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Transcription:

1 Colette, un certain regard Par Frédéric Maget «Colette, nous sommes encore dans votre monde, nous n en pouvons pas sortir, nous n en voulons pas sortir, car il dure plus longtemps, il est plus vrai que le nôtre.» (J. M. G. Le Clézio) «Regarde». L injonction lancée par la mère de Colette résonne à travers toute l œuvre : «Regarde : il n est pas possible que le soleil favorise, autant que le nôtre, les autres jardins! regarde bien!» (Les Vrilles de la vigne, Pl. I, p. 977), «Nous ne regardons, nous ne regarderons jamais assez, jamais assez juste, jamais assez passionnément.» (De ma fenêtre, Pl. IV, p. 621). Attention méticuleuse au réel, curiosité insatiable et passionnée, tels furent les maîtres mots d une œuvre et d un style uniques dans l histoire de la littérature française. Les éléments d une poétique qui refusa de s appeler ainsi. «Regarde» Tout commence dans le jardin de Saint-Sauveur-en-Puisaye, petit village de l Yonne où Colette est née en 1873, derrière «la façade à grandes fenêtres et sans grâce d une maison bourgeoise». Sido y enseigne à sa fille l art difficile de regarder : «Écoute sur Moutiers», «Tu entends?», «Chut!. Regarde» (Sido, Pl. III, p. 507 et p. 509). Regarder, cela signifie l attention méticuleuse, s attarder sur des détails et sur les mystères que recèle le quotidien : «Regarde la chenille velue, pareille à un petit ours doré! Regarde la première pousse de haricot [ ] Regarde la guêpe qui découpe, avec ses mandibules en cisaille, une parcelle de viande crue [ ] Regarde, vite, le bouton de l iris noir est en train de s épanouir! Si tu ne te dépêches pas, il ira plus vite que toi.» (Journal à rebours, Pl. IV, p. 172). Regarder, cela signifie aussi découvrir. La curiosité universelle dont Sido fait preuve, cette attention passionnée au réel, elle la partage avec sa fille. Toutes deux face à un pot rempli de terre, incapables de décider si cette terre contient un bulbe de crocus ou une fragile chrysalide d insecte, hésitent : «Elle savait que je ne résisterais pas, moi non plus, au désir de savoir, et qu à son exemple je fouillerais, jusqu à son secret, la terre du pot à fleurs. Elle savait que j étais sa fille, moi qui ne pensais pas à notre ressemblance, et que déjà je cherchais, enfant, ce choc, ce battement accéléré du cœur, cet arrêt du souffle : la solitaire ivresse du chercheur de trésor. Un trésor, ce n est pas seulement ce que couvent la terre, le roc ou la vague. La chimère de l or et de la gemme n est qu un informe mirage : il importe seulement que je

2 dénude et hisse au jour ce que l œil humain n a pas, avant le mien, touché» (Sido, Pl. III, p. 507). «Éliminer le banal, ce n est pas mon affaire» Colette vouait une véritable passion au réel dans ce qu il peut avoir de plus ténu. Rien ne lui était indifférent pas même ce qu il pouvait y avoir de plus banal : «Éliminer le banal, ce n est pas mon affaire, puisque la plupart du temps, c est l ordinaire qui me pique et me vivifie.» (Le Fanal bleu, Pl. IV, p. 966). Colette fut pendant près d un demi-siècle aux premières loges de l Histoire. Elle connut deux conflits mondiaux, assista aux grands bouleversements historiques et sociologiques de l entre-deux-guerres et de l après-guerre sans jamais s y attarder. Indifférence? On l a souvent dit. Colette a toujours privilégié, ce que le commun délaissait. Alors que les combats meurtriers de la Grande Guerre font rage, Colette préfère aux champs de bataille et aux grandes manœuvres, aux grands sentiments et au patriotisme, la peinture de la vie à l arrière dans ce qu elle peut avoir de plus quotidien et de plus banal, livrant ainsi un des rares témoignages sur le quotidien des femmes restées à l arrière. De même aux grands hommes, elle préféra souvent les anonymes : «Je n ai guère approché, pendant ma vie, de ces hommes que les autres appellent grands. [ ] Je suis coupable de leur avoir [ ] préféré des êtres obscurs, pleins d un suc qu ils défendaient, qu ils refusaient aux sollicitations banales.» (Mes apprentissages, Pl. III, p. 983). Ces êtres obscurs, ce furent d abord les acteurs, les chanteurs, les danseurs et les mimes qu elle côtoya pendant près de six ans dans les coulisses des théâtres de Paris et de province. Elle laisse sur cet envers du music-hall des pages qui comptent parmi les plus belles de l œuvre et parmi les plus justes jamais écrites sur le monde du spectacle. Elle y dépeint avec une humanité sans complaisance et une tendresse jamais démentie la dure vie de ces «prolétaires» du théâtre pour qui l effort et le travail sont les seules valeurs : «Je ne parle pas des vedettes, je m arrête aux anonymes, aux humbles qui tournent toute l année, qui débarquent chez Baret, pâles encore de la dernière nuit passée dans le train, courbatus du mauvais sommeil assis Ils ont juste le temps de répéter trois jours, de se faire ravauder et blanchir, et ils repartent, résignés, sans même l espoir de lire, éblouis, leur nom dans un courrier théâtral de la province ou de l étranger» (Notes de tournée, Pl. II, p. 201). Lorsqu il lui arriva de croiser la route des grands hommes elle en connut beaucoup quoi qu elle dise et de leur consacrer quelques pages, ce ne fut jamais à la manière des hagiographes, mais à hauteur de vue. Elle avait ce talent incomparable de saisir chez chacun le geste, la mimique, ou le détail physique révélateur. À partir de ce détail, elle dressait d eux un portrait saisissant d authenticité et de vérité.

3 «Il ne faut pas faire de la littérature» L importance accordée à la chose vue va de pair chez Colette avec une grande méfiance à l égard de l imagination et du roman, ce qu elle nomme «littérature» : «La fantaisie humaine est courte ; seule la réalité extravague sans frein ni limite» (Pl. III, p. 698). C est sans doute une des raisons qui expliquent sa longue carrière de journaliste. Les conseils qu elle donna à son amie Renée Hamon peuvent être lus comme une juste définition de l art d écrire selon Colette : «Ne peins que ce que tu as vu. Regarde longuement ce qui te fait plaisir, plus longuement ce qui te fait de la peine. Tâche d être fidèle à ton impression première. Ne te fatigue pas à mentir. Le mensonge développe l imagination, et l imagination, c est la perte du reporter. N écris pas ton reportage au loin, il te semblerait méconnaissable en revenant ici. On n écrit pas un roman d amour pendant qu on fait l amour» Elle ne dit pas autre chose au jeune Georges Simenon venu lui proposer un conte alors qu elle dirigeait la rubrique littéraire du Matin, un des trois plus grands journaux de l époque : «J ai lu votre conte, me dit Colette. C est presque ça, mais ce n est pas ça. Il est trop littéraire. Il ne faut pas faire de la littérature, et ça ira. Supprimer la littérature, qu est-ce qui restait? Alors j ai essayé d être le plus simple possible. C est le conseil qui m a le plus servi dans la vie.» (Georges Simenon). Cette défiance de Colette à l égard de l imagination explique sans doute sa défiance pour le genre romanesque : «Ce que j appelle de vrais romans, ce sont ceux que je lis, et non ceux que j écris.» («Mes idées sur le roman», Pl. III, p. 1831). Beaucoup de romans de Colette sont en fait de longues nouvelles et leur intrigue tient en quelques lignes Faut-il pour autant souscrire à l avis de Jean Paulhan : «Une journaliste égarée dans le roman»? Certes non, mais reconsidérer l œuvre au regard de ce qui en fait le prix : l écriture. «Le mot meilleur que meilleur» Car le spectacle du monde appelle l écriture : «Tous les spectacles suscitent un devoir identique, qui n est peut-être qu une tentation : écrire, dépeindre.» Colette se méfie des facilités de langage et des vocables usagés. Elle recherche dans les dictionnaires et les lexiques spécialisés le mot juste, «meilleur que meilleur», capable de nommer mieux qu un autre et avec la plus grande exactitude la réalité jusque dans ses détails les plus infimes. Ainsi apparaissent au détour d une phrase l hyménoptère, le kinko-biloba, le beccabonga, le lykéné, le bigarella et le djisirisa, tout droit sortis d un manuel de botanique ou du catalogue d une modiste, ou bien encore l herbe-serpent, la queue-de-souris, la pulmonaire, qui relèvent d un vocabulaire plus populaire. Ce goût du mot l amène à s intéresser aux néologismes, aux emprunts, aux mots nouveaux. Elle est souvent la première à employer dans son œuvre des mots récemment apparus et les dictionnaires historiques de la langue française lui rendent souvent hommage : bobsleigh, yoyo Le mot la fascine. Ainsi, les pierres précieuses et leurs

4 noms «suggestif de transparence, de liquidité, péridot fidèle à son vert un peu bronzé, tourmaline varicolore, accessible rubis spinelle, aigue si véritablement marine, et [ ] vous facétieuse alexandrite.» (Le Fanal bleu, Pl. IV, p. 1055-1056) et plus que tout les fleurs : «J aurais bien d autres verveines en rosaces, aristoloches en pipes, gazon d Espagne en houppes, croix-de-jérusalem en croix, lupins en épis et belles-de-nuit ignominieuses, agrostides en nébuleuses et mignardises en vanille. Un bâton-de-saint-jacques pour aider mes derniers pas de voyageuse ; l aster pour étoile de mes nuits.» (Flore et Pomone, Pl. IV, p. 558). Parfois, elle semble même vouloir collectionner les mots comme elle collectionnait les papillons. Ainsi le mot «pentsémon» qu elle classe «parmi les objets de ma possession idéale, avec mes pouliches, mes nouveau-nés frais pondus, mes merveilles nourries de fantasmagorie modeste, j en userai avec le pentsémon comme Théophile Gautier avec la fleur imaginaire de l angsuka.» (Le Fanal bleu, Pl. IV, p. 984). «Le mot plus grand que l objet» Quoi de plus étrange et de plus fascinant que le mot? En linguiste avisée Colette sait que le mot est tout à la fois ce qui rapproche et ce qui éloigne du réel : «Entre le réel et l imaginé, il y a toujours la place du mot, le mot magnifique et plus grand que l objet.» Elle raconte dans un très beau texte de La Maison de Claudine (1922) sa découverte de l arbitraire du signe : «Le mot presbytère venait de tomber, cette année-là, dans mon oreille sensible et d y faire des ravages. [ ] J avais recueilli en moi le mot mystérieux, comme brodé d un relief rêche en son commencement, achevé en une longue et rêveuse syllabe Enrichie d un secret et d un doute, je dormais avec le mot et je l emportais sur mon mur.» L enfant hésite : est-ce une injure, un mystérieux anathème ou «le nom scientifique du petit escargot rayé jaune et or».? Sa mère vient mettre un terme à sa rêverie et lui en révèle la signification : «Je luttai contre l effraction, je serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance. [ ] Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma déception. Rejetant les débris du petit escargot écrasé, je ramassai le beau mot, je remontai jusqu à mon étroite terrasse ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux polis et de verroteries comme le nid d une pie voleuse, je la baptisai Presbytère, et je me fis curé sur le mur.» Entre le mot «plus grand que l objet» et l objet lui-même, il y a un murmure d impressions et de sensations et une part de mystère qui ouvre à la rêverie et aux métamorphoses : «Il m arrivait de buter sur le mot murmure et de chercher la suite de ma phrase, c était le moment, sous chacun de ses jambages égaux, d ajouter une petite patte de chenille, une de ces petites pattes ventouses qui se collent si tenaces à la branche. À une extrémité du mot je figurais la tête [ ], à l autre bout la queue terminale [ ]. En place du mot murmure, j avais le signe chenille, beaucoup plus joli.» (L Étoile Vesper, Pl. IV, p. 860) et ailleurs : «Le griffonnage inconscient, les jeux de la plume qui tourne en rond autour d une tache d encre, qui mordille le mot imparfait, le griffe, le

5 hérisse de fléchettes, l orne d antennes, de pattes, jusqu à ce qu il perde sa figure lisible de mot, mué en insecte fantastique, envolé en papillon-fée» (Pl. I, p. 1074). «Un alphabet nouveau» Le mot «plus grand que l objet» et fascinant semble pourtant parfois impuissant lorsqu il s agit de saisir le réel : «Je dis bleu ; mais comment nommer cette couleur qui dépasse le bleu, recule les limites du violet, provoque la pourpre dans un domaine qui est plus mental qu optique, car si j appelle pourpre une vibration de couleur qui semble franger ce bleu, je ne la vois pas réellement, je la pressens» (Prisons et paradis, Pl. III, p. 661). Comment dès lors rendre intact et vif le spectacle du monde et faire éclore le réel sur la page? C est là un des enjeux majeurs de l écriture chez Colette. C est dans les entrelacs et les arabesques du mot qu elle va chercher un «alphabet nouveau» dont la métaphore et l harmonie sont les clés. Car ce sont les lettres mêmes qui peuvent donner forme au monde : «La dernière lettre, ma mère en l écrivant voulut sans doute m assurer qu elle avait déjà quitté l obligation d employer notre langage. Deux feuillets crayonnés ne portent plus que des signes qui semblent joyeux, des flèches partant d un mot esquissé, de petits rayons, deux oui, oui et un elle a dansé très net. Elle a écrit aussi, plus bas, mon amour elle m appelait ainsi quand nos séparations se faisaient longues et qu elle s ennuyait de moi. Mais j ai scrupule cette fois de réclamer pour moi seule un mot si brûlant. Il tient sa place parmi des traits, des entrelacs d hirondelle, des volutes végétales, parmi les messages d une main qui tentait de me transmettre un alphabet nouveau, ou le croquis d un site entrevu à l aurore sous des rais qui n atteindraient jamais le morne zénith.» (La Naissance du jour, 1928) Comment mieux dire la communion du mot écrit et du monde visible? Il n est pas jusqu aux sonorités même du mot qui ne la manifeste. Le mot, écrit Colette, «est sonore et plein et mystérieux comme une coquille où chante la mer» (La Vagabonde, 1910, Pl. I, p. 1084). Ses sonorités livrent à elles seules une part du réel. Ainsi le mot «givre» : «Quand je répète ce mot scintillant, il me semble que je mords dans une pelote crissante, une belle pomme d hiver façonnée par mes mains» (Pl. II, p. 1099) ou encore l adjectif «rêche» : «Voilà un bon mot plastique, façonné comme une râpe. Il donne soif. Rêche, «Je boirais bien quelque chose de glacé.» (Journal à rebours, Pl. IV, p. 136). Regarder, écrire, inventer, c est tout un art! Mieux que tout autre, et peut-être la première, Colette sut manifester le miracle des découvertes et des éclosions, rendre sensible les mouvements de la vie qu il s agisse de l homme, d un animal ou d une plante «il n y a qu une bête!», affirmait Colette. «La curiosité est un vilain défaut», apprend-on encore de nos jours aux enfants. «La curiosité n est que vanité, on ne veut savoir que pour en parler», disait plus sérieusement Pascal dans un siècle qui jeta la suspicion sur le besoin de nouveauté qui impliquait

6 l instabilité et l inconstance. Colette, mieux que tout autre, a su redonner à la curiosité son sens étymologique «soin, souci, préoccupation». Refusant les facilités de l imagination et du lyrisme, elle sut forger une langue et un style unique, mélange de précision et de sensualité, et initier ses lecteurs à une relation privilégiée au monde, appréhendé dans ce qu il a de plus matériel et de plus charnel. Puissions-nous toujours garder intact ces mots d une vieille dame de 80 ans, quelques mois avant sa mort : «Laissez-moi vous révéler que l expérience ne compte pour rien. [ ] L heure de la fin des découvertes ne sonne jamais. Le monde m est nouveau à mon réveil chaque matin et je ne cesserai d éclore que pour cesser de vivre.» (Allocution de Colette aux étudiants lors de la projection du Blé en herbe en 1954).