à la fois dans la forme pronominale (bótswánu) et dans la forme verbale (túdugwánu). Sur les six informateurs que nous avons eus, quatre ont catégoriquement rejeté cette phrase. L argument qu ils ont avancé est la lourdeur de ladite phrase. Ce rejet nous fait comprendre que le morphème -ánù pourraitt ne s utiliser qu une seule fois dans une phrase, quelle que soit la catégorie lexicale qui l intègre. 4.1.2 Derrière le substitutif de la 2 ème pers./pl. /jyénu bótsu/ «Vous tous!» /jyénu bótswánu/ «Vous tous (sans exclusive)!». /dúrú:ga jyénu bótswánu?/ «Viendrez-vous tous (sans exclusive)?». 4.2 -ánù dans le pronom de thème -énì Le pronom de thème -énì est un interrogatif. Il a pour sens «Comment?». Une tournure idiomatique rend possible la présence de -ánù dans la forme pronominale dont il est question. Dans ce cas, le pronom de thème -énì est associé à un préfixe pronominal de classe 10 absolue tsí-. 376
/íka tsyéni?/ «Comment (faire)?». Roger MICKALA MANFOUMBI /íka tsyényánu?/ «Comment (allons-nous faire)?» 4.3 -ánù dans le pronom de thème -àmì Le pronom de thème -àmì est un possessif. Sémantiquement, il veut dire «Le mien». La présence du morphème -ánù dans sa structure amplifie l interpellation adressée à plus d une personne : i) /batu n âmi/ «Mes semblables!» /batu n âmyánu/ «Vous, mes chers semblables!» ii) /bambátsi n âmi/ «Mes amis!» /bambátsi n âmyánu/ «Vous, mes chers amis!» 5. -ánù dans les substitutifs Nous n avons décelé l emploi du morphème -ánù que dans un seul substitutif et dans un exemple unique. Ce substitutif est /ménu/ «moi». Conclusion /ngêba/ 9 «pitié» /ménu/ «moi» /ngêba ménu/ «Pitié de moi!, Pauvre de moi!» /ngêba ménwánu/ «Ayez pitié de moi» L examen que nous venons de faire du morphème -ánù montre bien que cet élément a une distribution très large qui ne se limite pas à la seule deuxième personne du pluriel de l impératif comme l orientation des travaux antérieurs (cités en 1.2) semble le faire croire. Au vu de nos analyses, la dénomination «postfinale» qui lui est attribuée et qui dans la terminologie de Tervuren ne concerne que la structure des formes verbales est désormais, à notre avis, très restrictive. Puisque -ánù s ajoute à diverses catégories lexicales, il convient sans doute de considérer qu il s agit d un clitique et non d un suffixe. 377
Bibliographie Le morphème ánu en punu (B 43) BLANCHON Jean Alain et MOUGUIAMA Laurent, 1997 - "Les thèmes à initiale vocalique et la tonalité du verbe conjugué en eshira de Mandji", in Linguistique Africaine N 18, Paris, Inalco. COUPEZ André, 1980 - Abrégé de grammaire rwanda,butare, Institut National de la Recherche Scientifique, Inédit. DODO-BOUNGUENDZA Eric, 1992 - Esquisse phonologique et morphologique du gisira, langue bantoue (B41), Thèse de doctorat, Bruxelles, U.L.B. FONTANEY Louise, 1980 - "Le verbe" in Eléments de description du punu, F. NSUKA- NKUTSI (éditeur), Lyon, Université Lyon II, C.R.L.S., pp 51-114. ONDO-MEBIAME Pierre, 1988 - Esquisse de description du sangu, langue bantu de la zone B, de sigle B42, Mémoire de licence spéciale, Bruxelles, U.L.B. 378
Résumé PROLEGOMENES A UNE ANALYSE EN PRAGMATIQUE Pamphile MEBIAME-AKONO Université Omar Bongo Libreville (Gabon) L objet de cette contribution est de fournir aux chercheurs s intéressant à la production du discours dans la discipline pragmatique, les différentes contraintes à respecter avant d entamer l analyse effective d une interaction. Nous présentons notamment les étapes préalables à suivre lors de la collecte des données et la transcription d un corpus. Mots clés Pragmatique, Interactant, Corpus, Transcription orthographique, présentation en ligne, présentation en partition. Abstract The aim of this paper is to provide researchers interested in the production of discourse in pragmatics with the different prerequisites to abide by, before starting an effective analysis of an interaction. We notably present the preliminary steps to follow when collecting data and transcripting a corpus. Keys words Pragmatics, corpus, interactant, ortographic transcription, lined presentation, partitioned presentation. Introduction L objectif que nous nous assignons par cette contribution est de procéder à la présentation pratique de la démarche scientifique à suivre avant d entamer à proprement parler, la description effective d une interaction en pragmatique des interactions verbales. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 379-390
Prolègomènes à une analyse en pragmatique Autrement dit, nous envisageons circonscrire les contraintes techniques qui doivent être respectées par un analyste, avant de décrire un objet d étude lié aux interactions verbales. Comme le soutient V. Traverso : «Bien que souvent passées sous silence dans les travaux d orientation linguistique sur l interaction, les étapes préliminaires aux analyses sont parties prenantes du travail, non seulement parce qu elles sont très coûteuses en temps, mais aussi parce que l analyse en est tributaire» (1999 : 22). 1. Les étapes préalables à une analyse Il importe de rappeler que l analyse des interactions 1 commande l élaboration d un corpus authentique à partir d un enregistrement minutieux. A cet égard, on peut catégoriser les différentes parties qui soustendent l étude d une interaction en trois étapes : Le choix d une situation ; La collecte des observables ; L établissement d un corpus. 1.1 Le choix d une situation Le problème primordial est ce qu il est convenu de nommer à la suite de Labov, «le paradoxe de l observateur» : c est le fait que la présence physique d un observateur dans une situation sociale va modifier les observables, alors qu il ne peut y avoir d observation sans observateur. En outre se pose, le problème suscité par la participation de l analyste lors de la production des interactions qu il va soumettre à l étude. Il va s agir dans ce cas pour l analyste d adopter une posture adéquate vis-à-vis de son objet d étude, en évitant un chevauchement de 1 Pour une présentation plus exhaustive des principes méthodologiques liés à la Pragmatique lire notamment : C. BACHMAN, J. LINDENFELD, J. SIMONIN (1981) ; P. BANGE (1983) ; E. LAMBERT (1983) ; D. ANDRE LAROCHEBOUVY (1984) ; C. KERBRAT ORECCHIONI (1990) ; R. VION (1992) ; V. TRAVERSO (1999) ; P. MEBIAME-AKONO (2001) ; G.E Sarfati (2002). 380
Pamphile MEBIAME-AKONO compétence entre d une part, sa participation et d autre part, son observation 2. De ce point de vue, les aspects négatifs qui peuvent se poser à un chercheur dans ce genre de situation concernent non seulement le risque d une grande subjectivité dans le traitement des informations soumises à l analyse, mais aussi un risque de déformation voire d amplification que peut adopter un analyste s il est demeuré présent lors de la collecte de toutes les données d un corpus. Cela dit, il demeure que des aspects positifs peuvent aussi venir légitimer la présence effective d un chercheur sur le lieu de déroulement de son objet d étude, celui-ci pourra par exemple lors de l analyse des données, bénéficier de bon nombre d informations supplémentaires sur un sujet (les participants, le contexte, le contrat de communication ) qui faciliteront indéniablement son entreprise. Cependant, on note dans certaines situations - c est le cas en l occurrence des interactions médiatiques-que la présence d un observateur fait partie intégrante de la situation. Ces interactions n en sont pas pour autant moins authentiques, elles exigent simplement la prise en compte d une instance supplémentaire lors de l analyse. Par ailleurs, cette posture inconfortable de l analyste qui est liée à une forme «d observation participante» peut-être résolue par le biais de quelques solutions : L enregistrement à micro caché ou à caméra cachée Ce choix peut soulever des questions éthiques liées à l utilisation de la voix et de l image des acteurs sociaux sans leur assentiment. Fort de cela, après avoir recueilli des données, il est convenu d obtenir l accord des sujets enregistrés préalablement sur une bande audio ou vidéo tout en leur garantissant une forme d anonymat lors de l analyse (changement de noms et des initiales). 2 C est la fameuse «observation participante» à éviter lors des études de terrain, héritée de l ethnosociologie. 381
Prolègomènes à une analyse en pragmatique Cette situation permet généralement d observer les routines sociales dans une situation précise. L enregistrement avec accord préalable des participants L incidence ici, est la perte évidente d une forme de spontanéité et d authenticité. Les interactants, conscients d être enregistrés, peuvent amplifier des traits mineurs ; surveiller leur production parolière (choix du lexique, de la syntaxe) ; ils peuvent même délicatement éviter certains sujets. La solution idoine dans ce cas, nous dit Stubbs (1983) est de : - procéder à de longs enregistrements et ne pas utiliser le début des cassettes, en postulant que la vigilance et l auto-censure baissent inexorablement dans le temps. - Ne pas informer les participants sur les vraies raisons motivées par une recherche. Cette solution permet d observer plus naturellement les interactants sur un point particulier de l analyse. 1.2 La collecte des observables Cette tâche requiert de l analyste en interaction de faire preuve de lisibilité et de fidélité dans le traitement de son corpus. En effet, il importe de réaffirmer que la communication est multicanale. Plus précisément, en situation interactive, les participants vont recourir à tous les canaux 3 : verbal, para-verbal et non verbal. Toutefois, cette volonté se heurte à une difficulté manifeste : on ne peut tout transcrire dans un corpus authentique 4 (faute de temps, d outillages, de codes etc.). 3 C est le fameux «totexte» dont parle J. Cosnier, i.e. toutes les composantes de la communication activées en situation interactive : verbal, mimmo-posturo-gestuel. 4 A en croire Blanche-BENVENISTE et JEANJEAN (1987), au cours d une transcription, le chercheur se heurte à bon nombre de difficultés parmi lesquelles : on entend ce qu on s attend à entendre (cela entraîne une difficulté de transcriptions des mots inconnus ou des noms propres) ; on a tendance à reconstruire un élément mal entendu pour obtenir un sens ; on rectifie ou modifie en fonction de ses attentes. 382
Pamphile MEBIAME-AKONO C est en ce sens, qu il est fortement conseillé qu une transcription se scinde en plusieurs étapes 5. La première est de noter le texte accompagné des informations les plus indispensables, telles que les tours de parole, les interruptions, les chevauchements. C est à proprement parler, l ossature du texte conversationnel. Puis, il incombe à l analyste d adjoindre les autres phénomènes observés lors du déroulement de l interaction (les pauses, la modulation de la voix, les silences ). Enfin, dans le domaine de l interaction verbale, la norme établie est d opter pour les transcriptions orthographiques au détriment des transcriptions phonétiques 6. * La transcription orthographique C est assurément, la transcription la plus utilisée en pragmatique des interactions verbales même si elle peut conférer à l interactant, une image péjorative renforcée par une impression de familiarité alors que cette impression est justifiée par le fait que l on voit dans le code écrit des réalités qui ne sont qu orales : «Ces transformations de l orthographe, somme toute assez mineures, font toujours un effet péjoratif : elles signalent à l attention un texte populaire et relâché. Il semble qu elles n aient jamais été suffisamment banalisées en français pour devenir un procédé de notations non marqué. Pourtant, elles correspondent à des prononciations extrêmement courantes, qui n ont rien de relâché ni de populaire ; ainsi, on aurait bien besoin d une notation non péjorative pour marquer une prononciation sans e tout à fait courante». (Blanche-Benveniste et Jeanjean, 1987). Cela dit, la transcription orthographique est la seule qui puisse donner une idée fidèle du rythme et de la production réelle d un interactant (rires, souffles, hésitations, soupirs, aspirations, pauses, blanc, reformulation ) 7. 5 L avantage d une telle méthode est bien que l analyste n a pas toujours besoin des mêmes éléments à toutes les étapes de son étude, procéder ainsi est un gain de temps dans l élaboration du corpus. 6 Ce point est largement discuté dans Blanche-BENVENISTE et JEANJEAN (1987). 7 Voir les travaux de JEFFERSON (1985). 383
Prolègomènes à une analyse en pragmatique Par ailleurs, les types d aménagements les plus couramment rencontrés concernent les chutes : des e muets (exemple : «parfait ment» ; des syllabes c t un enfant ; la suppression de la consonne l dans il vient ou ils viennent ; la non prononciation du t final dans part etc. 1.3 L établissement du corpus Cette entreprise consiste à présenter le support ou l ensemble des données permettant de vérifier des hypothèses émises dans l analyse. L objectif est de situer le lecteur sur l analyse socio-culturelle dans laquelle se déroule une interaction donnée. Autrement dit, il est essentiel comme le soulignent P. Erpicum et M. Page (1988 : 164) de dégager distinctement : les dimensions clés 8 permettant de situer une interaction : * La disposition spatio-temporelle Elle a pour mission de présenter les interactants, le lieu (est-ce que l interaction se déroule dans un lieu public ou privé) le temps (quelle est la durée impartie à un échange) * Le but L objectif est de renseigner sur le type d activité en vigueur dans une interaction précise. Quel est le contrat de communication qui soustend l échange? Quels sont les différents rôles communicationnels investis aux participants 9? Existe t-il un distributeur de parole qui a pour rôle de valider la production des échanges? * Les participants Ils sont à caractériser non seulement dans leur aspect individuel 10, mais aussi dans leur statut social, afin de mieux décrire la circulation du discours d une instance productrice vers une instance réceptrice. 8 Dans une autre terminologie, C KERBRAT-ORECCHIONI, (1990 :75), parle des «composantes de base de l interaction». 9 Quel est l interactant qui a par exemple, pour rôle d initier l échange d après le contrat d échange? Est-ce toujours le cas lors du déroulement effectif de l interaction. 10 Nous pensons à leur apparence physique et à leur catégorie sociale. 384
2. Les conventions de transcription en pragmatique 11 Pamphile MEBIAME-AKONO Ce point de notre travail n a pas pour ambition d être exhaustif 12. Il a simplement pour intention de vulgariser les méthodes de transcription les plus régulièrement utilisés en Pragmatique. 2.1. Inventaire des modèles les plus représentatifs Nous présenterons respectivement d une part, la présentation en ligne-qui est la plus employée dans le cas du dialogue-et d autre part, la présentation en partition, qui est plus adaptée pour les polylogues. 2.1.1. La présentation en lignes C est une présentation qui demande un retour à la ligne à chaque production d un participant. Exemple 13 (extrait de l émission française «Bas les masques» consacrée aux otages) MD c t-à-dire qu vous êtes senti euh : coupable à ce Pi MD lâ dans le regard des autres moment complèt ment Pi totalement (.) totalement et : euh ::: je restais (2 ) pour être utile à quelque chose MD là on a l impression que vous êtes resté sans rien pouvoir faire mais vous y êtes (.) REtourné Cette présentation requiert essentiellement de l analyste qu il reconnaisse le tour de parole de chaque participant. 11 Nous renvoyons le lecteur aux ouvrages de Schenkein (1978) ; et pour ceux inspirés par le système de Bielefeld (voir Gulich, repris et adapté respectivement par Bange 1992 et par Vion 1992). 12 Les normes que nous allons inventorier sur ce point de notre contribution concerne exclusivement les langues qui utilisent l alphabet latin. 13 Il est emprunté à V. Traverso (1999 : 24). 385
2.1.2. La présentation en partition Prolègomènes à une analyse en pragmatique Elle permet également de mettre en évidence chaque production d un locuteur, en facilitant la représentation des interruptions et des chevauchements. Cette transcription est surtout utilisée dans les polylogues : MD c t-à-dire qu vous êtes senti euh : coupable à ce moment là dans le regard Pi ----------------- ------------------------------complèt ment-------------------------------- MD Pi et à mesure et :: euh ::: je resterais (2s) pour être utile à quelque chose ------------------------------------------------------------------------------ MD là on a l impression que vous êtes resté sans rien pouvoir faire mais vous y êtes (.) Retourné 2.2 Proposition d une convention de transcription Cette proposition de convention intègre les éléments de transcription les plus régulièrement cités en pragmatique 14. Notations Graphie des unités non lexicalisées (ASP) (SP) (rires) Phénomènes aspiration soupir rire 14 Voir notamment SACKS, SCHEGLOFF, JEFFERSON repris par SCHENKEIN (1978) ; COSNIER et KERBRAT-ORECCHIONI (1987) BANGE (1992), VION (1992) et TRAVERSO (1999). 386
Pamphile MEBIAME-AKONO (hm) Les productions vocales de type hm sont notées selon leur transcription courante Rythme La chute d un son est marquée d une apostrophe : Exemple : Paul a été r çu à son concours cet année * Signalons la double utilisation de l apostrophe en Pragmatique qui sert à noter deux phénomènes : l un signalant l élision conventionnelle dans le système orthographique français et l autre correspondant à la chute d un son. Il reste que cette double utilisation de l apostrophe ne semble pas spécifiquement poser problème en Pragmatique. : Les deux points renvoient à un allongement dans la production d un énoncé. Le tiret placé sous un mot indique qu il a été interrompu brutalement dans sa production. exemple : c était magni magnifique de voir cette foule en liesse. c est vrai le soulignement indique l insistance C EST VRAI les majuscules indiquent une emphase plus importante. Tours de parole Les crochets sont utilisés chaque fois que les participants provoqueront des chevauchements, c est-à-dire produiront des énoncés simultanément dans le continuum verbal. ( ) Les termes marqués entre parenthèses, indiquent des commentaires de l analyste. Exemple : (inaudible) ; (P s essuie le visage) etc. Silences et Pauses Les pauses dans le tour d un locuteur ne sont pas chronométrées si elles sont inférieures à 1 seconde. 387
Prolègomènes à une analyse en pragmatique. Un simple point marquera une petite pause dans un énoncé ou entre les énoncés de deux interlocuteurs... Pause légère (2 secondes). Pause moyenne (3 secondes). * Toutefois, si l on rencontre dans un corpus un silence marqué, nous noterons alors le nombre de secondes. Exemple : depuis le début de saison on arrivait à assumer les deux objectifs en même temps (4 secondes) c est pas heu impossible. Intonations Conclusion Indique une intonation légèrement montante Indique une intonation fortement montante Indique une intonation légèrement descendante Indique une intonation fortement descendante Ce travail avait pour ambition de présenter succinctement les prescriptions fondamentales à mener par tout chercheur qui s intéresse à la problématique des interactions verbales avant d entamer à proprement parler, l étape ultime liée à l analyse de son objet d étude. Notre contribution ne prétendait donc pas à l exhaustivité, elle avait pour but de circonscrire les principales 15 étapes validant une démarche scientifique en pragmatique. En définitive, nous rappellerons l importance accordée à un corpus authentique transcrit selon les conventions orthographiques. Il importe d ajouter que le modèle le plus utilisé par les chercheurs en pragmatique concerne sans contestation, le modèle en ligne. 15 Voir à ce sujet les travaux de J. SCHEINKEIN (1978) et de Blanche BENVENISTE et C. JEANJEAN (1987). 388
Bibliographie Pamphile MEBIAME-AKONO ANDRE - LAROCHEBOUVY (D) : 1984, La Conversation quotidienne, Paris : Didier- Crédif BACHMNAM C., LINDENFELD J., SIMONIN J. : 1981, Langage et Communications Sociales, Paris : Hatier Crédif. BANGE P. : 1983, «Points de vue sur l analyse conversationnelle» DRLAV 29 : 1 28. : 1992, Analyse conversationnelle et théorie de l action, Paris, Hatier / Didier. BLANCHE BENVENISTE C., JEANJEAN C. : 1987, Le Français parlé. Transcription et Edition, Paris Coll. Erudition. COSNIER J., KERBRAT ORECCHIONI C. : 1987, Décrire la conversation, Lyon, P.U.L. ERPICUM D., PAGE M. : 1988, L Activité de converser in COSNIER J., GELAS N., KERBRAT. ORECCHIONI C. 1988 : 159-174. JEFFERSON (G.) : 1985, An exercise in the transcription and analysis of laughter in VAN DIJK 1985 (vol.3) : 25-46. KERBRAT ORECCHIONI C.: 1990, Les Interactions Verbales tome1, Paris, Armand Colin. LABOV W. : 1971, «The study of language in its social context», in Fishman J. A., Advances in the sociology of language, La Haye, MOUTON, P. 180-202. LAMBERT R. : 1983, «La nouvelle communication. Ligne de forces» (in) DRLAV 29 : 69-81. MEBIAME-AKONO P. : 1999, Analyse Interactionniste des interviews de footballeurs professionnels dans la presse écrite et à la télévision. Thèse de doctorat nouveau régime de l Université Lumière Lyon 2. 2000 : La Pragmatique : une discipline opératoire au centre de la réflexion sur le langage (in) Revue de l IRSH, vol.7, n 7 Janv.2000-Juin 2000. SACKS H., SCHEGLOFF E., JEFFERSON G. : 1978, A simplest systematics for the organization of turn-taking in conversation in SCHENKEIN 1978 : 7-55 (1ere éd.1974, Language 50 : 696-735). SARFATI G.E : 2002 : Précis de Pragmatique, Paris, Nathan. STUBBS M.: 1983, Discourse Analysis. The Sociolinguistic Analysis of natural language, Oxford, Basil Blackwell. 389
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LA ZONE LAGUNAIRE DE LOME : PROBLEMES DE DEGRADATION DE L'ENVIRONNEMENT ET ASSAINISSEMENT Gabriel Kwami NYASSOGBO Université de Lomé Lomé (TOGO) Résumé La côte du Golfe de Guinée, sur laquelle sont situées de grandes villes et capitales d'etat, est longée par une zone lagunaire qui lui est parallèle. C'est la conséquence de la régression marine qui a eu lieu au quaternaire. Lomé, capitale du Togo, située sur cette côte, est traversée par une lagune qui la divise en deux parties : au nord, la ville haute, qui surplombe la zone lagunaire d'une dénivellation de 6 à 20 mètres avec un talus rectiligne, et la ville basse au sud, enserrée entre l'océan au sud et cette lagune au nord. Depuis les origines de la ville, ces eaux ont toujours posé de nombreux problèmes à la population et à l'administration: inondations et difficultés de circulation entre les deux parties de la ville, insalubrité, pollution de tous genres, avec pour conséquences de nombreuses maladies dont le paludisme, etc. Cet article a pour objectif d'analyser les principaux facteurs de dégradation du milieu lagunaire de Lomé (facteurs naturels et anthropiques) et les résultats auxquels ont abouti les différentes opérations d'assainissement et d'aménagement, destinées à soulager les souffrances des populations riveraines. Mots clés Togo - Lomé - zone lagunaire - dégradation de l'environnement - assainissement. Abstract The Guinea Gulf coast whereby major cities and State capitals are located is bordered by a lagoon zone which runs parallel to it. This results from the regression of the sea that occurred during the quaternary. A lagoon runs through Lomé the capital of Togo, located on this coast, and divides it into two parts : to the North the highlands which overlook the lagoon zone with an altitude varying from 6 to 20 meters with a rectilinear embankment, and the lowlands to the South, stuck between the Ocean to the Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005,pp. 391-409
Gabriel Kwami NYASSOGBO South and the laggon to the North. Since the origins of the town, these waters have always posed a lot of problems to both the populations and the Administration : flooding and traffic-related difficulties between the two sections of the town, insalubrity, pollution of all kinds, resulting in many diseases including malaria and so on. This article aims to analyse the main degradation factors of the Lomé Lagoon zone (natural and anthropic factors) and the findings established through the different draining and developmental operations put in place in order to alleviate the sufferings of the riverside populations. Key words: Togo - Lomé - lagoon zone - environmental degradation - decontamination. Introduction Pendant longtemps considérée comme un problème spécifique aux pays fortement urbanisés et industrialisés, la dégradation de l'environnement est devenue aujourd'hui un casse-tête à l'échelle planétaire, dans les pays riches comme dans les pays pauvres, dans les agglomérations urbaines comme dans les zones rurales. Les conférences mondiales organisées au cours de ces trente dernières années (Stockholm 1972, Rio de Janeiro 1992, Johannesburg 2002) montrent l'étendue et la gravité du problème. Dans les villes d'afrique subsaharienne, notamment dans les grandes cités ou capitales d'etats, caractérisées par de fortes concentrations de populations et d'activités, la dégradation de l'environnement est encore plus perceptible, résultat d'une croissance urbaine rapide mal maîtrisée. De Dakar à Douala, la présence d'une zone lagunaire parallèle à la côte atlantique, conséquence de la régression marine qui a eu lieu au quaternaire, est un facteur important de dégradation du milieu qui caractérise ces métropoles côtières. L'exemple de la ville de Lomé, située au bord de l'océan Atlantique et divisée en deux par la lagune, nous permettra de voir en quels termes se pose le problème de l'environnement dans les quartiers riverains de cette lagune : inondation, stagnation de l'eau, présence de nombreux gîtes à anophèles, mouches et autres agents pathogènes, sources de nombreuses maladies tropicales (paludisme, fièvre, diarrhée...), dépotoirs sauvages, difficultés de circulation. 392
La zone lagunaire de Lomé : problèmes de dégradation de l environnement assainissement La prise de conscience de tous ces problèmes, liés aux difficultés de drainage, a abouti aux différents travaux d'aménagement de la zone lagunaire. Les conditions naturelles locales (topographie, nature du sol et du sous-sol, climat...), auxquelles il faut ajouter les conséquences d'une urbanisation rapide, expliquent fondamentalement ces difficultés. Les principaux résultats de ces travaux sont la naissance de trois lacs et la récupération de 93 hectares de terres sur les eaux. Malgré ces travaux d'assainissement, la lagune pose toujours aux riverains des problèmes liés à l'entretien des ouvrages, surtout en cette période d'endettement et de dévaluation du franc CFA. La zone lagunaire de Lomé reste encore un milieu insalubre et marécageux. Elle pose de nombreux problèmes de santé et d'hygiène. 1. La zone lagunaire de Lomé, un milieu insalubre et pollué a) Brève présentation de la zone lagunaire Cette zone est située à environ 3 km de la mer et s'étend sur 8 km de long, de l'est à l'ouest, avec une largeur qui varie de 600 à 1 500 mètres. Elle couvre une superficie totale de près de 800 hectares, dont près de 160 hectares aujourd'hui occupés par les eaux. Elle divise la ville de Lomé en deux secteurs bien distincts : la ville basse située sur le cordon littoral au sud, et au nord le plateau de Tokoin qui la surplombe brutalement par un talus rectiligne dont la dénivellation est comprise entre 6 et 20 mètres (cf. Carte p.395). Toute cette partie de la ville était un vaste marécage qui avait longtemps bloqué l'extension de la capitale togolaise vers le nord, franchi seulement au niveau de Tokoin-Gbadago, premier établissement humain sur le plateau juste au début des années 50, et de Tokoin-Hôpital. La faiblesse des pentes, la nature du sous-sol et du sol qui sont un mélange d'argile et de sable, la concentration des pluies au cours de l'année, rendent difficiles l'écoulement et l'infiltration des eaux de ruissellement. Les conséquences immédiates de ces conditions naturelles peu favorables sont les inondations fréquentes, la stagnation de l'eau et les difficultés de circulation. b) Un milieu insalubre et pollué La lagune de Lomé a toujours constitué pour la population et les riverains en particulier une source de nuisances et un danger permanent. Les simples citadins comme les responsables politiques, administratifs et 393
Gabriel Kwami NYASSOGBO municipaux, ainsi que les techniciens, ont depuis longtemps reconnu le caractère insalubre et pollué de la zone lagunaire de Lomé. Dans un rapport adressé le 6 Janvier 1959 au Docteur Kpotsra, alors Médecin-chef du Service d'hygiène et de la Lutte anti-palustre du Togo par le Docteur Vignaux, chef opérateur de cette lutte, on peut lire ce passage : Cette lagune constitue en saison pluvieuse un immense marécage particulièrement favorable où pullulent les moustiques. Elle est difficile à traiter par suite de la végétation qui l'envahit sur sa presque totalité. C'est donc un danger permanent tant au point de vue moustiques proprement dit qu'au point de vue palustre pour la ville de Lomé. 394
La zone lagunaire de Lomé : problèmes de dégradation de l environnement et assainissement 395
Gabriel Kwami NYASSOGBO La présence des moustiques et la propagation du paludisme ne sont pas les seuls dangers et risques que représente la lagune. L'étalement des eaux sur de vastes superficies à pente très faible (entre 2 et 4 %) pendant la saison des pluies a été également évoqué en 1976 par Guillaud, alors chef de l'arrondissement Architecture et Urbanisme au Centre de Construction de Logement (C.C.L.) à Cacaveli dans la banlieue nord de la capitale togolaise : Cette zone marécageuse subissait les crues de la rivière Zio qui débouche dans le Lac Togo, et chaque année, à la grande saison des pluies, des inondations s'étalent sur environ 50 hectares en zone bâtie. C'est un fait bien connu que Cotonou, Lomé, Accra et d'autres villes de cette région sont périodiquement soumises aux fortes inondations qui causent généralement des dégâts matériels importants et même des pertes en vies humaines. Pour le cas de Lomé qui nous intéresse ici, rappelons seulement les inondations exceptionnelles de 1962 et de 1968 où on a vu des maisons entières ou leurs clôtures s'écrouler sur leurs occupants, surtout à Nyékonakpoè et à Hanoukopé. Celle de 1962 a coupé la ville en deux. Les habitants du plateau de Tokoin au nord ne pouvaient se rendre dans la ville basse où se trouvaient les marchés, les magasins, les boutiques et les différents services, que par train. Toute circulation automobile était impossible, car la lagune était sortie de son lit. La couche de bitume qui recouvrait le Boulevard Circulaire et les arbres plantés sur le terre-plein central de ce boulevard avaient été emportés par les pluies exceptionnelles de cette année. Il n'est pas rare de voir des habitants de ces quartiers se réveiller précipitamment, surpris dans leur sommeil par de l'eau dans les chambres à plus d'un mètre du sol. Lits, matelas, nattes, ustensiles de cuisine et autres objets usuels flottent à la surface de l'eau. On peut attraper du poisson dans sa chambre ou dans la cour de la maison. La dernière inondation importante survenue dans la capitale togolaise date du 3 juillet 1995, à la suite d'une forte pluie qui a duré près de quatre heures. Suivant les estimations officielles, il y aurait eu près de 100 000 sansabri sur une population totale estimée à plus de 700 000 habitants. Des déménagements involontaires ont lieu souvent dans des conditions extrêmement difficiles dans la quasi-indifférence du reste de la population 396
Gabriel Kwami NYASSOGBO comme des pouvoirs publics et des autorités municipales aux moyens dérisoires. Toutes ces inondations ont gravé des souvenirs amers dans la mémoire collective des Loméens. Dans ces conditions, la lagune de Lomé, à l'instar de celles du Ghana et de toute la côte atlantique, devient une lagune de cauchemar. L'approche de la saison pluvieuse, que tout le monde attend dans les milieux tropicaux avec impatience, est redoutée avec inquiétude par les riverains qui ont peu de moyens pour faire face au fléau. Dans les quartiers proches de la lagune (Nyékonakpoè, Tokoin-Ouest, Tokoin-Gbadago, Hanoukopé, Amoutivé, Doulassamé, Bè...), l'eau stagne en permanence dans certaines maisons et rues, même en pleine saison sèche. L'insalubrité et la pollution de ce milieu lagunaire se traduisent par la présence de nombreux dépotoirs sauvages autour desquels rodent des enfants pauvres à la recherche d'objets (boîtes de conserve, de lait, pneus usés de voitures ou de motos...) pouvant servir de jouets ou pour la fabrication de nouveaux jouets. Les mêmes objets récupérés par les adultes peuvent leur permettre de fabriquer des ustensiles de cuisine, des seaux, des sandalettes... Les animaux domestiques sont également de la partie. Les déchets solides et les eaux usées sont jetés dans les rues, la lagune ou dans les caniveaux. La construction d'un marché de produits vivriers et fruitiers sur les terres assainies que nous verrons plus loin, avec tous ses déchets, vient aggraver une situation déjà précaire. Les eaux du canal qui relie le Lac Ouest au Lac de Bè, résultat des travaux d'assainissement, sont recouvertes d'une pellicule verdâtre qui empêche toute forme de vie. Enfin, les berges de la lagune sont transformées en un véritable champ de défécation, en raison de l'insuffisance des équipements sanitaires qui caractérise ces quartiers. Tous ces faits sont des signes évidents de dégradation de l'environnement urbain de Lomé qui commence à atteindre des niveaux inquiétants. Quels sont à présent les facteurs de la détérioration rapide et continue de ce milieu, même après les travaux de drainage et d'assainissement? 397
La zone lagure de Lomé : problèmes de dégradation de l environnement et assainissement 2. Les facteurs de la dégradation de l'environnement à Lomé L'analyse de la dégradation de l'environnement dans la zone lagunaire à Lomé, fait intervenir deux séries de facteurs : - les facteurs naturels d'abord, puis ceux liés à une urbanisation rapide difficile à maîtriser avec toutes les conséquences qui en découlent. a) Les facteurs naturels Les conditions naturelles jouent un rôle fondamental dans les problèmes que pose l'environnement à Lomé. La présence de la lagune qui divise la capitale togolaise en deux secteurs bien distincts dans le paysage, est un phénomène naturel caractéristique de la côte ouest-africaine depuis Dakar jusqu'à Douala. Les conditions topographiques et la nature du substratum rocheux composé essentiellement de sable et d'argile rendent extrêmement difficile l'infiltration des eaux de ruissellement et expliquent leur étalement à la moindre goutte d'eau. a1) Une configuration topographique peu favorable au drainage Sur le plan morphologique, la ville de Lomé peut être divisée en deux grandes zones : le cordon littoral et le plateau de Tokoin, séparés par la lagune. Compris entre la mer et la lagune, le cordon littoral a une largeur qui varie de 2 à 3 km. C'est un milieu monotone caractérisé par une altitude faible, de l'ordre de 5 mètres en moyenne. Les pentes sont très faibles. Cette faiblesse explique le difficile écoulement des eaux de pluie vers la lagune qui constitue le collecteur naturel des eaux de Lomé, non seulement du cordon littoral, mais aussi du plateau. C'est également une entrave sérieuse à l'aménagement urbain. D'une altitude comprise entre 10 et 30 mètres, le plateau de Tokoin se présente comme un glacis, disséqué par de nombreuses dépressions fermées de quelques hectares seulement, où stagne l'eau pendant la saison des pluies. A Tokoin-Ouest, le plateau est incliné vers l'ouest. Dans le secteur de Gbadago, on observe une "dépression-couloir" qui accueille les eaux de toutes parts, difficiles à drainer. Il est délimité par un talus rectiligne qui domine la lagune. 398
Gabriel Kwami NYASSOGBO D'une altitude inférieure d'environ 2 mètres par rapport au niveau de la mer, la zone lagunaire est le secteur le plus bas de la ville. Elle reçoit toutes les eaux qui y convergent, ce qui explique les inondations fréquentes et la stagnation quasi-permanente des eaux sur les rues, phénomènes auxquels les populations de Nyékonakpoè, de Kodomé, de Hanoukopé et de Bè doivent faire constamment face. a2) Une structure géologique peu perméable L'ensemble du cordon littoral, de la zone lagunaire et du plateau est recouvert par des dépôts des formations du quaternaire. Le cordon littoral est recouvert de sables marins, dont le dépôt s'est effectué lors du dernier retrait de la mer qui est à l'origine du système lagunaire. L'épaisseur de ces sables varie entre 20 et 30 mètres et repose sur les formations du Continental Terminal. Ces formations sableuses que les Loméens exploitent pour la construction de leurs logements, sont très perméables. Mais lorsqu'on s'approche de la zone lagunaire, la perméabilité devient faible. Il s'agit des dépôts d'alluvions récentes d'argile noire, mélangés avec du sable. Ces formations sablo-argileuses ne favorisent pas l'infiltration de l'eau dans cette partie de la ville. La terre de barre du plateau de Tokoin (du portugais barro = argile) d'une couleur rouge, s'est développée sur les formations du Continental Terminal. Ce sont des dépôts sédimentaires caractérisés par une alternance de niveaux argileux, argilo-sableux ou sablo-argileux, sableux... La perméabilité varie selon les niveaux, mais la terre de barre n'offre pas de difficultés importantes au drainage. Précisons qu'il s'agit de bons sols favorables à l'agriculture vivrière : manioc et maïs essentiellement. La nature des pentes et le soubassement rocheux constituent des entraves sérieuses au ruissellement et à l'infiltration des eaux à travers des formations peu perméables dans la zone lagunaire. A ces facteurs, il convient d'ajouter la forte concentration des pluies au cours de l'année, malgré des précipitations peu abondantes. 399
La zone lagure de Lomé : problèmes de dégradation de l environnement et assainissement 3) Des précipitations peu abondantes, mais fortement concentrées La ville de Lomé est située dans la zone subéquatoriale caractérisée par deux saisons de pluies et deux saisons sèches de durées inégales. La grande saison sèche va de novembre à mars, suivie de la grande saison des pluies qui s'arrête en juillet, avec le maximum en juin. Le mois d'août est la petite saison sèche à laquelle succède la petite saison des pluies, en septembre et octobre. Mais la caractéristique principale du climat à Lomé et sur l'ensemble de la côte togolaise, est la faiblesse des précipitations. S'il tombe près de 2 000 mm de pluie par an à Abidjan et 1 243 à Cotonou, Lomé n'en reçoit en moyenne que 850. La zone côtière du Togo est la moins arrosée du pays. Cela est dû à une anomalie climatique qui caractérise la côte togolaise. En effet, l'orientation de la côte parallèle à la mousson est le facteur fondamental de cette anomalie climatique. On peut évoquer aussi l'existence du courant marin froid de Benguéla qui repousse la Front Inter-Tropical (F.I.T.) vers le nord. La disparition de la forêt dans cette partie du pays intervient également dans la faiblesse remarquable des précipitations à Lomé, une des originalités du climat sur la côte togolaise. L'impression de forte pluviométrie que les Loméens ont du climat local est liée à la forte concentration des précipitations au cours de l'année. Les mois les plus pluvieux sont d'abord Juin, puis Juillet où parfois d'importantes quantités d'eau tombent en quelques heures. Par exemple, le 14 Juin 1965, on a enregistré 50 mm en une demi-heure et 82 mm en une heure de pluie. Le 12 Juillet 1967 et le 3 Juillet 1971, les hauteurs d'eau tombées durant les mêmes laps de temps sont respectivement de 71 et 93 mm, 32 et 91 mm. Ces fortes concentrations sont à l'origine des inondations qui surviennent de temps en temps à Lomé. Les années 1962 et 1968 ont enregistré plus de 1 600 mm contre une moyenne inférieure à 900 mm. A tous ces facteurs naturels que nous venons de décrire schématiquement, il faut ajouter les conséquences d'une croissance urbaine rapide. a) Un accroissement rapide de la population urbaine L'accroissement rapide de la population de Lomé, et les conséquences qui en découlent, aggravent les problèmes de dégradation du milieu lagunaire. 400
Gabriel Kwami NYASSOGBO En 1920, la population de la future capitale togolaise était estimée à 8 000 habitants, et à 33 000 en 1950. Aux trois recensements nationaux de 1958-1960, 1970 et 1981, les effectifs sont respectivement de 85 000, 185 000 et 375 000 habitants, ce qui donne des taux d'accroissement annuel de 7,5 % entre 1960 et 1970, et 6,1 % entre 1970 et 1981. Ces taux peuvent être considérés comme élevés si on les compare à ceux des villes du nord. Le recensement prévu pour 1991 n'a pas pu avoir lieu pour des raisons politiques et financières. Les services officiels de statistique évaluent la population actuelle à près d'un million pour l'agglomération. On estime à environ 100 000 le nombre de personnes qui vivent au bord de la lagune, depuis la frontière du Ghana à l'ouest jusqu'à l'est. La pression démographique devient de plus en plus forte dans les quartiers riverains. A Hanoukopé, loti par l'administration française au début des années 30, la population est rapidement passée de 2 634 habitants en 1970 à 6 981 en 1981. On l'évalue aujourd'hui à près de 46 000 habitants. A Tokoin-Gbadago le premier établissement humain à avoir franchi la lagune au début des années 50, les effectifs atteignent aujourd'hui près de 16 500 habitants, contre moins de 10 000 en 1970. A Nyékonakpoè, Hanoukopé et Tokoin-Gbadago, quartiers relativement anciens, l'augmentation des effectifs résulte beaucoup plus de la densification du peuplement que de l'extension de l'espace urbanisé, entièrement occupé aujourd'hui. Dans la ville de Lomé, Tokoin-Gbadago semble détenir le record de densité : 280 habitants à l'hectare contre 250 à Lom-Nava et Kpéhénou et 120 pour le reste de la ville ancienne (Marguerat 1987). Selon la même source et dans ce même quartier peuplé de familles pauvres, on compte 17 habitants par parcelle, contre 13 pour l'ensemble de la ville. L'accroissement démographique s'est accompagné de l'élevation progressive du niveau de vie de la population, donc du revenu. Cela a pour conséquence une forte consommation qui nécessite le rejet d'importantes quantités de déchets solides et eaux usées. Le nombre de dépotoirs le long de la lagune et la quantité de petits sachets en plastic noirs surtout qui servent à l'emballage de divers objets et que le vent soulève de temps en temps audessus des maisons, montrent que les citadins consomment relativement beaucoup par rapport à la population rurale, malgré la pauvreté générale qui caractérise l'ensemble de ces quartiers riverains (Nyassogbo 1998). 401
La zone lagure de Lomé : problèmes de dégradation de l environnement et assainissement Cette pauvreté urbaine se traduit par l'insuffisance du nombre d'équipements socio-sanitaires qu'on observe dans ces quartiers, surtout à Gbadago et à Kodomé. Les fosses septiques sont rares. A Gbadago par exemple, 30 % seulement des parcelles sont dotés d'une installation sanitaire du type fosse étanche. La population est alors obligée de satisfaire ses besoins là où elle peut : au bord de la lagune, sur les emprises de la voie ferrée, sur les rares parcelles non encore mises en valeur. Pour les pauvres Loméens proches de la mer, la plage fait bien l'affaire. Par ailleurs, si les eaux usées sont jetées dans les rues en terre sommairement aménagées, dans les caniveaux à ciel ouvert ou carrément dans les eaux de la lagune, c'est en raison de l'absence de système d'égout, rare dans la capitale togolaise. La défaillance des services municipaux et de la voirie, liée à la précarité des ressources humaines et financières et des moyens techniques de ces institutions, explique également l'état de dégradation de la zone lagunaire face auquel la municipalité est impuissante. Faut-il rappeler que le budget de la Commune de Lomé atteint à peine 2 000 FCFA par habitant? Un budget dérisoire devant l'ampleur des tâches à réaliser. Les camions de ramassage des ordures ménagères ne desservent que les boulevards et avenues faciles d'accès. L'état des rues dans les quartiers riverains de la lagune rend difficile ce genre de service. L'augmentation rapide de la population, suivie de l'élevation progressive du niveau de vie, et donc de l'accroissement de la consommation, vient aggraver les conditions de dégradation du milieu lagunaire déjà rendues propices par les facteurs naturels locaux (faible pente, difficulté d'évacuation de l'eau de la lagune vers la mer par système gravitaire, faible perméabilité du substratum rocheux, concentration des précipitations...). Tous ces problèmes qui ne sont pas nouveaux mais qui s'aggravent avec le développement de la ville de Lomé, ont rendu les conditions de vie difficiles aux Loméens, plus particulièrement à ceux qui vivent près du système lagunaire qui était un milieu marécageux. Ces conditions ont nécessité des actions individuelles et surtout l'intervention des pouvoirs publics. Les travaux d'assainissement et d'aménagement, timidement entrepris à l'époque allemande, ont abouti aujourd'hui aux résultats dont le bilan n'est pas facile à faire. 402
3- Assainissement de la zone lagunaire et résultats Gabriel Kwami NYASSOGBO a) L'assainissement de la zone lagunaire et les principaux résultats Il ne s'agira pas de décrire dans les détails les aspects techniques de l'assainissement et de l'aménagement de la lagune, mais de présenter surtout les résultats obtenus après les différents travaux. A1) Des travaux partiels de remblaiement à l'époque coloniale Le caractère marécageux de la zone et les difficultés de circulation entre la ville basse et la ville haute ont amené les autorités coloniales à entreprendre des travaux sectoriels de remblaiement partiel afin de faciliter la circulation entre les deux parties de la ville. Le remblaiement réalisé à l'époque allemande avait pour but de faire passer la voie ferrée. Ces travaux avaient été réalisés à l'aide d'ordures et de sables prélevés sur l'escarpement. Ils ont eu pour conséquence le recul de celui-ci et l'élargissement de la zone d'inondation. La même méthode a été utilisée par les Français pour tracer la Rue du Champ de Course aujourd'hui baptisée Avenue de la Nouvelle Marche et l'actuelle Avenue de la Libération, toutes deux perpendiculaires à la zone lagunaire. Ces deux voies permettent de rallier facilement aujourd'hui les quartiers Gbadago, Tokoin-Ramco, Tokoin-Séminaire, Doumassessé, Adéwui et le Campus universitaire, tous situés sur le plateau. A la veille de l'indépendance, la municipalité de Lomé entreprit aussi quelques travaux d'assainissement, à l'aide également des ordures ménagères. Cela a eu pour résultat la création d'un marché de produits vivriers et fruitiers délimité à l'ouest par l'avenue de la Nouvelle Marche et à l'est par l'avenue de la Libération d'une part, d'autre part l'installation d'une salle de cinéma sur les berges du canal qui relie le Lac Ouest au Lac de Bè. En face de cette salle de cinéma dénommée "Le Togo" (aujourd'hui non opérationnelle), on peut voir une station-service de la Compagnie Shell. C'est au début des années 70 qu'un plan global d'assainissement et d'aménagement verra le jour à la suite d'un contrat passé entre le 403
La zone lagure de Lomé : problèmes de dégradation de l environnement et assainissement Gouvernement togolais et une entreprise hollandaise de génie hydraulique, Boka. 2. Le plan global d'aménagement de la période d'indépendance C'est après l'indépendance que la zone lagunaire bénéficiera d'un plan global d'assainissement et d'aménagement. L'assainissement visait d'abord principalement deux objectifs : - supprimer les gîtes à anophèles, afin de réduire les risques de maladies ; - éviter les inondations en saison de pluies, afin de rendre la zone lagunaire moins malsaine. Les principaux aspects techniques du projet sont : - creuser ou remblayer, selon les cas ; - évacuer les eaux de ruissellement et les eaux usées vers la lagune à l'aide de canalisations ; - déverser le trop plein de la lagune dans la mer à l'aide de deux énormes conduits; - stabiliser les bords de la lagune. Ces différents travaux d'aménagement ont abouti aux résultats suivants : Le premier est la création de trois lacs creusés et régularisés : le Lac Ouest, d'une superficie de 60 ha et d'un volume d'eau de 1 494 000 m 3 ; il s'étend de la frontière du Ghana à la Route de Kpalimé ; le Lac de Bè, le plus important, d'une superficie de 88 ha et d'un volume de 2 200 000 m 3 ; enfin, le Lac d'akodesséwa, le plus petit, à l'est de la ville (cf. Carte, p. 395). Leur profondeur varie de 1,5 à 2,5 mètres. Ils sont reliés entre eux par un canal d'équilibre. Le second résultat important est la récupération de 93 hectares de terre sur les eaux. La surface occupée par les marécages s'est réduite dans une 404
Gabriel Kwami NYASSOGBO grande proportion. C'est sur ces nouvelles terres que sont prévues de nombreuses activités de loisirs qui tardent à voir le jour. Au nord du Lac Ouest sont plantés des filaos. Quelques sièges en maçonnerie destinés à accueillir d'éventuels promeneurs sont également construits à cet endroit. Des canalisations à ciel ouvert pour la plupart, destinées à drainer les eaux usées vers la lagune ont été réalisées. Deux énormes conduits ont été effectivement construits, l'un au niveau de Nyékonakpoè à l'ouest, et l'autre à Bè, pour déverser le trop plein de la lagune dans la mer. La circulation qui était très difficile entre le plateau et la ville basse pendant la saison des pluies, est aujourd'hui aisée grâce aux rues qui traversent la zone lagunaire. Enfin, la lagune fournit une partie des besoins en poissons aux populations. Mais, tous les objectifs ne sont pas atteints. Le reboisement des berges s'est réalisé partiellement. Les activités de loisirs ainsi que la création d'un jardin botanique attendent encore de voir le jour, surtout en cette période de difficultés économiques et financières accrues. Même si tous les projets ne sont pas encore réalisés, il faut néanmoins reconnaître que les différents travaux d'assainissement entrepris depuis l'époque coloniale ont largement changé le paysage de la zone lagunaire qui n'était qu'un vaste marécage. La population riveraine a tout de même obtenu un certain soulagement, même si des problèmes demeurent encore. a) Nouveaux problèmes et perspectives Malgré les travaux d'assainissement succinctement décrits plus haut, des problèmes de pollution subsistent encore, comme on peut le lire dans cette note officielle de mai 1977, un mois à peine après l'inauguration des ouvrages : Le Ministre des Mines, de l'energie et des Ressources Hydrauliques rappelle que l'etat a engagé des sommes très considérables pour la réalisation des ouvrages d'assainissement de la lagune de Lomé et ces ouvrages sont destinés à drainer les eaux. Malheureusement, il existe encore des citoyens en particulier le long du grand canal entre le "Cinéma le Togo" et la route de Kpalimé, qui font de ces lieux des dépotoirs et même des lieux d'aisance... Tout contrevenant sera sévèrement puni. 405
La zone lagure de Lomé : problèmes de dégradation de l environnement et assainissement En effet, comme le dit la note officielle de 1977, les berges de la lagune sont encore des dépotoirs et des lieux d'aisances pour une bonne partie de la population riveraine. Des déchets solides bouchent régulièrement les drains latéraux. Des eaux usées sont jetées dans les rues ou les eaux des lacs. Les moustiques et les mouches pullulent encore dans le milieu, une trentaine d'années après les travaux d'assainissement. Comment peut-on expliquer cela? Le mauvais entretien des ouvrages est la première explication qui vient à l'esprit. La responsabilité incombe aussi bien à la population qu'à la municipalité et aux services techniques centraux de l'etat. La population adopte un comportement apparemment irresponsable, lié, comme nous l'avons déjà évoqué, aux conditions modestes dans lesquelles vit une bonne partie de cette population qui ne dispose pas d'équipements socio-sanitaires dans les maisons. Cette même population est par ailleurs peu sensible aux conséquences néfastes de la dégradation de son milieu local. Quant aux services techniques de l'etat et de la municipalité, ils interviennent peu dans ces quartiers. La faiblesse des ressources humaines et la précarité des moyens financiers et techniques, aggravées par la crise politique et économique actuelle qui frappe le Togo depuis plus d'une décennie, n'arrangent rien aux problèmes de la dégradation de l'environnement. L'extension spatiale de la capitale togolaise, dont la superficie s'est multipliée par trois entre 1970 et 1981, contre deux seulement pour sa population, élève exagérément le coût de la collecte des déchets solides et par conséquent sa gestion durable. Débordées par l'ampleur des problèmes liés aussi à une population urbaine qui croît à un taux de 6 % l'an, les autorités centrales et municipales laissent faire. Avec la fin de l'etat-providence, la population doit se prendre en charge et participer à l'entretien des ouvrages réalisés, ce qui n'est pas le cas. Après les travaux d'assainissement, les particules fines arrachées au talus du plateau et à la rive sud de la lagune par les eaux de ruissellement, et tous les types de déchets (solides et liquides) transportées par le ruissellement pendant les fortes pluies, remplissent le fond lagunaire. Les canalisations et les drains latéraux destinés à évacuer les eaux usées et de pluie vers la lagune, sont bouchés par des déchets solides. Tout cela contribue à 406
Gabriel Kwami NYASSOGBO l'inondation et à la stagnation de l'eau. Faute d'entretien, une végétation aquatique, le jacinthe d'eau ou la Pistra stratoïdes colonise la surface de l'eau et les berges. C'est le cas du Lac de Bè et du Lac Ouest. En 1997, dans le cadre du Programme de Développement Urbain du Togo (PDUT), financé conjointement par la Banque mondiale et le Service de Coopération allemande, la GTZ, des opérations de dragage des trois lacs en voie de remplissage par des débris et des déchets de toutes sortes, ont eu lieu. Les eaux des lacs ont été débarrassées de tous les éléments (sables, argiles, déchets solides, huiles de vidange et à freins des véhicules automobiles provenant des stations-services et des ateliers de mécanique installés au bord de la lagune, végétation, etc...), contribuant à la dégradation de l'environnement lagunaire. Dans le cadre de ce programme, il est également prévu la construction de deux rues, l'une au nord, et l'autre au sud le long de la lagune. Cette composante du programme n'est pas encore entièrement réalisée. Elle l'a été en partie au niveau du Lac de Bè, où un centre communautaire et une place publique (avec des sièges en maçonnerie) ont été construits. L'insuffisance des canalisations est un problème sérieux dans ces quartiers situés au bord de la lagune et dans l'ensemble de la ville de Lomé. L'Etat et la municipalité ont le devoir d'intervenir plus vigoureusement dans ce domaine, avec la participation des associations de quartiers et des Organisations Non Gouvernementales intéressées par ce secteur. La sensibilisation et l'éducation de la population sont une nécessité pour le bon entretien de ce milieu lagunaire qui est un bon site touristique, capable de générer des recettes aussi bien à l'etat qu'à la Commune de Lomé, si tout l'aménagement prévu venait à se réaliser un jour. Conclusion Comme vient de le révéler cette analyse sommaire sur la dégradation de la zone lagunaire de la ville de Lomé, les liens entre environnement et développement sont étroits. La gestion durable de cet environnement en vue d'en tirer le meilleur parti, est aujourd'hui la préoccupation majeure, non seulement des pouvoirs publics, mais aussi et surtout des collectivités locales, 407
La zone lagure de Lomé : problèmes de dégradation de l environnement et assainissement des Associations, des ONG et de toute communauté humaine. Cette gestion durable exige une prise de conscience générale et des actions concertées. Elle nécessite un plan d'action globale. L'accroissement rapide des populations urbaines et la forte consommation qui en résulte, contribuent énormément à la dégradation du milieu lagunaire qui longe la côte ouest-africaine où sont localisées la plupart des métropoles millionnaires de l'afrique de l'ouest. Même si la gestion des déchets doit être conduite de façon avant tout locale, car sa production est aussi avant tout locale (Déclaration d'abidjan), ces actions doivent s'inscrire dans un plan global de gestion durable de l'environnement à plusieurs niveaux : local, national et régional. A ce titre, les pays riverains de la côte ouest-africaine doivent se concerter et mettre ensemble leurs efforts pour aboutir à un plan global d'aménagement et de gestion du système lagunaire qui offre de nombreuses possibilités touristiques, économiques et financières. Bibliographie AFRIQUE (L ) MUNICIPALE (1996) : Gérer les déchets solides en milieu urbain. L Afrique Municipale, Bulletin d Information du Programme de Développement Municipal, Module Afrique de l Ouest et du Centre, n 7 Octobre. GUILLAUD G. (1976) : L urbanisation au Togo. Bulletin d information du Centre de la Construction et du Logement à Cacaveli, n 7, juillet-août-septembre, pp. 20-29. MARGUERAT Y. (1987) : Logiques et pratiques des acteurs fonciers à Lomé, in Haumont N. et Marie A. (éditeurs) : Politiques et pratiques urbaines dans les pays en voie de développement. Paris, L'Harmattan, tome 2, pp. 20-43. Ministère des Mines, de L'Energie et des Ressources Hydrauliques (1972) : Note technique sur l'assainissement de la lagune de Lomé, Lomé, 35 pages. Ministère des Mines, de L'Energie et des Ressources Hydrauliques (1977) : Note officielle sur l'assainissement de la lagune de Lomé. Lomé, 7 pages. NYASSOGBO G. K. (1998) «Développement urbain et habitat pauvre dans les quartiers riverains de la lagune à Lomé (Togo)». Actes du Colloque du 408
Gabriel Kwami NYASSOGBO Département de Géographie (FLSH/UAM, Niamey du 4 au 6 juillet 1996 sur le thème: Urbanisation et pauvreté en Afrique de l'ouest. Annales de l'université Abdou Moumouni de Niamey, n hors série, pp. 199-215. VIGNAUD A. (1959) : Rapport sur la lutte anti-palustre au Togo. Service d'hygiène et de la lutte anti-palustre. Lomé, 6 pages. 409
L AUGMENTATION DES BUDGETS SUFFIT-ELLE A LA QUALITE DES SYSTEMES EDUCATIFS? CAS DU GABON. Résumé Jean Rémy OYAYA 1 Université Omar Bongo Libreville (GABON) La présente étude est une contribution aux moyens d atteindre l objectif d éducation de qualité pour tous. A cet effet, elle concourt de prime abord à la mise en évidence des dysfonctionnements du système éducatif gabonais pour justifier une hausse du budget de l éducation. Recourant à un modèle d analyse économétrique, elle contribue par la suite à l identification des principaux déterminants de l évolution de ces dépenses publiques et plaide subséquemment pour la mise en œuvre d un système préventif d éducation. Elle conclut en mettant l accent sur la nécessité des Etats à lutter contre la corruption et à tenir leurs engagements, seule garantie à la réussite des réformes que suppose l éducation de qualité pour tous. Mots clés Abstract Gabon - éducation - qualité - dépenses publiques - prévention. Is a rise of public expenditures enough to improve the quality of educational system? The Gabonese evidence. The present survey is a contribution to the means to reach the objective education of quality for all. So it contributes at first to set out the dysfunctions of the Gabonese education system to justify the rise of the budget for the education. Using an econometric model of analysis, it thereafter contributes to the identification of the main determinants of the evolution of these public expenditures 1 Oyaya Jean Rémy, Enseignant Chercheur LABAT, Université Omar Bongo Odimba de Libreville. *Ancien Directeur Général, Ministère de l éducation nationale. BP 7817 Libreville Gabon. Cel : 59 84 47. E-mail : ojeanremy@yahoo.fr. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 410-438
Jean Remy OYAYA and pleads subsequently for the stake of preventive system of education. It concludes while putting the accent on the necessity of the State to fight against the corruption and to hold its liability, the one guarantee to the success of the reforms that a quality system of education for all implies. Key words Introduction Gabon - education - quality - public expenditures - prevention. De la qualité de l éducation «Bien que nous méritions tous le droit de recevoir une éducation de qualité, nous sommes tous conscients de vivre dans un monde d inégalités un monde où d énormes disparités font que les chances d avoir accès à une éducation de qualité deviennent un rêve pratiquement inaccessible pour beaucoup» 2. En effet, la qualité est devenue un des éléments fondamentaux de la compétition économique. S il est facile de définir la qualité d un produit, il est délicat d en donner une définition précise à propos du système éducatif 3 et plus généralement d un service public. Deux principes caractérisent la plupart des tentatives de définition d une éducation de qualité (EPT, l exigence de qualité, 2005) 4 : le premier identifie le développement cognitif des apprenants comme l objectif explicite majeur de tous les systèmes éducatifs. En conséquence, leur réussite à cet égard est un indicateur de leur qualité. Le second met l accent sur le rôle de l éducation dans la promotion des valeurs et des attitudes liées à une bonne citoyenneté et dans la mise en place de conditions propices au développement créatif et affectif. Les principes étant énoncés, on admet que la qualité d un produit se définit par son 2 UNESCO, communiqué Table ronde sur la qualité de l échantillon, Paris UNESCO 3 et 4 octobre 2003. Document C/INF.21. 3 Le système éducatif : «C est l ensemble des services publics se rapportant à l enseignement (organisation, direction, gestion) et ayant pour but de former l esprit et de développer les facultés intellectuelles des élèves». Don Bosco d après commentaires de Kapplikunnel De Mathew.- «Qualité totale et système préventif» - in Orientamenti Pedagogici, Luglio, Agosto 2001, n 4. 4 Cf. Rapport mondial de suivi de l EPT, 2005. Ed. UNESCO. 411
L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs :Cas du Gabon aptitude à rendre les services attendus par son (ou ses) utilisateur (s 5 ). On dit aussi «qu une éducation est de qualité si les facteurs caractéristiques de l organisation de l école sont favorables (maîtres qualifiés, classes de petite taille, matériel pédagogique à usage des élèves et des maîtres disponibles en quantité et en qualité» 6. La mise en place d un système d'éducation de qualité est une tâche complexe. C est un défi d autant plus difficile à relever que les enjeux sont multiples 7. Une des difficultés primordiales vient de ce que les principaux acteurs 8 et notamment les Etats, ne sont pas toujours capables de réaliser un certain nombre de changements qu implique cet objectif et de traduire en actes leurs engagements. Ces derniers adoptés en l occurrence lors de la table ronde sur la qualité de l éducation sont au nombre de 6. Ils consistent par exemple à : -Concevoir des systèmes éducatifs susceptibles de mettre en adéquation les aspirations locales, nationales et globales dans «le contexte de l Humanité» (point 1). - Favoriser la participation de «tous» les acteurs (point 2). - Faire de la qualité de l éducation «une priorité des priorités» dans tous les pays (point 4). - Assurer «l autonomie» des systèmes éducatifs (point 5). - Amener les Etats à «tenir leurs engagements» (point 6). La tâche à accomplir est énorme et ardue également à cause du fait que malgré les sommes importantes que certains d entre eux accordent à leurs systèmes éducatifs, les problèmes d équité, d inégalité et autres disparités y subsistent. Le Gabon à ce propos est un bon cas d étude. 5 Claude HAUWEL Gérer les services administratifs et améliorer leur efficacité. Paris, Entreprise Moderne d Edition., 1988, p. 146. 6 JP JAROUSSE, A. MINGAT «Pour une politique de la qualité de l école primaire en Afrique» in Revue d économie du développement, 3/1993, p. 29. 7 Compétence citoyenneté égalité des chances 8 Ou principaux acteurs. En dehors des Etats, ils relèvent des secteurs tels que l Education Nationale, l Agriculture, la CCI, les Associations de parents, d étudiants, d employeurs et les Syndicats. 412
II- Situation du système éducatif au Gabon Jean Remy OYAYA II.1- D importants investissements aux résultats peu satisfaisants Comme noté dans l étude que nous en avions faite (Oyaya, 1999) 9, il faut reconnaître que depuis l accession du pays à l indépendance politique (1960), le niveau d éducation de la population gabonaise s est beaucoup amélioré. Un bref commentaire du tableau1 suivant permet d apprécier les progrès réalisés. Tableau 1.Les efforts du Gabon dans le secteur de l éducation Taux d alphabétisation des adultes (1970) Taux d alphabétisation des adultes (1990) Dont hommes Dont femmes Moyenne d années d études (1990) Gabon 33% 61% 74% 49% 26 Afrique Subsaharienne 27% 51% 62% 40% 1.6 Pays industrialisés 10.0 Dont hommes Dont femmes Nombre d élèves par maître dans le primaire (1988) Redoublants primaire en % des inscrits (1988) Elèves achevant leurs études primaires (1988) Elèves passant au niveau secondaire Redoublants secondaires en %des inscrits 39 13 46% 1% 44% 37% 25% 3 2.2 1.0 41 22% 63% 41% 20% 10.3 Taux de scolarisation dans l enseignement 4% 2% 37% 9.6 9 Cf. Université Omar Bongo. Revue de l Institut de Recherche en Sciences Humaines, vol. 4-5, N 4-5, juin 1989 & 1999, pp. 145-166. 413
L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs :Cas du Gabon supérieur (1988-89) Scolarisation technique en %de la 20.6% 7.5% scolarisation secondaire totale (1987-88) Scolarisation technique en %de la 22% 29% 39% scolarisation supérieure totale (1987-88) % d étudiants à l étranger/inscrits da ns 26.2% 14.2% le pays (1987-88) Taux de diplômés de l enseignement 0.8% supérieur (1986-88) Diplômés en sciences sociales/total des 23% 0.3% 23% 9.4% 36% diplômés (1986-88) Dépenses publiques d enseignement en 2.1% % du PNB (1960) 2.4% Scolarisation technique en %de la 5.6% 4.1% scolarisation secondaire totale (1989) Récepteurs radio pour 1000 hab. (1988-138 89) Récepteurs TV pour 1000 hab. (1988-143 1008 89) 36 22 493 Circulation de quotidiens pour 1000 hab.(1988-89) 14 13 337 Source: Rapport annuel sur le développement humain, PND, 1992 10 On y remarque par exemple que de 1970 à 1990, passant de 33% à 61%, le taux d alphabétisation des adultes a quasiment doublé. Il est supérieur à la moyenne d Afrique subsaharienne, tout comme le sont le nombre d élèves par maître dans le primaire, celui de redoublants du primaire et par exemple aussi, le taux de scolarisation dans l enseignement supérieur (1988-1989): 4% pour le Gabon contre 2% pour l Afrique subsaharienne. La fréquentation des filles socle de tout développement permettant l éradication de la pauvreté est largement assurée. Son taux net est de 93,4% contre 96,3% pour les garçons. Quant aux dépenses publiques de 1960 à 1989, elles sont passées de 2,1% à 5,6% et sont sensiblement au-dessus de la moyenne des autres pays d Afrique subsaharienne (respectivement 2,4% et 4,1%) durant la période indiquée. Les autorités y ont pu organiser à tour de bras de 10 Cité in Le Gabon. Edicef, Edig, 1993, p. 114. 414
Jean Remy OYAYA nombreux états généraux de l éducation nationale. Ces derniers ont sans doute contribué à améliorer le système éducatif. Les quelques progrès constatés sont dus aux grands efforts de financement de l éducation surtout avant 1998 (Cf. graphique 1). (Millions de cfa) 60000 40000 20000 0 1985 1987 1989 1991 1993 1995 1997 1999 Années 1985-1999, Graphique 1: évolution des dépenses publiques En 1986, le Gabon applique son premier plan d ajustement structurel. Depuis lors, les dépenses publiques d éducation par tête ont relativement évolué à la baisse pour connaître une hausse notamment à partir de 1995. Elles représentaient 10.82% du total du budget en 1988, 9.79% en 1989, 1.06% en 1991 et 6.87% en 1998. Tenant compte de l impact simultané des variables exogènes du modèle, on note les faits suivants : Il y a une absence de tendance affirmée de l évolution des dépenses publiques d éducation. Ceci est confirmé par le test de rang de Spearman (rg = 0.11748; le taux de Student calculé 0.56149). On y dénote aussi trois périodes caractéristiques : la période d avant 1986, celle allant de 1986 à 1994 et enfin, celle après 1994. A partir de 1987, débute un mouvement qui se poursuit jusqu à atteindre un creux en 1990. Ensuite, on observe un timide mouvement ascendant de ces dépenses de 1991 à 1994 (année de la dévaluation du franc cfa). C est notamment à partir de 1995 qu on observe un mouvement de régulières hausses qui se poursuit jusqu en 1999. Ces quelques remarques illustrent par ailleurs l idée selon laquelle l Etat gabonais alloue beaucoup plus de ressources par élève que la plupart des 415
L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs :Cas du Gabon pays africains (337$ EU par élève du primaire et du secondaire en 1994 par exemple). Mais comme aime à le dire le professeur René Gendarme: les statistiques sont comme les bikinis, elles montrent de belles formes mais cachent l essentiel. En effet au cours des récentes années, ce sont plutôt des signes d inefficacité et de disparités de toutes sortes qui caractérisent le système éducatif gabonais. Illustrons ces propos en mettant à contribution certains des enseignements tirés de l étude que nous en avons faite (Cf. Oyaya, 1999). 1 ) Ayant opté pour la conception rawlienne(1971) de l équité 11, l analyse met en évidence l existence des diverses formes d équité et de disparités du système; telles celles résumées dans le tableau2 suivant. Tableau 2. Effectifs scolaires par région et par type d établissement Régions Effectifs Etablissements Publics Privés Total Publics Privés Total Estuaire 46.6% 32.6% 42.6% 16.4% 17.%* 16.9% Haut Ogoué 12.6% 10.9% 12.1% 16.9% 4.5% 12.4% MoyenOgoué 3.6% 5.1% 4% 5% 5.1% 5.2% Ngounié 6.7% 10.9% 7.9% 12.4% 16.1% 13.9% Nyanga 3.9% 4.3% 4% 6.9% 6.6% 7.4% Ogoué Ivindo 4.7% 5% 4.87% 10.6% 7.7% 9.4% Ogoué Lolo 4.3% 5.6% 4.6% 9.3% 6.8% 8.3% Ogoué Maritime 9.9% 10.3% 10% 5.6% 7.5% 6.4% Woleu Ntem 7.4% 14.7% 9.5% 15.1% 27.7%m 20.1% Total 71.4% 28.5% 100% 60.2% 39.7% 100% Source: Construction personnelle à partir des données du ministère de l éducation nationale. 11 Selon cette conception, une société juste est celle qui repose sur l égalité des droits civiques et le respect des libertés individuelles. 416
Jean Remy OYAYA Un coup d œil sur ce tableau permet de dire que ce sont généralement les régions pôles de croissance qui contiennent l essentiel des structures scolaires: la région abritant la capital du Gabon, l Estuaire (16%), celle à forte activités minières qu est le Haut Ogoué (12,41%) et celle à forte potentialité agricole qu est le Woleu Ntem (11,8%). Les autres régions ne disposent en moyenne de 5% (cas du Moyen Ogoué) à 6% des établissements scolaires, pour la région à grande activité pétrolière (Ogoué Maritime). Les effectifs scolaires sont de même inégalement répartis: 42% sont dans l Estuaire puis les chiffres chutent à 12% dans le Haut Ogoué, 9% et 10% respectivement dans le Woleu Ntem et l Ogoué Maritime pour ne représenter que 4% dans la région de la Nyanga et de l Ogooué Maritime. Derrière ces disparités dont on sait dépendre aussi de la démographie, de l économie et de l histoire, se profile une géographie de l analphabétisme (Banque mondiale, 1997) qui amène à distinguer trois types de régions: i)ceux à taux d analphabétisme bas l Estuaire(17%-18%) et l Ogoué Maritime (19%-21%); ii) ceux à taux d analphabétisme moyen le Haut Ogoué, le Woleu Ntem, l Ogoué Ivindo et l Ogoué Lolo où les taux d analphabétisme varient entre 33% 38% et enfin; iii) le troisième type concerne les régions à taux d analphabétisme élevés que sont la Ngounié, la Nyanga et l Ogoué Lolo. Les taux approchent les 50% et plus d un tiers de leurs populations n ont jamais été à l école. Le clivage ville/campagne constitue une autre illustration des disparités constatées. En effet, si dans les zones urbaines du pays les écoles sont à quelques exceptions près construites en dur, les conditions d apprentissage demeurent dans les zones pauvres encore difficiles. La proportion d écoles à cycle incomplet y est d autant plus élevée que l analphabétisme y est grand. Par ailleurs, au problème de sous équipement des régions, s ajoute celui de l insuffisance des salles de classe et du manque d enseignant surtout dans le domaine des sciences et techniques. Un autre aspect des différences significatives entre villes et campagnes réside dans le fait qu en milieu rural notamment, la précarité des infrastructures et le manque de mobilier rendent l apprentissage financièrement difficile; à quoi s ajoutent l absentéisme et les effets de l enseignement multigrade sur la qualité de l enseignement. 417
L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs :Cas du Gabon 2 ) A propos de l impact des dépenses publiques sur le bien être des populations, les problèmes d efficacité sont perceptibles d un double point de vue externe et interne. i) Sur le plan interne. En 1995/1996, bien que le taux de scolarisation primaire soit de 142%, le taux net de scolarisation n a été que de 86%. Ceci indique que la scolarisation pour tous n est pas acquise. Le taux brut de scolarisation dans le premier cycle du secondaire est de 53%, le taux net n étant que de 15%. Pour les deux sexes. Dans le second cycle, les taux bruts sont au total de 16% et les taux nets de 5% pour les filles et de 4% pour les garçons. Les écarts entre ces deux taux sont autant d indicateurs de l inefficacité du système scolaire secondaire. A ce propos, notons aussi que le taux de redoublement dans le secondaire est par exemple pour les années 1994/1989 de 30% pour les garçons du premier cycle contre 47% pour les filles. Les abandons et les exclusions sont très élevés dans le primaire et davantage dans le secondaire. En 1994/1995, le taux national d abandon a été de 19%. ii) Sur le plan externe, évoquons à titre illustratif de l inefficacité du système éducatif gabonais: 1) Le faible rendement du système: si près de 70% de la population de 15 ans et plus se considère complètement alphabétisé, plus du quart est analphabète. «et 2% savent seulement lire» (Banque mondiale,1997). Le taux d alphabétisation serait plus élevé si tous ceux qui ont fréquenté l école avaient durablement été alphabétisés. 2) La faiblesse de la demande scolaire car le taux d enfants non scolarisés est supérieur à 10% en dépit du principe de l obligation scolaire dès l âge de 6 ans et enfin; 3) L inadéquation de l enseignement aux besoins locaux qui se traduit par la mauvaise organisation du système éducatif et du contenu des programmes; la faible prise en compte des besoins en formation du secteur agricole ou du secteur informel et enfin, autre signe de l inefficacité du système: l enseignement technique et professionnel produit des résultats qui ne répondent pas aux besoins de l économie et plus généralement de développement du pays. II.2 De nombreux programmes d appui aux objectifs variés Pour faire face aux disfonctionnements et autres problèmes d équité et de disparité précédemment évoqués, le Gabon a pris certaines 418
Jean Remy OYAYA initiatives et bénéficie d un certain nombre de programmes d appui au système éducatif. On dénote quatre grands projets en cours d exécution, mais faute d existence d une politique clairement définie et de continuité en la matière, leurs objectifs manquent de cohérence tout comme la façon dont ils sont exécutés. Ce sont: i) le programme d aide de la Banque Islamique de Développement (BID) qui vise la construction d un grand lycée avec internat dans la région du Haut Ogoué; ii) le projet MLA de l UNESCO avec pour objectif l évaluation des acquis et des conditions d apprentissage. Les deux autres projets qui en l occurrence méritent un peu plus de commentaires en raison de leur ampleur sont iii) le projet éducation de base de l UE (Cf FED,8ACP GA/7008/000) 12 et iiii) celui dénommé éducation Gabon/BAD III 13. Le projet éducation de base est un projet d appui institutionnel au ministère de l éducation nationale au niveau central et provincial devant aider à établir les fondations d une véritable politique sectorielle de l éducation de base à long terme (15 à 20 ans). Ce projet a trois volets principaux: a) Le soutien à la planification et la programmation permettant de disposer d une vue globale du système éducatif et de développer par la suite «une véritable politique de l éducation fondée sur un système d information statistique, un programme national d évaluation du système éducatif et des apprentissages et une gestion informatisée (monitoring, évaluation, budget et finance)». b) L appui à la formation initiale et continue des enseignants et des personnels d encadrements et enfin; c)le troisième volet du projet est un appui aux constructions scolaires. Mais si ses objectifs globaux sont «l amélioration de la qualité de vie des populations rurales et urbaines, par l élévation de leur niveau d éducation» l objectif spécifique du projet est «d élever le niveau moyen d éducation des élèves de l enseignement primaire par l élaboration d une stratégie et d une politique de développement et de renforcement de l éducation, fondées sur des données objectives et fiables» 14. 12 Cf. Ch PLATTEAU. Etude de faisabilité pour le projet FED Soutien à l éducation de base 2000, 20 p. et aussi : Projet Fed & ACPGA 012. Devis programme 1.2002, 14 p. 13 Les principales composantes sont résumées en page annexe. 14 Cf. Soutien à l éducation de base. Annexe Convention de financement n 6432/GA. 419
L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs :Cas du Gabon Et enfin, le quatrième des projets en cours se dénomme éducation Gabon/BAD. C est un projet de réforme de l enseignement technique et professionnel financé par la Banque Africaine de développement (BAD) 15. Il a été initié par l Etat gabonais dès 1987 pour faire face au chômage croissant observé dès 1987. Parallèlement au problème du manque de qualification professionnelle des chômeurs 16, ce projet visait en outre à établir l équilibre entre le système éducatif et les besoins de l économie nationale. Ce n est que dans sa troisième phase d exécution que ce projet a finalement pour objectif principal dès 2003 «L amélioration de la qualité de l éducation» 17. Les objectifs spécifiques visés sont alors: 1) la réhabilitation et l extension d établissements existants, 2) la construction d un lycée professionnel industriel dans la province de l Estuaire, 3) l acquisition d équipement pédagogique, du mobilier et des manuels scolaires, 4) la formation des cadres du Ministère de l Education Nationale, du personnel d encadrement des établissements scolaires et des enseignants, 5) l appui technique à l exécution du projet. Il est peut être trop tôt pour juger de l efficacité de ces projets. On remarque que les objectifs se chevauchent par manque de coordination. Aussi malgré leurs ambitions,. ils ont peu de chance d atteindre les objectifs visés et ce notamment en raison des contraintes financières. II.3) Un contexte de crise économique et financière La quête de la qualité est un des objectifs du système éducatif gabonais. Mais depuis les crises du bois et du pétrole survenues en 1998, le pays est en difficulté financière et économique. Cette situation s est traduite par une chute drastique des dépenses d éducation dont le budget est passé de l ordre de 60 à 80 milliards de francs CFA (dans les années 70) à trois et au mieux 5 milliards de francs CFA au cours des trois 15 Cf. Marchés Tropicaux-BAD/FAD : prêt de $26,56 millions pour un projet d éducation, 19 Décembre 1997. 16 On remarque que 75% des chômeurs manquaient de qualification professionnelle. 17 Cf. Cellule de gestion du projet : Conférence budgétaire Education Gabon/BAD. 2002, 13 p., Fiche de projet éducation 3. 2002, 4 p. et Restructuration du projet éducation 3, 2003 Janvier 2003. 13 p. Doc internes au Ministère de l Education nationale. 420
Jean Remy OYAYA dernières années. Le pays manque de plus en plus de ressources pour faire face à ses ambitions. III- La problématique et les objectifs de l étude Dans ce contexte de crise financière plusieurs questions se posent dont deux qui demeurent au centre de la présente étude. i) Quels sont les facteurs et autres variables qui déterminent l évolution des dépenses publiques d éducation? La question est importante, car c est de leur maîtrise que dépendent les capacités de financement de la qualité. En outre, les résultats du Programme international pour le suivi des acquis des élèves montrent que les élèves des pays qui investissent davantage dans l éducation tendent à acquérir de meilleures compétences en matière d alphabétisme. C est dans les quelques pays en développement que cette relation est la plus évidente, à savoir des pays d Europe centrale et orientale, ainsi que dans des pays d Europe occidentale ayant des niveaux de dépenses relativement bas. ii) Que signifie concrètement une éducation de qualité? Comment assurer l exigence de la qualité sous contrainte financière? La qualité a un prix, mais est-il possible de répondre à ses exigences autrement qu avec de ressources importantes? Cette question concerne également d autres pays que le Gabon. En effet, dans beaucoup de pays en développement, l organisation de l éducation requiert des décisions difficiles sur la question de savoir comment utiliser au mieux des ressources limitées, surtout là où les effectifs du primaire ont augmenté rapidement sans progression correspondante des financements. La suite de l étude est ainsi organisée: après la revue de la littérature, nous identifierons le ou les déterminants de l évolution des dépenses publiques d éducation. Par la suite, tenant compte des résultats obtenus et des contraintes financières du moment, nous explorerons les voies d action visant l amélioration du système éducatif. IV- Revue de la littérature : une mise en perspective Nouveau champ d affrontement d idées, l économie de l éducation connaît une prolifération d écrits de différents genres (des monographies, des comparaisons internationales, des expériences nationales, régionales, etc.) s efforçant de définir ce qu est une éducation 421
L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs :Cas du Gabon de qualité, d en clarifier les enjeux et les exigences, d en identifier les normes, les méthodes et autres critères d analyse. On peut y distinguer quatre grands groupes de travaux. a) Dans un premier groupe, on rassemble diverses études relatives aux aspects économiques et financiers de l éducation de qualité. Altinok N. (2003) s interroge sur l efficacité des actions de la Banque mondiale pour l éducation en Afrique subsaharienne. Lakhal T et Alltinok N (2004) s interrogent sur ce qu est le meilleur système éducatif d après la Banque mondiale. A travers deux publications, Rasera Jbernard (2003, 2004) analyse le financement d une éducation de qualité en Afrique propose en outre une étude sur les indicateurs d efficience et leur utilisation politique. Brun JF, Foirry JP et Orivel F (2003) dans un ouvrage collectif, livrent leurs conclusions sur une analyse comparative des dépenses publiques d éducation primaire au regard de la mise en œuvre des stratégies de réduction de la pauvreté dans les pays en développement. Dans le même ordre d idée, Oyaya JR (1999) propose une étude de l impact des dépenses publiques de santé et d éducation relative au Gabon. b) Dans le deuxième groupe de travaux, nous classons les écrits traitant explicitement de la qualité du système éducatif. De prime abord notons certaines publications de l UNESCO telles L exigence de qualité (2004) ouvrage dans lequel il est fait état des apports de la qualité dans le système éducatif; rapport mondial de suivi de l EPT (2005) qui fait l état des lieux sur les progrès accomplis et sur les efforts à accomplir pour atteindre l objectif d éducation pour tous en l an 2015. Citons aussi Diallo AK (2003) qui s interroge sur la qualité et l efficacité du système éducatif guinéen au niveau de l enseignement secondaire. Murdoch J et Orivel F (2003) plaident pour une plus grande éducation de qualité en Europe dans leur ouvrage collectif intitulé : Une approche comparative de l économie de l éducation. Une réflexion similaire est faite dans le cas de l Afrique francophone par Suchaut B dans l ouvrage collectif dirigé par Beauchet P et Germain P (2003) intitulé: L éducation, fondement du développement durable en Afrique. Certains autres auteurs tels Dubet Fet Duru-Bellat M(2004) posent la question de savoir si La qualité du système éducatif passe-t-elle par la constitution d une école juste? 422
Jean Remy OYAYA D autres démontrent plutôt que l éducation de qualité c est l école privatisée (Michel de Poncins, 2004), démocratisée (DURU-BELLAT M, 2003) ou décentralisée (Mons N, 2004). Selon d autres auteurs, c est celle qui lutte contre les ségrégations sexistes (Duru-Bella M, 2004) et qui plus généralement, tient compte des populations défavorisées. c) Réfléchir sur l éducation de qualité, c est aussi s intéresser aux études comparatives et à celles traitant des critères et autres méthodes d analyse. A ce propos, commençons par évoquer l analyse de Orivel F (2003) soulignant l intérêt des comparaisons internationales en éducation; le travail collectif de Mason G,Beltramo JP et Paul JJ (2004) portant sur une comparaison internationale des établissements d électroniques britanniques et français; et par exemple aussi, les apports de Duru BM, Meuret D (2003,2004) concernant la régulation de l éducation en France et dans les pays anglo-saxons. d) Quant aux travaux portant sur les méthodes et les critères de qualité du système éducatif, signalons le travail de Chevaillier Th (2003) relatif aux indicateurs stratégiques pour des systèmes d éducation du supérieur. Ce travail est publié dans l ouvrage collectif de Kaiser F et Yonezawa A (2003). Notons aussi les réflexions de Murdoch J (2004) sur la mesure de la qualité de l enseignement dans les institutions d éducation du supérieur; celles d ordre méthodologiques de Monseur Ch et Demeuse M (2004) à propos des enquêtes internationales dans le domaine de l éducation. Mentionnons pour finir cette mise en perspective de la littérature, le rapport européen sur la qualité de l éducation et de la culture (Mai 2000) définissant seize indicateurs de qualité des systèmes éducatifs européens. V - L application économétrique Elle concerne notamment la recherche des déterminants de l évolution du budget de l éducation. Comme ci-après expliqué, les dépenses d éducation par habitant constituent un des critères privilégiés. V.A - Présentation du modèle et des variables d analyse V.A.1 - Le modèle et ses variables Pour identifier les déterminants de l évolution des dépenses publiques d éducation, nous avons eu recours au modèle utilisé par 423
L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs :Cas du Gabon Guillaumont P et al (1986,1994) dans différentes études des dépenses publiques 18. Suivant cette méthode, le rapport des dépenses d éducation à la population est expliqué à partir des trois variables suivantes (Cf encadré 1): Encadré 1. Avec: d=y.. [1]. d : les dépenses d éducation par tête, y : le revenu par tête, : la structure de la dépense, ie la part des dépenses d éducation dans les dépenses totales ; : le taux de dépenses publiques par rapport au produit. La relation (1) peut également s écrire de la façon suivante: [ d / d 0 ] = [ y 1. 1. 1 y o. 0. 0 ) / (y o. 0. 0 )] D où: [ d / d 0 ] = [ y 1. 1. 1 y o. 1. 1 ) / (y o. 0. 0 ) + ( y 0. 1. 1 y o. 0. 1 ) / (y o. 0. 0 + (y o. 0. 1 ) / (y o. 0. 0 ) [3] (1) (2) (3) En notant le taux de dépenses publiques d éducation par rapport au produit, avec =, on obtient comme expression finale de la relation (1): [ d / d 0 ] = ( 1 / 0 ) [( / y 0 ] + ( 1 / 0 ) [ / 0 )] 1 0 ] [4] (1) (2) ( 3) L équation [4] ainsi obtenue permet de relier le taux de variation des dépenses d éducation par tête: 18 Cf. Mesure des conséquences de l ajustement sur différentes catégories de dépenses publiques. Notes méthodologiques, Septembre, CERDI, Etudes et doc : E86-32. Lire aussi ajustement et développement. L expérience des pays ACP. Economica, Paris 1994. 424
- au taux de variation du produit par tête [1], - au taux de variation de la dépense publique (2), Jean Remy OYAYA - au taux de variation de la part des dépenses d éducation dans les dépenses totales (3). Précisons encore que seul le troisième terme (3) est un taux brut. Les autres termes sont des taux de croissance corrigés d un élément interactif, peu différent de l unité. V.A.2- Quelques réflexions critiques autour du modèle et des variables. Le modèle propose de considérer le taux de variation des dépenses d éducation par tête comme indicateur des performances du système éducatif. Il est critiquable car il ne tient par exemple pas compte d autres facteurs tels que l aide extérieure, la qualité des prestations et par exemple aussi les disparités suivant les couches sociales ou les zones géographiques qui peuvent agir sur le niveau et la qualité de l éducation. Cependant, le choix fait en faveur de ce modèle est justifié par une triple raison. La première est que le modèle s inscrit dans le cadre des théories de la croissance endogène qui constitue le fondement analytique des travaux sur la qualité du système éducatif. En effet, ces théories auxquelles sont attachés les noms d économistes tels notamment ceux de Arrow (1962), Romer (1986,1990), Lucas (1988) et Barro(1990) ont permis l approfondissement de l étude de la croissance par la prise en compte de phénomènes comme l augmentation de la qualité des produits ou leur différenciation. C est par le biais de ces théories que l on comprend mieux l importance pour le développement des activités et des variables telles que recherche et développement, éducation, institution, capital humain, la connaissance, etc. Mais comme le fait remarquer Dominique Quellec (1992) 19, ces théories «ne donnent aucune indication sur les politiques à mener: faut-il développer plutôt l éducation primaire ou l éducation secondaire? Construire des autoroutes ou des voies 19 Croissance endogène : les principaux mécanismes. In Economie et prévision n 106, 1992, 10 p. 425
L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs :Cas du Gabon ferrées?» (p49). Elles donnent des justifications robustes à des politiques publiques structurelles, mais non le mode d emploi (ibid.). Autrement dit, elles ont des faiblesses et sont de portée explicative limitée comme tout paradigme ou modèle. Mutatis mutandis, il en va de même du présent travail de formalisation. La deuxième raison qui conforte le choix du modèle présenté tient au fait que les dépenses d éducation figurent parmi les indicateurs clés de la qualité du système éducatif. Ainsi que cela ressort de cet extrait du rapport européen sur la qualité de l éducation scolaire: «La part des ressources financières totales consacrées à l éducation est une décision clé pour les gouvernements nationaux. Il s agit d un investissement dont les bénéfices ne se font sentir qu à long terme et la plupart des gouvernements y voient une décision qui affecte également des enjeux politiques clés comme la cohésion sociale, la concurrence internationale et la croissance durable». L accent est généralement mis sur les dépenses d éducation par élève ou par étudiant. Mais n ayant pu disposer de statistiques satisfaisantes dans le cas du Gabon, nous nous sommes contentés de considérer les dépenses d éducation par tête d habitant. La troisième des raisons de notre choix en faveur du modèle présenté: il est simple et l ensemble des variables qu il requiert est statistiquement disponible. Les séries de données relatives au PIB, aux dépenses publiques d éducation sont celles fournies par la direction générale de l économie gabonaise et par la direction de la statistique du ministère du plan. Les chiffres de population sont ceux du recensement de 1993 effectué par le ministère du plan et d après lesquels le taux de croissance démographique du Gabon est de 2,5% par an. De façon générale et concernant la portée et les limites d une telle étude, on ne saurait jamais assez attirer l attention des lecteurs sur «la qualité» des données utilisées. Elles présentent effectivement l avantage de provenir de sources officielles (Documents des ministères de l économie et des finances, du plan, de l éducation nationale ; des rapports et publications du PNUD, de la Banque mondiale), mais ne sont pas toujours concordantes et demeurent de ce fait sujettes à caution. 426
Jean Remy OYAYA Elles ne donnent au mieux que des informations et des ordres de grandeurs sur la réalité 20. V.B) Les résultats de l analyse et leur interprétation V.B.1 - Les résultats sont ceux du modèle de régression de l évolution des dépenses d éducation sur les trois variables endogènes précitées. Le traitement économétrique des données a été fait à partir des logiciels Excel et Data desk. L équation du modèle de régression figure dans l encadré 2. Encadré 2. de/do=0,812 ( y/yo) + 0,999 ( / o) + 1,093 ( / o) 0,0141 ai (0,228) (0,139) (0,027) (0,027) TDSC ai (3,556) (7,166) (5,65) (-0,526) TDS T au seuil de 5% = 2,228 (bon) (bon) (bon) (mauvais) R 2 = 0,84 A=1 - (1-R 2 ) = 0,4 D: = 0,059 (autocorrelation positive) FSc (3,10) = 17,486 FSt (3,10) =3,71 = 3,5744 E-06 V.B.2- L interprétation des résultats Les fluctuations des variables exogènes expliquent à 84% les variations de la variable endogène (dépenses d éducation par tête). Il y a une assez forte liaison corrélative entre les deux types de variables (R 2 = 20 Nos vifs remerciements à Madame et Messieurs : Okoulatsongo (Directeur du Budget), Allini JB (Directeur des institutions financières) au ministère des finances ; Angué Meyer PH (Directeur Général Adjoint) au ministère du plan et de l aménagement du territoire. Merci également aux nombreux autres collègues enseignants et étudiants pour leurs apports dans la réalisation de la présente étude. 427
L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs :Cas du Gabon 0,84). Cependant, les coefficients de régression à l exception d un seul (- 0,014) sont significativement différents de zéro au seuil de 5%. En effet, le test de Student n est pas bon pour le coefficient de proportionnalité de la constante qui est de (-0,526); alors que le TDS t est de 2,228. Ce test est satisfaisant pour les autres variables le revenu par tête, le taux de la dépense publique par rapport au produit et la structure de la dépense dont les TDSC ai sont respectivement de (3,556), (7,166) et (5,65) au seuil de 5%. Par ailleurs, le d de DW conduit à l autocorrelation positive (d calculé étant égal à 0,059). Il y a surestimation de tous les paramètres obtenus. Cependant, le FS est très bon (FS c = 17,486 et FS t = 3,71). Nous en déduisons que le taux de variation des dépenses d éducation par tête est significativement expliqué par les trois variables exogènes du modèle. La forte liaison corrélative exprime un impact différemment ressenti par la variable endogène. Ainsi, une augmentation unitaire du revenu par tête ( y/y 0 ) entraîne une augmentation moins que proportionnelle de 0,812% des dépenses d éducation par tête ( d e /d 0 ), ceteris paribus. L accroissement du taux unitaire de la dépense publique ( / 0 ) entraîne une augmentation quasie proportionnelle de 0,99% des dépenses d éducation par tête. Quant à toute augmentation unitaire de la part des dépenses d éducation dans les dépenses totales ( / 0 ), elle cause une hausse plus que proportionnelle de 1,09% des dépenses d éducation. Certains facteurs aident à expliquer le faible impact de la hausse du revenu par tête sur les dépenses d éducation par tête au cours de la période considérée: des systèmes scolaires se sont multipliés si bien qu un groupe plus hétérogène d élèves a été scolarisé sur un cycle plus long ou comme c est souvent le cas; le statut et la rémunération des enseignants demeurent faibles par rapport à ceux des autres professions. En somme, dans le cas du Gabon et ce pour la période étudiée (1987-1998), il faut agir sur la part des dépenses d éducation pour améliorer le financement du système plutôt que sur le produit par tête; car le pays étant en situation de crise économique, une grande partie des ressources des individus est 428
Jean Remy OYAYA probablement affectée à des besoins autres que ceux d éducation. Mais cette situation ne doit pas conduire à l abandon de l objectif qualité de l éducation. «Si la France n a pas de pétrole, elle a des idées» dit un adage populaire. Faisons alors preuve d imagination dans le cas du Gabon. VI- Pour un système d éducation préventif. VI.A- Généralités A l époque d auteurs tel que Rousseau, une des questions qui se posait à propos de l éducation était de savoir si cette dernière consiste à former des têtes «bien pleines» ou des têtes «bien faites»? De nos jours, cette question problématique ne revient-elle pas à savoir s il faut des systèmes éducatifs de «qualité» ou mieux de «qualité totale»? En effet, très tôt confronté à ce type de problème, le monde industriel est passé de la notion de «qualité à celle de qualité totale» 21. A la différence de la première, la qualité totale implique notamment la recherche du «zéro défaut». Il faut ainsi fixer l objectif très haut la qualité totale (le maximum) pour être assuré d avoir le minimum de qualité simplement. Suivant cette logique, il faut viser la constitution d un système qualité totale pour avoir un système éducatif de qualité. Mais la qualité totale a aussi ses exigences telles la prévention. Il faut marier les deux types d exigences de sorte que le système éducatif de qualité est finalement un système préventif d éducation 22. En effet, il convient effectivement de se souvenir qu originellement éduquer, c est en d autres termes prévenir, et plus généralement; libérer l Humain de ses aliénations en l instruisant, en l introduisant à la connaissance rationnelle des choses. Le système préventif est de ce point de vue, une pédagogie de la masse et en même 21 Cf. par exemple, René Dfroin La qualité avec le sourire. Dunod, 1991. Isabelle Orgozo. Les paradoxes de la qualité AFCERQ. Les ed d organisation 1987, 158 p. 22 Telle est l idée que nous faisons nôtre, inspiré des travaux d autres auteurs et notamment de Don Bosco 5educatore). Les extraits de ses travaux sont commentés et tirés de Kapplikunnel De Mathew. Qualité totale et système préventif in Orientamenti Pedagogici, Luglio. Agosto 2001, N 4. 429
L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs :Cas du Gabon temps une pédagogie qui s adresse à chacun en particulier. Il constitue un moyen d atteindre le maximum de l objectif qualité avec le minimum de ressources financières et humaines. L intérêt d un tel système pour améliorer l éducation est qu il dispose déjà d une bonne base pour offrir une éducation de qualité qui réponde aux exigences de tout type d apprenants (surtout les plus pauvres et les plus marginalisés) et des enseignants. Ce n est certes pas le lieu de donner les détails du système préventif d éducation. Toutefois à la suite de Don Bosco dont les réflexions éprouvées en la matière nous ont fortement inspirées, il sied de préciser synthétiquement les relations existant entre qualité totale et système préventif, justifiant ainsi de son intérêt pour la constitution d un système éducatif gabonais de qualité. VI.B- Principales caractéristiques. Elles ressortent de l analyse d une part des éléments communs aux exigences de la qualité totale et de la prévention et, d autre part, de ceux intégrant les préoccupations scolaires. Les points communs. Au nombre de cinq, il s agit de: 1 ) la centralité de l élève ou de l étudiant, objet central de toutes les sollicitations et de l assistance permanente du corps enseignant. Le souci de ce dernier étant d en faire un honnête citoyen; 2 ) l attention aux exigences du milieu : «L éducation de qualité reconnaît que les institutions éducatives sont sanctionnées par le milieu dans lequel elles se trouvent et cherchent de venir à la rencontre des attentes et des exigences de ce milieu.». Notre univers étant mondialisé, complexe, les interventions de prévention constituent une des exigences, des besoins du moment vis à vis des apprenants, notamment des jeunes de plus en plus déracinés. Sans ces interventions préventives, ils sont poussés vers la pauvreté et l oisiveté. 3 ) La claire conscience de la mission de l institution, c est-à-dire des fins et des itinéraires éducatifs. La plupart des acteurs du système éducatif sont démotivé. Un autre élément fondamental qu à ce propos le système préventif remet au goût du jour, c est la conscience claire de la mission de l institution, des destinataires, des objectifs et des itinéraires pour les atteindre. Car l éducation de qualité dépend d une vision partagée, basée sur des valeurs centrales qui garantissent la constance des motivations. 430
Jean Remy OYAYA Autrement dit, les responsables éducatifs doivent être très sensibles au rapport entre leur travail et les exigences de leur clients (la population scolaire). Le rapprochement des deux (des clients et des opérateurs éducatifs) est fondamentalement lié au principe de la qualité totale. 4 ) Le climat de confiance et de collaboration. Le système éducatif gabonais, comme tant d autre est axé sur la concurrence et n optimise pas la productivité des apprenants. Or à travers les études qualité, on se rend compte que la coopération porte à la liberté et la liberté est source de créativité et d innovation. De ce fait, le système préventif insiste sur la confiance et la collaboration, et non sur la concurrence. «Le succès d un système éducatif est atteint quand toutes les parties coopèrent au lieu de se concurrencer. L éducation de qualité est promue par une culture qui croit au mérite et à la valeur de chaque individu à l intérieur du milieu éducatif» 23. 5 ) Le travail d équipe. Le système préventif est aussi une réponse aux problèmes de manque de communication des structures éducatives actuelles. Il faut garder à l esprit que l éducation de qualité utilise le travail d équipe pour améliorer l apprentissage et la collégialité et l efficacité du milieu éducatif. Ainsi que le fait observer Don Bosco : «Dans la formation supérieure, aujourd hui plus que dans le passé, les facultés et les étudiants ne peuvent affronter certains défis sans recourir à une équipe. Les situations comme les besoins souvent complexes, les évolutions démographiques et technologiques, les ressources limitées qui défient le rendement, exigent une certaine réponse, une créativité, une intégration de discipline et de services, et une qualité, qui vont au-delà des forces individuelles. Les équipes peuvent effectivement combler cette lacune». Les points ainsi commentés constituent les principes fondamentaux de la «qualité totale». Ils sont partagés aussi par le système préventif qui par ailleurs repose sur d autres exigences à intégrer. Les éléments à intégrer. Ils sont au nombre de trois: a) L Amélioration continue et contrôle des processus. L amélioration continue et le contrôle des processus sont fondamentaux à la «qualité totale». Il est nécessaire de faire évoluer l éducation d une orientation de rendement individuel à une orientation d amélioration du processus. 23 L essence du système préventif, basé sur la raison, la religion et l affection, qui requiert un climat serein, une ambiance familiale. 431
L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs :Cas du Gabon b) Mise à jour des procédés éducatifs et des méthodologies. La «qualité totale» souligne le besoin de mettre à jour les méthodologies utilisées dans l enseignement. L éducation de qualité se base sur une théorie et une recherche éducative et sur une pédagogie visant à projeter et à exécuter des programmes éducatifs. c) Préparer à l insertion dans la société du futur. Dans le contexte de l éducation de qualité, on peut se demander : les institutions éducatives doivent-elles préparer les élèves à une bonne insertion dans les systèmes productifs existants, ou bien doivent-elles les préparer à imaginer, «repenser» et contrôler des systèmes productifs plus efficients pour le futur? «Le système préventif a le grand mérite d avoir donné une grande importance à l éducation au travail et à l éducation par le travail». Tels sont résumés les points fort du système préventif d éducation. Sur cette base, il peut permettre de rendre un service valide dans le domaine de l éducation. L adopter ne constitue pour autant pas la garantie d une éducation de qualité. Pour cela, il faut l engagement explicite des gouvernants à proposer une culture de «qualité totale» 24. VII- Conclusion Au terme de la présente analyse, nous pouvons dire qu augmenter les ressources pour une éducation de qualité pour tous n est pas suffisant. En effet, au-delà des contraintes financières qu implique une telle réforme du système éducatif, il y a des contraintes qui relèvent de la démographie, de la santé, de l économie et de la politique à prendre également en compte. Contribuant à une meilleure compréhension de ce que peut être un système éducatif de qualité, l analyse de cet ensemble de contraintes nous a amené à plaider en faveur d un système préventif d éducation. A travers la présentation de ses principales caractéristiques qui concilient les exigences de la qualité totale et de la prévention, nous en avons montré l intérêt pour une modernisation du système scolaire gabonais. Mais le système préventif d éducation ne garantie pas en soi la réalisation de l objectif qualité. Il 24 Le véritable avantage d une option pour la qualité consiste surtout dans le fait que les membres de l institution soient stimulés pour réunir les conditions nécessaires pour transformer celle-ci en une organisation de qualité. 432
Jean Remy OYAYA faut, au-delà des contraintes financières et des exigences de la qualité, que l Etat ait un projet de société clairement défini et par ailleurs, manifeste une ferme volonté de tenir ses engagements en luttant notamment contre les différentes formes de corruption 25 qui en l occurrence, gangrènent le système scolaire. Nous faisons ainsi écho au rapport de suivi de l EPT (2005) 26 qui dit: «Bien que l aide extérieure puisse dynamiser les niveaux de ressources et aider à gérer les systèmes scolaires, elle ne saurait compenser l absence d un projet de société pour l amélioration de l éducation, et il n est pas possible non plus de mettre en place un tel projet de l extérieur. Le processus politique interne est en dernier ressort le garant du succès de la réforme». VIII - Références Bibliographiques. -ALTINOK Nadir; LAKHAL Tarik.- «Le meilleur système éducatif selon la Banque mondiale. L'énoncé d'une vision simpliste?» Colloque Education, formation et dynamique du capitalisme contemporain, Montpellier, 24-25 juin 2004, IRD (institut de recherche pour le développement), LASER (laboratoire de sciences économiques de Richter), CEP (centre d'études de projets de la faculté de sciences économiques de l'université Montpellier I). -ALTINOK Nadir.- La Banque mondiale et l'éducation en Afrique subsaharienne : de grandes paroles pour de petites actions? Cahiers de l'irédu, N 64, 2003.- Dijon, IREDU, 225 p. -BRUN Jean-François ; FOIRRY Jean-Pierre ; ORIVEL François.- Analyse comparative des dépenses publiques d'éducation primaire au regard de la mise en oeuvre des stratégies de réduction de la pauvreté dans les pays en développement.- Rapport à la demande du ministère des Affaires étrangères (Direction du 25 Une illustration de ces pratiques de corruption : la fraude, l escroquerie dans des domaines comme les constructions scolaires et la fourniture des manuels ; le gonflement des registres de paie ; les pots-de-vin pour des places à l école ou de bons résultats aux examens et le népotisme dans le recrutement des enseignants. 26 «Il faut faire une distinction entre détournement et corruption : le détournement est une forme relativement mineure d infraction aux règles, souvent causée par le besoin, par exemple lorsqu il arrive à un enseignant de ne pas faire classe pour gagner de l argent ailleurs parce que son traitement est trop bas ou n est pas versé à temps. La corruption est plus grave» (ibid). 433
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L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs :Cas du Gabon Cellule d Exécution des Projets C : Equipement D : Mobilier E : Manuels scolaires F : Formation G : Assistance technique H : Fonctionnement I : Audit TABLEAU 2: RESTRUCTURATION DU PROJET EDUCATION GABON / BAD III CATEGORIE DE DEPENSES REPARTITION DU FINANCEMENT PART GOV. PART BAD Etudes et Supervision 0 % 100 % 79 Réhabilitation et construction 23 % 77 % 7.20 Equipement Mobilier Fourniture Formation Assistance technique Fonctionnement Audit des comptes TOTAL 0 % 40 % 10 % 20 % 0 % 30 % 0 % 15 % 18.47 100 % 60 % 90 % 80 % 100 % 70 % 100 % 85 % 0 5.18 0.91 0.75 2.64 0.52 0.37 0.11 18.5% Note: 1 UC = 880 f cf 438
Résumé LA SORCELLERIE : UN PHENOMENE INSCRIT DANS LA MENTALITE DU PEUPLE GABONAIS (1839 A 1960)? Dieudonné MEYO-ME-NKOGHE Ecole Normale Supérieure Libreville (GABON) La sorcellerie apparaît comme un phénomène se produisant davantage dans les sociétés communautaires. Elle existe depuis l Antiquité et est présente dans les territoires qui deviennent français à l époque coloniale. Au Gabon, le sorcier fait partie de l univers social de la victime avec laquelle il a des liens de sang ou des relations de proximité. Autrement dit, le sorcier ne vient pas de loin. Ce phénomène est présent dans les relations sociales des populations du territoire depuis l époque précoloniale et coloniale et semble être, une constante des rapports entre les membres d une famille, d une maisonnée ou d un village. Cet article qui voudrait montrer l omniprésence de la sorcellerie dans les relations sociales des populations du territoire comporte deux parties. La première voit les fondements du phénomène et sa conception gabonaise (I). La seconde s intéresse aux faits de sorcellerie depuis les premiers explorateurs jusqu à l indépendance (II). Mots clés Gabon, Histoire des mentalités, Sorcellerie, Sociétés secrètes, Hommes panthères, Crédulité publique, Période précoloniale, Période coloniale. Abstract Sorcery appears to be a phenomenon holding more in communautary societies. It has existed since the Antiquity and has been evident in the territories which became the French territories at the colonial time. In Gabon, the sorcery is a part of his victim social universe with colon he has some blood links or some close relationship. This has led people to assert that the sorcerer never comes from afar. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 439-456
La sorcellerie : un phénomène inscrit dans la mentalité du peuple gabonais This article would like to show that sorcery is always present in the populations social relationships of the territory. It is divided into two parts: The first one shows the foundations and the Gabonese conception of the phenomenon (I), and the second part is concerned with the sorcery s facts from the first up to the independence eve (II). Key words Gabon, History of mentalities, Sorcery, secret societies, Panthers men, Public credulity, pre-colonial period, colonial period. Introduction Le mot sorcellerie a un caractère polysémique. Il s agit d y distinguer d après Thomas, le sorcier dont la réalité est orientée vers le mal, la nuit, la destruction, l anti-social et le magicien, au contraire, qui appartient au bien, à la lumière, au jour, à la construction et au social (1992 : 76). Cette dualité renvoie à trois registres c est-à-dire qu elle est d abord un système reflétant les relations dans le groupe social dans lequel elle se produit. Elle est aussi une pratique ou une technique impliquant l intervention maléfique et enfin, elle apparaît comme une théorie interprétative et normative de la réalité sorcière. Cette théorie sorcière est ici considérée dans sa réalité gabonaise. Ce territoire, vaste d un peu plus de 267 000 km 2 compte en 1960 444 264 habitants qui en 1930, étaient estimés à 407 000 habitants (Moulengui, 1985 : 85). Cette population, majoritairement rurale, milieu propice à la sorcellerie, se compose de nombreuses ethnies dont la réalité spirituelle renvoie à la cosmogonie bantoue fondée sur les composantes de la personne humaine dans ses relations avec ses semblables et avec l environnement. Un article sur la sorcellerie, de nos jours, s explique pour plusieurs raisons. Le phénomène entre dans les préoccupations liées à l histoire des mentalités. En outre, on en fait état de plus en plus au Gabon, suite aux meurtres rituels qui se produisent quotidiennement. Enfin, il s agit de tenter de montrer l ancienneté du phénomène enraciné dans la mentalité et l histoire du Gabon. Pour l appréhender, il importe de remonter à l année 1839 qui marque les premiers accords de cession des parties du territoire à la France, prélude à son exploration. C est au cours de ces mouvements que sont relatés les premiers faits de sorcellerie auxquels sont confrontés les explorateurs. L année 1960 440
Dieudonné MEYO-ME-NKOGHE quant à elle, marque l indépendance du Gabon, c est-à-dire la fin d une conception française du phénomène sorcier qui est en contradiction avec celle des Gabonais. Les sources permettant de traiter le sujet sont les archives regroupés au sein des cartons 5 D 64 et 5 D 233 localisés au Centre d Archives d Outre-Mer (CAOM). Ils contiennent des informations sur les hommes panthères, les sociétés secrètes, initiatiques et les affaires concernant les talismans qui entrent dans la conception coloniale de la sorcellerie. Des ouvrages existent sur le sujet. Celui de Mandrou, Magistrats et sorcières en France au XVII e siècle (1980) montre le changement de mentalité des magistrats de Paris vis-à-vis des sorcières à partir du XVII e siècle. L œuvre de Zahan quant à elle, Religion, Spiritualité et pensées africaines (1970) aborde de façon anthropologique le phénomène de la sorcellerie tandis que celui de Raponda, Rites et croyances des peuples du Gabon (1995) fournit des informations sur la conception gabonaise du phénomène. Mais parmi les sources imprimées, les ouvrages de Muchembled fournissent des informations importantes sur le phénomène en Occident du Moyen Age à nos jours. Cette documentation a permis de réaliser les deux parties de cet article dont la première présente l évolution du phénomène et sa conception gabonaise. La deuxième montre les faits de sorcellerie pendant les périodes précoloniale et coloniale dans le territoire. I. La sorcellerie : une histoire de la longue durée! C est depuis l Antiquité que plusieurs auteurs consacrent des études à la sorcellerie. Elle est considérée comme un phénomène permettant de maîtriser les forces de la nature et devient répréhensible à la fin du Moyen Age en Europe. Les Gabonais en ont une conception particulière basée sur la croyance bantoue de l existence de plusieurs entités dans la personne. I.1 Evolution de la sorcellerie L étude de la sorcellerie du point de vue historique s inscrit dans une approche basée sur l histoire des mentalités. C est vers les années soixante que cette histoire s impose comme concept dans l historiographie française. Elle désigne alors et selon Chartier «les psychologies essentielles, celles à l œuvre dans la construction du temps et de l espace, dans la production de l imaginaire, dans la perception collective des activités humaines, qui sont mises en œuvre au centre de 441
La sorcellerie : un phénomène inscrit dans la mentalité du peuple gabonais l observation et saisies dans ce qu elles ont de différents selon les époques historiques» (1998 : 39). Les origines de cette histoire sont lointaines. Elles se fondent sur l Intellectual history, apparue aux Etats-Unis au début du XX e siècle. A sa suite, Lovejoy avance l idée d une history of ideas considérée comme ayant un objet, un programme et des procédures propres. En Europe, c est essentiellement en Allemagne qu on parle de Gestesgeschichte alors qu en Italie, c est la Storia intellectuale. Il faut attendre les penseurs des Annales notamment Febvre et Bloch pour que l histoire intellectuelle soit considérée comme celle qui s écrit en son temps. Pour étayer cette affirmation, Febvre formule alors deux questions qui ouvrent définitivement le chantier de l histoire des mentalités : Peut-on réduire aux catégories historiques traditionnelles les pensées contradictoires d un homme et son milieu? Et, en qualifiant de réforme l effort de rénovation religieuse, ne faussons-nous pas la réalité psychologique d alors? En établissant ce double écart entre les manières de penser et les notions et entre ces pensées anciennes et le terrain social où elles s inscrivent, Febvre indiquait ainsi définitivement la voie à suivre pour l histoire des mentalités. C est alors et selon Le Goff qu elle s impose comme «ce qui échappe aux sujets individuels de l histoire parce que révélateur du contenu impersonnel de leur pensée» (1961 : 937-966) rejoignant ainsi la préoccupation liée à la longue durée qui est en définitive la problématique posée par Braudel dans la Méditerranée 1 et que Chaunu qualifie d histoire du troisième niveau. Le terme magie est appliqué pour la première fois aux phénomènes mystérieux au XIII e siècle. Le glissement du mot magie à sorcellerie étant, en Europe, une affaire de classe sociale. En effet, les gens instruits c est-à-dire l élite utilise, en terme d érudition le mot magie tandis que les gens ordinaires, le Tiers-Etats préfère celui de sorcellerie. Concernant celle-ci, c est Mandrou, qui le premier l oriente définitivement vers l histoire des mentalités. En effet, c est dans sa thèse 2 publiée en 1980 qu il réussit à montrer le changement 1 Fernand BRAUDEL, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1966. 2 Robert MANDROU, Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle. Une analyse de psychologie historique, Paris, Seuil, 1980. 442
Dieudonné MEYO-ME-NKOGHE d attitude des magistrats de Paris face à ce phénomène au XVII e siècle. Pour lui, à partir de ce siècle et grâce au tribunal de Paris, l approche manichéenne basée sur la religion et opposant Satan et Jésus, le bien et le mal, est abandonnée au profit d une nouvelle posture affirmant que les sorciers ne seraient finalement que de simples d esprits. L inquisition et les bûchers contre les sorcières sont alors abandonnés traduisant une évolution, une mutation lente des mentalités sur le vieux continent. Dans de nombreuses œuvres qu il a consacré à la sorcellerie, Muchembled étudie de nos jours et en Occident, le phénomène du point de vue historique 3. Dans Une histoire du diable. XII e -XX e siècle, Il avance l idée que le diable serait peut être en train d abandonner l Occident au deuxième millénaire de l ère chrétienne dans la mesure où l on constate une éclipse voire une métamorphose de l enfer (2000 : 9) ; les Européens préférant un christianisme modernisé et ouvert sur le monde même si en «1999 l Eglise catholique a défini un nouveau rituel des exorcismes, multiplié le nombre des prêtres chargés de la fonction et réaffirmé vigoureusement par la voix du Pape, la réalité de l existence du malin» (Muchembled, 2000 : 9). En fait, nous dit l auteur, chasser l enfer, il revient au galop. Dans Le roi et la sorcière. L Europe des bûchers (XV e -XVIII e siècles) 4, cet auteur fait une historiographie du phénomène, montre sa mise en doute au XVIII e siècle par les rationalistes pour ensuite affirmer que les persécutions du XVII e siècle sont dues à l affirmation des Etats dans une période où les monarchies reculaient mettant à nus les rapports entre les classes populaires d où proviennent les sorcières ; et les juges et inquisiteurs, issus des deux autres classes. La naissance du diable remonte à la dualité existante entre le bien et le mal, Dieu et le diable, la nuit et le jour Ce manichéisme fait de la vie sur terre un combat constant entre Dieu et les malins. Satan peut ainsi faire le mal autant que Dieu le lui a permis en profitant des faiblesses humaines d autant plus que le prince des enfers, promet richesses et splendeurs terrestres à quiconque l écoute (Mandrou, 1980 : 76). Pline l Ancien et Saint Augustin parlent des pouvoirs cachés de la nature dans l Antiquité. Mais c est surtout au Moyen Age, avec l omnipotence de l Eglise, qu Isidore considère 3 Robert MUCHEMBLED, Une histoire du diable. XIIe-XXe siècle, Paris, Seuil, 2000. 4 Robert MUCHEMBLED, Le roi et la sorcière. L Europe des bûchers (XVe-XVIIIe siècle), Paris, Desclée, 1993. 443
La sorcellerie : un phénomène inscrit dans la mentalité du peuple gabonais la magie comme un artifice donné à certaines personnes par des anges maléfiques (Kieckhefer, 1994 : 18) mettant ainsi à nu la dichotomie entre les deux conceptions de la magie c est-à-dire une, démoniaque impliquant l invocation des démons et l autre qui permet de connaître et de maîtriser les forces cachées de la nature. Au milieu du XV e siècle, Hartlieb dans son Livre de tous les arts interdits montre que la magie ne fonctionne que grâce aux démons qui l inspirent et l apprennent aux humains en mettant en œuvre les actions demandées. Le Malleus maleficarum 5 ou Marteau des sorcières publié à Strasbourg entre 1486-1487 fut le véritable point de départ des persécutions religieuses du Moyen Age européen dans la mesure où ses auteurs en faisaient un ouvrage de propagande destiné à convaincre ceux qui hésitaient contre l inquisition. Au temps des Lumières, deux conceptions s imposent. La première soutenue par des auteurs comme Saint André, médecin à Coutances, qui sans nier l action de Satan, affirme dans l un de ses ouvrages paru en 1725, que le diable existe bel et bien mais son action est limitée. La seconde conception retient avec le Sieur Boissier en 1731 que l existence du démon est étayée par des preuves irréfutables. Ce n est que vers le XIX e siècle et plus encore au XX e siècle que les auteurs se détachent définitivement de cette approche de la sorcellerie comme appartenant à des temps révolus. C est en ce sens qu en 1843, en Allemagne, Soldan avance l idée d un progrès continu par étapes de l esprit humain visant à libérer l homme des superstitions. 6 De nos jours et en Afrique, plusieurs auteurs s interrogent sur les rapports de la sorcellerie avec les pouvoirs établis. Dans La terre africaine et ses religions, Thomas et Luneaux après avoir décrit la personnalité africaine dans ses composantes, en arrivent à montrer le caractère ambivalent de la sorcellerie par la dualité ordre/désordre et comme expression de régulation sociale. Ainsi, la sorcellerie se transpose dans les villes, les bureaux et toutes les relations dans cet univers en sont empreintes. Et de fait, beaucoup d administratifs ou politiques sont attachés à un sorcier qui régule l aspect 5 INSTITORIS Henry, SPRENGER Jacques, Le marteau des sorcières, Paris, Plon, édition de 1993, traduite par Armand Danet. 6 WILHEM G. Soldan, GESTHICHTE der Hexenprozozesse aus den Quellen dargestellt, Stuttgart, 1843 ; 2 eme édition par H. Heppe, Stuttgart, 1880 ; 3eme édition par Max Bauer, Munich, 1912. 444
Dieudonné MEYO-ME-NKOGHE invisible de leur promotion sociale. Des mutilations fréquentes sont mises sur le dos de ces cadres, nouveaux sorciers et chaque famille à son sorcier responsables aux yeux de ses parents des décès et des échecs des autres membres de la famille. Des écoles de pensées, la Rose Croix où la Franc Maçonnerie, sont désignées comme suppôts de Satan, comme le suggère Politique Africaine 7. La sorcellerie, dans les sociétés modernes du continent, ne disparaît pas mais prend de nouvelles. Elle demeure ancrée dans la mentalité des populations vivant dans l espace territoriale qui deviendra le Gabon. I.2 La conception gabonaise de la sorcellerie (1850 à 1900) Les peuples du Gabon selon Raponda Walker divisent les hommes ayant des pouvoirs en deux groupes. Les devins guérisseurs ou féticheurs et les jeteurs de sorts ou sorciers. Les premiers sont «dispensateurs de charmes et de filtres d amour, ces mages, qui sont l oracle du pays, détiennent maints secrets bénéfiques, ou maléfiques, au nombre desquels il faut signaler une connaissance étendue des diverses propriétés de certaines plantes- qu ils utilisent pour assurer la fidélité mutuelle entre époux, pour calmer un ennemi ou s attirer de la bienveillance» (Raponda Walker, 1995 : 31-32). Quant aux seconds que l on peut qualifier de sorciers, ils n extériorisent leur évur (vampire) qu occasionnellement et surtout la nuit pour procéder à des sortilèges (Raponda Walker, 1995 : 33). Pour Atome Ribenga, le sorcier serait une «personne qui est en relation avec le diable, c est-à-dire avec les forces du mal, à des fins maléfiques. C est un sorcier, un petit connaisseur limité dans ses connaissances et ensuite parce que le peu de connaissances des lois naturelles et spirituelles qu il possède sert à faire du mal aux autres» (2004 : 14). Dans tous les cas les deux personnages, manipulent le monde des esprits que l auteur présente en trois groupes principaux. Les mannes des ancêtres, âmes désincarnées, revenants, fantômes ; ensuite les génies, fées, nymphes, sirènes hamadryades ; enfin le groupe des gnomes, lutins, korrigans, farfadets ou esprits follets (Raponda Walker, 1995 : 21-28). La connaissance de Raponda du monde des esprits semble limitée. En effet, dans le monde des esprits, plusieurs catégories existent. Il y a Dieu, les dieux célestes et les dieux terrestres. Le premier est considéré comme l essence 7 Pouvoirs sorciers, In Politique africaine n 79, Paris, Kathala, octobre 2000. 445
La sorcellerie : un phénomène inscrit dans la mentalité du peuple gabonais sublime créatrices des mondes, des êtres et des choses et de qui émanent les dieux à qui il charge de diriger le monde. Il y aurait ensuite les dieux célestes. Ce sont ces grands êtres, les puissants esprits, ces intelligences, chargées par le Dieud suprême de diriger et de continuer même à créer les mondes. Il y aurait enfin les dieux terrestres qui sont les autorités et les chefs de la terre (Atome Ribenga, 2004 : 59/60). L approche de Atome Ribenga semble prendre en compte la dimension spirituelle de la spiritualité universelle au détriment de celle de Raponda qui cite cependant l univers des esprits du panthéon gabonais. Le monde spirituel gabonais est constellé d esprits divers que seul un nombre réduit de personnes peut manipuler. Pour les Gabonais, seul un esprit ou une intelligence supérieure serait la seule capable de mouvoir les choses de l univers d où le fait que la sorcellerie est omniprésente mais imperceptible, tandis que ses actions sont manifestes par les dégâts qu elle occasionne autour d elle. De nos jours, ceux qui affichent leur réussite au Gabon sont considérés comme des sorciers. Ellis présente la sorcellerie comme étant par nature «un processus mystique dont ceux qui croient en elle pensent qu elle agit en partie à travers des forces invisibles, inconnues de la science naturelle occidentale ; la sorcellerie est par essence mauvaise dans la mesure où elle est délibérément destinée à faire du mal.» (2000 : 70). Le monde du sorcier serait celui de la nuit car les ténèbres constituent le cadre propice à ses activités et au secret d où le proverbe reprit par Zahan «Quel que soit le vol du sorcier, il attendra la nuit pour le faire» (1970 : 147). En fait, les rapports sorcellerie et nuit reposent sur la similitude entre cette période privée de lumière et une certaine forme d activité de l esprit dont le processus dépasse les principes de la logique et de la connaissance ordinaires. Il existe ainsi une grande différence entre le sorcier, être qui s adonne à la mort, à la manducation de ses victimes et le guérisseur qui se voue à la chasse et à la neutralisation du premier. Comment se produit la sorcellerie? Au Gabon, la personne naîtrait avec un organe appelé évus ayant la forme d un crabe. Normalement, chaque individu en possède ; cependant pour le mettre en action, il faut le travailler pour que celui-ci agisse dans le sens orienté vers la sorcellerie c est-à-dire la réalisation des voyages astraux, appartenir à la confrérie des sorciers et être capables de manger l esprit d un autre. Pour le Gabonais, il existerait une association de personnes agissant la nuit au dessus des contingences 446
Dieudonné MEYO-ME-NKOGHE temporelles et matérielles. Ils auraient le pouvoir de se projeter, d anticiper les événements et pouvoir disposer des autres comme ils le souhaitent. La règle de ces associations seraient que chaque membre doit, à tour de rôle, donner une personne issue de sa famille. Le lien de sang s avérant nécessaire. Les hommes panthères du Gabon par exemple se retrouvaient au sein d une marmite dont les membres étaient tenus par le secret et qui tuaient comme tue la panthère (CAOM, 5 D 64). De fait le sorcier en Afrique laisse une image d un personnage se présentant de façon étrange et affublé bizarrement. Originellement, la femme serait la créature la plus liée à la sorcellerie, à l obscurité et à la nuit. Ce lien proviendrait de sa constitution physique identique à la terre c est-à-dire à la matière inerte qui renferme en son sein la vie et qui supporte tout ce qui est nécessaire à l existence de l homme. Elle serait aussi l eau, élément de prolifération et d abondance. Son sexe représente les creux et les grottes qui déchirent la surface de la terre et permettent l accès aux profondeurs de ses entrailles. Or «ces grottes et cavernes ont fourni à l homme son premier habitat et symbolisent aussi sa dernière demeure, après la mort» (Zahan, 1970 : 148). La sorcellerie proviendrait du conflit créé par l antagonisme entre parents et voisins. En fait, le sorcier serait à la recherche incessante de son esprit. Et c est pour combler ce vide, qu il poursuit l esprit des autres humains d où l anthropophagie qui le caractérise. En fait, le sorcier ne s empare que de l esprit de ses victimes et c est à la suite de cette opération, que la victime meurt d où l expression populaire «avoir été mangé» en vampire. La manducation du double d un individu se comprend par rapport à la composition gabonaise de la personne humaine. Contrairement à l Européen, l Africain a une partie matérielle dont relève le corps. Une autre partie immatérielle à laquelle appartiennent l âme et l esprit. Si le corps dépérit, l esprit et l âme demeurent impérissables et survivent à la personne. C est ce qui explique qu un homme peut être à la fois dans son lit en train de dormir tandis que son esprit serait en train de voyager dans les airs en prenant part aux activités sorcières. Il semblerait que les sociétés communautaires africaines soient les plus attirées par le singulier et l insolite d où la sorcellerie. Elle ne sévirait alors qu à l intérieur des unités communautaires les plus significatives. Ainsi, un sorcier serait capable de réaliser la métempsycose c est-à-dire se 447
La sorcellerie : un phénomène inscrit dans la mentalité du peuple gabonais transformer en un animal (hibou ) pour nuire à quelqu un. Cette même capacité implique les voyages astraux et la possibilité de maîtriser et influencer les relations humaines. De là naît le double lien sorcellerie/modernité et sorcellerie/chrétienté. Cette corrélation apparaît dans Politique Africaine 8. C est ainsi qu à Libreville, le désir de consommation conduit les Librevillois à «se démembrer mutuellement en échangeant clitoris contre argent, villas et de rutilantes voitures 4X4» (Bernault, Tonda, 2000 : 12). Dans cet attrait pour la modernité, la religion chrétienne postcoloniale en luttant contre le charlatanisme, le reproduit plutôt d autant plus que le christianisme conforte l individualisme dans la relation de l homme avec Dieu, caractère que l on observe dans la sorcellerie moderne des villes. II. La sorcellerie : un phénomène récurrent au Gabon? Les explorateurs qui pénètrent l hinterland de l espace devenu Gabon découvrent la sorcellerie. L époque coloniale qui suit ces premières rencontres fait apparaître une conception nouvelle du phénomène tendant à diaboliser les cultures locales non liées au christianisme. II.1. Les faits de sorcellerie à l époque précoloniale (1850-1900) Les explorateurs qui ont parcouru l hinterland du territoire du Gabon furent confrontés aux faits de sorcellerie. Plusieurs d entre eux étaient surpris de découvrir des notions qui, à vrai dire, sans être étrangère à la société occidentale dans laquelle les sorcières furent conduites au bûcher, se produisaient à une période différente dans un autre contexte. Ainsi, Fleuriot de Langle rapporte la scène qu il a vécu au royaume de Dénis qui ne plaisantait pas avec les sorciers. Alors qu il se promenait dans les savanes situées à l arrière du village du roi, il fut attiré par la présence d un noir, debout au milieu de cette solitude et exposé aux rayons du soleil : «Je reconnus bien vite que cet individu ne recevait pas pour son plaisir cette douche solaire que les noirs évitent plus que nous : il était solidement fixé à un pieu ; il me fit comprendre qu il était un esclave ; il avait été arraché à sa famille qui habitait un pays lointain ; sa tribu était habile à manier les poisons ; il avait puisé la science fatale qui lui permettait de tirer vengeance de ses nouveaux maîtres. Cet esclave pouvait avoir 17 8 Politique Africaine n 79, Octobre 2000, Paris, Karthala. 448
Dieudonné MEYO-ME-NKOGHE ou 18 ans ; un long jeune avait émacié son corps qui était couvert de plaies hideuses ; il était condamné à être mangé par les fourmis Je fis à Denis des reproches sur sa cruauté inutile, en lui disant qu il fallait bien exécuter cet homme s il était coupable, mais qu il était horrible de le laisser tout vivant en pâture aux fourmis ; il me répondit que cet esclave était sorcier et empoisonneur. Le lendemain je ne le retrouvais plus» (Merlet, 1990 : 50/51). Ce que le roi qualifie de sorcellerie ici n est autre chose que ce que l on nomme malveillance et la méchanceté. Le jeune homme destiné à un triste voulait manifestement se débarrasser de son maître en la personne du roi. Il semblerait que le jeune homme voulait se venger des mauvais traitements subis d où la tentative d empoissonnement. Ce qui semble cruel à l explorateur Du Chaillu c est de faire subir, durant des jours un traitement cruel avant de trouver la mort d où la suggestion de l explorateur afin que les souffrances su jeune homme soient abrégées. Même si l explorateur ne retrouva pas le jeune homme le lendemain, cela signifie-t-il forcément sa mort après l intercession de Du Chaillu? Alors que les missionnaires créent des écoles et forment de jeunes sensés apporter un changement à la société autochtone. Il se trouve que l instruction et le zèle de ces jeunes gens, les mettaient parfois en danger de mort. C est ainsi qu entre les années 1880 et 1914 lorsque les missions pahouines furent lancées, plusieurs de ces jeunes moururent de cause inconnue comme le rappelle Merlet : «Ils devenaient subitement malades, dépérissaient sans cause apparente et sans espoir de guérir. On allait les voir On les trouvait résignés : je suis empoissonné Me nga nong biang abi, biang awu» (1990 : 311). La raison de ces morts proviendrait de notables jaloux, de polygames évincés ou du conseil des anciens qui n apprécient pas le nouveau statut de ces jeunes dans la société. En effet, ils deviennent les interlocuteurs des Européens d abord, puis des autochtones qui aspirent à la modernité ensuite. Ils s expriment en français, évangélisent parfois à la, place des missionnaires d où leur influence grandissante dans la communauté. Or, cette influence nouvelle, porteuse de changements dérangent d où probablement leur élimination par des procédés loin d être sorcier d où le fait que c est «par dizaine que ces grands garçons, prémices de nos œuvres, moururent ainsi sous nos yeux» (Merlet, 1990 : 311/312) de sorcellerie. 449
La sorcellerie : un phénomène inscrit dans la mentalité du peuple gabonais Puisque la mort n est jamais naturelle chez les Noirs d après les colonisateurs lorsque celle-ci survient, celui qui l aurait provoqué en mangeant l âme du défunt est recherché. C est ainsi que lors de la mort du frère d un chef dans le village fang d Adamoga vers les années 1880, le conseil désigna, sous l instigation du sorcier du village, une vieille dame comme coupable. Merlet affirme que cette dernière «paraissait complètement abrutie de l accusation qui pesait sur elle et essayait maladroitement de se défendre, mais déjà on l avait liée au cou et aux pieds d une chaîne de pirogue qui la mettait hors d état d esquiver les suites de son sort» (1990 : 312). Ces accusations de sorcellerie reposent sur l Evus. Les autochtones considèrent que chaque homme en possède et Raponda a une approche analogue qui fut remise en question par les colons lorsqu ils parvinrent à démontrer, après une autopsie pratiquée par le Nganga sur un prétendu sorcier, que l organe dont on parlait avec tant de passion, n était autre chose qu une viscère humaine normale. En tout cas pour les autochtones, l Evus serait un petit animal qui vivrait dans le corps d un individu. Il serait «une bête pourvue de pattes, avec des yeux, une bouche et une langue, mais sa spécialité est de voyager à travers les organes où, disent-ils, elle cause de nombreux troubles» (Merlet, 1990 : 314) d où le fait que les Noirs reconnaissent souvent avoir les vers dans le corps. II.2 Les représentations coloniales de la sorcellerie (1900-1960) La période dite coloniale débuterait avec les sociétés concessionnaires en 1898. Elle marque aussi le contrôle du territoire par des sociétés qui ont pour mission d exploiter les zones mises à leur disposition par l administration coloniale. Parmi ces sociétés, la Société du Haut Ogooué (SHO) est l une des plus importantes. Elle possède un territoire vaste d une centaine de milliers de kilomètres carrés et étend ses succursales sur les bords des grands fleuves et les villes jusque dans les zones les plus reculées. Ainsi, durant cette période apparaissent trois approches du phénomène qui montrent la permanence de son existence dans le territoire qui deviendra Gabon. Par rapport à la sorcellerie à l époque coloniale, trois éléments sont mis en évidence. Ils sont liés aux sociétés des hommes panthères, aux sociétés d initiation et aux vendeurs d amulettes et de talismans qui agissent par 450
Dieudonné MEYO-ME-NKOGHE catalogue interposée. Concernant les hommes panthères, le Gouverneur du Gabon marque sa préoccupation par rapport à elles. Pour lui, les hommes panthères seraient «une association secrète présidée par un chef comprenant de 4 à 9 membres dont l activité consiste à tuer comme tue la panthère» (CAOM, AEF, 5 D 64). La conception coloniale de la sorcellerie serait ainsi en contradiction avec celle des autochtones. Si pour les peuples du Gabon, elle est d abord un fait de l esprit, le colonialiste imbu du cartésianisme et recherchant la preuve en toute chose, ne peut que classer la sorcellerie comme phénomène visible. Pour les autochtones, ce qui relève de la sorcellerie est le fait de l invisible, de l esprit et de l âme. Les parties invisibles du corps sont les plus concernées par le phénomène. Ce qui n est pas le cas des colonialistes qui dénoncent les associations pratiquant l anthropophagie à des fins mystiques Le sacrifice humain et la manducation des victimes sont ainsi des phénomènes anciens plongeant leurs racines dans les périodes reculées. En Amérique précolombienne par exemple, il constitue une offrande d énergie vitale afin d assurer la perpétuation du monde d où la nécessité d alimenter la terre et le soleil, figures affamées et assoiffées, de l énergie vitale du transfert de l énergie vitale afin de transmuer la mort en source de vie (Duverger, 2004 : 38/47). C est ainsi que dans la subdivision de Mayumba, le Lieutenant Gouverneur du Gabon adresse un rapport au Gouverneur Général de l AEF en date du 29 juillet 1925 par lequel il lui annonce qu il s est produit l assassinat de six autochtones par des hommes panthères (CAOM, 5D64, AEF) appelés ici à tors des hommes tigres étant donné que le tigre n existe pas en Afrique. Il faut dire que les hommes panthères sont fort audacieux. Dans la soirée du 29 juin 1925, ils poussent «l audace jusqu à assassiner 2 indigènes dans une plantation à très courte distance de l endroit où se trouvaient les gardes régionaux» (CAOM, AEF, 5D64). Ici les hommes panthères narguent l autorité coloniale et montrent aussi les limites de ce qui ne peut être lié à la sorcellerie. Car s il en était question, le meurtre se serait produit de nuit car, il faut le dire, la nuit est le moment propice par lequel les sorciers agissent. Que cela ne tienne ce que l on peut déceler de sorcier serait simplement l acte de manducation par lequel on capte l esprit de l autre en mangeant ses parties les plus nobles d où l assertion du Lieutenant Gouverneur pour qui 451
La sorcellerie : un phénomène inscrit dans la mentalité du peuple gabonais ces meurtres seraient «causés par une sorte de folie mystique ayant son origine dans une croyance religieuse barbare. Leurs auteurs seraient persuadés qu en tuant leurs semblables, ils servent l esprit du bien» (CAOM, AEF, 5 D64). Les populations du territoire qui deviendra le Gabon sont persuadées du pouvoir sorcier d où le fait qu ils se laissent dépouiller de leurs biens par la crainte que leur inspirent ces hommes comme cela se passe en 1946 dans la subdivision de Mitzic. Dans cette localité du nord Gabon «la population des villages est exploitée par ces féticheurs. Ils demandent argent, volailles, cabris aux indigènes qui vivent dans la crainte et n osent pas refuser. Ils font également le commerce des médicaments qui sont des poisons fabriqués avec des déchets humains, de cadavre en particulier» (CAOM, AEF, 5D 233). Ce qui se produit dans le territoire voisin du Gabon, le Moyen- Congo est édifiant et montre la similitude voire la continuité des actes de prélèvements d organes que l on peut encore vérifier de nos jours. En effet, les membres d une secte, appelée Edio et ayant pour totem le caïman, avaient pour habitude de s en prendre aux personnes seules. Les membres de la secte, après avoir immobilisé leur victime, lui font subir les opérations suivantes : «Le front est percé en son milieu et la matière cérébrale est extraite ; la langue et les parties sexuelles sont sectionnées La matière cérébrale, la langue et les parties sexuelles sont hachées, cuites et enterrées dans la forêt avec le récipient qui a servi à la cuisson» (CAOM, AEF, 5 D 64). Il semblerait que ces sacrifices sont effectués dans le but de prendre du gibier, car d après le même rapport «c est à ces endroits que le chasseur vient faire des invocations pour tuer beaucoup de gibier» (CAOM, AEF, 5 D 64). En fait ici on sacrifie aux esprits de la chasse, en faveur de la communauté, afin de prendre du gibier. Ce n est plus le cas de nos jours où les sacrifices sont réalisés à des fins de pouvoir personnels. Un rapport politique daté du 3 mai 1952 relate un fait important survenu dans le district de Cocobeach. Celui-ci concerne la secte Bwiti que les colonisateurs, dans leur classification, qualifie de sorcière. Dans l optique des autochtones elle relèverait plutôt de la religion comme le suggèrent les travaux en cours d Atome Ribenga, présentant le Bwiti 452
Dieudonné MEYO-ME-NKOGHE comme une manière négro africaine de communier avec le divin 9. Les membres de cette religion, en 1952, s intéressaient au cours de cette là à la personne du jeune Obame N Dong, orphelin de 20 ans habitant Bissobinam. Ce dernier reprochait à son oncle, grand Bwitiste de l avoir vendu pour une somme de 40 000 f aux partisans de la secte de son canton afin d en être sacrifié aux rites. Il semblerait que ce soit l un des supers chefs de cette secte, habitant Libreville qui aurait exigé un sacrifice humain à quiconque voudrait prendre la succession du chef Assoume Ekomie décédé en juin 1950. Ce super chef, aurait fait savoir que pour accéder à ce poste «il fallait lui offrir un homme en sacrifice» (CAOM, AEF, 5 D64). Moins dramatiques sont les faits de sorcellerie, d après les colons, relevant de la crédulité dont font preuve les autochtones. Les colons pensent que les autochtones sont en effet naïfs et trop crédules par rapport aux agissements des charlatans. Cette croyance repose sur le fait que les habitants du territoires tombaient sous le coup de la publicité des prospectus de personnes se faisant passer pour des professeurs et des mages de la magie indienne. C est ainsi que durant les années cinquante, il était proposé aux populations de l Afrique Equatoriale Française des bijoux miraculeux sensés apportés «des pouvoirs surnaturels qui leur permettent par exemple de réussir à un examen, d obtenir un emploi ou un avancement ou encore de trouver une fiancée» (CAOM, AEF, 5D 233) comme le révèle le Bulletin d Information numéro 115 du 29 novembre 1957. Et de fait, nombreux sont les personnes se réclamant d être des professeurs, mages, devins qui proposent des bijoux comme la maison Nice-Bijoux dont le catalogue, Bijoux symboliques de France propose près de cent cinquante bijoux aux titres révélateurs. Il y a la roue de la fortune (bijoux n 113) qui apporterait de la richesse à ceux qui en sont avides notamment les commerçants et les hommes d affaires. De sorte qu avec de telles considérations, il semble difficile de discerner le vrai et le faux dans la considération coloniale de la sorcellerie, même si le phénomène semble perdurer et changer de forme. 9 Ribenga ATOME, La tradition bwitiste, voie directe de communication avec le divin, Libreville, La maison Gabonaise du livre, 2004. 453
Conclusion La sorcellerie : un phénomène inscrit dans la mentalité du peuple gabonais La sorcellerie se produit dans les sociétés depuis l Antiquité. Au Gabon, les populations côtoient, dans le cadre des sociétés traditionnelles, les sorciers. L approche coloniale du phénomène contraste avec la conception gabonaise dans la mesure où les sociétés secrètes des hommes panthères, du Bwiti ont d abord un rôle social et éducatif. En fait ici, les colons condamnent ce qui ne relève pas de la religion chrétienne. Les hommes panthères, sont une société initiatique qui a des règles particulières. Leur consommation de chair humaine relèverait du rite manducatoire par lequel on prend la force vitale de l ennemi pour renforcer le pouvoir des vivants. Cependant, après l indépendance et le développement des villes, la sorcellerie connaît une mutation. Les nouveaux sorciers étant ceux qui affichent leur réussite c est-à-dire les cadres politiques et administratifs. Les meurtres qui se produisent à Libreville bien qu ayant une origine trouble, semblent commis à des fins de pouvoir. Ils ne respectent plus les règles d antan c est-à-dire avoir un lien de sang avec la victime, et être cédé par son parent direct. Avec le modernisme, la sorcellerie évolue vers la règle de la loi du plus fort et du plus riche. En fait, il semblerait que l envie de promotion sociale rapide et la possession des biens matériels importants soient la cause de ces excès. En fait, la sorcellerie loin de régresser semble appartenir à l univers mental des Gabonais. Elle se mue, d où le fait qu elle s inscrit dans la vie quotidienne et relève de la mentalité gabonaise pour justifier ce qui dépasse l entendement, les forces et la logique humaine. Sources Archives CAOM, AEF, Affaires Politiques (1925-1953), 5 D 64, Fétichisme, sociétés secrètes en AEF, correspondances, rapports et affaires diverses ; étude du fétichisme en AEF, Documentation. CAOM, AEF, Affaires politiques (1946-1957), 5 D 233, Charlatanisme, Sorcellerie, Magie, Affaires diverses, lutte contre le charlatanisme. 454
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ENTRE REEL ET UTOPIE : LA REPRESENTATION DU VILLAGE TRADITIONNEL DANS LE ROMAN GABONAIS 1 Ludovic OBIANG Institut de Recherche en Sciences Humaines Libreville (Gabon) Résumé Le récit est l un des fondements de l identité et de l évolution des peuples. Le Livre de l Exode chez les Juifs, l Odyssée des Hellènes, Kaydara des Peuls, Soundjata des Malinké, le Mvett des Fangs, etc, ont, chacun à sa manière, le transposé de leur communauté respective, en même temps qu ils en influencent le devenir. Le roman contemporain ne déroge pas à cette attribution, même s il s est de plus en plus orienté vers une interrogation de sa propre économie, de son fonctionnement interne. Tributaire majoritairement du récit, il demeure aujourd hui le condensé des sociétés qui lui servent de prise, traducteur de leurs valeurs et de leurs mutations, en même temps qu il contribue, par rétroaction, à leur édification progressive. C est dans ce double sens qu on peut étudier la présence du village traditionnel dans le roman gabonais contemporain. Examiner ses représentations dans les textes, aussi bien mimétiques qu éthiques, et en 1 Ce texte est la version remaniée d une communication donnée à l occasion d un séminaire organisé par le Laboratoire Universitaire de la Tradition Orale (LUTO) sur le thème «Clans, Lignages et Villages» (du 10 au 15 mai 1999). Notre corpus se limitera donc aux romans publiés jusqu à cette date, soit les mêmes que nous analysons dans notre article consacré au roman gabonais (cf. bibliographie en annexe). Depuis cette date, un certain nombre de romans ont été publiés qui viennent confirmer la grande vitalité de la littérature gabonaise. Nous souhaitons que ces œuvres plus récentes soient lues sous l éclairage du présent article afin de vérifier si, selon le mot de Cheikh Anta Diop «les grandes lignes [en] sont solides et les perspectives justes». Autrement, cet article ayant été conçu à l initial pour une rencontre d anthropologie et pour une thématique spécifique, on admettra qu il ait d abord des visées anthropologiques et que l accent soit porté sur une certaine perception du village «traditionnel». C est ainsi qu on ne retrouvera pas forcément les descriptifs d usages et de pratiques rituelles de même que les relevés des genres de littérature orale qui constituent très souvent la méthode en matière de critique «traditionnaliste» africaine. Annales de l Université Omar Bongo, n 11, 2005, pp. 457-474
Entre réel et utopie : la représentation du village traditionnel dans le roman gabonais induire des propositions sur le degré de déculturation des populations gabonaises et sur la capacité des romanciers à anticiper l avenir. Voici l objet que nous nous sommes donné. Mots Clés Récit ; Village, Lignage, Matiti, Ville, Utopie. Abstract : The account is one of the bases of the identity and the evolution of the people. The Book of the Exodus at the Jews, of Hellènes, Kaydara of Peuls, Soundjata of Malinké, Mvett of Fangs, etc, each one with its manner, are transposed of their respective community, at the same time as they influence some to become it. The contemporary novel does not derogate from this attribution, even if it were directed more and more towards an interrogation of its own economy, of its working procedure. Tributary mainly of the account, it remains today the digest of the societies which are used to him as catch, translator of their values and their changes, at the same time as it contributes, by feedback, with their progressive construction. It is in this double direction that one can study the presence of the traditional village in the contemporary Gabonese novel. To examine its representations in the texts, as well mimetic as ethical, and to induce proposals of them on the degree of deculturation of the Gabonese populations and on the capacity of the novelists to anticipate the future, here is the object that we were given. Key words Key Account Village Matiti Town - Utopia Le récit, qu il soit traditionnel ou moderne, est un des fondements de l identité des peuples. Il constitue pour Grégoire BIYOGO «la source la plus plausible des valeurs culturelles et religieuses des peuples» 2. Fait de culture, en tant que produit d une intellection, il est aussi facteur de culture de par l influence qu il exerce en retour sur les individus. Non seulement il incarne les valeurs et les modèles d un peuple à un moment donné de son histoire, mais il porte aussi en lui leurs interrogations inconscientes, leurs non-dits et leurs angoisses. On peut légitimement évaluer le degré de déculturation ou de vivacité des sociétés lignagères gabonaises en étudiant leur incarnation dans le 2 Grégoire BIYOGO, L'Ecriture et le Mal, Théorie du Désenchantement, Thèse de Doctorat Nouveau Régime, Université Paris Sorbonne - Paris IV, Mai 1990, p. 434. 458
Ludovic OBIANG roman. Quelle place y occupent des catégories fondamentales comme le village, le clan, le lignage ; sous quels aspects apparaissent-elles? Au-delà des affirmations de surface, quelles mutations profondes et quelles perspectives les choix d écriture sous-tendent-ils? Voici les questionnements qui animent le présent article. Il s organisera de ce fait en en trois principales articulations. Partant d une perspective strictement descriptive : (organisation spatiale et architecture puis organisation sociale et catégories identitaires), nous envisagerons pour finir une lecture éthique du village. L intérêt pour nous étant d accéder à cette capacité d anticipation et de sublimation qui de tout temps a fait de l Artiste un visionnaire, sinon un démiurge 3. I. Organisation spatiale et architecturale D entrée un double constat s impose. Primo, conformément à une situation générale et ancienne, «la peinture de la société traditionnelle occupe incontestablement une place considérable dans l œuvre des poètes et des romanciers» 4 gabonais. «Le lecteur est surpris, poursuit le critique, par l abondance, la récurrence et parfois même le retour en force de motifs empruntés au monde de la tradition» 5. Secundo, contrairement cette fois à une idée courante, le roman gabonais n est pas réaliste, encore moins naturaliste, au sens strict des «courants» littéraires qui domineront le XIX e siècle littéraire en France. On n y décèle pas la recherche documentaire, l obsession du détail et les présupposés scientistes (génétique, hérédité) qui vaudront à l école réaliste d être traitée «d artisanat du style» et de 3 Pour reprendre (très) approximativement les catégories de la socio-critique de Claude Duchet, qui renvoient à des contenus bien plus complexes, on pourrait dire que notre étude examinera d une part la société réelle ou historique telle qu elle apparaît à travers le roman, avant de voir en quoi les auteurs font œuvre de création originale en produisant une véritable société textuelle. C est à ce niveau que se situe toute la dimension «littéraire» de notre travail. L espace littéraire en tant qu univers «de papier», mais susceptible d anticiper le réel ou de l influencer. L écrivain doit montrer face à l anthropologie, science humaine par excellence, le même degré d anticipation que les écrivains de science fiction manifestaient avec les sciences dites exactes. 4 Jacques CHEVRIER, Anthologie nègre, Paris, Armand Colin, Coll. «U», p.123. 5 Idem, p.124. 459
Entre réel et utopie : la représentation du village traditionnel dans le roman gabonais «sous-écriture» par Roland Barthes 6. A moins que nous souscrivions à l hypothèse de Claire L. Dehon selon laquelle il existerait une forme spécifique de «réalisme» africain, au modèle du réalisme «merveilleux» qui aujourd hui encore distingue nombreux romans antillais : Le lecteur occidental doit donc s attendre à ce que les éléments constitutifs du réalisme africain ne ressemblent pas tous à ceux qui existent dans la littérature française, ni qu ils soient employés de la même manière et dans les mêmes buts, ni que le mode suive une évolution identique 7. Les descriptions dans le roman gabonais peuvent sembler, en effet, insuffisantes, lapidaires, dotées de caractérisations souvent allusives, métaphoriques et métonymiques. Ainsi Ferdinand Allogho- Oke peut-il affirmer que la rue du village de Mba-Ngôme était aussi droite que «la raie d un Yorouba en pleine fête.» 8 Pour Okoumba-Nkoghe, les villages «kanigui» d Alélé et de Ngabaama se caractérisent presque exclusivement par leurs «toits de paille», au point que ce trait descriptif se confonde dans l esprit du narrateur avec les noms de ces villages. 6 Roland BARTHES, Le degré zéro de l écriture, Paris, Seuil, Coll. «Point», 1953, 1972, p. 49. Le critique français instaure un questionnement sur le réel qui mérite d être élargi à la littérature africaine en général. Cette littérature présentée pendant longtemps comme réaliste par excellence n est-elle pas plutôt le chantre d une certaine vision du monde, conventionnelle et entendue? Nous pensons nous que la réalité africaine est beaucoup plus riche et complexe que ne le révèle la littérature «idéologique» qui a prévalu jusqu à présent. Le monde du «surnaturel», qui double l univers africain mérit,e par exemple, d être mieux appréhendé par les écrivains. 7 Claire L. DEHON, Le réalisme africain, le roman francophone en Afrique subsaharienne, Paris, L Harmattan 2002, p17. Dans cette œuvre qui pêche quelquefois par son côté péremptoire et souvent schématique, Claire DEHON, s attache à enraciner le réalisme dans l histoire politique de l Afrique et à souligner les manifestations aussi bien matinales que récentes de cette forme particulière de réalisme. L enjeu d un tel postulat est qu il peut soit totalement désincarner la notion de «réalisme» soit favoriser une complexification et de la notion et de la théorie littéraire en général. L auteur penche pour la seconde option. Ce qui l amène à construire une véritable poétique du roman africain qui privilégie l indice, la métaphore et le positionnement idéologique au détriment de la précision picturale et même chirurgicale qui caractérisait les réalistes du XIXè en France. 8 Ferdinand ALLOGHO-OKE, Biboubouah, chroniques équatoriales, Paris, L Harmattan, 1985, p. 18. 460
Ludovic OBIANG Pour Auguste Moussirou, le village n existe plus que par le nom (Mourindi, Mwalo) et par la présence d une aïeule aimante qui en entretient la flamme mythologique. Pour Armel Nguimbi Bissielou, le village est un poste où l on fait escale le long d un trajet semé d embûches et qui se limite à quelques cases, des cuisines, un corps de garde et l hospitalité sans limites d un chef facétieux. Autrement, chez la plupart des romanciers, et en particulier chez Okoumba-Nkoghe (Siana, La mouche et la glu), le village est souvent assimilé au campement ou au bidonville qui jouxtent la ville. Il y a là un cas intéressant de transfert ou de transposition des usages villageois dans l univers citadin. Le bidonville représente souvent le refuge au sein duquel le héros se protège des agressions de la ville. C est dans le bidonville que se reforment les liens claniques et le minimum de cohésion ou de solidarité familiales, sinon nationales. Il y a là comme une ironie du sort, comme une unification à l envers que Hubbert Freddy Ndong-Mbeng a parfaitement traduit dans son roman au titre éponyme : Les matitis : [ ] Tous les matitis de Libreville n ont à aucun moment une ethnie qui leur est propre. Dans chaque matiti on retrouve toujours des originaires de divers groupes ethniques, même si la bonne cohabitation entre eux n est pas toujours évidente. [ ]. En même temps qu on retrouve diverses ethnies dans un même matiti, on retrouve aussi, les «frères» qui ont traversé forêt et savane pour venir «chercher la vie» à Libreville 9. Comme si le rêve d unité nationale ou d intégration régionale des politiques avait trouvé son accomplissement, non pas dans la «cité», prestigieuse à l image de la mégapole occidentale, mais dans le matiti, ce rebut architectural et social où la nécessité de l urgence atténue les frontières artificielles de la tribu, de l ethnie ou de la nationalité. Et, même si le matiti chez Laurent Owondo peut donner l impression d un univers sans issue, étouffant et avilissant (ce qui est le propre même du bidonville), il n en demeure pas moins que «ces pauvres univers en contre-plaqué», suivant la périphrase de Hubert-Freddy 9 Hubert-Freddy NDONG MBENG, Les matitis, mes pauvres univers en contre-plaqué, en planches et en tôle, Paris, Sépia, 1992, p.11. 461
Entre réel et utopie : la représentation du village traditionnel dans le roman gabonais Ndong Mbeng, sont le lieu d accueil du «déguerpi» sans abri et représentent, à l inverse des quartiers «résidentiels», l espace où s exprime encore les vestiges de la proximité, de la solidarité et la force de survie qui caractérisaient naguère les villages traditionnels. Si chez Okoumba-Nkoghe ou Angèle Rawiri, le village est vite assimilé au matiti qui gangrène la ville, chez Laurent Owondo (Au bout du silence), le village n est d abord qu un étalage imprécis de cases entre un fromager et un cours d eau hiératique, «la rivière-aux-gros-galets» (p. 41). Ces deux éléments du paysage pourraient fonctionner comme de possibles invariants dans la mesure où on les retrouve tout aussi bien chez Jean Divassa (La vocation de Dignité) que chez Okoumba-Nkoghe. Une seule description véritablement appuyée pour l ensemble du corpus, c est celle du village de Mba-Ngôme dans Biboubouah (pp. 18-19), village présenté comme fondation ancestrale du narrateur. Il s agit d un village-rue traditionnel avec son allée principale entre-coupée de corpsde-garde et les deux rangées d habitations qui se font face. Il faut noter une curiosité dans cette description, la présence d une église catholique dans un milieu qui se veut hiératique et authentique. La même remarque vaut pour le roman de Jean Divassa, où la religion catholique incarne assez ouvertement le pôle de valeurs positives par excellence en opposition à l obscurantisme de la tradition. La destruction de l église de Dugandu (p. 81), à l image de celle d Umofia dans Le monde s effondre 10, symbolise le refus obstiné de la civilisation, et le processus d évolution sociale, comme la progression de l intrigue, ne sera relancé qu une fois l église reconstruite. Cette omniprésence de l église devrait être symptomatique d une déculturation en profondeur, quand on sait l ancrage «vitaliste» des populations qui servent de cadre au récit. De même, on notera chez Okoumba-Nkoghe la présence d un «bâtiment long de plusieurs mètres, en dur, couvert de tôle, aux murs parés de blanc» 11. Ce dernier se présente ainsi de lui-même : «c était là l école 10 Chinua ACHEBE, Le Monde s effondre, Paris, Présence Africaine, 1966, 1972. 11 OKOUMBA-NKOGHE, Siana, aube éternelle, Paris, Silex, 1986, p. 21. 462
Ludovic OBIANG laïque où on initiait les fils Kanigui au pouvoir des sciences et des langues du monde qui ébranlent les hiérarchies chancelantes, les démocraties mourantes» 12. On voit bien que, conformément à l analyse de Claire Dehon et à l instar des autres auteurs africains, les auteurs gabonais se soucient finalement peu de la précision ou de l équilibre de la description. Un détail émergera et s imposera à la conscience du narrateur/écrivain, en fonction de sa charge affective ou idéologique : Quant aux descriptions du milieu, les auteurs ne les traitent pas comme d utiles sources d information ou comme des ornements littéraires nécessaires pour aider l imagination visuelle du lecteur. Elles signalent un monument, un objet, la présence d une forêt, d une route, d un animal selon les besoins de la narration ou selon les symboles qu ils contiennent. Ils y passent quelques lignes pour mettre en évidence le significatif sans chercher à créer un tableau 13. Autrement, il faut relever comme de véritables invariants, les descriptions lapidaires de cases, de cuisines, de corps de garde, en matériaux divers, aussi bien traditionnels (écorces éclatées, terre cuite, paille, etc.) que modernes (parpaings, planches d okoumé, tôles ondulées, etc.). L ensemble donne l impression d une profonde misère, de communautés villageoises engluées dans une précarité sordide, humiliante, dépourvues de toute créativité et de tout dynamisme, dépendantes de la ville qui les approvisionne en illusions et en pacotilles diverses. Ce délabrement matériel se traduit par un appauvrissement extrême du lexique. Les romanciers se servent de termes empruntés au vocabulaire français sans prendre en compte leurs connotations culturelles et ce qu ils peuvent avoir de réducteur une fois appliqués au contexte gabonais. Ils parleront ainsi de «maison», de «banlieue», de «contrée», de «bourgade», de «hangar» et même de «cité» (Okoumba-Nkoghe) sans que ces termes ne parviennent à restituer la particularité, sinon la complexité des réalités ainsi désignées. Incontestablement les textes renvoient l image d un cadre villageois indécis, imprécis, quand il n est pas inavouable, dénué (dans 12 Idem. 13 Claire L. DEHON, Le réalisme africain, op. cit., p. 368. 463
Entre réel et utopie : la représentation du village traditionnel dans le roman gabonais l esprit des romanciers) de la superbe hiératique ou mystique que lui avait reconnu naguère la négritude. Qu en sera-t-il de l organisation sociale, du tissu visible ou invisible des relations communautaires? II. Organisation sociale et catégories identitaires A ce niveau, le constat de l insuffisance documentaire reste valable, mais les descriptions et les informations sont un peu plus fournies. De toute évidence, l organisation sociale sous-tendue par les textes est celle de la société lignagère bantoue, avec ses variantes ethniques ou régionales. On retrouve ainsi la patrilinéarité des Fang (Biboubouah), des Mpongwé (Au bout du silence), et la matrilinéarité des Punu (La vocation de Dignité), des Obamba (Siana). Toutefois, dans l ensemble on note une prédominance certaine de la branche maternelle, sinon du personnage de la mère, à l image d une tendance générale du roman négro-africain que de nombreux critiques ont abondamment noté : Le père est ici l élément gênant, l entité qui corrompt l harmonie familiale. [ ] Et la solitude qui le condamne confirme sa stérilité dans un univers qui le nie. A défaut d obtenir sa dimension du volume de ses responsabilités sociales, il limite le champ affectif, en assumant dans l œuvre les rôles dérisoires et les répliques sans substances des existences timides 14. D une façon générale, [ ], si la mère du héros est toujours présente, souvent vénérée, on est frappé au contraire par l absence du père, ou par l opposition fréquente du père et du fils 15. Ici, l anthropologie peut venir en aide à la littérature, en apportant un éclairage crucial à un phénomène que la seule vérité littéraire n explique pas. L effacement du père dans la littérature négroafricaine ne serait-il pas la réminiscence littéraire d un matriarcat primitif? 16 A moins que la référence à cette discipline n autorise 14 Ghislain GOURAIGE, Continuité noire, Dakar-Abidjan, NEA, 1977, p. 38. 15 Roger CHEMAIN, La ville dans le roman africain, Paris, L Harmattan/ACCT, 1981, p. 233. 16 Cf. à ce propos Cheikh Anta DIOP, L unité culturelle de l Afrique noire, Paris, P.A., 1959, 1982. 464
Ludovic OBIANG simplement une «lecture» de ce phénomène qui dépasserait l enchaînement actionnel et la tentation du mimétisme pour atteindre aux principes, aux fondements mythologiques des œuvres. En effet, une explication qui partirait de la réalité sèche verrait cette dépréciation comme la conséquence d une crise sociale (prolongement de la crise coloniale) qui aurait démis le père africain de son autorité ancienne et l aurait transformé progressivement en une créature sans repères, s abandonnant aux émotions et aux instincts divers qui l agitent. Le père violent, le père et les plaies qu il inflige symbolise également la créature abusive et abusée, miroir d une race dépouillée et témoignage des déviations mentales qui lui sont assurées. [ ] Au-delà de ses fautes, il y a ses déficiences que la société a délibérément entretenues et qui font de lui un mécanisme aveugle, réglé pour multiplier les abus 17. Mais le fait même que cette occultation du père existait déjà dans les récits traditionnels, dans un personnage comme l enfant terrible par exemple, nous suggère une autre explication. Et si la Mort du père était le préalable, la condition sine qua non à l accomplissement et narratif et social du héros. Le héros négro-africain serait ainsi un orphelin par définition, un héros civilisateur en quête du «père», c est-à-dire du paradis perdu des valeurs fondamentales 18. Espace mythique, mythologique, transcendantal, dont les terroirs fictif ou réel ne sont que de bien pâles reflets. De ce fait, les romans gabonais, à l image de leurs homologues africains manifesteront une mobilité extrême des personnages, en quête d une résidence fixe de valeurs et de savoirs. Toutefois, même à ce niveau, la forme de localité respectera les catégories réelles. Patrilocalité chez les Fang et les Mpongwé, sinon virilocalité (Au bout du silence). Matrilocalité chez les Punu et les Obamba, du moins en ce qui concerne les enfants. Le jeune héros de Siana naît d une union exogamique qui voit l affrontement de deux ethnies à la dominante inverse, patrilinéarité 17 Ghislain GOURAIGE, Continuité noire, op. cit., p. 39-40. 18 C est une lecture que nous avons défendue à l occasion de nombreux travaux (cf. Bibliographie en annexe). 465
Entre réel et utopie : la représentation du village traditionnel dans le roman gabonais des Fang (ethnie du père) et matrilinéarité des Obamba (ethnie de la mère). De par la situation précaire du père, instituteur en pays obamba, matrilinéarité et matrilocalité prévaudront (p. 38). A la pointe extrême d une telle ligne, le roman La vocation de Dignité présente une héroïne dont le père n est cité qu une seule fois en quelques 220 pages! Mais dans l ensemble, l angle de vue de la localité traditionnelle apporte une lumière accrue au drame du déracinement, celui par exemple de Kota, père du héros Anka (Au bout du silence), qui abandonne en même temps que son village au bord de la mer, la virilocalité qui le valorisait naguère. Condamner à l exil, recueilli avec toute sa famille par un parent de sa femme, il sombrera dans ce désenchantement profond qui, nous l avons vu, caractérise le «père» africain (pp. 65 à 70). Autrement, les romanciers n insistent pas suffisamment sur les généalogies et le décompte du lignage, mis à par Laurent Owondo (Au bout du silence) qui égrène l ascendance de Anka (p. 29). Pour Auguste Moussirou (Parole de vivant), Ytsia Moon l orphelin passe sans transition du souvenir éploré de ses défunts parents à l ascendance mythologique de son peuple, avec la figure cyclopéenne de Moukélémbémbé, associée aux faits de nature divinisés (fleuves, grottes, plaines, gorges, arbre, etc.) : Moukongu-Dizambou, Mwabi, Kongo, Lemb, etc. Jean Divassa présente une famille intéressante regroupée autour de son patriarche Oncle Mâ, mais il est difficile de la mettre en arbre, car les indications manquent. Toutefois, la cohésion de cette famille met en relief le rôle ambigu de Dignité, petite fille de l Oncle Mâ, qui contre vents et marées décide de se faire religieuse. En optant pour la vocation religieuse, Dignité menace d interrompre la lignée. Cette perspective fera l objet d une discussion anxieuse entre sa mère et Oncle Mâ (pp. 106 à 110). C est là une opposition du second degré qui contrarie le ralliement avoué de la narration au catholicisme. Inconsciemment, Jean Divassa incarne les contradictions terribles entre les prescriptions du catholicisme et les mécanismes régulateurs de la tradition. C est là toute l opposition entre la raison subjective des textes et leur raison objective, 466
Ludovic OBIANG fondée sur la capacité du texte à produire du sens par lui-même, par un jeu d interrelations entre ses composantes internes 19. Dans Siana, Okoumba-Nkoghe présente un autre cas intéressant de dissension familiale (et bientôt lignagère), entre Kiéssé, grand-mère du héros et Umangui son frère. Pour une obscure histoire d héritage (un troupeau de cochons!) ces deux branches d une seule et même souche vont progressivement et irrémédiablement se séparer (p. 50). Une autre dissension apparaît dans Histoire d un enfant trouvé (Robert Zoutoumbat) avec la présence du héros Ngoye que sa nature «d enfant trouvé» rabaisse, faute d autre terme, au statut d esclave. Mais c est là une désignation imprécise, qui ne rend pas compte de la complexité de sa condition et des mécanismes de régulation sociale qui entrent en jeu. «La condition d esclave, souligne Raymond Mayer, a cependant donné lieu à divers statuts, et non pas à un statut unique» 20. Fort de cette stratification complexe, Ngoye pourra évoluer du statut d esclave à celui de fils adoptif et même de légataire unique. Mais cette élévation fulgurante provoque le courroux de tout un parti villageois, réuni autour de sa belle-mère (ou «marâtre»). Il y a là un cas d intégration progressive et méliorative qui aurait mis la cohésion villageoise en péril si à la fin le bon sens et la justice n avaient prévalu. La même indécision lexicale qui faisait de Ngoye un esclave se retrouve dans l emploi du concept de Chef, au sein de l organisation communautaire. A ce propos, les romanciers rencontrent les mêmes difficultés que les anthropologues à distinguer entre une chefferie 19 Le lecteur relèvera ici la référence à un courant de lecture «poétique» qui unit, unifie des positions théoriques aussi diverses que celles de Jakobson, Todorov, Barthes, Genette, Kristeva, etc.. Il postule une «immanence» du texte littéraire, c est-à-dire une capacité à produire du sens en dehors de toute influence historique ou contextuelle. Nous n avons pas jugé utile d introduire cette modalité parce qu elle est aujourd hui un préalable entendu pour tout partisan ou non du structuralisme en matière de sciences humaines. De même, nous avons voulu éviter le jargon et l étalage qui caractérisent aujourd hui de nombreux travaux critiques. De trop nombreux articles, en effet, se réduisent à un florilège de citations pompeuses qui cachent souvent une déficience au niveau de la nouveauté et de la puissance de la pensée. Comme si la critique africaine ne pouvait être autre chose que la stricte application, le prolongement obséquieux de la tutelle occidentale! 20 Raymond MAYER, Histoire de la famille gabonaise, Libreville, CCF/Sépia, 1992, p. 92. 467
Entre réel et utopie : la représentation du village traditionnel dans le roman gabonais spirituelle, politique, morale ou juridique, etc. Ils sont en cela représentatifs des difficultés qui se présentent lorsqu il faut séparer de façon nette la ville et le village, ranger l un et l autre dans un cadre de valeurs morales fixes et inaltérables. III. Représentation éthique du village On s en aperçoit, les romanciers gabonais sont bien plus moralistes que peintres du quotidien ou chantres du passé. En conformité avec les observations de Claire L. Dehon, relatives au roman francophone subsaharien dans son ensemble, l écriture romanesque au Gabon n est très souvent qu un prétexte pour matérialiser une «philosophie» de l existence plus ou moins précise, plus ou moins élaborée. C est en cela que la représentation du village sera plus morale que picturale, plus idéologique qu esthétique. Le village se présente principalement comme un pôle de culture, à défaut d être un modèle pictural. C est d abord un cadre de valeurs existentielles qui se définit dans le rapport d opposition qu il entretient avec la ville. Mais cette dichotomie ne va pas sans nuances, sans contradictions qui révèlent la difficulté réelle des romanciers à se situer, à choisir leur «camp» de façon péremptoire. Le village semble à première vue un pôle positif, au contraire de la ville, considérée comme l espace caractéristique du déracinement. La ville, c est l enfer de l aliénation, des bidonvilles, de l administration impersonnelle, labyrinthique, le réceptacle des pauvres conquêtes villageoises, qui s achèvent par les drames du chômage, de la débauche, de la dépravation. A Trouville, il n y a que trop de trous maintenant. Des trous où des adultes et adolescents passent pour des maîtres nageurs dans les eaux de feu qu irriguent les arrière-salles chauffées de décibels. Ces trous où l on y entre vif et l on en sort déboussolé. Regardez les lambeaux que sont devenus nos braves 468
Ludovic OBIANG habitués des trous!des lambeaux? Mais non! Des loques humaines, des gueux devenus 21. La ville semble bien ainsi le lieu du reniement des valeurs grégaires, valeurs de cohésion, de solidarité, d hospitalité, de sagesse séminale qui caractérisent en apparence le village. Mais ce dernier n est pourtant pas sans tares. Le village, c est aussi le temple des croyances et des usages rétrogrades qui freinent les mutations positives et qui nuisent à l émancipation des âmes (La mouche et la glu) ; c est aussi le sanctuaire des traditions aveugles, arbitraires, celles de la ségrégation sexuelle, de la mystification religieuse, etc. Le village, c est aussi le lieu de la misère la plus avilissante, de repas que l on prend assis sur des caisses de sardines (Biboubouah), du dénuement vestimentaire le plus accablant, des tensions familiales sourdes ou avouées, des pratiques occultes les plus abominables, celles de l empoisonnement, de la sorcellerie ; c est le théâtre de la ségrégation sociale qui attribue le mérite à la naissance et non au caractère (Histoire d un enfant trouvé). On a ainsi l impression que la ville souffre de l influence néfaste de la campagne. Les villageois transposent en ville leur sectarisme, leurs croyances et leurs superstitions (Elonga, Fureurs et cris de femme). Dans ce cas, quel pôle de valeur choisir, et rompre avec quel autre? Les romanciers nous laissent dans l expectative, se contentant d entretenir l indécision ou le fatalisme. Attitude encore une fois générale à toute la littérature subsaharienne, et ce en particulier dans le domaine politique. Dans ce cadre, en effet, le roman fait preuve d un tel scepticisme, d un tel pessimisme qu il en est devenu proverbial, au point de devenir une des caractéristiques majeures du roman africain, sinon de l édition africaine. Ecrire en Afrique revient le plus souvent à ériger comme une impasse, une cellule sans issues où le lecteur doit à jamais murer ses rêves de grandeur et d élévation. Garde-frontière de l imaginaire, l écrivain africain refuse d assumer le rôle de «passe-muraille» que lui confère pourtant la magie et la puissance du Verbe : 21 Armel NGUIMBI BISSIELOU, Le bourbier, Paris, Debresse, 1993, Libreville, Les Editions Twendianu, 2001, p. 18. 469
Entre réel et utopie : la représentation du village traditionnel dans le roman gabonais [ ] Les romanciers n offrent guère de modèles positifs et, en décrivant le clientélisme comme un système inévitable, ils font, intentionnellement ou non, le jeu des puissants. En vérité, pour ébranler le système, les critiques ne suffisent pas, il faut des héros qui le mettent en échec, point que quelques auteurs ont compris [ ], mais que bien d autres n osent, ou ne veulent pas incorporer dans leur fiction 22. Or, c est peut-être à ce niveau que leur talent aurait été le plus précieux. Certes, le témoignage des romanciers est forcément crucial, s il permet d illustrer, de renforcer ou de contester certaines lois mis à jour par les sciences humaines, en l occurrence par l anthropologie. Les écrivains de science fiction ont joué et continué de jouer ce rôle par rapport aux sciences exactes. Or, il nous semble que les écrivains africains en général et les Gabonais en particulier (par méconnaissance ou par orgueil) n ont pas encore suffisamment évalué l apport des sciences humaines dans leur activité d écriture. Le «roman expérimental» de Zola pouvait avoir un côté parodique, mais il aura suscité un dialogue entre génétique et littérature qui a permis non seulement la vulgarisation de la première mais aura permis à l écrivain de construire une trame dense et continue qui demeure l une des plus gigantesque de la littérature mondiale. En accordant plus d attention aux lois complexes de l organisation traditionnelle ou aux mutations subtiles des sociétés actuelles les écrivains gagneraient en finesse et donneraient de leurs sociétés une image beaucoup moins archétypale que celle que véhiculent leurs productions récentes. D où un sentiment de répétition et de médiocrité qui lassent bientôt le lecteur, le critique, sinon l éditeur Très condescendant, le directeur de la collection «Continents noirs» a déclaré que si tout le monde écrit au Gabon, en témoignent les nombreux manuscrits qu il reçoit par jour, les trois quarts lui tombent des mains, parce qu ils sont sans style, sans mots, ils racontent le B.A.B.A d une histoire autobiographique, simplement, de façon même pas journalistique, c est-à-dire suffisamment plat (sic) pour être compris par tout le monde, mais sans relief aucun 23. 22 Claire L. DEHON, Le réalisme africain, op. cit., p. 370. 23 Junior OTEMBE in L UNION du 8 mai 2003. 470
Ludovic OBIANG Il est dommage que les écrivains gabonais aient attendu le passage d un critique littéraire européen pour se faire rappeler sans ménagement cette loi de la création littéraire que leur ancrage littéraire traditionnel n ignore guère (mvet, mumbwanga, olendé, etc. 24 ) et que Nathalie Sarraute a rappelé de manière forte : Le soupçon [ ] force le romancier à s acquitter de ce qui est, dit Philip Toynbee, rappelant l enseignement de Flaubert, «son obligation la plus profonde : découvrir de la nouveauté», et l empêche de commettre «son crime le plus grave : répéter les découvertes de son prédécesseur 25. Elle affirme ainsi le rôle, la fonction majeure de l écrivain, longtemps acclamée, toujours décriée, celle du visionnaire, du démiurge qui transforme ses émotions et ses sensations en un monde de papier et bientôt de chair. George Ngal, à la suite de Paul Ricoeur, insiste sur cette forme d identité à rebours que peut susciter l œuvre littéraire : Je voudrais dans cet essai cerner, en partant de la notion d'identité narrative lancée par Paul Ricoeur, dans Temps et récit, un des aspects de l'identité africaine, c'est-à-dire la sorte d'identité à laquelle un individu ou une communauté accède par la médiation du langage (compréhension de soi médiatisée par des signes, par des symboles et par des textes), notamment par l'ensemble des textes romanesques et narratifs saisis comme totalit 26. Ce que Ngal ressent comme une possibilité, et qu il situe encore au niveau de l inconscient des auteurs, il importe désormais que ceux-ci, en l occurrence les romanciers gabonais, l adoptent et le brandissent comme le bût suprême de leur activité. Plutôt que de restituer plus ou moins fidèlement la réalité ambiante, plutôt que d exprimer une vision du monde plus ou moins cohérente, plus ou moins profonde, l œuvre littéraire est d abord une oeuvre de fiction, un acte de création qui hisse l écrivain au rang des dieux. Il lui faudra donc atteindre à l harmonie de 24 En effet, même si ces genres oraux exigent une certaine déférence au modèle ancestral, ils n en exigent pas moins de la part du ou des conteurs une capacité de variation, d improvisation et d adaptation au public qui suppose inventivité, créativité, dynamisme. 25 Nathalie SARRAUTE, «L ère du soupçon», in L ère du soupçon, Paris, Folio, Col. «Essais», p. 79. 26 Georges NGAL, Création et rupture en littérature africaine, Paris, L Harmattan, Coll. «Critiques littéraires», 1995, p. 73. 471
Entre réel et utopie : la représentation du village traditionnel dans le roman gabonais la nouvelle Genèse, par un dépassement des contradictions, des arguties, des apories, pour évoquer, en démiurge, en visionnaire gonflé de puissance, l utopie féconde et salvatrice. Le matiti de demain, le village à venir, purifié de ses contradictions, ayant assumé sa part du conflit et du marasme. Après avoir incarné les interrogations anxieuses de l heure, il revient aux romanciers africains de construire le monde prochain, d amener le lecteur à voir par leurs yeux, du haut de leur inspiration, cette ville promise à l Afrique que l un des plus grands d entre eux prophétisait «belle» parmi les belles 27. Conclusion Quelle portée accorder à cette étude : anthropologique ou littéraire? Dans une ère de confusion des genres et des disciplines comme la nôtre, une telle distinction est-elle encore possible? En tous les cas, cette étude nous aura permis de montrer les lieux possibles d une connexion entre ces deux perspectives. Elle aura montré d une part que les écrivains gabonais puisent bien aux sources du réel pour construire leurs romans. On retrouve ainsi dans leurs textes les formes qui caractérisent le village gabonais, dans son architecture et son organisation lignagère traditionnelles, mais aussi dans ses mutations profondes (église, école). Mais une analyse approfondie révèle bientôt comme une trahison de la part des auteurs. Très souvent le recours au réel sert de prise à un positionnement idéologique, à l étalage de convictions personnelles, politiques ou morales. Les descriptions s avèrent ainsi partielles, sinon partiales, donnant lieu à une sélection qui trahit comme une vision du monde étriquée et caricaturale. Dès lors, une double perspective s offre aux romanciers : s instruire des travaux en matière d anthropologie ou de sociologie pour mieux comprendre les sociétés qui leur servent de modèle, pour mieux les dépeindre, sinon les «réfracter», mais aussi pour en envisager, en anticiper les 27 Aimé CESAIRE, Cahier d un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, Rééd. 1983, p. 49. 472
Ludovic OBIANG transformations prochaines ou possibles. Ce n est qu à ce dernier prix que l écrivain gabonais retrouvera le degré suprême de l Ecriture, celui que les Maîtres de Parole cultivaient en leur temps, qui est de produire de la «Lumière» chaque fois que les ténèbres s épaississent et que la Communauté cède à la tentation du Désespoir et de l Avilissement. Bibliographie Corpus de référence ALLOGHO-OKE (Ferdinand), Biboubouah, chroniques équatoriales, Paris, L Harmattan, Coll. «Encres noires», 1985, 157 p. DIVASSA NYAMA (Jean), La vocation de Dignité, Libreville, Ndzé, 1998, 220 p. MOUSSIROU MOUYAMA (Auguste), Parole de vivant, Paris, L Harmattan, Coll. «Encres noires», 1992, 119 p. NDONG MBENG (Hubert-Freddy), Les matitis : mes pauvres univers en contreplaqué, en planche et en tôle..., Saint-Maur, Ed. Sépia, 1992, 128 p. NGUIMBI BISSIELOU (Armel), Le bourbier, Paris, Debresse, 1993, Libreville, Les Editions Twendianu, 2001, 110 p. OKOUMBA-NKOGHE (Maurice), Siana, Paris, ARCAM, 1980, Rééd. Silex, 1986, 110 p. - La mouche et la glu, Paris, Présence Africaine, 1984, 268 p. - Adia : la honte progressive, Paris, Akpagnon, 1985, 140 p. - La courbe du soleil, Libreville, Les Editions Udégiennes, 1993, 283 p. OWONDO (Laurent), Au bout du silence, Paris, Hatier, Coll. «Monde noir poche», 1985, 127 p. RAWIRI (Ntyugwetondo ou Angèle), Elonga, Paris, Editaf, 1980, 261 p., Rééd. Silex, 1986, 262 p. - G amèrakano : au carrefour, Paris, A.B.C., 1983, 197 p., Rééd., Silex, 1988, 200 p. - Fureur et cris de femme, Paris, L Harmattan, Coll. Encres noires, 1989, 174 p. ZOTOUMBAT (Robert), Histoire d un enfant trouvé, Yaoundé, Clé, 1971, 58 p. 473
Entre réel et utopie : la représentation du village traditionnel dans le roman gabonais B/ Ouvrages théoriques BARTHES (Roland), Le degré zéro de l écriture, Paris, Seuil, Coll. «Point», 1953, 1972, 190 p. BIYOGO (Grégoire), L'Ecriture et le Mal, Théorie du Désenchantement, Thèse de Doctorat Nouveau Régime, Université Paris Sorbonne - Paris IV, Mai 1990, 4 volumes. CHEMAIN (Roger), La ville dans le roman africain, Paris, L Harmattan/ACCT, 1981, p. 233. CHEVRIER (Jacques), Anthologie nègre, Paris, Armand Colin, Coll. «U», 282 p. DEHON (Claire L.), Le réalisme africain, le roman francophone en Afrique subsaharienne, Paris, L Harmattan 2002, 412 p. DIOP (Cheikh Anta), L unité culturelle de l Afrique noire, Paris, P.A., 1959, 1982, 219 p. GOURAIGE (Ghislain), Continuité noire, Dakar-Abidjan, NEA, 1977, 228 p. MAYER (Raymond), Histoire de la famille gabonaise, Libreville, CCF/Sépia, 1992, 270 p. NGAL (Georges), Création et rupture en littérature AFRICAINE, Paris, L Harmattan, Coll. «Critiques littéraires», 1995, 138 P. OBIANG (Ludovic) - Les Enfants terribles, Problématique de la négritude et théorie du récit, Essai d une poétique du roman négro-africain, Thèse de Doctorat Nouveau Régime, Paris Sorbonne - Paris IV, 1999, Volume I et II, 700 p. - «Voyage au bout du silence, Panorama critique du roman gabonais», in Notre Librairie n 138-139, Actualité littéraire 1998-1999, septembre 1999/mars 2000, pp. 30 à 40. - «Sans père mais non sans espoir, la figure de l orphelin dans le roman africain subsaharien», in Francofonia, n 11, Figures de la mère dans le roman africain, année 2002, pp. 203 à 213. - «Les souffleurs de vie, l écriture romanesque comme alternative à la disparition des corps», in Rive neuve/continents, Revue des littératures de langue française, N 1, novembre 2004, pp. 104-115. SARRAUTE (Nathalie), L ère du soupçon, Paris, Folio, Col. «Essais», 151 p. 474
Table des matières Transmission des rites et pouvoir de guerison en afrique... 9 Introduction...10 I- Rites et pouvoir de guerison...11 II- Pouvoir de guérison et modes de transmission...11 III- Le rôle du rêve...12 IV- Rôle de la danse et du chant rituels...13 V- Trois experiences types de transmission chez les Fang...14 Deuxième expérience, celle de Ella Mengue et Ella Bissima...16 Troisième expérience celle de NNO-A Francine Yveline...19 VI- Exercice et usage du pouvoir de guérison...20 Conclusion...21 Sources orales...21 Sources écrites...22 Du système de filiation entre l anthropologie et la sociologie... 23 Introduction...24 I. La constitution de la sociologie et de l anthropologie...25 I.1 La sociologie...25 I.2 L anthropologie...26 I.3 L ethnologie et l ethnographie...28 II. De la primitivité à la modernité...31 III. La caducité de la division académique...32 IV. Rapprochement par l objet...36 Bibliographie...47 Libreville dans le projet «les villes où on vit le mieux en afrique» : un exemple de construction de tableau geopolitique de huit agglomérations urbaines africaines.....50 1. Introduction...52 2. Méthodologie utilisée...53 475
2.1 La qualité de la vie des habitants...54 2.2 Le potentiel économique...54 2.3 Le cadre en matière de gouvernance...54 3. Objectif visé...55 4. Conclusion...56 Documentation...57 Annexes...74 L économie forestière au Gabon : des activités traditionnelles à l exploitation industrielle... 80 Introduction...80 I- La mise en valeur des ressources forestières...83 1-1 Les activités traditionnelles liées au bois...83 1-2 L exploitation forestière industrielle...84 1-2-1 Historique...84 1-2-2- Evolution spatiale...85 1-2-3 Production des grumes...87 2- De la transformation à la commercialisation : une activité en plein essor...91 2-1 La transformation locale du bois...91 2-1-1 Les unités de sciage...91 2-1-2 Les unités de déroulage...92 2-1-3 Les unités de menuiserie et d ébénisterie...92 2-2 Les exportations...93 Conclusion...95 Bibliographie...96 Les gabonais et la mer : des usages des bords de mer a l emergence d une culture maritime a travers l activite balneaire... 98 Introduction...98 1. La culture maritime : de l'acception générale au cas gabonais..100 1.1 Culture maritime et maritimite... 100 476
1.2 De l absence d une culture maritime au Gabon : constat à partir de la pêche et des transports maritimes... 101 2. L'activité balnéaire comme symbole de l'émergence d'une culture maritime au Gabon.103 2.1 Un phénomène porté par une vogue de l arénotropisme...104 2.2 Le commerce induit de l activité balnéaire : pratiques artisanales et socioéconomie des bords de mer... 106 3. La nécessaire protection des bords de mer pour des plages attractives et securisées... 107 3.1 L action des pouvoirs publics : de la mise en place d un cadre règlementaire à la collecte des ordures et a la lutte contre l érosion côtière...108 3.2 Du rôle des ONG : recherche scientifique et sensibilisation... 109 Conclusion.109 Bibliographie... 110 Villes africaines et villes occidentales : une urbanisation differenciée...112 0.Introduction... 112 0.1 Délimitation spatiale et temporelle... 113 0.2 Une documentation éparse...114 0.3. La question urbaine peut-elle être appréhendée de la même manière en Occident comme en Afrique 116 1. L'urbanisation : un thème d'actualité et une question globale... 117 1.1 Le processus de développement des villes occidentales et africaines... 117 1.2 Le problème de la maîtrise spatiale et ses conséquences...119 2. L'urbanisation en tant que phénomène universel malgré ses variantes... 120 2.1 Une si longue histoire... 120 2.2 Entre continuité et ruptures : un phénomène presqu'ininterrompu... 121 2.3 Un phénomène irréversible...122 3. Les facteurs d'urbanisation et les réalités spatiales... 123 3.1 Des facteurs généraux aux facteurs spécifiques... 123 3.1.1 Les facteurs généraux... 123 3.1.2 Les facteurs endogènes... 124 477
3.1.3 Les facteurs exogènes... 124 3.2 Europe : une urbanisation très ancienne... 125 3.2.1 La primauté urbaine en Europe... 125 3.2.2 Caractéristiques structurelles de la ville en Europe...125 3.2.3 Une poussée urbaine impressionnante... 126 3.3 Afrique : complexité du cadre historique de l'urbanisation... 127 3.3.1 De l'archéologie à la tradition orale : l'agriculture comme activité primitive...128 3.3.2 Les prémisses d'urbanité : entre chefferie et royauté...129 3.3.3 Des centres urbains aux villes... 130 4. Europe-Afrique : une urbanisation et deux destins... 131 4.1 La ville occidentale en tant que modèle... 131 4.1.1 Typologie des villes européennes... 131 4.1.2 Mutation de la ville européenne... 132 4.1.3 L urbanisation européenne : de la ville au réseau... 133 4.2 La ville africaine : des caractères multiformes... 134 4.2.1 La typologie des villes africaines... 134 4.2.2 La ville africaine entre illusions et désillusions... 135 4.2.3 La ville africaine : intégration, désintégration ou implosion?... 136 5. Conclusion : constantes et mutations urbaines... 137 Bibliographie... 138 Le parti de l unité nationale gabonaise (1958-1963) : une tentative de création d une troisième force politique au Gabon... 142 Introduction... 142 I- Une dissidence mal assumée...144 II- Une idéologie insuffisamment élaborée et sans originalité...147 III- Un leader sans charisme... 151 Conclusion... 154 Sources et bibliographie... 154 I- Sources... 154 478
A- Sources écrites... 154 B- Sources orales... 155 Informateurs :... 155 II- Bibliographie... 156 J. Bouveresse ou l accomplissement analytique de la «fin» de la philosophie... 158 Introduction... 159 I. La «fin» de la philosophie dans la tradition analytique...erreur! Signet non défini. II. La "fin" de la philosophie une "analyse" déconstructive..165 II.1. Philosophie et art... 165 II. 2. Raison et violence/passion...167 II.3. Philosophie et démocratie...169 Conclusion... 172 Bibliographie... 174 La dimension idéologique de la rationalité médicale : la problématique du paradigme vih-sida... 158 Introduction... 176 1. L idéologie des fondements... 177 2. L idéologie de la découverte ou le flou causal du paradigme VIH/sida... 186 3. Une idéologie économico-scientifique... 191 Bibliographie sommaire... 199 Production de connecteurs par les enfants gabonais âgésde 4 ans à 6 ans 200 200 Introduction... 201 Hypothèses... 204 Sujets...204 Matériel...204 Procédure... 205 Evénement familier... 205 479
Discussion... 211 Bibliographie... 212 Les connaissances métacognitives chez le jeune enfant gabonais en âge préscolaire - Etude Comparative... 214 Introduction... 215 1. La métacognition et l autonomie chez le jeune enfant...215 2. Les interventions tutorielles au modèle cognitif du jeune enfant... 217 3. Résultats et discussion... 221 Conclusion... 224 Bibliographie... 225 Du mythe au drame... 227 Problématique... 228 1. Méthodologie... 229 2. Définition du rite... 230 2.1 Deux rites Fang... 234 2.1.1 Le rite sô ( Awu sô)... 234 2.1.2 La formule de bénédiction Fang... 236 2.1.3 La fonction du rite... 238 3. Y a-t-il un trouble du rite?... 240 Bibliographie... 241 Esquisse d une redéfinition générique de Biboubouah : chroniques équatoriales suivi de Bourrasques sur Mitzic de Ferdinand Allogho-Oke : une œuvre littéraire gabonaise inféodee au roman par l institution littéraire... 242 Introduction... 243 La nouvelle critique et la création littéraire gabonaise... 245 Conclusion... 259 Bibliographie sélective... 260 Quelques ouvrages collectifs... 261 Le retrait de deuil : déconstruction du système de don et contre don dans les patrilignages du nord et nord-est du gabon... 264 480
L organisation du retrait de deuil...269 Le retrait de deuil... 272 Le budget et ses ressources... 273 Investissement à l image de la catégorie sociale... 274 Le déroulement des cérémonies de retrait de deuil... 276 La lutte pour le pouvoir et le prestige... 279 L échange direct... 280 «Biyala» ou échange par la médiation... 284 Conclusion... 287 Bibliographie... 288 Laideur et élément comique dans le roman négro-africain d expression française (1985-1995)... 290 Introduction... 291 1. L écriture de la dissidence et de la démythification... 292 2. L option du «sérieux» réaliste...299 2.1. Les lieux... 299 2.2 Les hommes... 301 3. L option de la polyphonie et du rire carnavalesque... 303 Conclusion... 307 Bibliographie... 308 I- Œuvres critiques..308 II-Oeuvres sur le comique... 308 L'esclavage et la dette... 309 Introduction... 309 La servitudes par des grandes concessions... 313 La dette ou l'esclavage des Etats...318 Conclusion... 320 Bibliographie... 321 481
Pour une approche comparative de la numération dans les langues du Nord-Ouest : le cas du Gabon... 323 Introduction 324 1. Terminologie... 325 2. Les mécanismes de fonctionnement des numéraux. 327 2.1 Structures des numéraux absolus... 327 2.1.1. Les nombres de 1 à 5..327 2.1.2. Les multiples 330 2.2. Structures des numéraux cardinaux 334 2.3. Structure des numéraux ordinaux... 339 2.4. Les observations générales...341 3. Hypothèses typologiques et discussions..342 Concusion.. 345 bibliographie 347 Les suffixes verbaux de dérivation en fang-ntumu... 349 Introduction... 350 1.1.3. Les suffixes formels...353 1.1.4. Les suffixes de dérivation... 355 Inventaire et valeurs sémantiques des suffixes de dérivation...355 2.1. Inventaire... 355 2.2. Valeurs sémantiques... 356 3. Dérivation... 357 3.1. Suffixes simples... 357 3.1.1. Le suffixe - -....357 3.1.1.1. Expression du causatif.357 3.1.1.2. Expression de l'impositif réfléchi..357 3.1.1.3. Expression du moyen.. 357 3.1.1.4. Expression du reversif.357 3.1.1.5. Expression de l'impositif..358 482
3.1.1.6. Expression du statif.358 3.1.2 Le suffixe... 359 3.2.2.1. Expression du causatif.....359 3.2.2.2. Expression de l'impositif. 359 3.2.2.3. Expression du moyen..359 3.2.3 Le suffixe...360 3.2.3.1. Expression de l'impositif..360 3.2.3.2. Expresson du moyen..360 3.2.3.3. Expression du réciproque...360 3.2.3.4. Expression de l'associatif..360 3.3. Séquences de suffixes... 361 3.3.1. La séquence de suffixes - /-a n -. 361 3.3.2. La séquence de suffixes - /- - 362 3.3.1. Expression du résultatif....362 3.3.2. Expression de l'impositif.362 3.3.3. Expression du moyen.362 3.3.4. Séquence - /-a n...363 3.3.5. Séquence - /- -a n....363 3.3.5.1. Expression du moyen.. 363 3.3.5.2. Expression du moyen-causatif..363 3.3.5.3. Expression du passif 364 3.3.6. Séquence - / b- -a n.....364 Conclusion... 364 Bibliographie... 366 Le morphème (B43). 367 Introduction... 367 1- ánù dans les formes verbales... 368 1.1. Première personne du pluriel du subjonctif (ou optatif) 368 1.2 Deuxième personne du pluriel de l impératif...369 483
1.2.1 Avec un indice d objet...370 1.2.2. Sans indice d objet... 370 2. -ánù dans les formes verbales substantivées.....371 2.2 /mubókyánu/, /babókyánu/... 372 2.3. /ndàbyànu/.....373 3. dans les formes substantivales..374 3.1...374 3.2. civilités....374 4. -ánù dans les formes pronominales... 375 4.1. è 375 4.1.1. Derrière le substantif de la 1 ère pers./pl.. 376 4.1.2. Derrière le substantif de la 2 ème pers./pl.....376 4.2. è énì 376 4.3. è àmì....377 5. -ánù dans les substitutifs... 377 Conclusion... 377 Bibliographie... 378 Prolégomènes a une Analyse en pragmatique... 379 Introduction...379 1. Les étapes préalables à une analyse... 380 1.1 Le choix d une situation...380 1.2 La collecte des observables...382 1.3 L établissement du corpus...384 2. Les conventions de transcription en pragmatique... 385 2.1 Inventaire des modèles les plus représentatifs...385 2.1.1. La présentation en lignes 385 2.1.2. La présentation en partition...386 2.2 Proposition d une convention de transcription...386 Rythme...387 484
Tours de parole... 387 Silences et Pauses... 387 Intonations... 388 Conclusion... 388 Bibliographie.....389 La zone lagunaire de lome : problemes de degradation de l'environnement et assainissement... 391 Introduction... 392 1. La zone lagunaire de Lomé, un milieu insalubre et pollué...393 a) Brève présentation de la zone lagunaire... 393 b) Un milieu insalubre et pollué... 393 2. Les facteurs de la dégradation de l'environnement à Lomé... 398 a) Les facteurs naturels... 398 a1) Une configuration topographique peu favorable au drainage... 398 a2) Une structure géologique peu perméable... 399 3) Des précipitations peu abondantes, mais fortement concentrées... 400 a) Un accroissement rapide de la population urbaine... 401 3- Assainissement de la zone lagunaire et résultats... 404 a) L'assainissement de la zone lagunaire et les principaux résultats... 404 A1) Des travaux partiels de remblaiement à l'époque coloniale... 404 2. Le plan global d'aménagement de la période d'indépendance... 405 a) Nouveaux problèmes et perspectives... 406 Conclusion... 407 Bibliographie... 408 L augmentation des budgets suffit-elle à la qualité des systèmes éducatifs? cas du Gabon... 410 Introduction... 411 I - De la qualité de l éducation...411 II- Situation du système éducatif au Gabon... 413 II.1- D importants investissements aux résultats peu satisfaisants... 413 485
II.2 De nombreux programmes d appui aux objectifs variés...419 II.3) Un contexte de crise économique et financière... 421 III- La problématique et les objectifs de l étude... 421 VI- Revue de la littérature : une mise en perspective... 422 V - L application économétrique...424 V.A - Présentation du modèle et des variables d analyse...424 V.A.1 - Le modèle et ses variables...424 V.A.2- Quelques réflexions critiques autour du modèle et des variables... 426 V.B) Les résultats de l analyse et leur interprétation... 427 Encadré 2.... 428 V.B.2- L interprétation des résultats... 429 VI- Pour un système d éducation préventif... 430 VI.A- Généralités... 430 VI.B- Principales caractéristiques....432 VII- Conclusion... 434 VIII - Références Bibliographiques... 435 IX- ANNEXE... 437 La sorcellerie : un phénomène inscrit dans la mentalité du peuple gabonais (1839 à 1960)?... 439 Introduction... 440 I. La sorcellerie : une histoire de la longue durée!... 441 I.1 Evolution de la sorcellerie... 441 I.2 La conception gabonaise de la sorcellerie (1850 à 1900)...445 II. La sorcellerie : un phénomène récurrent au Gabon?... 448 II.1. Les faits de sorcellerie à l époque précoloniale (1850-1900)... 448 II.2 Les représentations coloniales de la sorcellerie (1900-1960)... 450 Conclusion... 453 Sources...454 Archives...454 486
Bibliographie... 455 Entre réel et utopie : la représentation du village traditionnel dans Le roman gabonais...457 I. Organisation spatiale et architecturale....459 II. Organisation sociale et catégories identitaires... 464 III. Représentation éthique du village... 468 Conclusion. 472 Corpus de référence... 473 B/ Ouvrages théoriques.. 474 487